Carrefours de l'éducation
Université de Picardie

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 22 à 37
doi: en cours

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n° 15 2003/1

2003 Carrefours de l’éducation

De l’importance de la représentation et du contexte dans la formation professionnelle par alternance

S. Zaouani-Denoux IUT A, Université Toulouse III. Laboratoire CREFI-REPERE, Université Toulouse II.
Partant des interroga-tions théoriques sur l’importance des représentations dans le domaine de l’éducation, nous nous intéressons à la formation professionnelle en alternance. Celle-ci est prise dans une double contrainte, celle du cadre de travail à orientation productive et celle du dispositif de formation à orientation formative. Elle est caractérisée par une liaison spécifique entre cognition et action rejoignant les interrogations sur la genèse des représentations sociales. Nous considérons, à la suite de J.-C. Abric, que toute réalité est représentée, c’est-à-dire appropriée par l’individu ou le groupe, reconstruite dans son système cognitif, intégrée dans son système de valeur dépendant de son histoire ou du contexte social et idéologique qui l’environne. Cet article propose de connaître la façon dont les sujets confrontés à des expériences de formation professionnelle en alternance, sont amenés à les intégrer pour construire leurs représentations. Outre la caractérisation d’une représentation globale véhiculée par les discours des formés en formation professionnelle en alternance de conducteurs de travaux, des variations sélectives affectent la structure de la représentation sociale de la formation en alternance sous la détermination des acquis expérientiels, des acquis formatifs et du projet. Ces données montrent la présence d’une représentation par élaboration, basée sur la confrontation à la pratique dans des rapports dialectiques entre comportements et schèmes mentaux, rapports de co-construction de la signification avec l’environnement. Le sujet en formation en alternance produit la réalité, intègre l’environnement, développe des stratégies proactives et sub-jectivise par appropriation. Starting from theoretical questioning on the importance of block-release vocational training. This system representations in the field of Education, we are interested in is under double pressure from the context of work with a productive orientation and from training which has an educational orientation. It is characterised by a specific connection between cognition and action, which lead us to question the origins of the social representations. We consider, as J.C. Abric showed, that all reality is represented -in other words that it is appropriated by the individual or the group, and reconstructed in their cognitive system, integrated into their system of values, depending on the person’s experiences or on social and ideological surrounding contexts. This article proposes to find out the means by which the subjects, faced with the experiences of block-release vocational training, are led to integrate these experiences so as to construct their representations. Besides the characterisation of a global representation carried by the discourse of these trainees, attending block-release vocational courses for foremen, some selective variations affect the structure of the social representation of block-release vocational training under the determination of experiential and formative achievements and the project. These data demonstrate the presence of a representation by elaboration, based on the confrontation with practical experience, in dialectical connections between behaviour and mental schemas, co-constructional connections between meaning and environment. The subject, experiencing block-release vocational training, produces the reality, integrates the environment, develops proactive strategies, and creates subjectivity via appropriation. Ausgebend von der theoretischen Fragestellung über die Bedeutung der Repräsentationen im Bereich der Bildung, interessieren wir uns für die Berufsausbildung im dualen System. Die se Ausbildungsformen müssen einerseits den betrieblichen Anforderungen der Produktivität und andererseits den pädagogischen Anforderungen der formativen Orientierung genügen. Sie zeichnen sich durch eine spezifische Verbindung zwischen Kognition und Handlung aus, welche an die Fragestellungen über die Entstehung der sozialen Repräsentationen anknüpft. Wir gehen wie J.C. Abric von der Annahme aus, dass die Realität repräsentiert wird, das heißt vom Individuum oder der Gruppe aufgenommen und in das kognitive Wertesystem integriert wird, abhängig von der jeweiligen Erfahrung und dem sozialen und ideologischen Kontext. Dieser Artikel befasst sich mit der Frage, wie die Individuen in ihrer dualen Berufsausbildung, ihre Erfahrung integrieren und Repräsentationen bilden. Außer der Charakterisierung einer globalen Vorstellung, die den Äußerungen der dual ausgebildeten Bauleitern entspringt, werden diese sozialen Vorstellungen der dualen Ausbi1dng in ihrer Struktur durch selektive Variationen aus den jeweiligen Praxiserfahrungen, den Ausbildungstheorien und dem Projekt beeinflusst. Diese Forschungsergebnisse zeigen das Vorhandensein einer Repräsentation, die auf der Grundlage einer Konfrontation mit der Praxis, in dialektischem Verhältnis von Verhalten und mentalen Schemata, in Form von co-konstruktiven Beziehungen zwischen Bedeutung und Umgebung erstellt wird. Das Individuum in der dualen Ausbildung erzeugt eine Realität, integriert die Umgebung durch Aneignung, entwickelt proaktive Strategien und subjektiviert sich durch Aneignung.
Depuis les travaux de Moscovici, la représentation sociale est devenue un concept majeur pour les problématiques des sciences de l’éducation. Plusieurs chercheurs et pédagogues s’en sont emparés, affirmant ainsi le caractère particulièrement ajusté de ce concept à l’analyse des situations d’enseignement et d’apprentissage. En effet, articulant les dimensions cognitives, affectives et sociales du rapport entre un sujet se représentant et un objet représenté, il fait quasiment office de « paradigme éducatif ». De nombreuses études portant sur la fonction de la représentation dans la formation et, plus particulièrement, dans les mécanismes d’apprentissage affirment le caractère fondamental de l’expérience vécue en formation, pour les différentes acquisitions réalisées. Elles mentionnent la multitude de pratiques, situations, comportements convoqués par les dispositifs.
 
