2002
Carrefours de l’éducation
Tentative de comparaison de l’équité des systèmes éducatifs français et américain
[1]
Denis Meuret
IREDU-université de Bourgogne
Trois principes de
justice sont définis
(Tous doivent dis-poser de compé-
tences minimales à
leur sortie du système éducatif, les
inégalités individuelles de compétence ne doivent
pas compromettre la coopération
sociale sur un pied d’égalité, l’inégalité des chances ne doit pas
compromettre la solidarité sociale),
à l’aide desquels on tente de comparer l’équité des systèmes éducatifs
de la France et des Etats Unis, c’est-à-dire de décider lequel d’entre eux
favorise le plus la réalisation de
chaque principe, en tenant compte
de ce que les conditions externes
dans les deux pays – en particulier
les inégalités sociales – peuvent
elles-mêmes les favoriser plus ou
moins. De nombreuses données
manquent pour mener à bien cette
entreprise, mais celles qui sont disponibles dressent le portrait d’un
système français plus équitable que
le système américain quant à la
transmission des compétences de
base, – qu’il s’agisse de la production d’inégalités entre groupes ou
entre individus – mais plus inéquitable que lui quant aux inégalités
sociales devant les carrières scolaires.
Three principles of justice are
defined (all must dispose of a
minimum of skills on leaving
school; individual inequalities in
terms of skills must not compromise social co-
operation on an equal footing; inequality of
opportunities must not compromise social
solidarity) and with the help of these we will
try to compare the fairness of the education
systems in France and the United States, i.e.
to decide which one does most to realise each
of the three principles, while taking account
of the fact that external conditions in each
country - and in particular social inequalities
- can themselves help to a greater or lesser
extent. There is a lack of data for this project,
but those details we have draw the portrait of
a French system that is fairer than the
American system in terms of transmission of
basic skills - whether it be a question of
inequalities between groups or between
individuals - but more unfair in terms of social
inequalities in the face of pupils’ educational
paths.
Hier werden drei Gerechtigkeitsprinzipien
definiert, mit deren Hilfe versucht wird,
das Gerechtigkeitsniveau des französischen
und des amerikanischen Bildungssystems
miteinander zu vergleichen, d.h. zu entscheiden,
welches der beiden Systeme die Konkretisierung jedes
dieser Prinzipien am stärksten begünstigt. Dabei wird
berücksichtigt, dass sie durch die Rahmenbedingungen
in den beiden Ländern - insbesondere die sozialen
Ungleichheiten - mehr oder weniger stark beeinflusst
werden können. Die drei Prinzipien lauten: Jeder
muss bei Schulabgang über minimale Kompetenzen
verfügen; die individuellen Kompetenzungleichheiten
dürfen nicht das gleichberechtigte gesellschaftliche
Miteinander beeinträchtigen; die Chancenungleichheit
darf nicht den sozialen Zusammenhalt gefährden.
Um dieses Projekt durchzuführen, fehlt es an
zahlreichen Basisdaten. Die jedoch, die verfügbar
sind, zeichnen das Bild eines französischen
Schulsystems, das, unabhängig davon, ob es sich um
die Produktion von Gruppen- oder individuellen
Ungleichheiten handelt, hinsichtlich der Vermittlung
von Basiskompetenzen gerechter ist. Was die sozialen
Ungleichheiten bezüglich der Schulkarrieren betrifft,
so erweist es sich allerdings als ungerechter.
De nombreux arguments peuvent être opposés à une mesure
de l’équité des systèmes éducatifs : les individus (Kellerhals et
al., 1988, 1997), comme d’ailleurs les théories de la justice
(Meuret, 2001 b) ne s’accordent pas sur les critères d’une éducation
équitable ; les inégalités résistent à toutes les politiques
égalitaires, donc ne peuvent être tenues pour injustes ; elles
sont trop diverses pour qu’on puisse en faire la synthèse ; la
recherche de l’équité contredit certaines valeurs (responsabilité,
liberté) ou est nuisible à l’efficacité ; les inégalités d’éducation n’importent pas
en tant que telles, mais seulement par leurs effets sociaux.
On trouvera dans (Meuret, 2001 a) des propositions de réponses à ces arguments
[2] et un plaidoyer en faveur de la mesure de l’équité des systèmes éducatifs :l’importance de la ressource « éducation » augmente pour les individus. Alors
que beaucoup d’autres interventions de l’État dans la vie sociale sont contestées,
la charge d’organiser une éducation publique efficace et favorable à l’égalité des
chances ne l’est pas, au contraire :plus on reproche aux mécanismes de « redistribution pure » (Piketty, 1997) leurs effets désincitatifs, plus la promotion de
l’égalité des chances par l’éducation paraît une responsabilité importante de l’État;
Surtout, les usagers s’emparent de cette question et cela en fait une affaire politique,
non plus seulement en ce que les inégalités scolaires témoignent des rapports de
force sociaux, mais, de façon plus directe, en ce que le jugement porté sur un
gouvernement dépend, et sans doute dépendra de plus en plus, de sa capacité à
distribuer une éducation équitable
[3]. Il est donc important de pouvoir faire de
cette capacité un élément du débat politique, y compris dans des dimensions
(inégalités de sécurité, de traitement des élèves, de la qualité des environnements
éducatifs, etc.), qui importent aux citoyens sans doute autant que d’autres, mieux
documentées. Or, seules les inégalités évitables sont inéquitables (Whitehead,
1991), et une façon de vérifier si elles le sont est d’observer si d’autres pays ne
réussissent pas mieux à les éviter.
Ce texte s’efforce de décrire une approche possible pour ce faire, puis de la
mettre en Å“uvre en comparant deux systèmes éducatifs :ceux des États-Unis et
de la France.
Mesurer l’équité des systèmes éducatifs
Qu’est ce qu’un système éducatif équitable ? Cette question, semble-t-il, a deux
versants qui renvoient à la double nature du système éducatif.
- Ce système distribue-t-il de façon équitable l’ensemble des biens et services
qui déterminent l’ensemble des connaissances, compétences, attitudes dont l’individu se trouve muni à sa sortie du système éducatif ? On peut appeler cela l’équité
interne.
- Ce système rend-il la société plus équitable ? On peut appeler cela l’équité
externe.
Pour une part, bien sûr, l’équité externe dépend de l’équité interne. Par exemple,
un système éducatif qui favorise la reproduction sociale incite les riches et les
puissants à se désintéresser des pauvres et des faibles dans la mesure où leurs
propres enfants ne risquent pas d’en faire partie. Mais l’équité externe dépend
aussi d’autres caractéristiques du système éducatif. À équité interne égale, un système éducatif aura une équité externe plus forte s’il apprend aux jeunes gens leurs
droits et leurs devoirs envers les autres, à revendiquer les premiers et à observer
les seconds. La justice, Boltanski (1990) le souligne, n’est ni l’altruisme, ni l’amour
(l’agape), ni la charité envers les pauvres. Pour certains auteurs (les communautaristes américains, par exemple) le Juste procède d’une certaine idée du Bien, de
certaines valeurs, et, en ce cas l’éducation favorise la justice par l’éducation morale,
la transmission des valeurs de la Communauté. Pour d’autres, le Juste procède
seulement de l’égalité entre les hommes, ce qui donne à l’école un rôle sans doute
d’éducation (civique) à l’égalité, mais surtout dans la transmission des capacités
d’être, pour reprendre les mots de Rawls (1987), « raisonnable et rationnel »:en
gros la capacité de comprendre les règles de justice et leur fondement et la capacité de poursuivre rationnellement son intérêt
[4]. De même, à équité interne égale,
un système qui conduit un grand nombre d’élèves à de hauts degrés de qualification est plus favorable à l’égalité des salaires qu’un système malthusien qui confère
une rente aux travailleurs les plus qualifiés. Ou encore, un système inefficace, ou
qui transmet des compétences sans lien avec les besoins de l’économie, ou encore
dont le système de signalement des compétences est inadéquat, aura pour effet
que les postes de responsabilité où les postes qualifiés seront affectés selon des
critères qui auront toutes chances d’être plus inéquitables encore que des critères
académiques (Checchi
et al., 1999).
On se limitera ici à l’équité interne. Même avec cette limitation, nous rencontrons
une pluralité d’approches de la justice (Meuret, 2001 b).
Grisay (1984) énonce trois principes de justice, que Crahay (2000) reprend et
développe. On pourrait les appeler « locaux » ou, avec Rawls, « intuitionnistes ».
