2002
Carrefours de l’éducation
Notes de lecture
✔ DUBREUIL (Bertrand)
(sous la direction de),
Pédagogies en milieux populaire.Paris :L’Harmattan,
2001.
Dans la réflexion entreprise
sur la pédagogie différenciée,
l’acte d’enseigner a
depuis quelques décennies
constitué à la fois un objet
d’étude privilégié mais aussi un
sujet de discordes. Le débat
induit de longue date par les
notions d’instruction et d’éducation a été repris, au moins en partie du fait de l’émergence de difficultés croissantes de la relation
pédagogique dans certains lieux.
Ce livre coordonné par Bertrand
Dubreuil reprend la discussion et
tente, par une réflexion croisée, de
proposer des pistes d’action.
Pédagogies en milieux populaires fait
suite à une enquête menée dans
deux collèges de Creil. Il se veut
un « état de réflexion à prolonger »
dont la ligne conductrice est le
décalage culturel entre l’école et les
élèves de milieux populaires (cf. la
note de lecture du n°9 de
Carrefours de l’éducation).
En nous mettant face à ce problème
crucial, il nous entraîne vers une
autre discussion non moins importante qui est celle du sens de l’école.
C’est cette trame que nous retrouvons tout au long de cet ouvrage collectif. Car c’est là l’originalité de ce
travail; il laisse la parole à des personnes d’horizons assez différents
mais menant un combat similaire.
Il y a tout d’abord Bertrand Dubreuil,
chercheur en sociologie et formateur ou
Philippe Meirieu, professeur d’université, directeur de l’IUFM de Lyon. Mais,
nous trouvons également des contributions d’enseignants de collège. Enfin, la
parole a été donnée à des personnes
ayant eu peu, jusqu’à présent, l’occasion de s’exprimer de façon écrite sur
l’école, l’enseignement et l’aide qui peut
être apportée en dehors de l’école. En
effet ce livre a su déjouer, en partie, le
piège de l’amalgame entre milieux
populaires et milieux issus de l’immigration grâce à la contribution de jeunes
adultes issus de ces milieux. En exposant concrètement leur expérience, leur
motivation, leurs doutes, leurs convictions, ils ont su énoncer la spécificité
des problèmes culturels et sociaux se
posant dans les lieux où ils exercent.
Plutôt que de s’appesantir sur un discours souvent entendu de décalages
comme par exemple l’écart entre le langage et les valeurs des jeunes issus des
milieux populaires et ceux de l’école,
ce livre prend le pari de démontrer, en
reprenant cependant les résultats de travaux connus (notamment ceux de
Jacques Lautrey, de Pierre Bourdieu et
de Jean-Claude Passeron) que ce décalage est bien réel et complexe mais qu’il
n’est pas insurmontable.
En effet, dès l’introduction, Bertrand
Dubreuil a pris le parti d’offrir une
approche diversifiée en mélangeant les
différentes contributions et en laissant
au lecteur la liberté d’établir lui-même
des liens et des correspondances entre
les différents récits.
Les deux premières parties sont plutôt historiques et sont l’Å“uvre de deux
professeurs de collège. Patrick
Despeaux, revient sur la perte de rituels
(distributions des prix, compositions
trimestrielles…). Restaurer une certaine
ritualisation pourrait permettre de
redonner un certain sens à la scolarité.
Jean-Michel Zakhartchouk, connu pour
ses nombreux ouvrages sur la pédagogie et ses contributions aux Cahiers
pédagogiques s’offusque d’une lecture
qu’il juge erronée de l’histoire de la
pédagogie :« Les hussards noirs, contrairement à la légende colportée par certains
de nos penseurs actuels qui réécrivent l’histoire de la République, n’étaient pas indifférents aux différences individuelles. » Il
nous dit aussi d’une part, la nécessité
de partir de la réalité de l’élève sans le
laisser « prisonnier de ses origines » et
d’autre part, l’importance nouvelle d’une
généralisation des questions relatives
aux situations d’apprentissage en posant
cependant la spécificité des ZEP. Les
contributions suivantes sont celles d’animateurs dans un centre socioculturel
de Creil. Khaled et Youssef Boulhamane,
Dan et Ammar spécifient l’importance
de leur activité professionnelle, symbole d’une intégration sociale réussie.
Ce qu’ils mettent en avant c’est l’intérêt de la notion d’aide comme accompagnement scolaire et le désir exhibé
du développement de l’autonomie et de
la responsabilisation des élèves. Ces animateurs insistent aussi sur la nécessité
de respecter le jeune, de façon à ce qu’il
se respecte et qu’il respecte l’autre. Des
témoignages marquent la difficulté du
dialogue entre les élèves et l’enseignant.
Ce sont les récits d’intégrations réussies que nous retrouvons également
dans les textes de Mariam Abid, aide
éducatrice et de Hicham Boulhamane,
informaticien. La prise de conscience
personnelle de leur double culture, des
difficultés inhérentes à cette situation
dont celle d’avoir du mal à s’identifier à
une école traditionnelle est énoncée
parallèlement à la source de richesses
potentielles qu’elle détient.
Plus loin, les témoignages du directeur du centre socioculturel, Jacky
Hamel, et d’une animatrice au sein d’une
association d’accompagnement scolaire,
Jeannine Hernandez complètent cette
approche. La précarité sociale de certaines familles et la difficulté scolaire de
leurs enfants ont nécessité une réflexion
sur les démarches à utiliser dans ces
lieux périscolaires pour provoquer, chez
ses jeunes, le déclic de s’en sortir, de
restaurer une bonne image d’eux-mêmes. C’est une mise en confiance progressive qui s’opère et quand cela se
passe bien, le développement du plaisir d’apprendre. Martine Funten avance
la notion de compagnonnage cognitif pour
spécifier la relation pédagogique devant
s’instaurer entre le documentaliste et
l’élève. Ce système de communication
et de savoirs (on pense notamment à la
notion d’étayage de Jérôme Bruner) doit
permettre à l’enfant de ne pas se transformer en consommateur et à l’enseignant de susciter un rapport individualisé au savoir.
C’est dans un essai de construction
des savoirs que nous retrouvons plusieurs enseignants livrant, chacun à leur
façon, leurs « ruses pédagogiques »,
Michèle Paris en mathématiques, pose
la question de la motivation de l’élève en
difficulté et explique le travail entrepris
dans sa classe sur les règles du jeu de
l’oie. Cette démarche a un objectif
double :d’une part, essayer par une
approche différenciée, de combattre certains comportements inhibés, des attitudes de retrait voire de rejet par rapport
au savoir; d’autre part, permettre à
l’élève de s’affirmer et d’affirmer sa réussite. À la fin du livre, Jean-Michel
Zakhartchouk, en nous montrant la difficulté de l’acte d’enseigner, nous
indique la nécessité de faire évoluer les
pratiques; être enseignant c’est jeter des
ponts entre le monde de l’élève et celui
de l’école. C’est par exemple utiliser Le
Bossu de Notre-Dame pour parvenir au
texte de Victor Hugo. C’est, nous dit-il, le difficile défide partir des besoins
et de la réalité des élèves, de ce qui fait
sens pour eux, sans pour autant vulgariser la culture, et parvenir à une réelle
appropriation des savoirs.
La conclusion en forme de synthèse
apportée par Bertrand Dubreuil met en
relief différents points issus des
réflexions précédentes. Il nous fait ainsi
réfléchir sur les contradictions de l’école
qui, par l’intermédiaire de certains de
ses acteurs, avance un discours ambivalent où l’on affirme ne pas préparer
à un métier et parallèlement où l’on
montre la nécessité de réussir dans des
disciplines bien précises pour accéder
à des formations reconnues. Il voit
d’ailleurs dans les difficultés occasionnées par des publics scolaires difficiles
l’occasion de renouveler les démarches
pédagogiques. Il s’oppose ainsi à des
discours dont celui qui consiste à mettre
en avant le handicap socioculturel tout
en oblitérant toute tentative de remédiation.
Nous retrouvons dans les dernières
pages la reprise de points essentiels de
la conférence de Philippe
Meirieu :« Entre Homère et le rap, quelle
culture enseigner à l’école ? ». Le discours
est virulent et marque bien les limites
de la démarche de l’enseignant :« Dans
la constitution française, “l’instruction est
obligatoire”, mais ce que nous découvrons
chaque jour, c’est que “l’apprentissage ne se
décrète pas”». Il incite tout enseignant à
développer la motivation et le sens à
travers trois approches :la mise en avant
de l’« utilité » des savoirs scolaires, la
médiation de l’objet permettant à l’enfant de laisser de côté ses problèmes
psychoaffectifs et sociologiques et enfin,
le travail possible sur les questions fondatrices permettant de faire entrer du
symbolique dans l’apprentissage.
Par ces diverses contributions, ce livre
nous donne donc le témoignage d’un
travail engagé dans la vie de ces milieux
dits populaires et réussit à allier une
réflexion théorique et des essais de
réponses aux multiples questions soulevées par la difficulté de l’acte pédagogique.