De la représentation en contexte…
 
 
Au-delà du constat, devenu élémentaire, que les représentations du sujet apprenant peuvent constituer un obstacle à l’apprentissage (Giordan, 1983), l’utilité de la problématisation en termes de représentation n’est plus contestée, pour sa capacité à restituer la complexité de la relation éducative qu’elle permet d’intégrer comme situation globale. Les explorations de la représentation comme catalyseur ou inhibiteur des situations d’apprentissage, de l’environnement comme intrinsèquement lié à la relation éducative et des finalités objectives comme constitutives des dispositifs contribuent largement à cette conception holistique.
Dès lors, les questionnements en termes de représentation vont occuper une place croissante, principalement pour deux raisons. D’une part, leur congruence avec les interrogations émergentes dans le champ de la formation et de l’éducation est flagrante car, comme le soulignait Monteil (1989): « Ces deux processus éducation et formation mettent en jeu des acteurs, déterminent et sont déterminés par des interactions, s’inscrivent dans des significations sociales, réfractent des enjeux sociaux et, in fine, alimentent une démarche impliquant des dynamiques de développement et de changement individuels et collectifs ». D’autre part, les problématiques centrées sur les représentations s’adaptent aux évolutions actuelles des sciences de l’éducation, jusqu’à contribuer à une certaine vulgate. En effet, de façon incontournable, la prise en compte des représentations renvoie directement à considérer le formé comme une personne et à légitimer son savoir personnel, même de sens commun, ainsi que son projet. Par ailleurs, elle tend à rendre indissociables l’acte éducatif et son contexte, des finalités sociales qui les informent. Autant dire que cette avancée du concept correspond aux évolutions profondes des sciences de l’éducation, une sorte de sens commun des groupes de chercheurs…
 
