2003
Carrefours de l’éducation
Notes de lecture
✔ LEGROS (Denis) et
CRINON (Jacques) (dir.)
Psychologie des apprentissages et multimédia. Paris :
IUFM, Armand Colin, 2002
L’ouvrage de Denis Legros
et Jacques Crinon fait le
point sur les travaux
concernant les usages et les effets
des technologies de l’information
et de la communication sur les
apprentissages en milieu scolaire.
Cette synthèse répond indéniablement à un besoin au moment
où l’on tente, avec plus ou moins
de réussite, d’intégrer ces technologies dans différentes disciplines d’enseignement. C’est un
ouvrage collectif pour lequel les
deux auteurs ont fait appel à une
équipe de spécialistes qui se sont
partagé la responsabilité des différents chapitres. De ce fait l’ouvrage
nous propose des éclairages très
divers sur la question des effets des
multimédias sur les apprentissages.
Dans un premier chapitre Denis
Legros, Emmanuelle Maître de
Pembroke et Assia Talbi nous présentent les différents travaux sur les
rapports entre les théories de l’apprentissage et les systèmes multimédias d’aide à l’apprentissage : dans
quelle mesure les premières ont
influencé la conception et l’utilisation en classe de ces environnements
techniques ? En retour ces derniers
ont-ils contribué à une modification
des modèles théoriqueset à une évolution des conceptions de l’enseignement ? Quels profits peut-on
espérer du point de vue de l’apprentissage et de l’enseignement Des éléments
de réponse nous sont donnés à travers
les résultats de recherches essentiellement américaines.
Le chapitre suivant aborde la question de la construction des connaissances à l’aide des technologies de l’information et de la communication. Les
auteurs, Béatrice Pudelko, Denis Legros
et Patrice Georget essaient de préciser
le rôle de la multimodalité sensorielle
propre à l’hypermédia (texte, image,
son) dans les processus d’apprentissage
allant bien souvent à l’encontre d’idées
reçues et présentent, en abordant la
notion de « sociomédia », les travaux
relatifs à la problématique de la
construction collective des connaissances et à l’apprentissage collaboratif.
Ensuite Jacques Crinon, François
Mangenot et Patrice Georget passent en
revue la question des enjeux de la communication écrite et de la collaboration
dans le cadre de deux dispositifs : la
communication médiée par ordinateur
(CMO) et l’apprentissage collaboratif
assisté par ordinateur (ACAO). Cette
revue met en évidence les apports de
l’ordinateur, dans le cadre des projets
d’écriture collective, à la co~construction de connaissances et à l’acquisition
de métaconnaissances.
Béatrice Pudelko, Jacques Crinon et
Denis Legros font la synthèse d’une part
des recherches sur les outils destinés à
favoriser l’apprentissage de la lecture et
d’autre part des travaux centrés sur la
problématique de la lecture et de la
compréhension des textes électroniques
en particulier des hypertextes. Même si
certaines évaluations sont positives
concernant l’utilisation de logiciels d’entraînement à la lecture, l’efficacité de
ces outils reste à démontrer lorsqu’il
s’agit d’apprécier le transfert des compétences dans des situations réelles de
lecture. Mais le plus souvent ce qui est
en cause, ce n’est pas l’aide informatisée
à la lecture mais les théories de l’apprentissage sous-jacentes qui les inspirent. Quant à la lecture des hypertextes,
les auteurs montrent l’intérêt et la spécificité de ces supports par rapport aux
supports sur papier et la nécessité pour
l’école d’initier tous les élèves à ces nouveaux genres et formes textuels désormais indispensables pour l’accès à l’information et aux connaissances.
L’apport des TIC à l’apprentissage de
l’écriture (usages du traitement de textes
et des logiciels d’aide à l’écriture) est
examiné par Jacques Crinon à travers
les résultats de travaux qui passent en
revue les effets produits sur la quantité
et la qualité des productions écrites, les
effets sur les processus d’écriture, sur
la métacognition, sur la motivation des
élèves et sur le contexte pédagogique.
Ces études remettent souvent en question des idées communes concernant
les prétendus avantages du traitement
de texte sur l’usage du papier et du
crayon.
En faisant le point sur l’apprentissage
des langues assisté par ordinateur
(ALAO), François Mangenot montre à
travers l’ampleur des travaux, la diversité des produits et des usages dont il
propose des typologies, l’importance de
ce domaine dans le champ de la
recherche sur l’usage des TIC dans l’enseignement. Ce domaine a beaucoup
évolué depuis une trentaine d’années,
à l’instar des théories de l’apprentissage
qui les sous-tendent (depuis la période
les applications de la Behavioristic
CALL. à celle de l’Intégrative CALL utilisant les cédéroms et internet). Après
en avoir souligné les difficultés d’évaluation (il ne s’agit pas ici d’évaluer des
savoirs emmagasinés mais une capacité
à communiquer), l’auteur passe en
revues les différents aspects de l’apprentissage de la langue : la compréhension écrite, la compréhension orale,
la production écrite, la production orale,
les activités réflexives. Il souligne à juste
titre les limites des TIC concernant l’apprentissage des langues en particulier
les lacunes relatives aux interactions
orales.
L’étude des apports du multimédia à
la construction des représentations des
connaissances scientifiques est abordée
par Frank Jamet. Les questions à l’origine des recherches sur le multimédia
dans l’apprentissage des sciences sont
des questions de pédagogue et concernent la transmission de contenus disciplinaires. L’auteur expose les principaux
résultats obtenus dans les domaines de
la physique, des mathématiques, de la
chimie et de la biologie. Il souligne l’importance des bénéfices pour les apprenants à la condition que ceux-ci aient
acquis certains comportements spécifiques (par exemple maîtrise de la lecture de l’hypertexte). L’examen des
cadres théoriques met en évidence deux
tendances fortes : beaucoup de travaux
s’appuient sur des références aux
sciences cognitives, d’autres sur des
études propres à la didactique des
sciences.
