2001
Carrefours de l’éducation
Développement professionnel et pratique réflexive : finalités, processus et partenariats
[1]
Christopher F. DAY
[2]
Université de Nottingham, Royaume-Uni
Bien que très
usité, le terme
réflexion est
rarement défini.
Cet article se
propose de passer en revue les
limites et les
possibilités offertes par la réflexion
pour un meilleur apprentissage
grâce à une étude systématique des
pratiques et du contexte, qu’il soit
personnel, social, politique au sens
large du terme, ou économique.
L’article examine les choix auxquels
les professeurs sont confrontés
ainsi que la relation entre ces choix
et la nature du professionnalisme
de l’enseignant. Un professeur doit-il, par exemple, appliquer un programme sans remise en cause, doit-il façonner un mode de pensée
indépendant, doit-il se soucier de
l’intérêt public autant que de l’enseignement de sa/ses matière(s)?
Doit-il se livrer à la routine de l’enseignement ou doit-il s’efforcer de
rester enthousiaste face à son travail et face aux élèves dont il a la
charge? L’enseignant doit-il, par sa
conduite, être une illustration de
l’étudiant à vie?
L’article indique que si l’on veut
que l’apprentissage soit une réussite, il est essentiel que, de temps
en temps, les enseignants travaillent
en partenariat avec des collègues
au sein de l’école ou à l’extérieur,
ce qui est une bonne façon d’examiner et de confronter la pensée et
la mise en pratique.
Reflection is a much used but
rarely defined term. This article
examines the limitations and possibilities which reflection offers
for enhanced learning through the systematic
investigation of practice and its personal,
social, and broader political and economic
contexts. It discusses choices with which
teachers are faced and the relationship
between these and the nature of teacher professionalism. Should teachers, for example,
implement a curriculum without question,
should they model independent thinking,
should they be concerned with the public good
as well as teaching their subject (s)? Should
they surrender to the routines of teaching or
should they strive to remain enthusiastic about
their work and the children they teach? Should
they, by their conduct, present a model of the
lifelong learner? The paper argues that if learning is to be successful it is essential from time
to time for teachers to engage in partnerships
with colleagues from inside or outside the school
as a means of examination and confrontation
of thinking and practice.
Trotz seines verbreiteten Gebrauchs wird der
Begriff der Reflexion nur selten definiert. In
diesem Artikel sollen die Grenzen und
Möglichkeiten näher untersucht werden, die
die Reflexion für ein besseres Lernen dank einer
systematischen Analyse der Praktiken und des
jeweiligen persönlichen, gesellschaftlichen und im
weiteren Sinne politisch-wirtschaftlichen Kontextes
bietet. Dabei werden in dem Artikel die
Entscheidungen untersucht, die die Lehrkräfte zu
treffen haben, sowie der Zusammenhang zwischen
diesen Entscheidungen und der Berufsauffassung des
Lehrers. Muss ein Lehrer z.B. ein Lehrprogramm
umsetzen, ohne sich weiter darüber Gedanken zu
machen? Muss er im Gegenteil ein selbstständiges
Denken entwickeln? Muss er sich über das
Gemeinwohl genauso viele Gedanken machen wie
über den Unterricht in seinem bzw. seinen Fächern?
Muss er sich von der Unterrichtsroutine tragen lassen
oder sich darum bemühen, seiner Arbeit und den ihm
anvertrauten Schülern mit Begeisterung
gegenüberzutreten? Muss der Lehrer durch sein
Verhalten das Beispiel eines lebenslangen Studenten
vorleben? Der Artikel verweist darauf, dass es zum
Erfolg des Lernens grundlegend ist, dass die Lehrkräfte
von Zeit zu Zeit mit den Kollegen in der Schule oder
außerhalb zusammen arbeiten. Das bietet die
Möglichkeit, Theorie und Praxis genauer in
Augenschein zu nehmen und miteinander zu
konfrontieren.
Le développement professionnel est nécessaire aux enseignants pour
mettre à jour leur connaissance des programmes, choisir leurs
méthodes de façon raisonnable et avisée, travailler avec conviction
et enthousiasme avec leurs étudiants, avoir confiance en soi et clarifier
les objectifs. Malheureusement, pour la plupart des enseignants,
les opportunités formelles de développement restent sporadiques
et liées aux seules périodes de formation continue. Les
opportunités d’autres formes de développement, notamment l’amitié
critique, le tutorat, les réseaux, la recherche-action, dépendent autant de la
culture de l’école et des effets d’une politique au sens large que de leur choix ou
initiative personnels. Le lieu premier de l’apprentissage demeure, en tout cas
depuis la création de l’école, la classe elle-même. Mais là, le poids de la routine,
des savoirs tacites, de la confiance en son intuition ou du tact pédagogique et l’effet
« masses, louange et pouvoir » (Jackson, 1968) limitent le désir et la capacité
de nombreux enseignants de dépasser la « simple boucle » de l’apprentissage
(Argyris et Schön, 1974). L’essentiel, pour obtenir de meilleurs résultats à l’école,
est d’arriver à promouvoir la formation continue dans des circonstances défavorables,
en présumant que les enseignants doivent apprendre pour pouvoir bien
enseigner.
