2002
Carrefours de l’éducation
L’enseignement privé en France au XXe siècle
Bruno Poucet
CURSEP université de Picardie Jules-Verne
Dresser une syn-thèse historique,
sociologique et
politique, aussi
exhaustive que
possible, de la
littérature consacrée à l’enseignement privé en France au cours du
XXe siècle, tel est le projet ici mené.
Toutefois, celui-ci souffre d’un paradoxe: il n’existe pas de synthèse
récente concernant cet enseignement, au moins pour les vingt dernières années. Force nous est donc
d’examiner la question angle d’approche après angle d’approche: le
point de vue sociologique abordé
en premier lieu nous permet de
comprendre que le véritable débat
est désormais celui de la réussite à
l’école; néanmoins, il est nécessaire,
en second lieu, de procéder à une
mise en perspective historique dont
les modalités seront différentes
selon que l’on envisage l’enseignement privé dans un contexte d’ensemble ou comme un en soi. Or, on
se limite souvent aux structures et
l’on oublie les enseignants et leurs
organisations professionnelles, les
pratiques pédagogiques en usage.
Sont-elles réellement originales par
rapport à celles mises en Å“uvre
dans l’enseignement public? Il nous
semble, enfin, que pour pallier un
déficit de connaissances, il est
nécessaire, à titre de recoupement
des sources et des informations, de
faire appel aux archives orales, suscitées ou spontanées. Cela nous
invite à réfléchir sur les méthodes
en usage pour procéder à une étude
scientifique d’un enseignement qui
souvent a été au centre des débats
politiques dans le siècle dernier. En
définitive, la question est-elle réellement d’ordre politique ou culturelle?
It is our plan to draw a historical,
sociological and political synthesis that
is as exhaustive as possible of the
literature on private education in
France in the twentieth century. However,
there is a paradox here: there is no recent
synthesis on this education, at least not for the
last twenty years. It is therefore for us to
study the question from different successive
angles: the sociological point of view which
is dealt with first enables us to understand
that the real debate is now that of success at
school. Nevertheless, it is necessary to study
it from a historical perspective the details of
which will be different depending on whether
we envisage private education in a collective
context or as an end in itself. However, studies
are often limited to structures, forgetting the
teachers, their professional organisations and
their pedagogical practices. Are the latter really
original compared with those of the state
system? Finally, it seems to us that to
compensate for a lack of knowledge, it is
necessary to make use of oral archives, both
spontaneous and directed, so as to cross-check
sources and information. This leads us to
consider current methods used in order to
proceed with a study which has the ambition
of being scientific, of a area of education that
has often been at the centre of political debates
in the last century. In the final analysis, is the
question really political or cultural?
In dem vorliegenden Artikel soll eine möglichst
umfassende historische, soziologische und
politische Synthese der vorhandenen
Forschungsliteratur zu dem Thema Privatschulen
in Frankreich im 20. Jahrhundert vorgelegt werden.
Dabei stößt man allerdings auf die Schwierigkeit,
dass zu diesem Thema - zumindest was die letzten
zwanzig Jahre betrifft - keine neuere Zusammenschau
vorliegt. Deswegen wird das Problem nacheinander
unter den jeweiligen Blickpunkten aufgerollt: Von
dem zuerst eingenommenen, soziologischen
Standpunkt aus zeigt es sich, dass sich die eigentliche
Debatte gegenwärtig um die Frage des Schulerfolgs
dreht. Dabei muss allerdings eine historische
Einordnung vorgenommen werden. Deren
Modalitäten sind jeweils unterschiedlich, je nach dem
ob die Privatschulen in ihrem Gesamtkontext oder
für sich genommen betrachtet werden. Oftmals
begnügt man sich dabei mit einer Strukturanalyse
und vernachlässigt die Lehrkräfte, deren
Berufsverbände und die herrschende pädagogische
Praxis. Dabei stellt sich die Frage, ob diese Praxis
tatsächlich einen eigenständigen Ansatz gegenüber
den staatlichen Schulen darstellt. Angesichts
mangelnder Datensätze erscheint es uns notwendig,
zum Quellen- und Informationsvergleich auf spontane
und befragte mündliche Archive zurückzugreifen.
Das wiederum führt uns zu der Frage nach den
bestehenden Erhebungsmethoden einer
wissenschaftlichen Studie eines Schultyps, der im
letzten Jahrhundert oft im Zentrum der politischen
Debatte gestanden hatte. Ist die Frage letztlich
politischer oder kultureller Natur?
Il y a vingt ans, un numéro de la revue Histoire de l’éducation (1979, n° 2-
3) soulignait que les travaux consacrés à l’école primaire ne prenaient
guère en compte la diversité institutionnelle des écoles selon qu’elles
dépendent de l’État (ou des communes), de l’Église ou du patronat. Or,
si l’on généralise l’interrogation à l’ensemble de l’enseignement privé en
France, il n’existe pas aujourd’hui de véritable synthèse qui, à la manière
de l’ouvrage certes contestable de Louis Grimaud, Histoire de la liberté
d’enseignement en France, permettrait de dresser un portrait exhaustif de
l’enseignement privé au XXe siècle : aspects politiques, sociologiques, idéologiques
et pédagogiques.
Les polémiques et les débats publics en la matière ont peut-être rendu difficile
une telle perspective, chacun pouvant craindre d’apparaître comme le défenseur
de l’un ou l’autre camp. On ne dispose donc que de synthèses partielles. Pour l’essentiel,
elles sont consacrées à l’enseignement catholique : son importance, il est
vrai, est considérable, mais ne doit pas occulter l’existence d’autres enseignements
confessionnels, principalement juifs (Cohen, 1991), sans parler de l’enseignement
patronal dépendant soit des chambres de métiers ou de commerce, ou encore de
personnes privées ou de groupes financiers. En ce domaine, c’est presque le désert,
faute d’études (Montant, 2000).