Dans le dernier chapitre, François
Mangenot revient sur l’intégration pédagogique et institutionnelle des TIC.
Après avoir évoqué les obstacles à cette
intégration, il analyse les composantes
de la situation pédagogique selon une
perspective systémique ou écologique :
il passe en revue ces différentes composantes (L’institution, l’enseignant, les
apprenants, les contenus disciplinaires,
les ressources numériques et les dispositifs spatiaux et temporels) et fait la
synthèse des travaux sur les interactions
entre elles puis nous présente certaines
méthodologies de la recherche : l’approche ethnographique et la rechercheaction.
En faisant un état des lieux sur les
effets des TIC en matière d’apprentissage et d’enseignement, cet ouvrage
ouvre de nombreuses perspectives de
recherche dans un paysage en pleine
évolution lié à la nouveauté des environnements d’apprentissage à l’école. Il
constitue une des références incontournables pour les chercheurs et peut
s’avérer très utile pour les formateurs
de futurs enseignants. Sa lecture ne
manquera pas d’intéresser aussi les
enseignants désireux d’intégrer les TIC
dans leurs pratiques en leur fournissant
des éléments fiables d’évaluation des
outils et des situations d’apprentissage.
Jean-François Moulin
IUFM d’Amiens, CURSEP.
✔ GOGUIKIAN RATCLIFF (Betty) Le
développement de l’identité sexuée,
du lien familial au lien social. Bern :
Publications universitaires européennes, Peter Lang, 2002,219p.
Comment l’enfant, qu’il soit fille
ou garçon, élabore-t-il son identité
sexuelle et ses représentations
du masculin et du féminin ? Tel
est l’objet de la recherche que nous présente
dans cet ouvrage Betty Goguikian
Ratcliff en s’appuyant sur les aspects
biologiques, cognitifs, affectifs et sociaux
du processus de sexuation psychique,
ce qui situe d’emblée sa problématique
au carrefour de la psychologie clinique
et de la psychologie développementale.
La question de l’identité sexuée sera
donc traitée sur son versant le plus
dynamique et le plus complet puisqu’il
s’agira de considérer l’identité sexuée
comme organisateur et intégrateur de
la personne.
La question de l’identité sexuée sera
donc traitée sur son versant le plus
dynamique et le plus complet puisqu’il
s’agira de considérer l’identité sexuée
comme organisateur et intégrateur de
la personne.
L’introduction annoncera ainsi les
perspectives de travail et d’élaboration
théorique selon les deux approches
choisies à savoir psychanalytique et
sociocognitive. L’identité est ici considérée comme « le produit d’un processus évolutif qui intègre les expériences
intra et interindividuelles du sujet tout
en lui octroyant une cohérence
interne », l’articulation entre les niveaux
individuel et social étant discutée en
termes de stratégies identitaires.
L’ouvrage comporte deux parties. La
première partie campe le « cadre préliminaire » avec deux chapitres, l’un
consacré à l’approche psychanalytique,
l’autre à l’approche sociocognitive. La
deuxième partie expose l’étude proprement dite à travers cinq chapitres : position du problème, méthode, résultats,
synthèse des résultats et enfin la discussion et les conclusions. L’ouvrage se
termine par une bibliographie particulièrement riche se rapportant autant à
la psychologie clinique que sociale et
développementale.
Partant du modèle de Freud pour
lequel « l’acquisition de l’identité
sexuelle est d’emblée conflictualisée »
puisqu’elle implique un renoncement
à la bisexualité originaire, passant par
la théorie de Stoller qui propose de
séparer les dimensions biologique, psychologique et sociale, expliquant que
l’identité de genre dépend surtout de la
façon dont est perçu et investi par les
parents et surtout par la mère, le sexe
anatomique réel de l’enfant, Betty
Goguikian Radcliff fera une revue de
questions des différentes façons actuelles
de poser le problème de la féminité et de
la masculinité. L’approche sociocognitive sera elle aussi exposée en tant
qu’elle met l’accent sur l’élaboration faite
par le social sur le biologique, montrant
que l’acquisition de l’identité sexuée est
étroitement dépendante du processus
de socialisation et de l’appropriation par
le sujet des représentations sociales. Ce
qui nous amènera à nous poser judicieusement le problème des stéréotypes
de sexe et plus globalement des stéréotypes en général dont on s’accorde à
présent pour dire qu’ils font partie du
fonctionnement cognitif normal d’un
individu et qu’ils sont « nécessaires pour
faire face à l’abondance des données
issues de l’environnement », ce qui est
en quelque sorte une façon de les
« réhabiliter ».
Pour résumer cette première partie il
ressort que : a) dès 2 ans l’enfant dispose d’un arsenal de connaissances sur
les catégories de sexe; ces connaissances
étant exprimées en termes de comportements sexués et de préférences et pas
encore en termes conceptuels, b) les
filles jouent plus avec des jouets du sexe
opposé, les garçons subissant une sorte
de « pression sociale », c) les débuts de
la catégorisation par sexe s’observent
dés 3 ans, d) à partir de 4 ans des différences entre filles et garçons s’observent, le sexe propre est valorisé, le sexe
opposé est dévalorisé et l’appartenance
à un groupe de sexe apparaît dans les
représentations, les préférences et les
rôles… e) enfin la construction du
schéma de genre se consolide avec l’âge,
dans le sens des stéréotypes de sexe
adultes…
Dans une optique développementale
et différentielle d’orientation clinique
Betty Goguikian Radcliff se demandera
comment l’enfant accède à l’héritage
culturel commun constitué des
influences sociales dans lesquelles il est
immergé et qui contribuent à le façonner. Il ne s’agirait en tout cas pas d’une
imprégnation passive mais d’une véritable construction psychologique. Dans
sa recherche, l’auteur a relevé des différences entre filles et garçons existant
au cÅ“ur de l’axe identité-identification,
la question étant de savoir quels mécanismes affectifs et sociocognitifs sous-tendent et organisent les représentations
de sexe. Puis de comparer deux types
de rôles de sexe adultes, les rôles
sociaux et les rôles parentaux pour
mettre en évidence les relations qu’ils
entretiennent.
