2002
Carrefours de l’éducation
Les enjeux d’une formation à la pratique en interculturel : le cas des étudiants en psychologie en Afrique du Sud post-apartheid
Vije Franchi
Institut de psychologie, université Lumière Lyon 2 laboratoire d’IPSE Paris X, Nanterre.
En Afrique du Sud, la
racialisation de la réa-lité subjective, socio-économique et poli-
tique des années
d’apartheid, suscite
des enjeux pour la
formation interculturelle de psychologues dans des uni-
versités désormais multiculturelles.
Historiquement, les psychologues (à
90 % de la minorité blanche) servaient majoritairement les besoins de
leur propre groupe. Les traumatismes
psychiques et sociaux causés par la
violence de l’apartheid et de ses
agents étaient d’autant plus importants que réduits au silence. Depuis
1994, les priorités de réconciliation
entre les groupes antérieurement
maintenus séparés par la législation et
l’idéologie racistes de l’apartheid
nécessitent d’interroger les pratiques
et les contenus d’enseignements dont
la vocation consistait à former des
professionnels au service d’une élite,
en pratique libérale. Cet article propose un bilan des enjeux pédagogiques et politiques de l’éducation
interculturelle des psychologues: il
passe en revue les objectifs des
approches développées ces dernières
années en université. Celles-ci visent
à sensibiliser les étudiants aux phénomènes psychosociaux du contact
entre groupes maintenus ségrégués; à
leur fournir les moyens d’analyser
leurs propres réactions et stratégies
défensives dans de telles situations;
à contenir, élaborer et déracialiser les
affects négatifs résultant de la racialisation simultanée de l’identité et des
lectures du monde; à développer les
compétences interculturelles qu’exige
l’intervention dans des communautés
ravagées par l’apartheid (compétences
de communication dialogique, d’alternance des cadres de référence, de
travail participatif et de tolérance aux
ambiguïtés qui surgissent avec le choc
et l’incompréhension interculturels).
In South Africa the racialisation of the
subjective, socioeconomic and political
reality of the apartheid years has
raised issues for the intercultural
training of psychologists in universities that
would now be multicultural. Historically,
psychologists (90% of them from the white
minority) served principally the needs of their
own group. The mental and social traumas
caused by the violence of apartheid and its
agents were all the more important for the
silence which surrounded them. Since 1994,
the priorities of reconciliation between groups
which had previously been kept separate by
the racist ideology and legislation of apartheid
has made it necessary to question the practises
and contents of teaching whose vocation was
to train professionals who were to be in a
profession at the service of an elite. This article
offers an assessment of the pedagogical and
political issues of the intercultural education
of psychologists: it examines the objectives of the
approaches developed in universities over recent
years. Their aims are to make students aware
of the psycho-social phenomena of contact
between groups that had been segregated; to
give them the means to means to analyse their
own reactions and defensive strategies in such
situations; to contain, elaborate and deracialise
the negative affects that result from the
simultaneous racialisation of the identity and
readings of the world; to develop the intercultural
skills required for intervention in communities
ravaged by apartheid (skills of communication
through dialogue, of the alternation of frames
of reference, of participative work and of
tolerance towards the ambiguities that arise with
intercultural shock and incomprehension).
In Südafrika stellt die subjektive,
sozioökonomische und politische
Wirklichkeitswahrnehmung unter rassischen
Vorzeichen, wie sie während der Apartheid
vorherrschte, für die interkulturelle Ausbildung von
Psychologen in den nunmehr multikulturellen
Universitäten ein zentrales Thema dar. Historisch
gesehen, standen die zu 90% der weißen Minderheit
entstammenden Psychologen mehrheitlich im Dienst
ihrer eigenen Gruppe. Die psychosozialen Traumata
als Folge der Apartheid-Gewalt waren umso größer,
als sie nicht offen angesprochen werden konnten.
Seitdem die Aussöhnung zwischen den ehemals durch
die Rassenideologie und–gesetzgebung getrennten
Bevölkerungsgruppen im Jahre 1994 prioritär wurde,
ist es notwendig geworden, Lehrpraxis und–inhalte
zu untersuchen, deren Ziel darin bestand, eine liberale
Berufsgruppe im Dienst einer Elite auszubilden. Der
Artikel zieht eine Bilanz des pädagogischen und
psychologischen Nutzens einer interkulturellen
Psychologieausbildung: Er befasst sich mit den Zielen
der in den letzten Jahren an der Universität
entwickelten Ansätze, die darauf abzielen, die
Studenten für psychosoziale Phänomene zu
sensibilisieren, wie sie beim Kontakt von getrennten
Bevölkerungsgruppen entstehen. Die Studenten sollen
damit dazu gebraucht werden, ihre eigenen
Reaktionen und Abwehrstrategien in solchen Situation
zu analysieren, negative Affekte aus einer rassisch
geprägten Identität und Wirklichkeitsdeutung in den
Griff zu bekommen, zu entwickeln und sich von deren
rassischer Komponente zu lösen. Sie sollen die
interkulturellen Kompetenzen entwickeln, die der
Einsatz in den von der Apartheid verwüsteten
Gemeinschaften erfordert: die Fähigkeit zum Dialog,
zu einem Wechsel zwischen verschiedenen
Bezugssystemen, zur Zusammenarbeit und zur
Toleranz von Ambiguitäten, die bei dem
Aufeinandertreffen und dem wechselseitigen
Unverständnis zweier Kulturen entstehen.
En Afrique du Sud, les premières élections démocratiques en 1994
ont marqué la fin de l’apartheid en tant que système d’oppression
et de privilèges historiquement construits et juridiquement ancrés
à tous les niveaux de la société. Il s’agissait de la fin d’une longue
histoire de racialisation systématique et progressive de la société
et des populations, qui trouve ses racines dans l’ère coloniale
(Prinsloo et De la Rey, 1999). Cependant, les inégalités « racialement
construites » persistent aujourd’hui et conditionnent la
réalité et les vécus subjectifs, interpersonnels, communautaires et socio-économiques
des Sud-Africains. De même, cette racialisation « normalisée » de la réalité
matérielle et intersubjective a « instauré », pour ainsi dire, dans l’imaginaire
des gens une ségrégation incontournable des subjectivités humaines, de leur vécu,
de leurs amours, de leurs traumatismes et pertes, de leurs projets, espoirs et
craintes. Il s’agit d’une racialisation systématique de leurs lectures du monde, du
soi et de l’autre, dont la portée destructrice relève, selon Duncan (2001), « de sa
manière de s’ancrer dans les structures de la pensée (et les mondes référentiels internes)
non seulement des oppresseurs et des opprimés de l’apartheid, mais aussi de leurs descendants. » (trad. de l’auteur).
