2001
Carrefours de l’éducation
La construction de la pratique réflexive dans les textes officiels en Angleterre
John Coldron
Sheffield Hallam University, England
Robin Smith
Sheffield Hallam University, England
Cet article analyse
l’élaboration de
la réflexion en
relation avec les
pratiques des
enseignants que
l’on trouve dans
quelques documents clés sur l’éducation produits
par le gouvernement travailliste après
son arrivée au pouvoir en 1997. Ces
documents se proposent de présenter et de mettre en Å“uvre une politique ayant pour but d’améliorer les
performances des enfants lors de l’apprentissage de la lecture à l’école primaire. Dans ces textes qui présentent
la stratégie il y a des signes d’une
approche potentiellement fructueuse
visant à exploiter la réflexion et la
pratique réflexive en vue d’atteindre
ce but. Ceci en dépit du point de vue
officiel selon lequel l’enseignement
devrait être perçu en priorité comme
une technique. L’approche réflexive
dans les textes se trouve être en
conflit avec les impératifs politiques
et bureaucratiques qui tendent à
contrôler les pratiques des enseignants par les directives et la surveillance. Ce désir de contrôler l’emporte dans ces documents de mise en
œuvre. Dans ceux-ci, le conflit entre
l’autonomie de l’enseignant basée sur
la réflexion et les directives concernant la façon d’enseigner est résolu
en faveur de ces dernières. Cet article
avance l’idée que dans la mesure où
ces documents déterminent en fait le
vécu des enseignants en formation
pour enseigner «l’heure de lecture»
dans les écoles et son suivi, ils auront
le sentiment que leur réflexion est
censurée plutôt que légitimée.
This article analyses the
construction of reflection in
relation to teachers’practice to be
found in some key education
documents produced by the Labour
government in England after it gained power
in 1997. The documents were designed to
present and implement policy aimed at
raising achievement of children in literacy
in primary schools. In those texts that present
the strategy there is evidence of a potentially
fruitful approach to harnessing reflection and
reflective practice in pursuit of that aim. This
is despite official advocacy of the view that
teaching should be seen as primarily technical.
The reflective approach in the texts is found be
in tension with the bureaucratic and political
imperatives to control teachers’practices
through prescription and surveillance. The
wish to control wins out in the implementation
documents. In those the tension between teacher
autonomy on the basis of reflection and
prescription of how to teach is resolved in
favour of the latter. This article argues that,
in so far as these documents actually determine
the experience of teachers training for teaching
the literacy hour in schools and the monitoring
of this, they will feel that their reflection is
censored rather than legitimated.
In diesem Artikel wird die Entwicklung der
Reflexion im Zusammenhang mit den
Lehrpraktiken untersucht, wie sie in einigen
bildungspolitischen Schlüsseldokumenten der
Labour-Regierung seit ihrem Amtsantritt im Jahre
1997 zutage treten. In diesen Dokumenten soll eine
Politik erklärt und angewendet werden, die das Ziel
verfolgt, die Leistungsfähigkeit der Kinder beim
Erlernen des Lesens in der Grundschule zu verbessern.
In den Texten, die diese Strategie darlegen, finden
sich Anzeichen für einen potenziell fruchtbaren Ansatz,
bei dem die Reflexion und die reflexive Praxis zur
Erreichung dieses Ziels nutzbar gemacht werden
sollen. Das gilt trotz des amtlichen Standpunktes,
dem zufolge der Unterricht vor allem als eine Technik
verstanden werden sollte. Der reflexive Ansatz tritt
dabei in Konflikt mit den politischen und
bürokratischen Vorgaben, die die Lehrpraxis durch
Direktiven und Überwachung tendenziell
kontrollieren. Dieser Wunsch nach Kontrolle ist in
den unterrichtsanleitenden Dokumenten
vorherrschend. Der Konflikt zwischen der
Lehrerautonomie auf Reflexionsbasis und den
Direktiven zur Unterrichtsvermittlung wird zu deren
Gunsten entschieden. In diesem Artikel wird dem
Gedanken Ausdruck verliehen, dass die Lehrer den
Eindruck gewinnen können, dass ihre Reflexion nicht
so sehr legitimiert als vielmehr zensiert wird, insofern
diese Dokumente nämlich in Wirklichkeit den
Erfahrungshorizont des auszubildenden Lehrers
festsetzen, um die «Lesestunde» in den Schulen
abzuhalten und die Entwicklung der Lesekompetenz
zu überwachen.
Nous analyserons ici la construction de la réflexion dans la pratique
des enseignants à travers les documents fondamentaux
de présentation et d’application de la politique éducative en
Angleterre et au Pays de Galles
[2]. Cette tâche est en quelque
sorte une recherche de « l’oiseau rare » : le point crucial de la
politique de la réforme de l’éducation en Angleterre et au
Pays de Galles a favorisé la construction d’une dualité entre
pratique technique et pratique réflexive en rejetant la seconde
en faveur de la première. Il n’est donc pas surprenant que le terme « réflexion » ou
d’autres semblables n’apparaissent jamais dans les documents, sauf lorsqu’ils s’appliquent
aux élèves réfléchissant sur leur apprentissage. Toutefois, on peut découvrir
dans ces textes des exhortations ou même un support à la réflexion de la pratique.
Tout dépend de ce que l’on appelle réflexion. De nombreux écrits concernent
la pratique réflexive, mais on peut déplorer le côté très vague et imprécis du
concept.
Nous nous engagerons donc à interpréter et à développer le concept plutôt qu’à
en citer des exemples bien précis. Notons que les termes « construction de la pratique réflexive » indiquent notre recherche d’une idée unique et si possible cohérente à travers les textes étudiés. Mais ceci sans garantie. Il convient de faire
quelques remarques préalables sur un certain nombre de faits saillants.
Tout d’abord remarquons que la préoccupation des politiques de réforme de
ce gouvernement semble bien être centrée sur le comportement des enseignants
dans leur classe.
