2003
Carrefours de l’éducation
La poésie dans les instructions officielles : un discours ambigu
Martine Boncourt
Laboratoire CIVIIC, Rouen.
Genre littéraire
à géométrie
variable, la
poésie à l’école
élémentaire
connaît un parcours pour le
moins chaotique, comme le montre l’étude des
instructions et des textes officiels,
depuis les tout premiers qui font
référence en la matière, ceux de
1923, jusqu’aux derniers datant de
2002. Outil d’acculturation aux
valeurs républicaines sous Jules
Ferry, adjuvant pédagogique au service de la mémoire, du vocabulaire,
du style au début du siècle, ignorée par les penseurs de l’aprèsguerre (1945) soucieux de reconstruire une France « rationnelle »
loin du « fléau que représente le
verbalisme », survalorisée dans les
discours officiels de 1972 dans lesquels la « récitation » fait place
enfin à « la poésie » mais sans que
soient donnés aux enseignants les
moyens de lui accorder à l’école la
place qu’elle mérite, magnifiée par
ceux de 1985 mais oubliée dans les
propositions concrètes des décideurs, effleurée d’un regard
approximatif dans les plus récentes
instructions de 2002, la poésie a
toujours été l’objet d’un traitement
équivoque dans les textes qui en
prescrivent l’usage au sein de l’institution scolaire. « Matière » malléable sinon par définition, en tout
cas par la façon dont on va l’appréhender, la poésie est exposée, par la
richesse et la multiplicité de ses
facettes, au risque de la récupération, pire, de l’utilisation ambiguë.
Volte-face, confirmations, innovations, abandons et reniements,
autant de signes qui témoignent
d’un désir de neutralisation, de
condamnation même d’une boîte de
Pandore dont on pourrait redouter
la libération des énergies.
As an infinitely variable literary
form, poetry has a history in
elementary school that is, to say
the least, chaotic. This is shown
by a study of the official texts and instructions
from the very first which stood as a reference,
in 1923, to the most recent in 2002. A tool
for acculturation to republican values under
Jules Ferry, a teaching additive at the service
of memorisation, vocabulary and style at the
beginning of the century, ignored by post-war thinkers (1945) who were anxious to
reconstruct a «rational» France far from the
«scourge represented by verbalism»,
overemphasised in the official positions of
1972 in which «recitation» was at last
replaced by «poetry» but without teachers
being given the means to give it the place it
deserved at school, magnified by those of 1985
but forgotten in the decision-makers’ concrete
proposals, glanced over approximately in the
most recent instructions of 2002, poetry has
always been the object of an equivocal
treatment in the texts which prescribe its use
within the educational institution. As a
malleable «subject», if not by definition then
at least by the way in which it is to be
comprehended, poetry is exposed through its
multifaceted richness at the risk of the
recuperation, which is worse, of its ambiguous
use.
U-turns, confirmations, innovations, abandons
and denials. All these are signs that bear witness
to a desire to neutralise, or even condemn, a
Pandora’s box of which one could fear the freeing
of its energies.
Als heterogene literarische Gattung hat
sich die Dichtung in der Grundschule sehr
unterschiedlicher Beliebtheit erfreut, wie
aus einer Untersuchung offizieller
Instruktionen und Texte hervorgeht, von denen die
ersten, maßgeblichen, aus dem Jahr 1923 und die
jüngsten aus dem Jahr 2002 stammen. In den Texten,
die die Dichtung in der Schule verankern wollten,
hatte sie stets einen ambivalenten Status. Bald war
sie ein Instrument zur Akkulturation an
republikanische Werte unter Jules Ferry. Dann war
sie wieder ein Hilfsmittel zur Gedächtnisbildung, zum
Erlernen von Wortschatz und Stil im frühen 20.
Jahrhundert. Während die Denker in der
Nachkriegszeit (1945) ihr die kalte Schulter zeigten
und es ihnen um ein «rationales» Frankreich zu tun
war, das mit der «Plage der Wortdrechseleien» nichts
zu tun haben wollte, bekam sie in den offiziellen
Verlautbarungen von 1972 einen übersteigerten Wert.
Endlich wurde die «Aufsagerei» durch die «Poesie»
ersetzt, wobei man den Lehrern allerdings nicht die
Mittel gab, ihr auch tatsächlich den Platz in der Schule
einzuräumen, den sie verdient gehabt hätte. 1985
wurde sie in den höchsten Tönen besungen, in den
konkreten Vorschlägen der politisch Verantwortlichen
jedoch vergessen. In den jüngsten Anweisungen aus
dem Jahr 2002 wird sie schließlich nur sehr
oberflächlich betrachtet. Als «Fach», das per
definitionem, in jedem Fall aber von seiner
Wahrnehmung her veränderlich ist, droht die
Dichtung aufgrund ihres Reichtums und ihrer
Facettenhaftigkeit, vereinnahmt oder - schlimmer
noch - ambivalent gebraucht zu werden.
Die Kehrwenden, Bekräftigungen, Innovationen,
Verzichtserklärung und Verleugnungen sind ein
Zeichen für den Willen, die Büchse der Pandora,
deren Kräfte man freizusetzen fürchtet, unschädlich
zu machen, ja zu verdammen.
C’est à une enfance enfouie dans un passé plus ou moins
lointain, à une école primaire dont le souvenir oscille
entre des sensations parfois extrêmes et contraires,
que l’adulte d’aujourd’hui associe souvent la poésie.
Dans la mémoire collective, celle qui banalise les singularités,
neutralise l’expérience individuelle et originale
pour ne retenir que le récurrent, poésie et école
se questionnent mutuellement. Évoquer l’école ne
renvoie pas nécessairement à la poésie, bien que cette dernière apparaisse tôt ou
tard dans le florilège des émotions resurgies, mais penser à la poésie fait apparaître
comme par automatisme des images, des sentiments, des souvenirs d’école primaire.
