2001
Carrefours de l’éducation
Vers une philosophie de la pratique réflexive
Éliane Ricard-Fersing
IUFM de Créteil
Une «pratique
réflexive » est
exigée des ensei-gnants au fur et à
mesure que se
professionnalise
leur métier. Mais
qu’est-ce qu’une
pratique réflexive? Toute pratique,
qui se donne pour réflexive, se
trouve-t-elle de ce fait légitimée?
Pour répondre à ces questions,
nous avons adopté successivement
un point de vue sociologique et un
point de vue philosophique.
La sociologie nous confirme que
nous sommes dans un monde d’acteurs et qu’un certain salut face aux
contradictions du monde contemporain viendra de là. Mais ces
acteurs, que sont ou seront, entre
autres, les enseignants, pourront-ils fonder leur action sur leurs
seules compétences d’acteurs responsables?
Le cadre philosophique nous fait
passer de l’examen du concept
d’«acteur » à celui du concept
d’«action ». L’analyse de l’acte
pédagogique en tant qu’action met
l’accent sur sa complexité, sur les
conditions qui en font un acte à la
fois rationnel et incertain dans ses
conséquences et sur son caractère
profondément éthique.
Nous faisons l’hypothèse que les
enseignants seront amenés à
prendre conscience d’eux mêmes
comme acteurs sociaux dans une
société critique et reconnaître dans
leur travail les traits caractéristiques de l’action humaine informée par le souci éthique. Toute
réflexion renvoie à la pensée. Mais
chacun est il désireux de penser?
A“reflective practice” is required
from teachers as their
profession develops. But what
is reflective practice? Does any
practice which claims to be reflective become
legitimized? To answer these questions, we
have adopted first a sociological and then a
philosophical point of view.
Sociology confirms that we are in a world of
actors and that a degree of salvation in the
face of the world’s contradictions will come
from there. But, will it be possible for these
actors, which teachers, among others, are or
will be, to base their practice only on their
competence as responsible actors?
The philosophical framework takes us from
the study of the concept of “actor” to that of
“action”. The analysis of the act of teaching
as an action in itself stresses its complexity,
and the conditions which turn it into both a
rational and uncertain action as far as its
consequences and its profoundly ethical
character are concerned.
We put forward the hypothesis that teachers
will be led to see themselves as social actors
within a critical society and to recognize the
characteristics of human action inspired by
ethical concern in their work. Any reflection
relates back to thought. But is everyone ready
to think?
Von den Lehrkräften wird in dem Maße, wie
sich ihr Beruf professionalisiert, zunehmend
eine «reflexive Praxis» gefordert. Was
versteht man darunter? Ist jede Praxis, nur
weil sie sich als reflexiv ausgibt, schon legitim? Zur
Beantwortung dieser Fragen wurde hier nacheinander
ein soziologischer und ein philosophischer Standpunkt
eingenommen.
Von der Soziologie erfahren wir, dass wir uns in einer
Welt von Handelnden befinden und dass uns daraus
angesichts der Widersprüche der modernen Welt ein
gewisses Heil erwächst. Dabei stellt sich allerdings
die Frage, ob die Akteure, zu denen u.a. eben auch die
Lehrer zählen, ihre Handlung allein auf ihre
Kompetenzen als verantwortungsbewusste Akteure
stützen können?
Aus philosophischer Perspektive gelangen wir von der
Betrachtung des Akteurskonzepts zu dem Konzept
der «Handlung» selbst. Die Analyse der pädagogischen
Tätigkeit als Handlung betont die Komplexität, die
Bedingungen, die sie sowohl zu einer rationalen als
auch zu einer im Hinblick auf die Folgen ungewissen
Handlung machen, und unterstreicht zudem ihre
durch und durch ethische Geprägtheit.
Es sei die Hypothese formuliert, dass die Lehrkräfte
in Zukunft sich ihrer selbst als soziale Akteure in
einer kritischen Gesellschaft bewusst werden und in
ihrer Arbeit die charakteristischen Züge des ethisch
begründeten menschlichen Handelns sehen werden.
Reflexion beinhaltet Denken. Will aber jeder auch
wirklich nachdenken?
Est-il vraiment nécessaire d’argumenter la pertinence d’une pratique
réflexive dans l’exercice du métier d’enseignant ? Sans doute
pas plus nécessaire que ne devait être pour Descartes son argumentation
de l’utilité de la philosophie : « Or, c’est proprement
avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir que de vivre
sans philosopher. » Qui souhaiterait confier des élèves à un maître
automate, routinier, incapable de tout retour sur soi ? Et pourtant
l’attrait de la lucidité reste contrebalancé par l’appréhension de
l’ampleur de la tâche, par la crainte de la déstabilisation, par l’anticipation de l’incompétence.
Ainsi la valorisation de l’attitude réflexive chez les praticiens de l’enseignement
semble une évidence et, en même temps, une incantation tant reste difficile à cerner
ce qu’on peut entendre exactement par «pratique réflexive » malgré l’abondance
des travaux qui lui sont consacrés dans le cadre général de la recherche contemporaine
sur la pensée des enseignants
[1].
L’évidence est aussi historique et institutionnelle. Les réformes de la formation
des maîtres accomplies parallèlement dans les différents pays européens se font au
nom de la nécessaire professionnalisation du métier d’enseignant. Or, c’est à tort
qu’on réduit parfois l’idée de professionnalisation à celle de technicisation, même
si la recherche de solutions techniques aux problèmes d’apprentissage et à celui de
l’échec scolaire est une des voies ouvertes par les recherches en psychologie, didactique et toutes sciences humaines dédiées à la compréhension des comportements
cognitifs. Même si on demande aux enseignants de créer ou d’adopter des « outils »
plus performants que ne peut l’être une pure bonne volonté, la professionnalisation va au-delà de l’exigence de former un bon artisan. Il s’agit plutôt d’envisager
comment, dans des sociétés contemporaines faisant l’expérience de changements
sociaux et technologiques importants, des enseignants pourraient assumer la responsabilité d’éduquer en s’assurant moins sur des injonctions, des directives, que
sur une capacité individuelle d’action et de réaction dûment contrôlée mais porteuse de choix.