La méthode s’est appuyée sur deux
situations expérimentales complémentaires. Pour la première il s’agissait d’observer des enfants jouant librement à
partir d’un matériel de jouets évoquant
des personnes et des activités des deux
sexes (poupée-homme, poupée-dame,
poupée-bébé, biberon, évier, voiture,
fauteuil, parapluie, w. c); la seconde
situation expérimentale consistait en un
questionnaire d’attribution de rôles de
sexe adultes, afin de mieux cerner le
développement avec l’âge du processus
de catégorisation par sexe. L’analyse des
données a consisté en un examen des
correspondances permettant de voir
selon quels facteurs se regroupent les
réponses de l’ensemble de la population et de chaque âge successif. Une
analyse par item permet de mesurer le
degré de polarisation et de sexuation de
chaque item en fonction de l’âge et du
sexe. Un autre indice particulièrement
intéressant à relever a été construit : celui
de conformité au stéréotype.
Les résultats : nous n’en citerons que
les grandes lignes mais il faut préciser,
et c’est là le grand intérêt de cette étude,
qu’ils seront discutés dans une perspective sociocognitive et dans une perspective psychanalytique.
Il s’avère que la construction de l’identité sexuée est bien commencée à 2 ans,
ce qui est démontré par la situation
expérimentale du jeu libre puisque les
enfants abordent le jeu de façon sexuée.
Les représentations de sexe sont également différenciées dès 2 ans : par
exemple dans la situation de jeu libre
« Homme » et « Dame » sont traités différemment; la figure féminine est placée
en position active dans plusieurs rôles
alors que la figure masculine est placée
en position passive à l’instar du bébé.
À 3 ans les comportements des garçons et des filles connaissent une
période d’indifférenciation, alors que
les représentations de sexe subissent un
profond remaniement. Il y aurait une
sorte de « brouillage identitaire ». À partir de 3 ans l’activité ne sera plus associée à la dame mais à l’homme.
Dès l’âge de 3 ans, filles et garçons
ont des opinions divergentes sur ce qui
est masculin et féminin selon un schéma
devenu classique : valorisation du sexe
propre et dévalorisation du sexe opposé.
Ces divergences s’accentuant à 4 ans.
Enfin il s’établit dès 3 ans un consensus entre filles et garçons au sujet du
masculin mais pas au sujet du féminin.
Le schéma valorisation de l’endogroupe/dévalorisation de l’exogroupe
semble surtout valable pour les garçons
dès 3 ans et moins pour les filles. On
comprend que pour elles il s’agit de ne
pas défavoriser le sexe féminin, face au
prestige social dont bénéficie le sexe
masculin. Il apparaît aussi que le processus de socialisation va jusqu‘à transmettre plus que des stéréotypes et des
contenus, la dynamique même des relations statutaires entre les sexes…
En conclusion : outre son intérêt
concernant le développement de l’identité sexuée, cette étude, qui nous permet de montrer que l’adhésion aux
mécanismes sociaux a un soubassement
intrapsychique, propose de mettre en
valeur l’articulation entre les niveaux
affectif, cognitif et psychosocial… Une
façon de renouer avec une certaine idée
fondatrice de la psychologie clinique en
tant que « psychologie de l’homme total
en situation » (Lagache) et qui ouvre
des perspectives de complémentarité
entre des disciplines qui restent en tout
cas en France trop hermétiques les unes
par rapport aux autres…
Jacqueline Finkelstein-Rossi, UPJV, CURSEP
✔ OTTAVI (Dominique), De
Darwin à Piaget, Pour une histoire
de la psychologie de l’enfant. Paris,
CNRS éditions, 2001.
Placer « le centre de gravité de
l’éducation non pas dans le programme
ou dans le manuel, mais
dans l’enfant lui-même » (Édouard
Claparède, 1915). Si le livre de
Dominique Ottavi nous met d’emblée
face à ce dilemme pédagogique (de la
nécessité de cette centration ou non),
c’est pour mieux nous retracer le voyage
de la notion d’enfant. À travers différents
travaux d’auteurs, il nous montre
l’évolution des concepts de développement,
d’évolution, d’apprentissage…
De Spencer à Darwin, de Canguilhem
à Haeckel… pour finir par Piaget, nous
suivons la naissance de « la science de
l’enfant comme science du développement
».
Or, ce concept de développement
n’est pas uniforme. Deux directions
principales seront suivies par les théoriciens : le développement de l’enfant
conçu essentiellement comme rattaché
à son passé ou celui d’une évolution
tournée résolument vers l’avenir et créatrice de nouveauté. Cela constituera
d’ailleurs le parti pris du livre de retracer d’une manière chronologique l’évolution de la notion d’enfant. Et même
si un modèle récurrent traverse les
siècles, celui de Jean-Jacques Rousseau,
Dominique Ottavi le met de côté en
postulant qu’« une science de l’enfant
s’est bien développée, avant de devenir
la psychologie de l’enfant, mais loin
d’être la réalisation d’un programme
issu des Lumières, elle résulte d’un
mouvement intellectuel uniforme et parfois conflictuel qui engage sur le long
terme la représentation et le statut de
l’enfant ainsi que celle des finalités de
l’éducation » (p. 8). Il fait l’hypothèse
que l’influence des sciences (et de la
biologie en particulier) n’aurait pas été
suffisamment mise en évidence.