Il est généralement admis que la réflexion sur la pratique est essentielle pour
bâtir, maintenir et développer les capacités de l’enseignant à penser et agir professionnellement tout au long de sa carrière. On a déjà beaucoup écrit sur la diversité des finalités, des processus et des résultats de la réflexion, mais il reste beaucoup de zones d’ombre sur les pratiques et sur la manière de conduire au
changement. La plupart des textes émanent d’universitaires et les publications par
des enseignants, seuls ou en collaboration avec les universitaires, sont le résultat
des cours qu’ils suivent pour acquérir un diplôme. En fait, s’il existe bien de nombreuses preuves des apports de la pratique réflexive, elles semblent ne représenter que le travail d’une petite minorité d’enseignants. De plus, si beaucoup d’enseignants s’engagent dans une réflexion systématique qui les aide à progresser et
à améliorer la qualité de leur enseignement, la question reste ouverte de savoir si
les étudiants en ont l’occasion. Le processus délibéré de réflexion semble encore
rester « plutôt l’exception que la règle » (Dreyfus et Dreyfus, 1986, p. 28). On en
connaît bien les raisons :
- peu de temps disponible dans les conditions actuelles du service de l’enseignant;
- apprendre quelque chose dans la classe même reste un acte fortuit;
- fragmentation et discontinuité caractérisent l’apprentissage de l’enseignant;
- l’expérience directe, en classe, semble demeurer le principal moyen d’apprentissage;
- peu d’écoles et d’enseignants programment des moments où leurs collègues
pourraient intervenir comme partenaires dans leur temps d’apprentissage.
- Pourtant il existe bien des opportunités, aussi intensément occupée et active
que soit la vie professionnelle des enseignants !
Cet article part du point de vue qu’il faut faire des choix et qu’il faut aussi essayer
de clarifier ceux que font les enseignants, afin de déterminer les objectifs et les
orientations du processus réflexif dans lequel ils s’engagent.
Nous poserons une double question :
- quels sont les divers partenaires facilitant la capacité de réfléchir sur son propre
mode de pensée et sur sa pratique ?
- quelles sont les qualités et les compétences nécessaires pour participer avec succès à un tel processus ?
Nature et finalités de la réflexion
La réflexion amène avant tout à la critique:critique de sa propre pratique – des
valeurs implicites de celle-ci – des contextes personnels, sociaux, institutionnels
et politiques, au sens large – enfin de leur implication pour la réussite. Elle concerne
donc le passé, le présent et le futur :il s’agit de « poser le problème » autant que
de « résoudre le problème » (Mezivov, 1991, p. 105). La réflexion est essentielle
pour construire et entretenir la capacité des professionnels, concernés par le soin
et le développement des enfants, des jeunes et des adultes et pour maintenir cette
capacité, quelles que soient les circonstances, favorables ou défavorables.
Le processus réflexif étant une dialectique entre la pensée et l’action, la théorie
et la pratique (Pedretti, 1996, p. 325), il est conçu comme une praxis génératrice
de changements.
« Dans la praxis, les idées qui guident l’action sont tout autant sujettes à changement que l’action elle-même. Donc, c’est seulement à travers un changement fondamental de nos croyances, de nos valeurs
et de nos sentiments sur l’enseignement et l’apprentissage que nous serons capables de changer
notre pratique de manière significative. Créer une culture de la réflexion critique accroît notre
potentiel éducatif et donne aux praticiens des occasions de déconstruire des pratiques académiques
conventionnelles. » (Carr et Kemmis, 1986, p. 33.)