Finalement et contrairement aux apparences, ce serait plutôt vers un épanouissement de la fonction d’enseignant que tendrait ce mouvement de professionnalisation que vers un rétrécissement techniciste. Citant M. Lemosse, Ph.
Perrenoud
[2] reprend six éléments de définition de la notion de profession, telle
qu’elle nous vient du domaine anglo-saxon. Quand parle-t-on de profession ?
- « L’exercice d’une profession implique une activité intellectuelle qui engage
la responsabilité individuelle de celui qui l’exerce.
- C’est une activité savante et non de nature routinière, mécanique ou répétitive.
- Elle est pourtant pratique puisqu’elle se définit comme l’exercice d’un art
plutôt que purement théorique et spéculative.
- Sa technique s’apprend au terme d’une longue formation.
- Le groupe qui exerce cette activité est régi par une forte organisation et une
grande cohésion interne.
- Il s’agit d’une activité de nature altruiste au terme de laquelle un service précieux est rendu à la société. »
Professionnaliser le métier d’enseignant, ce serait donc offrir aux enseignants
un statut bien éloigné de celui que confère l’exécution de consignes ou la mise en
pratique d’un savoir reçu d’ailleurs, un statut plus proche d’un exercice libéral
que d’un fonctionnariat. À la lecture des critères énoncés de la profession, on
pense plus au médecin qu’à l’enseignant dans sa définition actuelle
[3].
Les prémices d’une telle évolution sont sensibles dans les changements qui ont
affecté récemment la formation des enseignants :des exigences académiques plus
élevées au niveau du recrutement, une universitarisation de la formation des enseignants du premier degré, le renforcement de la dimension de recherche au cours
même de la formation. Ils sont sensibles également, nous aurons l’occasion d’y
revenir, dans les responsabilités qui sont confiées aux enseignants, en France, en
termes d’initiatives locales :définir des priorités et les mettre en Å“uvre dans des projets d’établissements, par exemple.
On conçoit que, dans un tel contexte, la demande de réflexivité se fasse pressante.
Toujours selon P. Perrenoud
[4], le choix est entre une professionnalisation ou une
« prolétarisation » du métier d’enseignant, c’est-à-dire entre un modèle à professionnalisme ouvert et un modèle à compétence minimale, et les États modernes,
s’ils acceptent d’en payer le prix, ne peuvent qu’opter pour une professionnalisation seule capable de répondre au défi de l’échec scolaire et aux exigences des
mutations de la modernité, qu’il s’agisse de les accompagner ou d’y résister.
Des praticiens aux yeux ouverts, pour reprendre la métaphore de Descartes,
peuvent seuls assumer une pratique tout en expertise mais aussi en finesse de
jugement, en capacité d’évaluer les enjeux individuels et collectifs de leur action
pédagogique.
C’est alors qu’apparaissent plus clairement les implications d’ériger la réflexivité en impératif majeur de la pratique des maîtres. Elles concernent le fait aussi
bien que le droit. S’il est clair, d’une part, que la réflexivité correspond bien à
l’une des qualités attendues d’un futur maître professionnalisé, celle-ci est-elle
accessible à tout le monde ? Tous ont-ils la compétence et le désir de s’imposer
une telle réflexivité ? D’autre part, la pratique intensive de la réflexivité est-elle,
en quoi que ce soit, une garantie de légitimité susceptible d’être substituée à celle
conférée par l’ancienne modélisation ou la plus récente exigence de conformité
de la pratique avec la théorie issue des recherches en sciences humaines ? Qu’est-ce qu’un bon enseignant, s’il ne suffit plus de reproduire des démarches « normales », ni de mettre en application un savoir universitaire ?
En effet, le thème de la réflexivité ne peut être problématisé sans faire intervenir les notions d’individu, de sujet, d’acteur. La réflexion, quelles qu’en soient les
nuances, renvoie nécessairement au mouvement de retour sur soi de la pensée et
de l’auteur de cette pensée. Il n’est pas étonnant que Descartes soit la première
référence qui vienne à l’esprit en la matière ! Valoriser la réflexivité, c’est choisir une
forme d’auto-fondation de la pensée, de légitimation interne qui doivent peu aux
autorités extérieures. Il n’y a pas de réflexivité sans sujet, un sujet qui cherche
dans le mouvement même de sa pensée les critères de sa validité. Revendiquer la
réflexivité comme fondement de la pratique des enseignants, c’est les désigner
comme des sujets au sens fort du terme, c’est-à-dire garants de leur propre pratique,
capables d’auto-justification, auteurs et donc responsables de leur action pédagogique. On savait les enseignants seuls. Le sont-ils à ce point qu’ils n’aient plus
besoin que de l’accord délivré dans leur for intérieur pour agir en toute certitude ?
Or, les sciences sociales aujourd’hui sont quasi unanimes à mettre l’accent sur
la fécondité de la notion de sujet pour penser des réalités sociales que les systèmes
explicatifs, fondés sur la mise à jour de grands déterminismes, échoueraient désormais à éclairer. Que le point de vue reste descriptif ou en appelle à des évolutions
souhaitables, de nombreux sociologues placent l’acteur au centre de leur réflexion.
On ne peut qu’être frappé d’une telle convergence.