L’auteur marque le positionnement
de la théorie évolutionniste entre 1870
et 1914. Elle aurait joué un rôle essentiel sur ce nouveau regard porté à l’enfant. Ainsi, la « récapitulation », définie dans le glossaire du livre comme la
« théorie selon laquelle un organisme
parcourt, dans son développement
depuis le stade embryonnaire, les étapes
parcourues antérieurement par l’espèce
[…]» aurait offert un vrai statut à l’enfant. Il « nous rendrait perceptible le
passé de notre espèce, il recèlerait la
mémoire de notre histoire biologique
et mentale ». Le paradigme évolutionniste, cher à Haeckel ou Darwin, va
ouvrir la voie à différentes théories du
développement psychologique de l’enfant (celles de Preyer ou Romanes, par
exemple) ainsi qu’au « grand dictionnaire biographique de l’enfant », terme
usité par James Sully, psychologue
anglais, pour désigner les différentes
monographies écrites à partir de la fin
du dix-neuvième siècle. La première
monographie publiée (dans la Revue philosophique, en 1876) est celle
d’Hippolyte Taine. C’est la retranscription de l’observation de sa fille pendant
deux ans et demi. Le but affiché est
d’analyser le développement d’un enfant
particulier « en tant que modèle et
exemple, dont il fait émerger la notion
d’un développement chronologiquement organisé en étapes successives »
(p. 66). Bien d’autres monographies
vont suivre (dont celle que Darwin a
consacrée à son fils). Elles seront l’occasion de favoriser diverses théories sur
le fonctionnement de l’intelligence, avec
en particulier l’étude du langage.
Parallèlement pourtant, des voix vont
s’élever pour dénoncer les conséquences
de l’évolutionnisme. Ainsi, M. Müller
qui avait pu percevoir dans cette catégorisation des individus de l’univers les
prémices d’une rationalisation du
racisme.
Très précisément, Dominique Ottavi
va reprendre dans les chapitres suivants,
les études de nombreux auteurs Charles
Darwin, George John Romanes, Wilhem
Preyer et Bernard Pérez. Pour le célèbre
biologiste, plus qu’une description de
l’étude sur les expressions à partir de
l’observation clinique de son fils né en
1839, l’auteur retrace l’évolution des
idées de Darwin, leur contexte ainsi que
les différents travaux sur ce sujet. Quant
à Romanes, « ami, disciple et exécuteur
testamentaire de Ch. Darwin », il est
décrit comme l’auteur d’une série de
travaux très personnels sur l’évolution,
en se démarquant par ailleurs de son
maître et en s’attelant à l’étude de l’origine des facultés humaines, liant très
fortement humanité et animalité.
Hérédité et activité personnelle forment,
quant à elles, deux composantes essentielles de la théorie de Preyer sur la psychogenèse. Il ne cessera de réfléchir à
la manière dont on éduque un enfant.
Les observations très minutieuses (que
l’on pourrait qualifier de cliniques) de
leurs enfants par ces auteurs vont constituer de vrais terrains d’analyse. Preyer
continuera cette pratique qui va lui permettre de théoriser sur l’importance de
l’hérédité et de l’activité personnelle.
Éduquer un enfant aura donc comme
objectif de lui laisser une certaine marge
de manÅ“uvre, d’être actif et d’apprendre
par lui-même. Mais c’est à Bernard
Pérez, philosophe français quelque peu
oublié, héritier de Darwin et de
Romanes, que l’on doit réellement la
mise en lumière de l’activité psychologique de l’enfant et la nécessité de
connaître le développement de l’enfant
pour mieux l’éduquer.
Placer le développement de l’enfant
dans une dynamique positive ne s’est
pas fait sans heurt, sans hésitation.
Pourtant, au fil des années et des publications, l’enfant sera de moins en moins
vu comme tributaire de son passé et au
contraire, perçu de plus en plus explicitement à travers ses progrès possibles,
comme un « être à éduquer ». Dans le
domaine de l’éducation, émerge alors
une idée forte, celle d’« enfant créateur ». L’enfant n’est plus uniquement
dépositaire de l’évolution de l’espèce, il
devient porteur d’avenir. Deux courants
vont se développer : tout d’abord, les
premières formes américaines de « psychologie génétique » systématique avec
les travaux de James Mark Baldwin, de
Granville Stanley Hall. Baldwin va
d’ailleurs développer toute une série de
concepts que nous retrouverons dans
la théorie piagétienne : réactions circulaires, habitudes, assimilation, accommodation, par exemple et va conceptualiser toute l’importance de l’imitation,
du jeu et de l’invention dans le développement de l’enfant. En même temps,
en Europe, un questionnement autour
des aptitudes artistiques spontanées de
l’enfant mettra l’accent sur une nouvelle
vision de l’éducation.
Enfin, « la mise en place de l’école
républicaine est contemporaine de la
constitution de la psychologie de l’enfant ». Et si l’influence des philosophes
n’est pas négligée, « la nouvelle science
perturbe la réflexion sur l’éducation de
cette période […] » (p.215). Observer
l’enfant pour mieux l’éduquer devient
le leitmotiv de bon nombre de publications de l’époque. Par contre, des
écoles de pensée se combattent. Ainsi,
si des méthodes d’investigation plus
scientifiques se développent (en particulier les fameux tests d’Alfred Binet),
William James aux États-Unis engagera
une critique virulente contre ce qu’il
considère comme une dérive et sera le
fervent défenseur d’une psychologie
plus « clinique ». Les derniers chapitres
très référencés nous mettent donc en
présence des débats fournis et toujours
très actuels engendrés par l’évolution
de l’école et la place de l’élève.