Mais malgré cette association qui tendrait à accréditer l’idée que la poésie trouve
dans l’école un ultime refuge, l’une et l’autre ne font pas bon ménage. Diverses
études menées sur le sujet tendent à montrer que la poésie ne jouit pas, à l’intérieur
de l’institution scolaire, d’une situation aussi valorisante qu’il semblerait
[1]. Les raisons en sont multiples, toutes plus ou moins rattachées au décalage existant entre
les attentes implicites de l’école, les pressions qu’elle subit dans une logique d’efficacité maximale, et l’apparente gratuité de la poésie. « Discipline » ou « matière »
aux enjeux contradictoires – car elle reste encore le fleuron des belles-lettres et du
bien parler –, la poésie est soumise à un traitement très ambigu à l’intérieur même
des textes qui en prescrivent « l’enseignement ». Voyons comment.
Les textes fondateurs : la culture est morale
Les premiers textes qui font référence en matière d’enseignement de la poésie
datent de 1923. Ils seront suivis par ceux de 1938 qui en confirment l’esprit.
L’objectif clairement annoncé de « la récitation » est l’apprentissage « agréable » du
bon usage « des mots et des tours de notre langue »
[2] à quoi s’ajoute celui « d’une
prononciation distincte et d’une diction correcte. » Il est recommandé de ne choisir que « des morceaux d’une indiscutable valeur », valeur littéraire s’entend, mais
à quoi est associée comme par mimétisme la morale de l’époque centrée sur la
famille, la nature, le travail et la patrie, avec un accent tout particulier sur ce dernier thème. « Nos instituteurs […] sentent bien que donner l’enseignement du
français, ce n’est pas seulement travailler au maintien et à l’expansion d’une belle
langue et d’une belle littérature, c’est fortifier l’unité nationale » puisque, comme
il est précisé, le Beau révèle le Bien : « Il y a bien rarement une grande émotion de
beauté sans qu’il y ait aussi perception d’une haute qualité morale
[3]. »
La poésie, comme le français dans lequel elle s’inscrit et, de façon plus générale,
tout ce qui se fait dans cette école élémentaire, se doit d’être « utilitaire et éducative ».
Les instructions de 1938 confirment la poésie dans ce rôle éducatif (au sens
d’une acculturation autoritaire aux valeurs de l’époque). Le passage qui y réfère
est à cet égard tout à fait significatif. La récitation est perçue (par le lecteur d’aujourd’hui conscient du pouvoir de la publicité, entre autres) comme un véritable
outil pour assujettir les élèves à une forme de pensée bien cadrée qui consisterait
surtout à répéter à l’envi la parole autorisée. Il faut leur apprendre « à saisir par
l’oreille et à reproduire par la parole »… Les quatre-cinquièmes de ce texte consacré à la récitation et qui compte environ deux pages
[4] ont pour objet l’étude de la
forme et notamment du rythme du poème. Ce rythme, préoccupation première, est
présenté par les textes comme l’adjuvant essentiel d’une bonne mémorisation. Le
travail et la réflexion du maître doivent se concentrer sur ce point, au détriment du
sens perçu comme secondaire. « Si les enfants peuvent sentir le rythme et l’harmonie
des vers qu’ils entendent et qu’ils lisent ou récitent, un commentaire verbal ou littéraire est superflu
[5]. » À l’entrée dans les textes par le canal de la réflexion, on
préférera donc celle qui vaut aussi pour les autres disciplines, « intuitive et pratique »,
basée sur « la force de l’évidence » basée sur « le premier regard », sorte de perception première des choses, ou encore sur « l’enthousiasme », vertu fort à l’honneur dans cette école primaire où « les élèves n’ont pas de temps à perdre en discussions oiseuses, en théories savantes, en curiosités scolastiques… »
[6] (IO 1923).
Sont exclus toute formation à l’esprit critique, toute distanciation par rapport à la
langue qui en assurerait une réelle maîtrise, tout désir de recherche, d’approfondissement, de réflexion qu’un enthousiasme vrai pourrait susciter, toute démarche
visant à une appropriation personnelle des textes.
Modèle langagier, fleuron des belles-lettres et de la culture, la poésie est aussi, à
l’instar de toute discipline enseignée à l’école, destinée à forger une certaine façon
de penser le monde et à inculquer la morale de l’époque.