Cette histoire de racialisation suscite aujourd’hui des enjeux bien précis pour
l’éducation interculturelle de psychologues formés dans des universités sud-africaines
multiculturelles. Ancrées dans des milieux socio-économiques, culturels et linguistiques très différents, les identifications et contre-identifications des étudiants
inscrits dans les programmes de formation professionnalisante en psychologie, tout
comme leurs représentations d’eux-mêmes, des autres et de la société, portent les
marques de cette racialisation. Ceci a été corroboré par une étude récente portant
sur la négociation d’identifications identitaires parmi des étudiants sud africains
inscrits pour la plupart en psychologie. Les résultats suggèrent que la catégorisation « raciale » continue à exercer un rôle important aussi bien dans leurs définitions
identitaires que dans les lectures qu’ils font des changements sociopolitiques et
économiques actuels. Leurs vécus divergents, voire antinomiques, de l’histoire de
l’apartheid, des années de lutte et des changements macrosociaux et politiques survenus depuis 1994, ont tendance à fragmenter leurs lectures du passé, du présent
et du futur de l’Afrique du Sud. Par exemple, le niveau d’engagement des étudiants
vis-à-vis de la transformation du pays et de la réparation du traumatisme et des
inégalités de l’apartheid prend un sens très différent selon qu’ils appartiennent à des
groupes historiquement opprimés ou privilégiés par l’apartheid, à des familles
engagées politiquement dans la protection ou la défaite de l’apartheid, ou qu’ils
ont eux-mêmes participé ou non à une lutte politiquement organisée.
Aujourd’hui les Sud-Africains sont appelés à tisser ensemble les trames de ces
vécus historiquement ségrégués de traumatisme, d’oppression, de honte et de privilège dans un sentiment d’unité nationale et de démocratie « non raciale ». Le
discours officiel prône la réconciliation avec le passé à travers le redressement des
injustices et des séquelles de l’apartheid, la construction d’une histoire nationale
et la promotion active de l’égalité des chances dans les domaines de l’éducation et
de l’emploi, et la distribution égalitaire des ressources sociales, économiques et
de santé. Cependant, pour des jeunes adultes héritiers des injustices du passé et
des échecs de transformation du présent, la réalisation d’un sentiment d’unité
nationale « non raciale » et d’une réconciliation sociale et personnelle ne peuvent se faire qu’au prix d’un travail de reconnaissance et de réparation de la souffrance et des séquelles personnelles et socio-économiques que l’apartheid continue à infliger à la majorité (Franchi et Swart, sous presse).
Ces phénomènes soulèvent des questions importantes concernant la capacité
de ces étudiants à travailler au-delà des frontières racialement construites par
l’apartheid. Malgré les changements en Afrique du Sud depuis 1994,90 % des
psychologues formés dans les institutions accréditées sont des Blancs et uniquement 10 % sont des Noirs. Cette situation est d’autant plus grave que la majorité
des Sud-africains appartiennent à des communautés historiquement opprimées, dans
lesquelles continuent à prévaloir des problèmes caractéristiques du passé.
En 1985, Dawes a souligné les effets nocifs que les politiques d’ingénierie socio-économique de l’apartheid avaient sur le bien-être psychologique de la majorité des
Sud-africains. Ces politiques ont créé des conditions d’extrême pauvreté, de violence et de crime insoutenables, des niveaux sanitaires déplorables et des taux de
maladies très élevés. Les individus les plus touchés étaient ceux qui étaient assujettis à une triple pression d’inégalités économiques, « raciales » et de genre,
structurellement ancrées dans les institutions et les pratiques de la société (Brown
et Butchart, 1991). D’ailleurs, les communautés dites « noires » et « métisses »
(dans le langage officiel de l’apartheid), et les femmes en particulier, étaient celles
qui ont le plus souffert des conséquences de ces politiques (Butchart et Seedat,
1990; Dawes, 1985; Foster et Swartz, 1997). Aujourd’hui, des études (rapportées par Franchi et Duncan, sous presse) suggèrent que ces conditions de pauvreté vont s’empirant (May, 1998; Van Niekerk, 2002), qu’il y a une augmentation de la violence et du crime (Burrows, Bowman, Matzopoulos et Van Niekerk,
2001), et un accroissement inquiétant du nombre de cas d’infection du Vih/sida
en Afrique du Sud (Dorrington, Bourne, Bradshaw, et al., 2001).
L’histoire de l’apartheid et les politiques actuelles de réconciliation et de restructuration de la société ont des implications importantes pour le positionnement du
psychologue ainsi que pour l’éthique de sa pratique. La question se pose de définir le rôle du psychologue dans les processus de réparation des séquelles de l’apartheid, de transformation des inégalités sociales, de guérison des blessures psychiques et communautaires. Le psychologue doit-il s’immiscer dans les questions
politiques et prendre position eu égard à la fois au passé sociopolitique, à l’apartheid
et à la lutte pour la libération ? Est-ce une position éthique pertinente que d’exiger
sa participation, au moyen de sa pratique professionnelle, à la reconstruction d’un
pays qui devrait devenir apte à pourvoir aux besoins de l’ensemble de sa population ? À l’heure actuelle, dans l’Afrique du Sud flétrie par l’apartheid, qu’en est-il des
réelles possibilités pratiques pour le psychologue soucieux de la reconstruction de
la santé psychologique des acteurs sociaux, de la sauvegarde de leur existence à
l’abri de la violence, du traumatisme et des discriminations au quotidien ?