« Nous savons ce qui est nécessaire pour qu’une école soit bonne : un directeur habile, conscient de
l’importance de son rôle, des enseignants et des parents d’élèves bien impliqués; une forte attente
des élèves et surtout un enseignement de qualité. Toutes choses que, ni les réformes de la structure
scolaire, ni la législation, ni la pression financière seules ne peuvent obtenir. Un changement efficace dans un domaine si intimement lié aux réactions humaines ne peut s’effectuer que grâce au changement global de millions d’individus. »
Excellence in Schools (Excellence à l’école) chapitre 1, § 17, p. 12, DEE, Departement for Education
and Employment/Ministère de l’Éducation et du Travail (a), 1997.
« Tout prouve que l’enseignant dans sa classe est un élément de réussite plus déterminant que l’école
elle-même. »
Numeracy matters (Les disciplines d’enseignement des nombres) chapitre 2, § 22 p.12, DfEE (c) 1998.
En second lieu, on constate un large consensus sur la nécessité du changement.
Cette idée est globalement acceptée, bien que souvent exprimée avec une certaine
dérision.
Le consensus porte sur la dynamique du changement dans tout le système éducatif anglais. Il a donc servi de base à l’élaboration des textes que nous analysons
ici. Il faudrait prendre le temps d’une analyse plus approfondie pour étudier la
construction et la réalité actuelle de cette coalition suscitée par des interprétations
divergentes, coalition que nous appellerons consensus. Ce consensus repose sur
des analyses différentes de l’état de l’éducation; il génère donc des questions et
des réponses controversées. Mais ces considérations sont dédaignées par les documents officiels sous prétexte que les réponses sont plus urgentes que les questions. Ainsi a-t-on répondu à la question gênante sur la « baisse des niveaux » en
ces termes : « les niveaux sont évidemment si bas qu’un changement doit nécessairement se produire pour les faire remonter »!
En troisième lieu, il faut constater qu’un syllogisme dominant se retrouve dans
ces documents, à savoir :
- les conditions (incluant le comportement de l’enseignant) pour qu’une école
soit efficace sont connues;
- si ces conditions (incluant le comportement de l’enseignant) sont identiques
dans chaque école, alors chaque école sera efficace;
- donc la politique devrait faire en sorte que toutes ces conditions (incluant le
comportement de l’enseignant) soient créées dans toutes les écoles.
Aucun moyen particulier n’est indiqué dans les documents pour parvenir à
recréer ces conditions favorables dans chaque communauté scolaire et avec des individus différents. Nous avons déjà bien noté que modifier les comportements
humains n’est pas chose facile. On peut utiliser des moyens alternatifs pour mettre
une politique en application. Entre autres, on peut fournir des ressources pour la
réflexion ou le dialogue professionnel, ou encore imposer les conditions voulues
en les vérifiant par des systèmes de contrôle. Il faut bien noter qu’il est tout à fait
possible d’isoler et d’étudier les manifestations des interactions humaines et donc
d’en mesurer les effets comparables; quand les meilleures méthodes sont identifiées, elles peuvent s’appliquer avec les mêmes effets dans d’autres contextes.
Quatrième point : quoique les objectifs de ces circulaires visent à changer les
rôles de tous ceux qui ont un lien avec l’école, nous n’étudierons ici que le groupe
« enseignants ». Toute tentative de changement dans la pratique des enseignants
sera reliée implicitement ou explicitement à l’acte d’enseigner et à la façon dont les
enseignants se forment. La pratique réflexive est un concept central du discours
sur l’enseignant et l’enseignement, depuis sa formulation par Schön qui tentait de
décrire la pratique des professionnels. Bien que vague et imprécise, la notion de
pratique réflexive a joué un rôle éminent dans l’affrontement des positions concernant ce qu’est enseigner, comment se former et améliorer sa pratique. Dans cet
article, nous allons passer en revue les concepts de réflexion, pratique réflexive, praticien réflexif. Nous replacerons les données des textes analysés dans un contexte
plus large. Nous ferons apparaître le conflit entre le discours, de plus en plus
répandu, des textes officiels et les concepts caractéristiques de la pratique réflexive.
Ceux qui ont eu pour mission d’appliquer la réforme dans l’administration précédente (et maintenant dans le gouvernement travailliste) ont consciencieusement
remplacé le terme « éducation » par le terme « formation » tant pour les enseignants en fonction que ceux en formation (Office for standards in Education/Bureau
des normes éducatives, OFSTED, 1995). La conception : « enseigner est un art »,
très proche de celle de « pratique réflexive », est clairement attaquée par l’un des
architectes majeurs de la réforme, le Professeur David Reynolds qui la considère
comme une erreur dangereuse, responsable du lamentable état de l’enseignement
en Angleterre.
« Notre ignorance dans le domaine de l’efficacité de l’enseignant est totale. On trouve des milliers
d’études sur le sujet partout dans le monde, mais seulement une poignée en Grande Bretagne.
Pourquoi ? Cela vient de cette vision toute britannique, démodée et dangereuse, qu’enseigner est un
art et non une science appliquée… »
Reynolds continue en proposant une alternative nettement positiviste :
« Nous devons consacrer plus de recherches au développement de la science de l’éducation dans le
Royaume Uni pour obtenir de l’enseignant un comportement qui convienne à des élèves d’âges
divers, à des sujets variés, aux différentes zones et aux quartiers desservis. »
David Reynolds, Point de vue. Supplément Éducation du Times, 31 juillet 1998.
Ces conceptions de pratique réflexive, à tout prendre, font de l’enseignant l’agent
principal du processus d’amélioration de sa propre pratique, tel un professionnel
révisant et reprenant l’accomplissement de sa tâche. Ce raisonnement, abstrait,
sur l’acte d’enseigner protège les enseignants de toute « interférence ». Caractériser
l’acte d’enseigner, le comportement et l’apprentissage de l’enseignant, résulte d’une
lutte symbolique où l’élaboration de la « réflexion » ou de la « pratique réflexive »
s’oppose à leurs contraires présumés : la « science » et la « technologie ». C’est dans
ce contexte qu’il convient de lire cette analyse.
Après lecture attentive de quelques documents officiels, nous nous efforcerons
de montrer de quelle manière la réflexion est intentionnellement provoquée.