En novembre1883, la lettre de Jules Ferry aux instituteurs, qui s’appuie sur la
loi du 28 mars de la même année, place « au premier rang l’enseignement moral
et civique ». Il s’agit, « à l’âge où l’esprit s’éveille, où le c
Å“ur s’ouvre, où la mémoire
s’enrichit […], de profiter de cette docilité, de cette confiance, pour leur transmettre, avec les connaissances scolaires proprement dites, les principes mêmes
de la morale que nous avons reçue de nos pères et mères…
[7] »
Cette morale, celle qui trouve sa substance dans la famille, dans un paternalisme alors de bon aloi (« ce n’est pas le livre qui parle, ce n’est même plus le fonctionnaire; c’est pour ainsi dire le père de famille dans toute la sincérité de sa
conviction et de son sentiment »), faite d’honnêteté, de c
Å“ur, de bon sens, de respect de la loi, de dévouement, de droiture, d’obéissance, de soumission au devoir
et de goût pour le travail, prépare, par « un enseignement pratique des bonnes règles
et des bons sentiments », « une génération de bons citoyens ». L’éducation donnée à l’école « n’a pas pour but de faire savoir, mais de faire valoir : elle émeut
plus qu’elle ne démontre; devant agir sur l’être sensible, elle procède plus du c
œur
que du raisonnement…
[8] »
La lettre de Jules Ferry s’inscrit dans un ensemble de textes dont le but officiel
est, à travers la laïcisation et la démocratisation de l’enseignement, d’asseoir les
valeurs de la République : Liberté, Égalité, Fraternité. Objectif louable, s’il en est,
dans une société soumise jusque-là à la toute-puissance de l’aristocratie, de l’Église
puis de la bourgeoisie. Cependant, la mise en place de ces nouvelles valeurs et
leur renforcement par l’école n’ont pas pour objectif de renverser l’ordre établi
depuis la nuit des temps car, « en définitive, pour l’essentiel, le peuple [doit] rester à sa place
[9]. »
C’est pourquoi deux écoles continuent de fonctionner en parallèle : une école
publique, gratuite et obligatoire, pour les enfants du peuple qu’elle emmène jusqu’au certificat d’études, et une école secondaire, payante, qui forme, via le lycée,
les futurs cadres dont le pays a besoin. Le traitement de la langue y diffère sensiblement. Il s’agit, dans l’école publique, de lutter contre une sorte d’irrationalité,
en substituant « l’adhésion raisonnée et volontaire à la loi naturelle des choses »
à la « résignation sombre à des nécessités incomprises » qui caractérise le peuple
[10],
par l’apprentissage d’une langue simple et fonctionnelle dont les subtilités, les lectures à plusieurs niveaux, seront réservées aux élèves du secondaire : « Dans la
nouvelle culture républicaine en français, deux écritures, deux universalismes,
coexistent sous la même lettre
[11]. » Objet d’apprentissages instrumentaux ou d’apprentissages savants, la langue sert des desseins sinon opposés, en tout cas marqués
par le désir de conserver, voire de creuser un écart entre les classes.
Comment la poésie peut-elle contribuer à maintenir la distinction tout en acculturant les enfants du peuple aux valeurs de la république ?
Par une pédagogie différente selon l’institution et en exerçant un contrôle dans
le choix des auteurs et des textes
[12]. À titre d’exemple, voici le corpus des « récitations » pour la classe de fin d’études, proposées – et non imposées, il est vrai –
en 1938 comme « morceaux d’une indiscutable valeur
[13]. »
Comme pour chacun des autres niveaux, vingt-cinq poèmes sont soumis au
choix des maîtres, regroupant dix-neuf auteurs « confirmés »: Hugo, Maupassant,
Rostand, La Fontaine, Fort, Hérédia… Outre huit poèmes sur le thème de la nature
et une demi-douzaine d’autres portant sur des sujets divers dont trois fables sur l’injustice des grands (le Front populaire imprime aussi sa marque !), c’est surtout la
patrie, le pays à aimer, à revoir, à défendre qui est chanté. Du « Je vous salue ma
France aux yeux de tourterelle… » de Louis Aragon à « Je crie vers ma patrie » de
G. Duhamel, en passant par l’Acte II, scène 3 de l’Horace de Corneille : « Mourir pour
son pays est un si digne sort / Qu’on briguerait en foule une si belle mort », on ne
compte pas moins de dix textes qui exaltent le sentiment patriotique.
Dans cette perspective, la poésie, par le rythme, la scansion, la répétition, vise à
inculquer, en les magnifiant, le patriotisme et le goût du travail aux enfants du
peuple et, à l’inverse, espère-t-on, par l’analyse et l’étude des subtilités langagières
auxquelles elle recourt, elle contribue à la maîtrise par les futurs cadres d’un formidable pouvoir qu’on qualifiera plus tard de manipulateur.
Mais que ce soit pour les enfants des pauvres ou pour ceux que Bourdieu appellera plus tard les « héritiers », la poésie à l’école est cantonnée dans une série de
rôles à la logique convergente, celle qui vise à faire passer pour Vérité ce qui se
dit « d’en haut »: ce « haut » étant confondu avec le Beau, confondu avec le poète
sacralisé ou son représentant occasionnel le maître d’école (« poésie imitation »),
confondu avec des textes donnés en lieu et place de ceux qu’on pourrait construire
(« poésie déjà faite »)
[14], confondu enfin avec la Culture, ce « trésor d’idées et de
sentiments », cette réserve inépuisable de modèles utiles à la vie future.
L’après-guerre : un silence en forme de rejet
De poésie dans les textes de 1945, point de trace et pour cause : ne seront mentionnés, dans ces nouvelles instructions concernant l’école élémentaire, que l’histoire, la géographie, le calcul et la leçon de choses. À travers l’étude de ces disciplines, on demande aux élèves d’acquérir, outre des connaissances, de « bonnes
habitudes intellectuelles », c’est-à-dire de se protéger « contre le verbalisme qui
est un fléau
[15]. »
À l’opposé de ce verbalisme doit s’installer un rationalisme concret, basé sur
l’observation des faits « tombant sous le sens »: « Ainsi, les exercices qui pourraient contribuer fortement à la formation intellectuelle des enfants sont sans valeur
et même nuisibles
[16]. »
Le but défini par ces instructions, outre le désir de « rendre à notre enseignement
primaire sa simplicité et son efficacité premières en ce qui concerne l’acquisition
des mécanismes fondamentaux », est de « donner à la jeunesse française le grand
bain de réalisme dont elle a besoin
[17]. »
À quoi s’oppose ce « réalisme » auquel aspireraient les jeunes de l’après-guerre ?
Les années que l’on vient de vivre n’ont rien de « poétique »; ou bien cherche-t-on à rejeter ces années dans une espèce d’irréalité cauchemardesque ? Pense-t-on
que le manque de réalisme et le verbalisme seraient à l’origine de la défaite de
1940 ? N’envisage-t-on pas alors un retour au réalisme comme nécessaire pour
reconstruire la France ? Ou n’est-ce pas plutôt pour contrecarrer, par crainte de
ne pouvoir y faire face, un violent désir de « vivre » que les circonstances ont exacerbé et que l’insouciance des jeunes, jusqu’alors bridée, n’a fait qu’amplifier (cf.
