2003
Carrefours de l’éducation
« Les Cervelines » ou les femmes indésirables
L’étudiante dans la France des années 1880-1914
Jean-François Condette
IUFM de Reims, membre du CRHEN-O de l’université de Lille 3, chercheur-associé au SHE, URA-CNRS 1397 de l’INRP.
Les étudiantes affir-ment progressive-ment mais diffici-lement leurne sont que 965 inscrites en
présence dans
l’Université française entre 1880
et 1914, au prix
de multiples combats. Si elles
1899-1900 (03,2 % du total des
inscriptions), elles sont désormais 4254 à la veille de la
Première Guerre mondiale
(10 % environ du total). Leur
présence dans les facultés rencontre cependant de multiples
résistances et donne lieu à un
intense débat, en particulier au
sein de la Société de
l’Enseignement supérieur, pour
savoir s’il faut créer des universités féminines spécifiques.
L’étudiante est finalement acceptée sur les bancs de l’université
traditionnelle mais elle subit
durablement les effets d’un système scolaire sexiste qui lui
donne une formation secondaire
peu adaptée aux études supérieures. La réussite passe alors
par un travail personnel considérable de remise à niveau. Dans
la société, mais aussi dans la littérature à succès, la figure de
l’étudiante apparaît souvent très
négativement; elle est une « cerveline », une adepte de la raison
pure qui va à l’encontre de la
nature et de l’ordre social,
reniant sa mission première de
mère et d’épouse.
Female students asserted themselvesslowly but surely in FrenchWhile there were only 965 of them in 1899-universities between 1880 and
1914 at the price of many battles.
1900 (3.2% of total student numbers), by
the eve of the First World War, they
numbered 4254 (about 10% of the total).
However, their presence in the faculties met
with much resistance and gave rise to an
intense debate, especially within the SociÈtÈ
de l’Enseignement SupÈrieur, on the question
of whether specific universities should be set
up for women. Female students were finally
accepted in the lecture theatres of the
traditional universities, but they had to put
up with the effects of a sexist school system
which gave them a secondary education which
did not prepare them for university. Their
success depended, therefore, on a considerable
amount of personal work in order to achieve
the required level. In society, but also in popular
literature, the figure of the female student often
appeared in a negative light: she is a «cerveline»
a disciple of pure reason who goes against
nature and the social order rejecting her
primary mission of wife and mother.
«Les Cervelines» or the undesirable women.
Female students in France, 1880-1914
Zwischen 1880 und 1914 erkämpfen sichdie Studentinnen allmählich ihren Platz anFrauen lediglich bei 965 (3,2% der gesamten
der französischen Universität. Während
1899/1900 die Zahl der eingeschriebenen
Studierenden) liegt, gibt es kurz vor dem Ersten
Weltkrieg 4254 Studentinnen (rund 10%). An den
Hochschulen stoßen sie jedoch vielfach auf
Widerstand. Besonders in der Société de
l’Enseignement supérieur (Gesellschaft für
Hochschullehre) wird heftig darüber debattiert, ob
man nicht spezifische Frauenhochschulen einrichten
sollte. Schließlich werden die Studentinnen in den
Hörsälen der klassischen Universität akzeptiert.
Allerdings haben sie dauerhaft unter den Folgen eines
frauenfeindlichen Schulsystems zu leiden, das sie nur
unzureichend auf ein Hochschulstudium vorbereitet.
Um das Studium erfolgreich abzuschließen, müssen
sie durch persönlichen Arbeitseinsatz ihre
Wissenslücken schließen. In der Gesellschaft und in
der leichten Literatur wird die Figur der Studentin
oft negativ dargestellt. Sie ist eine cerveline, ein
widernatürliches Vernunftwesen, das gegen die
gesellschaftliche Ordnung verstößt und sich seiner
vornehmsten Rolle als Mutter und Ehefrau verweigert.
Cervelines oder die unerwünschten Frauen: Die
Studentin in Frankreich (1880-1914)
Si les étudiantes sont aujourd’hui majoritaires dans le public de
l’enseignement supérieur français, représentant 56,1 % des inscriptions
[1] en universités pour l’année 2001-2002, il ne faut pas
oublier que cette intégration enfin réalisée des femmes, a nécessité
près d’un siècle de combats acharnés contre le sexisme longtemps
puissant de l’institution scolaire en général et de l’université
en particulier. Si la mixité des structures fut relativement
vite admise dans les facultés, le conservatisme des mentalités fut
à l’origine de comportements d’exclusion qui cantonnèrent, de nombreuses décennies
durant, les femmes dans les filières les moins nobles. À ce niveau, les années
1890-1914 marquent un tournant réel qu’il est intéressant d’étudier et les figures
de « pionnières » qui avaient, au prix de sacrifices énormes, intégré les facultés dans
les années 1870-1880, sont désormais rejointes par des étudiantes plus nombreuses. Si elles ne sont que 965 femmes
[2] (03,2 % des inscriptions) à étudier
dans l’université en 1899-1900, elles forment à la veille de la Première Guerre
mondiale, plus de 10 % des effectifs et sont désormais 4 254 inscrites
[3]. Ces années
1890-1914 sont donc bien des années charnières qui voient le démarrage d’un
phénomène lent mais irrésistible de promotion de l’enseignement supérieur pour
les femmes, mouvement que l’entre-deux-guerres, puis la vague de démocratisation postérieure à 1945, ne fait ensuite qu’accélérer. Il est cependant très difficile
aujourd’hui d’imaginer l’hostilité multiforme que rencontrèrent les étudiantes de
la « Belle Époque » et les combats très rudes qu’elles durent mener contre les préjugés dominants
[4]. Émile Littré dans son
Dictionnaire de la langue française dont l’édition définitive date de 1883, définit l’étudiant ainsi : « celui qui étudie… particulièrement celui qui étudie dans une université en en France dans une faculté… Au
féminin, étudiante, dans une espèce d’argot, grisette du quartier latin
[5]. » L’étudiante
n’existe donc pas encore si ce n’est dans une définition purement péjorative de
fille aux m
Å“urs légères. Elle n’est en rien une femme qui suit des cours mais simplement celle qui « couche » avec l’étudiant. Cette vision androcentrique
[6] qui ne
fait exister la femme que dans l’ombre de l’homme, témoigne des difficultés que
durent rencontrer les premières étudiantes et nous invite à voir comment l’Université
française, a progressivement accepté cette relative féminisation.