C’est pourquoi je souhaite ici commencer d’explorer la problématique de la pratique réflexive des enseignants en interrogeant les apports de la sociologie contemporaine concernant les compétences des acteurs sociaux. Il y a de bonnes raisons
de faire l’hypothèse que des enseignants en formation ou formés sont capables de
réflexivité parce que d’un certain point de vue tous les acteurs sociaux le sont et
manifestent cette compétence dans une société elle-même éminemment critique
et réflexive. Mais, si cette compétence réflexive semble la mieux partagée du
monde, comme le bon sens cartésien, suffit-elle en revanche pour légitimer une pratique ? En un mot un enseignant pourra-t-il sous couvert de sa compétence réflexive
tout autoriser de son action pédagogique, congédiant du même coup autorités
scientifiques et politiques ?
La sociologie nous confirme que nous sommes dans un monde d’acteurs et
qu’un certain salut face aux contradictions du monde contemporain viendra de là.
Mais ces acteurs que sont ou seront entre autres les enseignants pourront-ils s’appuyer sur leurs seules compétences d’acteurs responsables pour fonder leur action ?
Bref, la réflexivité a-t-elle des limites ? Et quelle pierre de touche peut-elle générer pour une pratique de plus en plus capable de répondre d’elle-même ? Chemin
faisant, c’est à donner du sens à la notion de réflexivité que nous nous essayerons,
dans le but de déterminer ce qu’elle recèle d’objectivité.
Un point de vue sociologique :l’émergence de l’acteur
Trois sociologues contemporains seront nos guides pour développer ces trois arguments complémentaires :la modernité voit l’émergence d’acteurs, ressorts de la
vie sociale (A. Touraine); ces acteurs, qu’il n’est plus question de traiter comme des
marionnettes mues par des forces cachées, détiennent une grande partie du savoir
qui leur permet d’agir (L. Boltanski); dans un monde écartelé entre des principes
de justice ou de justification multiples, les acteurs sociaux retournent à la nécessité de la délibération comme principe d’action (J.-L. Derouet). Partant d’une
conception très généraliste de l’action sociale, nous nous rapprocherons de la
situation particulière des enseignants.
Le concept « d’acteur » chez A. Touraine
Partant d’une périodisation de la contemporanéité, Alain Touraine
[5] décrit un état
de « démodernisation », terme qu’il substitue au diagnostic plus habituel de post-modernité. Nous vivons une étape de désocialisation au sens où le lien social
aujourd’hui ne semble pouvoir être assuré ni par le partage de valeurs communes,
ni par la poursuite d’intérêts rationnels et instrumentaux communs :nos identités
sont éclatées et l’économie mondialisée nous arrache à des solidarités trop restreintes. Le déclin des institutions serait le témoin du fait que ni la citoyenneté, ni
le rôle économique ne constituent plus ce qui nous permet de « vivre ensemble »
La diversification des normes et des rôles qui en résultent peut prendre l’aspect engageant de la tolérance mais laisse les individus aux prises avec la difficulté d’organiser leur expérience au-delà de « un ensemble discontinu de réponses aux stimulations de l’environnement social ». À partir de là, il s’agit pour Alain Touraine
de reconstruire une conception de la vie sociale à partir du non-social. Ce principe
non-social, ce sera le sujet, c’est-à-dire « cet effort de l’individu pour être un
acteur
[6] ».
Ce sujet, donc, qui ne se présente pas comme substantiel, doit faire le deuil
d’une société intégrée qui unissait, dans une même rationalité héritée des Lumières,
le lien politique et le lien économique. Les deux aspects seraient aujourd’hui dissociés et les individus de la « démodernité » doivent apprendre à concilier leur
participation à la raison instrumentale et leur recherche d’identité. Recherches,
qui l’une et l’autre aboutissent à des excès, soit dans la valorisation de la diversité
sans contrôle, soit dans la revendication d’identité de type communautariste. Le
sujet est donc l’individu quand il s’arrache à ces tentations contradictoires, à « la
force du marché et à la clôture des communautés ».
Dans une société elle-même réflexive, selon une formule d’A. Giddens, reprise
par A. Touraine, c’est-à-dire capable de transformer ses pratiques grâce à la connaissance qu’elle en prend, l’acteur, de la même façon, se constitue dans un rapport
de soi à soi qui peut être qualifié de réflexivité, « une réflexivité héritière du cogito
cartésien mais désormais liée à l’action et à l’effort constant pour retrouver l’acteur
au milieu de ses
Å“uvres et de sa propre aliénation
[7] ».
Quel est ce rapport à soi ? Certainement pas une conscience de soi qui renverrait le sujet à des identifications et des influences subies mais une lutte pour se dégager de sa propre conscience car le sujet « est toujours de quelque manière hors
de lui
[8] ». Le sujet, en ce sens, n’a pas de contenu, porteur d’un ordre plus moral
que social, il n’est limité que par « la reconnaissance de l’Autre comme Sujet et
l’adhésion à des règles juridiques et politiques de respect de lui-même et de l’Autre
comme Sujets
[9] ». Ce n’est pas au caprice d’une subjectivité arbitraire juge d’elle-même qu’en appelle Alain Touraine mais à un principe formel constitutif d’une nouvelle sociabilité.
Ce passage, même rapide, par la pensée d’Alain Touraine nous a permis de situer
dans une perspective plus vaste la question de la réflexivité et de ses limites. Nous
pouvons déjà en conclure que la mise en avant de la notion d’acteur et de sa responsabilité dans la tentative de reconstitution d’une rationalité moderne dispersée est le cadre dans lequel penser l’invite faite aux enseignants d’être des praticiens
réfléchis. Sans doute sont-ils déchirés eux-mêmes, en tant qu’individus luttant
pour devenir sujets, entre les tentations d’identification communautariste et l’attirance pour une rationalité instrumentale détachée de toute référence culturelle.