Ces questions sont au cÅ“ur des considérations des enseignants chargés de la
formation des psychologues. Elles sont d’autant plus importantes que la discipline de la psychologie a participé activement à l’émergence de l’apartheid et a
entretenu des liens très forts avec l’ancien régime. Comme le rappelle Duncan
(2001b), l’architecte idéologique de l’apartheid, Hendrik Verwoerd, était psycho-logue et, avec d’autres, il contribua à affiner ce système de « développement
séparé ». La psychologie a également promu ouvertement la discrimination dans
ses corps professionnels en aidant à ancrer des inégalités raciales dans les soins psychiques et l’accès aux ressources. Alors que certains chercheurs mettaient leurs
études en psychologie différentielle au service d’une légitimation des pratiques de
discrimination raciale, des psychologues travaillant pour l’armée mettaient leur
savoir au service de la torture et de l’interrogatoire de prisonniers politiques.
En dépit, ou peut-être en raison de cet héritage sombre, depuis une dizaine
d’années l’engagement de la psychologie a été plutôt défini par son alliance avec
les processus de la libération, de la transformation et de la reconstruction socio-politique et économique du pays. De nombreux chercheurs et enseignants Å“uvrent
pour que la psychologie remplisse son rôle dans le processus de deuil, de réparation, de réconciliation, de réhabilitation et de guérison du pays et de ses citoyens.
Aux yeux de ces universitaires activistes, la psychologie a la responsabilité d’orienter ses services vers les besoins du plus grand nombre. Cependant, malgré ces
efforts elle continue à servir principalement les besoins d’une minorité privilégiée : dans des cabinets de consultation ou des entreprises en milieu urbain. Nous
pouvons comprendre ces préférences pour une pratique libérale ou en entreprise
comme l’expression de stratégies économiques, chez des psychologues préoccupés par leur propre réussite; mais de telles préférences peuvent aussi masquer des
préjugés raciaux très fortement ancrés ou des expériences d’incompréhension
interculturelle, de chocs culturels, de peurs ou d’angoisses liées au travail dans
des communautés dont on ignore la réalité et l’histoire.
La formation universitaire des psychologues a un rôle central à jouer : dans la
redéfinition des objectifs, des orientations et de l’épistémologie de la psychologie;
dans l’éducation interculturelle des psychologues et la déracialisation de leur pratique. Différentes universités locales ont soulevé ces défis en construisant et en mettant à l’épreuve de nouveaux programmes de formation. Avant de dresser un bilan
des enjeux pédagogiques et politiques de l’éducation interculturelle des psycho-logues et d’examiner quelques-uns de ces programmes de formation, il convient de
mieux comprendre le contexte actuel de changement en Afrique du Sud.
Le contexte sociohistorique et politique actuel
Parmi les nombreux changements macrosociaux et politiques introduits à la fin
de l’apartheid, nous comptons (1) la ratification d’une nouvelle constitution en
1996, laquelle garantit les droits et les libertés de tous les Sud-Africains pour la première fois depuis 350 ans; (2) une Commission de la vérité et de la réconciliation instaurée et mandatée à dévoiler la vérité historique de l’Afrique du Sud, et à
promouvoir la réconciliation, la réparation matérielle et symbolique faite aux premiers, et la réhabilitation des derniers. La réconciliation était conçue comme la
conséquence d’une guérison produite par le fait même de témoigner dans le cas
des survivants et par la recherche d’une vérité capable de réhabiliter la personne
dans le cas des auteurs des violations massives des droits de l’homme; (3) des
mesures de discrimination positive mises en place dans les secteurs du public et
du privé et chargées d’enrayer les inégalités, de lutter contre les discriminations et
de promouvoir activement l’égalité de l’emploi et de l’accès aux ressources sur le
marché du travail; (4) l’adoption d’une nouvelle politique linguistique, laquelle
reconnaît le statut officiel (exécutif, législatif, dans l’éducation nationale) de neuf
langues indigènes d’Afrique du Sud, outre l’anglais et l’afrikaans, les deux langues
officielles du temps de l’apartheid (Finchilescu et Nyawose, 1998).
Officiellement le nouveau gouvernement s’est attaché à redresser les horreurs du
passé et simultanément à construire un futur centré sur la promotion de l’égalité
et le respect de la diversité parmi les citoyens; l’accord négocié entre le Congrès
national africain de Mandela et le Parti national de de Klerk a toutefois comporté
des compromis coûteux, au plan politique et socio-économique, particulièrement
pour la majorité (Bundy, 2000). L’accord prévoyait (1) le partage du pouvoir politique pour les cinq premières années de démocratie transitionnelle, dans le cadre
d’un marché libre; (2) la protection des droits des minorités et le maintien en
poste des fonctionnaires blancs dans des structures bureaucratiques; (3) la décision d’accorder l’amnistie à l’ensemble des activistes, politiques et soldats, en
échange de leur déposition sur leur participation et leur contribution aux violations
massives des droits de l’homme. Le nouveau gouvernement ne donna de surcroît
qu’une suite timide aux promesses faites à la majorité des Sud-Africains : en ce
qui concerne la restitution des terres, les réparations économiques envers les survivants des atrocités de l’apartheid, les mesures visant l’élimination des inégalités
dans l’ensemble des domaines préparant l’insertion sur le marché du travail.
La définition même du mandat de la Commission de la vérité et de la réconciliation a contribué à légitimer et à ancrer les compromis socio-économiques et
politiques de ce processus de transition (voir Van der Walt, Franchi, et Stevens,
sous presse). Les processus sélectifs de mise en mémoire et en oubli ont privilégié une version politique de l’histoire sud africaine, laissant de côté celle, sociale
et individuelle, de l’histoire de l’apartheid. Dans le cadre de la Commission, la
restriction des témoignages aux seuls actes politiques – la torture, le rapt, l’agression physique et les tentatives de meurtre – a bloqué la mise en jugement du système même de l’apartheid. De même, l’amnistie accordée aux coupables en échange
de leurs témoignages a empêché les civils de porter plainte par la suite contre
leurs bourreaux. Le fait d’avoir privilégié la guérison nationale plutôt que celle, individuelle et communautaire, des survivants de l’apartheid – voire d’avoir instrumentalisé ces derniers, en utilisant leurs témoignages et leur douleur – pour servir des desseins de réconciliation politique, font partie des facteurs à prendre en
compte lors de l’examen de l’impact de ce passé récent sur la construction d’une
identité et d’une pratique professionnelle de psychologue.