Ce qui est particulièrement intéressant dans cette perspective, c’est l’introduction par les auteurs de diverses notions telles que :
- celle de lien entre la pratique réflexive et l’« émancipation » des limites imposées par les pratiques conventionnelles, ce qui implique donc l’aptitude à exercer son autonomie tout en développant un répertoire de pratiques;
- celle de la nécessité de changer fondamentalement nos croyances, valeurs et
sentiments, si on veut réellement parvenir au changement. Alors que cette notion
est une composante essentielle de la pratique réflexive, elle n’indique pourtant
pas ce que doit être le changement :évolutif ou additif plutôt que radical, selon
les circonstances ou les volontés. Ses auteurs et bien d’autres (par ex., Schön,
1983) ne prêtent guère attention à l’importance du moi émotionnel (Goleman,
1995) et lui préfèrent la solide base de la rationalité et de la connaissance. Ainsi,
s’engager dans la réflexion crée des opportunités de choix liés aux valeurs et
aux objectifs, aux contextes et aux changements.
Quelle qu’en soit l’orientation, son usage ouvre néanmoins des opportunités
d’autoévaluation. C’est « le modèle de l’enseignant qui, en des circonstances données, est capable de se distancier du monde dans lequel il vit quotidiennement et
de s’ouvrir à l’influence des autres » (Day, 1991, p. 49).
Ce modèle de l’enseignant comme chercheur systématique est essentiel dans le
concept du « praticien réflexif ». Il affecte la nature des relations de recherche
entre enseignants, universitaires et législateurs.
Plusieurs auteurs ont forgé les expressions de « réflexion-en-action », « réflexionsurl’action », « réflexion-à-propos-de-l’action » (about), « réflexion-pour-l’action »
(Schön, 1983; Zeichner, 1991), et, récemment, des critiques ont fusé sur la notion
de « réflexion-en-action », considérée comme impossible en pratique parce qu’elle
ne laisse pas un temps suffisant pour un niveau de conscience (Eraut, 1995). La
réflexion-sur-l’action apparaît quand on passe en revue l’action avec une vision
extérieure; la réflexion-à-propos-de-l’action se produit quand on prend en compte
les contextes élargis, sociaux, économiques et politiques dans lesquels l’action a
lieu et elle s’accompagne souvent d’un désir de réaliser une justice sociale, une
émancipation ou une amélioration; la réflexion-pour-l’action implique un projet
d’avenir.
On a suggéré que, même lorsque les circonstances sont favorables à la réflexion,
la plupart des enseignants réfléchissent principalement au premier niveau de la pratique (« P1 ») et ne se sentent donc pas concernés par les raisons ou les justifications éthiques de leur enseignement (Handal et Lauvas, 1987). Ceci est en partie
lié aux cultures d’activité (busyness) dans lesquelles ils travaillent et, en partie, à la
traditionnelle « éthique de la pratique » de la profession enseignante. Certains
pensent que les gouvernements utilisent maintenant la « pratique réflexive » comme
moyen de promouvoir une compétence technique et de développer ainsi une nouvelle culture enseignante techniciste qui, par là, creuse encore plus le fossé théorie~pratique entre l’université et les établissements scolaires, les universitaires et les
enseignants. Et qu’enfin, elle diminue la capacité des enseignants d’agir efficacement, en utilisant leur jugement discrétionnaire considéré comme étant au cÅ“ur
même de leur professionnalisme (Hargreaves et Goodson 1996).
Au Canada, Grimmet et al. (1990) utilisent le cadre conceptuel de van Manen
(1977) pour proposer trois modes de réflexion :
- technique (comme instrument d’orientation ou de contrôle de la pratique.
Ceci peut servir à améliorer l’efficacité de la réalisation des programmes prescrits
existants mais non à mettre en question leur valeur);
- délibératoire (comme moyen de choix entre une série de conceptions et de
pratiques alternatives de l’enseignement);
- dialectique (comme moyen de transformation et de reconstruction de la pratique à partir des concepts de justice sociale et d’émancipation).
Plus récemment, d’autres auteurs ont situé l’apprentissage à partir d’une réflexion
dans le contexte des valeurs et croyances fondamentales relatives à l’éducation.
Cinq « orientations » de pratique réflexive ont été proposées :immédiate, technique, délibératoire, dialectique et transpersonnelle.
L’orientation immédiate met l’accent sur une « survie agréable »… tendance à se
centrer sur les exigences immédiates et les tâches en cours, pédagogie souvent
éclectique mais superficielle.
L’orientation technique met l’accent sur le développement et la perfection de la
méthodologie d’enseignement et sur la réalisation des résultats prescrits. Sa caractéristique est de s’appuyer sur les techniques de comportement.
L’orientation délibératoire met l’accent sur la découverte, la production et l’évaluation du sens pour la personne dans le dispositif éducatif. On accepte des finalités données mais les processus et les contenus sont négociés. L’attention est portée sur les individus pour qu’ils trouvent une pertinence personnelle dans une
pédagogie humaniste.