Christine Brisset, IUFM d’Amiens, CURSEP
✔ DUPUIS (Pierre-André), PRAIRAT
(Eirick) (dir.), École en devenir,
école en débat. Paris :L’Harmattan
(2000) « Le Forum », 117 p.
Cet ouvrage émane des Actes du
Colloque organisé par le SGENCFDT
Lorraine dans le cadre de
« Questions d’éducation » le 24
novembre 1999 au Palais des Congrès
de Nancy. Les six conférences se proposent
de mettre en évidence un certain
nombre d’aspects et de contradictions
que revêt la crise de l’école aujourd’hui.
Le premier texte présenté nous livre
les réflexions de Jean Pierre Pourtois et
Patricia Nimal (université de Mons-Hainaut, Belgique) sur les finalités de
l’éducation à l’ère post-moderne. D’après
ces deux auteurs nous assistons aujourd’hui au passage d’une conception
holiste de l’éducation (transmission de
savoirs d’une génération à une autre) à
une conception reposant davantage sur
la construction identitaire de l’individu,
construction n’excluant pas cependant
la participation citoyenne. Ces transformations supposent nécessairement
le recours à diverses pratiques éducatives telles que pédagogie psychanalytique, pédagogie humaniste rogerienne,
pédagogie du projet, pédagogie différenciée, pédagogie active, behavioriste,
interactive, pédagogie du chef-d’Å“uvre,
pédagogie institutionnelle.
Dans la seconde conférence,
Geneviève Jacquinot (Paris 8) étudie les
relations entre « les dernières technologies » et l’école, et plus particulièrement
les questions auxquelles elles nous
confrontent car « les NTIC ne sont des
panacées que si on les utilise pour ne pas se
poser de questions » (p. 35). Leur rôle,
le sens de leur utilisation, les finalités
poursuivies, leur contribution à l’acquisition de la nouvelle identité professionnelle des enseignants sont ici présentés ainsi que la mise en évidence de
leurs limites. « En fait, il s’agit moins de les
appeler à la rescousse pour chercher à
résoudre d’anciens problèmes… que d’élaborer une nouvelle pensée de l’école »
(p.43):en effet, si les technologies de
l’information et de la communication
transforment nos rapports aux savoirs
(stockage – accès – transmission – utilisation…), ce domaine n’entrera dans
le champ de la culture que si l’école et
ses acteurs participent à son élaboration.
Agnès Van Zanten (CNRS-Fondation
nationale des sciences politiques) nous
propose, quant à elle, une analyse de la
notion de ségrégation, plus révélatrice
que celle d’inégalité de notre système
scolaire actuel. La fabrication des « exclus
de l’intérieur », selon l’expression de P.
Champagne et P. Bourdieu dans La
misère du monde (1993) repose sur un
certain nombre d’effets cumulatifs (par
exemple l’interaction entre les types de
publics scolaires et la qualité des offres
de formation) mais aussi sur les résultats
pervers, imprévus, voire paradoxaux de
certaines politiques telles celle de la
« carte scolaire » ou celle des ZEP ainsi
que de certaines pratiques des autorités locales. Les stratégies des familles
relatives au choix ou au rejet de certains
établissements ainsi que celles des administrateurs contribuent encore à accentuer l’écart entre l’élite scolaire et les
élèves en difficulté. Il va de soi que ces
différents aspects nuisent à la constitution d’un sentiment d’appartenance
nationale ainsi qu’à l’idée d’un service
public d’éducation.
Le texte suivant, issu de la conférence
de Marie Duru-Bellat (IREDUuniversité de Bourgogne) s’interroge sur les
démarches mises en place en vue de la
démocratisation de l’école dans les pays
européens. Il est impossible de ne pas
constater que l’ouverture de cette institution à un public de plus en plus large
s’est nécessairement accompagnée de
processus ségrégatifs :orientation, création d’options hiérarchisantes, unification des cursus… et d’une inflation des
diplômes. La démocratisation par le
fonctionnement (recul des choix d’orientation, suppression des filières au début
du secondaire, développement des « itinéraires bis » dans l’enseignement technique par exemple…) ne s’avère guère
plus efficace. Si bien que la formule « ce
qui se joue à l’école pèse peut-être peu par
rapport à ce qui se joue en dehors d’elle »
(p. 82) continue, hélas, de valoir partout à différents degrés. Même s’il est
devenu banal d’affirmer que « démocratiser l’école passe par la démocratisation
de la société », il n’en reste pas moins
que seules les transformations opérées
sur les inégalités de vie des différents
groupes sociaux qui fréquentent l’école
peuvent s’avérer efficaces.
Les discours sur l’univers scolaire
foyer de contradictions internes font
vendre. François Dubet (université de
Bordeaux 2) examine certaines d’entre
elles. Les crises de cette institution
seraient dues pour les uns à son immobilisme et à sa fermeture, pour les autres
à la succession de ses réformes. Trop
excessives ces positions empêchent une
véritable évolution du système éducatif, évolution qui, dans une société
démocratique concerne l’ensemble des
citoyens et pas uniquement le monde
scolaire et ses syndicats. L’auteur se
réfère ici aux idées qu’il avait avancées
dans son rapport sur les collèges, et en
particulier si « l’école balance entre la nostalgie et une série de réformes et d’efforts
d’adaptation qui semblent dépourvus de
principes, il est temps de lui dire ce que la
société attend d’elle » (p. 106).
La synthèse de cette journée mais
aussi les ouvertures possibles sont présentées par Claude Pair (professeur émérite, ancien recteur). Il semble que la
volonté de démocratisation caractéristique de l’école durant ces dernières
années ne se soit pas réellement accompagnée de la prise en compte de la
diversité du public scolaire. La production d’exclus scolaires est là pour en
témoigner. Parmi les évolutions souhaitables, soulignons le partenariat
nécessaire de l’école avec les familles et
notamment les plus défavorisées ceci
afin de rectifier certaines représentations négatives les concernant. « Une
éducation au choix, à la liberté », éducation valorisant l’imagination, les facultés créatrices, l’esprit de décision est à
construire. Une formation professionnelle dans l’éducation de tous doit aussi
être présente.
Ainsi, « la dialectique entre unité et
diversité », alors réexaminée conduirait-elle à de réelles perspectives de changement susceptibles d’améliorer l’idéal
démocratique. Le rappel de ces
quelques idées essentielles nous semble
plus que jamais nécessaire et la mise en
place d’une culture commune plus que
jamais d’actualité.
J. Seux, CURSEP, IUFM de Picardie
✔ KAHN (Pierre), Condorcet,
L’école de la raison. Paris :Hachette
éducation, col. « Portraits d’éducateurs », 2001,128 p.
Un petit livre qui rendra bien des
services aux étudiants et apportera
également beaucoup aux lec-
teurs de cette revue. Selon les principes
mêmes de la collection, il s’agit d’un
ouvrage d’initiation qui comporte trois
parties :un essai qui puise aux meilleures
sources sur la vie et la pensée de
Condorcet, un choix de textes significatifs de l’auteur, et enfin une confrontation des principales idées de
Condorcet avec les questions éducatives
d’aujourd’hui.
Faire une biographie d’un tel auteur
était une gageure, c’est la raison pour
laquelle Pierre Kahn a décidé de retracer celle-ci dans la mesure où elle est
en lien avec l’éducation. Condorcet est
l’homme de la rupture :rupture avec sa
première éducation, reçue chez les
jésuites, comme il était de coutume pour
un enfant « bien né »; rupture avec une
conception radicale de la Révolution,
conçue comme « instant zéro de d’une
nouvelle naissance de l’homme et de la
société » (p. 6). Chez Condorcet, il y a
l’idée que l’individu peut s’affranchir
des préjugés de sa naissance, s’affranchir de son passé et s’en défaire :en ce
sens il y a un progrès continu de l’espèce humaine qui suppose une maturation, celle-ci passe par des étapes dont
certaines sont des moments privilégiés
dans une histoire individuelle qui peut
conduire à la découverte de l’universel.
C’est cette maturation qui lui vaudra de
mourir tragiquement, refusant de se
soumettre à la constitution rédigée à la
hâte par les Montagnards.
Homme des Lumières, davantage disciple de Kant que de Rousseau, très vite
il est gagné à l’idée, nouvelle à l’époque,
qu’il faut éduquer le peuple afin qu’il
comprenne mieux et soit moins victime
des préjugés et des manipulations possibles :il faut développer l’autonomie de
la volonté, perspective kantienne s’il en
est. Le parti philosophique ne partage
guère en effet l’idée d’un progrès des
lumières par l’éducation de tous.
Voltaire, par exemple, est adversaire
résolu de l’instruction du peuple.
Antipopuliste par excellence, Condorcet
pense ainsi que la propagation de l’éducation est une condition nécessaire pour
que la volonté générale ne se trompe
point et ne conduise pas à l’erreur. Elle
n’est donc pas un absolu :en ce sens, il
faut une véritable « école de la raison »
pour reprendre le sous-titre de ce livre.
Pierre Kahn bat en brèche bien des
préjugés. Il montre ainsi que les finalités de l’éducation chez Condorcet doivent être mieux comprises :il faut procéder là aussi à une « maturation » de
notre connaissance de l’auteur.