L’Université, cité interdite aux femmes ?
En dehors de quelques pionnières, les facultés restent, entre 1870 et la fin du
XIXe siècle, peu accessibles aux femmes qui par leurs études secondaires sont mal
préparées aux filières classiques de l’université où dominent le latin et le grec. Dès
lors, les premières étudiantes attirent l’attention des professeurs, sinon des médias,
qui sont amenés à se positionner face à cette volonté d’insertion des femmes dans
le champ universitaire.
Les pionnières à l’assaut de la cité interdite (1880-1890)
Victor Duruy, le père des cours secondaires de jeunes filles, dans une lettre du
4février 1866 destinée à l’Impératrice, signale déjà l’état d’abandon dans lequel se
trouve l’enseignement féminin : « en France il n’y a pas d’enseignement supérieur
pour les femmes. Ces causeries du soir, sur les lettres, la science ou l’art, sont pour
elles une diversion agréable et utile aux banalités de la vie provinciale et remplissent dans une certaine mesure, le vide, où nous laissons leur esprit… Mais l’influence
de la mère sur l ‘éducation du fils et sur la direction de ses idées est trop grande
pour que l’on ne s’inquiète pas de voir les femmes rester étrangères à la vie intellectuelle du monde moderne
[7] ». Seules quelques intrépides osent affronter l’hostilité ambiante même si, dès le Second Empire, certaines facultés les autorisent à
suivre les cours, surtout en province
[8]. Mais il ne s’agit là le plus souvent que de
cas exceptionnels. En 1861, Julie-Victoire Daubié est la première française à obtenir son baccalauréat ce qui, théoriquement, lui ouvre les portes de l’Université.
Après avoir essuyé un refus de la part de la Sorbonne, c’est le doyen de la faculté
des Lettres de Lyon, Francisque Bouillier qui a accepté d’organiser le jury de baccalauréat mais après avoir fait preuve de beaucoup de persuasion auprès de ses collègues. Julie Daubié étudie ensuite en autodidacte ne pouvant assister aux cours
parisiens qui sont réservés aux hommes. Ce n’est qu’en 1871 qu’elle est autorisée
à suivre les cours en Sorbonne, année où elle obtient d’ailleurs sa licence es lettres.
En 1884-1885, les étudiantes parisiennes sont désormais vingt-cinq inscrites pour
préparer les examens. Mais les résistances universitaires sont très fortes pour les
plus hauts grades; en lettres par exemple, les deux premières soutenances féminines d’une thèse de doctorat n’ont lieu qu’en 1914 avec mesdemoiselles Duportal
et Zanta (13 et 19 mai 1914). En avril 1863, Emma Chenu est la deuxième femme
bachelière de France qui est ensuite autorisée à suivre les cours de la faculté des
Sciences de Paris en octobre 1867 en vue de l’obtention de la licence
[9]. C’est Louise
Amélie Leblois qui ensuite soutient la première thèse de sciences à Paris, le 31 mai
1888. En Médecine, l’ouverture semble plus précoce mais ce sont souvent les
étrangères qui montrent la voie venant de Russie, de Roumanie et de Pologne. En
1868-1869, quatre femmes s’inscrivent à la faculté de Médecine de Paris dont
l’anglaise Miss Garrett et mademoiselle Brès qui est la seule française du groupe.
En 1879, elles sont désormais cent vingt et une. Miss Garrett devait d’ailleurs être
la première femme à soutenir une thèse de médecine en France
[10], le 15 juin 1870,
tandis que sa compagne d’étude, M. Brès sera la première française, docteur en
médecine après sa soutenance en 1875. Dans les études de pharmacie, la première étudiante apparaît à Paris en 1893-1894 mais elles sont cinquante-sept en
1900-1901. Les facultés de droit, plus traditionalistes, ferment souvent la marche.