De fait, ils ont organisé les débats sur l’équité au sein des systèmes éducatif. Ce
sont :l’égalité des chances comme juste reconnaissance des mérites, l’égalité de traitement (l’équité requiert que tous les élèves reçoivent un même enseignement),
l’égalité des compétences acquises (que Rawls évoque sous le nom de principe de
réparation). Tous deux évoquent aussi un principe plus ambitieux, celui de l’égalité des « impacts », prôné par ceux qui réclament que les contenus enseignés tiennent compte des cultures de chaque groupe, de façon à éviter la « violence symbolique » faite aux catégories dominées par une école dévouée à la culture dominante.
Cette typologie clarifie les grands débats qui ont agité le monde éducatif au long
du XXe siècle. En particulier, l’égalité de traitement renvoie à la question de la
durée du tronc commun, l’égalité des acquis à la légitimité de l’enseignement
compensatoire. Mais on voit à ces deux exemples que chacun de ces principes ne
permet pas de penser à lui seul l’équité de l’ensemble de la scolarité d’un élève.
On peut penser à les articuler au long de la carrière scolaire. C’est d’ailleurs ce
que font les Suisses sondés par Hutmacher (2001), qui sont 30 % à trouver juste
la discrimination positive à l’école primaire, et qui ne sont plus que 5% à la trouver juste au second cycle du secondaire et pour l’enseignement supérieur. C’est aussi
la voie qu’empruntent Walzer (1997), à travers la distinction entre « écoles de
base » et « écoles spécialisées », et Trannoy (l 999), qui distingue la phase où vaut
le « principe de compensation » (« à effort égal, réalisation égale ») de celle où
vaut le « principe de récompense naturelle » (« à talent égal, ressource égale »).
Mais cette solution n’est pas complètement satisfaisante. D’une part, on peut
contester l’abandon de la discrimination positive, ou de l’idée que des inégalités
de ressources doivent compenser des inégalités de « talents », au-delà de la scolarité
obligatoire (Benadusi, 2001). D’autre part, si on l’admet, la question délicate se pose
du moment où doit changer le critère de justice, de son lien avec les effets externes
de l’éducation.
On peut dès lors préférer des principes de justice qui permettent de penser sans
rupture l’ensemble de la scolarité (Utilitarisme, Théorie Rawlsienne de la Justice)
ou qui définissent de façon directe le niveau qui doit être atteint par tous (Sen).
Ainsi, l’utilitarisme exigerait que l’on donne à chacun un enseignement de qualité
égale, mais que l’on n’enseigne un élève que tant que la productivité marginale
de son éducation – éventuellement entendue de façon large – compense son coût;
Une lecture possible des principes de Rawls est que le niveau d’inégalité des
chances admissible est celui qui rend probable l’acceptation par les classes favorisées du principe de différence (Meuret, 1999); On peut tirer de Sen (1982,
1992) que chacun doit accéder au niveau d’éducation qui lui permette « d’accomplir certains actes fondamentaux », comme de « pouvoir participer » à la vie
sociale de la communauté.
Les principes qui guideront notre comparaison s’inspirent de Rawls et de Sen,
ce qui ne signifie pas qu’ils ne puissent pas relever d’autres théories, ni qu’ils soient
sans lien avec les principes locaux.
• Aucun élève ne doit quitter le système éducatif au-dessous du seuil minimal de
compétences pour vivre une vie décente dans une société moderne.
Ce principe ne rencontre pas d’opposition, il est même prôné par de nombreuses
commissions ou rapports d’organismes officiels. Il procède de l’idée que, si la
société tire profit de sa complexité, elle doit à tous ceux qui y entrent de pouvoir
faire face à cette complexité. Pourtant, les systèmes éducatifs ne se donnent pas les
moyens de l’appliquer. Par exemple, selon l’épreuve de lecture de la journée d’appel de préparation à la défense, en France, 10% des garçons de 17 ans ou plus manifestent des difficultés sérieuses en lecture et 4% peuvent être définis comme illettrés (État de l’école, 2000).
C’est peut-être que son évidence est trompeuse. Il s’agit bien d’un principe normatif et non d’un principe qui résulterait de l’application d’une logique welfariste
aux conditions de la vie moderne. Une telle logique accepterait l’existence d’illettrés s’ils n’étaient pas trop malheureux dans la société moderne. Or, la littérature
sur les illettrés rapporte de nombreuses astuces que ces derniers utilisent pour
« se débrouiller », et Girod (1991), observant que le niveau des adultes dans les
compétences de base a baissé sur longue période, y voit l’effet de ce que, hors du
domaine spécialisé du travail, le niveau de compétences requis par la vie sociale
a baissé, et non augmenté. Il faut donc trouver comment définir la norme.
De fait, les définitions qui sont données de cette norme n’évoquent pas que l’intérêt de ses éventuels bénéficiaires, mais, si l’on peut dire, des biens dont les externalités sont fortes.
Ainsi, la philosophie politique relie souvent ce seuil à la possibilité de participer à la vie démocratique, ce dont l’individu en cause ne profite pas seul. Par
exemple, Gutman (1987) met l’accent sur les connaissances historiques et politiques
qui « puissent leur permettre de devenir des citoyens efficaces dans leur propre
société » (p. 316). Walzer (1997, p 291) met l’accent sur la production de citoyens
égaux
[5]. Des organismes comme l’Ocde et l’Union européenne insistent davantage sur les compétences qui commandent, selon leur vocabulaire, l’employabilité.
Sen est sans doute celui qui relie le plus ce seuil à l’intérêt des individus :on peut
penser que la maîtrise de la lecture est nécessaire à un « functioning » comme
« pouvoir sortir sans honte ».
Même si l’on considère que les compétences actuellement distribuées par les
systèmes éducatifs sont pertinentes à l’aune de ces deux types de critères, la question se pose du niveau de compétences scolaire apte à y satisfaire. Or, ce niveau
n’est pas connu. Si l’on prenait ce principe de justice au sérieux, une étude longitudinale qui mesurerait les compétences des élèves et les différents aspects du
début de leur vie d’adulte pourrait permettre de connaître, par exemple, le niveau
de compétences en fin de troisième, ou à la sortie du système éducatif, en dessous duquel le risque de chômage, d’entrée dans la délinquance ou de non-parti-cipation à la vie sociale et politique, augmente fortement. Il n’est pas sûr d’ailleurs
que ce niveau serait le même dans tous les pays.
• À la sortie du système éducatif, les inégalités individuelles de compétence ne doivent
pas compromettre la coopération sociale sur un pied d’égalité.
Les inégalités entre individus n’importent pas dans une perspective méritocratique, qu’on les mesure en termes de compétences possédées, de durée de scolarité, de prestige du plus haut diplôme atteint, ces inégalités. Seul y importe le fait
que l’appartenance à tel ou tel groupe social ne réduise pas les chances de faire partie des meilleurs. Pourquoi donc les mesurer ?
Elles importent d’abord dans une perspective politique :Rawls (1987) explique
qu’il est moins favorable à une redistribution de type social-démocrate qu’à ce
qu’il appelle une « démocratie des propriétaires », dans laquelle les inégalités de
revenus primaires sont limitées. La raison en est que l’égalité politique, et donc la
qualité du processus démocratique, est en ce cas mieux assurée
[6]. Or, de même
qu’une trop grande inégalité de richesse menace l’égalité des droits politiques, de
même les menace une trop grande inégalité de compétences scolaires. De même
d’ailleurs que la juste égalité des chances, un écart limité entre les compétences des
plus et des moins qualifiés par l’école est indispensable à ce que tous se sentent participer à la vie sociale sur un pied d’égalité, ce qui est sans doute l’objet final de la
théorie de la Justice
[7]. L’idée générale et que si l’école doit nous aider à « faire
société » ensemble, elle ne doit pas produire de trop grands écarts entre les individus.
Elles importent aussi dans une perspective économique. L’Ocde (2001) évoque
ainsi « les problèmes de compréhension réciproque et d’ajustement dans les organisations » comme une raison pour limiter les inégalités devant l’école.
Employer le mot « produire » suppose que l’on attribue à l’école, et non aux différences d’intelligence, d’efforts ou de milieu familial, la responsabilité principale
de la production des inégalités individuelles de compétences. De prime abord, cela
semble clairement exagéré. Mais, en réalité, il faut penser que l’école, depuis la
petite section de maternelle jusqu’aux sommets du système, accroît considérablement les inégalités qui proviennent de ces trois sources, en favorisant systématiquement les forts au détriment des faibles, ceci par les comportements les moins
conscients et les plus quotidiens des maîtres, par les aspects les plus ordinaires, et
pour cette raison les moins perçus, de la vie à l’école (Sirota, 1988, par exemple).