Il est vrai que l’on est en droit de s’interroger sur la pertinence même d’une telle
synthèse : depuis 1959, l’enseignement privé n’est-il pas, pour l’essentiel, intégré à
l’enseignement public ou au moins tellement proche que, progressivement, il ne s’en
distingue guère plus. L’enseignement privé dit « hors contrat » (n’ayant passé aucune
convention avec l’État) est désormais réduit à la marginalité. Objet de polémique
et enjeu électoral souvent vif par le passé (Lequiller, 1992) l’enseignement privé en
2002 est absent du débat politique et social : il est significatif que, dans un récent
ouvrage de Claude Lelièvre (2002) consacré aux questions vives du temps, il ne fasse
l’objet d’aucun chapitre spécifique et que la question ne soit abordée que de façon
incidente. Il en va de même dans le manifeste pour un débat public sur l’école
(George et al., 2002). Depuis les dates symétriques de 1984 et 1994, la question scolaire serait ainsi l’objet d’une manière d’accord du corps social, chacun se
« débrouillant » avec ses convictions pour faire réussir ses enfants à l’école.
La présente note de synthèse s’efforcera, depuis 1985, de faire état des principaux éléments de la littérature historique, sociologique et politique en matière
d’enseignement privé, en laissant de côté la question stricte de la laïcité qui a été
l’objet d’autres synthèses (par exemple, Ognier, 1995), ainsi que les questions
strictement juridiques (Monchambert, 1993, Prinborgne, 2001). Notre propos
laissera de côté, enfin, la question de l’enseignement privé en Europe et les perspectives comparatistes qu’elle pourrait offrir (Hérin, 1998) pour se concentrer sur
le seul territoire national.
De la question scolaire à la question de la réussite à
l’école
La thèse défendue par Antoine Prost (1981) précédant celle de Robert Baillon
(1982) n’a pas perdu toute fécondité, lui qui explique qu’avec la loi Debré, l’enseignement privé a changé de fonction. Il cesse ainsi d’être un enseignement de
simple défense d’une idéologie particulière pour devenir un enseignement complémentaire de l’enseignement public ayant une fonction de recours, en cas d’échec.
La fécondité d’une telle hypothèse n’est plus à démontrer dans le domaine socio-logique. Ainsi, Gabriel Langouët a pu montrer, à plusieurs reprises, et en affinant
ses analyses, que l’enseignement privé était bien plus fréquenté qu’on ne le croyait :
la technique du « zapping » pour reprendre son expression fait que non seulement un élève sur trois (1991 et 1994) a fréquenté à un moment de sa scolarité un
établissement public ou privé et, mieux, qu’une famille sur deux avait fait de même
(1997). Néanmoins, les études de sociologie des membres de l’école de Gabriel
Langouët ont pu montrer également que des différences subsistaient, certes ténues,
mais qu’il ne fallait pas pour autant passer sous silence, sous peine de ne rien
comprendre au maintien d’un réseau privé d’établissements (Jaboin, 2001, Caquelin,
2001). On serait ainsi passé insensiblement de la question scolaire à la question
de la meilleure scolarisation possible, de la question d’un débat idéologique à une
conception liée à la volonté de voir réussir les enfants, à un moment où, justement la question de la démocratisation de l’enseignement n’est pas sans poser
question (Prost, 1986, Langouët, 1994). L’on s’interroge ainsi sur le choix possible, et par qui, d’une école qui déroge aux obligations de la carte scolaire (Héran,
1996), voire qui entre dans un rapport d’évitement (Van Zanten, 1997 et 2000)
ou de concurrence « commerciale » (Boussinecq, 2000). On peut ainsi dessiner
une carte de l’enseignement privé en France, mettant en avant son rôle dans les
régions (Rouault 1990), un peu dans la lignée des travaux de Peneff (1987) qui montrait le grand intérêt qu’il y avait à étudier le fonctionnement de l’école – primaire
en l’occurrence ici – au plus près du contexte local, remettant ainsi en cause les
conclusions admises sur l’achèvement de la scolarisation avant Ferry. En ce sens,
il souligne combien il est nécessaire de procéder à des études historiques qui prennent en compte la réalité locale, si l’on veut éviter une idéologisation du rapport
à l’histoire de l’éducation et quitter le terrain du discours pour aborder celui de la
compréhension.
Approche historique d’ensemble
C’est la raison pour laquelle l’enquête historique est loin d’être dénuée d’intérêt
et reste encore à faire comme le soulignait Claude Lelièvre dans une postface à
l’un des livres de Langouët (1991): la mise en perspective, sera ici limitée au
XXe siècle. Bien entendu, cela suppose, en dernière analyse, si l’on ne veut pas procéder à une histoire hagiographique, que les valeurs communes qui unissent école
privées et publiques soient plus nombreuses que ce qui les sépare : est-ce le cas ?
Il faudrait, pour cela, par exemple que l’épiscopat français ait accepté sans arrièrepensées la laïcité et la sécularisation de la société. La thèse défendue par Marc
Andrault (2000 et 2002) semble aller à l’encontre de cette perspective : adaptation du discours, certes, renoncement à l’essentiel, non. Il faudrait aussi, que de
leur côté, les partisans de la laïcité aient renoncé, un peu à la manière des membres
de la Ligue de l’enseignement, à certains anathèmes concernant la religion.
Admettons ces conditions remplies afin de penser historiquement, hors de tout propos de défense (Talonneau, 1986) ou d’illustration, l’enseignement privé en France.
Force est de constater que la question du privé est, la plupart du temps, intégrée
aux fresques historiques générales, sans que l’on dépasse souvent le niveau d’une
histoire politique (Rémond, Rioux, 1980 ou Berstein, 1989 ou encore Favier,
1992). Elle est rarement intégrée à une approche culturelle, sauf sous l’angle
« patrimoniale » (Bidon, 1999). Elle est parfois intégrée à une histoire religieuse,
sans que réellement apparaisse une différence essentielle par rapport à l’approche
précédente : cette fois, il s’agit de politique ecclésiastique (Rémond, 1992). Qu’en
est-il si on limite le propos à l’histoire de l’éducation ?