À Paris, la première étudiante immatriculée
[11], en 1884, est mademoiselle Sarmiza-Bilcescu, une Roumaine, qui se souvient des difficultés rencontrées : « Le conseil
de la faculté fut appelé à statuer. Comment Monsieur dit ma mère au secrétaire,
dans un pays où il est écrit même sur les portes des prisons : Liberté, Égalité,
Fraternité, vous empêcheriez une femme de s’instruire, rien que parce qu’elle est
femme. Ces paroles furent rapportées au conseil et, quelques jours après, l’autorisation de suivre les cours me fut accordée mais pas à l’unanimité : nombre de
professeurs votèrent contre… l’accueil des professeurs fut glacial
[12] ». En 1887-1888,
elle est rejointe par une seconde étudiante, Jeanne Chauvin qui sera licenciée en
juin 1890. Mademoiselle Bilcescu soutient ensuite sa thèse le 3 juin 1890, imitée
le 10 juin 1892 par sa cons
Å“ur Jeanne Chauvin. Pour l’ensemble de la France,
selon la thèse d’Edmée Charrier, cinq licences de droit sont délivrées à des femmes
en France entre 1886 et 1900-1901, quatre à Paris et une à Dijon. Mais lorsque
Jeanne Chauvin veut poser sa candidature au barreau de Paris en 1897, elle lui est
refusée car elle ne dispose pas des droits politiques. Il faut ensuite trois années
de lutte pour que la loi du 30 juin 1899 accorde aux femmes le droit de plaider.
Décrivant un examen de licence organisé pour une étudiante en Sorbonne en
1895, Paul Crouzet, inspecteur général, note : « La pudeur de l’examen mixte
sévissait… Gabriel Séailles n’était pas dans un moindre embarras pour concilier la
dite pudeur et la règle d’après laquelle les examens doivent être publics. Il finit par
ordonner d’évacuer la salle d’examen, pleine de curieux, et mobilisant deux étudiants taillés en force… il leur fit garder la porte maintenue symboliquement
ouverte. Puis entrant seul avec la candidate, il put mener une interrogation à la fois
discrète et parfaitement publique.
[13] » C’est dire l’importance des blocages à la
fois institutionnels et psychologiques qui s’opposent à la présence des femmes au
sein de l’université. Les facultés provinciales précèdent parfois de quelques années
les institutions parisiennes mais l’ouverture semble là aussi très limitée et très progressive, les étudiantes restant vers 1890-1900, des exceptions au sein de l’université
française.
Un système scolaire d’exclusion
Cette faible présence féminine, très significative des préjugés de l’époque sur le
rôle éminemment domestique réservé aux femmes, est aussi liée à l’existence d’un
système scolaire très sexué qui, progressivement, a organisé deux filières parallèles, celle réservée aux filles ne préparant pas à la poursuite d’études dans le
Supérieur. Créés en 1867 par Victor Duruy, les cours secondaires de jeunes filles
rencontrent une opposition farouche
[14] et ne survivent pas à sa chute. La loi Camille
Sée du 21 décembre 1880 instituant le secondaire féminin public crée véritablement des lycées de jeunes filles et constitue, à ce niveau, un progrès considérable.
Mais l’enjeu de la loi est essentiellement politique et ne vise pas à une réelle promotion de la condition féminine. Dès lors, ce nouvel enseignement, organisé de
façon spécifique, ne permet pas aux filles de se destiner à de réelles études supérieures. « C’est parce qu’ils reconnaissaient et désiraient la royauté de la femme dans
la famille qu’ils ont institué un ordre d’enseignement propre à lui mieux faire remplir sa mission dans les classes dirigeantes.
[15] » Ces écoles doivent rendre les jeunes
filles plus aptes à remplir leurs devoirs d’épouse, de mère et de maîtresse de maison. Il s’agit, dans le même temps, de transformer la femme en une « médiatrice
républicaine
[16] » au sein de son foyer. Celle-ci joue en effet un rôle fondamental
dans l’éducation des enfants qui doivent être instruits selon les valeurs héritées
de 1789. Les décrets et les arrêtés qui organisent progressivement cet enseignement
secondaire des jeunes filles, entre le 28juillet 1881 et le 28juillet 1884, créent en
réalité un enseignement spécifique, conforme à la « nature féminine ». La philosophie
[17] mais aussi le grec et le latin sont pratiquement exclus et les programmes
de mathématiques sont allégés pour ne pas faire trop de place à l’abstraction. Dès
lors, c’est un programme essentiellement littéraire qui est mis sur pied, basé sur
les textes classiques de la littérature française, sur les leçons simples d’histoire et
de géographie et sur l’apprentissage des langues vivantes. Il s’agit aussi d’apprendre
le dessin, la musique, la gymnastique, l’hygiène, les travaux d’aiguille et de suivre
des cours d’économie domestique. Doté d’un emploi du temps moins lourd que
celui des garçons, s’étalant sur moins d’années, cet enseignement ne peut déboucher sur le baccalauréat qui est le sésame donnant accès à l’enseignement supérieur
mais uniquement sur des certificats et des brevets
[18]. On comprend alors les efforts
inouïs que doivent réaliser les pionnières de l’enseignement supérieur pour se
mettre au niveau dans les matières dites classiques afin d’obtenir le baccalauréat
puis de pouvoir prétendre à la préparation à la licence. Madeleine Brès, première
femme française pourvue du grade de docteur en médecine (en 1875), est une
veuve, mère de trois enfants qui « prépare seule, en candidate libre les deux baccalauréats (Lettres et sciences) puis fait en 1866 sa demande d’inscription à la
faculté de médecine de Paris
[19] ». Louise Weiss, dans ses mémoires, retrace le
même parcours, rempli d’incertitudes. Après de brillantes études au lycée Molière,
elle doit partir, à dix-sept ans, sur ordre de son père qui veut la préparer à son rôle
d’épouse, dans un pensionnat allemand, une école ménagère tenue par la Grande
Duchesse Louise de Bade. « J’étais ulcérée. Mon assiduité aux études qui pendant
des années ne s’était jamais démentie, mon goût de la vie spirituelle qui allait en
s’affirmant, ma réussite aux examens aboutissaient donc à une punition
[20] ». De
retour à Paris, elle reprend ses études en autodidacte, conseillée par l’une de ses
anciennes enseignantes (Marie Dugard). « La Sorbonne vous est fermée puisque
vous n’avez pas de baccalauréat. L’École normale de Sèvres également puisque
vous ne songez pas à une nouvelle expérience d’internat
[21] ». Dès lors, elle prépare
seule ses examens, travaillant à la bibliothèque nationale, tout en suivant certains
cours du collège Sévigné. Elle part ensuite à Oxford pour apprendre l’anglais et
obtient l’agrégation en 1914. Pour enseigner dans les établissements féminins,
Camille Sée fonde, par la loi du 29 juillet 1881, l’École normale de Sèvres, destinée à former les futures enseignantes. Deux agrégations spécifiques
[22] sont ensuite
créées par le décret du 5janvier 1884, une en lettres et l’autre en sciences. Par un
arrêté du 31 juillet 1894, ces agrégations féminines se spécialisent ensuite en
quatre domaines : lettres, histoire, mathématiques, sciences physiques et naturelles. Ces agrégations féminines gardent d’ailleurs longtemps la réputation d’être
inférieures à celles des hommes. C’est l’existence de ce système cloisonné qui peut
expliquer, en grande partie, le petit nombre des étudiantes des années 1880-1900.