Inventeur de la distinction instruction/éducation ? Non :c’est un lieu commun de la pensée révolutionnaire. Mais
des penseurs de la révolution comme
Rabaut Saint-Étienne mettent en premier lieu l’éducation, ce n’est pas le cas
chez Condorcet :l’instruction doit être la
« force et la consistance de la nation », elle
doit durer la vie entière, elle est universelle et ne saurait se limiter au progrès d’un peuple particulier. Instruire,
en ce sens ce n’est pas seulement informer, engranger des connaissances, instruire c’est ordonner le savoir fin de le
rendre intelligible. On assiste ainsi à la
mise en place d’une véritable « pédagogie de la raison » qui laisse ainsi peu de
place à l’imagination.
Plusieurs conséquences sont mises en
évidence par Pierre Kahn :l’instruction
est l’instauration de la véritable égalité,
car elle supprime toute dépendance;
l’ignorance est l’auxiliaire de l’oppression, le savoir élémentaire doit donc
être mis à la disposition de tous, ce qui
permet de ne pas se soumettre à une
raison étrangère. Tous ne sauront pas
la même chose – façon de reconnaître
l’existence de différences intellectuelles
entre les individus – mais tous ont droit
aux connaissances nécessaires pour
assurer leur autonomie. En ce sens,
l’élite devra être institutrice du peuple
pour que celui-ci soit libre en découvrant l’universalité du savoir.
Comment sera alors organisée l’école ?
Elle doit posséder quatre caractéristiques
principales :organisée en degrés, entièrement gratuite, non obligatoire et
laïque. Il y a une inégalité des savoirs,
à condition que ceux-ci ne servent pas
l’oppression, mais le progrès commun
et l’intérêt de tous (p. 75), au bénéfice du
progrès de la connaissance. Il est clair
qu’ici l’auteur attire notre attention sur
les déformations que nous faisons subir
à la pensée de Condorcet lorsqu’on l’attire dans le giron de l’école de Ferry :si
l’école est gratuite, c’est bien parce
qu’elle doit être offerte à tous en fonction
du seul mérite et non d’une sélection
par l’argent, si elle n’est pas obligatoire
c’est parce que les parents ont une responsabilité première et fondamentale
en matière d’instruction :ce n’est pas une
école pour l’État mais une école pour la
raison qui doit être édifiée. Des précautions, en ce sens, doivent être prises :pas
de ministère, pas de corporations enseignantes, pas de monopole, mais l’existence d’un secteur concurrentiel facteur
d’émulation, au service de la découverte
de la vérité universelle.
On l’aura compris relire ainsi
Condorcet n’est pas sans risque pour
l’auteur :il les assume pleinement sans
polémique inutile (ce qui nous change
de nombre d’ouvrages consacrés à
l’école) mais avec fermeté. Il montre
ainsi que les « récupérations » de la pensée de Condorcet sont de plusieurs
ordres, mais souvent mal venus que l’on
se situe du côté de Ferry ou des néo-républicains d’aujourd’hui, pourfendeurs du pédagogisme :il leur faudra
relire alors Condorcet, ce petit ouvrage
en main, pour les aider à comprendre
qu’il leur faut chercher ailleurs l’inspiration, s’ils estiment devoir persister.
Bref, le moindre intérêt de ce livre est de
souligner avec force qu’il n’est pas possible d’instrumentaliser un tel auteur.
En ce sens, celui-ci peut continuer à
nous aider à penser, c’est-à-dire contribuer au progrès de la connaissance.
B. Poucet CURSEP, UPJV.
✔ FILLOUX (Jean-Claude), Épistémologie, éthique et sciences de
l’éducation. Paris :L’Harmattan, col.
« Savoir et formation », 2001,
242p.
L’ouvrage de Jean-Claude Filloux
constitue une reprise critique
d’articles, de communications,
de notes de lecture écrits à partir des
années soixante-dix. Les textes réunis
sont répartis dans le cadre d’une double
problématique: épistémologique (qu’en
est-il de l’éducation comme objet de
science ?) et éthique (une éducation
éthique est-elle souhaitable, possible ?).
Bien que parfois fort anciennes, ces
contributions frappent par le caractère
actuel du propos. La question de la fondation épistémologique des sciences de
l’éducation est plus que jamais à l’ordre
du jour avec ses conséquences :à quelle
légitimité les sciences de l’éducation
peuvent-elles prétendre et à quelle autorité dans le domaine de la praxis ? Quel
est l’avenir des recherches en sciences de
l’éducation ? Sciences sans objet ou
sciences qui ne se construisent qu’à travers des épistémologies disciplinaires
déjà constituées (histoire, sociologie,
psychologie, biologie), les sciences de
l’éducation posent encore le problème
de leur unité. Ne sont-elles pas condamnées à constituer une mosaïque de discours plus ou moins cohérents (et plus
ou moins légitimes) sur l’éducation ?
Domaine trop rarement exploré
(occulté par celui de l’éducation morale
et civique), l’éthique dans le champ éducatif ouvre pourtant des perspectives
inédites sur la violence (de l’enseignant,
de l’apprenant, de la relation pédagogique, de l’institution scolaire), l’angoisse, la liberté, ne serait-ce que par
les apories, les silences, les non-dits qu’il
met en évidence (cf. Sanctions et punitions à l’école :Durkheim critique de Tolstoï,
2e partie, chap. III). La question d’une
éducation éthique dont Jean-Claude
Filloux perçoit les prémices chez Tolstoï
ou Durkheim (2e partie, chap. I et II)
n’est pas une interrogation marginale :elle s’inscrit dans la logique d’un
itinéraire de recherche qui a pris toute
la mesure des impasses de l’éducation
morale.
La question de l’éthique n’est pas sans
lien avec l’épistémologie des sciences
de l’éducation comme le souligne l’auteur :« l’épistémologie des sciences de
l’éducation renvoie à celles des sciences
humaines en général.
Il faut, alors, comprendre que des problèmes d’éthique se
trouvent liés aux problèmes
épistémologiques
[1] » (p. 38). C’est autour de la
question du sujet, centrale d’une contribution à l’autre, que se tisse le fil
conducteur.
Poser la question de
« l’éducation
comme objet épistémique spécifique »
oblige en effet à s’interroger sur le sujet
épistémique :des
« sciences pédagogiques
aux sciences de l’éducation » (1
re partie,
chap.1), il y a
« décentration radicale »:du désir du pédagogue nécessairement centré sur
« une demande opératoire d’aménagement d’une pratique
éducative » au
« désir d’un savoir, d’une
recherche fondamentale sur le fait éducatif ». Le chercheur et le praticien diffèrent
« par essence ». En faisant la
démonstration que l’objet
« éducation »
ne préexiste pas à l’enquête de l’historien
qui reconstitue
« archéologiquement » ce
que les différentes pratiques fondent
comme
« objet »,
« quel objet éducation
elles produisent » (chap. III), en s’appuyant sur les principes épistémologiques du
« nouvel esprit historique »
(Marrou), il est permis d’assigner à l’histoire de l’éducation une fonction
« critique » et
« cathartique » qui
« joue dans
l’imaginaire pédagogique le rôle d’un retour
sur soi-même ». Interrogeant l’éducation,
la psychanalyse apparaît dans sa véritable dimension d’
« éthique du Sujet »,
plus que comme
« science du sujet ». Elle
est, dans son principe même et dans ses
réquisits épistémologiques, une mise en
question du sujet dans son rapport au
savoir, qu’il s’agisse du rapport au savoir
du psychanalyste ou du désir de savoir
de l’analysant
[2]. La valeur heuristique
d’un savoir psychanalytique
« appliqué »
à l’éducation est donc faible, sinon nulle,
comme le souligne Jean-Claude Filloux
(chap. V). En revanche, la psychanalyse
est un référent précieux pour appréhender la relation pédagogique dans ce
qu’elle porte de dimension inconsciente :phénomènes de transferts et de
contre-transferts, jeu des désirs, désirs
d’emprise, projections, identifications.
Les travaux de Francis Imbert
[3] servent
ici d’analyseur privilégié. Reste que, si la
psychanalyse a moins sa place dans la
formation des enseignants comme corpus de savoirs que comme
« éthique du
Sujet », la question de la formation des
enseignants à une telle posture se pose.
D’une manière plus générale, c’est la
question de la formation des enseignants
à une approche clinique des processus
à l’Å“uvre dans l’éducation en milieu
scolaire qui est ici posée.
Jean-Claude Filloux apporte à ces
questions des éléments de réponse dans
la deuxième partie de l’ouvrage. Tout
d’abord par un retour sur Tolstoï et
Durkheim qu’il appréhende ici du point
de vue de l’éthique (
Violence et liberté
dans la pédagogie de Tolstoï,
Personne et
sacré et
Individualisme et droits de l’homme
chez Durkheim), s’interrogeant ensuite
sur les conditions d’une
« éducation
éthique » pensée dans le prolongement
d’une éducation morale et civique considérée, à bien des égards, aujourd’hui,
comme improbable, et dont elle propose un dépassement
[4] (chap. IV,
« Éducation morale ? Éducation éthique ? »).