L’expérience de Bloom a montré que, placés dans des conditions identiques optimales d’enseignement (avec un précepteur), tous les élèves progressaient de façon
voisine (Bloom, 1986). Par exemple, selon Meuret et Alluin (1998), les enseignants
surestiment beaucoup plus l’écart de compétences entre forts et faibles qu’entre
garçons et filles ou enfants d’ouvriers et de cadres, ce qui signifie que c’est entre forts
et faibles que les différences d’attentes qu’ils nourrissent peuvent le plus créer des
inégalités. Bref, l’école elle-même, de par son organisation actuelle, creuse les inégalités de capacités entre individus, en principe pour le bien de tous.
L’inégalité des chances entre catégories sociales ne doit pas compromettre la solidarité
entre groupes sociaux
[8].
Les sociologues ne s’interrogent pas sur la justice des inégalités sociales devant
l’école, mais sur les mécanismes qui président à leur genèse. Toutefois, les lisant,
il arrive qu’on soit partagé entre l’idée intuitive que ces inégalités sont injustes et
l’idée inverse qu’il n’est peut-être pas possible, opportun, ou même juste, d’empêcher
les riches de mobiliser leurs ressources pour leurs enfants.
Il semble que l’opinion reproduise ce type d’hésitation :en Suisse, 58 % des
adultes trouvent injustes les inégalités sociales de réussite scolaire, 30 % les trouvent justes, et 12 % ne savent qu’en penser (Hutmacher, 2001).
Il importe donc de réfléchir aux critères qui permettent de juger si l’inégalité
sociale des chances reste ou non dans des limites acceptables du point de vue de
la justice. Voyons d’abord les arguments en faveur de l’inégalité des chances, puis
les réponses que l’on peut leur apporter.
Le premier est l’argument libertarien (Nozick, 1974):les riches ont le droit à
l’entière disposition de leur richesse, à la condition qu’elle ait été acquise sans
attenter aux droits de quiconque. C’est donc attenter à leurs droits que de financer l’éducation par l’impôt. Aussi extrême que puisse paraître cet argument, il faut
y prêter attention. Certes, même les gouvernements libéraux actuels se réclament
de l’égalité des chances. Ils s’en réclament d’ailleurs d’autant plus qu’ils justifient
ainsi les inégalités de revenu, non sans hypocrisie, puisqu’il est clair que, plus
grandes sont les inégalités de revenus des ménages, plus il est difficile d’arriver à
l’égalité des chances scolaires (Eriksson, 1996). Mais la baisse de l’impôt sur l’héritage que l’administration Bush vient de décider aux États-Unis montre que la
problématique de l’égalité des chances ne s’impose pas à tous les gouvernements.
Le deuxième est l’argument que les inégalités sociales sont une conséquence
inévitable de l’inégalité entre les élèves forts et faibles, laquelle est justifiée par la
recherche de l’efficacité, et, on l’a vu, par le fait que les compétences de l’élite scolaire profitent à tous (cf. Meuret, 2000).
Le troisième est que l’éducation n’est pas un bien final, qu’égaliser les chances
scolaires n’accroît pas la mobilité sociale (Boudon, 1972).
Ericsson et Jonsson (2000) proposent trois arguments en faveur de l’égalité des
chances, qui répondent aux précédents. L’égalité des chances caractérise « une
société ouverte », ce qui répond à l’argument libertarien. Cet argument exploite la
contradiction majeure de la conception libérale de la société :si on laisse aux riches
l’entière disposition de leurs ressources, une société d’individus et d’entrepreneurs
se changerait rapidement en société de rentiers et de familles. Elle permet de mobiliser la « réserve des talents », ce qui répond à l’argument de l’efficacité, surtout si
l’on montre, comme Thélot et Peretti (1996) l’ont fait pour la France, que cela ne
nuit pas au niveau de l’élite scolaire. Enfin « l’inégalité des chances détruit la solidarité », idée qui appartient à la tradition sociologique (Durckheim, Sorokin,
Parsons), argument dont on peut s’inspirer pour répondre à l’argument du bien non
final que, en tant que telle, l’égalité des chances scolaires peut favoriser la solidarité sociale, même si son impact sur la mobilité sociale est faible.
On le sait, la juste égalité des chances est le second des trois principes de justice de Rawls. Son argument à lui est d’une autre nature, non point finaliste, mais
contractualiste :le régime de l’égalité des chances, encadré par les deux autres
principes, est celui que choisiraient les êtres humains derrière le voile d’ignorance.
Cependant, si je l’ai bien lu (Meuret, 1999), il propose aussi une opérationalisation importante du lien avec la solidarité, en ce que la tension qui existe à propos
d’éducation entre le principe de juste égalité des chances et le principe de différence,
se résout seulement si l’on pose que le principe de la juste égalité des chances
s’applique de façon impérative jusqu’à ce que le principe de différence puisse
prendre le relais parce que les riches penseront que leurs enfants ont une chance
non négligeable de faire partie des pauvres
[9].
Nous avons alors de quoi décider de l’équité d’un degré donné d’inégalité des
chances, et pas seulement, comme avec les premiers arguments, l’idée que l’inégalité des chances a des inconvénients sociaux importants. Cependant, cela suppose que l’on puisse décider si les plus qualifiés sont effectivement utilisés, soit à
travers les transferts sociaux, soit à travers le contenu et les bénéficiaires de leur
activité professionnelle, à l’avantage des plus défavorisés.
Le rôle du système éducatif dans la production
des inégalités
Ces trois principes, à supposer qu’on puisse les traduire en mesure, permettent
de juger de l’équité de la distribution de l’éducation dans un pays. Cependant,
l’équité d’un système éducatif ne se mesure pas directement à cela, mais à sa responsabilité dans cette distribution.
Il n’est évidemment pas simple de mettre à jour cette responsabilité. Le processus réel de production des inégalités implique à la fois des inégalités, entre les
différents individus ou les catégories, de l’ensemble des ressources familiales qui
favorisent la réussite scolaire et des inégalités de traitement du système éducatif par
les individus.
Notre analyse de l’équité des systèmes éducatifs doit donc commencer par établir la valeur externe d’un certain nombre de biens scolaires (posséder les compétences minimales; posséder tel niveau de compétences à tel âge; posséder tel
diplôme). Cette valeur a plusieurs dimensions :un diplôme, par exemple, peut
« valoir » les connaissances qu’il certifie réellement, les gains de salaire ou les bénéfices non-marchands qu’il entraîne. On ne peut en effet tenir pour identiques des
biens comme la certification de fin du secondaire s’ils ont, d’un pays à l’autre, des
effets différents sur les chances d’emploi, le salaire, ou le prestige. Il nous faut
ensuite mesurer les inégalités dans la distribution de ces biens, – bien sûr l’idéal
serait de raisonner directement sur les valeurs finales, les inégalités d’effets – et
ensuite nous interroger sur la responsabilité du système éducatif de chaque pays
dans la production de ces inégalités. Or, nous ne disposons pas d’une « fonction
de production » des inégalités, c’est-à-dire d’une représentation exhaustive et formalisée de l’influence des différentes variables et des interactions entre elles.
Cependant, nous ne sommes pas totalement ignorants à cet égard.
Parmi celles qui peuvent être opérationnalisées en modèle pour notre objet, il
est frappant d’observer la différence entre l’approche sociologique, qui met l’accent
sur la structure du système éducatif pour expliquer la diversité des carrières scolaires, et celle des sciences de l’éducation, qui met l’accent sur la qualité de l’environnement scolaire pour expliquer les écarts de compétences.
La première se lit de façon synthétique dans le modèle proposé par Jonsson et
Erikson (2000). La structure du système éducatif agit sur les choix d’orientation
plus ou moins ambitieux que font les différentes catégories sociales, à travers les
inégalités de revenus, d’aversion au risque
[10], et aussi dans la perception des bénéfices et dans les capacités des parents à aider et guider leurs enfants.
Grisay (1997,1999) est un bon exemple de l’approche des sciences de l’éducation.
Elle montre que les inégalités sociales de performances en français et en maths en
fin de troisième s’expliquent moins par l’effet net, externe, du milieu familial que
par le fait que les meilleurs élèves et les plus favorisés bénéficient, au collège, de
meilleures conditions d’enseignement (moins de temps perdu en classe, plus d’opportunités d’apprentissage, de meilleures relations entre professeurs et élèves, etc.).