Plus de trois cents pages nous plongent donc au sein des débats nombreux
du dix-neuvième et vingtième (précisément jusqu’aux travaux de Jean
Piaget). Sans oublier les notices biographiques explicites, le glossaire et la
bibliographie très complète qui pourraient transformer cet ouvrage en incontournable de toute recherche en psychologie de l’enfant ou en éducation.
Christine Brisset, IUFM d’Amiens, CURSEP
✔ LONGO (Teresa Mariano),
Philosophies et politiques néolibérales de l’éducation dans le Chili
de Pinochet 1973-1983. L’école du
marché contre l´école de l’égalité.
Paris : L’Harmattan, 2001.
En 1989, au moment où un plébiscite
oblige Pinochet à abandonner
le pouvoir et que s’ouvre la
porte pour la restauration d’un régime
démocratique dans ce pays, le Chili est
un pays qui a déjà profondément
changé.
Au cours des années suivantes l’image
du Chili se transforme : sortant d’une
noire dictature, il devient le pays modèle
autant dans le domaine économique
que dans le domaine éducatif. Il paraît
avoir mué pour se convertir dans la plus
grande réussite de la région et devient
une référence enthousiasme nombre de
gens.
Au cours de ces années, utiliser le mot
« néolibéralisme » dans cette région
constituait une audace impardonnable
alors qu’au Chili, on parlait d’un « projet de modernisation ».
Il est évident que le Mexique n’est pas
le Chili, son histoire est différente et les
politiques ont eu des origines, des entremises et interprétations différentes.
Toutefois une forme commune d’imposition ne cesse d’attirer l’attention de
ces politiques dans les deux pays;
comme au Chili, le Mexique aussi a
vécu un refus, presque total, de la reconnassance de l’inspiration néolibérale des
mêmes politiques.
Le livre de Teresa Longo permet de
parcourir les expériences mexicaines et
de les confronter à l’expérience chilienne.
Elle affirme que le projet imposé au
Chili de Pinochet a été accompagné par
un grand silence sur l’identité politique
des transformations néolibérales parce
que la philosophie qui les inspire refuse
l’idée de l’intentionnalité. Les néolibéraux refusent donc de reconnaître leurs
actes en tant que « politiques ».
T. Longo examine ainsi le « non-dit »
de l’apparat du pouvoir autant que celui
des enseignants qui ne parlent pas de
leur souffrance pendant la dictature. Tel
est son questionnement : « Pourquoi
tous ces sens cachés ? S’agit-il d’une
volonté ? D’un dessein ? Ou bien dans
ces vingt dernières années avons-nous
vécu dans une période où les non-dits
étaient justifiés par les défaites politiques
et par une crise des idéaux et qui ont
donc ouvert la porte aux attitudes intellectuelles et politiques de simplification
et de réductionnisme où le non-dit était
légitime ?
T. Longo met à profit son expérience
d’enseignante dans son pays d’origine,
l’Italie, à la fin des années 1970, quand
les nouveaux mouvements d’opinion
de droite se sont formés. Comme elle
le dit dans l’introduction, elle a été
témoin de l’échec, en Italie, de tout
effort pour la démocratisation de l’école
et de la montée des mouvements et des
politiques combattant l’idée de l’école
pour tous et la liberté de choix des
familles. Les mouvements et les
réformes néolibérales se généralisent
plus tard dans de nombreux pays du
monde et entraînent nécessairement
l’organisation de l’école et le travail des
enseignants. Dans ces années, dit
T.Longo, en Italie on ne pouvait plus
parler à l’école des finalités sociales et
politiques du travail éducatif, le langage
de l’économie et de l’efficacité, ayant
pris le dessus.
La lecture du livre permet d’identifier des tendances, discours et réformes
partagés par plusieurs pays et permet
de reconnaître des discours éducatifs
que les agences financières internationales ont transférés, comme des recettes,
en Amérique Latine.
Le livre s’organise en trois chapitres.
Le premier présente d’une manière analytique les courants philosophiques qui
ont inspiré les politiques néolibérales.
Les idées de Popper, Hayek, Friedman
et évidemment, les idées cultivées dans
l’école de Chicago qui ont eu le plus
d’importance dans le domaine de l’éducation.
Par une analyse fine, elle démontre
comment ces politiques partent d’une
philosophie qui a une conception précise de la relation entre l’État et le
citoyen. Cette pensée conçoit toute
intervention du pouvoir public comme
une menace à la liberté et comme étant
inspirée par une volonté de domination. Selon cette vision, l’État et le totalitarisme se confondent. Dans le
domaine de la culture, la philosophie
néolibérale dénie l’importance du savoir
en commun et l’idée de la culture en
tant que patrimoine d’une société civile.
L’analyse se réfère aux idées de
Condorcet, parce que, dit l’auteur, il
s’agit de mettre en évidence comment
s’opposent deux visions de l’éducation
qui revendiquent la même origine politique libérale.
Dans la vision de Condorcet, affirme-t-elle, la vie publique est construite par
les citoyens qui discutent leurs opinions,
partagent leurs savoirs, trouvent des
accords et choisissent la solution la plus
raisonnable, la moins erronée (p. 27).
La vision de l’État contenue dans son
projet de Constitution a comme finalité la garantie et la réalisation des droits
des hommes et des citoyens. L’accent
est mis sur un sujet doué de sensibilité
et connaissance. Selon la pensée de
Condorcet, l’éducation ne reproduit
aucun ordre naturel ou social, elle est
au contraire censée construire l’égalité.
Dans la philosophie de Condorcet,
liberté et connaissance s’accompagnent,
la politique et le savoir prenant leur sens
ensemble.