La place du psychologue dans le contexte
des changements actuels
Les compromis historiques du processus de transition, les échecs du processus
de mise en mémoire et de deuil individuels et les séquelles laissées par l’apartheid
ont fait surgir des questionnements psychosociaux auxquels le psychologue peut
répondre. La reconnaissance du rôle du psychologue dans le domaine du traumatisme, en particulier, et dans l’encadrement et la formation continue d’infirmières, travailleurs sociaux et personnels administratifs confrontés au quotidien
à une panoplie de demandes d’interventions ouvre un champ important au psychologue nouvellement diplômé. Dans ces circonstances, le travail du psycho-logue consiste, dans un premier temps, à évaluer les ressources et les besoins : de
la communauté qui l’accueille, des demandeurs de soins et des personnels locaux.
Différentes méthodes peuvent être employées à ces fins. Cependant, un questionnement d’ordre éthique et politique doit précéder l’élaboration d’un quelconque cadre thérapeutique ou d’intervention : de quel droit un psychologue clinicien peut-il, en effet, se permettre de définir les problèmes psychosociaux
nécessitant une intervention ? Lorsque la légitimité de son apport est admise, de
quel droit peut-il s’avancer en définissant les objectifs et les modalités thérapeutiques d’une telle intervention ? Les populations opprimées par l’apartheid ne subi-ront-elles pas ainsi une violence de plus, en se voyant encore confisquer leur droit
à l’autodéfinition et à la détermination de leur propre sort ? En final, les personnes
privilégiées du fait de leur appartenance de race sont-elles en position de traiter de
ces réalités contre lesquelles le système d’apartheid les a soigneusement protégées ? Voici quelques-unes des interrogations essentielles auxquelles doivent se
livrer les psychologues dans l’Afrique du Sud post-apartheid. Le danger de reproduction et de renforcement des inégalités de pouvoir à la base de la réalité ciblée
par l’action thérapeutique rend nécessaire l’interrogation des enjeux de l’intervention communautaire et l’affinement des programmes d’éducation interculturelle
et communautaire pour l’ensemble des psychologues.
Les enjeux de l’éducation interculturelle
des psychologues en Afrique du Sud
Selon Seedat, Duncan et Lazarus (2001), pour que la psychologie réponde aux
problèmes actuels en Afrique du Sud, voire pour qu’elle joue un quelconque rôle
dans le processus de transformation, il faut (1) qu’elle étende ses services psychologiques à l’ensemble des citoyens (en particulier les communautés opprimées
et marginalisées); (2) qu’elle remette en cause et reconstruise ou transforme les
conceptions actuelles de la cause et de la genèse des problèmes psychosociaux
existants; (3) qu’elle accorde une place importante aux facteurs contextuels lorsqu’elle traite ces problèmes; (4) qu’elle conteste les paradigmes traditionnels dans
lesquels fonctionne la psychologie, en privilégiant la prévention plutôt que le soin;
(5) qu’elle étende la définition du rôle et du champ d’intervention des psycho-logues qui interviennent sur ces problèmes et les causes de leur apparition.
Chacun de ces impératifs comporte des enjeux importants pour l’éducation
interculturelle des psychologues et nécessite une transformation des approches
traditionnelles.
Étendre les services psychologiques
aux communautés les plus pauvres
Traditionnellement formées aux thérapies d’inspiration nord-américaine et européenne, les psychologues en Afrique du Sud ont depuis longtemps favorisé un
travail de consultation individuelle plutôt que d’intervention communautaire. De
plus, la ségrégation raciale des communautés a pendant longtemps découragé les
psychologues « de traverser la frontière qui sépare leurs cabinets de consultation
des masses ». (Seedat, Cloete, Shochet, 1988) Pour ces raisons, la psychologie
ne se montre pas encore capable de garantir une « distribution suffisante » de
ses services (Gordon et Shipman, 1988, p.5), un terme qui se réfère à sa capacité
à promouvoir le bien-être psychosocial et politique de communautés historiquement opprimées et disqualifiées, dépourvues de ressources et marginalisées dans
le passé et le présent.
L’impératif d’étendre les services psychologiques aux communautés les plus
dépourvues de ressources implique également une augmentation du nombre de
psychologues issus de ces mêmes communautés. Les barrières de la langue, du
vécu historique du pays et de la culture (Gibson, Sandenbergh et Swartz, 2001)
rendent difficile la perspective de construction d’une approche thérapeutique qui
prenne en compte ces réalités plurielles, alors que 90 % des psychologues ne
connaissent qu’une réalité protégée des facteurs de risques produits par l’apartheid (Franchi, 2001).
À présent, un certain nombre de facteurs institutionnels découragent les étudiants noirs de poursuivre une formation professionnalisante en psychologie. Ils
incluent (1) la surreprésentation de théories psychologiques pseudo-universelles
dans les cursus du premier et du deuxième cycles, (2) l’application de critères de
sélection à l’entrée en DESS qui sont directement ou indirectement discriminatoires (le premier se réfère aux préjugés des membres du comité de sélection et le
deuxième à une absence de prise en compte des inégalités de parcours historiquement produites) et (3) la pratique, officieuse dans certaines institutions accréditées pour les stages, de faire travailler des stagiaires psychologues noirs avec des
« patients » noirs (et des stagiaires blancs avec des « patients » blancs).
Par ailleurs, ces facteurs entravent l’acquisition des compétences nécessaires
pour travailler au-delà des « zones culturelles frontalières (cutural borderlands) »
(Rosaldo, 1989) dans une perspective critique de transformation. Une telle perspective implique le questionnement des paradigmes psychologiques existants sous
l’angle de leurs limites en ce qui concerne le travail en communauté et la provision de services psychologiques à l’ensemble de la population. Une perspective
critique de transformation nécessite également la redéfinition du positionnement
du psychologue et la négociation de sa décentration d’un cadre de référence extérieur à un cadre de référence intérieur, d’une place d’outsider-autre à une place de
insider-partenaire. Au final, une perspective critique exige la contestation d’un
processus de racialisation des théories et de la pratique psychologiques ainsi que
des identités des soignants et des soignés.