Seules les filles les plus volontaires réussissent à dépasser leur formation initiale spécifique pour la compléter par des cours supplémentaires dont dépend leur réussite au baccalauréat.
Les universitaires en débat : Faut-il créer des universités
féminines ?
Face à cette volonté croissante des femmes à vouloir suivre des études en faculté,
les universitaires mettent du temps à admettre la possibilité d’une réelle mixité. La
Société de l’Enseignement supérieur lance à partir de 1883, de multiples enquêtes
sur le sujet qui paraissent dans la
Revue internationale de l’Enseignement et qui tentent de faire le tour du problème dans une perspective comparative avec les pays
étrangers. La revue propose ainsi en 1883 une longue enquête sur l’enseignement
supérieur des femmes en Angleterre, en Écosse et en Irlande
[23]. Examinant les
progrès rapides réalisés depuis la fin des années 1860, l’auteur insiste sur le bon
accueil réservé, le plus souvent, aux femmes dans les universités du Royaume Uni.
Les universités de Cambridge et d’Oxford ont ainsi organisé des examens locaux
pour jeunes filles dans les grandes villes du royaume. À Londres, l’université a
supprimé les examens supérieurs pour les femmes en 1880. « Elle a libéralement
admis les femmes aux mêmes examens que les hommes, et elle leur confère,
comme aux hommes, les grades ». L’Université d’Édimbourg a institué des examens
locaux et celle de Glasgow vient d’instituer un examen supérieur réservé aux
femmes. À côté de ces cours et examens organisés par des universités existent de
très nombreux collèges qui sont aussi des établissements d’enseignement supérieur. À Londres, l’University College, a décidé depuis quelques années d’admettre
les femmes à presque tous les cours qui préparent les étudiants aux examens pour
les grades de l’université londonienne. « Tous les renseignements indiquent que
l’épreuve d’admettre les femmes aux cours simultanément avec les jeunes gens a
fort bien réussi ». Le célèbre Bedford College for Ladies remplit la même mission
dans la capitale anglaise mais sans mixité aucune; les formations proposées sont
particulièrement riches et complètes et permettent aux élèves de passer les examens
de l’université de Londres. Girton College, installé près de Cambridge en 1873,
regroupe en juillet1882, soixante-sept étudiantes qui passent les mêmes examens
que les étudiants mais ne reçoivent « qu’un certificat (College Degree Certificate)
mentionnant le grade qu’elles occuperaient dans l’Université si celle-ci leur reconnaissait les mêmes droits qu’aux hommes ». La conclusion de l’enquête insiste
cependant sur une limite importante : « Comme on le voit, ce ne sont pas les cours
qui manquent aux femmes qui veulent compléter leurs études. Mais il faut le dire
en passant, les droits à acquitter sont, dans bien des cas assez élevés pour empêcher un grand nombre d’entre elles, d’en tirer profit ». En 1887, c’est ensuite Henri
de la Ville de Mirmont, maître de conférences à la faculté des lettres de Bordeaux
qui donne à la revue un article sur l’enseignement supérieur des femmes
[24] constatant qu’en France cet enseignement n’existe pas. Pour les jeunes filles qui se destinent au professorat, il y a l’École normale Supérieure de Sèvres ou les facultés des
lettres et des sciences mais pour celles qui ne se destinent pas au professorat, il n’y
a rien. Il faut donc organiser des cours spécifiques sur des thèmes qui intéressent
les femmes et qui ne visent à aucun examen, loin de toute promiscuité avec les étudiants, comme tentent de le faire depuis décembre 1886 certains enseignants de
la faculté des lettres de Bordeaux qui proposent des cours libres au prix de 25 francs
par mois. « C’est une sorte de faculté féminine mais une faculté élégante et choisie, plus voisine du salon que de l’école ». Après avoir consacré de nombreux
articles à l’examen de la place réservée aux femmes dans l’enseignement supérieur
des pays étrangers
[25], en particulier aux États-Unis et en Russie, la Société de
l’Enseignement Supérieur focalise son attention sur la France et le débat semble s’intensifier fortement à partir de 1903. Madame Yon-Lampérière, chargée de mission pour l’étude des questions d’éducation sociale, remet, cette année-là, un rapport au ministre de l’Instruction publique sur la création d’un enseignement
supérieur féminin
[26]. Si les femmes sont bien admises aux cours des facultés, « on