Sartre et le mouvement existentialiste)?
D’ailleurs, ces instructions, dont l’autoritarisme dénote un idéal militaire encore
bien prégnant, semblent vouloir développer l’esprit d’obéissance plutôt que la
réflexion ou l’initiative visant à l’autonomie.
Toujours est-il que, dans cette optique éducative où le support du livre, la discussion, la confrontation passent pour « nuisibles », on comprend qu’une redéfinition de l’enseignement du français, matière à « verbalisme » par excellence, ait
été évitée.
On peut se demander, de plus, si la réticence des penseurs de l’éducation à réinterroger l’enseignement du français ne traduit pas le souci d’écarter de la scène
scolaire, en l’ignorant, la nouvelle génération de poètes qu’on nomme, depuis plus
de vingt ans déjà, les surréalistes, et dont le mouvement est déjà suffisamment
ancien pour qu’on puisse en trouver trace dans les manuels scolaires.
Si l’on y regarde de plus près, les surréalistes, dans leur désir d’opposer à une
conception traditionnelle de la science encore très marquée par le scientisme du
début du siècle, une vision plus élargie faisant place davantage à l’imagination et
à la pluralité des perceptions, ne peuvent qu’irriter, voire inquiéter, les responsables d’une institution déjà bien installée dans le conservatisme pédagogique, lui-même souvent miroir du conservatisme politique.
On a alors tout à redouter de ce mouvement et de ses héritiers qui vivent la poésie à l’extrême de ce qui la constitue, qui luttent de manière préméditée contre
« les formes irrecevables de la réalité plate et bourgeoise » qui oppose « le merveilleux
à la soumission quasi totale au réel inadmissible » et tentent « d’ajouter à la sèche
et désespérante connaissance rationnelle de l’univers, une connaissance poétique
qui puisse échapper à l’autre
[18]. » S’ajoute à cela le rejet violent des valeurs sur lesquelles l’école de Jules Ferry s’est construite et s’appuie toujours tout en les confirmant : la famille et la patrie
[19].
Logique contre imagination, foi dans le réel contre éclatement des apparences,
autorité contre liberté, bourgeoisie contre peuple, conservatisme contre révolution, patriotisme contre internationalisme, l’institution scolaire n’a décidément
rien à gagner dans cette fréquentation, jusqu’à ce que, récupération oblige…
De la récitation à la poésie, esprit de Mai
…les surréalistes entrent dans le Panthéon, à partir de 1972, date mémorable où
la récitation, enfin, fait place à la poésie.
Cette date semble sonner le glas des conceptions passées : fini la poésie ornementale et esthétisante, dépassé le modèle du bien parler et du bien dire, enterrée
la référence à un trésor culturel passé, répertorié et classé, réservé exclusivement
à la consommation. Toutes ces fonctions qu’on lui assignait jusqu’alors sont désormais considérées comme « nulles pour l’enfant
[20] » car, précise-t-on, « une récitation apprise par c
Å“ur ou par simple docilité ne donne pas de contact avec la poésie… », et nos prescripteurs d’ajouter : « elle l’en détourne »! Le même sort est
réservé à « la versification moralisante » renvoyée à un passé révolu.
Les enseignants sont alors invités à accorder une attention toute particulière à la
poésie. Tout d’abord en ne se limitant plus, dans le corpus des poèmes à étudier,
à ceux du manuel scolaire, mais en ouvrant « à l’enfance un vaste champ poétique
dont on l’a longtemps écartée »: par exemple, Apollinaire, Eluard et Supervielle.
Leur présence se justifie par le fait que l’enfant va volontiers « à des rythmes et
des assonances non traditionnelles et aux images les plus imprévues ». Sont bannis de la démarche « la paraphrase, la glose ou le commentaire propres à détruire
l’attrait poétique ». C’est pourquoi, contrairement à ce qui était préconisé en 1938,
les textes qui dépassent le degré de maturité affective et intellectuelle des élèves sont
à proscrire. Quoi qu’il en soit, la pire erreur pédagogique, dit-on, « fréquente pourtant dans les recueils scolaires, serait de dire aux enfants ce qu’il faut qu’ils admirent, à quel moment ils doivent être émus. »
À cette révolution dans les textes devrait répondre un bouleversement des pratiques jusqu’alors résolument tournées vers un passé lointain, puisque aussi bien
les instructions qui font toujours référence en la matière sont celles de 1938 !
À quoi attribuer ce revirement ?
On n’oubliera pas que l’époque se situe dans la mouvance de Mai 68 qui voit l’explosion des valeurs passées, parfois pour les mieux asseoir, il est vrai. Pour autant,
la vision qu’on avait alors de l’enseignement de la poésie n’échappe pas à la remise
en cause généralisée. Surtout que, on s’en souvient, l’esprit de 68 était largement
inspiré de poésie car « l’heure était propice aux poètes : insurrections, libération,
appel à la création pour métamorphoser et magnifier le réel. Les murs du Quartier
Latin, dès l’aube de la révolte, parlaient un langage surréaliste », rappelle Jacqueline
Piatier dans un article à visée anthologique sur les poèmes écrits au cours des événements, et dans lesquels elle voit comme le reflet d’« une âme collective d’un
monde en tourments, qui réalise le v
Å“u de Lautréamont : La poésie doit être faite
par tous, non par un
[21]. »
De façon plus précise, c’est par les travaux de rénovateurs largement inspirés
par la linguistique (il suffit de voir le nombre d’articles ou d’introductions à des
manuels parus dans les années soixante-dix qui citent Roman Jakobson pour s’en
convaincre), par les études renouvelées en poétique et par la popularité de nouveaux
courants littéraires (le Nouveau roman, l’Oulipo, etc.), que l’enseignement du français élaborera sa réforme.