…à la représentation du contexte
 
 
Dans le même temps qu’elle était reconnue comme servant de médiation entre l’action et le contexte, la représentation apparaissait dans sa fonction d’ajustement à celui-ci. Une double focalisation des recherches sur le contenu représentationnel et sur le contexte a conduit à une minoration de la dynamique subjective. Les théories de l’école d’Aix étudient davantage les représentations sous l’angle d’un sujet la construisant que sous l’angle d’un sujet se construisant à travers elle. Il ne s’agit pas de dire que ces théories négligent la diachronie au profit d’une approche synchronique, mais plutôt d’accentuer le rôle de la diachronie subjective et interpersonnelle dans l’élaboration d’une représentation par un sujet. Parallèlement, les théories de l’école de Genève s’intéressant aux représentations comme principes générateurs de prise de position, laissent presqu’entière la question de leur évolution.
Sans prêter a priori aux dispositifs [1] une fonction intrinsèquement transformatrice, nous nous interrogeons sur la façon dont les sujets confrontés à des expériences de formation en alternance, sont amenés à les intégrer pour construire leurs représentations (Zaouani-Denoux, 1999 & 2000). Nous faisons l’hypothèse de l’existence d’une représentation du dispositif destinée à fédérer l’ensemble des expériences d’apprentissage vécues par l’acteur alternant.
 
Un terrain de recherche privilégié
 
 
Située à la charnière de l’éducation et de l’entreprise, la formation en alternance offre un terrain exceptionnel d’observation et d’action. À la fois vecteur d’adaptabilité aux nouvelles formes socio-économiques, obstacle à la dialectique négative exclusion sociale/exclusion scolaire, champ d’application des interrogations pédagogiques contemporaines et lieu de construction identitaire, la formation professionnelle en alternance se voit remise en lumière avec pour vocation d’unir la production et la formation dans un projet collectif porteur de projets individuels (Monaco, 1993). De plus, les dispositifs en alternance créent, pour le sujet, les conditions d’élaboration d’un projet par une appropriation opératoire du sens, dans l’articulation entre connaître et faire (Maubant, 1997). Devant le risque de marginalisation, ils favorisent la construction d’une identité sociale et professionnelle repérable parce que s’appuyant sur deux normes fondamentales : travail et savoir. « C’est dans la coordination des points de vue pour parvenir à un accord, c’est-à-dire dans la recherche du dépassement du déséquilibre cognitif interindividuel, que les sujets pourront dépasser leurs propres déséquilibres intra-individuels » (Gilly, 1984).
Enfin, dans le cadre des recherches et expérimentations en psychopédagogie, nous assistons à une centration sur les interrogations afférentes aux blocages d’apprentissage, aux relations appreneurs-apprenants, aux articulations des différents savoirs [2] et au rapport à l’apprendre [3], autant d’orientations qui faciliteront l’émergence de l’alternance comme terrain privilégié de recherche et d’application.
 
Une dynamique spécifique
 
 
La formation en alternance s’appuie sur l’articulation de « l’entreprise formatrice » avec l’organisme de formation, pour en faire un système d’acquisition de connaissances et de production de compétences. Elle obéit à un paradigme centré sur la production et la mobilisation identitaires, qui présuppose que la théorie, elle aussi, est le produit d’une pratique, activité discursive (transmission de représentations du monde) et que les lieux de formation sont des lieux de travail, lieux d’exercices de pratiques, de production de discours et représentations (Barbier, 1996). En occupant un poste de travail, le formé, déjà confronté à un certain nombre de valeurs de l’organisme de formation, se heurte à la spécificité technique (règles, styles de commandement, mentalités, idéologies organisationnelles) et, dans le même temps, joue son intégration dans un ensemble interactionnel impliquant une « dynamique de développement et de changement individuel et collectif » (Monteil, 1989). Ainsi, l’alternance serait un processus de régulation développant des compétences transversales sur la base de savoirs objectivés dans les systèmes d’enseignement, de transfert de capacités à d’autres situations dans les systèmes de formation et de mobilisation identitaire (scolaire, professionnelle, sociale) dans les systèmes de développement des compétences. Le changement personnel par l’alternance conjugue un processus d’assimilation à une hiérarchie par le savoir, un processus d’adaptation à une structure par le développement personnel et plus encore un processus d’intégration à un système par l’action. Du fait qu’elle produit une confrontation entre deux systèmes culturels, elle mobilise la capacité de se repérer entre des références hétérogènes (Chaix, 1997) et peut créer une dissonance dans les référents identitaires (Cohen-Scali, 2000). À l’intérieur de ce laboratoire identitaire assurant la transition diachronique entre phases de développement et synchronique entre cultures, comment un sujet intègre-t-il cette multiplicité contradictoire ?
Nous faisons l’hypothèse que l’alternant élabore une représentation sociale du dispositif dans lequel il évolue. Cette représentation sociale de l’alternance, « représentation~cadre », aurait pour fonction de permettre une contextualisation de l’ensemble des significations et pratiques engagées par et dans le dispositif. Quelle en est la nature ? Quels en sont les déterminants ?
 