ne s’est encore préoccupé nulle part d’instituer un enseignement supérieur concernant les faits mêmes sur lesquels s’exerce l’activité normale des femmes ». La
famille demeure le premier maillon de la vie sociale et cette « association de
l’homme et de la femme amène une différenciation fort nette de leurs tâches respectives… L’homme est le producteur, la femme est l’organisatrice des ressources
communes nécessaires à la vie de l’ensemble ». Il est dès lors fondamental de créer
un enseignement supérieur spécifique reposant sur trois disciplines : la préparation à la maternité (soins physiques de la mère, de l’enfant, hygiène morale, chimie alimentaire, psychologie de l’enfant), l’économie domestique et sociale (équilibre des ressources familiales) et l’esthétique (esthétique individuelle, vêtements
et parures, la maison et les meubles). En 1905, la question de la création d’un
enseignement supérieur féminin rebondit avec une multiplication des articles. La
publication d’un discours de Maurice Souriau, prononcé à la distribution des prix
du collège de Caen en 1904, semble mettre le feu aux poudres. Dans ce discours,
le professeur appelle de ses v
Å“ux la création à Caen d’une université féminine,
« avec des cours de décembre à Pâques, tous les matins de neuf à onze heures
[27] …
La femme doit laisser à son mari le portefeuille des affaires étrangères et garder pour
elle, avec un soin jaloux, le département de l’intérieur. Il faut donc que la future
femme apprenne la science du ménage… Elle doit apprendre à faire ou à faire
faire la cuisine… qu’il y a par exemple deux façons de faire enlever la poussière,
l’une qui entretient la santé des habitants d’une maison, l’autre qui la compromet.
Surtout, la mère moderne doit avoir appris son métier de maman ». Ce projet très
traditionaliste suscite alors des réactions vives. Une agrégée, enseignante dans un
lycée de jeunes filles écrit à la revue
[28] pour soutenir l’initiative. Un autre enseignant
[29], écrit en mars 1905 pour dénoncer le « rêve dangereux » du professeur Souriau.
L’enseignement supérieur est destiné à la Science donc à l’Universel, non à des
cours de cuisine ou de puériculture. Le débat étant lancé très clairement, la Société
de l’Enseignement Supérieur, dans ses séances du 11 et du 18mars 1906, décide
de prendre position. Présidée par Alfred Croiset (doyen de la faculté des Lettres de
Paris), la société veut ici arrêter une position officielle. La première résolution
votée décide « qu’il n’y a pas lieu de créer des universités féminines proprement
dites
[30] », les femmes pouvant suivre les cours et conférences des facultés. La création d’un enseignement supérieur féminin, différencié par la méthode de l’enseignement masculin, ne serait qu’une concurrence faite à la fois à l’université et aux
lycées de jeunes filles qui, en province, ont parfois du mal à s’affirmer. Dans l’enseignement universitaire, fondé « sur la théorie et la pratique des méthodes par lesquelles on poursuit la recherche de la vérité », il n’y a pas deux façons de procéder et de faire
Å“uvre scientifique. Une seconde résolution demande ensuite « qu’un
enseignement complémentaire de celui des lycées et visant surtout à donner la
culture générale fut institué : les universités après entente avec l’enseignement
secondaire des jeunes filles utiliseraient certains cours qui existent déjà et créeraient
des enseignements complémentaires qui seraient jugés nécessaires ». Ces cours
spéciaux, non sanctionnés par un grade permettraient aux jeunes filles de parfaire leur formation. Les élites universitaires font donc ici preuve de prudence
mais rejettent définitivement l’idée d’universités féminines. La mixité devient dès
lors une réalité obligée de l’enseignement supérieur.
La conquête progressive du droit aux études supérieures
et ses limites
« Si l’on me demandait quelle est la plus grande révolution à laquelle nous avons
assisté depuis la guerre, je ne dirai pas que c’est la mode des cheveux coupés et des
jupes courtes mais l’invasion de l’université par les femmes, où rarissimes au temps
de ma jeunesse, il y a trente ans, elles ont été d’abord près de la moitié puis les 2/3,
au point qu’on se demande avec inquiétude si, après avoir été jadis nos maîtresses,
elles ne vont pas devenir nos maîtres
[31] » note en 1930 Gustave Cohen. S’il est
vrai que la période de l’entre-deux-guerres marque une réelle accélération de la présence féminine, surtout en Lettres, les années 1900-1914 connaissent, elles aussi,
une première affirmation du nombre des étudiantes.