Cette réforme introduit notamment à l’école le tout nouveau concept de créativité qui va connaître une grande popularité pendant un peu plus d’une décennie
[22]. On suggère, par exemple, de faire appel au pouvoir des mots du quotidien
pour les emmener, par la technique des associations verbales, à travers laquelle
on aura noté une seconde référence aux surréalistes, à satisfaire « l’ambition de
mettre en jeu les facultés créatrices de l’enfant. »
Tout en reconnaissant qu’ils en sont encore à « une réflexion naissante
[23] » en la
matière, les auteurs des IO sollicitent de la part des enseignants une attitude positive et encourageante. Conjointement apparaissent des notions jusqu’alors ignorées
des IO comme le bonheur : « Dans un enseignement heureux, la poésie est présente », le plaisir, « l’éclat, la chaleur et la joie
[24] », la sensibilité et l’émotion personnelles, et par conséquent la subjectivité et le droit d’aimer ou non, de s’émouvoir ou de rester indifférent.
À travers cette approche nouvelle de la poésie, c’est à un autre élève qu’on a
affaire, un élève dans lequel on reconnaîtra enfin l’enfant et non plus, comme dans
celle de 1938, un adulte imparfait. « Les résonances intimes qui font qu’un poème
plaît à l’enfant échappent au maître; il se gardera de s’immiscer dans des motivations si profondes. » La liberté individuelle d’apprendre certains poèmes ou de
constituer des anthologies personnelles dans un cahier « librement illustré » est laissée aux enfants. Dans ce passage d’un système autoritaire à un autre plus à même
de prendre en compte la singularité et la diversité de l’enfance, on aura bien entendu
repéré l’influence des pédagogues comme Montessori, Claparède, Decroly, Cousinet,
Korczak, Freinet…, tous défenseurs des pédagogies « actives ».
En progrès, mais peut encore mieux faire
La poésie a-t-elle enfin trouvé au sein de l’institution la place qu’elle mérite ?
Assurément non, affirme F. Sublet
[25]. Pour elle, la « poésie bonheur », la « poésie sentiment » de ces nouvelles instructions renvoient au « premier regard », à
« l’évidence » et à « l’enthousiasme » des IO de 1923 et de 1938. Elles mettent
une fois de plus l’accent davantage sur la fonction expressive du langage que sur
le message lui-même, à travers un vocabulaire qui dénote une vision de la poésie
définie par ses rapports de quasi-exclusivité avec le « beau ».
Autres limites pointées par F. Sublet : c’est toujours le maître qui choisit les
poèmes dans un corpus qui s’est certes ouvert aux auteurs du vingtième siècle,
mais qui se cantonne aux « nouveaux classiques », c’est-à-dire à ceux qui sont
antérieurs aux années cinquante.
Un quart de siècle plus tard, M.-C. et S. Martin
[26] observeront quant à eux que
l’étude des poètes « modernes » se cantonne à une recherche d’archétypes au détriment de ce qui en fait l’intérêt majeur : le lien entre le fond et la forme, le langage
et l’histoire. Et, bien que plus éclectique, le corpus reste très centré sur les thèmes
récurrents : saisons, nature, enfance, jeux… La présentation en est toujours la
même : textes courts, extraits, et mise en page identique de tous les poèmes.
Avec le recul du temps, la faillite des pratiques observées – maintien de la récitation et productions plutôt infantilisantes – s’expliquerait notamment par l’absence d’une formation autre que celle à laquelle les maîtres étaient jusqu’alors soumis. Les intentions d’ouverture et d’enrichissement des habitudes pédagogiques
étaient incontestables mais, depuis toujours embarquée dans le bateau d’une école
résolument rationalisante, comment la poésie pouvait-elle être enfin questionnée
à travers les stratégies de sens qui la composent ?
Et maintenant ? Démocratiser la poésie
« Lire, écrire, apprendre et rassembler des poèmes sont parmi les tâches les plus
belles de l’école
[27]. »
Pour la première fois présentée au grand public dans une édition de poche, l’instruction officielle de 1985 se veut à la fois transparente puisque accessible à tout le
monde, et incontournable : comme la loi, nul n’est censé l’ignorer. L’éducation est
d’autant plus « nationale » qu’elle affiche ses projets, ses objectifs, ses programmes :
point de suspicion d’être l’école d’une élite d’argent ou de diplôme, reproductrice
par là même d’un système inégalitaire favorable aux seuls « héritiers ».
Dans ce contexte où la limpidité des intentions le dispute à la volonté toujours
plus affirmée d’atteindre à l’égalité des chances, la poésie semble avoir acquis droit
de cité parmi les activités essentielles puisque reconnues comme « les plus belles »
de l’institution. Lieu privilégié de l’émotion, de l’esthétique, de la puissance singulière de la langue et de l’entrée dans l’imaginaire, elle apparaît comme moyen quasi
unique de concilier à la fois les exigences de l’école, dont la maîtrise du français
n’est pas la moindre, avec des conceptions plus récentes et tout à fait novatrices
où l’acte éducatif ne trouve pas forcément sa justification dans l’efficacité. Serait-il enfin concédé au « superflu » le statut d’indispensable ? Sans aucun doute, si l’on
en croit les auteurs du livret « La maîtrise de la langue à l’école », qui affirment qu’à
travers l’étude des
Å“uvres poétiques, dramatiques ou narratives, on peut accéder
à diverses prises de conscience sur le pouvoir de la langue, dont celui de « donner sens à des paroles dénuées de toute urgence sociale et de toute utilité fonctionnelle
[28]. »
On est aux antipodes de la morale, de l’utilité citoyenne ou de l’exercice de
mémoire préconisés par les IO de 1938. D’autant que le champ dans lequel s’exerce
l’usage poétique de la langue s’étend dorénavant, à l’école élémentaire, du domaine
de la littérature et des
Å“uvres classiques où elle était jusqu’alors cantonnée, à celui
de « la chanson ou de formes plus triviales de la communication comme, par
exemple, la publicité
[29]. » Des « titres de noblesse » accordés auparavant à la poésie, il ne saurait donc plus être question dans une école reconsidérée par la gauche
au pouvoir.