La vision d’une société dans laquelle
domine un ordre naturel n’admet pas
la nécessité d’un « savoir savant » pour
tous. En effet, la société spontanée peut
fonctionner automatiquement en tant
que système autorégulant. La philosophie néolibérale ne reconnaît pas une
relation dialectique entre la société civile
et l’État dans laquelle la connaissance
pourrait prendre un rôle, comme il est
affirmé dans le livre.
Le deuxième chapitre reconstruit l’histoire de la mise en place au Chili des
politiques néolibérales et l’auteur parcourt le cheminement des principaux
protagonistes des réformes économiques
et éducatives. Dans cette partie, elle
explique les relations entre les conservateurs chiliens et les contacts établis
par une partie de l’élite intellectuelle
chilienne avec l’école de Chicago. Il s’est
agi d’amarres, relations et contacts qui
ont permis dans un premier temps l’enthousiasme et la diffusion des idées,
ensuite la mise en place des politiques
néolibérales et qui ont fait du Chili un
des premiers pays où la pensée néolibérale a pu se réaliser. Dans cette partie, Longo parcourt brièvement les différentes réformes éducatives depuis la
colonisation jusqu’à l’époque d’Allende
et de Pinochet. Elle focalise l’attention
sur la construction du système éducatif
ainsi que sur le contexte culturel plus
large. Elle met en évidence les principaux protagonistes de l’éducation chilienne et enfin nous rafraîchit la
mémoire sur cette partie cachée de la
dictature concernant les formes de la
mise en place des réformes; sa culture
et sa formation d’origine lui permettent
de réfléchir sur cette dictature et de la
comparer au régime fasciste italien. Cela
conduit à définir le régime de Pinochet
un régime totalitaire où la société civile
est détruite à la fois par la violence militaire et par les politiques néolibérales.
Le troisième et dernier chapitre apparaît moins analytiquement structuré,
mais il a le mérite de faire réfléchir, en
écoutant les enseignants chiliens interviewés, d’une part sur leurs conditions
de travail et de vie, et d’autre part sur
leurs relations à la culture et sur « les
choses non dites ».
Le travail de T. Longo est intéressant
en ce qu’il permet de continuer d’apprendre de l’expérience chilienne
comme aujourd’hui nous pourrions
apprendre de l’expérience argentine. En
effet je suis convaincue, comme Teresa
Longo, qu’en éducation, les politiques
néolibérales changent radicalement le
schéma de construction d’un système
éducatif et le sens que celui-ci a eu dans
l’histoire de la construction nationale
d’un grand nombre de pays du monde.
Margarita Noriega, professeur-chercheur de la
Universidad Pedagógica Nacional et consultante
de la Universidad de la Ciudad de México.
✔ LANGOUËT (Gabriel) (dir.),
Public ou Privé ? Élèves, parents,
enseignants. Paris : éditions Fabert,
2002,138 p.
Gabriel Langouët poursuit l’exploration
du dossier « enseignement
privé » sous l’angle qui
lui est familier, à savoir l’approche sociologique.
Plus que d’un ouvrage au sens
habituel du terme, il s’agit d’un « dossier
de recherche », d’une manière d’état
des lieux, avant de poursuivre l’exploration
de façon de plus en minutieuse et
de prolonger ou d’infirmer les découvertes effectuées il y a déjà plus de
douze ans, avec la publication, en collaboration avec Alain Léger et une post-face de Claude Lelièvre, d’un ouvrage
qui, en 1991, a fait date Public ou privé ?
Trajectoires et réussites scolaires, Paris :
Publidix, 1991 ouvrage désormais à la
disposition des lecteurs intéressés sur
le site des éditions Fabert (fabert.com).
Le présent ouvrage, précisons-le,
reprend et développe une partie des
analyses déjà publiées, mais approfondies ici, dans La loi Debré, paradoxes de
l’État éducateur ? Actes du colloque
d’Amiens des 9-10décembre 1999, sous
la direction de Bruno Poucet, Amiens,
CRDP, 2001.
Quel bilan pouvons-nous dresser de
ce dossier ? Il comporte cinq parties. La
première est d’ordre historique : Claude
Lelièvre redessine les perspectives historiques et souligne, ce qu’il n’avait fait
qu’esquisser ailleurs, que le « zapping »,
le passage public/privé (et réciproquement), s’il a pris une ampleur nouvelle
n’était pas totalement inexistant, autrefois. Il montre aussi que celui-ci d’hier
est très différent d’aujourd’hui, lié à la
fonction nouvelle que revêt l’enseignement privé depuis la loi Debré. Ainsi,
il rappelle que, jadis, les élèves des
écoles privées y commençaient davantage leur scolarité pour le quitter
ensuite, en particulier dans les dernières
classes de lycée. Passer et réussir le baccalauréat paraissait un objectif plus difficile à obtenir dans l’enseignement privé
que dans l’enseignement public. Et
Claude Lelièvre de rappeler que,
contrairement à ce que l’on croit généralement, la loi Debré n’a pas renforcé
l’enseignement privé, bien au contraire.
Évidemment, reste à s’interroger sur les
possibles dérives d’une loi qui n’avait
rien d’une approche libérale.