Comparaison France-États-Unis
Les jugements sur le caractère plus ou moins inégalitaire de ces deux systèmes
éducatifs divergent. L’idée commune en France est que le système français est forcément beaucoup plus égalitaire que celui des États-Unis, parce qu’il est organisé
comme un service public centralisé, alors que le système éducatif américain est,
croit-on, régi par le marché et mis au service des intérêts des entreprises
[11]. En
revanche, Jonsson et Eriksson, (2000), écrivent, sans aucun égard pour l’exception
française, que
« although there is a lack of truly comparative studies that include a wide
range of countries, it appears that among Western countries, Sweden, the US and probably England, are characterised by fairly low levels of educational inequality, while
countries such as Ireland, France and Germany have high levels » (p. 374), et ils citent
quatre références à l’appui de cette assertion, dont celle de Hout and Dohan (1996)
qui montrent effectivement que l’influence de l’origine sociale sur le plus haut
niveau éducatif atteint est à peu près la même en Suède, pays réputé en France très
égalitaire, et aux États-Unis.
Comparons successivement ces deux systèmes selon les trois critères, chacun avec
l’approche que l’on vient de décrire (comparaison des impacts, mesure des inégalités, responsabilité propre du système éducatif dans leur genèse). Évidemment, cette
tentative va surtout témoigner des lacunes informationnelles qui empêchent de
porter tout jugement sûr, mais elle est faite aussi dans l’espoir de montrer à quoi
pourrait servir de les combler.
Première approche :aucun élève ne doit quitter le système
éducatif sans un niveau minimal de compétences
Se pose d’abord le problème de savoir ce qu’on entend par « aucun élève », soit
le problème classique des handicapés. Problème classique à propos des adultes
dans les théories de la justice :Quelle place faire à ceux que leurs capacités physiques ou intellectuelles rendent plus ou moins incapables d’entrer dans le jeu de
la coopération sociale ? Pour certains auteurs (Gauthier, selon Demuynck, 1998),
ils sortent du champ, pour d’autres (Sen, 1982, Kymlicka, 1999), ils y sont, éventuellement, dans certaines limites liées à une efficacité minimale des actions entreprises en leur faveur. Pour d’autres encore (Rawls, 1995) ils relèvent d’une adaptation de règles qui doivent d’abord être établies pour des gens capables de coopérer.
Mutatis mutandis, on peut penser que le problème d’élèves que leurs handicaps
empêchent plus ou moins d’apprendre est du même ordre. Le problème ainsi posé
aux évaluations internationales, par exemple, est délicat. PISA, l’évaluation internationale des élèves en 2000, a réduit à environ 3 % la proportion moyenne des
élèves non pris en compte par le test pour cause de trop grande faiblesse scolaire,
mais, par exemple pour l’étude sur la lecture (Reading 12 literacy, 1991), cette
proportion s’est élevée, dans certains pays, jusqu’à 7 % des élèves
[12].
Se pose ensuite le problème évoqué plus haut, savoir qu’aucun pays n’a opérationnalisé notre seuil sous forme de compétences scolaires, en sorte que notre
indicateur est, stricto sensu, hors d’atteinte. A fortiori, il nous est impossible de
nous interroger sur la valeur externe d’un seuil qui n’est pas défini.
Cependant, il est aussi possible de raisonner en terme de carrières scolaires.
C’est ce que fait la loi d’orientation de 1989 en France :en 2000, personne ne
devait sortir du système scolaire sans qualification, c’est-à-dire sans avoir atteint
la dernière année de préparation d’un diplôme. Aux États-Unis, on se soucie du
même phénomène sous une forme différente qui est celle des « drop outs », soit
la proportion de ceux qui ont quitté la high school en cours ou en fin d’année
sans avoir obtenu le certificat de fin d’études. Ces deux notions sont différentes,
puisqu’un élève qui sort la dernière année serait comptabilisé aux États-Unis alors
qu’il ne le serait pas en France. Elles sont cependant relativement proches, puisque
tous les élèves aux États-Unis fréquentent la High school
[13], que notre enseignement professionnel court n’y existe pas. Le taux de drop outs est de 5% en 1998
tandis que le taux de sortie sans qualification est en France de 8 % en 1997. On
voit cependant que, si la notion est voisine, l’indicateur est différent :le nombre des
sortants échouant est aux États-Unis rapporté au stock des élèves présents, en
France au flux des sortants. Nous sommes donc dans une impasse, du moins si l’on
se contente, comme je le fais ici, d’utiliser des données publiées.
Une dernière possibilité consiste à utiliser les évaluations internationales de
l’International Association for the Evaluation of Educational Achievement (IEA) et
de mesurer la proportion d’élèves très faibles en maths ou en lecture à 14 ans,
avec l’idée qu’il y a peu de chances qu’ils rattrapent ensuite ce handicap. On passe
ainsi d’une mesure normative à une mesure relative, ce qui est évidemment regrettable dans la perspective qui est la nôtre ici. Deux mesures sont :
- le niveau en maths du cinquième centile inférieur est largement plus bas aux
États-Unis qu’en France (cf. annexe);
- de même, une proportion nettement plus forte d’élèves américains se situe en
dessous d’un standard international, arbitrairement fixé à « la moyenne internationale
moins un écart-type » (cf. annexe).
Il est donc clair que la proportion d’élèves très faibles en fin de collège (middle
school) est plus importante aux États-Unis qu’en France.
Il s’agit maintenant de mesurer la part de responsabilité respective du système
scolaire et de l’environnement social dans la « production » de ces élèves. On l’a
vu, deux voies s’ouvrent pour caractériser le système scolaire, l’approche par la
structure et celle par la qualité de l’environnement scolaire
[14]. Si notre objet est une
compétence minimale, c’est plutôt la deuxième approche qui s’applique. Il est
possible, si on dispose d’études longitudinales recueillant des données sur ces
deux dimensions, de distinguer entre la part de l’origine sociale et celle des inégalités de conditions d’enseignement dans la production des inégalités de compétences.
Grisay, 1999 propose une méthode pour définir dans quelle mesure un système
éducatif contrebalance, ou au contraire accroît, les inégalités dont il hérite. On
dispose en France d’études susceptibles de servir de support à ce type d’analyse,
sans doute aussi aux États-Unis, mais, à ma connaissance, des comparaisons sur
l’importance respective des deux dimensions – les conditions d’enseignement,
l’environnement social – pour des populations à risque n’ont pas été conduites.
La plupart des recherches, dans les deux pays, s’accordent pour désigner comme
facteurs d’efficacité de l’enseignement. la qualité des enseignants, qui peut être
appréhendée par leur expérience professionnelle (Darling-Hamond, 2000 pour
les États-Unis; Le Bastard et Suchaut, 2000 par exemple, pour la France), et leurs
compétences académiques (Ballou, 1996 pour les États-Unis; Schmitt-Rolland et
Thaurel-Richard, 1997, par exemple, pour la France); les attentes des enseignants;
l’exposition à l’apprentissage, la discipline et le temps de travail en classe, le caractère structuré de l’enseignement (Grisay, 1997 pour la France; cf. la synthèse de
Bressoux, 1994, pour les États-Unis).
Or, on manque ici évidemment d’indicateurs. En toute rigueur, il faudrait s’intéresser aux conditions de scolarité de la population même des élèves sur laquelle
on a observé les inégalités, et donc disposer d’études longitudinales, qui nous renseigneraient de ce fait sur l’état du système éducatif un certain temps en arrière,
plutôt qu’aujourd’hui. Si l’on suppose que les écarts entre systèmes éducatifs sont
plus importants que ceux qui affectent les évolutions de chacun, on peut se contenter de mesurer l’écart entre les conditions de scolarité de l’élève moyen et des
élèves les plus exposés au risque de faire partie des élèves très faibles.
Darling-Hamond, 2000, observe que, en 1998, aux États-Unis, les écoles qui
concentrent le plus de pauvres et d’élèves appartenant à des minorités, ont deux
fois plus d’enseignants de moins de quatre ans d’expérience que les écoles qui
présentent la plus faible proportion de ces élèves. On sait qu’en France aussi, la proportion d’enseignants inexpérimentés est plus grande en ZEP qu’ailleurs (Meuret,
1995), mais il faudrait affiner l’analyse pour décider dans lequel des deux pays
ce handicap des écoles de pauvres est le plus important. De même, nous savons
qu’en France (Grisay, 1993,1997; Meuret, 1995) l’exposition à l’apprentissage, le
temps de travail en classe et la discipline sont plus faibles dans les collèges (et
probablement aussi dans les écoles primaires et les lycées) défavorisés que dans les
autres, nous pouvons être sûrs qu’il en va de même aux États-Unis, mais nous
ignorons dans quel pays ces écarts sont le plus grands.
Reste alors à mesurer dans quelle mesure le contexte social est plus ou moins favorable, dans chacun des deux pays, à la production d’élèves très faibles. Comment
mesurer ce contexte ?