Lorsque nous estimerons qu’il n’y a pas provocation volontaire de la réflexion
nous choisirons ou non de l’examiner, car ce serait s’éloigner de la construction de
la réflexion proposée dans les textes officiels et se rapprocher alors d’un jugement
sur leur probable efficacité.
L’excellence à l’école : le Livre blanc (1997)
Ce document a été publié en juillet 1997, peu après l’élection du nouveau gouvernement travailliste. Il s’agit du premier Livre blanc, résultat d’un travail préparatoire intense et des consultations du parti d’opposition. Il reflète l’urgence et
la détermination de l’approche travailliste en matière d’éducation. Il propose de nouvelles initiatives et promet des ressources considérables pour les mettre en Å“uvre.
Il semble que le gouvernement soit prêt à tenir ses promesses, entre autres celle
de la réduction des effectifs de classes primaires à trente élèves, ou moins, qui est
constamment reprise dans le Livre blanc. Le financement a suivi.
Six principes étayent l’approche globale de la politique notamment :
- L’éducation sera la préoccupation centrale du gouvernement.
- Les politiques éducatives seront menées pour le bénéfice de tous et non du
petit nombre.
- L’accent sera mis sur les niveaux et non sur les structures.
- L’intervention sera inversement proportionnelle au succès.
- Ttolérance zéro à la sous-performance.
- Le gouvernement sera partenaire de ceux qui s’engagent à relever les niveaux
(p. 5).
Les objectifs sont extrêmement ambitieux :
«… nous désirons poursuivre le processus de création d’une nouvelle culture dans notre pays. Nous
voulons modifier les attitudes vis-à-vis de l’éducation. » (préface, p. 3)
On parle à tous ceux que l’éducation concerne, enseignants, parents, autorités
locales, responsables de l’éducation préscolaire. On met l’accent sur le partenariat pour parvenir à « l’amélioration des niveaux ». L’objectif principal reste la
« qualité de l’enseignement et de la formation » et en conséquence le comportement
des enseignants dans leur classe.
« Il faut réellement prendre à cÅ“ur de relever les niveaux – en améliorant la
qualité de l’enseignement et de la formation… Nous n’avons cessé d’affirmer notre
pression inexorable sur les écoles et les enseignants pour obtenir cette amélioration. Mais il faut admettre que le changement ne viendra pas que de la pression.
Ceux dont la tâche consiste à travailler chaque jour sans relâche à relever les
niveaux doivent être valorisés à l’extérieur et obtenir la reconnaissance de l’Å“uvre
accomplie. Notre gouvernement saura doser la pression et le support qui nous
permettra de répondre tous ensemble aux défis du nouveau millénaire. Voici l’idée
majeure de ce Livre blanc. Elle imprègne chacun des six principes sur lesquels
notre démarche politique est fondée. » (§ 13 et 14, p. 11)
Comme ce document s’adresse à un vaste auditoire, au public au sens large, il
comporte un ensemble de signaux quant aux intentions, à la communication des
décisions, aux exhortations et à la poursuite des batailles rhétoriques menées lors
des récentes élections pour gagner la confiance de l’Anglais moyen. Le Livre blanc
est publié dans un format attrayant, illustré de nombreuses photos couleur d’enfants souriants – pour la plupart très jeunes – ou d’élèves attentifs dans leur classe,
d’enseignants évoluant dans de belles salles de classe bien équipées. Le message est
donc positif et optimiste. Il est délivré sous des formes variées :
- paragraphes numérotés pour l’exposé détaillé des objectifs politiques et des
intentions législatives ;
- résumés à la fin de chaque chapitre ;
- questions invitant les commentaires ;
- études de cas illustrant les meilleures pratiques dans les secteurs-clés : intégration
prévisionnelle des préscolarisés, groupement d’élèves, règles de discipline ;
- enfin un appendice des « dernières données sur les réalisations de l’école ».
Ce n’est donc pas un document poussiéreux adressé à l’élite mais un document
accessible, lisible, présentant un message politique. Il veut plus persuader qu’informer, inspirer confiance et détermination à des amis, des partenaires et prévenir ceux qui ne seraient pas d’accord.
Dans ce Livre blanc se profilent plusieurs personnages familiers qui ont un rôle
à jouer sur la scène rhétorique (sans doute les personnages politiquement convenables qui entourent le secrétaire d’État à l’éducation, David Blunkett ?). Ils apparaissent pour la plupart dans le passage cité plus haut, les voici : le dirigeant inspiré qui exhorte les citoyens : « tous ensemble pour répondre aux défis du nouveau
millénaire »; le juge sévère : « il faut maintenant prendre à cÅ“ur de relever les
niveaux, d’améliorer la qualité de l’enseignement et de l’apprentissage »; le général impitoyable visant la victoire : « il y aura une pression inexorable sur les écoles
et les enseignants pour obtenir l’amélioration »; l’homme du peuple qui comprend
le labeur quotidien : « ceux dont la tâche consiste à travailler chaque jour sans
relâche à relever les niveaux doivent […] obtenir la reconnaissance de l’Å“uvre
accomplie »; l’homme d’État avisé et habile politicien : « il faut admettre que le
changement ne viendra pas que de la pression. Notre gouvernement saura doser
la pression et le support ». Nous retrouvons aussi le combattant de la lutte sociale :
« nous voulons une société où chacun sera bien éduqué et pourra se former tout
au long de sa vie. La prospérité économique et la cohésion sociale en Grande-Bretagne dépendent de l’atteinte de cet objectif » (chapitre 1, § 1, p. 9); le dictateur totalitaire qui considère que ceux qui ne le suivent pas sont contre lui et qui
interdit (en les rendant illégales) toutes critiques de sa politique : « Pour réussir, nous
avons besoin de l’engagement, de l’imagination et de la conduite de ceux qui exercent dans nos écoles et nos collèges, afin d’écarter les doutes des cyniques et la corrosion des éternels sceptiques. Nous devons remplacer la culture de la complaisance par la volonté d’engagement au succès » (préface, p. 3). Il y a aussi les hérauts
de la bureaucratie agressive (ce thème est tout à fait développé dans les documents du National Literacy Strategy/La stratégie nationale d’apprentissage lectureécriture), on le retrouve dans la formule sans cesse répétée du « mélange de pression et de support ». « Nous avons besoin d’améliorer ce mélange de pression et
de support dans les écoles, tant au niveau national que local afin de stimuler
constamment l’amélioration et de combattre la sous-performance dans les écoles. »
(§ 3, § 2, p. 24).