L’orientation dialectique met l’accent sur l’émancipation politique, le questionnement sur les finalités des contenus et des moyens éducatifs. On tend à se centrer sur des questions politiques et sociales. La pédagogie implique un questionnement, une remise en cause et une validation interne en permanence, ce qui
renforce l’appropriation et la responsabilité personnelles.
L’orientation transpersonnelle met l’accent sur l’autodéveloppement interne et
les relations entre l’interne et l’externe (Wellington et Austin, 1996).
Cependant, ce n’est pas seulement une affaire de choix, car tous les enseignants
ne sont pas prêts à s’engager dans toutes ces orientations réflexives. En fait, il est
possible que la culture de l’école dans laquelle ils travaillent les décourage de le faire.
Il est toutefois de réelle importance que les enseignants se livrent à chacune de
ces formes de réflexion, durant leur vie professionnelle, chaque fois que cela s’avère
nécessaire pour maintenir et développer leur engagement, leurs savoirs et leur
santé personnelle et professionnelle. Cela suggère un continuum plutôt qu’une
hiérarchie de la pratique réflexive. Réfléchir sur l’action est une forme de réflexion
qui requiert une attention toute particulière aux contextes nationaux d’actualité,
puisqu’elle met l’accent sur les tensions entre la politique et la pratique et sur les
luttes de divers groupes d’intérêt défendant la suprématie de telle ou telle définition du « professionnalisme » (voir Hargreaves et Goodson, 1996, pour une discussion intéressante sur les diverses formes du professionnalisme). Se comporter
en professionnel implique la réflexion non seulement en-action et sur-l’action,
mais aussi celle à propos-de-l’action, car cela engendre aussi une réflexion sur les
problèmes éthiques, politiques et instrumentaux posés par le mode de pensée et
la pratique au quotidien des enseignants. Une telle réflexion est pour les professionnels un moyen, d’une part, d’exercer leur pleine responsabilité sur les décisions
qu’ils prennent dans l’exercice de leur métier, d’autre part, de conserver des perspectives plus larges sur les relations entre les contextes, les objectifs, les pratiques
et les résultats, ce qui, au total, les éclaire mieux sur le sens de ce que c’est qu’être
et devenir un professionnel.
Mon point de vue est qu’une seule forme de réflexion n’est pas nécessairement
« meilleure » qu’une autre, mais que les enseignants devraient être impliqués dans
toutes au cours de leur carrière. On peut alors concevoir les différents types de
réflexion comme une sorte de continuum de pratique réflexive, plutôt que comme
les niveaux d’une hiérarchie. Cependant, si les enseignants veulent échapper aux
conceptions bureaucratiques et techniques qui ont été élaborées à propos de leur
rôle au cours de l’histoire et s’ils sont en train de devenir des praticiens réflexifs et
compétents, il est alors raisonnable de suggérer qu’ils cherchent à garder une
vision large de leur travail et non pas s’en tenir au regard interne sur l’efficacité de
leurs propres pratiques par rapport aux prescriptions qui leur sont imposées de l’extérieur, aussi bien intentionnées qu’elles soient :
« Les enseignants ne peuvent pas ne prêter attention qu’à leur seule classe en laissant toutes les
perspectives d’enseignement déterminées par d’autres. Ils doivent prendre une responsabilité active
dans la définition des finalités dans lesquelles ils sont engagés et dans les dispositifs sociaux permettant
de réaliser ces finalités. S’ils ne veulent pas n’être que des agents pour d’autres, l’État, l’armée, les
médias, les experts et les bureaucrates, ils ont besoin de déterminer leur propre efficience à travers
une évaluation critique continue des buts, des conséquences et du contexte social de leur métier »
(Zeichner et Liston, 1996, p. 11).
« Les établissements scolaires ont longtemps été caractérisés comme des lieux de
solitude pour les adultes y travaillant » (Cole, 1997, p. 18). Les conditions de service et les cultures organisationnelles dans beaucoup d’établissements scolaires
ne permettent pas de dialogues professionnels sur l’enseignement allant au-delà
d’échanges d’anecdotes ou de techniques (Day, 1997 a). Cette situation empêche
les enseignants de trouver le soutien nécessaire pour remettre en question leur
propre pratique. En un sens, ils ont ainsi été privés de la possibilité de prendre une
part active à la production du savoir relatif à leur propre enseignement.
« Les enseignants sont donc coupés à la fois de la possibilité de concevoir et de construire leur
propre savoir-faire (know-how) et des interrogations qui pourraient leur servir de tremplin vers de
nouvelles manières de voir les choses » (Schön, 1992, p. 119, in Day, 1997 a, p. 42-43).