Quelques ouvrages offrent de larges perspectives synthétiques en intégrant la
question du privé à une présentation générale de l’école en France. C’est le cas
par exemple de Claude Lelièvre (1990). Ce choix s’inscrit, à l’époque de la publication, dans une très nette volonté, d’une part de dédramatiser la question scolaire
et d’autre part de souligner l’effacement progressif des frontières entre ce qui
étaient deux réalités éducatives totalement distinctes. Il tire, en quelque sorte, les
conséquences de la thèse soutenue par Antoine Prost – on passe de la confrontation à la cohabitation, ce qui ne signifie pas, pour autant, l’effacement des différences.
Désormais, c’est à un véritable rapprochement auquel on assiste, rapprochement
qui résulte d’une double causalité, l’une propre à l’enseignement privé – et l’on
retrouve ici la loi Debré – l’autre propre à l’enseignement public : la fin de l’école
Ferry dans les années 1960, le début de mise en place du collège unique en 1975,
ont considérablement modifié les données du problème : le contexte européen à
venir ne se prêtant guère à un maintien des frontières étanches, les « deux écoles »
contribuant au maintien de l’unité nationale (Lelièvre, 1996). Par ailleurs, cet historien revalorise le rôle des acteurs, montrant ainsi que les présidents de la
République ont joué, tous, un rôle important dans la question scolaire, dans la
mesure où ils sont intervenus à des moments décisifs (Lelièvre, 1995).
Rares sont les ouvrages qui prétendent publier une synthèse consacrée uniquement à l’enseignement privé – Jacques Georgel et Anne-Marie Thorel tracent une
fresque rapide de l’enseignement privé en France et un portrait de sa situation
présente (1995). Toutefois, la perspective est subordonnée au point de vue juridique qui met en exergue la lente affirmation dans les textes de la liberté d’enseignement. On relèvera, d’ailleurs, que l’actualité n’est pas pour rien puisqu’une
bonne partie des pages historiques est consacrée à la révision avortée de la loi
Falloux. Roger Labrusse (1997) et Sabine Monchambert (1993), chacun en son
genre font Å“uvre plutôt de militants que d’historiens. Il s’agit d’une défense et
illustration, voire d’une justification qui s’apparente à un plaidoyer pro domo. Dans
le même ordre d’idée, Guy Cocq (1995) milite pour la disparition de l’école privée ou au moins un désengagement de l’Église par rapport à celle-ci : le temps de
la chrétienté est définitivement passé, les rapports internes à la société française suffisamment apaisés pour que l’on puisse faire l’économie d’une division culturelle
inutile. Cet aspect des choses est également développé par Jean Houssaye (1992).
Sur le point particulier de la sécularisation, il estime, en effet, que l’existence même
de l’école catholique met en cause celle-ci : autonomie des établissements, caractère propre sont contraires à une théologie réellement séculière et à une Église
qui la ferait sienne. Une telle perspective ne peut qu’admettre la fin des écoles privées : l’affirmation de valeurs plurielles se faisant au sein même des institutions
de la société civile.
Toutefois, le point commun de ces dernières analyses est peut-être d’ignorer
l’histoire et le temps nécessaire à la réconciliation des esprits et aux dépassements
des oppositions, si le lecteur veut bien reprendre à son compte le schéma hégélien.
On la trouve plus précisément analysée et mise en perspective sur une durée plus
longue grâce à Déloye (1994): il faut aussi comprendre comment s’est construit
cet imaginaire collectif, il faut le dire assez spécifiquement français qui pose les rapports de l’Église et de la société en terme de guerre : c’est, en fait, qu’il est question
de construction de la nation et que les catholiques n’imaginent pas, au début du
siècle, un seul instant que celle-ci puisse être dissociée d’une approche religieuse.
Il vise, comme les laïcs, avec des armes identiques, à l’unification des esprits. À l’inverse l’analyse de Bédouelle et Costa (1998) tire les conclusions des derniers avatars des rapports entre L’Église et l’État et s’efforce de replacer les développements
des années 1980-1990 dans une perspective plus large, ancrée dans un large parcours historique, visant à montrer le caractère obsolète, eu égard aux évolutions
de la laïcité, de cette affaire : une réconciliation est envisageable et des rapports
apaisés souhaités.
On peut aller plus loin et détacher la question de l’enseignement privé de celle
de la laïcité, du moins telle est la perspective adoptée par le politiste Barbier (1995):
il souligne en effet que « la question n’est pas celle des rapports entre l’État et la
religion mais entre l’État et la société civile ». Or, depuis le début du siècle les rapports de l’État et de la société civile ont changé : la question du subventionnement
de l’enseignement privé n’est plus juridiquement un problème s’il peut rester, parfois, occasion d’affrontements idéologiques. En revanche Marcel Launay (1988)
limite son propos aux deux derniers siècles, mais analyse les choses d’un point
de vue un peu inhabituel, puisqu’il analyse les rapports de l’Église et de l’École :
il entend par là réinsérer la question de l’école dans l’ensemble plus vaste que
constituent les choix de l’Église par rapports à l’École, l’école privée n’étant plus
alors qu’un avatar d’une entreprise autrement plus importante celle de la conquête
des esprits, en partage ou en concurrence entre l’Église et l’État, commencée avec
Napoléon, poursuivie par Guizot, elle est faite de nombreux affrontements conduisant, en définitive, au compromis actuel. En revanche, l’ouvrage de Bruno Poucet
(1998) consacré de façon privilégiée au syndicalisme de l’enseignement privé,
examine de façon plus large les rapports de l’Église, de la République et de l’École,
soulignant que peu à peu des rapports apaisés se sont construits pour aboutir à la
revendication que l’enseignement privé et ses enseignants ne sont pas un corps
étranger dans la République mais participent de sa construction. Ainsi lorsqu’il
s’est agi de s’opposer en 1960 au putsch des généraux en Algérie, avec l’ensemble
de la CFTC, une bonne partie des professeurs a fait grève. On est désormais loin
de l’Action française.