On ne peut certes prouver grand chose en alignant ainsi les thèmes, et on ne peut
rendre compte de la vigueur de chacun d’entre eux. Mais notre exercice n’est pas
superficiel, car il nous permet d’exprimer deux idées importantes. Premièrement,
on note que des thèmes différents entraînent des discours plus larges et suscitent
des sentiments et des tendances différentes et, surtout, que ces thèmes et discours
ne sont pas forcément cohérents et sont parfois même contradictoires. En d’autres
termes il est édifiant d’imaginer les personnages comme acteurs des tensions dramatiques qui s’exercent encore dans le processus de mise en Å“uvre de la politique. Et il s’avère passionnant d’attendre de voir qui va gagner finalement, et
quelle revendication va l’emporter !
En second lieu, une part importante de notre travail d’interprétation consistera
à se faire une idée de la force relative de ces thèmes – importants dans notre
enquête – et de la construction de la réflexion dans les documents, tâche que rend
difficile la diversité des discours adressés à des auditoires divers.
Toutefois certains messages sont clairs car souvent répétés. Le principal message indique que le comportement des enseignants sera modifié par le maintien de
l’équilibre entre « la pression sans relâche pour s’améliorer et le support ». Ce support viendra de l’ouverture à l’expertise externe, ce qui signifie se former « aux
meilleures méthodes d’enseigner ». Dans ce contexte quelles provocations à la
réflexion peut-on trouver dans les textes officiels ?
Le document propose un certain nombre de moyens pour que les écoles (et
même les enseignants) puissent se comparer. La comparaison devient donc le défi
majeur que doivent relever les enseignants. Par défi, nous entendons qu’ils doivent
évaluer leur efficacité et donc, penser leur pratique. Les moyens de comparaison
sont variés, quelquefois faibles et rudimentaires, lorsque les catégories sont basées
sur les tableaux de classement des résultats du SAT (Standard Achievement Tests/tests
de niveau) et sur des comparaisons internes de départements disciplinaires et
d’enseignants individuels. La comparaison s’effectue aussi implicitement par la
diffusion de la bonne pratique (voir plus loin): par exemple, lors de la mise en avant
de la bonne pratique dans la confrontation vidéo d’autres pratiques d’autres enseignants et ce dans le but de provoquer des changements réfléchis. Le contexte de
l’apprentissage est crucial. Si les enseignants sont invités à participer activement
à leur apprentissage alors la réflexion en fait nécessairement partie (Ashworth,
1997). Si la comparaison a pour but d’imposer des modèles obligatoires sans lien
avec ce que pense l’enseignant, alors la réflexion est réduite à l’acceptation et à
une bonne mise en pratique. On a déjà noté plus haut que c’est bien ainsi que
cela se passe.
Le document propose un autre procédé de grande efficacité : la possibilité de
dialoguer.
« Les enseignants et les chefs de département doivent avoir des occasions d’échanger des idées et leur
bonne pratique, et avoir accès à la recherche la plus qualifiée… » (chapitre 5, § 2, p. 45 et 46).
Si l’accès à la recherche est une forme de dialogue professionnel, alors c’est
reconnaître l’importance d’une articulation dans la construction de la pratique de
l’enseignant. Toutefois il convient de noter la réserve apportée par la note qui dit
que l’enseignant a droit à la « recherche la plus qualifiée »… Il faut, sur ce point,
noter qu’une récente publication de l’organisation gouvernementale OFSTED
(Bureau des normes éducatives), en matière de recherche en éducation tourne en
dérision toute recherche éducative qui n’aurait pas d’utilité directe en classe ou qui
serait « biaisée » (Tooley et Darby, 1998).
Il y a des lieux spécifiques où le dialogue pourrait tenir un rôle central dans le
processus de développement. Le système de valorisation décrit au chapitre 5 (§ 22,
23,24 et 25) offre également une opportunité de dialogue. La création de plans
de développement de l’école permet de développer une activité par la rédaction de
plans et le retour de commentaires. Ceci apparaît dans le Livre blanc en deux
endroits :
« Tout prouve que les niveaux s’améliorent plus vite quand les écoles sont responsables de leur
propre amélioration » chapitre 3, § 1, p. 24.
et « les écoles sont seules responsables de l’amélioration des niveaux » (chapitre 3, § 16, p. 27).
De toute évidence, on plaide pour l’approche de bas en haut. Il s’agit de montrer clairement l’orientation souhaitée, en fixant des objectifs nationaux et en indiquant les points à accentuer. Actuellement, ils concernent la lecture, l’écriture et
le calcul. Chaque école est implicitement invitée à engager un dialogue entre établissements et avec les autorités locales éducatives pour atteindre ces objectifs et
préparer un plan d’action (Le plan de développement de l’école). Il convient aussi
de les justifier auprès de ces autorités, ce qui, donc, permet le dialogue et la comparaison.
Toutefois, notons certaines contradictions dans les textes.
« Les écoles sont responsables de l’amélioration de leurs niveaux Mais elles ont besoin d’un bon
dosage de pression et de support de la part des autorités centrales et locales. » (chap. 3, § 16, p. 27).
Parler de la facilitation du dialogue n’est plus qu’une figure de style quand on
pense aux systèmes de contrôle : inspections de l’OFSTED (Bureau des normes
éducatives), comptes à rendre aux autorités locales et au ministère de l’éducation
et du travail, mise en Å“uvre sans douceur de la stratégie nationale d’apprentissage lecture-écriture ! Le souci de l’État de contrôler, ou en tout cas de montrer qu’il
contrôle, demeure prioritaire. Cette facilitation semble néanmoins, dans les textes,
incarner l’approche de la pratique réflexive.
Des objectifs précis et sans ambiguïté
David Blunkett et ses conseillers ont fixé des objectifs précis et sans ambiguïté.