La variable que nous cherchons ici à expliquer est la non-acquisition d’un minimum de compétences, non pas la carrière scolaire en général. Les inégalités de
revenu, les attentes sociales, jouent sans doute moins que les caractéristiques
sociales directement associées à un certain renoncement scolaire. Mais il n’existe
pas, à ma connaissance tout du moins, de recherches sur les variables sociales
spécifiquement liées au grand échec scolaire. On peut penser que l’extrême pauvreté, l’extrême insécurité, les familles monoparentales, la marginalité sociale y
sont liées. Si cela était confirmé, ce sont ces variables qu’il faudrait comparer entre
France et États-Unis.
En leur absence, nous nous contenterons de la proportion de familles en dessous
du seuil de pauvreté, donc une mesure relative, propre à chaque pays. C’est faire
la supposition, plausible, que ce qui explique le renoncement est la situation relative au sein de la population et non un niveau absolu de revenu.
La proportion de ménages pauvres est bien plus forte aux États-Unis qu’en
France :25 % des ménages ont un revenu inférieur deux tiers du revenu médian,
contre seulement 13 % en France, 13 % des ménages ont un revenu inférieur à la
moitié du revenu médian contre 7% en France (cf. annexe), ce que confirment les
strobiloïdes de L. Chauvel (1995) dans lesquels la fréquence des revenus a une
forme en toupie en France, comme dans la plupart des pays européens, et plutôt
une forme de poire aux États-Unis. Rappelons cependant qu’il s’agit là d’inégalités
instantanées, que les variations du revenu au cours d’une même vie sont probablement plus grandes aux États-Unis qu’en France, et que le revenu moyen au
cours de la vie joue sans doute plus que le revenu instantané pour expliquer le
rapport à l’école.
Finalement, nous nous trouvons donc dans le cas de figure où nous ne pouvons décider de l’équité des systèmes. Nous aurions pu, par exemple, conclure
dans le sens d’une plus grande équité du système américain si la proportion d’élèves
en grande difficulté avait été moins forte aux États-Unis qu’en France et la proportion
de pauvres plus forte. Mais ce n’est pas le cas. La proportion d’élèves très faibles
est plus forte aux États-Unis, mais la proportion de pauvres l’est aussi. Comme
nous ne disposons pas d’analyses multivariées permettant de distinguer l’effet de
toutes les variables, que nous ne disposons même pas de données comparatives sur
le fonctionnement des systèmes pour les élèves en grand risque, nous ne pouvons
conclure sur l’équité des systèmes éducatifs américains et français en ce domaine,
même si un observateur qui aurait une certaine aversion pour l’inégalité devrait préférer la France.
Deuxième approche :Les inégalités individuelles de réussite
Nous ne connaissons pas l’impact des différences de compétences à la sortie du
système scolaire sur le salaire, sans parler des autres effets. Pourtant, par exemple,
Barro (1999) a montré qu’une mesure du capital humain par les scores aux évaluations scolaires expliquait mieux la croissance économique des nations qu’une
mesure par la carrière scolaire. Or, s’il s’agit d’une meilleure mesure du capital
humain, on peut penser qu’elle explique également mieux les inégalités entre
salaires dans un même pays.
Nous connaissons mieux l’impact des différentes carrières scolaires. D’après les
indicateurs de l’Ocde (cf. annexe) il est plus coûteux de sortir de l’école tôt, vis-à-vis du salaire comme du risque de chômage, aux États-Unis qu’en France. Les
résultats de Müller et Shavit (1998) sont plus nuancés. Vis-à-vis du chômage, la
scolarité a un effet linéaire décroissant sur le risque de chômage aux États-Unis,
tandis qu’en France, le risque est moins grand pour certaines formations professionnelles courtes que pour des formations générales plus longues. Le lien est
donc moins fort. En revanche, en terme de prestige des professions occupées
(p.20), comme en terme de probabilité d’entrée dans la « service class » (p. 26),
c’est-à-dire dans les techniciens et les professionnels (I et II de la classification
Eriksson-Goldthorpe de 1992), le niveau de sortie importe davantage en France
qu’aux États-Unis. Cette divergence dans les conséquences selon qu’on mesure
l’impact sur le prestige ou sur le risque de chômage pose évidemment le problème
de l’agrégation des divers impacts. Ce problème n’est pas celui de l’agrégation des
préférences, problème qui a conduit les économistes à critiquer le welfarisme,
mais plutôt celui de l’agrégation, dans une optique rawlsienne, des différents
« biens sociaux premiers » (richesse, pouvoir, respect de soi, etc.), Pour cette agrégation, Rawls propose de se représenter intuitivement ce que serait l’agrégation
d’un individu rationnel représentatif du groupe des plus défavorisés (1987, p.
24). Puisque nous comparons les impacts de différentes carrières scolaires, nous
devrions maintenant comparer les inégalités individuelles de carrières scolaires, ce
qui est impossible si on raisonne, comme on le fait habituellement en terme de plus
haut niveau éducatif atteint. Ce type de mesure est conçu dans le cadre de la troisième approche, celle des inégalités entre catégories. Nous pourrions nous intéresser
aux inégalités individuelles de durées de carrières scolaires, ou de durées de carrière scolaires théoriques. Il ne semble pas que cet indicateur serait très difficile à
calculer, mais, à notre connaissance, il n’est pas disponible.
Que savons-nous sur les inégalités de compétences elles-mêmes ?
Nous ne disposons pas d’une mesure des inégalités de compétences à la sortie
du système éducatif aux États-Unis, sauf, de façon partielle, à travers les programmes d’évaluation IALS qui mesurent le niveau d’alphabétisation (literacy)
pour les adultes, dont les jeunes adultes. Mais la France ne participe pas à ce programme. Nous en disposons d’une certaine manière pour la France à travers les tests
des conscrits, qui portent sur des compétences générales, non directement scolaires,
ce qui nous permet de savoir que l’inégalité entre les 10% les plus faibles et les 10 %
les plus forts s’est réduite à la faveur de l’ouverture du système scolaire secondaire
jusqu’en 1994, du moins si nous acceptons ce type de mesure des compétences (État
de l’école, 1997). Mais l’équivalent n’existe pas aux États-Unis.
Ce dont nous disposons, c’est de mesures de dispersion dans certaines disciplines, à 14 ans soit à un âge pas trop éloigné de la fin de la scolarité obligatoire.
Cet écart est sûrement un des prédicteurs de l’écart à la sortie du système éducatif initial, mais ce dernier dépend aussi de l’inégalité des scolarités que les plus
faibles et les plus forts auront ensuite dans les deux pays. Il faut cependant nous
en contenter. L’écart de compétences à 14 ans, en 1995, était plus grand aux
États-Unis qu’en France en maths et en lecture, voisin dans les deux pays en
sciences
[15] (Troisième étude internationale sur les maths et les sciences, TIMSS,
cf.
annexe).
Quelle est la responsabilité respective des inégalités contextuelles et du système
éducatif lui-même dans la production de ces inégalités ? Nous disposons ici des
inégalités de revenus et d’une mesure de la ségrégation scolaire
[16].
L’effet du revenu en tant que tel sur la réussite scolaire est disputé. Dans le modèle
de Jonsson et Eriksson (2000) il joue un rôle important et Eriksson attribue à la baisse
des inégalités de revenus en Suède un rôle majeur dans celle des inégalités de carrière scolaire. Selon certains économistes, la corrélation entre revenus des parents
et réussite scolaire des enfants signale seulement l’existence d’une cause commune,
non un lien de cause à effets. Maurin (2000) conclut à l’existence d’un effet propre
du revenu en France
[17], comme aux États-Unis, mais « plus important que dans
ce pays ».
Or, les écarts de revenus disponibles (après impôts et transferts, ajustés sur la
taille des ménages) sont plus forts aux États-Unis qu’en France. D’après des données fiscales de 1984, les 10 % les plus aisés gagnent 5.9 fois plus que les 10 %
les plus pauvres aux USA, 3.5 fois plus que les 10 % les plus pauvres en France
(Atkinson et al., 1995, cité par Piketty, 1997).
Avec les données recueillies dans TIMSS sur les caractéristiques des établissements,
on peut calculer la part de la variance des performances en maths à 14 ans qu’elles
expliquent. Elle est plus importante aux États-Unis qu’en France (Regards sur
l’éducation, 1998; cf. annexe).
Les mesures de ségrégation scolaire vont dans le même sens. L’hypothèse que la
ségrégation scolaire est un indice des différences de qualité de l’enseignement que
reçoivent les élèves forts et faibles est étayée en France comme aux États-Unis,
qu’il s’agisse de la ségrégation entre établissements (Grisay, 1997, montre pour la
France ce que Mayeske avait montré aux États-Unis en 1968 par une réanalyse
des données de Coleman) ou entre classes dans l’enseignement primaire et au collège (Duru-Bellat et Mingat, 1997; Slavin, 1990
[18] ).