Approche historique ponctuelle
Si l’on suit le fil de la chronologie qui égrène le vingtième siècle, l’on n’est guère
surpris de découvrir combien l’historiographie est, au fond, pauvre. Du début de
ce siècle, certes on peut rappeler l’ouvrage fondamental d’Émile Poulat (1988),
toutefois celui-ci est essentiellement consacré à la question de la laïcité, sortie de
son seul contexte scolaire, pour être étendue à l’ensemble de la société, ce qui évidemment est une approche particulièrement novatrice. Néanmoins, la question proprement scolaire reste connexe. Il n’y a guère que Gérard Cholvy et Nadine Chaline
qui ont dirigé les actes d’un colloque sur « l’enseignement catholique en France »
(1995). Cet ouvrage centre ses analyses sur la question scolaire : manuels, enseignement secondaire des jeunes filles, etc.. Néanmoins, à la différence des autres
livres, les auteurs soulignent que cet enseignement, au moment où s’efface une
bonne part de la mémoire religieuse de la nation, peut être l’un des lieux de sa
préservation, d’où la perspective de mettre en valeur ce qui différencie l’enseignement privé catholique de l’enseignement public. Ils s’inscrivent ainsi dans une
théorie de l’affirmation d’une école autonome et séparée. L’idée que l’on est passé
de l’école congréganiste (propre au XIXe siècle) à l’école catholique (séculière – cléricale ou laïque) semble être un élément de transformation important qu’a relevé
André Lanfrey et qu’il a par ailleurs développé dans une thèse (1990) et dans un
article où il en synthétise les principaux résultats (1991) spécifiquement consacré
au rapport des catholiques français et de l’école. Il s’efforce de souligner le rôle
important joué par les laïcs dans la renaissance et le développement d’une école
privée confessionnelle après les lois sur les associations et la loi de séparation, au
moment où la hiérarchie estimait, au fond, que régnait une plus grande liberté
dans l’enseignement public. On comprend ainsi que se soit engagée une « guerre »
des manuels et affirmé le soutien explicite à la neutralité, au moment où des gouvernements modérés luttaient contre l’implantation du socialisme (Lelièvre, 1990
ou encore Sardsela, 2001 ou Gaulupeau, 1995). Mona Ozouf (1992) étudie la
même période et y porte un autre regard puisqu’il s’agit d’analyser comment les
deux « camps » se sont constitués et affrontés pour s’engager en des polémiques que
seule la Première guerre a permis d’apaiser au moins de façon provisoire.
La période d’entre les deux guerres n’a guère fait l’objet d’étude spécifique.
Bonafoux (1999) a malgré tout analysé la Fédération nationale catholique dont le
rôle a été important dans la construction même d’un système de défense de l’enseignement privé, un peu comme si l’apaisement relatif que connaissent les relations entre l’enseignement privé s’effaçait derrière des débats pédagogiques, autour
de l’École unique (Garcia, 1994) et la réorganisation qui se cherche de l’ensemble
de l’appareil éducatif français : on le sait, après beaucoup d’hésitations et de tergiversations, les choses (Robert, 1993), n’aboutiront qu’en 1959 avec l’ordonnance sur la poursuite de la scolarité obligatoire et le début de réorganisation du
premier cycle des lycées (Institut Charles-de-Gaulle, 1992) et justement la loi
Debré : les deux termes du débat se rejoignent ainsi pour, peut-être, ne plus faire
qu’un. En revanche, la période de l’État français a donné lieu à une abondante
bibliographie qui aborde directement la question scolaire – en particulier le financement des écoles primaires. Les passions commençant à retomber, il est possible
d’examiner le rôle joué par Vichy et de mieux évaluer l’attitude de l’épiscopat en
la matière et les conséquences ultérieures sur les rapports de l’Église et de l’État à
propos de l’école, sans oublier ce qu’a été l’enseignement dans sa réalité concrète
et journalière (Cointet, 1998, Debray, 2001, Giolitto, 1991, Handourtzel, 1997,
Murraciole, 1998). Après la Seconde guerre et l’échec des commissions Philip et
Boncourt, on sait, grâce au témoignage de Robert Lecourt et de quelques autres,
qu’entre 1952 et 1957, une véritable tentative de réexamen des difficultés dans les
rapports entre l’Église et l’État a été mise en Å“uvre par des membres du MRP et
de la SFIO (Mayeur, 1997, Guéraiche, 1997), tentative pour laquelle une véritable réflexion serait à mener afin de la resituer dans la logique concordataire elle-même (Gaudemet, 2001) et de mieux comprendre ainsi les raisons de son échec
et d’une certaine manière de sa réussite, si l’on accepte l’idée que le terrain a été
ainsi préparé, au moins pour les négociateurs, pleinement actifs, pour une partie
d’entre eux, dans les échéances futures.
La loi Debré dont on a célébré les quarante ans il y a peu a fait l’objet d’une
étude approfondie tant du point de vue historique, sociologique, politique que
juridique (Poucet et al., 2001). Avec cette loi, l’éducation cesse d’être d’abord un
acte politique comme au temps de Jules Ferry, elle est désormais avant tout religieuse ou morale et se passe essentiellement au sein de la famille : l’école est désormais le domaine de l’instruction. Certes, cette distinction, encore opérante au
début des années 1960, a perdu beaucoup de sa signification aujourd’hui, mais la
loi Debré et l’organisation nouvelle de l’enseignement privé qu’elle entraînait ipso
facto (de l’éparpillement, on est passé à une centralisation), instaurait le principe
de la confrontation et du débat entre des cultures différentes dont on estime, à
présent, qu’elles n’ont plus prétention à gouverner les esprits, pour reprendre un
mot célèbre de Guizot. Le travail mené pour préparer ce colloque a été également
l’occasion de redécouvrir un personnage un peu oublié, André Boulloche (Poucet,
2000) dont la lecture du journal personnel rédigé au jour le jour dans la première
période de la négociation souligne avec force la différence entre son approche
héritière de la IVe République et celle de Michel Debré plus proche de Ferry qu’il
n’y paraît (Debré, 1988).