La montée des effectifs féminins
La prise en compte de la différence entre étudiantes et étudiants apparaît assez
tardivement dans les rapports des doyens et seuls certains documents officiels
[32]
mettent en avant cette caractéristique à partir de 1890 environ, fournissant souvent des données lacunaires. L’annuaire statistique de la France
[33] pour l’année
1966, dans un tableau rétrospectif, permet cependant de visualiser l’essentiel. Les
étudiantes qui ne sont que 965 inscrites dans les facultés, toutes disciplines confondues, en 1899-1900 (sur un total général de 29377 inscriptions), sont désormais
4 254 en 1913-1914 (sur un total de 42 037 inscriptions) soit 4,4 fois plus alors
que dans le même temps, le nombre global de personnes inscrites dans l’enseignement supérieur n’a été multiplié que par 1,4. Les années 1900-1914 sont donc
bien celles d’une première affirmation de la présence des femmes dans l’université
mais cette croissance reste cependant limitée et le public féminin ne représente
encore qu’une petite minorité, passant de 3,28% des effectifs à 10,11% des effectifs globaux. En 1939, les étudiantes ne formeront encore que 30,45% des effectifs des universités françaises, regroupant 24048 inscriptions sur un total général
de 78 973 unités. Cette augmentation de la présence des étudiantes, liée à une
volonté de poursuivre des études supérieures, est également le résultat d’une évolution des structures mêmes de l’enseignement secondaire qui atténue quelque
peu les difficultés rencontrées par les filles dans le passage entre le lycée féminin
et la faculté. La réforme de l’enseignement secondaire de 1902, en permettant la
création d’un enseignement plus moderne, qui est accepté pour l’entrée en université
des garçons, ouvre des voies nouvelles pour l’accès des jeunes filles au baccalauréat puis aux études supérieures. Des cours facultatifs de latin sont aussi créés
dans certains lycées pour la préparation au baccalauréat. Certains établissements
proposent alors des préparations spéciales aux jeunes filles comme le collège
Sévigné qui, en 1905, lance une préparation au baccalauréat et l’apprentissage du
latin en deux ans. En 1908, l’administration déclare enfin que les établissements
publics féminins peuvent préparer les jeunes filles au baccalauréat; des cours accélérés de latin qui mènent en deux ou trois ans aux baccalauréats B et C sont alors
mis sur pied. En février 1913, le Conseil supérieur de l’Instruction publique autorise officiellement les cours de latin dans le secondaire féminin à partir de la troisième année en vue de préparer le baccalauréat. Dès lors, « la poignée de jeunes
filles qui suivaient l’enseignement secondaire dans les années 1880… est devenue légion en 1914… L’enseignement réellement secondaire ne devait donc pas
être dispensé, vers 1914, à beaucoup plus de 35 000 jeunes filles. Dans le même
temps, c’étaient environ 100 000 garçons qui étaient élèves des lycées et des collèges de l’État. La proportion montre à la fois le chemin parcouru et celui qui reste
à accomplir
[34] ».
Inégalités disciplinaires et géographiques
Un examen plus minutieux de la répartition des étudiantes permet aussi de
dégager certaines caractéristiques qui montrent une présence très sélective et finalement encore très inégalitaire entre les filières et les villes universitaires. En 1899-1900, les 965 femmes présentes dans l’Université, suivent surtout des études de
médecine (528 cas soit 06,01 % des 8 781 inscriptions de la filière) et de lettres
(247 cas soit 07,10% des 3 476 inscriptions de la filière). Elles sont 120 en sciences
(03,11 % des 3 857 inscriptions). Leur présence est par contre beaucoup plus
faible en pharmacie (65 soit 01,91 % des 3 395 inscriptions) et en droit (5 soit
0,05 % des 9 709 inscriptions de la filière) où elles doivent faire face à un poids
très important du conservatisme. Les études de Lettres permettent un enrichissement de la culture générale mais aussi de préparer les concours d’entrée dans l’enseignement et d’accéder à certaines places dans la fonction publique. Ce sont aussi
des études, qui, par tradition, sont jugées plus conformes à la « nature féminine »,
avide de littérature, de rêveries et de sensations alors que les études scientifiques
sont davantage masculinisées. Leur forte présence en médecine est liée, là encore,
à une tradition ancienne qui accepte la médiation des femmes dans les métiers
liés à la santé ainsi qu’à l’importance des étudiantes étrangères venant suivre les cours
en France. En 1913-1914, les rapports de force ne sont pas radicalement modifiés même si les études littéraires affirment désormais leur domination, loin devant
la médecine puis les sciences. Les étudiantes représentent désormais 35,24% des
effectifs globaux des facultés des lettres (2311 étudiantes sur les 6586 inscriptions).
La rénovation des études et la diversification des formations proposées donnent aux
étudiantes davantage de chance d’intégrer le monde de la fonction publique tout
en respectant la tradition de diffusion d’une culture désintéressée dans les milieux
bourgeois. Le développement des établissements secondaires de jeunes filles, la montée des métiers du tertiaire qui demandent souvent un bon niveau d’études, créent
un appel d’offre qui vient souvent rejoindre une volonté personnelle de s’instruire
à l’égal des hommes. Les facultés de médecine puis de sciences s’ouvrent également
un peu plus, avec respectivement 10,83 % (1 088 étudiantes sur les 10 045 inscriptions) et 08,81 % (646 étudiantes sur 7 330 inscriptions) de leurs effectifs
constitués de femmes; les études de pharmacie (50 étudiantes sur un effectif total
de 1611) et surtout de droit (149 étudiantes sur 16465 inscriptions soit 0,90 %)
ferment une nouvelle fois la marche avec une présence féminine très faible.