Ils sont mis en évidence (p. 5 à 8) sous la manchette « En 2002… » (date des prochaines élections en Grande-Bretagne). Chaque section correspond aux chapitres
et commence par « En 2002, il y aura… Nous aurons… ». Les objectifs à atteindre
sont mis en exergue dans les textes officiels et de nombreuses déclarations largement diffusées dans le public, comme preuve du succès de l’administration sur ce
sujet. L’affirmation publique de si grands enjeux indique l’engagement et la résolution du gouvernement et ne laisse planer aucun doute dans les esprits sur sa
détermination. Des objectifs précis sont parfaitement fixés, les enseignants sont
donc persuadés qu’il faut nécessairement les prendre au sérieux.
L’intérêt d’une telle clarté dans l’exposé des intentions est de permettre à chacun d’engager un dialogue sur un objectif bien précis.
Cela peut amener à un dialogue très riche. On peut aussi axer le débat sur la signification réelle des objectifs, sur la meilleure façon de les atteindre. Cette démarche
fut monnaie courante lors de la publication du programme national. Elle a en effet
permis l’organisation d’un dialogue chaotique alors que toute communication
échouait faute d’objectifs communs. La cible actuelle ne sera pas affaiblie, même
si on l’atteint par des voies diverses et des approches variées. Même les désaccords seront fructueux s’il y a dialogue entre toutes les parties pour justifier leurs
pratiques.
En facilitant un dialogue fructueux, on respecte l’enseignant et on part de la
base. Ce dialogue nécessite des objectifs clairs mais il dépend aussi de la façon
dont on permet aux enseignants et aux écoles d’atteindre ces objectifs, en tenant
compte du quatrième principe.
«4 : L’intervention sera inversement proportionnelle au succès. » (p. 5)
D’où l’existence de tensions entre ce principe et la tendance notée plus haut à utiliser une politique coercitive. Les expériences de mise en Å“uvre de cette politique
(analysée ci-après) ont prouvé par la suite que la coercition l’emporte sur la diversité des réalisations. Pour comprendre les résultats de la lutte engagée entre les
deux « personnages » du drame politique, il faudrait, entre autres, analyser le rôle
joué par les contraintes politiques et bureaucratiques, la tension endémique entre
les aspects transmissifs et les aspects constructifs de la philosophie de l’éducation,
le contraste entre le rejet explicite d’une philosophie transmissive dans l’apprentissage
des élèves et l’adoption d’une philosophie transmissive dans la formation des enseignants; enfin, la tension permanente entre le contrôle social et le développement
intellectuel dans toute l’histoire de l’éducation en Angleterre (Carr, 1997).
Identification et dissémination de la bonne pratique
Prise au sens large, l’ouverture à une autre pratique peut stimuler la réflexion sur
sa propre pratique par rapport aux niveaux et à leur atteinte. Prise au sens le plus
strict – en fixant des modèles – l’élément de réflexion est minimisé. C’est cette
dernière démarche qui l’emporte – nous le verrons plus loin dans le texte (ainsi
d’ailleurs que dans la manière de mettre en Å“uvre la stratégie nationale d’apprentissage lecture-écriture).
Au chapitre 5 (§ 2, p. 45) et au chapitre 5, § 19 et 20, p. 48), l’ouverture à une
autre pratique passe par des propositions telles que :
« Fournir un certain nombre de bourses trimestrielles pour permettre aux meilleurs enseignants de
disséminer leurs savoirs et expériences à travers d’autres écoles et collègues… »
et « Des enseignants expérimentés et compétents… (qui)… peuvent aider leurs collègues en partageant connaissances et expertise. On envisage de donner aux enseignants très qualifiés un rôle-clé
pour donner l’exemple d’un enseignement de qualité. »
et (§ 9, p. 47) « Les chefs d’établissements des écoles primaires, secondaires et spécialisées, considérées les meilleures (seront impliqués…)… en assurant la guidance pour une bonne pratique. »
On introduit la notion d’écoles-laboratoires :
« comme centres d’excellence et d’expérimentation » (chapitre 5, § 9 et 13, p. 47)
On reconnaît qu’il est utile de fournir :
« Des ressources et du matériel scolaire de grande qualité, (en créant) un centre virtuel pour les
enseignants… (qui) transmettra guidage et matériel pédagogique dans chaque salle de professeurs. »
(chapitre 5, § 18, p. 48)
Injecter la bonne pratique dans tous les établissements scolaires, par tous les
moyens possibles semble donc la stratégie centrale du gouvernement. On suppose que cela provoquera le changement du comportement des enseignants. Il ne
semble pas qu’il soit difficile de définir la bonne pratique ou la compétence des enseignants : ce n’est même pas la peine d’en discuter.
Cette position vient sans doute d’un autre thème important du Livre blanc :
« Le projet national d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, a bien développé les composantes
du succès de l’apprentissage de la lecture… » (chapitre 2, § 25, p.19).
La stratégie d’apprentissage de la lecture et de l’écriture repose sur une opération logistique de masse pour s’assurer :
« de la capacité de tous les enseignants du primaire à enseigner la lecture courante en utilisant la
meilleure pratique souhaitée. »
C’est donc la négation totale du concept de réflexion, dans la mesure où on
impose à l’enseignant la construction de sa propre compréhension et l’application de la meilleure pratique. La reconnaissance (mentionnée ailleurs dans le texte)
de l’importance du dialogue professionnel, celle de la possibilité de chaque enseignant et chaque école de juger la pratique qu’on leur présente comme meilleure,
tout cela est totalement contredit par la conceptualisation du « comment se former »
et « comment modifier son comportement ». Nous reverrons cela plus loin dans les
textes d’application du projet national d’apprentissage de lecture-écriture, en tant
que thème majeur.
Avant d’en arriver à l’analyse de ces textes, remarquons une incitation supplémentaire à la comparaison et à la réflexion, c’est l’incitation à ouvrir l’école aux partenaires (chapitre 5, § 34, p. 51), quand les non-professionnels sont invités à
l’école pour y mener des actions diverses et offrir de nouvelles perspectives. Cette
façon d’encourager la réflexion paraît intéressante et pleine de promesses, mais
elle n’est pas élaborée dans le texte. Revenons en maintenant au texte de la Stratégie
nationale d’apprentissage lecture-écriture.