La période qui suit a été peu étudiée, l’accès aux archives, il est vrai étant encore
limité par les délais d’ouverture, (Visse, 1995), on retrouve des analyses sensiblement approfondies, même si parfois les auteurs ont été à un titre ou un auteur
acteurs de la période, pendant le « moment » Savary. Antoine Prost a souligné
dans un article repris depuis en volume (1992) qu’il n’était pas possible de comprendre réellement l’échec de l’unification envisagée un temps, si l’on n’avait pas
conscience que cet échec était aussi celui de la transformation du système éducatif : les nombreux rapports qui ont émaillé la période sont autant d’indice qu’il
n’était pas seulement question de l’enseignement privé et de sa place dans la nation.
L’échec politique du gouvernement de Mauroy est peut-être de n’avoir pas hiérarchisé les débats. C’est à une mise en perspective politique que s’emploient
d’ailleurs les actes du colloque dirigé par Serge Berstein où Dominique Bertinotti
(2001) s’efforce de retracer le processus de décision qui a conduit à l’échec que l’on
sait, ce qui permet de prolonger les premières analyses faites presque après les
événements (Mayeur, 1985) posant peut-être un peu hâtivement qu’il s’agissait
« de la dernière bataille de l’école » (Becker, 1990): 1994 viendra, en effet, démentir ce bel optimisme.
On le comprend aisément, les débats scolaires sont l’objet d’une attention très
vigilante de la part des médias. Deux ouvrages sont exemplaires de cela, chacun
dans son genre. Le premier de Leclerc (1985) journaliste au Quotidien de Paris, est
rédigé juste après le retrait du projet Savary : il s’agit d’un livre engagé qui défend
la liberté d’enseignement. Le second de Battut, Join-Lambert et Vandermeersch
(1995) est également engagé, dans l’autre camp si l’on veut – avec la particularité
d’unir un ancien dirigeant syndical de l’enseignement public, un ancien conseiller
technique au ministère et un ancien secrétaire général adjoint de l’enseignement
catholique. Toutefois, à la différence du premier, il présente le grand intérêt de livrer
une réflexion sur les médias, sur la liquidation, par exemple, après 1984, de
l’équipe des journalistes qui, au journal Le Monde suivait cette affaire. L’enseignement
privé était, à l’époque, bien au centre du débat politique et social : ce n’est plus le
cas, aujourd’hui.
Des enseignants aux congrégations…
Il peut paraître surprenant de distinguer dans la présentation générale les enseignants et leurs organisations de l’enseignement privé lui-même. Or, il nous paraît
nécessaire de procéder à une telle distinction si l’on ne veut pas oublier que les professeurs de tous les degrés d’enseignement, les éducateurs et surveillants, employés
et cadres administratifs de tous niveaux ne se confondent pas avec les dirigeants
de l’enseignement privé. Néanmoins, notre ignorance est encore assez large au
point que l’on ne dispose que de peu d’études sur la question (Robin, 1997,
Tapernoux 2001) permettant de savoir exactement ce que sont les enseignants
du privé, comment ils sont recrutés (Dominjon, 1994), ce qui les distinguent ou
non de leurs collègues de l’enseignement public (Jaboin, 2001). L’étude de leurs
organisations syndicales est particulièrement intéressante de ce point de vue, d’autant plus qu’ils sont souvent les « oubliés » de l’histoire, jusqu’à y compris par
ceux qui devraient en être les plus proches, au moins par leurs pratiques : les syndicats de l’enseignement public. On dispose à cet égard de deux types d’ouvrages :
ceux produits par des dirigeants de syndicats de l’enseignement public, ceux produits par des chercheurs.
Les premiers ignorent, la plupart du temps, purement et simplement les organisations syndicales du privé. Toutefois, ces ouvrages sont intéressants en ce qu’ils
permettent de comprendre au moins la position des dirigeants historiques des
principales organisations qui ont mené la « bataille scolaire » en son temps (Martin
et al., 1985). C’est le cas d’Henri Aigueperse et de Robert Chéramy (1990), dirigeants historiques du SNI et du SNES : la loi Debré est comprise comme représentant
une attaque frontale contre l’école publique, soulignant ainsi l’opposition irréductible du Comité national d’action laïque (CNAL) à sa mise en Å“uvre. Les conséquences de cette décision se feront sentir, en définitive, à l’encontre des enseignants du privé : si la loi Debré n’a pas été mise en cause, si même elle a été
infléchie dans un sens que n’avait pas prévu Michel Debré jusqu’en 1977 (loi
Pompidou en 1971, puis loi Guermeur en 1977 : la première pérennisant le contrat
simple, la seconde renforçant le caractère propre, tout en améliorant les conditions matérielles des enseignants), ce n’est pas sur ce point que le CNAL a pu agir
effectivement, mais à l’encontre des enseignants du privé dont le déroulement de
carrière, au moins dans les vingt premières années de mise en Å“uvre de la loi, a
été ralenti parce que les instituteurs, obéissant aux mots d’ordres du SNI, ne siégeaient pas dans les jurys de CAP, par exemple. La ligne d’analyse de Jean-Claude
Barbarant (1989), lui aussi, dirigeant historique du SNI-PEGC, met l’accent sur le
renforcement du dualisme provoqué par les différentes lois scolaires. Toutefois, il
souligne que des tentatives de conciliation ont été entreprises, à l’initiative de la
société civile, tentatives dont il faut bien constater l’échec : ainsi en 1968-1970, des
représentants du CNAL et du secrétariat général de l’enseignement catholiques
tentèrent, en définitive sans succès, de rapprocher les points de vue divergents
(Battut et al., 1995, Poucet, 2001). Clément Durand (1991) ancien responsable du
CNAL et premier secrétaire général de la FCPE de 1947 à 1962, revient sur l’idée
d’école tripartite et souligne que l’enseignement catholique a réussi à imposer
l’existence de deux « universités » concurrentes et parallèles (Vernus, 1987). De ce
fait, il n’est pas sûr que la signification de l’échec de 1984 ait été réellement saisie dans toute sa dimension, c’est en tout cas ce qui apparaît dans le témoignage
de M.Bouchareissas (1996). On dira qu’il s’agit de prises de position ou de témoignages. Certes, mais ceux-ci contribuent à construire une représentation de l’enseignement privé qui masque la diversité interne entre les différents acteurs ainsi
que la position des enseignants regroupés dans des organisations.