Transformer les cadres théoriques et méthodologiques
Traditionnellement, la psychologie enseignée dans les universités sud-africaines
était importée principalement du monde anglo-saxon. Ce qui suppose les influences
nord-américaines en psychologie cognitive et sociale et britanniques en psycho-logie clinique. D’ailleurs, même les instruments d’évaluation psychologique, cognitive et clinique utilisés dans ce pays avaient été étalonnés sur des populations
d’outre-mer. De même, jusque récemment, la recherche produite en Afrique du Sud
s’inspirait principalement des problématiques et des cadres méthodologiques
importés de l’extérieur. Nous ne rentrerons pas dans les détails des conséquences
d’une telle orientation. Il suffit d’attirer l’attention sur la non-pertinence, voire le
danger, d’une telle pratique.
Aujourd’hui, malgré l’introduction d’une littérature de plus en plus générée
localement, une place centrale continue à être accordée aux modèles occidentaux
dans l’enseignement universitaire des psychologues. L’orientation individualiste des
cadres théoriques, méthodologiques et de diagnostics proposés par ces modèles se
montre inadaptée aux problèmes actuels en Afrique du Sud. Elle favorise une lecture intrapsychique des problèmes et peut constituer une entrave au travail efficace en communauté.
La transformation de ces cadres nécessite d’abord et avant tout une remise en cause
de leurs postulats de base : Il serait nécessaire d’encourager le développement d’un
esprit critique chez l’étudiant et de lui fournir des expériences de terrain auxquelles confronter ces théories reçues. Une telle transformation doit être accompagnée du développement d’une recherche propre à l’Afrique du Sud, tournée
vers une compréhension des enjeux locaux des problèmes et une construction
d’approches théoriques et méthodologiques en cohérence avec des logiques plurielles, élaborées localement. Par exemple, la co-construction de cadres explicatifs
avec les acteurs locaux de communautés « racialement » construites et historiquement maintenues séparées favorise l’intégration des approches locales d’analyse et de traitement des problèmes psychosociaux. Ceci implique de former les
étudiants à une pratique et une recherche participatives, axées sur la reconnaissance
de la légitimité de savoirs locaux et l’intégration de regards pluriels dans la compréhension d’un problème. Une telle approche permet d’éviter le renforcement
de la violence du passé, en imposant à l’autre une lecture réductrice de sa réalité,
qui nie la place d’acteur au sujet et à la communauté dans la compréhension et la
transformation de la réalité.
Accorder une place centrale aux facteurs contextuels
Les théories psychologiques qui privilégient des causes internes lors du diagnostic et du traitement d’un problème ont été sévèrement critiquées en Afrique du
Sud. Au-delà de leur incapacité à rendre compte des causes, de l’évolution et des
répercussions d’un problème, elles ont des implications politiques qui ne peuvent
pas être ignorées. Dans un pays qui a été régi par un système encourageant la violation massive de toutes les limites nécessaires au développement psychosocial de
l’individu, toute manifestation de souffrance psychique, sociale et communautaire
nécessite une analyse approfondie des conditions contextuelles, sociopolitiques,
matérielles et historiques qui la sous-tendent. Le recours à des explications internes
du problème sert volontairement ou involontairement les intérêts de l’idéologie
raciste : de telles explications masquent la volonté politique qui a délibérément
produit des conditions sociales, économiques et politiques insoutenables, sur le
plan psychique, intersubjectif et social. De cette façon, elles permettent d’attribuer
la cause à un « manque « inhérent à l’individu ou à son environnement proche —
la communauté (l’exemple de la manière dont on explique la violence des jeunes
en montrant du doigt leurs référents adultes et en pointant l’échec de leur socialisation est un des plus frappants) — et renforcent ainsi la croyance en une insuffisance de départ chez certains individus ou même des communautés.
Lorsque le psychologue intervient dans des communautés défavorisées, l’application de grilles de lectures académiques peut être ressentie comme un désaveu des
théories locales implicites. Ainsi, l’application stricte d’explications qui ne prennent
pas en compte les réalités matérielles et historiques du contexte peuvent susciter
des réactions très fortes chez les acteurs locaux et les habitants. Ces réactions ne
relèvent pas uniquement du rejet défensif de la parole de l’autre (systèmes symboliques) mais du fait que le pouvoir de définir sa propre réalité est une question
profondément politique. Le fait que ce soit un psychologue blanc qui émette la plupart du temps une théorie sur les causes du problème et qui définisse les moyens
d’action nécessaires réactive le vécu traumatique d’une hégémonie « racialement »
construite.
Accorder une place centrale aux facteurs contextuels exige la production de
réponses « du bas en haut » (voir par exemple, Gran, 1983; Franchi et Swart, sous
presse) qui privilégie en l’occurrence la production de théories à partir des réalités du terrain plutôt que l’imposition de lectures académiques sur ces mêmes réalités. Il s’agit d’une approche qui légitime des savoirs locaux et qui reconnaît l’importance de co-construire des analyses de problèmes sociaux avec les personnes
directement concernées.
Sur le plan de la formation à la pratique en interculturel, il s’agit d’apprendre aux
étudiants à impliquer les acteurs locaux et les personnes concernées par un problème dans l’ensemble des phases d’étude, d’intervention et d’évaluation. Il s’agit
de collaborer à l’identification d’un problème, à l’élaboration de la demande, à
l’analyse des facteurs causaux et des ressources au sein de la communauté et à
l’élaboration, la mise en place et l’évaluation d’un plan d’action. Cette démarche
sensibilise le futur psychologue à l’importance de la réciprocité et à la richesse de
l’intégration de lectures plurielles. Elle lui permet également de faire l’expérience
de la construction socioculturelle et historique des besoins et des ressources d’une
communauté et de la violence qui surgit lorsqu’on impose à une communauté
une lecture théorique faisant abstraction de la complexité de sa réalité. De plus,
l’adoption d’une telle approche augmente la probabilité que les théories qui s’ensuivront servent ultérieurement à construire des réponses adaptées aux personnes
concernées (Montero, 1998).