La mise en Å“uvre de la stratégie nationale
d’apprentissage lecture-écriture
Le Livre blanc a annoncé la priorité du développement et de la mise en Å“uvre
d’une stratégie nationale pour l’apprentissage lecture-écriture. Ce fut exposé dans
« La mise en Å“uvre de la stratégie nationale d’apprentissage lecture-écriture »
publiée en août 1997 (DfEE) (b).
Le gouvernement s’est engagé à atteindre un but spécifique.
« En 2002,80 % de la classe d’âge – 11 ans – atteindront les niveaux requis en
anglais (ie niveau, 4) aux tests de niveaux du programme national (NC)» (section 1, § 2, p. 13).
Citons parmi les recommandations :
« L’approche de l’apprentissage lecture écriture devrait être basée sur le projet national et adoptée
dans toutes les écoles primaires, sauf si une école peut démontrer que l’approche qu’elle a choisie
est au moins aussi efficace dans son plan d’apprentissage, ses schémas de travail et ses performances
lors des tests de référence du programme national. »
(Résumé, article 4, p. 5, La mise en Å“uvre de la stratégie nationale d’apprentissage lecture-écriture.
DfEE (b) 1997.)
Une solution partielle semble ainsi apportée à la contradiction notée dans le
document « L’excellence à l’école ». Contradiction entre la demande faite à chaque
école d’adopter « ce qui se révèle la meilleure pratique » et une politique plus
ouverte les incitant à atteindre leurs objectifs par leurs moyens propres. A cette proposition exceptionnelle de politique « ouverte » succède une déclaration de contrainte
partielle mais considérable.
« Nous n’avons pas l’intention d’imposer en bloc toutes les procédures de planification et d’enseignement du projet national d’apprentissage lecture-écriture quand les écoles ont déjà un programme
efficace de développement à proposer aux enseignants. Nous supposons que l’approche préconisée
sera adoptée par chaque école, à moins qu’une école démontre que l’approche qu’elle a choisie est
au moins aussi efficace dans son plan d’apprentissage, ses schémas de travail et ses performances lors
des Tests de référence du programme national. » (p. 19, § 23).
et « Nous pensons qu’environ 40 à 50 % des écoles auront besoin d’un soutien intensif. Les écoles
en zone défavorisée où le niveau est bas et les performances médiocres. Nous leur recommandons
d’adopter le programme structuré du projet national d’apprentissage lecture-écriture pour la planification et l’enseignement des matières fondamentales, selon l’organisation prévue… »
(La mise en Å“uvre de la stratégie nationale d’apprentissage lecture-écriture. DfEE (b) 1997.)
Afin d’adopter la structure du programme prévu, elles recevront un soutien
intensif incluant :
- 1 jour : visite préliminaire d’un consultant et d’un conseiller LEA (Local Education
Authority/autorité éducative locale);
- 5 jours : formation des enseignants sur la planification, l’organisation de la
classe et les méthodes d’enseignement ;
- 5 journées libres : transmission de l’information par le coordinateur écriture
-lecture à ses collègues ;
- 1 jour : appui INSET (In Service Education Training/formation continue) par le
consultant de l’autorité éducative locale (LEA).
Ce programme de soutien est structuré par un ensemble d’instructions et de
ressources pour les formateurs eux-mêmes. La partie centrale du programme est
la mise en place d’une heure lecture-écriture incluant diverses activités. Un cadran
d’horloge indiquant la durée d’une heure signale les séquences et leur durée :
- 15 minutes : travail de classe sur un texte ;
- 15 minutes : travail de classe ciblé sur les mots ou les phrases ;
- 20 minutes : travail de groupes de niveau sur des tâches diverses ;
- 10 minutes : travail de classe, revoir, réfléchir, consolider les apprentissages et
présenter le travail effectué.
Les notes écrites du formateur donnent l’enchaînement des séquences. La consultation des rétroprojecteurs, séquences vidéo et sessions-discussion se succèdent rapidement. Le tableau 1 est extrait des « Notes de formateur », il donne une idée de
la formation, module 1 The Literacy Hour (L’heure d’apprentissage lectureécriture).
Tableau 1
Tableau 1
2 minutesSéquence d’introduction vidéo (secrétariat d’État à l’éducation) (sic)
Regardez le transparent du rétroprojecteur pendant 5 minutes.
S’assurer que les participants comprennent les objectifs de l’heure d’apprentissage lecture-écriture. Suggérez la rédaction des questions à la suite
de la lecture du transparent n° 1.1.
Les questions en suspens trouveront une réponse plus tard.
8 minutesRéférez-vous à la «structure de l’heure d’apprentissage lecture-écriture»pour les séquences signalées dans le livret de l’enseignant et à l’horloge.
Montrez le transparent n° 1.2 – Montrez 5 minutes d’explication
de la séquence des événements.
Montrez le transparent n°1.3 – L’organisation de la classe pour l’heure d’apprentissage lecture-écriture et expliquez les différents modèles d’organisation dans leur propres classes.
Reportez vous aux transparents n° 1.4 et 1.11, pages 10 et 14.
Vous ne disposez que de 10 minutes pour une brève présentation.
10 minutesParcourez rapidement les transparents cités pour familiariser les participants avec les principales caractéristiques de chaque séquence de l’heure
d’apprentissage lecture-écriture.
Utilisez ensuite la vidéo et arrêtez-vous à la fin de chaque séquence
comme indiqué. Utilisez à nouveau les transparents (sic) n°1.4 et 1.11 et
référez-vous aux explications qui les accompagnent. La vidéo montre les
étapes principales de l’heure d’apprentissage lecture-écriture : – lecture
60 minutesdu groupe classe ; – écriture du groupe classe de niveau KS2 (Key Stage 2:les quatre dernières années de niveau élémentaire: 7-11 ans) ; – travail
sur le vocabulaire au niveau KS1 (les deux premières années de scolarité
obligatoire: 5-7 ans) ; – travail sur la phrase au niveau KS2 ; – activités de
groupe dirigées aux niveaux KS1 et KS2 ; – lecture guidée au niveau KS1:
– écriture guidée au niveau KS2.