Entre variabilité et générativité, la représentation du contexte
 
 
La représentation de l’alternance offre au sujet évoluant dans ce milieu multiréférencé, une grille de lecture de la réalité, un cadre aux interactions et une articulation à la pensée collective. Elle lui permet à la fois de signifier et d’organiser son rapport à l’environnement. Deux principales orientations de recherche peuvent être distinguées dans l’analyse de l’organisation interne du champ représentationnel [4].
Noyau central et schèmes périphériques : variabilité des représentations sociales
L’école d’Aix en Provence tend à saisir la représentation sociale autour d’une caractéristique consensuelle : le noyau central, système d’éléments qui constitue le plus petit dénominateur commun partagé par l’ensemble des membres du groupe, assurant l’unité et la stabilité de la représentation (Abric, 1976). Il remplit une fonction génératrice de signification de la représentation et une fonction organisatrice d’unification et de stabilisation de celle-ci. Alors que celui-ci résiste au changement, les schèmes périphériques sont eux plus instables (Flament, 1989), et permettent d’intégrer dans la représentation, des variations situationnelles ou individuelles issues du rapport particulier à l’objet. Ils se caractérisent par une fonction de concrétisation (ancrage de la représentation sociale dans la réalité), une fonction de régulation (contextualisation de la représentation sociale), une fonction de protection (protection du noyau central de la représentation sociale).
Systèmes cognitifs et contextes sociaux : générativité des représentations sociales
Les chercheurs de l’école de Genève insistant principalement sur les différences interindividuelles et les processus intraindividuels de construction, les présentent comme des métasystèmes qui régulent les rapports sociaux, symboliques intra et intergroupes dans les systèmes cognitifs individuels (Doise in Guimelli, 1994). Ils mettent ainsi en avant la fonction d’ancrage articulant systèmes cognitifs et contextes sociaux. L’intérêt majeur de ces travaux est de poser que la définition des représentations sociales en terme de consensus est insuffisante et d’insister sur l’importance du contexte social, dans les prises de position particulières. Le consensus n’y est plus considéré comme une identité de position matérialisée par le noyau central mais comme une référence partagée à partir de laquelle se différencient les prises de position. De ce fait, les représentations sociales deviennent les « principes générateurs de prise de position, liés à des insertions spécifiques dans un ensemble de rapports sociaux et organisant les processus symboliques intervenant dans ces rapports » (Doise, 1990).
Pour ce qui est de cette recherche, nous nous intéressons essentiellement à la représentation construite par l’acteur alternant d’une situation contextualisant sa pratique et à l’influence de trois variables antécédentes sur l’organisation des contenus représentationnels : le projet, les acquis professionnels et les acquis expérienciels. Notre intention est de tenir compte de la conception du consensus à la fois en tant qu’accord se manifestant par la similitude des réponses et en tant que partage de points de référence, de prises de position.
L’échantillon est constitué d’une population de conducteurs de travaux [5]. Ces formés sont moins sensibles aux fluctuations des dispositifs parce que davantage acteurs dans l’élaboration du projet professionnel qu’une population de bas niveau de qualification. La saisie de leurs représentations repose sur l’examen du matériel langagier provenant de 62 entretiens d’une durée moyenne de 90 min. Le secteur d’élection, le génie civil, présente un champ exploratoire riche, articulant par l’alternance travail et formation et soumis aux orientations économiques actuelles, flexibilité, adaptabilité des modes de production, localisation, qualité du produit fini et compétition accrue (Appay, 1992) [6].