C’est du côté des travaux des chercheurs qu’il faut se retourner pour avoir une
réelle mise en perspective. Ces travaux sont récents, même si Madeleine Singer
(1987) signalait l’existence des organisations d’enseignants du privé, ce n’est réellement qu’avec Jacques Girault (1996) qu’apparaît l’existence d’un syndicalisme spécifique et laïque, s’apparentant à la CGT, même s’il reconnaît ne pouvoir qu’effleurer
le sujet. Le syndicalisme de l’enseignement privé est abordé avec un plus grand degré
d’universalité par André Robert (1995), Bertrand Geay (1997), l’un et l’autre mettant en valeur importance et originalité. À partir de là, des études plus spécifiques
ont pu être menées : soit en analysant la question de la formation professionnelle
où apparaît le syndicalisme propre à la CGT (Montant, 2000), soit en abordant l’ensemble de la question syndicale de l’enseignement privé pour la première fois
(Poucet, 2001). On découvre ainsi que l’une des raisons de la méconnaissance de
ce type de syndicalisme vient, entre autres du fait qu’il est symétriquement à l’inverse de celui de l’enseignement public : dans le premier cas, il est massivement –
pour les trois quarts – un syndicalisme rattaché à de grandes confédérations d’ouvriers et d’employés, dans le second cas, au contraire, il s’agit d’un syndicalisme
autonome. Il a été également procédé à une véritable histoire du syndicalisme
actuellement dominant dans le privé, celui de la CFDT, en le replaçant dans l’histoire des rapports de l’Église, de l’État et de la société et du syndicalisme (Poucet,
1998) et en tentant de répondre à la question de la spécificité d’un syndicalisme
confédéré enseignant, majoritaire dans l’enseignement privé, minoritaire dans l’enseignement public (1999).
Comme dans l’enseignement public, on pourrait, enfin, être légitimement tenté
de découvrir des associations de spécialistes, en philosophie, en histoire et géographie, en sciences, etc.. Certes, depuis longtemps des enseignants adhèrent à
de telles associations, mais de l’enseignement public : force, en effet, est de constater qu’il n’existe pas d’associations spécifiques disciplinaires dans l’enseignement
privé. Plusieurs éléments sont susceptibles de donner une explication. Comme a
pu le montrer un auteur à diverses reprises à propos de l’enseignement de la philosophie (Poucet, 1999,2000) l’enseignement privé catholique a échoué dans son
entreprise de constituer un système disciplinaire qui lui serait propre : faute de
pouvoir définir des programmes d’enseignement autonome et d’organiser le déroulement des cours à sa mesure, condamné à faire passer les examens « officiels », malgré des velléités d’organiser son propre système de certification (dans les années
1950 existait en effet dans certains diocèses un Certificat libre d’aptitude pédagogique [CLAP]), faute de disposer d’un système de recrutement qui lui serait
entièrement propre, l’enseignement privé ne dispose pas d’une approche disciplinaire propre. D’ailleurs, lorsque des remarques sont faites quant à l’existence d’une
« mathématique chrétienne » une telle affirmation entraîne des réactions immédiates (Poulat, 1997) de rejet.
Une autre raison explique cette absence : le caractère propre, reconnu par la loi,
transcende les distinctions disciplinaires : en dernière analyse, ce qui importe avant
tout c’est moins le contenu que la finalité. Or, celle-ci est subordonnée à la foi
(sauf dans les établissements privés laïcs où celui-ci est défini en l’espèce par une
approche pédagogique particulière, Meilhac, 1997). Dans une société sécularisée
comme la nôtre, il n’est donc pas facile de faire comprendre une telle position
jusque et y compris dans l’enseignement privé. Un colloque consacré à l’Église et
à l’Éducation a pu montrer que l’une des raisons du « désamour » vis-à-vis de la
pédagogie chrétienne prend sa source dans l’incapacité que l’Église a eue de comprendre à la fin du xixe et au début du siècle passé (Cornaz, 1995) le monde
moderne. Son refus de conciliation avec la société (cf. l’échec, au XIXe siècle, du prêtre
démocrate, doyen de la faculté théologique de la Sorbonne, Maret), la crise moderniste, l’absence d’utilité sociale de la religion (après 1905, elle est « affaire privée »), sa crispation sur une conception dépassée des rapports du religieux au
social (un catholicisme intégral, selon une expression empruntée à Émile Poulat)
explique le décalage progressif entre les finalités religieuses de l’éducation et les finalités de la société. Or, une équipe de chercheurs autour de Guy Avanzini (1995 et
2001) essaie de retrouver, aujourd’hui, un sens à cette éducation chrétienne millénaire. Divers travaux témoignent de cet effort. Il s’agit de retrouver les racines,
d’essayer de réduire la rupture dans la transmission de ce qui paraît désormais
comme un « patrimoine » éducatif. Entre la volonté de pédagogie missionnaire et
celle de « levain dans la pâte », n’est-ce pas, au fond, un nouveau « lieu de mémoire »
qui vient ainsi d’être édifié ? Certes, Mougniote (1997) avec Maritain, Audic (1998)
avec le père Faure, Weber (2001) avec Léon Babey ou Lenval (2001) sont bien
des pédagogues qui tous ont essayé de faire se rejoindre les intuitions de l’éducation chrétienne et l’Éducation nouvelle – il est d’ailleurs difficile de nier le rôle
joué en cette matière des uns et des autres au début de ce siècle – toutefois, s’agit-il davantage d’une stèle mémorielle élevée pour sauvegarder de l’oubli l’Å“uvre de
pédagogues ou d’un véritable renouveau ?