Gabriel Langouët, pour sa part, dresse
une synthèse des travaux qu’il a menés
en commun avec Alain Léger. Il s’est agi
de repérer les évolutions en cours
depuis une vingtaine d’années et de tenter d’expliquer et de mieux comprendre
les choix politiques qui, par ailleurs,
avaient pu être faits. Ces choix prenaient
un sens si on les comprenait d’un point
de vue sociologique. À partir de là, il
était possible de rejeter un certain
nombre d’idées fausses. Celles-ci sont
au nombre de sept : sous-estimer le
nombre réel d’utilisateurs du privé, penser que la motivation principale des usagers est d’ordre religieux, penser que le
choix entre deux secteurs de scolarisation contribuait à une meilleure démocratisation, penser que l’autonomie et
la mise en concurrence des établissements se fait au bénéfice de tous les usagers, penser qu’il y existe une fatalité
de l’échec scolaire pour les enfants d’origine populaire, affirmer le caractère
socialement neutre et démocratique de
l’école publique, le caractère figé du système scolaire. Or, pour éclairer ces
choix, il fallait utiliser une nouvelle
approche : non plus suivre la trajectoire
d’un élève, mais celle d‘une fratrie, beaucoup plus significative en terme macrosociologique. À terme, il faudrait disposer d’un « panel familial », qui
suivrait du début jusqu’à la fin l’ensemble des enfants d’une fratrie, approchant ainsi une histoire scolaire familiale. On mesure la complexité de
l’affaire et les biais méthodologiques que
l’auteur a dû utiliser afin de tenter d’approcher ce qui lui paraît de l’ordre d’un
idéal inaccessible.
Alain Léger s’intéresse aux raisons du
choix des familles pour une scolarisation publique ou privée. Les analyses
montrent ainsi qu’efficacité, proximité,
bon milieu social, absence d’un nombre
trop important d’enfants issus de l’immigration sont les caractéristiques principales. En revanche, le choix de l’école
pour des raisons de laïcité ou de religion est tout à fait minoritaire. Toutefois
ces choix ne concernent que les parents
à haut niveau culturel pour qui la question de l’échec scolaire ne les concerne
pas. C’est le noyau dur : or, c’est aussi le
noyau de ceux qui ont la capacité de
faire pression, d’influencer, de définir
les contours d’une idéologie et de faire
ainsi croire qu’elle est partagée par la
majorité silencieuse. Car, celle-ci ne
s’exprime pas, par définition : le choix
idéologique de l’école est donc un luxe
parfaitement inaccessible aux plus
démunis. Les parents choisissent ainsi
l’école de leurs enfants avant tout sur
des critères de réussite scolaire.
Toutefois, les classes populaires ont
d’abord le souci de la proximité où les
parents retrouvent une structure capable
d’assurer un suivi individuel qu’ils ne
peuvent faire, alors que les classes supérieures recherchent avant tout un
contrôle social et idéologique qui peut
être assuré aussi bien dans l’enseignement privé que dans l’enseignement
public. La question idéologique n’est
donc pas absente, elle est mise en perspective. C’est ce que montrent clairement les deux chapitres suivants qui
ouvrent deux autres champs de
recherche et soulignent ainsi la fécondité
des intuitions initiales des chercheurs.
Le premier, dû à la plume d’Hélène
Béraud, analyse le rapport des familles
à l’école élémentaire. On sait que désormais que, contrairement à la situation
du siècle passée, l’école privée est moins
fréquentée à l’école élémentaire qu’elle
ne peut l’être au collège et surtout au
lycée. Or, ce fait n’est pas sans conséquence quant aux choix des parents.
Celui-ci est plus idéologique que dans
les classes postérieures. Et la différenciation dans les choix entre les parents
d’élèves du public et ceux du privé
apparaît ici fortement. En effet, si les
raisons pratiques l’emportent sur tout
autre critère dans l’enseignement public,
il n’en va pas ainsi dans l’enseignement
privé : le choix idéologique et, en particulier religieux, s’impose tout autant
que les raisons pratiques. L’évitement
du public est délibéré alors que l’inverse
n’est pas vrai dans l’enseignement
public. Une demande éducative plus
forte apparaît dans le privé que dans le
public, toutefois, cette demande est différente selon que l’on est cadre supérieur ou non. L’école est ainsi considérée ou non comme le prolongement de
la famille, comme un lieu où l’on
cherche avant tout une éducation ou
une instruction. Vieux débat séculaire !
Il restait à analyser ce qu’il en est des
enseignants du privé : qui enseigne dans
le privé et dans le public ? Existe-t-il des
différences de trajectoire sociologique ?
C’est le travail auquel se livre avec beaucoup de minutie Yveline Jaboin. On a
deux corps professoraux initialement
parfaitement distincts quant à leur formation initiale, leur position institutionnelle – fonctionnaires d’un côté,
contractuel de l’autre : or, à l’aube de
notre siècle, force est de constater que
les rapprochements entre les deux secteurs l’emportent sur les différences –
disparition des clercs, formation initiale
identique, même s’il ne faut pas ignorer
que subsistent certaines différences liées
au statut et au fonctionnement concret
des deux institutions. On comprend
ainsi que les responsables de l’enseignement privé ont tellement tenu à ce
que les enseignants ne deviennent pas
fonctionnaires : toute différence aurait
disparu. On pourrait suggérer d’étudier
le « zapping » des professeurs de l’enseignement privé à l’enseignement
public, plus fréquent, semble-t-il, que
l’inverse : malgré les obstacles juridiques
réels, celui-ci a existé, au moins tant
que le recrutement sur concours n’a pas
été instauré dans l’enseignement privé.
Ces conclusions remettent-elles en
cause les analyses d’ensemble ? En réalité, non elles permettent simplement
de parvenir à un plus grand degré de
précision et disons-le, à une plus grande
prise en compte de la complexité du
réel. En ce sens, elles sont fort précieuses car elles évitent de faire de l’idée
que le choix idéologique de l’un ou
l’autre secteur considéré comme d’une
importance négligeable devienne une
nouvelle « vulgate ». Cette idée est juste
de façon générale, elle ne l’est plus si
l’on examine des secteurs particuliers
de la réalité sociologique : or, ces secteurs peuvent avoir un poids idéologique, une capacité d’influencer la
société sans aucune mesure avec leur
poids numérique réel.
Bruno Poucet, UPJV, CURSEP.