Dans le cadre scolaire, l’auteur propose
deux voies privilégiées :une
« éducation
aux droits de l’homme, de droits vécus en
situation scolaire », comme
« propédeutique à une prise de conscience proprement
éthique »; un travail pédagogique au
niveau du sens d’un règlement intérieur
pensé sur le modèle du concept kantien de
« parergon » et pouvant
« être
l’occasion de la construction ou de l’émergence d’attitudes sur ce qu’est un univers de
valeurs au travers d’un univers de
normes ». On peut se demander, toute-fois, si, en milieu scolaire, la visée
éthique est à même de dépasser le
simple stade de la sensibilisation, de
l’initiation ou de la propédeutique,
quand elle ne tombe pas dans la moralisation ou, s’agissant des droits de
l’homme, dans le
« droit de l’hommisme »
et la
« politique de la pitié »
[5]. Les termes
« éducation » et
« éthique » ne sont-ils pas
antinomiques, l’éducation supposant
un dispositif normé, l’éthique faisant
signe vers une exigence, une interrogation sans doute impossible à normer ?
C’est cette question de fond que suggèrent les approches de Wittgenstein
comme de Lévinas auxquelles Jean-Claude Filloux se réfère :que le « sujet
éthique » soit compris comme « sujet en
relation originaire avec l’autre comme tel »
(Lévinas), ou que l’éthique soit considérée comme naissant d’un « désir de
dire quelque chose sur la signification
ultime de la vie, du bien absolu, de ce qui
a une valeur absolue » (Wittgenstein),
l’éthique ne relève-t-elle pas d’une forme
de transcendance par définition hors de
prise de tout dispositif de « formation »
compris inévitablement comme processus de « conformation »?
Laurence Loeffel, CURSEP, UPJV.
✔ POUCET (Bruno) (dir.), La loi
Debré. Paradoxes de l’État éducateur ? Actes du colloque d’Amiens
des 9-10 décembre 1999,
Amiens :CRDP de l’académie
d’Amiens, « Documents. Actes et
rapports pour l’éducation », 2001,
273 p.
Le colloque sur la loi Debré, organisé
sous la responsabilité de Bruno
Poucet, par le Centre universitaire
de recherches en sciences de l’éducation
et en psychologie de l’université de
Picardie, présente plusieurs avantages.
Il associe des chercheurs de diverses
disciplines, histoire, sociologie, philosophie, sciences juridiques. Il donne la
parole aux seuls grands témoins, Jean
Cornec, militant laïque, Edmond
Vandermeersch, responsable de l’enseignement catholique, mais pas aux
acteurs essentiels que sont les hommes
politiques ou les syndicalistes de l’enseignement (absence compensée par la
communication d’André Robert et par
leurs interventions dans les discussions).
Il fournit une analyse des débats qui
suivent les diverses contributions, fait
office de sources avec les quatorze textes
intégraux annexés. Organisé en deux
séquences, l’histoire, la postérité, il s’accompagne enfin d’une chronologie,
d’une bibliographie et d’un index.
La loi du 31 décembre 1959, sur les
« rapports entre l’État et les établissements
d’enseignement privé » doit beaucoup à
l’action du premier ministre Michel
Debré (Odile Rudelle), d’où l’appellation de « loi Debré » après que ce dernier l’eut présentée devant l’Assemblée
nationale, se substituant au véritable
auteur, le ministre de l’Éducation nationale, André Boulloche, démissionnaire,
la veille du débat. « Ce monument historique de notre vie politique » (Bernard
Toulemonde) inscrit dans le processus
engagé depuis les années trente pour
créer les conditions d’une ouverture
sociale du système éducatif français.
Cette « loi laïque » (Claude Lelièvre) ne
définit que les rapports entre l’État et
l’enseignement privé dans un contexte
politique nouveau combinant la
recherche de l’unité nationale et du pluralisme scolaire. Le principe retenu
d’unification contractuelle des différents
types d’établissements appellera
retouches et précisions en 1971 (étape
particulièrement éclairée par les témoignages de Jean Cornec et d’Edmond
Vandermeersch), 1977 et 1985.
Évitant les pièges des contenus des
enseignements prodigués, la loi entend
régler la question du financement en
donnant la possibilité aux établissements privés de choisir le type de rapports qu’ils entendent établir avec l’État,
le principe des subventions correspondant à une tendance européenne (Jeffrey
Tyssens). Les réactions de l’enseignement catholique face à la loi ne furent
pas univoques (Bruno Poucet). En
contact constant avec les milieux dirigeants, ses représentants évitent qu’il
ne devienne un simple « auxiliaire de
l’enseignement public ». L’aide reçue lui
impose des concessions et le contrôle
de l’État, par le contrat d’association
alors que les responsables catholiques
penchent plutôt pour le contrat simple.
Ainsi l’entrée « dans la modernité éducative » se produit. Cette formule des
contrats d’association, encouragée indirectement par les cardinaux (p. 89) en
1960, impose le droit de regard des
autorités académiques pour la nomination des maîtres. Il en résulte des situations fort différentes et à termes un
échec des intentions du gouvernement
d’unifier le corps enseignant. L’Église,
dans son ensemble, et les forces catholiques admettent difficilement le
contrôle étatique qui risque de mettre en
péril la transmission de leurs valeurs
éducatives propres. Les personnels des
établissements privés, par le biais de
leurs organisations syndicales, y voient
au contraire un moyen d’assurer une
stabilité et des revenus réguliers. La loi
constitue pour eux le point de départ
d’une fusion professionnelle. Les
milieux laïques et les syndicats de l’enseignement public, souvent en osmose,
poursuivent leurs luttes ancestrales de
défense laïque, occasion notamment
pour le SGEN, syndicat enseignant de la
confédération chrétienne de rendre
lisibles ses engagements laïques. Une
campagne, sur le thème « à école
publique, fonds publics, pour l’école privée, fonds privés » rassemble, autour
d’une pétition, bien au-delà de la France
de gauche, en cette période de basses
eaux depuis l’instauration de la
Cinquième République.
Le texte, au lieu de la « concorde »
(Odile Rudelle) espérée, instaure un
« armistice », résultat non pas du travail
administratif initié par le gouvernement
et présenté aux parlementaires, mais de
la confrontation entre juristes, universitaires et représentants des milieux politiques favorables à la Cinquième
République. Mais armistice ne signifie
pas paix et des affrontements s’annoncent. En s’adressant aux établissements
privés, l’État entend contourner l’Église
en tant que « puissance » (Bernard
Toulemonde) en introduisant la concertation évolutive sur les bases des principes pérennisés par l’enseignement
public (liberté de conscience, neutralité, égalité d’accès, gratuité en cas de
contrats d’association).
Quand on regarde les années suivantes, on est frappé par la résistance
de la loi en dépit des réajustements
qu’elle subit. Vécue dans l’immédiat par
les laïques comme une défaite, elle
prend par la suite un sens particulier
en imposant aux établissements privés
sous contrat de respecter la liberté de
conscience, et en alignant l’enseignement privé sur les normes de l’enseignement public.
La loi, en isolant l’enseignement dit
libre, fait apparaître juridiquement une
nouvelle définition en mettant en évidence un seul enseignement en deux
types duels, le système public, directement financé par l’État, le système de
gestion privée, associé à l’État. Les mots
d’ordre des militants laïques ne disparaissent pas pour autant, mais la loi
inaugure une politique d’intervention
publique pour un État éducateur respectueux de la liberté des familles
(Claude Durand-Prinborgne).
Enfin la loi permet la restructuration
des enseignements privés et dans l’émergence d’un corps enseignant redéfini.
Désormais, en écho à l’explosion scolaire de Louis Cros, les enseignements
de second degré prolifèrent sans que la
proportion des écoles élémentaires privées soit mise en péril. Désormais, les
motivations religieuses et les clivages
sociaux expliquent le choix d’un établissement privé plus protégé. Cette
stratégie des familles, mise en évidence
depuis longtemps, s’inscrit pourtant,
dans les années quatre-vingt-dix, dans
une remise en cause des principes antérieurs de fidélité (Gabriel Langouët).
Construction du passé, « dernier avatar de la conception ferryste », la loi
contribue à décléricaliser l’enseignement
et donne aux établissements privés une
fonction sociale plus qu’idéologique,
permettant aux familles de choisir. Elle
apparaît comme une étape dans la
modernisation du système d’enseignement français. Par les contestations
qu’elle provoque, elle permet les regroupements de défense et malgré les mobilisations massives, se maintient, preuve
de la solidité de ses fondements. Tout le
mérite de ce livre réside dans les
diverses approches de l’élaboration et
du devenir de la loi par des regards croisés et complémentaires.
Jacques Girault, université de Paris 13
✔ KAMBOUCHNER (Dominique),
Une école contre l’autre. Paris :PUF,
2000,318p.
Relativement à une tradition «antipédagogiste
» qui va de l’ouvrage
déjà ancien de J.-C. Milner (De
l’école) aux analyses plus récentes de H.