La ségrégation scolaire est plus importante aux États-Unis qu’en France pour
les trois indicateurs dont nous disposons, qui portent sur le collège et sur l’école
primaire (cf. annexe).
Concluons :selon les (quelques) données disponibles, le système éducatif français partirait d’une situation plus favorable (des inégalités de revenu moins importantes entre les ménages), séparerait un peu moins les élèves faibles des forts, arriverait à une plus faible dispersion des compétences scolaires en fin de scolarité
obligatoire, alors que la réussite scolaire (mais, rappelons-le, mesurée par des carrières et non par l’acquisition de compétences) commande davantage les revenus,
l’accès aux professions et, moins clairement, la protection contre le chômage aux
États-Unis.
Troisième approche :les inégalités sociales devant l’école
L’inégalité sociale des chances s’appréhende par les écarts entre la réussite scolaire moyenne des différentes catégories sociales, mesurée par le plus haut diplôme
atteint ou par les compétences atteintes.
Or, l’égalité des chances, du point de vue des théories de la justice, n’est pas
tout à fait l’égalité des carrières scolaires quelle que soit l’origine sociale. Pour les
théories de la justice, par exemple chez Rawls, l’égalité des chances s’énonce :réussite égale à volonté et capacités égales. Il y a donc une zone d’incertitude qui tient
à ce que l’origine sociale agit sur la volonté, et aussi sur les capacités (Lautrey,
1980). Les différences de réussite entre catégories sociales peuvent être en partie
légitimes, ou non, selon qu’on considère que celles qui proviennent des différences de volonté et de capacités doivent aussi être compensées, ou non. C’est
peut-être cette incertitude qui fait répondre à 30 % des individus interrogés en
Suisse par Hutmacher (2001) que les inégalités de réussite à l’école obligatoire
entre enfants « d’ouvriers et de dirigeants » sont justes, tandis que, tout de même,
57 % les trouvent injustes.
En outre, se pose la question de comment définir l’origine sociale dans le cadre
de comparaisons internationales :faut-il utiliser une nomenclature internationale,
la solution relative de Duru-Bellat et Mingat (1993), le revenu, le niveau scolaire
des parents ?
Les recherches sur les liens entre carrière scolaire et origine sociale définissent le
plus souvent celle ci par une combinaison de catégorie sociale et de passé scolaire
des parents, ou bien distinguent l’effet de ces deux facteurs (Thélot et Vallet, 2000;
Duru-Bellat et Kieffer, 1999; Hout and Dohan, 1996). Pour définir ici nos groupes
sociaux, nous privilégierions volontiers la catégorie sociale
stricto sensu, en ce qu’elle
témoigne d’une place dans une hiérarchie globale, attirant à elle avec plus ou moins
de rigueur toutes les autres hiérarchies (éducation, richesse, puissance, culture). Lévy
et al. (1997) ont montré pour la Suisse la pertinence de cette idée
[19].
Par ailleurs, nous disposons pour l’étude de l’influence de l’origine sociale sur
les compétences à 14 ans d’une mesure de l’origine sociale fondée sur la richesse
des ressources disponibles à la maison :éducation des parents, objets culturels
possédés, structure familiale, langue parlée à la maison.
Si nous appliquons notre séquence (impact, inégalités, responsabilités respectives du système éducatif et du contexte social) à l’inégalité des chances, il vient ceci.
Nous avons déjà évoqué l’impact des différences de carrières scolaires à propos
de la seconde approche. On peut d’ailleurs imaginer d’intégrer cet impact à l’appréhension de l’inégalité des chances, en calculant le coût actualisé, pour une catégorie sociale défavorisée, du handicap dû à l’inégalité des chances aux différents
paliers d’orientation du système
[20].
Nous nous contenterons donc ici d’une mesure de l’inégalité des chances scolaires, en nous souvenant seulement que l’effet de la carrière scolaire sur l’insertion professionnelle est plutôt plus important aux États-Unis qu’en France.
Selon qu’on s’interroge sur l’effet de l’origine sociale sur les compétences scolaires
à 14 ans, ou sur la carrière académique, les résultats sont différents. L’effet de
l’origine sociale sur les compétences à 14 ans est plus important aux Etats-Unis qu’en
France. En revanche, l’effet de l’origine sociale sur le plus haut niveau éducatif
atteint est sensiblement plus fort en France qu’aux États-Unis (25 % de variance
expliquée contre 15%) – d’où, bien sûr, le jugement de Jonsson et Eriksson évoqué plus haut, qui vaut d’autant plus que les effets sociaux de la carrière scolaire
sont forts dans ce dernier pays.
Il faut noter cependant que ces données portent sur les cohortes nées de 1954
à 1963. Or, on observe une baisse de l’influence de l’origine sociale en France
pour les cohortes les plus récentes (20 % pour les cohortes 1964-1973, Duru-Bellat
et Kieffer, 1999, p. 139; la baisse s’observe aussi entre les cohortes 1963-1967 et
68-72 chez Thélot et Vallet, 2000, p. 13).
En supposant que ce résultat n’est pas dû aux différences de définition de l’origine sociale dans les études de l’IEA et dans les études sociologiques, on peut en
conclure que le caractère compréhensif et ouvert du système éducatif américain serait
favorable à l’égalité des chances sociales devant la carrière scolaire
[21] tandis que le
système éducatif français serait plus favorable à l’égalité des chances sociales quant
à la transmission des compétences dans les disciplines fondamentales au sein du
tronc commun de ce système, mais annulerait ce bénéfice par le jeu de l’orientation en fin de troisième.
S’agissant des responsabilités du système éducatif dans les inégalités de transmission des compétences, il ne semble pas que l’on puisse incriminer la ségrégation sociale, comme nous avions incriminé plus haut la ségrégation scolaire :le
niveau de ségrégation sociale est voisin dans les collèges français et les middle
schools américaines, du moins d’après la part de variance du niveau de lecture à
13 ans expliquée par le collège fréquenté (cf. annexe). On peut penser que l’existence d’un programme national et d’examens nationaux en France est favorable à
l’égalité des chances en la matière, comme on a pu montrer (Wôssmann, 2000)
qu’elle était favorable à l’efficacité.
La première conclusion est que, comme on pouvait s’y attendre, nombre de
données nous ont manqué dans notre entreprise, y compris de pouvoir élargir
cette comparaison à d’autres pays, puisque l’écart entre deux individus fait davantage sens si on connaît la distribution de l’ensemble de la population
[22]. En particulier, ont manqué :
- la définition du niveau minimal de compétences admissible ;
- des données sur les effets externes des compétences scolaires, y compris les effets
non marchands;
- une mesure permettant de comparer les compétences à la sortie du système éducatif ;
- des données permettant de comparer plus directement que par la ségrégation
les inégalités de qualité de l’enseignement;
- des données sur la contribution des plus qualifiés à la situation des plus défavorisés.
Au delà, nous avons rencontré des problèmes de nature conceptuelle :la définition
optimale de la catégorie sociale, la pondération des différents impacts de l’éducation, l’intrication des facteurs externes et internes dans la qualité de l’environnement scolaire, la nécessité de combiner les approches par la structure et par la
qualité des systèmes éducatifs.
Si, cependant, nous risquons une comparaison entre l’équité des deux systèmes,
nous obtenons ceci.
S’agissant de la transmission des connaissances dans les disciplines fondamentales et pendant la scolarité obligatoire, soit du point de vue des chercheurs en
éducation, la balance penche assez clairement en faveur du système français :les
élèves les plus faibles y sont meilleurs, les disparités individuelles sont un peu
moins importantes, l’influence de l’origine sociale plus faible
[23].
S’agissant de la carrière scolaire, soit du point de vue des sociologues, la balance
penche en faveur des États-Unis. Or, nous ignorons les écarts de compétences
respectifs en fin de carrière scolaire :On peut imaginer que les plus faibles aux
États-Unis rattrapent au moins une partie de leur retard s’ils restent plus longtemps à l’école.
On peut interpréter ces résultats de façon relative, observer que la société américaine repose davantage sur l’idée d’égalité des chances, tandis que la française
attache sans doute plus d’importance à la fabrication de la citoyenneté par un
bagage académique commun.
On peut aussi les interpréter de façon plus nominative. Deux types de questions se posent alors.
D’une part :Lequel des deux régimes est-il le plus favorable à la mobilité sociale,
à la qualité de la vie démocratique, à ce que nous avons appelé l’équité externe ?