Argyris et Schön (1974), dans les recherches qu’ils ont menées il y a plus de
vingt ans sur diverses professions, dont l’enseignement, ont caractérisé ce monde
« normal » de l’apprentissage comme « simple boucle »(single loop) grâce à laquelle
« nous apprenons à maintenir constant notre champ d’opérations en ne concevant que des actions susceptibles de répondre aux variables existantes qui régissent le champ ». La promotion de cette sorte d’apprentissage prévaut dans les
cultures scolaires ce qui décourage toute remise en question systématique des
modes de pensée, de programmation et d’action que ce soit par soi-même ou avec
les pairs. De plus, c’est aussi la réalité, sinon la rhétorique, de beaucoup de formations qui entraînent les enseignants à l’autosuffisance et de beaucoup de cultures
d’établissement « où partager ses problèmes et les questions qu’on se pose est
considéré comme un signe de faiblesse. » Argyris et Schön (1974) insistent sur la
nécessité, de temps en temps, de passer à un « apprentissage à double boucle »
(double loop learning), dans lequel les intentions et les pratiques d’enseignement
sont portées à un niveau explicite et accessible publiquement (Day, 1997 a, p.43).
Ils suggèrent également qu’il est possible d’améliorer l’enseignement, surtout
collectivement, si les praticiens articulent la perspicacité, les valeurs et les stratégies qu’ils mettent en Å“uvre en situation. Les idées théoriques sur l’enseignement
et l’apprentissage, générées par l’extérieur (savoirs proposés), ou à l’intérieur de la
classe (savoirs personnels et pratiques) sont aussi susceptibles de stimuler, fonder
et soutenir la réflexion et les conversations professionnelles en leur fournissant
un cadre pour le dialogue.
Les recherches sur les activités en classe ont bien rendu compte des difficultés
à poursuivre une pratique réflexive personnelle, les pressions exercées par la
bureaucratie croissante associée à de nouvelles formes d’évaluation et de contrôle,
les difficultés de la confrontation avec soi-même alors qu’on a à relever le défide
combattre des croyances et pratiques devenues des routines validées, au risque
de déboucher sur des processus de changement inconfortables et temporairement
en rupture avec les habitudes acquises (Day, 1993). Ces difficultés et les cultures
des établissements scolaires découragent souvent la divulgation, la restitution et
le retour d’information, la collaboration :elles agissent comme autant de barrières
potentielles à toute participation, et à tous les styles de réflexion que nous avons
précédemment identifiés. La réflexion personnelle rencontre des difficultés, car il
y a des limites à ce que l’on peut divulguer et aux informations pouvant être collectées et reçues par celui qui a finalement tout intérêt à éviter des processus de
changement inconfortables. On a aussi besoin des autres pour s’engager dans un
tel processus. Bien que cet aspect ne soit pas toujours très explicite, le concept de
pratique réflexive est lié à celui de collaboration.
Le partenariat entre pairs et les réseaux, les discussions et les dialogues entre
praticiens sur des finalités communes, sont nécessaires pour passer de la routine
à la pratique réflexive dans les établissements scolaires :maints chercheurs ont
identifié les dangers des cultures de clocher privant les écoles de l’opportunité
d’ouvrir et de renouveler la réflexion et la pratique, donc tout progrès. (Hargreaves,
1994; Day, 1995,1997 b). Un des moyens de combattre l’insularité est de donner plus de place à une éducation supérieure offrant un support à la fois intellectuel, affectif et pratique. J’ai présenté ailleurs l’intervention externe susceptible de
procurer de tels soutiens comme une condition nécessaire du développement professionnel continu (Day, 1991, p. 38).
Je vais maintenant en venir aux notions de collaboration et de coopération.
« La collaboration est un processus de création partagée :deux individus ou plus, aux compétences
complémentaires, interagissent pour créer une compréhension qu’aucun ne possédait au préalable
et n’aurait acquise tout seul » (Scharge, 1990, in Fullan, 1993, p. 40).
La collaboration entre école et université implique non seulement que l’individu possède des dispositions, savoirs et compétences, mais aussi qu’il existe des
conditions et des relations de qualité et de finalité différentes de celles qu’amène
la coopération, lorsqu’un partenaire est invité par l’autre à travailler sur son emploi
du temps. Sachs (1997) propose une distinction utile entre collaboration et coopération. La première suppose une prise de décision en commun, du temps, une
bonne négociation, une communication confiante et efficace. Les deux parties
sont en situation d’apprentissage, dans une entreprise qui met en avant le dialogue professionnel. La deuxième peut contenir ces éléments, mais les limites des
rôles sont définies à l’extérieur et les relations de pouvoir sont maintenues sans être
remises en question. On n’a pas l’intention de s’engager dans une formation réciproque.