Beillot et M. Le Du (La pédagogie du vide)
ou de J.-P. Legoff (La barbarie douce) –
tradition dont il ne manque pas de souligner
la vigueur – le livre de D.
Kambouchner présente une double originalité.
Au lieu de critiquer de façon générale et désincarnée ce qu’il juge être le
discours « technopédagogique » institutionnellement dominant sur l’école, il
a choisi d’examiner comment ce discours s’énonçait dans une de ses illustrations les plus visibles et les plus élaborées :l’Å“uvre de Philippe Meirieu.
Corrélativement, et D. Kambouchner
insiste fortement sur ce point dès son
introduction, il s’agit pour lui de
prendre au sérieux cette Å“uvre, d’y voir
une pensée pédagogique véritable qui
a sa cohérence et sa force, avec laquelle
il est donc possible de discuter, certes
sans complaisance, et dont il est même
possible de reconnaître les vérités partielles. La question est de savoir si ces
intentions affichées par l’auteur ont été
respectées, c’est-à-dire si la pensée de
P. Meirieu a toujours été prise dans ce
livre, même, bien entendu, pour la critiquer, avec le crédit qu’elle est censée,
aux dires même de D. Kambouchner,
mériter.
Mais avant de répondre à cette question, il est utile de préciser en quoi
l’école de D. Kambouchner se pense
« contre » celle de P. Meirieu.
La conception de l’école défendue par
D. Kambouchner a le mérite de la
modestie et n’est pas à confondre avec
l’outrance et la méconnaissance historique qui accompagne trop souvent le
discours laudateur sur « l’école républicaine » lorsque celui-ci s’acharne à
dénoncer l’inquiétante modernité du
système éducatif. D’une part, en effet,
la critique de D. Kambouchner entend
se garder « de toute surestimation du pouvoir de l’institution et de la culture scolaires
dans l’éducation morale ou même dans celle
du jugement » (p.268); d’autre part, elle
est sensible aux faiblesses d’un certain
discours « républicain » toujours trop
prompt à rejeter la cause de la crise de
l’école sur la réforme pédagogique elle-même, comme s’il eût été suffisant de
laisser l’école en l’état pour empêcher
cette crise d’avoir eu lieu (p. 220-221).
C’est bien cependant du côté d’un
« certain traditionalisme républicain »
(p.304), dont Condorcet est une des
sources explicites, que D. Kambouchner
se situe. Relevons-en les traits
majeurs :caractère opératoire de la distinction entre enfant et élève (même si
cette distinction doit rester relative);
affirmation de la valeur en soi et de l’autonomie des savoirs, comme de leur
caractère organique; nécessité de définir le maître par sa fonction de transmission; « impératif catégorique » pour
l’école de mettre les élèves le plus tôt
possible au contact des Å“uvres de l’esprit; mobilisation constante de l’institution et de ses acteurs pour affirmer
comme allant de soi, sans se mettre en
peine de vouloir à chaque instant la fonder, la légitimité des savoirs transmis et
la nécessité qu’il y a pour les élèves de
les apprendre… Il est facile alors de
caractériser par opposition le « nouvel
ordre éducatif » (chapitre IV) dont P.
Meirieu serait le porte-parole.
Contre l’idée de savoirs portant en
eux-mêmes leur intérêt et leur signification, une volonté d’instrumentalisation à visée éthique ou politique de la
culture scolaire dont le but principal,
pour Meirieu, serait de « faire société ».
Contre l’idée même de transmission,
une définition de l’enseignant comme
« entraîneur ». Contre l’évidence institutionnelle qu’il doit y avoir à enseigner
pour les enseignants, à apprendre pour
les élèves, l’obscure question du « sens
des savoirs », ravageuse en ce qu’elle
conditionne la mise au travail des élèves
à l’installation préalable de ce sens, etc.
« Entre ces deux partis, il n’y pas à espérer
que soit tracée une voie médiane » (p.304).
Quelle que soit la justesse concédée par
D. Kambouchner à telle ou telle
remarque de P. Meirieu, elle ne saurait
donc remettre en cause l’irréductibilité
profonde de cette opposition.
C’est que les points d’accord relevés
par D. Kambouchner entre P. Meirieu et
lui sont aussitôt banalisés; loin de
témoigner d’une quelconque pertinence
de la pensée pédagogique, ils relèvent
du simple bon sens. Nous en venons
ici à la question posée en commençant
cette recension :D. Kambouchner
prend-il au sérieux autant qu’il le dit la
« pensée » de P. Meirieu ? Oui, en ce sens
qu’il a pris le temps et la peine de lire et
d’analyser les principaux ouvrages de
son « adversaire », et d’en décortiquer
les thèses; mais non, si « prendre au
sérieux » la pensée de quelqu’un signifie supposer sa sincérité.
C’est ce qui gène le plus à la lecture
d’Une école contre l’autre. Car faire de
Meirieu le défenseur d’une école communautariste, repliée sur sa dimension
éthique et dans laquelle l’enseignant n’a
proprement rien à enseigner (p. 247)
relève d’un tour de force que D.
Kambouchner accomplit avec un incontestable brio mais qui ne convainc
guère. Car les propos de Meirieu sur la
culture commune, le retour aux questions fondatrices, la nécessité de fonder
l’universalité des savoirs sur une éthique
de la communication (la référence à
Habermas paraît ici évidente), la lucidité que confèrent la connaissance et la
fréquentation des Å“uvres, etc., propos
que D. Kambouchner s’ingénie à
démonter pour en révéler le sens latent,
signifient, si l’on veut bien supposer que
celui qui les tient pense ce qu’il dit, l’attachement aux missions classiques de
l’école. Le sort, éminemment critique
et à mon avis injuste que D.
Kambouchner réserve à l’idée de
Meirieu selon laquelle l’école doit se
proposer d’aider l’enfant à grandir est
à cet égard significatif. Car de toute évidence, Meirieu emprunte cette idée à
Hegel et à Alain, et l’on voit mal en quoi
chez ces derniers, elle contredit la
conception de l’école défendue par D.
Kambouchner. Il y a quelque chose de
pathétique (car ce n’est pas la première
fois) à voir Meirieu se faire ainsi reprocher son refus des valeurs traditionnelles
de l’école (le rôle de l’instruction dans la
formation du citoyen, l’universalité des
savoirs enseignés, etc.), alors qu’il ne
cesse d’essayer de faire entendre qu’il y
est attaché.
Il est vrai que cet attachement se
trouve souvent chez lui contredit par
une sorte de « libertarisme » pédagogique des plus contestables. D.
Kambouchner ne manque pas de s’en
prendre à ce libertarisme et sa critique
est ici percutante. Mais pourquoi voir
en lui la vérité de la « pensée Meirieu »,
plutôt que de pointer une contradiction ? Pourquoi, autrement dit, hiérarchiser les termes de la contradiction, et
ne voir dans l’un des deux qu’une
simple apparence ? C’est en ce sens qu’il
semble que, contrairement à ses déclarations expresses, D. Kambouchner ne
dialogue pas réellement avec son interlocuteur et ne prenne pas véritablement
son discours au sérieux. Au bout du
compte, que reste-t-il de l’authenticité,
de la force et de l’originalité présupposées de la pensée de P. Meirieu ? Une
« philosophie qui se ramène à une série de
lieux communs » (p. 248-249), une « doctrine ni très claire, ni très cohérente » (p.
297). De sorte que Meirieu n’avait pas
tort de conclure la discussion entre lui
et D. Kambouchner publiée récemment
par la Revue française de pédagogie en
affirmant que le vrai débat sur l’école
n’avait toujours pas été commencé.
Pierre Kahn, IUFM de Versailles
✔ CARPENTIER (Claude) (coord.),
Contenus d’enseignement dans
un monde en mutation.
Paris :L’Harmattan, 2001,382 p.
Les organisateurs du Colloque,
organisé par Claude Carpentier et
l’équipe du CURSEP, ont voulu
faire émerger les problèmes concernant
la construction de la démocratie et
l’identité nationale et/ou locale.
« Comment, à travers les contenus d’enseignement, assurer la démocratisation du
savoir ainsi que la cohésion sociale de sociétés menacées par la fragmentation et l’exclusion des plus démunis ? »
Le processus de mondialisation du
curriculum lui-même semble engagé.
Sociologues, philosophes, historiens,
psychologues, experts des politiques
internationales et experts-témoins d’importantes régions du monde– l’Afrique
du Sud et les pays de l’Est de l’Europe–
essayent de donner des réponses à ces
questions.
À des intervenants si différents, J.
Beillerot propose de réfléchir avant tout
sur le sens que l’éducation prend dans
notre ère d’incertitude où « les identités
ne s’héritent plus ».
Dans tous les pays du monde des
changements profonds touchent la
construction psychologique du sujet
humain :le virtuel entre dans l’antique
distinction entre réel et imaginaire. Les
neurosciences bouleversent les conditions même de tous les apprentissages
qui exacerberont les débats de l’inné et
de l’acquis. » (p. 26). Toutefois, souligne encore Beillerot, notre expérience
nous donne des certitudes importantes
pour faire une approche critique du présent et pour nous construire une perspective nouvelle pour l’éducation qui
est désormais une « coéducation, une éducation négociée en permanence, ce que
savent déjà nombre de parents » (p. 28).