Mais quelle que soit la bienveillance du regard porté sur la poésie, on observe toujours le même écart entre les prescriptions des décideurs et les réalisations concrètes,
à l’intérieur des classes. Il semble d’ailleurs que cet écart ne soit pas simplement dû
à la difficulté que connaissent tous les enseignants à mettre en application l’instruction officielle, mais qu’il soit le fait des textes officiels eux-mêmes.
À titre d’exemple, voyons comment est abordée la poésie dans les cahiers d’évaluation qui ont été mis en service par la loi d’orientation de 1989, à l’entrée du
CE2, de la sixième et de la seconde. Leur objectif est de permettre une meilleure
différenciation des apprentissages, en cernant au mieux le niveau de chaque élève
en mathématiques et en français. De 1989, date de leur première mise en service,
jusqu’à nos jours, ces livrets sont d’autant plus intéressants à analyser en tant qu’outils indicateurs de la pensée officielle, qu’ils ont été imposés dans les écoles, les
collèges et les lycées. Davantage peut-être que les IO, dont on ne saurait mesurer
la puissance (voire la volonté ?) d’impact sur les pratiques, ils doivent livrer, entre
leurs lignes, l’esprit qui anime les concepteurs des orientations ministérielles. Le
cahier du maître contenant les objectifs et les consignes de passation
[30] des tests proposés par ces livrets est riche d’enseignements.
Outre les précautions d’usage, le document présente les trois volets de cette
action : « évaluation des élèves/formation des enseignants/réponses aux élèves »
[31].
Ainsi, il prétend bien recouvrir en quasi-totalité le domaine pédagogique et traduit de ce fait de manière assez fine les réalités, les tendances actuelles. Il apparaît
alors comme un bon indicateur de ce que l’Institution propose comme mise en
forme au plan pratique des instructions élaborées au plan théorique et auxquelles
il se réfère volontiers.
Dans les livrets d’entrée au CE2, on compte en moyenne, sur l’ensemble des
textes proposés chaque année (de 1990 à 2000), un « poème » dont le thème
tourne autour de la nature et des animaux. Chacun d’entre eux est suivi d’un seul
exercice destiné à mesurer les capacités soit de copie ou de lecture de l’élève, soit
d’identification d’un poème parmi différents genres d’écrit : recette de cuisine,
affiche, lettre, tract publicitaire, texte scientifique ou extrait de conte. Par exemple,
en 1991, année exceptionnellement ouverte au genre, deux textes sont proposés
dont le second est un jeu sur les anagrammes. À deux reprises, il est présenté
comme « poème »: « Voici un poème qui joue avec les mots… », « Relis le poème
que tu as recopié… »:
« Vois-tu le givre dans la grive ?
La poule dans la loupe ?
Le chien de Chine dans sa niche ?… »
L’exercice consiste à recopier ce texte qui fait cinq lignes, puis à le relire et à
vérifier qu’aucun mot n’a été oublié.
À titre de comparaison, nous avons observé de la même manière les livrets d’entrée en sixième sur la même période. Arrivant au terme du temps passé à l’école élémentaire, cette évaluation est censée en recouvrir toutes les compétences. Or qu’ob-serve-t-on en matière de poésie ? En 1990, une comptine de Obaldia (« Dimanche »)
et un petit poème de M. Carême (sans titre) sont proposés aux élèves. Et c’est tout
pour les dix années qui suivront !
La poésie n’est donc pas totalement absente de ces documents destinés à une
évaluation de la maîtrise de la langue, évaluation qui a bien pour objectif d’« observer les compétences et les difficultés éventuelles de chaque élève considéré
individuellement à un moment précis de sa scolarité »
[32] (en italique dans le texte). On
observera aussi que les exercices ayant trait à ces textes prennent une forme ludique,
ce qui est assez conforme au rapport qu’un grand nombre d’enfants entretiennent
avec les mots. Que le regard porté sur la chose poétique soit exclusivement limité
à un exercice de conformation (copie sans erreurs d’orthographe ni de positionnement) ou de jeu de mots peut se concevoir, dans une logique qui veut que ce qui
échappe à l’analyse ou à la rationalisation est difficilement évaluable.
Cependant, on sera frappé par l’extrême indigence des textes proposés comme
« poèmes », par leur quasi-absence des livrets de sixième surtout et par la vacuité
de leur exploitation. Tantôt ravalée au rang de la recette de cuisine dont il s’agit de
se démarquer, tantôt prétexte à un exercice de copie, la poésie est appréhendée
sous l’angle de la logique de la langue (compréhension, orthographe, vocabulaire,
lecture…), jamais avec ce qui pourrait de près ou même de très loin avoir un rapport avec son caractère propre. N’y a-t-il pas danger, par exemple, à limiter l’activité autour des poèmes à une simple reproduction sans erreurs de placement, et à
évaluer la capacité de reconnaître le genre poétique en ne considérant que sa forme,
au même titre que d’autres énoncés, narratifs, injonctifs, informatifs… ? N’est-ce pas,
en effet, renforcer l’idée déjà bien enracinée dans l’esprit des enfants, et même de
certains enseignants, que c’est avant tout la forme extérieure du poème qui en fait
le caractère, qu’il n’y a de poèmes qu’en vers et avec rimes ? Quoi qu’il en soit, il
semblerait ici établi qu’un enfant de l’école élémentaire est insensible à ce qui distingue, hors évidences graphiques et lieux communs, la poésie de la prose.