Ils sont, par ailleurs, professionnellement investis de la tâche de transmettre aux
enfants cet ordre et cette raison sociale que le sociologue voit partir en miettes. Les
textes institutionnels français parlent des enseignants en termes d’« acteurs locaux »
et leur demandent de réaliser sur le terrain des synthèses ou des compromis. N’est-ce pas identifier leur situation à celle que décrit Alain Touraine comme symptomatique de notre modernité et attendre d’une toujours mystérieuse réflexivité de
l’acteur la performance qui consiste à concilier les contradictoires et à donner sens
non seulement à sa propre expérience de sujet mais aussi à celle d’autrui, en l’occurrence celle des élèves ? Ce n’est pas un hasard si Alain Touraine consacre un chapitre important de son dernier livre à l’école et à sa vocation d’institution au service de l’émergence du sujet
[10].
En prenant d’autres appuis sociologiques, essayons de mieux décrire cette compétence réflexive typique de l’acteur social, enseignant ou non, puis de voir en quoi
le contexte scolaire reproduit les déchirements qui, selon Alain Touraine, exigent
l’effort du sujet pour devenir acteur.
La sociologie de la société critique chez Luc Boltanski
En nous référant à deux ouvrages,
De la justification
[11] et
L’Amour et la Justice
comme compétences
[12], nous voudrions montrer comment, dans cette autre théorie
de l’action sociale, on retrouve le concept d’un acteur social compétent, membre
d’une société critique c’est-à-dire ayant suffisamment assimilé les outils du socio-logue pour les utiliser dans les multiples entreprises d’explicitation ou de justification auxquelles il se livre. Le remplacement de l’adjectif « réflexif » par « critique » sera une variation intéressante pour approcher la signification profonde de
la réflexivité.
Plutôt que de proposer une périodisation des valeurs qui président au lien social
dans les moments successifs de la modernité, Luc Boltanski, avec Laurent Thévenot,
se fonde sur la double exigence contradictoire et simultanée qui sous-tend nos
sociétés :un accord sur le principe de commune humanité qui devrait décourager toute hiérarchie et, en même temps, la nécessité d’un système d’ordre inhérent
à toute société. Pas de société possible sans reconnaissance de l’égale dignité de chacun de ses membres mais pas de fonctionnement social sans mise en ordre opérée à l’aide d’épreuves. Il décrit nos sociétés comme lieu de coexistence de plusieurs
mondes ou « cités »
[13] entre lesquels évoluent les acteurs sociaux qui manifestent
en cela une remarquable compétence cognitive leur permettant de passer d’un
système de valeurs ou plutôt de « grandeurs » à un autre. Ce sont six cités – cité
inspirée, cité domestique, cité du renom, cité civique, cité marchande, cité industrielle – que parcourent les acteurs sociaux dans les différents moments de leur vie,
sans mêler les règles du jeu, sinon avec l’intention de procéder à une dénonciation
c’est-à-dire de prendre appui sur l’une pour critiquer l’autre. La pluralité des systèmes de justification, pour anticiper sur une formule de Jean-Louis Derouet qui
tire les conséquences de cette description des cités, cités incompatibles entre elles,
confère aux acteurs sociaux la liberté dont ils usent avec dextérité, ou de s’engager dans la logique d’une cité « les yeux fermés » et d’y mettre en
Å“uvre les principes de justification adéquats ou « à l’inverse d’ouvrir les yeux, c’est-à-dire de se
retirer de la situation et la dénoncer en la considérant depuis une autre nature
[14] ».
Impossible, dans ces conditions, de continuer à voir dans le sociologue celui
qui dévoile derrière des comportements d’individus ou de groupes inconscients les
vrais mécanismes cachés de la vie sociale – traditionnellement, des rapports de
force ou des valeurs communes intériorisées. Les acteurs sociaux ne sont pas
aveugles, au plus ils peuvent fermer les yeux pour s’engager plus à fond dans la
logique, la « grammaire » qui structure leur action du moment, privée ou publique,
industrielle ou commerçante, religieuse ou esthétique… Ils savent légitimer leurs
actes en recourant à des arguments dont ils évaluent l’efficacité à l’aune de leur généralité c’est-à-dire au fait qu’ils sont partagés par tous :« nous faisons ici l’hypothèse selon laquelle les acteurs sont capables de faire la distinction entre des arguments ou des agencements légitimes au sens où, affrontés à la critique, ils peuvent
faire l’objet de justifications valables en toute généralité et où ils peuvent être mis
en
Å“uvre pour supporter des accords universalisables et, d’autre part, des arguments ou des agencements illégitimes qui, s’ils sont bien mobilisables par les
acteurs dans certaines situations pour soutenir des arrangements au bénéfice des
parties, ne peuvent ni être justifiés ni soutenir des accords visant la généralité du
bien commun
[15] ».
Cette compétence à la justice que reconnaît Luc Boltanski aux acteurs ne s’exerce
pas à tous moments. La justification répond à la critique ou l’accompagne sauf si
l’acteur privilégie une réaction par la violence ou se dissimule derrière l’urgence.
Bref, ce que nous apporte cette lecture, est l’assurance qu’il existe, du côté des
acteurs sociaux que nous sommes tous, une capacité de critique et de justification que nous exerçons dans un monde certes fractionné en des systèmes de valeurs
pluriels – les « cités » – mais où la recherche de justice conduit à des remises en
cause permanentes, des dénonciations face auxquelles toute stabilisation s’avère provisoire.
Dans les termes de notre recherche actuelle, nous sommes tentés d’assimiler la
réflexivité que peut exercer un enseignant au cours de sa pratique professionnelle
à cette compétence à la justification suscitée par des situations critiques dans un
univers ne reposant pas ou plus sur un principe unique de justice ou sur un système unique de valeurs. Être réflexif relèverait alors d’une capacité à prendre en
compte cette pluralité tout en maintenant la recherche d’un état plus juste que le
précédent, à savoir argumenter la légitimité d’un choix professionnel tout en envisageant sa relativisation par l’appel à d’autres normes, elles-mêmes relatives. On
voit se dessiner peu à peu une dimension morale de la réflexivité.