Le point de départ philosophique du
colloque a stimulé les intervenants à
s’interroger sur le sens présent et futur
des changements du curriculum, ce qui
constitue une approche originale et intéressante dans une époque où les aspects
de la gestion et du financement du curriculum (flexibilité, décentralisation,
autonomie des établissements, coûts…)
ont dominé dans le débat international.
L’expérience de l’Afrique du Sud occupe
une place importante dans le colloque;
pour ce pays sorti du système de l’apartheid, la réforme du curriculum représentait un moyen important pour affirmer la culture du « Rainbow country »
et les valeurs de la nouvelle constitution. Toutefois, comme A.-M. Berg et
C. Carpentier l’expliquent, face aux difficultés de la pacification culturelle, le
langage neutre de l’efficacité s’impose
et il prétend refouler les tensions vécues
par le pays. Le nouveau curriculum, qui
s’inspire de celui de l’Australie et de la
Nouvelle Zélande, donne plus d’importance aux résultats et aux compétences acquises qu’aux contenus (C.
Carpentier, p. 169).
La réforme des programmes d’histoire
est présentée par C. Carpentier comme
exemple de la banalisation des
contrastes :face à la difficulté de définir
le rôle de chaque groupe social et ethnique dans la construction nationale, le
Curriculum 2005, fait disparaître l’histoire et laisse la place aux sciences
humaines (ibid. p. 188).
Le problème d’une école qui reproduit les valeurs du marché et les inégalités sociales se pose aussi pour
l’Allemagne de l’Est après la chute du
Mur. Ce pays dont le système éducatif
était organisé selon une structure unique
et où le curriculum était le même pour
tous, est confronté au système scolaire
de l’Allemagne de l’Ouest basé sur la
hiérarchisation des filières et la sélection précoce des jeunes. Élisabeth
Flitner s’interroge sur le sens de l’égalité
dans les deux systèmes éducatifs :dans
la RDA « l’égalité qui fut visée et réalisée à
un degré impressionnant, était l’égalité
d’acquis scolaires ». Toutefois les valeurs,
la culture scolaire ne visaient pas, ainsi
qu’à l’Ouest, à une égalité de participation des citoyens à la vie publique,
l’école imposait la morale de l’État, le
conformisme des comportements. Le
processus d’intégration ouvre, selon Mme
Flitner, une possibilité de regard réciproque, cela implique de parcourir l’histoire des expériences des deux parties de
l’Allemagne par une approche « laïque »
afin d’éviter l’effacement d’une identité
qui s’est historiquement construite aussi
par l’école.
La transition des pays de l’Est fait
aussi l’objet de la réflexion de F. Orivel
qui met en évidence les difficultés économiques de construction d’un projet
de changement sur une longue période
Quand la Banque mondiale intervient
dans ces pays, elle conseille des critères
d’ajustement économiques pour qu’ils
s’insèrent mieux dans le marché mondial. Cela a des conséquences sur l’intervention du pouvoir public dans l’éducation, sur le curriculum, sur la
démocratisation et sur la construction
d’une identité nationale.
Les conseils des grandes agences
internationales ont contribué à
construire des politiques éducatives de
plus en plus similaires. J. Hallak le souligne (p. 44) en réfléchissant sur la globalisation et son impact sur l’éducation
des pays en développement (PED). « En
effet, dans la mesure où la globalisation est
fortement liée au principe néolibéral d’accroissement du rôle du marché et de réduction du rôle de l’État, son développement
s’accompagne de la réduction des dépenses
publiques. » (p. 45).
À l’époque de la mondialisation, est-il encore sensé de parler d’une culture
nationale ? À ce problème répondent
plusieurs intervenants :C. Lelièvre parcourt l’histoire du mythe de la Nation
dans l’enseignement français. Le mythe
de la Nation-guide des valeurs universelles, l’idée que l’école doit contribuer
à l’assimilation de tous ceux qui vivent
en France au nom de la Raison universelle est mise en crise dans les années
1980. De nos jours, nous sommes face
à « des tentations régressives groupales vers
des communautés primaires et à une autre
régression qui peut se faire jour, celle du
nationalisme régressif » (p. 337). Est-il
possible de dépasser l’alternative tragique entre « religion de la patrie » et
éparpillement des identités ? Il s’agit, dit
C. Lelièvre, de définir ce qui est « universel » dans la vie politique, sur ce sujet
la France a des références philosophiques importantes :la tradition de la
Raison critique de Condorcet qui s’oppose à la « religion politique » et qui
construit les bases de l’école laïque et
démocratique.
Mais, est-il possible de construire une
culture laïque en commun dans une
époque où la demande d’instruction des
familles et des jeunes vise à l’utilité économique ? C’est la question qui reste
ouverte dans l’article de Forquin qui,
après avoir montré les possibles définitions de savoirs scolaires, et après avoir
mis en exergue l’importance des travaux sociologiques sur la sélection des
savoirs scolaires, considère importante
la prise en considération du contexte
des transformations actuelles de la
société et de la culture. Plusieurs
logiques sociales pèsent de nos jours
sur la culture scolaire :« La logique du
développement scientifique et technologique… la logique démocratique… la
logique culturelle de l’individualisme radical et de l’hédonisme consumériste »
(p.237). Le discours sur les savoirs scolaires se rapproche ainsi de celui de B.
Charlot et d’Y. Rochex sur le « rapport au
savoir » des élèves et donc d’une analyse qui fait référence à la politique, à
la psychologie, à la sociologie et à la
réflexion sur les contenus de l’enseignement.
Un cadre de référence pluridimensionnel de la situation d’enseignement
est aussi considéré important dans
l’étude de Christine Berzin sur les dernières contributions de la psychologie à
l’étude du fonctionnement cognitif de
l’élève et donc du problème de l’échec
scolaire. La psychologie a beaucoup
approfondi l’étude de la diversité du
fonctionnement cognitif, mais la législation scolaire semble encore se pencher sur l’idée que les situations d’échec
sont des situations de « manque ». Selon
C. Berzin, « les principes pédagogiques de
l’éducation cognitive gagneraient à être
intégrés aux pratiques pédagogiques disciplinaires dans le cadre de ce qu’on pourrait
nommer une approche pédagogique métacognitive » (p. 304).
Dans ce livre, ainsi que nous l’avons
déjà souligné, toutes les disciplines sont
mobilisées autour du problème de la
démocratisation des savoirs. L’historien
de l’éducation, B. Poucet, analyse le
débat et les tentatives de réforme de
l’enseignement de la philosophie, une
discipline « noble » que les législateurs
français n’arrivent pas à réformer et qui
se présente comme « un symptôme exacerbé de la difficulté de passer de la massification à la démocratisation » (p.272).
Christine Allemand Ghionda analyse,
enfin, le problème de la pluralité linguistique dans l’enseignement et Nicole
Mosconi celui d’une culture scolaire qui
ne considère pas la femme.
Le livre de Claude Carpentier, contribue à enrichir les études sur le curriculum et nous fait comprendre qu’il existe
une riche réflexion internationale autour
du problème du curriculum, importante
pour ceux qui veulent construire une
école démocratique.
Teresa Mariano Longo, CURSEP, UPJV.
✔ LOEFFEL (Laurence), Ferdinand
Buisson, apôtre de l’école laïque.
Paris :Hachette éducation
(« Portraits d’éducateurs »), 1999,
142 p.
Alors que l’on cherche à l’heure
actuelle à redéfinir les objectifs
de notre Éducation nationale en
insistant notamment sur la nécessité de
sa participation à la formation des futurs
citoyens, ce petit livre consacré à
Ferdinand Buisson nous semble bienvenu
car s’il nous permet de découvrir
les fondements de l’instruction
publique, il nous invite aussi à penser
l’école de demain.
C’est à Ferdinand Buisson que l’on
doit « l’élaboration de la première morale
laïque enseignée dans les écoles et des premiers programmes, la défense de la pluridisciplinarité et la mise en Å“uvre d’une
véritable philosophie pédagogique indissociable d’une philosophie de l’éducation ». Le
portrait est campé. Et l’on sent bien tout
au long de l’ouvrage de Laurence Loeffel
combien il convient de rendre hommage à cet homme intègre et passionné
qui a su donner au métier d’instituteur
« toute sa noblesse ».
Le premier chapitre est consacré à la
vie de Ferdinand Buisson, qui fut celle
d’un « juste ». Né à Paris en 1841, issu
d’un milieu modeste et protestant, il
poursuivra des études de philosophie.
Hostile à l’Empire il s’exilera en Suisse,
exemple de démocratie, où il « consolidera ses convictions républicaines et
laïques ». Dès la proclamation de la
République il reviendra en France pour
s’enrôler dans la Garde nationale.