L’étude du recensement réalisé pour l’Annuaire statistique de la France de l’année 1913, et qui prend en compte les effectifs inscrits dans les établissements à la
date du 15janvier 1914, permet aussi de préciser la répartition géographique des
étudiants. Déclarant 46291 inscriptions, ce recensement
[35] note la présence de 4254
femmes soit 9,18 % du total qui se répartissent de façon assez inégalitaire selon les
villes universitaires
[36]. Si les facultés parisiennes regroupent en 1914,42,13 %
des inscriptions universitaires françaises, elles réunissent 51,64 % des étudiantes
du pays. La concentration des établissements de formation de haut rang dans la capitale mais aussi, peut-être, le désir d’intégration dans une population étudiante
nombreuse où il est plus facile de passer inaperçue, l’importance de la vie culturelle parisienne et le nombre des établissements secondaires féminins, peuvent
expliquer cette domination parisienne. Il faut aussi tenir compte de l’importance
des milieux bourgeois proches de la culture qui ont souvent une attitude plus
permissive en ce qui est de la poursuite des études de leur fille que les élites provinciales très respectueuses des principes de la bonne éducation bourgeoise. Il est
ensuite fort difficile de distinguer une organisation spécifique du territoire français,
certains centres étant très incomplets dans les formations proposées. Il n’y a par
exemple aucune étudiante recensée à Limoges mais la ville ne possède qu’une
école de médecine et de pharmacie. À Tours, elles sont neuf étudiantes mais la
ville n’a également qu’une école de médecine et de pharmacie tout comme Rouen,
Angers et Amiens. Tout juste peut-on noter une présence féminine plus faible
dans les centres universitaires d’un grand Ouest français allant de Caen à Poitiers
(A l’université de Poitiers, 04,74 % des inscrits sont des femmes) en passant par
Rennes (04,40 %). Le Sud-Ouest et la Lorraine semblent aussi plus à la traîne. Il
est cependant délicat de tirer des conclusions générales de cette analyse géographique. L’attraction de la grande ville semble importante, Paris jouant ici un rôle
capital d’aimantation. Les zones plus rurales, mais là encore avec des exceptions,
semblent moins propices à l’essor de l’enseignement supérieur féminin; le poids
des traditions et le rôle important de l’Église doivent alors jouer un rôle non négligeable. Il est plus facile de se faire accepter comme étudiante dans le grand quartier latin parisien que d’affirmer son existence dans un petit centre urbain où la surveillance permanente des élites et le poids des traditions familiales agissent comme
des freins.
Le maintien des pratiques discriminatoires dans le système
universitaire
Dans un système très cloisonné où les concours de recrutement sont le plus
souvent distincts et mettent en place des filières de préparation très différentes, les
combats de quelques pionnières qui désirent passer les concours masculins, posent
de nombreux problèmes. Rue d’Ulm, la première femme admise est Marguerite
Rouvière (future Madame Rivière) au concours des sciences de 1910. Sa s
œur
Jeanne, inscrite en taupe au lycée Buffon, est ensuite admise au même concours
en 1912. Dès lors, la polémique s’installe. Jules Wogue, professeur agrégé au lycée
Buffon, donne un article au journal
Le Matin où il dénonce violemment « l’invasion des femmes dans l’Université
[37]. L’École Normale est une pépinière de professeurs qui, en principe, exerceront dans des lycées de garçons… Le bon sens, à
défaut de la légalité du règlement, dit que tous les élèves de la rue d’Ulm doivent
être des hommes. L’introduction d’une femme parmi eux est un scandale de la
raison… Elle prend la place d’un candidat masculin qui a été évincé de la liste
d’admission à cause d’elle… Ce n’est plus l’École Normale, c’est l’École anormale ».
Le mouvement s’accélère ensuite dans l’entre-deux-guerres avec 36 jeunes filles
reçues rue d’Ulm dont 21 en lettres et 15 en sciences mais la carrière de ces lauréates est loin d’atteindre les sommets de leurs camarades masculins. Le même
problème se pose à plusieurs reprises au niveau des agrégations masculines, réputées plus « nobles » que les concours féminins et que certaines étudiantes se mettent à tenter. « Profitant des lacunes du règlement des concours plutôt que d’une
véritable autorisation, quelques jeunes filles se présentent aux agrégations masculines qui n’ont pas leur correspondant dans l’enseignement féminin
[38] ». Le
mouvement commence en langues vivantes, matières « oubliées » par le législateur
lors de la fondation des agrégations féminines, puis touche peu à peu les autres disciplines. Dès 1883, une femme est admise à l’agrégation d’anglais et une autre à
celle d’allemand. En 1888, une candidate est reçue seconde en anglais alors que
la première place en allemand est accordée à une femme la même année
[39]. En
1905, une candidate est admise à l’agrégation de philosophie. En 1912, l’Université
est en émoi après l’admission au concours masculin de grammaire de Jeanne
Raison, étudiante lilloise, reçue première à l’issue des épreuves. Le plus souvent
cependant, les étudiantes se retrouvent peu nombreuses dans les filières dites
nobles des facultés alors qu’elles affirment leur présence dans les formations
annexes. Une enquête rectorale de février 1908 permet de bien visualiser le phénomène pour la faculté des lettres de Lille
[40]. Selon le recensement effectué par le
doyen, quatre-vingt-deux femmes sont inscrites à la faculté ce qui représente 28 %
de l’effectif total. Elles sont huit à préparer l’agrégation et deux à s’être inscrites en
DES; sept préparent les certificats d’aptitude à l’enseignement. Il n’y a qu’une
seule étudiante en licence. Elles sont par contre quarante-quatre (53,6% du total
féminin) à préparer les certificats pour le professorat des langues vivantes. Les
autres étudiantes se répartissent dans les préparations annexes en particulier le
concours du professorat des écoles normales. L’intégration des femmes dans l’université a donc tendance à se faire par le bas même s’il est vrai que l’entrée dans les
filières plus nobles (licence, DES…) s’accélère nettement avant guerre.