D’autre part :Quels emprunts sont possibles de façon à améliorer l’équité dans
les deux pays ? Si la France n’avait pas créé d’enseignement professionnel, et si
elle avait conçu un système compréhensif en conservant inchangé son enseignement général, exigeant et fortement académique, il n’est pas sûr que cela n’aurait
pas nui aux élèves les plus faibles. Il est possible que ce qu’on appelle l’inefficacité
du système secondaire américain, qui vient en fait pour beaucoup d’un intérêt
moindre pour la transmission des connaissances, soit le prix que ce système a
payé pour la compréhensivisation de l’enseignement. Mais sans doute est-ce là
adhérer trop vite à l’idée paresseuse que « certains jeunes ne sont pas faits pour les
connaissances abstraites ». Quoi qu’il en soit, il apparaît que la séparation entre enseignement général et professionnel a pris dans notre pays une forme coûteuse en terme
d’égalité des chances sociales de carrières scolaires, ce qui n’a pas été le cas en
Suède, par exemple. Ce coût est-il surmontable par la multiplication de passerelles entre l’enseignement professionnel et l’enseignement général, par la création de voies d’excellence dans l’enseignement technique ? Cette comparaison
incite au moins à penser que, si telle est la voie choisie, il convient de s’y engager
avec résolution.
Approche 1
Proportion d’élèves au-dessous du seuil minimum de compétences
ou de qualifications
Approche 1. — Proportion d’élèves au-dessous du seuil minimum de compétences
ou de qualifications
France États-Unis
Contexte
Proportion de ménages dont le revenu est inférieur
aux deux tiers du revenu médian des ménages en 1997 13 % 25 %
(Données sociales, 1999, Concialdi et al., Insee).
Proportion de ménages dont le revenu est inférieur
à la moitié du revenu médian des ménages en 1997 7 % 13 %
(Données sociales, 1999, Concialdi et al., Insee).
Inégalités des biens éducatifs
8e année, niveau
en mathématiques au cinquième centile(1994-95, IEA TIMSS) 415 356
Lecture, 14 ans, % d’élèves de niveau inférieur à un standard
international (moyenne internationale – 1 sigma) 5 % 16 %
(Source Grisay et al. 1996 IEA Reading literacy).
Approche 2. — Inégalités entre individus
États-UnisFrance
Contexte
Rapport d
es revenus disponibles ajustés sur la taille des ménagesdes 10 % les plus riches et les plus pauvres. 3,5 5,9
Système éducatif
Ségrégation
e
Ségrégation scolaire:mathématiques, 8 année, partde la variance entre élèves situées entre classes/établissement 25 % 30 %
(1994-1995, IEA TIMSS) (Regards sur l’éducation [RsE], 1998).
Ségrégation scolaire:part de variance entre établissements
au test de lecture à 14 ans 31 % 47 %
(source:Grisay et al. 1996, IEA Reading literacy).
Ségrégation scolaire:part de variance entre établissements
au test de lecture à 9 ans 11 % 22 %
(source:Grisay et al. 1996, IEA Reading literacy).
Inégalités de qualité de l’environnement scolaire
Part de la variance des performances en mathématiques à 14 ans
expliquées par des variables relatives à l’établissement 3 % 9 %
scolaire actuellement fréquenté (IEA, TIMSS, 1995) (RsE, 1998).
Inégalités des biens éducatifs
Connaissances
Mathématiques, 8e année, écart entre le 95e et le 5e centile 251 297
(1994-1995, IEA TIMSS)
24
États-UnisFrance
e
Mathématiques 8 année, coefficient de variation(1994-1995,14 ans IEA TIMSS) (d’après RsE, 1998) 0,4 0,18
Lecture au niveau fréquenté surtout par les 9 ans (1990-1991,
Reading Literacy) Coefficient de variation.(D’après Elley ed., The IEA study of reading literacy, 25 % 30 %
Pergamon press, 1994).
Lecture à 14 ans, coefficient de variation (RL, 12990-91). 0,12 0,16
Composition écrite (14 ans environ, début des années 80).
Ecart type (Purves, A. C, 1992, The IEA study Written – 0,86
Composition 2, Pergamon press, p. 136).
Sciences, élèves de 13 ans. Ecart entre la moyenne des 10 %
les plus forts et des 10 % les plus faibles (en % d’items réussis, 44 42
1991, IAEP, source MEN-DEP, DEF 17).
Impact:conséquences individuelles des inégalités éducatives
Conséquences économiques
Ecart entre les salaires des 30-44 ans (H + F, 1996) selon qu’ils ont
terminé leurs études au tertiaire universitaire ou avant le second 251 297
cycle du secondaire, en % du salaire de ceux qui ont terminé le
secondaire (d’après RsE, 1998, p. 382).
Taux de re
ndement privé des études de niveau universitaire(1995, hommes) (RsE, 1998, p. 385) 20 % 11 %
Taux de chômage des 25-29 ans (1-1 + 17,1996),
r
apport du taux de ceux qui sont sortis de l’école au second cycledu secondaire et de ceux qui sont sortis en tertiaire universitaire 2,1 2,3
(d’après Regards sur l’éducation, 1998).
Conséquences sociales
Différence entre les qualifications les plus hauteset les plus basses, en termes de prestige standardisé des profes- 1,6 1,4
sions occupées (Shavit et Müller, 1998, p 21).
Inégalités dans le niveau de lecture des hommes de 36 à 45 ans
en 1994-1996 selon que leurs parents ont terminé leurs études
sans diplôme du secondaire ou avec un diplôme de l’enseignement – 93
supérieur (Noel et de Broucker, 2001, à partir de données IALS,
observation:1994 à 1996 24 )
Approche 2
Inégalités entre catégories sociales 25
Approche 2. — Inégalités entre catégories sociales
États-UnisFrance
Système éducatif
Système éducatif
Ségrégation sociale:part de varianceentre collèges du niveau social des élèves 28 % 26 %
(source:Grisay et al. 1995, IEA Reading Literacy, 13 ans)
Inégalités de biens éducatifs
Connaissances
Influence de l’origine sociale (définie par éducation, objets possédés, structure familiale, langue parlée à la maison) sur le score en 28 44
sciences à 14 ans (TIMSS, 1994, coefficient de l’équation de
régression) (Vandenberghe, Dupriez et Zachary, 2001).
Influence de l’origine sociale (définie par éducation, objets possédés, structure familiale, langue parlée à la maison) sur le score enmathématiques à 14 ans (TIMSS, 1994, coefficient de l’équation 33 40
de régression) (Vandenberghe, Dupriez et Zachary 2001).
Carrières académiques
Pourcentage de la variance du plus haut niveau éducatif
atteint expliqué par l’origine sociale, 28 % 22 %
effet moyen sur les cohortes 1920-1970
(Shavit et Blossfeld, 1993; Duru-Bellat et Kieffer, 1999, p. 268).
Pourcentage de la variance du plus haut niveau éducatif atteint
au sein de cohortes récentes (Duru-Bellat et Kieffer, 1999,25 % 15 %
p. 225 et 268, comparabilité non parfaite).
Ecarts moyens de durée de l’éducation reçue par les hommes
de 36 à 45 ans selon que leurs parents ont terminé leurs études
avec un diplôme post-secondaire ou sans diplôme du secondaire 3,3
(Noel et de Broucker, 2001, à paraître, résultats d’un modèle de
régression multiple, Source IALS, observation:1994 à 1996).
Ecarts moyens de durée de l’éducation reçue par les femmes
de 36 à 45 ans selon que leurs parents ont terminé leurs études
avec un diplôme post-secondaire ou sans diplôme du secondaire 3,3
(Noel et de Broucker, 2001 à paraitre, résultats d’un modèle de
régression multiple; source IALS, observation:1994 à 1996) 25.
al. 1995, IEA Reading Literacy, 13 ans)
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[1]
Ce texte est la version développée d’une communication au séminaire du réseau RAPPE sur l’équité
des systèmes éducatifs (Dijon :25-26.06.01). Il tient compte de remarques émises au cours du sémi-naire, dont je remercie les auteurs.
[2]
La mesure des inégalités doit épouser la pluralité des principes de justice; Les inégalités perdurent, mais sont d’ampleur variable, les approches longitudinales comme transversales en témoignent,
il est possible de repérer les inégalités les plus importantes et nous avons quelques lumières sur les liens
entre inégalités; la confrontation des effets d’une politique sur l’équité et sur d’autres dimensions suppose que l’on puisse mesurer les premiers; il n’est pas impossible de tenir compte des effets externes
de l’éducation dans la mesure des inégalités internes.