Pendant la Commune il jouera un rôle
prépondérant auprès des enfants orphelins et errants et des communards pourchassés. On cherche à expliquer la victoire de l’armée prussienne et on
l’attribue à la supériorité de l’éducation
allemande. Dans ce contexte naît alors
un idéal moral sur lequel s’appuiera le
projet de fonder la République par la
construction d’une nouvelle éducation
nationale. En 1879 Jules Ferry, ministre
de l’Instruction publique, appelle
Ferdinand Buisson à la direction de l’enseignement primaire. Il y restera 17 ans.
De 1896 à 1902 il occupera une chaire
de sciences de l’éducation à la Sorbonne,
puis en 1902 sera élu député radical de
Paris. L’affaire Dreyfus le conduira à
contribuer à la fondation de la ligue des
droits de l’Homme en 1898. L’année
suivante il crée la Société libre pour
l’étude psychologique de l’Enfant qui
deviendra par la suite la Société Binet-Simon. En 1927 il obtiendra le prix
Nobel de la paix. Cet homme discret,
efficace, humaniste, mourra en 1932
dans une petite commune de l’Oise dont
il était un conseiller municipal.
Les chapitres suivants décrivent et
expliquent le cheminement politique et
intellectuel de Ferdinand Buisson.
Partant d’une analyse de la situation
politique et pédagogique en 1870
Laurence Loeffel exposera ensuite cette
philosophie de la laïcité issue de la
conviction profonde qu’il fallait rénover l’enseignement primaire. À partir de
là s’imposera une nouvelle approche de
la démocratie.
Retenons que jusqu’en 1870 l’instruction primaire était payante, sauf
pour les enfants indigents, qu’elle n’était
pas obligatoire, que l’assiduité des élèves
était toute relative et que le contenu des
savoirs à transmettre restait assez rudimentaire. Le rôle de l’Église demeurait
encore à cette époque-là prépondérant
dans l’éducation. À partir de 1870 les
lois scolaires républicaines vont se multiplier, visant à instaurer une éducation
libérale et une pédagogie laïque :création d’écoles normales de filles, gratuité
de l’enseignement, obligation scolaire,
laïcisation des programmes, introduction d’un enseignement civique et moral
obligatoire et enfin laïcisation des personnels enseignants. Toutes ces lois
secouaient les prérogatives de l’Église
et signifiaient l’affaiblissement voire l’effacement des droits de la famille.
Dans ce contexte la nomination de
Ferdinand Buisson au poste de directeur de l’Enseignement primaire
n’étonne guère car le protestantisme est
considéré comme une « religion laïque ».
On retiendra de cette époque la parution entre 1878 et 1887 du Dictionnaire
de pédagogie et d’instruction primaire sur
le modèle des grandes encyclopédies
pédagogiques allemandes et la consécration de la méthode intuitive « âme de
l’enseignement primaire », qui débouchera sur une pédagogie de la découverte. L’enfant sera ainsi formé à
apprendre par lui-même. Mais
Ferdinand Buisson veut plus. Il veut
que l’enfant du peuple ait accès aux vérités intellectuelles et morales universelles.
Pour cela la pédagogie doit se distancer du dressage, le but du pédagogue
devant être de favoriser « le gouvernement de soi ». On voit ainsi bien que
pour Ferdinand Buisson la question de
la liberté sera la préoccupation principale. Cet attachement à la liberté colorera fortement sa conception de la laïcité
qui ne sera jamais pour lui une opposition à la religion mais plutôt une neutralité confessionnelle garante de l’éducation morale et sociale. Car c’est à l’État
qu’échoit le devoir d’éducation, qui prépare à l’exercice de la démocratie.
Le dernier chapitre insiste sur l’engagement politique de Ferdinand Buisson
pour qui l’école laïque et républicaine a
vocation à former « une nation égalitaire
par le rapprochement des riches et des
pauvres sur le banc de l’école ». Une école
unique mais qui s’attachera à offrir
toutes les variétés, toutes les applications du travail. D’où la prolongation
de l’obligation scolaire portée à 14 ans,
pensée comme une promesse de promotion sociale des classes les plus
pauvres.
Une partie du livre enfin est consacrée à des textes choisis de Ferdinand
Buisson qui nous permettent d’approfondir les thèmes présentés :la naissance
de l’instruction publique, la méthode
intuitive, la laïcité et la question de la
neutralité, la démocratie et la libre pensée, la morale et la religion…
Au total, ce petit livre nous fait rencontrer un homme de bien, soucieux
de la liberté de chacun et du respect
que l’on doit à l’enfant; en avance sur
son temps, il s’est attaché à offrir de
réelles perspectives à la pédagogie en
valorisant notamment la nécessaire
démarche « d’apprendre à apprendre ».
Les questions soulevées et auxquelles il
a cherché à donner des réponses restent en tout cas très actuelles. Une raison de plus pour ne pas négliger cet
héritage riche et généreux.
Jacqueline Finkelstein, Cursep, UPJV
✔ GATHER THURLER (Monica).
Innover au cÅ“ur de l’établissement
scolaire. Issy-les-Moulineaux :ESF,
2000, (« Pédagogies »), 235 p.
Le livre de M. Gather Thurler est le
résultat d’un travail de théorisation
qui part d’une recherche de terrain
d’une vingtaine d’années, notamment
de son rôle de coordonnatrice de la
rénovation de l’enseignement primaire
genevois
[1]. À partir du thème de l’innovation, cet ouvrage est consacré au
changement et plus particulièrement
aux conditions favorables ou défavorables au changement. Dans cette perspective, il met en avant six dimensions
de l’établissement.
1. L’organisation du travail. La
logique bureaucratique, fondée sur une
forte division du travail a fait la preuve
de son efficacité, mais elle ne peut pas
prendre en charge un changement à
long terme. La logique professionnelle,
elle, se développe, mais elle renforce
l’individualisme et elle est, sans doute,
conservatrice. Finalement, ces deux
logiques sont prises dans un cercle
vicieux. Projet commun, réseaux, régulation, évaluation interne et externe permettent d’en sortir et favorisent « l’emprise des acteurs sur leur destin ».
2. Les relations professionnelles.
L’individualisme (ou « l’égoïsme collectif ») domine la culture professionnelle
des enseignants. M. Gather Thurler distingue d’autres formes de relations professionnelles :la balkanisation, la grande
famille, la collégialité contrainte. Plus
efficace, la coopération professionnelle
fait de la confrontation et du débat un
élément moteur de la vie de l’établissement dans la mesure où ils réduisent
l’écart entre les représentations et donc
les incertitudes de l’action.
3. L’identité collective, la culture
de l’établissement et son rapport au
changement.Au-delà du climat, un établissement est caractérisé par une culture composée de plusieurs strates.
L’auteur nous invite à réfléchir sur ce
qui permet un changement de culture
vers la culture du changement. La relation au changement s’ancre dans l’histoire personnelle de l’acteur et dans son
appartenance à divers groupes. L’auteur
distingue douze dimensions de la culture qui influent sur le changement, par
exemple :une définition de l’idéal, l’opposition entre utopie et réalisme, le jeu
entre uniformité et diversité… Le changement est le fruit d’une action collective au sein d’un établissement qui
adopte une « culture du conflit socio-cognitif » et accepte de capitaliser ses
expériences.
4. La capacité de se projeter dans
l’avenir. Le chapitre qui traite de ce
thème s’intitule « un établissement en
projet » et non « le projet d’établissement » pour souligner ce que la notion
de projet a parfois de réducteur. Les
établissements en projet sont définis par
une culture commune centrée sur la
négociation et la régulation, ils sont sensibles aux changements endogènes et
aux réformes venues de l’extérieur, ils
ont une vision stratégique et symbolique de leur avenir. Le plus souvent,
les projets portent sur des règles du jeu
ou sur une formation commune ou sur
un rapport au milieu local. L’auteur privilégie la logique transformationnelle.
Elle est centrée sur la résolution de problèmes et l’élargissement des compétences professionnelles. Les enseignants
y sont définis comme des praticiens
réflexifs. Dans les faits, la question est de
savoir comment l’on passe de l’étincelle
initiale (d’une minorité) à l’adhésion
d’une majorité dans la durée. L’auteur
propose quelques éléments de
réponse :logique de l’honneur, proximité, représentation anticipatrice, adhésion par la confrontation…
5. Le leadership et le mode d’exercice du pouvoir.Le leader propose des
visions mobilisatrices, il conçoit des
stratégies de changement et il prend en
compte les valeurs et les croyances de
l’établissement. L’auteur distingue plusieurs sources de leadership (l’expertise
professionnelle, le charisme, le sens de
l’organisation…) et plusieurs modalités d’exercice du leadership (orienté vers
la formation, la culture, les transactions…). Le leadership coopératif ou partagé semble le plus efficace. L’auteur
envisage même un leadership sans leader :l’empowerment.
6. L’établissement comme organisation apprenante. Il dépasse l’opposition entre développement professionnel et développement organisationnel
en créant un équilibre entre action collective et action individuelle.
L’apprentissage organisationnel devient
un levier pour la réussite des élèves.
L’auteur conclut sur un paradoxe :« Changer les établissements pour
qu’ils changent l’école ». Elle insiste sur
la nécessité de travailler la conception
même de culture. La coopération professionnelle et la responsabilité partagée passent par le débat, notamment
avec « l’ami critique », la négociation et
une nouvelle définition de l’autorité et
du pouvoir. M. Gather Thurler nous
invite à un nouveau paradigme du changement.