C’est Jean-Louis Derouet, qui, dans son livre
École et Justice
[16], expose la problématique spécifiquement scolaire interprétée à la lumière des hypothèses de la
sociologie de la société critique.
« Le monde scolaire à l’épreuve du débat critique »
Le troisième sociologue que nous suivrons dans sa description du monde scolaire français reprend dans leur généralité les deux principes de toute cité politique tels que formulés dans les travaux de Luc Boltanski et Laurent Thévenot :le
monde de l’école est traversé par la tension entre le principe de l’égalité de droit
et le principe d’ordre. L’école reconnaît à tous même dignité, égalité de départ
mais elle instaure également un ordre établissant une hiérarchie de grandeurs au
nom de principes de justice. L’école institue la communauté mais confère des distinctions au nom du bien commun, aménage des épreuves permettant un classement des individus. À l’image de ce qui se passe dans la société en général, l’univers scolaire se décline alors en modèles pluriels que trente années de critiques
vis-à-vis du système scolaire ont mis en évidence et livrés au domaine public. Ces
modèles apparaissent comme autant de systèmes de justification à forte cohérence
interne mais antagonistes avec les modèles concurrents.
Ainsi Jean-Louis Derouet distingue parmi les plus importants, « le modèle de
l’intérêt général » valorisant les savoirs abstraits, l’autonomie de l’école par rapport
à la société, par exemple; « le modèle communautaire » favorisant la communication,
la confiance au sein des établissements scolaires et une organisation des savoirs liée
aux motivations des élèves; « le modèle de l’efficacité » qui présente la question de
l’éducation comme un problème technique lié à la mise en évidence des mécanismes opératoires des apprenants; « le modèle marchand » incitant à mettre
élèves et parents en situation de consommateurs de prestations éducatives en
concurrence les unes avec les autres.
Face à ces différents systèmes de valeurs, les acteurs du monde scolaire sont en
situation de tantôt se situer à l’intérieur de l’un d’eux et d’y justifier une pratique
professionnelle toujours référée à un principe de justice, tantôt, dans un mouvement critique, de faire jouer un modèle contre l’autre et d’exposer soi-même ou un
autre à la relativisation de cette pratique. On trouve bien là le rappel de la compétence des acteurs sociaux à identifier des principes de justice et à s’y référer dans
une perspective d’adhésion ou de critique – « yeux fermés ou yeux ouverts »
disaient Luc Boltanski et Laurent Thévenot. À partir de là, selon Jean-Louis Derouet,
il s’agit pour les enseignants, conscients de la nature critique du monde professionnel
dans lequel ils pratiquent, d’évoluer entre deux attitudes symétriques :la dénonciation ou le compromis. « Cette symétrie rend compte d’un univers de débat, où
les individus s’interrogent sur les fondements de leurs actions et de leurs décisions
[17] ». On peut ainsi, par exemple, dénoncer telle pratique justifiable par l’invocation de la recherche de motivation des élèves (modèle communautaire) au
nom de la valeur éducative de l’abstraction (modèle de l’intérêt général) au risque
d’un renvoi permanent d’un principe à l’autre. On peut souhaiter, dans le cadre
d’un compromis qui tente « d’intégrer toutes les références et (d’)être justifiable dans
toutes les définitions de la justice
[18] », aménager un accord nécessairement provisoire entre les différents modèles. C’est à la catégorie du compromis que Jean-Louis Derouet réfère le dernier texte législatif français en matière d’éducation :la
loi d’orientation de 1989.
C’est peut-être aussi grâce au terme de compromis que beaucoup d’enseignants
décriraient leurs pratiques professionnelles, rendues cohérentes par un souci général de justice mais accessibles à toute dénonciation qui viendrait de tel ou tel horizon de valeurs plus systématique.
Dans ce dernier cadre conceptuel, comment éclairer notre problématique de la
réflexivité ? Il est tentant de voir la réflexivité s’exercer là où le praticien doit relier
sa connaissance des débats, ses impératifs de justice et l’urgence de son action.
« Le problème », écrit encore Jean-Louis Derouet, « est celui du lien entre le particulier et le général, entre l’action quotidienne et les principes. Ce lien était, avant
1968, immédiat et incarné par de grands appareils qui référaient les menus faits
de la vie quotidienne aux valeurs éternelles :la démocratie, la République, l’émancipation du prolétariat… Aujourd’hui, ce lien n’est plus automatique, mais les
acteurs en éprouvent toujours le besoin. Pour se mettre d’accord à l’intérieur d’une
classe, d’un établissement, d’une ZEP… ils ont besoin de référer leurs actions à des
principes plus généraux, qui retrouvent les débats classiques de la philosophie de
l’éducation :viser l’égalité de tous ou distinguer les meilleurs; être heureux ici et
maintenant ou prêcher l’effort en vue d’une mobilité sociale à venir; aimer les
enfants pour ce qu’ils sont ou les obliger à devenir ce qu’ils doivent être
[19] ».
Cette longue citation nous introduit à l’étape suivante de notre recherche. Nous
avons voulu, dans un premier temps, situer la question de la pratique réflexive
des enseignants dans le cadre général de la théorisation sociologique contemporaine de l’acteur social, au confluent de la pluralité des principes d’ordre de la
société moderne et sur lequel pèse la responsabilité d’opérer au niveau le plus
individuel la « mise en récit » qui lui permettra d’agir en conformité avec soi-même. Si les enseignants ont besoin de recourir à une pratique réflexive, c’est
parce qu’ils sont des acteurs sociaux dans un monde lui-même réflexif et critique.