[3]
Il ressort d’un sondage CSA de juillet 2000 auprès de 303 professeurs et 400 parents que 44 %
des parents, et seulement 31 % des parents employés, contre 65 % des parents cadres trouvent que « collèges et lycées traitent les élèves à égalité », que 84 % des parents cadres, contre seulement 66 % des
parents employés et ouvriers trouvent l’enseignement des collèges et lycées de très bonne ou assez
bonne qualité (
Challenges, oct. 2000). Notons aussi que 70 % des Suisses pensent que l’école a une grande
responsabilité dans la genèse des inégalités éducative et que les trois premiers facteurs de la réussite
scolaire sont pour eux, devant l’intelligence ou l’effort des enfants, l’attention des parents d’abord mais
tout de suite après la qualité des enseignants et leur attention aux élèves (Hutmacher
et al., 2001).
[4]
Barry (1989, cité par Demuijnk, 1998) distingue deux lignes de pensée parmi ce dernier courant
de la philosophie politique. Des problèmes de justice, dit-il, se posent lorsqu’il y a conflits d’intérêt,
et lorsque ces conflits sont solvables autrement que par la violence ou la domination, ce qui suppose
une point trop grande dissymétrie de pouvoir entre les parties. Ces conflits peuvent se régler soit à partir d’une définition de la « justice comme avantage mutuel », soit à partir d’une définition de la justice
comme « impartialité ». Dans le premier cas, les individus reconnaissent qu’ils doivent accepter que leur
intérêt immédiat soit borné par des règles qui sont à l’avantage de tous, mais c’est bien cet intérêt
qu’ils poursuivent et la solution juste reflète, sous ces contraintes, les rapports de force. Dans le second
cas, si l’on veut se comporter de façon juste, ce n’est pas seulement que l’on poursuit son intérêt d’une
façon rationnelle, mais qu’on veut que les règles sociales prennent en compte de façon égale les intérêts des personnes concernées. Les individus acceptent donc le dispositif du « voile d’ignorance »
(Harsanyi, Rawls, Gauthier) qui fait que l’on se détermine sur les règles sociales sans connaître la position qu’on aura dans la société, ce qui peut conduire à adopter des règles contraires à ce qui s’avérera
être son propre intérêt. On voit que, dans les deux cas, sont nécessaires un certain nombre de compétences et de dispositions qui consistent en la volonté de se comporter selon les règles de la justice
parce qu’on reconnaît leur vertu, et une conception rationnelle de son propre intérêt.
[5]
Pour lui, d’ailleurs, cette production ne dépend pas seulement des compétences transmises mais aussi
des modalités de cette transmission (« l’expérience de l’apprentissage est elle-même démocratique »,
p. 290).
[6]
Une autre approche Rawlsienne de cette question est la suivante :si le niveau de compétences atteint
relativement à celui des autres est une des bases du respect de soi, un des biens sociaux premiers,
alors les règles rawlsiennes s’appliquent, en particulier celle qui veut que les inégalités d’éducation
justes sont celles qui sont nécessaires à maximiser le respect de soi (donc l’éducation) de ceux qui en
sont le moins pourvus. Autrement dit, on peut plaider que l’on n’a le droit d’accroître le niveau des
meilleurs que si le niveau des plus faibles s’accroît dans des proportions plus importantes encore, en
sorte que l’écart se réduise. Ce raisonnement suppose que le respect de soi est une notion relative :c’est
par comparaison avec les autres que nous nous trouvons respectables.
[7]
« Quand les hommes sont confiants dans le plaisir qu’ils peuvent tirer de l’exercice de leurs propres
capacités, ils sont disposés à apprécier la perfection des autres, en particulier quand la pluralité de
leurs excellences trouvent place dans une forme de vie dont tous acceptent les buts » (1987).
[8]
Une appréhension exhaustive exigerait que l’on prenne aussi en compte l’égalité des chances entre
d’autres groupes que les catégories sociales (de genre, de nationalité). On a limité l’exercice aux catégories sociales.
[9]
En cela, des recherches sur la proportion des enfants de riches qui échouent dans leurs études
seraient tout aussi intéressantes que celles sur la proportion d’enfants de pauvres qui les réussissent.
[10]
Encore qu’ils disent ne pas observer d’inégalités d’aversion au risque en Suède.
[11]
Cette idée est en tout cas commune à Régis Debray (
Le Monde, 3.03.98), à Marc Fumaroli (
Le
Monde, 17.12.98) et à la plupart des étudiants en licence de sciences de l’éducation de Dijon en début
d’année.
[12]
L’idée est que peuvent être exclus les élèves qui seraient humiliés par la passation du test ou les
élèves étrangers récemment arrivés qui ne parlent pas encore la langue du pays. Dans PISA, pour les
pays où les élèves « handicapés » sont mêlés aux autres (Italie, pays scandinaves), la décision d’exclure est prise au cas par cas par accord entre le chef d’établissement et une personne extérieure, responsable du test dans l’école. Les pays où ces élèves sont regroupés dans des structures spéciales peuvent leur faire passer un test simplifié, leur score étant ensuite rendu comparable aux autres en utilisant
des modèles de réponse à l’item (Grisay, communication personnelle).
[13]
« Enrolment at the elementary and secondary level is mandatory » (NCES, Conditions of education, 2001, p. 4).
[14]
L’inégalité du montant des ressources des écoles entre zones favorisées et défavorisées, plus importante aux États-Unis qu’en France malgré les peréquations au sein des États et les subventions fédérales,
semblerait ici un indicateur naturel, mais on sait que, dans le domaine de l’éducation, l’existence d’un
lien entre ressources et efficacité est très difficile à établir (par exemple, Hanushek, 1996).
[15]
Il va de soi qu’il conviendrait de préciser ce diagnostic en calculant les intervalles de confiance, et
en multipliant les observations.
[16]
Nous distinguons ségrégation scolaire (les plus forts/faibles sont-ils dans les mêmes classes/établissements ?) et ségrégation sociale (les plus favorisés/défavorisés sont-ils dans les mêmes classes/établissements ?).
[17]
La question à laquelle répond cet effet propre est :« Si l’on donne une allocation aux plus pauvres,
les résultats scolaires de leurs enfants s’en trouveront-ils améliorés ? ». Maurin répond positivement.
Notons cependant qu’il ne s’interroge pas sur la possibilité que les pauvres fassent de plus mauvaises
scolarités pour des raisons de moins bonne qualité d’enseignement.
[18]
Slavin ne trouve pas de différences entre classes hétérogènes et classes homogènes selon les études
expérimentales, mais il observe qu’il en existe d’après les comparaisons corrélationnelles entre élèves
situés dans des classes homogènes fortes et faibles. Il interprète cette différence par le fait que ce qui
nuirait aux élèves faibles dans les classes homogènes serait moins l’homogénéité par elle-même que les
différences de contenu présentées par les enseignants, les différences de motivation des élèves. Pour
le sujet qui nous occupe, ce sont les résultats des études corrélationnelles qui importent.
[19]
Certains auteurs cependant préfèrent à l’origine sociale une notion un peu différente, celle de
« capital culturel et social des élèves » et non celui de leurs parents. Il s’agit ici de mesurer l’ensemble
des ressources dont sont munis les élèves hors leur fréquentation de l’école. Dans cette perspective, par
exemple, le nombre de liens sociaux que les élèves sont capables d’activer, devient une variable importante (Wilms, 1998).
[20]
Ce calcul devrait intégrer les différences d’impact selon l’origine sociale. Eriksson et Jonsson
(2000) n’observent pas d’impact de ce genre en Suède. Goux et Maurin en trouvent un en France, le
rendement des diplômes étant plus faible pour les défavorisés. Aux États-Unis, la catégorie sociale
stricto sensu n’aurait pas d’influence sur les effets externes de l’éducation, mais la catégorie ethnique,
elle, jouerait, à l’avantage des blancs (
cf. Goux et Maurin, 1999 ; Lémelin et Houlle, 2001). À ce compte,
cependant, il faudrait s’entendre sur le fait de savoir comment tenir compte de ces effets différentiels :il paraît difficile de disculper tel système éducatif de l’inégalité sociale des chances, au motif que
celle ci se redoublerait dans son pays d’une inégalité sociale dans le rendement des diplômes; en fait,
il paraîtrait opportun de raisonner à l’inverse et d’exiger davantage d’égalité scolaire des chances dans
les pays où l’inégalité sociale à diplôme égal est plus grande.
[21]
En ajoutant que, comme l’impact externe de la carrière scolaire est plutôt plus fort aux États-Unis
qu’en France, on ne peut expliquer la moindre influence de l’origine sociale aux États-Unis par l’hypothèse d’un « crédentialisme » moins fort dans ce pays, comme Duru-Bellat (2001) peut le faire pour
expliquer qu’en Angleterre aussi l’influence de l’origine sociale sur le plus haut diplôme atteint est
plus faible qu’en France.
[22]
Un consortium de chercheurs des universités de Rome, Madrid, Dijon, Ca