Ajoutons que les chapitres sont divisés en paragraphes au titre clair et que de
nombreux tableaux donnent une vision
synthétique des problèmes évoqués.
L’auteur aime présenter des dilemmes
ou des alternatives et elle analyse des
situations diverses avec une grande sub-tilité. Cet ouvrage d’une grande densité
est cependant d’une lecture facile. Il est
aujourd’hui indispensable pour comprendre le fonctionnement de l’établissement. Enfin, insistons sur ce que nous
appellerons la démarche systémique de
cette recherche. Elle se préoccupe des
conditions du changement et bien plus
encore du système des conditions du
changement, avec son jeu d’interactions,
de contradictions et d’effets pervers…
Loin d’être une addition de recettes ou
un ouvrage de théorie pure, Innover au
cÅ“ur de l’établissement scolaire donne aux
acteurs de terrain des outils pour saisir
la singularité de leur propre établissement.
Ce livre est d’une grande richesse, il
suscite donc de nombreuses questions.
L’auteur insiste sur la dimension culturelle du fonctionnement de l’établissement. Sa démarche est de nature
sociologique. Est-elle suffisante pour en
rendre compte ? L’approche psychanalytique n’est-elle pas nécessaire pour
traiter des croyances, des mythes et des
relations de pouvoir dans l’établissement ? Quelques remarques, ici et là,
montrent que l’auteur est parfois tentée par ce discours.
Les logiques qui mènent à l’empowerment et à l’établissement apprenant
sont-elles nécessairement complémentaires ? L’établissement apprenant peut
être une organisation en perpétuel changement précisément parce qu’il laisse
de grandes marges d’initiatives aux
acteurs. Mais l’empowerment centré sur
l’acteur lui-même ne risque-t-il pas
d’être un habillage moderniste de l’individualisme enseignant plutôt conservateur ?
L’auteur ne s’intéresse aux dimensions
de l’établissement que dans la mesure
où elles favorisent la réussite des élèves.
Mais la culture du changement favo-rise-t-elle nécessairement les apprentissages des élèves ? de tous les élèves ?
la réalité n’est-elle pas plus hétérogène ?
Et, notamment dans nos lycées, les
élèves ne sont-ils pas déjà acteurs de la
vie de l’établissement et non plus sujets
passifs comme dans l’ouvrage ?
Enfin, nous esquisserons une lecture
politique de ce livre. Au-delà de la structureclasse, en deçà des niveaux politiques et hiérarchiques les plus élevés
de l’institution, dans le secondaire, l’établissement est aujourd’hui le lieu pertinent de traitement des problèmes éducatifs. Mais une société démocratique
peut-elle exister sans un État capable de
définir de grandes orientations, de réguler l’ensemble du système éducatif et
d’évaluer ses performances ? Quel équilibre trouver entre l’établissement et le
système ? Dans quelle(s) structure(s) et
quel(s) réseau(x) se situe-t-il ? Quelle est
la place de l’acteur ? Qu’en est-il du
sujet ?… Ces questions permettent de
définir l’innovation :tantôt alibi, tantôt
supplément d’âme, tantôt îlot de changement, tantôt levier de changement.
Alain Picquenot, directeur du CRDP de
l’académie d’Amiens.
✔ Alain CHOPPIN (dir.). Les
manuels scolaires en France
de 1789 à nos jours, anglais.
Paris :INRP/Klincksieck, 1999,
746 p.
Spécialiste reconnu de l’histoire des
manuels scolaires, Alain Choppin,
dans le cadre du programme
Emmanuelle, publie, avec Bertrand
Pinhède, le huitième volume de cette
collection qui fait référence en matière
d’histoire des disciplines scolaires.
Emmanuelle est, rappelons-le, une
banque de données multicritères qui
recense l’intégralité des manuels scolaires parus en France dans toutes les
disciplines et pour tous les niveaux d’enseignement, hormis l’enseignement
supérieur et ce, quel que soit le type
d’établissement. Cette banque permet
non seulement de décrire de façon
exhaustive la production imprimée
concernée, mais également de recenser
les lieux de conservation des ouvrages.
Elle est interrogeable à distance par
minitel (3616 INRP) et par internet
(www. inrp. fr).
La version papier ici présentée comporte une présentation, une analyse du
contenu, un répertoire des notices (classées par ordre chronologique et alphabétique) et une série de notices et d’annexes (textes officiels, sources). 4329
sont ici recensées. La croissance du
nombre d’ouvrages est lente et régulière
jusqu’en 1959, elle s’accroît en suite
rapidement, puisque la moitié des
manuels ont été publiés après cette date
– on relève d’ailleurs également qu’un
manuel sur cinq est édité à destination
des professeurs exclusivement. Si au
début, les manuels sont souvent rédigés par un seul auteur, ce n’est plus que
le cas du tiers d’entre eux aujourd’hui.
Huit éditeurs concentrent les troiscinquièmes des occurrences. Si désormais
la durée moyenne de renouvellement
d’un manuel est de six ans, le record de
longévité, détenu par un dictionnaire,
est de 108 ans !
Un tel outil de travail offre ainsi, par
les traitements statistiques qu’il permet,
la possibilité de contribuer à écrire l’histoire d’une discipline dont l’importance
n’a fait que croître, ces cinquante dernières années, au détriment, de
l’Allemand.
Bruno Poucet, CURSEP UPJV
• Instruments de travail. – Les
Archives nationales et sa Direction des
Archives de France offrent à l’historien
une moisson d’ouvrages qui pourront
l’aider dans sa quête des sources. Ils se
répartissent en deux catégories. Des synthèses sur des questions de méthodologie, des inventaires. Le Témoignage oral
aux archives (1990,100 p) appartient
ainsi que les deux suivants à la première
catégorie. Il s’agit d’une méthode élémentaire pour collecter et communiquer ensuite des témoignages oraux. On
sait, en effet, que les archives orales se
sont développées depuis une trentaine
d’années. Néanmoins une méthode
rigoureuse doit être pratiquée, des compléments bibliographiques viennent
compléter heureusement cet ouvrage.
Avec Les Religions et leurs archives aujourd’hui (2001,150 p.) nous lisons le
compte rendu de journées d’étude.
Celles-ci avaient un double
objectif :dresser un état des lieux des
archives religieuses quelle que soit la
confession considérée, que les archives
soient publiques ou privées, offrir
quelques pistes de recherche sur des
domaines peu explorées, à partir de
sources méconnues. On soulignera ici
combien l’accès de telles sources est
indispensable si l’on veut progresser
dans l’histoire de l’éducation en France.
Enfin Christine Nougaret et Bruno
Galland, Les Instruments de recherche dans
les archives (La Documentation française,
1999,260 p.) offre un bon indice de la
qualité actuelle de la recherche archivistique en France puisque leur ouvrage
permet de comprendre comment sont
codifiés les différents instruments de
travail mis à disposition des chercheurs.
Les auteurs se livrent à une véritable
d’histoire de la classification des documents, aident à saisir le sens du principe du « respect des fonds » et les évolutions nécessaires pour l’avenir de la
recherche.
Du côté des inventaires, on dispose
désormais d’un outil précieux, Françoise
Adnès, Archives de la Présidence de la
République, Vincent Auriol, René Coty. Il
s’agit d’un inventaire analytique qui permet de mieux comprendre le rôle joué
par deux anciens présidents de la
République, en particulier dans le
domaine scolaire, à une époque où de
nombreux projets ont été élaborés sans
qu’ils voient finalement le jour. On
remarquera aisément que le premier président a un grand souci de l’histoire,
procédant à la rédaction au jour le jour,
de notes qui seront ultérieurement
publiées sous forme du Journal du septennat alors que le second exerçant une
présidence beaucoup plus « discrète »
a moins le souci des traces de son action.
Bruno Poucet, CURSEP, UPJV
[1]
En italiques dans le texte.
[2]
Cf. les travaux de Jean Clavreul, en particulier :« L’éthique psychanalytique en question »,
in
Le désir et la loi. Approches psychanalytiques,
Paris : Denoël, col. « L’espace analytique », 1987.
[3]
Cf. notamment :
Médiations, institutions et loi
dans la classe, Paris : ESF, 1994;
L’inconscient dans
la classe. Transferts et contre-transferts, Paris ; ESF,
1996.
[4]
Cf. aussi J.-C. Filloux :« Éducation civique,
éducation morale, éducation éthique », in
Recherche et formation n° 24,1997, p. 97-111.
[5]
Cf. Bruno Karsenti :« Les droits de l’homme
et la politique de la pitié », in
Cités n° 5, Retour
du moralisme ? Les intellectuels et le conformisme,
Paris : PUF, 2001, p. 43-48.
[### 1]
En France, les établissements (dans le secondaire) et les écoles (dans le primaire) n’ont pas
la même réalité administrative, financière, managériale et politique. En conséquence,
Innover au
cÅ“ur de l’établissement scolaire intéressera davantage les personnels du second degré.