Cette position historique induit une reviviscence des interrogations au moment où
aucune théorie totalisante ne saurait informer la pratique. Avoir une pratique
réflexive, c’est, sans doute, au premier chef, pouvoir justifier et critiquer ses choix
et ceux d’autrui, assumer des changements de point de vue, envisager des compromis sans en ignorer la fragilité, renoncer à tout dogmatisme. Mais, à en rester là,
ne risque-t-on pas de tourner en rond dans la confrontation infinie des principes
et de glisser vers le relativisme qui guette derrière la réitération des dénonciations
en cascade ?
Un point de vue philosophique :
enseigner comme une action et une éthique
C’est pourquoi nous proposerons d’examiner une seconde fois la notion de
réflexivité en nous centrant cette fois, non plus sur le concept d’« acteur », qui
nous a portés jusqu’ici mais sur celui d’« action ». Prendre conscience de soi en tant
qu’acteur, c’est, on l’a vu, convoquer pour examen les motivations, les finalités
de l’acte. Se centrer sur l’acte lui-même, c’est rechercher dans l’événement les éléments de sa réussite, les conditions de sa « félicité ». de manière à envisager une
continuation de l’action sur le mode d’une constante rectification. En un mot,
l’hypothèse est que dans l’analyse de son action pédagogique en tant qu’action,
l’enseignant se trouve aux sources d’une réflexivité qui met l’accent sur la complexité
de l’acte d’enseigner, sur les conditions qui en font à la fois un acte rationnel et incertain dans ses conséquences et lui procure un guide pour progresser dans l’accomplissement de son action.
Ce nouveau point de vue renvoie à des pratiques de formation des enseignants
qui s’efforcent de confronter les formés avec l’image vidéo
[20] ou l’écriture
[21] de
leur pratique professionnelle. En même temps qu’un retour du souci phénoménologique, il s’agit d’une confiance nouvelle accordée à la mise en récit de l’action pour générer du sens. Loin de se limiter à l’ambition toute béhavioriste de
corriger de ci, de là, un tic de langage, ou une maladresse dans la transmission
d’une consigne, le but de ces pratiques est de faire émerger l’histoire la plus
complète possible d’un acte qui semble commencer quelque part dans la solitude
de l’enseignant qui prépare sa leçon, se poursuit dans l’interaction avec des élèves
qui transforment l’acte aussi bien en l’intégrant qu’en le contrecarrant, et enfin
voudrait s’achever dans la certitude du but atteint.
Cet autre aspect de la pratique réflexive est inséparable du présupposé qu’enseigner n’est pas de l’ordre de la fabrication technique qui accouple fins et moyens
ni de l’ordre de la mise en pratique d’une théorie préalable. Le choix de privilégier
le terme d’« action » pour désigner la pratique des enseignants prend sa source
dans les pages que la philosophe Hannah Arendt consacre à cette dimension de l’activité humaine qu’elle oppose aux deux autres dimensions que sont le travail et la
fabrication, aux figures de l’homme en tant qu’animal laborans et homo faber.
En rappelant les caractères de l’action humaine tels que Hannah Arendt les
expose dans
La condition de l’homme moderne
[22], nous espérons montrer combien
ils sont pertinents pour parler de l’action pédagogique et par là même argumenter que cette action pédagogique se prête par sa nature même au récit, à la mise
en miroir qui la fait rebondir plus sûrement que la confrontation avec une théorie qui en dirait la vérité.
L’action humaine chez Hannah Arendt
L’homme agit, écrit Hannah Arendt, lorsqu’au sein d’un espace nécessairement
public, il initie un processus qui le révèle à lui-même et aux autres et produit des
effets autant infinis qu’imprévisibles. Exploit ou modeste intervention, l’acte porte,
en effet, en lui « la même infinitude » car agir, prendre une initiative, mettre en
mouvement c’est agir entre humains, « parmi d’autres êtres agissants […] dans un
médium où toute réaction devient réaction en chaîne et où tout processus est cause
de processus nouveaux. L’action agissant sur des êtres qui sont personnellement
capables d’actions, la réaction, outre qu’elle est une réponse, est toujours une action
nouvelle qui crée à son tour et affecte autrui
[23] ». La grandeur de l’acte réside dans
l’action elle-même et non dans ses motivations ou résultats.
« C’est à cause de ce réseau déjà existant des relations humaines avec ses innombrables conflits de volontés et d’intentions, que l’action n’atteint presque jamais son
but; mais c’est aussi à cause de ce médium, dans lequel il n’y a de réel que l’action,
qu’elle « produit » intentionnellement ou non des histoires, aussi naturellement que
la fabrication produit des objets
[24] ». Imprévisible, l’action ne révèle son plein sens
qu’à l’historien.
Agir, c’est commencer, parfois seul, et continuer avec autrui et non ordonner puis
faire faire par autrui :Hannah Arendt reproche à Platon d’avoir, dans ses écrits
politiques, rabattu l’agir sur le faire et distingué entre « ceux qui savent sans agir
et ceux qui agissent sans savoir », manière d’inaugurer une division entre théorie
et pratique dont les conséquences nous occupent toujours.
C’est en maintenant ensemble les moments successifs de l’action (commencer et
continuer, archein et prattein, agere et gerere) que l’agent-patient de l’action se
révèle, sans se connaître pour autant et sans savoir à l’avance ce qu’il va révéler.
D’où l’intérêt d’une réflexivité dans laquelle, historien de soi-même, (Hannah
Arendt doute que cela soit possible) l’acteur peut dégager le sens de son action.