« Quand le pouvoir et le prestige sont inégaux, la “collaboration” peut facilement tourner à la « cooptation » ou même à la domination masquée par une étiquette euphonique » (Erickson et Christman,
1996).
Dans un « modèle partenarial », le travail n’appartient pas plus à un individu qu’à
un groupe d’intérêt. Chacun des participants en est copropriétaire avec les autres.
Les voix de l’individu et du groupe sont entendues et prises en compte. C’est un
partenariat dans lequel les enseignants et d’autres parties prenantes significatives
sont activement engagées dans des processus de négociation et dans leur aboutissement à des résultats et dans lequel on évite les relations de pouvoir inhérentes
aux modèles traditionnels. Bien sûr, selon le modèle, les rôles varient. Le principe éthique et pratique en est l’équité plutôt que l’égalité.
Le rôle de l’université est de promouvoir et de maintenir un environnement qui
offre à la fois une situation de défiet de soutien à partir d’une recherche enracinée dans le processus de développement. En un sens, les formateurs d’enseignants
sont des intervenants invités, dignes de confiance, qui visent à chercher les questions susceptibles d’être perçues par les enseignants comme suffisamment pertinentes par rapport à leurs besoins, à augmenter leurs perspectives, à trouver les
réponses à ces questions dans des processus de collaboration tels que la responsabilité de l’action incombe aux enseignants eux-mêmes.
Dans cette perspective, il est important que ce soit la voix de l’enseignant qu’on
entende parler dans l’action et le compte rendu de l’action.
« Voix est un terme de plus en plus utilisé par les chercheurs qui s’intéressent à l’appropriation
(empowerment) par les enseignants; le terme exprime une critique implicite de la tendance prédominante des premières études sur l’enseignement à réduire la complexité du travail des enseignants
et à privilégier des formulations théoriques sur les projets mêmes des enseignants. » (Elbaz, 1990).
Il est important aussi dans l’avenir de garantir que la perspective de l’enseignant
soit reconnue non seulement au démarrage de la recherche, dans son développement, dans son évaluation et à travers des partenariats contractuels négociés, mais
aussi dans tous comptes rendus et rapports en résultant. Comme l’a remarqué
Elbaz (1990) « le fait que l’enseignant et le chercheur participent à un discours
partagé constitue un petit pas vers la création d’un nouveau sens de la communauté. » Cependant la création de la communauté prend du temps et n’est pas
toujours facile. Dans cette démarche, il est nécessaire de développer de nouveaux
savoirs, de nouvelles compétences et de soutenir des étapes expérimentales de
changement individuel et collectif. Il y aura toujours des individus et des groupes
dont les intérêts individuels ou collectifs ne seront pas satisfaits. Les comptes rendus des pratiques devraient en tout cas inclure les voix d’autres partenaires, c’est-à-dire les parents et les élèves.
La négociation et la contractualisation sont des points clés du partenariat. On n’attend pas du contrat qu’il soit une procédure juridique. Des « accords » informels
sont souvent conclus (Day, 1991). Par ailleurs, on les a souvent référés à des
conventions, des alliances entre acteurs sociaux plutôt qu’à des contrats. Ces
accords seront :
- négociés et non pas seulement déclarés par les partenaires impliqués;
- clairs pour toutes les parties concernées;
- fondés sur la confiance et le respect mutuel;
- réétudiés au fur et à mesure que les parties avancent et révisé si nécessaire
(Day, 1991, p. 41).
Il est difficile d’encourager et de soutenir ces partenariats interactifs car ils semblent parfois restrictifs pour les universitaires, en ce qui concerne le choix et la
conduite de la recherche. Ils peuvent exister en tant que cas. On peut toujours
faire une place à la production du savoir théorique représenté par la communauté
de la recherche universitaire aussi bien qu’au savoir pratique engendré par des
enseignants en recherche à travers une réflexion sur leur pratique. Mais cela a un
prix. C’est en tout cas un travail intense qui requiert des participants des compétences relationnelles, techniques et humaines qui vont bien au-delà de celles nécessaires à une recherche plus traditionnelle. En outre, en nouant de telles relations
professionnelles, il faut tenir compte à la fois des cultures internes aux établissements scolaires, aux universités et entre les deux institutions. On remarque un
contraste saisissant entre deux mondes :celui où prédominent l’accumulation des
savoirs, l’examen formel de l’expérience, la critique professionnelle et les discussions sans fin sur les possibilités plutôt que sur les solutions – et celui où on privilégie l’action, les savoirs concrets et l’activité (Day, 1991, p.537; Cuban, 1992,
p. 8). Il ne faut pas sous-estimer l’effet handicapant de ces deux cultures professionnelles sur l’instauration de relations à long terme.