On notera que les programmes de l’école élémentaire publiés en mars 2002
appréhendent la poésie bien davantage dans la perspective de ces livrets d’évaluation – activité ludique et conformation à la norme scolaire d’écriture – que dans celle
annoncée par les Instructions de 1985, qui leur avaient pourtant préparé le terrain.
En effet, mis à part quelques références rapides à la poésie (citée 16 fois dans l’ensemble du document qui compte 287 pages), on pourra lire que « la pratique de
l’écriture poétique développe la curiosité et le goût pour la poésie. Elle doit essentiellement se présenter sous forme de jeux combinant l’invention et les contraintes
d’écriture
[33]. » Ce paragraphe constitue la partie la plus développée sur le sujet. La
présentation médiatique de ces nouveaux programmes avait mis l’accent sur le
retour de la récitation et avait ainsi donné à penser que la poésie y était largement
reconnue. Il n’en est rien. Malgré un intérêt tout particulier à la fois pour la littérature dont la poésie relève, et pour les arts dans lesquels elle pourrait également
se ranger, ces nouvelles instructions ne lui concèdent qu’un regard approximatif,
plus appuyé cependant lorsque l’instrumentalisation de la poésie devient possible :
« La découverte des
Å“uvres (littéraires) se prolonge par des activités d’interprétation qui permettent à l’élève de s’approprier encore davantage le texte écrit : mise
en voix de certains passages, esquisses de mise en scène, récitation par c
œur sont
des moments précieux de la formation à la littérature, rendue présente par le déplacement du corps, par les exercices de diction, par l’effort de mémorisation
[34]. »
On ne saurait faire moins.
Mais revenons aux livrets. Il n’aurait pas été impossible de concevoir une évaluation
prenant en compte d’autres aspects d’un poème, par exemple ce qui renvoie aux
procédés de style (métaphores, allitérations, sonorités, versification…), voire à la
richesse de l’interprétation personnelle, à l’implication, au sensible. Car s’il est vrai
que les activités qui tournent autour de la poésie sont parmi « les plus belles de
l’école », on doit pouvoir trouver des moyens de leur donner, en cette circonstance capitale dans la scolarité de l’élève et le travail de l’enseignant, la place qu’elles
méritent. D’autant que les auteurs de ces cahiers d’évaluation cherchent à toucher
des domaines connexes à ceux qu’ils se sont fixés, à élargir concrètement le champ
d’investigation. Ainsi, de la même manière qu’ils ont pu trouver le moyen de tester les capacités de l’élève à se situer dans l’espace et dans le temps, exercices résolument « d’une autre nature […], l’expérience montrant bien que ces notions sont
essentiellement vécues intuitivement plus que rationnellement
[35] », de même les
concepteurs de ces livrets auraient pu proposer une évaluation des capacités à
s’émouvoir ou à créer, notamment par le canal de la poésie, étant établi aujourd’hui
que l’imaginaire, l’affectif et le sensible participent eux aussi plus que largement à
la construction de l’intelligence.
Mais les objectifs qui sont visés par ces livrets « recouvrent les domaines essentiels des apprentissages fondamentaux
[36] ». Voilà qui est clairement dit ! Exit la
poésie, de manière très officielle, des préoccupations premières des chercheurs de
la DEP et, par conséquent, et nonobstant les affirmations généreuses des textes de
référence, de celles des enseignants.
Quel voyage singulier que celui de la poésie à travers les textes qui en définissent
les usages et les objectifs à l’école !
Ici fleuron des belles-lettres et de la culture, héritage probable d’un passé nourri
à la fois de romantisme et d’une préciosité à laquelle on l’aura bien injustement
associée, là instrument d’acculturation par la mémoire et par la corde sensible à un
ensemble de valeurs fortes sur lesquelles on tente de construire une identité nationale, tantôt ignorée parce qu’assimilée à l’inutile, au verbiage, ou reconnue enfin,
dans une apparente ouverture, au fil du temps et de l’histoire, la poésie a connu dans
l’institution scolaire un statut pour le moins chaotique.
Son histoire, faite de volte-face, de confirmations, d’innovations, d’abandons et
de reniements, ne manque pas de surprendre. Elle est, bien sûr, influencée par les
différents rôles que le contexte et le pouvoir politique assignent à l’école. « Matière »
malléable sinon par définition, en tout cas par la façon dont on va l’appréhender,
la poésie est exposée, par la richesse et la multiplicité de ses facettes, au risque de
la récupération, pire, de l’utilisation ambiguë.
Pourtant, avant même que paraissent les tout premiers textes de référence (1923),
F. Pécaut
[37] défendait ardemment la présence effective de la poésie dans l’éducation primaire. « La poésie, disait-il, c’est l’homme même, dans sa complétude et sa
complexité, sa richesse et ses contradictions, à la fois ouvert au monde dans un questionnement permanent et replié sur soi
[38]. » Il proposait alors de combiner à l’école
deux conceptions : l’une scientifique, plus analytique, et l’autre plus synthétique,
celle de la poésie, en un mariage heureux et idéal, les deux approches devant cohabiter en une exemplaire complémentarité. Ce texte, aujourd’hui encore, tranche par
son caractère résolument moderne, pour ne pas dire révolutionnaire : «… qu’entre
la poésie dans les habitudes, les nécessités mêmes du peuple, alors seulement l’égalité des chances sera près de s’accomplir par l’égalité de culture morale, alors la
démocratie sera près de devenir une vérité, parce que la nation sera près d’avoir une
même âme
[39]. »
Impasse donc dans les instructions officielles sur un rôle déterminant de la poésie qu’avait pourtant déjà mis en lumière un penseur qui faisait autorité en son
temps. À telle enseigne que l’on peut se demander, là encore, si cette complémentarité, si riche, si formatrice, a un jour été réellement envisagée, réellement
souhaitée.