L’enseignement privé, on le sait, est un réseau d’établissements très diversifiés.
Or, peut-être est-ce à ce niveau d’analyse que l’on peut retrouver des éléments
d’information et une véritable spécificité. On justifierait ainsi l’intérêt de la micro
histoire en vogue chez nos collègues italiens (Ginzburg, 2001). Qu’en est-il réellement ?
Histoire d’établissement et pratiques pédagogiques
Il y a encore peu, de nombreuses histoires d’établissement privé paraissaient,
mais leur mode exclusif était l’hagiographie : il s’agissait de défendre et illustrer
tel ou tel établissement, en particulier dans le cadre de la guerre scolaire. Certes,
ce mode mineur continue à fleurir en particulier à l’occasion de la commémoration de telle ou telle fondation, à l’initiative d’anciens élèves, quand l’ouvrage lui-même n’est pas rédigé par un ancien, (Renou, 1994, Ducos, 1996, d’Ainval, 1991,
Dupin, 2000) ou tient de la propagande (Duret, 1999). Des efforts, malgré tout ont
été faits et quelques résultats notables.
Tenter de mettre à distance la mémoire, pour écrire l’histoire telle est la volonté
des auteurs d’un ouvrage sur une institution à la fois sociale et éducative, Les
Orphelins apprentis d’Auteuil (Gardet, 2000): l’histoire écrite sert ainsi de moyen d’interrogation sur la signification du combat de l’institution, pour le renouveler et
l’adapter aux exigences du temps : l’histoire cesse d’être mémoire pour devenir
moyen d’action éventuel. Et l’on fait alors appel à des chercheurs patentés et non
plus à des hommes de l’institution pour rédiger le livre. Toutefois il apparaît un
autre type d’ouvrages qui montre le parti que l’on peut tirer d’une véritable enquête
d’histoire locale. On peut ainsi (Munier, 1999) y retrouver le fonctionnement de
l’établissement sur une longue période, découvrir le type de pratiques éducatives
utilisées, mieux saisir de l’intérieur comment localement une communauté fortement marquée par la personnalité de Lacordaire a pu s’organiser face à la sécularisation et maintenir sa spécificité éducative. Brélivet (2001) insiste sur les caractéristiques qui ont permis à quelques grands établissements privés bretons de
contribuer à former une élite de laïcs dont le but était de rechristianiser la société :
des moyens pédagogiques particuliers ont été mis en Å“uvre – les cercles d’études
– afin de former des « apôtres »: une partie d’entre eux deviendront députés MRP.
C’est dans cette même perspective que s’inscrivent quelques ouvrages de l’enseignement privé laïque qui permettent de mieux comprendre la spécificité et l’originalité de pratiques pédagogiques que l’on retrouve difficilement dans l’enseignement public, au moins lorsque ces établissements furent créés. Ils sont, en
quelque sorte, joué le rôle d’éclaireur, anticipant la mise en Å“uvre de pratiques
pédagogiques. C’est le cas, par exemple de L’École Alsacienne (Hacquard, 1987): fondée en 1871 par des protestants libéraux exilés de Strasbourg, elle a servi de laboratoire laïque et républicain : laïque avant l’enseignement public, ouverte sur les
humanités modernes et reportant l’enseignement du latin en classe de sixième,
offrant une part importante aux activités sportives, elle est l’objet des soins attentifs de Jules Ferry. Mixte dès 1908, elle doit se défendre de la concurrence d’une
autre institution fondée en 1899, l’École des Roches dans l’Eure (Études sociales,
1998). Influencés par les écoles anglaises, dirigées par des catholiques conservateurs,
ouvertes à la campagne et non à la ville, ses directeurs successifs s’appuient, comme
l’École Alsacienne sur le triptyque éducation physique, intellectuelle et morale.
Elle s’inscrit dans le courant de l’Éducation nouvelle, ne se pose pas en concurrente de l’école publique, mais plutôt sur le registre de la complémentarité et se veut
exploratrice de voies nouvelles : rappelons que Gustave Monod, avant d’être, après
la guerre, le directeur de l’enseignement secondaire que l’on connaît et le créateur
des classes d’orientation, a d’abord été un moment professeur en cet établissement
et qu’il en fut, ensuite, l’inspecteur. Aujourd’hui sous contrat avec l’État, ces établissements ont connu des difficultés sérieuses pour survivre et n’ont dû leur maintien qu’à la signature d’un contrat d’association avec l’État. Or, un établissement offre
la particularité d’avoir servi, en quelque sorte, d’élément à la réflexion qui, en définitive, a conduit à la mise en Å“uvre des rapports actuels de la plupart des établissements privés et de l’État, c’est le collège Stanislas à Paris (Sauvé, 1994): fondé en
1804, il est à la fois établissement public pour ce qui est de l’enseignement et établissement privé pour ce qui est des pratiques éducatives. On le voit, intégrer à
notre réflexion la question des établissements est une nécessité puisque l’État, dans
le cadre même de la loi Debré, ne reconnaît que des établissements et en aucun
cas unenseignement privé. C’est affirmer aussi l’existence d’une certaine diversité.
En même temps, le chantier reste largement ouvert et mériterait, dans la mesure où
les archives ont été conservées, bien des investigations. Peut-être faudrait-il, d’ailleurs,
disposer d’un répertoire des établissements, indiquant les archives disponibles,
comme pour les collèges au XVII-XVIIIe siècles (Compère, 1988).