Dans les modèles de partenariat de recherche et développement suggérés ici, la
tâche est partagée, les relations de pouvoir, de coopération plus que de collaboration sont minimisées (Erikson et Christman, 1996, p. 50) et les difficultés traditionnelles de la possession et du transfert de connaissances sont évitées.
Le succès de tels partenariats repose sur certaines attitudes :
- le consentement au partage;
- la reconnaissance que le partage implique :
- une mise à découvert de sa pensée,
- une ouverture de soi-même à la possibilité d’une rétroaction, d’une réaction en retour de l’autre, d’une restitution d’information;
- la reconnaissance que changer est quelquefois :
- menaçant pour l’estime de soi et la pratique courante,
- difficile, car cela requiert du temps, de l’énergie et de nouvelles compétences,
- satisfaisant;
- la reconnaissance que le degré d’adhésion au niveau tant émotionnel que
cognitif des gens à ce type de partage peut donc être limité (Day, 1991, p. 40), parce
qu’ils sont soit liés, soit aveuglés par leur histoire personnelle, professionnelle,
culturelle et par les « régimes de la vérité ».
Une collaboration de ce genre n’est pas facile. Elle requiert la mise en Å“uvre et
le maintien de relations à long terme qui sont au moins égalitaires, dans lesquelles
les formateurs d’enseignants, les étudiants et les enseignants sont des « agents
actifs dans la production d’un nouveau discours pédagogique, plutôt que de
simples consommateurs du savoir professionnel produit par les universitaires et
les chercheurs en éducation » (Edwards et Brunton, 1993, p. 156). Dans ce type
de recherche, on a identifié des problèmes de praticien « colonisé » par des universitaires (Elliott, 1991). Cependant, elle offre aux enseignants une occasion
potentielle de s’engager dans un développement professionnel à travers une investigation systématique sur la pratique avec l’aide d’un « tuteur » ou d’un « ami critique » à l’intérieur ou à l’extérieur de l’école, investigation qui ne serait pas possible autrement. Les amis critiques sont ceux qui sont capables de percevoir les
besoins des « clients »:l’enseignant et l’école – et de les soutenir dans leur défià
la routine et au contexte insulaire de la classe, de leur offrir un soutien intellectuel,
affectif et moral. La collaboration entre enseignants et universitaires sera toujours
difficile. Ainsi, la reconnaissance du besoin de développer un nouveau langage
de communication, la mise en place de communautés autocritiques et autoréflexives tout en restant attirantes, reposent sur les capacités des participants à créer
des contrats à la fois individuels et collectifs fondés sur des formes d’amitié critique.
En nous impliquant dans les micropolitiques de l’utilisation du savoir (Zeuli,
1996, p. 178), nous avons besoin de compétences et de qualités appropriées :
« Les compétences dont nous avons besoin en tant que professionnels doivent inclure la compétence de franchir les frontières, les cultures et les dialectes, l’apprentissage et la traduction de multiples langages (le politique, le quotidien, l’académique) et le courage de transgresser quand nous
affrontons des injustices sociales… La manière dont nous exerçons notre autorité n’est donc pas le
résultat de ce que nous déclarons ou professons :si nous croyons en quelque chose, alors nous
avons à le mettre en pratique. » (Walker, 1996, in Day, 1997 b, p. 204).
Compte tenu de la nature des partenariats de pratique réflexive à des fins de
développement professionnel, trois points essentiels peuvent être dégagés pour
traiter les problèmes présentés dans cet article.
Le premier :la nature des relations entre l’université et l’école, l’universitaire et
l’enseignant. Malgré la différence de leurs mondes et de leurs rôles (Day, 1991;
Cuban, 1992; Zeichner, 1995), ils sont tous deux concernés par le besoin de générer des savoirs sur leur pratique personnelle et celle de l’autre à des fins d’amélioration. Ils doivent donc également s’engager dans la pratique réflexive. S’il en
est ainsi, ils sont donc tous deux « chercheurs » et « praticiens ». Dans les modèles
de réflexion formelle et systématique présentés dans cet article, qui requièrent
souvent l’amitié critique d’un partenaire fiable et expérimenté et qui se caractérisent donc par l’intervention d’une ou plusieurs personnes dans la vie d’une ou
plusieurs autres, il est important que les relations soient saines, les rôles et responsabilités bien compris. Les partenariats entre enseignants et tuteurs universitaires, établissements scolaires et départements de l’éducation, devraient donc être
basés sur des principes d’équité :une identification conjointe (des types de réflexion
choisis); une appropriation conjointe (des processus de réflexion); un respect
mutuel (vis-à-vis de la responsabilité des individus à décider de leurs réponses
au processus et aux aboutissements de la réflexion).