Est-ce parce qu’ils sont conscients des difficultés qu’on rencontre à vouloir bouleverser des habitudes que les rédacteurs des textes officiels, et surtout de leur
mise en application au plan pratique, avancent si timidement sur le chemin de la
rénovation ? Quoi qu’il en soit, l’ambiguïté est toujours signe de trouble. Aussi,
que la poésie ait servi d’instrument pour éduquer à des valeurs parfois même opposées, qu’elle ait été tantôt ignorée, tantôt survalorisée sans que lui soient donnés véritablement les moyens de se faire une place à l’école, n’est-ce pas là le signe d’un désir
de neutralisation, de condamnation même d’une boîte de Pandore dont on pourrait redouter la libération des énergies ?
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[1]
Voir à ce sujet : M. Cosem, « La grande misère de la poésie à l’école », in
Les Cahiers pédagogiques,
n° 99; J. Charpentreau,
Enfance et poésie, Éd. ouvrières, 1970; B. Duborgel,
Imaginaire et pédagogie, de
l’iconoclasme scolaire à la culture des songes, Le sourire qui mord, 1983; P. Ferran, « La récitation, ce
fossile vivant », in Poésie et enseignement,
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Pratiques, 1978; M.-C. et S.
Martin,
Les poésies, l’école, PUF, 1997; G. Tessier, « La créativité verbale chez l’enfant, approche systémique de la poésie à l’école maternelle et élémentaire »,
RFP, n° 84,1988; M. Boncourt,
La poésie à l’école
élémentaire, l’indispensable superflu, thèse de doctorat, sous la dir. de J. Houssaye, université de Rouen,
2001.
[2]
A. Guillot,
Horaires, programmes, examens. Instructions officielles, chapitre IO de 1923, Paris : Sudel,
57
e éd., 1975, p. 108 et suivantes.
[3]
L. Leterrier, Programmes, Instructions, Répartitions mensuelles et hebdomadaires, chapitre 1923,
Paris : Hachette, 1956, p. 31.
[4]
A. Guillot,
op. cit..
[5]
L. Leterrier,
op. cit., p. 92.
[6]
Ibid., p. 94.
[7]
A. Guillot,
op. cit., p. 84 à 90.
[8]
F. Buisson cité par C. Nique et C. Lelièvre,
La République n’éduquera plus, la fin du mythe Ferry, Paris :
Plon, 1993, p. 76..
[9]
Ibid., p.41.
[10]
C. Lelièvre,
Histoire des institutions scolaires (depuis 1789), Paris : Nathan, 1990, p. 99.
[11]
R. Balibar,
L’institution du français, Paris : PUF, 1985, p. 329.
[12]
Voir à ce sujet P. Boutan,
La langue des Messieurs…, Paris : A. Colin, 1996.
[13]
L. Leterrier,
op. cit., p. 287 à 290.
[14]
Voir F. Sublet, « La poésie et l’institution scolaire de 1923 à 1972 », in
Le pouvoir de la poésie,
M.Cosem (dir.), 1978.
[15]
A. Guillot,
op. cit., p. 220.
[18]
G. Mounin,
Avez-vous lu Char ? Paris : Gallimard, 1947, p. 89.
[19]
Le mouvement surréaliste qui se voulait alors international s’est constitué en 1917, entre autres par
réaction directe contre la boucherie de 14-18. La poésie surréaliste, très nettement inspirée par le
cubisme qui tente de faire éclater une vision en trois dimensions, par la subjectivité romantique (et
ironique) du dadaïsme, par la peinture métaphysique et par les apports révolutionnaires de la psychanalyse naissante, se veut parole nouvelle, capable d’une relation autre avec l’objet, non plus en
fonction de son utilité, mais détourné de son usage pour être regardé en lui-même, dans sa mystérieuse puissance de suggestion, s’inscrivant ainsi dans l’écriture rimbaldienne animée par le désir de
« changer la vie ». Les surréalistes prônent ainsi l’avènement d’un homme intégral dont l’imagination,
en prise directe avec l’inconscient, sera sans frein dans un monde lui-même libre. En se présentant
comme le mouvement révolutionnaire dont le dessein est de forger cet homme nouveau, le surréalisme débouche sur un nouvel humanisme.
[20]
Circulaire n°72-447, du 4 décembre 1972, Instructions relatives à l’enseignement du français à l’école
élémentaire.
[21]
Jacqueline Piatier, in « L’heure des poètes », supplément du journal
Le Monde, du 7 mai 1998.
[22]
C. Brasseur, « Étude d’un discours éducatif : la créativité à l’école » in
Les sciences de l’éducation
pour l’ère nouvelle, p. 87 à 109, C.E.R.S.E., université de Caen, 1995.
[23]
Circulaire n° 72-447,
op. cit.
[25]
F. Sublet,
op. cit., p. 80 à 83.
[26]
M.-C. et S. Martin,
op. cit., p. 73 à 135, chapitres « Les innovateurs », « Les rénovateurs ».
[27]
École élémentaire, programmes et instructions, CNDP, 1985, p. 27.
La maîtrise de la langue à l’école, Savoir Lire/CNDP, 1992, p. 159.
[29]
Évaluation à l’entrée au CE2, Présentation, consignes de passation, consignes de codage, commentaires,
document à l’intention du maître, ministère de l’Éducation nationale, direction de l’Évaluation et de la prospective, édition de 1991.
[32]
Ministère de l’Éducation nationale,
Qu’apprend-on à l’école élémentaire ?, CNDP/XO éditions, 2002,
p.190.
[36]
F. Pécaut, « Poésie » in
Nouveau dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, F. Buisson (dir.),
Paris : Hachette, 1911.