Dans une formation professionnelle en alternance, caractérisée à la fois par l’acquisition de savoirs théoriques et de savoirs pratiques et par l’objectif d’insertion professionnelle, l’élaboration d’une représentation sociale de l’alternance est-elle un processus central chez le sujet ? Nous faisons l’hypothèse qu’il existe une représentation sociale de la formation en alternance modélisant les rapports théoriepratique, déterminée par le projet professionnel, lui même dépendant des acquis expérienciels et de formation.
Le choix de la méthode statistique reste fonction de la conception retenue du consensus, soit en terme d’un accord se manifestant par la similitude des réponses, accentuant la régularité, l’universalité et l’homogénéité (Abric, 1994), soit en termes de partage de points de référence, de prises de position impliquant la multiplicité, la singularité et l’opposition (Doise, 1992). Généralement, les recherches reposant sur l’hypothèse du noyau central mobilisent des techniques d’analyse de données (analyse de similitude, classification hiérarchique, analyse multidimensionnelle…) qui conduisent à identifier des savoirs communs, alors que les recherches reposant sur l’hypothèse des principes organisateurs mobilisent des techniques d’analyse de données (analyse factorielle, analyse factorielle de correspondances) qui permettent de saisir, au-delà des aspects consensuels de la représentation, les variations interindividuelles et de les référer à des principes de prises de positions. Le choix délibéré de tenir compte à la fois de la conception du consensus en tant qu’accord se manifestant par la similitude des réponses et en tant que partage de points de référence dans un différentiel de prises de position a conduit à organiser l’analyse des données autour d’une double perspective :
  • déterminer les dimensions de l’objet de représentation, formation en alternance, à partir d’une analyse lexicale du discours (ALD) associée à l’analyse automatique du discours (AAD) [7]. Ainsi, nous avons obtenu un arbre « Formation en alternance » organisant l’ensemble des items catégorisés, présents dans le discours des sujets et mettant en valeur trois dimensions de la formation en alternance ;
  • analyser le champ sémantique relatif à l’alternance, en prenant en compte la pondération des différents items et leurs liens de corrélations. Pour ce faire, nous avons recours au logiciel Alceste [8] qui nous a permis d’obtenir une classification hiérarchique descendante (CHD) et à l’aide d’une analyse factorielle de correspondance (AFC), une détermination des facteurs organisant l’ensemble des items présents dans le discours des sujets. La CHD établit des profils types, des classes de discours regroupant chacune des formes présentant des cooccurrents similaires. Autrement dit, elle met en évidence ce qui est commun. L’AFC informe sur les rapports de proximité ou d’éloignement des différentes parties du corpus dégagées par la CHD. Elle met en évidence les différences. Cette métrique est figurée graphiquement dans un plan à deux dimensions, « le plan factoriel », dans lequel les distances géométriques représentent les corrélations. Une synthèse des méthodes d’analyse utilisées est présentée dans la figure 1.
Existe-t-il une représentation de l’alternance ? De quoi est-elle constituée ? Quel lien entretient-elle avec l’historicité du sujet ?
 