Autre caractéristique bien mise en valeur par Guy Gauthier (1994): l’accélération du temps qui fait que les vieilles querelles ont largement un goût passé ou doivent être réexaminées à l’aune des véritables débats éducatifs du siècle qui commence (Pinard, 2001) soulignant à la fois que l’histoire permet de comprendre
les attitudes présentes mais qu’elle peut également contribuer à se libérer de ce
même passé. Son étude présente d’ailleurs l’avantage de procéder, au niveau d’un
département, à une comparaison entre école publique et privée, ce à quoi Claude
Lelièvre (1985) dans sa thèse s’était déjà essayé, soulignant ainsi que la concurrence
n’était peut-être pas toujours entre les établissements que l’on croyait.
Les histoires d’établissement, nous renvoient inéluctablement aux archives orales.
Souvent les archives traditionnelles sont lacunaires ou incomplètes, sujettes à caution, les archives orales représentent ainsi une source indispensable d’informations pour rédiger une histoire scientifique (Gardet, 2000). Toutefois, ces témoignages suscités par les chercheurs (Descamps, 2001) n’effacent pas l’existence de
témoignages spontanés, rédigés par les témoins encore en vie, afin de justifier ou
de mieux comprendre leur action. Ces témoignages doivent être pris comme un
document historique, susceptible d’être critiqué et remis en perspective, mais ils
ne peuvent, pour autant, être négligés dans la mesure où ils sont le reflet d’une
époque (Allaire, 1995-2000). Ainsi l’attitude des hauts dignitaires de l’Église vis-à-vis de Vichy est liée à leur désir de voir améliorer le sort des écoles privées. On
comprend ainsi mieux pourquoi (Baudrillart, 1999) les choses n’ont pas été simples,
compte tenu de la dispersion des établissements et de l’absence de centralisation
et combien la question scolaire est devenue une monnaie d’échange : silence contre
argent, tel a été le marché proposé aux évêques et ils cédèrent sans vergogne.
Baudrillart, acteur de premier plan, est, peu de temps avant son décès, témoin
privilégié – à cause même de son attitude politique très marquée en faveur de la
collaboration – des tractations diverses qui ont eu lieu.
Les témoignages de personnages ayant atteint une dimension historique ou
défendant leur approche d’un enseignement largement marquée par une dimension idéologique (Oltra, 1998) ne peuvent nous faire oublier les témoignages rassemblés à Nantes par l’équipe du LERSCO (Peneff, 1987, b) ou par Poucet (1999)
– ceux-ci permettent, par les regards croisés qu’ils offrent entre instituteurs du
public et du privé du privé de souligner, s’il en est, un déficit d’information de ce
côté-ci, un peu comme si l’on ne disposait pas, pour l’enseignement public, des
enquêtes d’Ozouf. Certains enseignants ont écrit une manière d’autobiographie
et l’ont publiée : ils manifestent ainsi combien certains événements avaient pu être
pour eux vécus de façon très douloureuse (Boucard, 1991), ils mettent en évidence leur difficulté à analyser un passé dans lequel ils ont engagé une grande
partie d’eux-mêmes (Goureaux, 2000).
D’autres témoins importent aussi à notre réflexion, ce sont les acteurs politiques :
on les retrouve au plus haut niveau : de Gaulle (1970) ou Michel Debré (1988) –
la reconstruction à laquelle ils procèdent des événements du passé mérite un réexamen, toutefois, ils nous permettent de comprendre le point de vue des acteurs
(Narbonne, 1994, Belin, 1999, Jeanneney, 1997, ou Institut De Gaulle, 1992),
pourquoi ils n’ont pas mieux compris telle ou telle difficulté et pourquoi l’échec
a été finalement au rendez-vous (Savary, 1985, Toulemonde, 1988 ou Daniel,
1986) ou pour une date plus récente Vuaillat (2001). On n’oubliera pas, enfin, le
document assez singulier appelé Verbatim (Attali, 1993) puisqu’il fait partie d’une
série de documents dont l’authenticité est attestée, sans que l’on puisse réellement
les confronter aux sources primitives encore inaccessibles, compte tenu des délais
de communication des archives publiques.
On relèvera, d’ailleurs, à ce propos que seul un inventaire des archives du président Pompidou (1996) permet, après dérogation, d’accéder aux sources documentaires d’origine. Il en va désormais de même pour les archives des présidents
Coty et Auriol (Adnès, 2001). En revanche, si les archives de Michel Debré sont
désormais accessibles et inventoriées (par les soins de la Fondation nationale des
sciences politiques), les archives du président De Gaulle sont totalement inaccessibles. Peu d’ouvrages permettent d’aider le chercheur dans le domaine de l’enseignement privé dont on a mieux mesuré la complexité. Bibliographie, sources
archivistiques (Belaval, 2001), ouvrages sont désormais répertoriés (Moulinet,
2000) est mis à la disposition des chercheurs. On dispose également des grands
textes de lois (Allaire, 1995 et Poucet, 2001 à propos de la loi Debré), d’un répertoire des grands témoins dont la mémoire a été conservée par l’INRP (Allaire,
1995-2000). On dispose aussi d’un répertoire des principales prises de position
officielles de l’Église en matière éducative tout au long de ce siècle (Maugenest, 1995)
ou d’un recueil de documents sur les rapports entre l’Église, l’État et la société,
principalement dans le Finistère (1987).
L’enseignement privé est certes l’objet d’études nombreuses et variées, toute-fois l’on est peut-être désormais mieux à même de répondre à la question de l’absence de synthèse. Celle-ci ne serait possible que dans la mesure où des études précises aient pu être faites soit au niveau des départements, soit au niveau
d’établissements caractéristiques. Il faudrait ainsi procéder à une analyse qui prenne
en compte non seulement la politique scolaire, mais également les pratiques pédagogiques, etc. afin de mieux comprendre le sens d’un combat qui, au-delà des différences d’appréciation politique, des caractéristiques sociologiques, s’apparente-rait à une opposition culturelle.
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Le lieu d’édition est Paris, sauf indication contraire.