Les impératifs de privilégier la redistribution des ressources psychologiques, de
transformer les cadres théoriques et pratiques et d’attribuer une place centrale aux
facteurs contextuels s’articulent à la nécessité d’élargir le champ d’intervention du
psychologue et de redéfinir son rôle. Pour ce faire, il est important de contester les
cadres traditionnels de la pratique du psychologue et de former les étudiants au
travail dans des contextes qui dépassent les frontières du cabinet de consultation
ou de l’hôpital psychiatrique.
Contester les cadres traditionnels
de la pratique du psychologue
Traditionnellement les programmes de formation professionnalisante en psychologie (Masters) ont formé des psychologues principalement pour un travail de
diagnostic et de psychothérapie individuelles. Ces formations ne préparent pas
ou insuffisamment les futurs psychologues à travailler là où ils sont le plus nécessaires : dans des communautés historiquement défavorisées, dans lesquelles persistent des circonstances de pauvreté, de violence, de crime et de désespoir caractéristiques du passé. Pour l’ensemble des raisons présentées, il est impératif aujourd’hui en Afrique du Sud que le psychologue sorte du cadre habituel de sa pratique. La priorité d’étendre les services psychologiques aux communautés ravagées
par l’apartheid implique l’acquisition d’un certain nombre de compétences interculturelles et de travail communautaire qui dépassent le répertoire traditionnel
du psychologue.
Le travail communautaire implique la capacité à identifier des partenaires à l’intérieur de la communauté et de co-construire avec eux un contexte d’intervention et de prévention capables de transformer concrètement les conditions de
risques (pauvreté, violence physique et sexuelle, VIH/SIDA, déscolarisation, grossesses non voulues) qui les entourent. En Afrique du Sud, ce travail est compliqué
par le fait que toute attention portée à une soi-disant « communauté » réactive
des expériences de déplacement forcé, de ségrégation et de discrimination
« raciales », de violence physique et morale et d’un manque de ressources sociales,
économiques, éducatives et psychologiques politiquement orchestré.
De plus, l’histoire récente rend les personnes issues des catégories défavorisées
méfiantes à l’égard de stagiaires psychologues provenant de l’extérieur et souvent
associés avec les privilèges et les droits dont elles-mêmes ont été privées. Les personnes relais remplissent ainsi un rôle de passeur, permettant aux stagiaires psychologues de se joindre à la communauté, de dépasser des modes de communication centrés sur l’altérité (Riggins, 1997) et d’établir une réciprocité d’échanges
avec des acteurs et habitants locaux qui transcende les frontières dressées par
l’apartheid. Une attention particulière doit être accordée à la relation entre le psychologue~outsider et les membres d’une communauté. La négociation de l’entrée
du psychologue dans une communauté et de sa place d’intervenant peut susciter
des tensions qui entravent le bon déroulement d’un projet.
Lykes (1997) insiste sur la nécessité pour le psychologue d’appréhender la réalité d’une communauté à partir d’une position « d’altérité située ». Il s’agit de
prendre conscience du fait que sa propre lecture du monde dérive son sens des
contextes dans lesquels elle a pris forme et auxquels elle a été confrontée. La reconnaissance de sa propre altérité et des limites de sa compréhension des enjeux de
la situation observée permet au psychologue d’assumer une position « en dessous » de la réalité qu’il/elle s’efforce à comprendre. En Afrique du Sud, cette
approche peut permettre au psychologue — activiste blanc – d’interroger la légitimité de sa lecture, compte tenu de sa localisation à l’extérieur du champ de tir
des problèmes auxquels se trouvent confrontées certaines communautés. La capacité à interroger son propre droit de définir les problèmes en raison des privilèges
dont il/elle a été bénéficiaire est un premier pas vers l’élaboration d’une pratique
réflexive, axée sur le respect de la réciprocité de différentes logiques et lectures
de la même réalité. Cette prise de conscience encouragera également le psychologue
stagiaire à s’engager dans un processus que Lykes (1997) caractérise de « praxis
de solidarité ». Il s’agit de contester la catégorisation rigide de la place du psycho-logue et de celle des usagers, afin de travailler véritablement avec les groupes
« culturels » sur place, « dans leurs propres termes » (Rosaldo, 1989), et de
faciliter des échanges mutuels de lectures de la réalité et un entrecroisement de vécus
personnels.
D’après notre expérience, le paradigme de la recherche-action participative
s’avère être utile dans l’enseignement interculturel et communautaire (Franchi,
2001). Née du besoin d’Å“uvrer pour que la communauté acquière et retrouve
des ressources propres pour transformer sa propre situation d’oppression (le terme
« empowerment » désigne ce processus dans la littérature anglophone) et se libérer (Freire, 1970), la recherche-action participative fournit les outils conceptuels
nécessaires pour « remettre en cause les modèles théoriques dominants, ainsi que
leurs conceptualisations et interventions en matière de [violence politique]. »
(Lykes, 1997). Il s’agit de proposer des façons de travailler qui privilégient la transformation de conditions de vie créées par une violence institutionnelle sponsorisée par l’État. D’ailleurs, la recherche-action participative fournit également un
modèle réflexif permettant de travailler de manière efficace (Lykes & Hellstedt,
1987) à travers les frontières d’histoires et de vécus racialisés. En dernier lieu,
cette approche est adaptée à la formation psychologique d’étudiants en Afrique
du Sud, en ce qu’elle fournit un cadre pour travailler avec des communautés « du
bas en haut » (Rappaport, 1981), développer leur confiance (Straker, 1988) et
co-construire des interventions en partenariat avec différents professionnels et
acteurs locaux.