Nous sommes déjà passés à l’illustration de la conceptualisation de Hannah
Arendt par le cas de l’action pédagogique. Pas plus que le vrai politique pour
Hannah Arendt, l’enseignant n’applique des idées comme l’artisan ses règles et
mesures. Il initie un processus dans lequel il s’exprime sans que cette expression
soit de l’ordre de la confession, du retour subjectif sur soi. Il agit avec d’autres
(ses élèves, leurs parents, ses collègues…) et dans un médium (une institution,
des savoirs, des valeurs…) sans lequel aucune action n’est possible, il contrecarre
de son mieux l’imprévisibilité de ce qu’il a entrepris par un système d’engagements, promesses (se donner des objectifs, établir des contrats avec ses élèves…).
On se souvient des belles analyses de la promesse et du pardon dans lesquels
Hannah Arendt voit les seuls remèdes à l’imprévisibilité et à l’irréversibilité typiques
de l’action humaine.
Comment ne pas voir dans ce qui serait la pratique réflexive de l’enseignant la
capacité de lire son action comme un texte, selon une formule de Paul Ric
œur
[25],
de s’y découvrir comme acteur, d’y voir apparaître d’autres acteurs, d’y déceler
les promesses non tenues à pardonner, d’y anticiper le texte de la suite en promettant
de nouveau.
« La volonté de vivre avec autrui dans la modalité du parler et de l’agir » qui
rend la vie de l’homme humaine, engendre une moralité venue du c
Å“ur de l’action qui consiste à vouloir « contrecarrer les risques énormes de l’action en acceptant de pardonner et de se faire pardonner, de faire des promesses et de les tenir
[26] ».
Si nous acceptons cette définition du socle de toute morale, alors réfléchir son
action, c’est en réfléchir la dimension éminemment morale. Une pratique réfléchie serait donc une pratique accompagnée de la conscience qu’elle est informée
par une éthique et qu’à ce titre elle peut être vécue et lue au travers des exigences
de toute éthique.
L’action pédagogique inspirée par l’éthique
En ses différents moments, la dynamique de l’éthique telle qu’elle est analysée
par Paul RicÅ“ur nous semble, en effet, fournir la grille de lecture dont l’attitude
réflexive a besoin pour lire l’action comme un texte.
Le mouvement de l’éthique, écrit Paul Ric
œur
[27], se conjugue en trois
moments :celui du pôle
je, celui du pôle
tu, celui du pôle
il. Toute intention éthique
est d’abord mouvement d’affirmation d’un sujet, qui oppose aux automatismes, au
« tout fait », une liberté qui ne se connaît qu’en acte. Elle est ensuite rencontre de
l’Autre qui est un
je, d’une liberté qui veut aussi se manifester, exige la reconnaissance, quelquefois dans l’affrontement. Elle est enfin passage par la médiation du tiers, le
il neutre, en l’occurrence la règle, le code déjà là, les valeurs, les
institutions que nul n’a vraiment commencé.
En d’autres termes, le pôle je :un rapport personnel au savoir et à la culture, un
désir d’enseigner, un enthousiasme des commencements, une illusion d’être l’initiateur comme si tous les élèves étaient le Victor du docteur Itard. Le pôle tu :un
désir de libérer, de transmettre, qui rencontre un désir de se libérer autrement, de
se construire, ou pas, un rapport original au savoir, une expérience préalable
comme obstacle ou support. Le pôle il:l’objectivité des savoirs, les valeurs institutionnelles et morales, les rôles institués, les attentes sociales, les savoir-faire
engrangés…
Tendre à l’action pédagogique le miroir de l’éthique, vouloir la refléter dans le
formalisme de ses trois mouvements, c’est décaler la réflexivité par rapport au
schéma classique de confrontation de la pratique à la théorie – existe-t-il une théorie de la pratique d’enseigner ? – et confronter la pratique avec elle-même en tant
qu’elle produit sa propre théorie.
On retrouvera dans la pratique de cette réflexivité, sans doute, les étapes qui
jalonnent les entretiens, qui réunissent régulièrement un enseignant et un témoin
de son activité, qu’il soit formateur, conseiller, inspecteur, collègue :quelles intentions ont présidé à la séance ? quelle place a été ménagée à l’initiative des élèves,
à l’appropriation par eux des savoirs constitués ? quelle anticipation de leur résistance à apprendre ? quels savoirs, liés à quelles valeurs, ont conféré à ce moment
sa dimension réellement éducative ?
Or, il existe en ces domaines un ensemble de prescriptions, en partie seulement
institutionnelles, qu’il est tentant d’assimiler à de la « théorie »; ce que font dans
leurs mémoires professionnels les enseignants en formation, manifestant une difficulté très compréhensible à identifier le « théorique » de leur pratique
[28]. Ne
peut-on faire l’hypothèse qu’une réflexivité traversée par le dynamisme éthique
de l’action pédagogique permettrait d’identifier le champ de la prescription à celui
des valeurs et de rendre à ces mêmes valeurs leur place dans le processus pédagogique :ce milieu dans lequel toute action prend son sens, cet horizon commun
qui médiatise le rapport du
je au
tu? C’est à la douteuse assimilation du théorique
à des impératifs vagabonds, plus ou moins affranchis des connaissances qui les
fondent, que pourrait nous faire échapper une authentique pratique réflexive, fondée sur le concept d’éthique, en nous restituant une histoire dont les épisodes
interchangeables dans le temps parcourent le cercle du
je veux, ils veulent, que
devons nous préférer ?
Quelles facettes de la réflexivité nous sont offertes grâce à ce détour par des philosophies de l’action ? D’abord la confirmation que réfléchir une pratique, c’est la
référer à elle-même et non à un modèle théorique extérieur. La réflexivité accompagne l’action de la conscience de ses indispensables composantes. Mémoire qui
empêche l’action de dériver du côté des automatismes du faire. Ensuite, nous
retiendrons de cet argument, un modeste éclairage sur la question du rapport
théorie/pratique. Une pratique réflexive est théorique de part en part, elle n’instaure aucune priorité ontologique entre les différents moments qu’elle se reconnaît :l’implication du maître, celle des élèves, la médiation des obligations et des
valeurs qui constituent un horizon commun.