Session plénière avec les classes KS1 et KS2. Arrêtez la vidéo à la fin de
chaque section pour discussion et commentaires. Vous avez 5 minutes
par section. Des copies des transparents n°1.4 et 1.11 vous aideront à les
structurer. Chaque séquence de vidéo est liée à l’une des quatre parties de
l’heure d’apprentissage lecture-écriture.
Lisez les notes s’y référant avant de regarder la séquence. Revenez aux
transparents n° 1.4 et 1.5, pages 6 et 7 des «Notes de l’enseignant.»
Attirez l’attention des participants sur les éléments clés de lecture et de
60 minutesl’écriture de groupe. Faites bien noter que les quinze premières minutes
de l’heure sont consacrées de façon équilibrée à ce temps de lecture et
écriture de groupe. Expliquez que ces modules de formation, lecture guidée (Pré-KS1 et KS1) et écriture guidée KS2 (fiction et poésie), sont bien
inclus dans la mallette du formateur.
Passez maintenant à la séquence vidéo n° 1. Arrêtez la vidéo après la
séquence d’écriture de groupe. Faites discuter les participants sur ces deux
phases d’apprentissage. Faites le lien entre les quatre segments de l’heure
d’apprentissage lecture-écriture et regardez les transparents.
Chaque école dispose d’au moins une grande mallette pédagogique contenant
deux vidéos, quatre cassettes audio, des fiches de travail pour les enseignants, à utiliser en classe, des transparents, plus le livret de l’enseignant et du formateur.
Tout ce matériel très élaboré doit alléger la tâche de l’enseignant, contribuer à une
bonne qualité de la formation, assurer que le même message est transmis, sans
commentaires superflus sur toute l’entreprise.
La qualité de la formation est excellente puisque basée sur les dernières recherches
en matière d’apprentissage et de formation. Elle permet aux enseignants d’assimiler rapidement les concepts et leur langage technique, d’approfondir connaissances et compréhension grâce à des matériaux ressources bien planifiés.
Plusieurs des activités proposées amènent l’enseignant à réfléchir sur sa pratique généralement en parlant avec des collègues. La vidéo amène aussi des commentaires sur la pratique des autres. Si la participation n’est pas inhibée par des
facteurs tels que la persuasion ou la contrainte, alors il y a éducation et formation. Mais il y a des limites. John Stannard, directeur de la NLS (l’École nationale
d’apprentissage lecture-écriture), souligne que l’un des objectifs de l’opération est
d’imposer le même modèle d’apprentissage dans toutes les écoles. Il reconnaît que
sa structure n’est pas négociable.
« Nous sommes convaincus que l’enseignement de la lecture et de l’écriture doit s’effectuer dans
une structure fixe, créant la continuité, la routine, les modèles de comportement, des modèles de
l’attente de l’enseignant que l’élève retrouvera dans toutes les classes et l’enseignant dans toutes les
écoles; des modèles que les éditeurs pourront suivre pour créer des manuels-types, des modèles qui
serviront à la formation des enseignants. Cette structure a contribué grandement à l’uniformité entre
classes et écoles. Elle sera garante de continuité et de maniabilité pour les professeurs principaux qui
sauront ce qui doit se passer, quand cela doit se passer, et sur quelles structures s’appuyer pour
superviser le tout. Cela suscite bien des espoirs » (transcription de la cassette audio Le formateurn° 2,
face 1, Dossier NLS de formation à l’apprentissage lecture-écriture).
Cette vision des choses ne supporte pas d’avis contraire. Pour tous les avantages prévus selon John Stannard, il faut que toutes les écoles adoptent cette « heure
d’apprentissage lecture-écriture ». Stannard met en valeur l’ordre et la cohérence
qui en découlent, avec plus de bénéfice que de coût. L’un de ces « coûts » c’est la
limite imposée au jugement du professionnel sur cette stratégie. Il est difficile de
donner par écrit une idée du ton employé dans la dernière phrase « car cela est
impossible… » Mais les mots et l’intonation révèlent la volonté de contraindre ses
collègues et de leur communiquer la même envie de contraindre dans des cas cruciaux.
« Vous pouvez prendre quelques libertés avec la durée des séquences. mais pas au point de les supprimer totalement., car cela est impossible »… (cassette audio, Le formateur,n° 2, face 1, dossier NLS
de formation à l’apprentissage lecture-écriture.)
Voilà une position habituelle chez l’éducateur. Avec les élèves ou les enseignants
en formation nous portons constamment des jugements sur la façon de « faire
passer » l’apprenant de l’état d’ignorance à celui d’acteur autonome, mais dans les
limites permises. En d’autres termes, le but à atteindre est l’état d’acteur qui pense,
mais de façon limitée. Nous, en tant qu’éducateurs, conseillons à nos étudiants
d’utiliser le « format » imposé aussi longtemps qu’ils ne pourront pas justifier de
s’en libérer. Nous restons les seuls à pouvoir juger si une « justification » est acceptable ou pas. Alors, les omniprésentes contraintes du contexte peuvent se réconcilier avec la rhétorique éducative et viser à la compréhension critique. Il serait
hypocrite de blâmer John Stannard pour sa position, alors que nous la partageons !
Elle convient pourtant très peu si l’objectif visé est la réflexion critique, surtout dans
une politique d’urgence et un climat d’irrespect endémique vis-à-vis des enseignants. D’où la contrainte fortement exprimée pour mettre la stratégie nationale
d’apprentissage lecture-écriture en Å“uvre. Ce dilemme habituel semble être une
mauvaise manÅ“uvre si on cherche à développer la pensée des enseignants des
générations futures.
Ces documents révèlent une approche plutôt prometteuse de la réflexion et de
la pratique réflexive. Ils révèlent la tension entre les impératifs bureaucratiques et
politiques au cours de leur mise en application. Dans la mesure où ces impératifs
sont actuellement vainqueurs dans la phase d’expérimentation de l’heure d’apprentissage lecture-écriture, les enseignants réaliseront vite que leur réflexion personnelle est plus censurée que légitimée.