Le second point clé est la nécessité d’être bien clair sur les limites de la pratique
réflexive et sur la façon dont les partenaires peuvent la développer, comme on l’a
dit dans cet article. Sans doute peu d’enseignants en établissement scolaire et en
université ont l’occasion de s’engager dans une réflexion soutenue et systématique
sur et à propos de la pratique en partenariat avec les autres. La plupart d’entre
eux vont réfléchir de façon non systématique et informelle, généralement tout
seuls, ou du moins au niveau d’une discussion à laquelle les autres ne prêtent
même pas attention.
D’autres vont se fier à leur expérience et à leur intuition – avec toutes les limites
au changement que cela implique – pour s’orienter dans leur carrière. Ce sont les
mêmes qui suggèrent que, dans la mesure où le travail de l’enseignant dans beaucoup de pays est de plus en plus dirigé par les initiatives politiques du gouvernement et surveillé de très près, seule est nécessaire une réflexion « technique »,
c’est-à-dire une forme d’évaluation de la pratique d’une relative simplicité. Il n’est
point dans nos intentions de dénigrer toutes ces formes de pratique réflexive. On
peut simplement suggérer que pour parvenir à un perfectionnement systémique
et soutenu de l’individu, il n’est pas seulement souhaitable mais essentiel que les
enseignants de toutes les institutions s’engagent de temps en temps dans les
modèles de pratique réflexive en partenariat ici décrits, car ils explicitent mieux la
relation entre la pratique réflexive, le changement et l’amélioration.
Troisièmement, les débats présentés dans cet article sont fondés sur une notion
particulière du professionnalisme, selon laquelle les enseignants assument une
responsabilité de l’éducation de leurs élèves dépassant les limites de la responsabilité instrumentale et qui consiste à les préparer à la citoyenneté et à susciter en
eux des dispositions favorables à une éducation continue, tout au long de leur
vie. Dans cet esprit, les enseignants doivent être « bien informés, expérimentés,
réflexifs, engagés et énergiques » (Devaney et Sykes, 1988, p. 20). Que ce soit à
l’école ou dans l’enseignement supérieur, l’enseignement est une activité complexe
et il semble tout à fait de l’intérêt des politiciens et des dirigeants de s’assurer que
les enseignants restent en forme, informés et engagés pour offrir à leurs élèves les
meilleures conditions d’apprentissage. Les besoins de la société et des élèves changent, donc il est nécessaire que les enseignants puissent évaluer le rôle qu’ils doivent jouer pour s’adapter aux demandes. Il s’ensuit qu’eux-mêmes ont besoin
d’occasions régulières pour exercer un jugement discrétionnaire, pour réfléchir à
leurs objectifs moraux et sociaux, pour travailler en collaboration avec des collègues dans et hors l’école, pour s’engager dans une recherche personnelle, et pour
lutter pour un apprentissage continu répondant à leurs besoins personnels d’expertise accrue et de maintien de niveaux appropriés de pratique. En résumé, ils ont
besoin d’être éduqués pour devenir et demeurer des praticiens mettant la réflexion
au cÅ“ur même de leur pratique.
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[1]
L’auteur adresse ses remerciements aux membres du sous-réseau F du TNTEE pour les commentaires qu’ils ont bien voulu apporter aux copies antérieures de cet article.
[2]
L’auteur est professeur de sciences de l’éducation, à l’université de Nottingham, Royaume-Uni;
coordinateur du réseau 1 de l’EERA (European Educational Research Association/Association européenne de recherche en éducation) Continuing Professional Development in Schools (le développement professionnel continu dans les établissements scolaires) et coéditeur du « Yearbook » de l’EERA
en 1999 et 2000; il a été coresponsable du sous-réseau F du TNTEE (Thematic Network on Teacher
Education in Europe/Réseau thématique de formation des enseignants en Europe) « Développer une
« pratique réflexive » du métier d’enseignant et de la formation par des partenariats entre chercheurs
et praticiens » avec Danielle Zay (université Charles-de-Gaulle Lille 3, France) et Elizabeth Ahlstrand
(université de Linköping, Suède).