Étendre les définitions du rôle et du champ d’intervention
La transformation des paradigmes théoriques et méthodologiques en psychologie
s’accompagne d’une redéfinition du rôle et du champ d’intervention du psycho-logue en lien avec les impératifs de distribution suffisante des services, de déracialisation de sa pratique et d’intervention participative dans des communautés
historiquement ségréguées. De nombreuses universités sud-africaines ont répondu
au défide former des psychologues capables et prêts à exercer dans des cadres
très divers. Pour ces institutions, ceci a demandé une reconceptualisation des
objectifs, des contenus et des approches pédagogiques. Trois stratégies semblent
prévaloir dans ce domaine :
- Certaines universités ont répondu au besoin de former les étudiants à la
psychologie communautaire en créant des formations de DESS dédiées à cette
tâche. Ces programmes rentrent en concurrence directe avec les DESS de psychologie clinique existants. Le résultat a été de renforcer le clivage entre ces deux
orientations — clinique et communautaire — et de drainer les meilleurs étudiants
dans les DESS de psychologie clinique. Le statut dont jouit la psychologie clinique
au sein des départements de psychologie reste donc encore un obstacle.
- D’autres universités ont opté pour une intégration « cumulative « des
connaissances et des approches. Il s’agit d’intégrer une formation à la pratique en
communauté à celle existante en psychologie clinique. Ainsi les psychologues formés dans ces institutions sont-ils équipés pour travailler aussi bien dans une orientation individuelle que communautaire. (Gibson, Sandenbergh et Swartz, 2001)
Bien que courageux, ces programmes présentent des difficultés pour les étudiants,
notamment au niveau de l’intégration d’épistémologies différentes, voire contradictoires, de l’alternance des cadres pratiques et de l’adaptation au travail communautaire. De plus, la tendance dominante à cliver les approches – l’idée que
l’on est soit clinicien soit psychologue communautaire – rend difficile la reconnaissance de la particularité de leur pratique sur le terrain.
- Une troisième stratégie consiste à repenser entièrement les cadres théoriques
et méthodologiques enseignés par le passé pour mettre en place une formation
unique, centrée autour des impératifs d’augmenter la suffisance dans la distribution des services psychologiques et de garantir la pertinence de ces services pour
les populations concernées. Jusqu’à présent, cette approche a été mise en place
dans des institutions de recherche rattachées aux universités, plutôt que dans les
universités elles-mêmes.
Quelques considérations sur l’éducation interculturelle
des psychologues
La formation à la pratique communautaire a été accompagnée de la mise en
place de projets susceptibles d’assurer la formation des étudiants à partir de la
pratique. Ces programmes visent à : (1) sensibiliser les étudiants aux problématiques
suscitées par leur intervention dans des contextes marqués par le contact entre
groupes historiquement maintenus ségrégués; (2) développer leur réflexivité en ce
qui concerne leurs propres réactions et stratégies de défense dans de telles situations; (3) contenir, élaborer et déracialiser les affects négatifs liés à la racialisation
de l’identité et des lectures du monde; (4) leur fournir les compétences interculturelles nécessaires pour intervenir dans des communautés ravagées par l’apartheid — compétences de communication dialogique, d’alternance des cadres de
référence, de travail participatif et de tolérance des ambiguïtés liées au choc et à
l’incompréhension culturels.
Alors que les étudiants évaluent ces programmes comme riches en expériences
professionnelles et d’apprentissage (Franchi et Swart, sous presse), les difficultés
qu’ils éprouvent à s’adapter au travail communautaire (Gibson, Sandenbergh et
Swartz, 2001) et interculturel (Franchi et Swart, sous presse) doivent être prises
en compte dans la structuration de leur formation.
Les enjeux du travail au-delà des frontières racialement
construites
La problématique du travail de psychologue en interculturel en Afrique du Sud
est compliquée par l’écart historique, culturel et social qui demeure entre l’intervenant et les populations des communautés ciblées. La dichotomisation des classes
privilégiée/défavorisée a été répercutée au niveau du clivage créé entre les psychologues et les populations ciblées. Alors que la plupart des psychologues et étudiants en psychologie appartiennent à la classe favorisée par la ségrégation, les
populations les plus défavorisées sont les habitants des anciens « townships », fondés et peuplés en fonction du seul critère de la « race ».
De même, dans des pays où un régime fasciste a protégé les professionnels du
soin de la réalité même qu’ils étaient censés traiter, la rencontre entre psycho-logues et acteurs de terrain est caractérisée par une situation de contact entre cultures. Les obstacles à la relation entre psychologue et acteurs locaux sont provoqués par la rencontre de leurs représentations culturelles et raciales stéréotypées,
l’impossibilité, de part et d’autre, d’éprouver un sentiment d’empathie à travers
les frontières racialisées de cette relation, et le rejet virulent de la part de populations opprimées, de toute intervention provenant de l’extérieur, laquelle renforce
la mémoire du traumatisme du passé.
Cette situation génère elle-même des défis et des problématiques qui dépassent
ceux regroupés habituellement sous la rubrique de l’interculturel. La relation entre
le psychologue et les usagers est à la fois construite et ancrée dans cette asymétrie
sociale et politique. Elle est contaminée par son évocation incontournable de la dialectique dominant-dominé. S’inscrire dans le prolongement de la relation traditionnelle du psychologue-sujet au patient-objet légitimerait l’asymétrie de pouvoir imposée durant l’apartheid, par sa relégation des populations opprimées au
statut inférieur de malade-objet naïf d’une intervention.
Le ressenti de ce clivage se confond avec les effets de la racialisation et produit
une série de réactions de la part des étudiants en psychologie, telles, par exemple,
la tendance à hiérarchiser les besoins psychosociaux des communautés sudafricaines en fonction de leur appartenance aux catégories « raciales » de l’apartheid.
La question s’est posée à un groupe d’étudiants chargés de la mise en place d’un
projet de prévention dans une banlieue historiquement « métisse » de savoir s’il
ne fallait pas plutôt intervenir dans une communauté historiquement « noire ».
L’argument avancé était que les « Noirs » étaient plus défavorisés par l’apartheid
que les « Métis » et méritent, en conséquence, la priorité au niveau de la distribution des ressources aujourd’hui. (Franchi et Swart, sous presse).