• Marie-Thérèse FRANK. Témoins et
acteurs de l’éducation depuis la Libération,
t.3 – inventaire de quarante entretiens,
Paris : INRP, Service d’histoire de l’éducation, 2002,144 p.
Poursuivant son entreprise de constitution d’archives orales, l’équipe de
recherche du service d’histoire de l’éducation s’est intéressée à recueillir les
témoignages de quarante inspecteurs
généraux en retraite ou encore en activité. Il ne s’agit que des inspecteurs
ayant exercé des fonctions particulières
soit administratives (doyens, recteurs,
directeurs de ministères), soit politiques
(cabinets ou ministre, tel que Xavier
Darcos). On ne lira pas ici, pas plus que
dans les deux autres ouvrages, le texte
même des interviews, mais un résumé,
celui-ci est accompagné de données biographiques et des données techniques
précisant les éléments de la constitution de ces archives. On soulignera,
enfin, bicentenaire oblige, que l’essentiel de ces archives constituées porte sur
l’Inspection générale elle-même.
• Marie-Madeleine COMPÈRE. Les collèges français 16-18e siècle, répertoire 3 –
Paris. Paris : INRP, 2002,472 p.
Avec ce troisième tome se clôt un
répertoire dont la rédaction a commencé
en 1984. Longue entreprise s’il en est
dont on comprend mieux les raisons
lorsque l’on découvre la minutie du travail mené et les nombreuses vérifications
auxquelles est confronté l’auteur d’un
tel ouvrage. Ajoutons que ce troisième
volume rencontrait des difficultés spécifiques dans la mesure où, à l’heure
actuelle, il n’existe pas d’histoire scientifique de l’Université de Paris.
Désormais, ce répertoire donne l’état
actuel des sources manuscrites et imprimées disponibles, en indiquant la localisation des documents. L’ouvrage est
divisé en trois parties : établissements de
l’Université de Paris, établissements n’y
appartenant pas (ex. le collège jésuite),
établissements hébergeant des étudiants
ou élèves. Une fiche de longueur variable
(en fonction des sources disponibles et
de l’importance de l’institution) donne
une série d’indications concernant les
sources disponibles : identité, historique,
liste des documents classés par catégories
– collège en tant que fondation (actes de
fondation, bourses et boursiers, visites
de l’établissement, comptes bâtiments;
collège : règlement, prospectus, bureau,
listes d’élèves, programmes d’études,
cours, travaux d’élèves), bibliographie.
Une substantielle introduction met en
perspective l’ensemble du travail et incite
à des travaux de recherche qui n’ont que
trop tardé – Marie-Madeleine Compère
souligne que les universitaires français
ont contribué, autant, sinon davantage
que les jésuites, à « forger une tradition
de l’enseignement secondaire français »
(p.71). Le chantier de l’étude est, à présent, largement ouvert.
• Lucien GÉMINARD. L’unification du
système enseignant français, 1963-1985,
souvenirs d’un inspecteur général. Paris :
INRP, 200,256 p.
C’est suffisamment rare pour le souligner, voici un inspecteur général atypique, ancien élève de l’École normale
supérieure de l’enseignement technique
qui retrace une période consacrée d’une
part à l’unification des enseignements
généraux, techniques et professionnels,
d’autre part à la question de la pédagogie différenciée. On suit ainsi les linéaments de la carrière d’un Haut cadre de
l’administration de l’Éducation nationale, mais qui n’en reste pas là et propose une réflexion sur la place de la culture technique à l’école et plus
largement dans notre société. De nombreux documents accompagnent l’ensemble.
• Louis CROS. L’imagination à l’Å“uvre.
Paris : INRP, 2002,296 p.
Il ne s’agit pas de mémoires ici, mais
d’un rappel de faits, de témoignages de
collaborateurs, de textes écrits par Louis
Cros. Né en 1908, décédé en 2000,
Louis Cros a joué un rôle de premier
plan dans les transformations du système éducatif après la Seconde guerre. Il
a été fondateur de l’Institut pédagogique
national, et du Comité universitaire d’information pédagogique, directeur de
l’Administration générale et financière
du ministère de l’Éducation nationale.
Il deviendra président des CEMEA et
créa le Comité de liaison pour l’éducation nouvelle. Il a laissé un nom dans
l’histoire de l’éducation pour la publication d’un ouvrage au retentissement
important, L’explosion scolaire.
• La Revue pour l’histoire du CNRS,
n° 7, novembre 2002.
Deux dossiers essentiels au sommaire
de ce numéro la biologie et les menaces
sur les sciences sociales vers 1980. Au
moment où les crédits de recherche du
CNRS subissent des coupes sombres, il
n’est pas inutile de s’instruire auprès de
l’histoire et de découvrir ainsi les
menaces qui ont pesé sur les sciences
sociales dans les années 1970-1980, les
difficultés budgétaires qui ont ralenti la
progression de la recherche, le risque
même de retirer toute recherche en ce
domaine au CNRS.
• Paideaia, Revista de consiliere psihipedagogica si metodica, n° 1.
Saluons la parution du premier
numéro de la revue de l’université de
Pitesti (Roumanie) avec qui le CURSEP
entretient un partenariat suivi. Cette
revue est dirigée par notre collègue
Liliana Ezechil, assistée d’un comité de
rédaction. Dans ce premier numéro
divisé en cinq parties, on lit une série
d’articles sur le processus de réforme
en matière éducative, une seconde série
est consacrée à des questions de pédagogie, la troisième série présente des
réflexions sur la sociologie de l’éducation, on lit aussi la traduction en roumain d’un article de Christine Berzin,
une série d’articles sur des questions de
méthode et enfin une note de lecture.
Souhaitons longue vie à cette nouvelle
revue !
Bruno Poucet, CURSEP, UPJV