La formation en alternance, objet de représentation
 
 
La classification analogique et progressive organisant l’ensemble des items, en inférant des catégories plus générales à partir de l’ensemble des sous-catégories créées au plus près des discours des sujets alternants, nous a permis d’obtenir un arbre reflétant une cartographie de l’objet de représentation : (figure 2). Ainsi, nous avons établi l’existence d’un contenu de représentation articulé autour de trois thématiques principales : « Motivations du choix », « Effets de la formation » et « Expérience de l’entreprise ». L’arbre suivant schématise l’organisation en catégories et sous catégories de l’ensemble des items constituant le contenu de la représentation (figure 2 : cartographie de l’objet de représentation : la formation professionnelle en alternance pages suivantes).
Les conducteurs de travaux et leur formation
Figure 1.
Tableau des méthodes d’analyse
Agrandir l'image Tableau des méthodes d’analyse
Parmi les significations attribuées à la formation en alternance et recueillies auprès des conducteurs de travaux, certaines constituent un socle partagé, d’autres contribuent à les différencier.
Consensus
Quelle vision de la formation en alternance ont en commun ces formés ? Tout d’abord, l’analyse des motivations associées nous indique que la formation professionnelle en alternance est un lieu où l’on vient prioritairement rechercher l’acquisition d’une expérience professionnelle et dont on attend davantage l’apprentissage des aspects gestionnaires et techniques de la fonction (notamment la responsabilité du produit) que celui de la représentativité (délégation, image de marque). Dans cette représentation sociale, les qualités relationnelles développées par une formation en alternance sont principalement la médiation et le respect des opinions. La formation en alternance apporte des qualités personnelles et professionnelles liées :
  • à la réussite : la volonté de réussir et la mise en priorité de l’intérêt de l’entreprise ;
  • à l’accomplissement de la tâche : la créativité, la disponibilité, la rigueur.
Pour nos sujets, c’est par la proposition de repères dans l’interaction entre l’individu et l’emploi (autonomie pour le poste et structuration de l’avenir) que la formation en alternance leur apparaît contribuer au développement personnel. Ils pensent que, par la légitimation et la valorisation à travers l’activité professionnelle, elle contribue à la reconnaissance d’une identité professionnelle. Dans ce processus, les connaissances à travers la confrontation aux autres, la vie en entreprise, la prise en compte de leur trajectoire, jouent un rôle important.
Les rapports à soi, aux autres et à l’action sont consensuellement affichés comme effet de développement personnel, procurés par la formation en alternance.
Quand on envisage les effets de la formation en alternance sur l’insertion professionnelle, les formés soulignent la valeur de la pédagogie de l’alternance et particulièrement l’importance de l’analyse de l’action en entreprise et du déroulement temporel du cycle formation-entreprise. L’engagement de l’entreprise et, plus largement, la réciprocité entreprise-formation, par les échanges qu’elle génère, caractérisent positivement pour eux la formation en alternance, lorsqu’elle se mêle d’insertion professionnelle. Mais, c’est d’abord l’apport d’un métier qui est pointé comme l’effet principal de la formation.
Les valeurs que, pour ce groupe, la formation en alternance diffuse par l’expérience du travail dans l’entreprise, l’autonomisation du stagiaire, son engagement professionnel, et son investissement ont généralement pour origine une action du stagiaire; comme si, dans cette représentation sociale, toute la valeur de l’expérience en entreprise reposait sur le mouvement du stagiaire vers la profession. Néanmoins, l’occupation d’un poste, en tant que telle, qualifie bien sûr l’expérience de l’entreprise. La structure de l’organisation joue un rôle dans l’expérience en entreprise diffusée par une formation en alternance à travers les possibilités offertes et le contexte d’évolution créé.
Dissensus