Contenir les angoisses pour faciliter l’apprentissage
Comme nous le rappellent Gibson, Sandenbergh et Swartz, (2001), le travail
du psychologue exige son attention aux émotions des autres et sa capacité à élaborer et à apprendre de ses propres réactions émotionnelles. Pour le stagiaire psychologue, le déficonsiste en sa capacité à répondre aux attentes professionnelles
du travail sans se sentir submergé par ses propres affects. Dans l’incapacité qu’il
se trouve à les élaborer, le stagiaire psychologue peut avoir recours à des stratégies
de défense qui à la fois l’empêchent de rester attentif à l’autre et au contexte et de
répondre de manière créative à la situation.
Un certain nombre de facteurs peuvent augmenter le stress ressenti par le stagiaire psychologue qui intervient dans des communautés en Afrique du Sud. Dans
certains cas, ces facteurs peuvent même susciter une angoisse paralysante. D’après
Gibson, Sandenbergh et Swartz (2001), ces facteurs incluent (1) des barrières de
la langue qui empêchent le psychologue stagiaire de comprendre l’autre ou de se
faire entendre. Dans de telles situations, le stress généré par ce handicap se surajoute
à celui du handicap culturel — ses codes, valeurs et lectures du monde ne lui
permettent pas de cerner les attentes de la communauté et de s’y adapter; (2) l’exposition à des taux élevés de violence auxquels le stagiaire psychologue n’est pas
habitué. Elle augmente leur vulnérabilité au danger, car ils ne sont pas à même de
jauger les risques ni d’évaluer la nature de la menace, ni même d’identifier des
sources d’aide. À ceci se rajoute le fantasme de menaces associé au dépassement
des frontières racialisées; (3) la difficulté que peuvent avoir des étudiants confrontés à des taux de pauvreté et de souffrance extrêmes. Dans la mesure où la plupart
de ces programmes de formation sont implantés dans des communautés choisies
en raison de leurs niveaux de besoin, l’étudiant risque d’être confronté à des situations qui mettent sa sensibilité à l’épreuve et ravivent des sentiments de culpabilité et d’impotence – il se sent démuni face à l’énormité du problème; (4) la nature
du travail peut également être source de difficulté lorsqu’il implique une multitude
de demandes disparates ou des interventions auprès de personnes qu’ont traumatisées des situations de violence politique, de violences familiales, d’inceste et
d’abus sexuel. Ces problématiques s’avèrent difficiles à contenir pour le stagiaire,
en particulier lorsqu’elles s’ajoutent aux autres facteurs de stress ambiant; (5) l’absence de cadres théoriques et méthodologiques bien définis mène souvent à la
confusion et laisse le psychologue sans les appuis nécessaires pour intervenir en
confiance. Comparée à la psychologie clinique, la psychologie communautaire n’a
pas encore accumulé une littérature permettant de prévoir et d’anticiper l’ensemble
des problèmes rencontrés sur le terrain, ni d’élaborer des réponses à l’avance.
Ainsi, elle exige le déploiement de la créativité de l’étudiant en situation, ce qui est
loin d’être évident pour celui qui a peu d’expérience et qui est déjà plongé dans
une situation angoissante; (6) la pression politique à la réussite est d’autant plus
grande que la plupart des enseignants qui adhèrent à un tel projet le font par
conviction idéologique et dans le but de contribuer à la transformation du pays.
Une telle pression peut être ressentie à la fois comme étayante et angoissante. Elle
permet de fonder une identité professionnelle et personnelle sur l’importance de
sa propre contribution aux changements sociaux. Dans un même temps, elle augmente le nombre d’enjeux sur le terrain et peut aller jusqu’à paralyser le stagiaire
dans sa pratique. Par exemple, le positionnement particulier qui est exigé de lui
l’empêcherait d’exprimer des ressentis négatifs envers la communauté. De même,
lorsque son intervention n’aboutit pas aux résultats attendus, son jugement peut
être plus sévère.
Au vu de l’ensemble de ces considérations, le premier objectif d’une formation
interculturelle et communautaire des psychologues en Afrique du Sud devrait
viser à leur permettre de contenir et de gérer l’angoisse que suscite leur pratique
professionnelle. Ils pourraient de la sorte réellement bénéficier et apprendre de
leurs expériences de terrain (Gibson, Sandenbergh, et Swartz, 2001). Ceci implique
la construction d’un cadre structuré, prenant en compte le besoin que les étudiants ont d’un équilibre entre (1) l’exposition et le travail sur le terrain; (2) la
supervision en groupe et l’élaboration de la pratique et de l’identité de professionnels; (3) le travail en petit groupe et l’étayage par les pairs; (4) les cours didactiques de théorie et de méthodologie de l’intervention, la formation et la recherche
en interculturel.
Réussir à instaurer ce délicat équilibre entre les parties d’une formation à caractère didactique et expérientiel est rendu plus facile par la création de projets communautaires qui s’ajoutent aux cours délivrés à l’université. Dans la mesure où
l’éducation interculturelle et communautaire des psychologues est une des motivations centrales de ces programmes, ils sont construits de telle façon que les stagiaires en maîtrise et DESS trouvent d’emblée une place et un rôle à jouer. Ces
projets permettent ainsi de réguler l’exposition des étudiants aux réalités du terrain et de reprendre avec eux, en séances de supervision, les ressentis angoissants
de cette expérience. Dans un même temps, le travail en petit groupe fournit un
étayage supplémentaire par les pairs, lequel aide à prendre de la distance et à penser son intervention à l’abri du jugement. Ces petits groupes sont composés d’étudiants de tous bords — aussi bien d’origine favorisée que défavorisée sur le plan
économique, « racial » et « culturel » historiquement construit — et ils s’érigent en un microcosme à travers lequel se « mettent en travail » des problématiques interculturelles et se dépasse la racialisation rencontrée et opérée sur le terrain. La formation théorique permet en dernier lieu de donner sens à ses propres
expériences de terrain et de les relier à celles faites par d’autres chercheurs. Elle fournit également un éclairage indispensable à la prise de distance et à l’élaboration de
la pratique et de l’identité professionnelles, deux conditions nécessaires et essentielles à l’interrogation de la place et du rôle du psychologue dans l’actuel contexte
de changement et de reconstruction en Afrique du Sud.
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