Au terme de ce parcours, que conclure à propos de la pratique réflexive ? En
replaçant la pratique de l’enseignant dans le cadre plus vaste de toute action s’exerçant dans une société critique, nous avons voulu montrer que la réflexivité s’impose d’autant plus que le métier cède la place à la profession, le technique à l’humain. Nous avons souhaité, de plus, absoudre la réflexivité du soupçon d’avoir partie liée avec le subjectivisme, le relativisme ou la complaisance. Il ne suffit pas de
se regarder agir pour agir bien. Pour réfléchir sa pratique, mieux vaut disposer de
concepts. Pour se penser comme acteur et penser sa pratique comme action, il
faut regarder du côté des concepts philosophiques et sociologiques, au moins.
Ces disciplines ne sauraient, pour cette raison, être absentes de la formation des
maîtres.
Plus qu’une méthodologie de l’efficacité, la réflexivité nous apparaît comme une
pensée, pensée de la dignité et de la complexité de l’acteur comme de l’action. On
admettra avec H. Arendt
[29] que la pensée n’est pas uniquement un phénomène
cognitif
[30], qu’elle renvoie à la dualité de la conscience, au dialogue intérieur et que
les jugements qui s’ensuivent ne sont que les produits de son effet libérateur.
Reste que, si tous peuvent penser, tous ne sont pas obligés de le faire. De cet oubli
de la pensée, nous sommes tous victimes. Et quant à « l’activité de penser en elle-même, l’habitude de tout examiner et de réfléchir à tout ce qui arrive sans égard
au contenu spécifique et sans souci des conséquences, cette activité peut-elle être
de nature telle qu’elle “conditionne” les hommes à ne pas faire le mal ?
[31] ».
·
ARENDT H. (1983). La condition de l’homme moderne. Paris :Calmann-Lévy.
·
ARENDT H. (1996). Considérations morales. Paris :Payot et Rivages.
·
BOLTANSKI L. (1990). L’amour et la justice comme compétences. Paris :Métailié.
·
BOLTANSKI L. et L. THÉVENOT (1991). De la justification. Paris :Gallimard.
·
DEROUET J.-L. (1992) École et justice. Paris :Métailié.
·
MOTTET G. (dir.) (1997). La vidéo-formation, autres regards, autres pratiques. Paris :L’Harmattan.
·
PERRENOUD P. (1994). La formation des enseignants entre théorie et pratique. Paris :L’Harmattan.
·
RICŒUR P. (1986). Du texte à l’action. Paris :Seuil.
·
SCHÖN D.A. (1994). Le praticien réflexif, à la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel.
Montréal :Les éditions Logiques.
·
TOCHON F. (2000). « Recherche sur la pensée des enseignants :un paradigme à maturité », Revue
française de pédagogie, n° 133, octobre-novembre-décembre 2000,129-157
·
TOURAINE A. (1997) Pourrons-nous vivre ensemble ? Paris :Fayard.
[1]
Voir la note de synthèse « Recherche sur la pensée des enseignants :un paradigme à maturité » de
François Tochon dans la
Revue française de pédagogie, n° 133, octobre-novembre-décembre 2000,129-157
[2]
Dans
La formation des enseignants entre théorie et pratique, 1994, L’Harmattan, p 176.
[3]
D’après F. Tochon, dans l’article cité, un ordre des enseignants serait sur le point de se créer au
Canada sur le modèle de l’ordre des médecins.
[4]
Op. cit. p. 208.
[5]
Dans
Pourrons nous vivre ensemble ? 1997, Fayard.
[6]
Op. cit. p. 28.
[7]
Op. cit. p. 115.
[8]
Op. cit. p. 100.
[9]
Op. cit. p. 99.
[10]
Le chapitre VIII :L’école du Sujet.
[11]
Gallimard, 1991, avec L. Thévenot.
[13]
Dans la cité inspirée, les valeurs sont celles de la sainteté, de la créativité, de l’authenticité…;
dans la cité domestique, les valeurs reposent sur les liens de dépendance traditionnels; dans la cité du
renom, la valeur est fondée sur la réputation, le crédit accordés par l’opinion; dans la cité civique, la
valeur se calcule par rapport au bien commun; dans la cité marchande, la valeur est conférée par la possession de biens rares; dans la cité industrielle, la valeur repose sur l’échelle des capacités professionnelles (
cf. L’Amour et la Justice comme compétences, p 84-85).
[17]
Op. cit. p. 124.
[18]
Op. cit. p. 141.
[20]
Voir
La vidéo-formation, autres regards, autres pratiques, sous la direction de G. Mottet, 1997,
l’Harmattan.
[21]
Voir dans « Écrire pour apprendre », un dossier des
Cahiers pédagogiques, n° 388-389, novembredécembre 2000, le chapitre consacré à « Écrire en formation d’enseignants » p. 73-80.
[22]
Calmann-Lévy, 1983.
[23]
Op. cit. p. 214.
[24]
Op. cit. p. 207.
[25]
Dans
Du texte à l’action, Seuil, 1986.
[26]
H Arendt,
La condition de l’homme moderne, p. 276.
[27]
Dans un article de
L’Encyclopædia universalis intitulé :
Avant la loi morale, l’éthique.
[28]
Voir RICARD-FERSING, CRINON, BIRGLIN (2001) « Theory and its status in the professional dissertations by teachers »,
Educational Research in Europe, EERA yearbook, C. Day & D. VanVeen (eds),
Garant.
[29]
Dans
Considérations morales, Payot et rivages, 1996.
[30]
D’ailleurs, elle ne produit rien d’indubitable et même « l’occupation de pensée est comme la
toile de Pénélope, elle défait chaque matin ce qu’elle a achevé la nuit précédente » (Arendt, 1996, p.
36).