Au-delà de cette représentation globale, nous observons une certaine sensibilité de cette représentation à trois variables : les acquis formatifs désignant le niveau antérieur de formation dans le bâtiment, les acquis expérienciels indiquant la présence ou l’absence d’expérience professionnelle antérieure, le projet décrivant l’orientation vers l’insertion professionnelle ou la promotion sociale. Ces variables nous ont permis de dégager les divergences les plus significatives. Il est intéressant de constater que les différences de prise de positions des conducteurs de travaux sur leur formation sont soumises à des variables relevant de l’historicité du sujet. L’examen des trois facteurs dégagés par l’AFC indique que, pour les conducteurs de travaux, l’organisation des significations s’effectue autour de trois composantes fondamentales [9] : la formation en alternance comme moyen d’insertion professionnelle, comme réalisation d’un projet familial et comme lieu d’articulation de la théorie à la pratique. Nous nous appuierons sur les trois axes de l’AFC pour donner un aperçu synthétique de l’information contenue dans l’ensemble des données. Nous utiliserons la figure 3 pour donner un résumé schématique de cette interprétation et, afin de faciliter la lecture, nous procéderons à l’interprétation des facteurs organisateurs des variations de prise de position observées.
Figure 2.
Cartographie de l’objet de représentation: la formation professionnelle
Agrandir l'image Cartographie de l’objet de représentation: la form...
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Facteur 1 : La formation comme moyen d’insertion professionnelle
La formation en alternance est envisagée sous l’angle de l’investissement de l’entreprise dans la formation de ses futurs salariés. Les discours se focalisent sur la rationalité de cet investissement pour l’entreprise et pour le formé. La formation est perçue, alors, comme moyen d’insertion professionnelle et d’insertion dans un réseau. Les discours portent également sur la dimension partenariale de la fonction de conducteur de travaux, dans sa composante d’attachement à un collectif de travail et d’insertion dans un environnement professionnel. Ceux qui souscrivent à ces représentations sont surtout des sujets ayant des acquis expérienciels dans le secteur génie civil. Ceux qui ne disposent pas de tels acquis, y voient plutôt un processus de légitimation dans l’accès à un métier.
Facteur 2 : La formation comme réalisation d’un projet familial
Le discours porte sur le devenir professionnel. Il est également marqué par la présence de l’environnement familial à la fois dans la construction du projet et comme préalable à sa réalisation. La formation en alternance apparaît comme favorisant l’acquisition d’un savoir opératoire et l’appropriation d’attitudes, de valeurs et de qualités relevant d’un processus d’élaboration identitaire. Caractérisées par une forte identification à l’homme de métier, leurs déclarations sont empreintes d’aspects évoquant les valeurs compagnonniques. S’y retrouvent les significations associées à la formation en alternance comme moyen de réalisation de projets et de modèles familiaux. Cette conception confirme l’existence d’une véritable tradition familiale des métiers du génie civil. Les sujets ayant pour projet une insertion professionnelle y voient un moyen de positionnement socioprofessionnel, alors que les sujets visant une promotion sociale se représentent la formation en alternance comme lieu d’acquisitions nécessaires au changement.
Facteur 3 : La formation lieu d’articulation de la théorie à la pratique
Dans cette composante, nous sommes en présence de discours orientés vers l’articulation des savoirs théoriques et des savoirs pratiques. La formation et l’entreprise non seulement apparaissent comme complémentaires, mais aussi comme entités indissociables dans la construction des savoirs nécessaires à la formation du professionnel. Les sujets n’ayant pas de formation antérieure dans le génie civil, se distinguent de ceux qui en possèdent, notamment par le fait que les uns voient dans l’alternance un processus d’évolution d’une vocation par la focalisation, la rigueur et la responsabilisation. Alors que les autres y voient plutôt un ensemble d’apports personnels et professionnels.
La confrontation de ces résultats au corpus des entretiens nous indique que les discours positionnés au Nord-Est du plan factoriel reflètent plutôt une conception de la formation en l’alternance centrée essentiellement sur une problématique d’insertion. Nous avons nommé cette logique : Formation insertion.
Les discours qui caractérisent le pôle Sud-Est se réfèrent à la formation professionnelle en alternance comme voie d’accès à la professionnalisation. Cette conception est désignée par : Formation professionnalisation.
Le pôle Nord-Ouest est constitué d’un ensemble de discours qui évoquent une conception de la formation professionnelle en alternance comme transition aménagée vers l’emploi. Il est question, ici, de la Formation transition.
La dernière conception est donnée par les discours qui se situent sur le pôle Sud-Ouest du plan factoriel. La formation professionnelle en alternance par l’articulation des différents savoirs contribue à la qualification des formés. Cette orientation relève de la Formation qualification.
 