Les réactions critiques sont inévitables. Imaginons la réaction d’enseignants
expérimentés, visionnant leurs collègues en vidéo. L’intention didactique des messages transmis par la vidéo sera vite perdue dans les rires moqueurs à la vue des
manières affectées et artificielles des enseignants filmés. Certes les enseignants ont
envie de voir leurs collègues à l’Å“uvre grâce à la vidéo, mais cela ne profite pas forcément à la formation. Quand les enseignants de la génération à venir auront été
formés à l’heure d’apprentissage lecture-écriture par des experts, ils pourront s’engager dans une discussion critique des méthodes et des approches utilisées comme
support de la recherche. Ces critiques seront alors fondées et légitimes. Finalement,
et c’est le plus important, l’application des textes pour atteindre un but fixé sera
soumise à interprétation. Personne ne peut dire ce qui se passera dans les classes.
C’est là que l’enseignant doit survivre chaque jour. D’autres impératifs peuvent
l’emporter. Nous avons déjà remarqué nous-mêmes, que l’heure lecture-écriture
– et toutes les autres d’ailleurs – sont grignotées par la nécessité du maintien de
l’ordre et d’une atmosphère studieuse. En outre, aucun plan prévisionnel (même
sous la forme d’une horloge !) ne saurait assurer que les élèves travaillent. Enfin,
nul enseignant, digne de ce nom, n’hésitera à modifier ou à adapter son cours aux
circonstances, afin de le rendre efficace.
La pression qui accompagne la mise en Å“uvre des méthodes préconisées finira
par remodeler l’heure d’apprentissage lecture-écriture dans sa pratique. Son introduction dans la formation des enseignants la rendra nécessairement plus critique
et plus flexible. Nous ne dirons pas qu’elle sera sans effets, mais que ces effets ne
seront pas aussi scientifiquement prévisibles que David Reynolds a bien voulu le
dire. Ce sera une tâche à venir que d’en rapporter et commenter l’histoire.
·
ASHWORTH P. (1997). Adult Learning as Participatory Hermeneutics (unpublished paper).
·
CARR W. (1996). Education and the Struggle for Democracy : the Politics of Educational Ideas. Oxford :
Oxford University Press.
·
Department for Education and Employment (DEE) (a) (1997). Excellence in Schools (White Paper).
London : DfEE.
·
DEE (b) (1997). The Implementation of the National Literacy Strategy. London : DfEE.
·
DEE (c) (1998). Numeracy Matters : The Preliminary Report of the Numeracy Task Force. Published for
consultation January 1998..
·
DEE (d) (1998). The National Literacy Strategy : Framework for Teaching Department for Education
and Employment. London : DfEE.
·
DEE (e) (1998). The National Literacy Strategy : Literacy Training Pack Department for Education and
Employment. London : DfEE.
·
Office for Standards in Education (OFSTED) (1995). Working Papers for the Inspection of Primary
ITT (covering letter March 1995). London : OFSTED.
·
REYNOLDS D. (1998). « Personal View ». The Times Higher Education Supplement, 31, July.
·
TOOLEY J. and DARBY D. (1998). Educational Research : A Critique (A Survey of Published Educational
Research). Report for OFSTED. London : OFSTED.
[1]
Cet article reprend la communication présentée au symposium du sous-réseau F du TNTEE
(Thematic Network on Teacher Education in Europe), « Conceptualiser une pratique réflexive en partenariat : Perspectives européennes », au colloque de l’EERA (European Educational Research Association),
l’ECER 98 (European Conference on Educational Research) à Ljubjlana, Slovénie, 17-20 septembre 1998
et le texte publié en 1999 dans la revue Pedagogy, Culture & Society, Vol. 7, n° 2.
[2]
Ces documents sont notamment :
Le Livre blanc, Excellence in Schools (EiS) (DfEE (a) 1997)
(
Excellence à l’école/Ministère de l’éducation et du travail),
The implementation of the National Literacy
Strategy (ImNLS) DfEE (B) (1997) (
La mise en Å“uvre de la stratégie nationale d’apprentissage lectureécriture),
Numeracy Matters : The preliminary report of the numeracy task force. Published for consultation
January 1998 (NM) DfEE (c) (1998) (
Les disciplines d’enseignement des nombres : rapport préliminaire de
la commission sur l’apprentissage du calcul. Publiée pour consultation en janvier 1988).
The National
Literacy Strategy : Framework for Teaching (Ffor T) DfEE (d) (1998) (
La statégie nationale d’apprentissage lecture-écriture : schéma d’enseignement) et
The National Literacy Strategy : Literacy Training Pack
(LTP) DfEE (e) (1998) (
La statégie nationale d’apprentissage lecture-écriture : Dossier de formation sur l’enseignement de la lecture et de l’écriture).
Liste des sigles :
DfEE : Departement for Education and Employment/Ministère de l’Éducation et du Travail
INSET : In-service education and trainig/formation continue
KS1 : Key stage 1 : les deux premières années de l’école obligatoire : classes d’âge de 5 à 7 ans.
KS2 : Key stage 2 : les quatre années suivantes de scolarité : classes d’âge de 7 à 11 ans
LEA : Local Education Authority/autorité éducative locale
NLS : National Literacy School/École nationale d’apprentissage lecture-écriture
OFSTED : Office for Standards in Education/Bureau des normes éducatives
PRE-KS1 : niveau pré — élémentaire
SAT : Standard Achievement Tests/Tests de niveau : examens nationaux que passent tous les élèves
à l’âge de 7,11 et 14 ans en mathématiques, en anglais et en sciences.
À ne pas confondre avec le SAT aux États-Unis : Scholastic Aptitude Test : examen d’entrée à l’université.
[Les résultats des tests du niveau KS1, KS2 (et de ceux qui suivent au niveau secondaire, KS3,11
à 14 ans, KS4,14 à 16 ans) sont publiés chaque année, servent à établir des listes de classement des
établissements scolaires (School League Tables) et à évaluer les enseignants, en particulier pour leur
promotion au nouveau grade de
« Advanced Teacher Status ». Les enseignants parlent sans cesse des
« SAT » dans les établissements scolaires.] (Note de D. Zay)