Conclusion
 
 
Il existe effectivement une structure spécifique de la représentation de la formation en alternance chez les conducteurs de travaux. Celle-ci, marquée par l’entreprise, met en avant la formation en alternance comme lieu d’apprentissage de la fonction de conducteur de travaux qui intègre à la fois le développement personnel et l’insertion professionnelle, ce lieu devenant un vecteur d’élaboration d’une identité professionnelle, déterminée par l’implication du stagiaire. Nous avons pu relever chez les conducteurs de travaux en formation quatre orientations représentationnelles de la formation en alternance : « alternance-insertion », « alternance-professionnalisation », « alternance-qualification » et « alternancetransition ».
Les dimensions principales qui se dégagent des données caractérisant l’objet représentationnel alternance, effets de la formation, expérience en entreprise et motivation du choix de la formation, recoupent les trois pôles de l’être, de l’agir et du devenir. Cette forte subjectivisation de l’objet contexte de formation, s’est avérée dépendante de l’histoire même du sujet et plus particulièrement de ses acquis formatifs, de ses acquis expérienciels et de son projet. Les données montrent la présence d’une représentation par élaboration basée sur la confrontation à la pratique dans des rapports dialectiques entre comportements et schèmes mentaux, rapport de coconstruction de la signification avec l’environnement. Le sujet produit la réalité, intègre l’environnement par appropriation, développe des stratégies proactives et subjectivise par élaboration.
Figure 3.
Les différentes orientations représentationnelles
Agrandir l'image Les différentes orientations représentationnelles
Quelles conditions ont conduit à l’émergence d’une représentation par élaboration plutôt qu’à l’apparition, à l’opposé, d’une représentation par induction de sens ? Dans celle-ci, l’imitation, en éludant la pratique, se substitue à la dialectique entre comportements et schèmes mentaux. Elle place le sujet en rapport de dépendance avec l’environnement, pour la signification et l’enferme dans la reproduction. Quelles conditions le pousseront à dupliquer la réalité, à développer uniquement des stratégies de réaction, à subjectiviser par adaptation ?
Aux frontières du construit et de l’instruit, ces interrogations restent de première importance pour établir en quoi la représentation du contexte peut amener l’acteur alternant à considérer qu’apprendre ce n’est pas seulement recevoir du sens mais encore, donner du sens.
 
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NOTES
 
[1]Le mot dispositif est pris ici au sens de dispositif de formation.
[2]Théoriques, procéduraux, professionnels, tels que les a définis Malglaive.
[3]Notamment la place du tiers médiateur entre le sujet en construction et la réalité du monde à appréhender, développée par les recherches de Wygotski sur le fonctionnement cognitif.
[4]Nous n’envisagerons pas ici les prolongements plus récents, en termes de schèmes cognitifs de base développés par Rouquette et Guimelli, de la réflexion de Moscovici (1989) et Grize (1992) selon laquelle les relations entre les cognitions d’une représentation dépendent de la logique du sujet social. Nous n’envisagerons pas non plus la notion de thémata de Moscovici (1992), mettant en évidence la référence initiale au lien profond existant entre cognition et communication et à l’aspect discursif de ces connaissances élaborées en commun.
[5]Les conducteurs de travaux ont en général un niveau III, II, voire le niveau ingénieur.
[6]Les formations en alternance (ouvrage collectif). Paris : La Documentation Française.
[7]L’Analyse automatique du discours (Laboratoire de Saint-Cloud) permet de dégager les thèmes véhiculés par la population à propos de l’objet de recherche, en réduisant les contenus à des syntagmes simples sans modifier les co-occurrences.
[8]Alceste, son auteur le définit comme l’Analyse des Lexèmes Concurrents dans les Énoncés Simples d’un Texte. Ce logiciel, créé par Max Reinert, permet une analyse lexicale des données textuelles. Il repose sur le repérage de cooccurrences et l’identification de « mondes lexicaux » qui renvoient directement au choix fait par l’individu de mettre en avant, à un moment donné de son discours, un système de références.
[9]Les résultats de l’analyse factorielle positionnent les différentes classes au regard de trois axes « Insertion dans un milieu professionnel » (33,27 % de l’inertie), « Projet familial » (24,72 % de l’inertie) et « Articulation Théorie-Pratique » (22,79 % de l’inertie). Ainsi, en prenant en compte les trois axes, nous expliquons 80,78 % de l’inertie.
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Le mot dispositif est pris ici au sens de dispositif de for...
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Tableau des méthodes d’analyse
Cartographie de l’objet de représentation: la formation professionnelle
Les différentes orientations représentationnelles