La discrimination reste par contre presque totale au niveau de l’accès à la fonction professorale dans les facultés entre 1880 et 1914 et il faut attendre les années
postérieures à la Seconde Guerre mondiale pour voir une réelle ouverture, bien difficile d’ailleurs, à ce niveau. Seule Marie Sklodowska (Marie Curie) réussit à obtenir une chaire de titulaire avant la première Guerre Mondiale, d’autres femmes
occupant parfois, mais très temporairement, des fonctions subalternes, en médecine en particulier. Étudiante en Sorbonne en 1891, licenciée en physique en
1893, chargée de conférences à l’École Normale de Sèvres en 1900, Marie Curie
soutient sa thèse en Sorbonne le 25juin 1903, année où elle reçoit avec son mari
Pierre, le prix Nobel de physique pour leurs travaux sur la radioactivité
[41]. La mort
accidentelle de Pierre la propulse sur le devant de la scène et elle est chargée de
le suppléer en Sorbonne. Son premier cours a lieu le 5 novembre 1906 à 13h 30.
« À 13 heures, le petit amphithéâtre de physique fut pris d’assaut, les portes aussitôt refermées; il y a plus de 3 000 personnes pour 300 places
[42]. » À 13 h 20, Paul
Appell se lève pour faire connaître que, selon le v
Å“u de Marie Curie, il n’y aura
ni installation officielle ni éloge. « À 13 h 30, elle entre; une ovation la salue tandis qu’elle pose ses papiers sur la table… elle reprend le cours sur la structure
atomique de l’électricité où son mari l’avait laissé… elle est tendue à se rompre;
on l’entend mal. »
L’Illustration rapportant l’événement dans son numéro du samedi
10 novembre 1906, note la même ferveur mais insiste surtout sur son héritage, la
présentant d’abord comme Madame Curie : « l’ombre de Pierre Curie plane sur cette
salle… On sent que la collaboration n’est pas brisée et que souvent madame Curie
consulte le souvenir de son mari
[43] ». Marie Curie ne fait donc que poursuivre
l’
Å“uvre engagée, signe d’une difficulté à reconnaître pour l’équipe éditoriale du journal, l’
Å“uvre personnelle d’une femme. Titulaire de la chaire en 1908, elle est
ensuite battue lors de sa candidature à l’Académie des Sciences par E. Branly au
second tour en 1911. Il faut attendre la période de l’entre-deux-guerres pour voir
quelques femmes accéder, en nombre infime, aux postes d’enseignants titulaires.
À la faculté des lettres de Lyon, une chaire est occupée par une femme en 1934
(Mademoiselle Villard en langue et littérature anglaises) mais à Paris, la faculté
des lettres doit attendre 1947 pour voir sa première titulaire féminine. Il y a bien
trois candidatures féminines à des maîtrises de conférences en 1934,1936 et 1937
mais elles se soldent toutes par des échecs
[44]. En sciences, Pauline Ramart-Lucas
occupe une chaire de chimie organique à la faculté parisienne en 1935; en droit,
Suzanne Bastid, épouse de Paul Bastid professeur de droit, et fille de Jules Basdevant,
ancien professeur de droit à Paris, après avoir obtenu son doctorat en 1931, obtient
une chaire à la faculté de Lyon en 1933. En médecine, Edmée Charrier signale en
1930, deux femmes en exercice dont une chargée d’enseignement à la faculté de
Toulouseet c’est en 1934 que Jeanne Lévy obtient une chaire à la faculté de Paris.
Les « conquêtes » féminines sont donc rares et, en 1946, les enseignantes ne forment encore que 7,1 % des effectifs globaux des personnels enseignants des établissements parisiens d’enseignement supérieur et 6,1 % dans les facultés de province
[45].
Chez les étudiants, la présence des femmes ne semble pas avoir causé de conflits
sauf lorsque leur présence semble compromettre les débouchés masculins. En
1887 par exemple, alors que Blanche Edwards vient d’être admise comme première femme interne des hôpitaux, elle est très mal accueillie par les étudiants
qui voient en elle une rivale, les places d’internes étant très convoitées : on brûle
son effigie et elle doit supporter une longue campagne de quolibets et de plaisanteries douteuses. Le mouvement est ensuite sporadique chez les étudiants en
médecine qui ont du mal à accepter les femmes, surtout au niveau des rares places
offertes aux concours de l’internat. En janvier1893, des groupes d’étudiants manifestent en Sorbonne contre « l’invasion des femmes » dans les études de Lettres.
Les cours du professeur Larroumet sont perturbés par des cris, des insultes et le
jet d’
œufs
[46]. Mais il s’agit là, dans l’ensemble, d’événements exceptionnels et la cohabitation semble s’être déroulée sans trop de difficulté. Il n’en demeure pas moins
que les associations générales d’étudiants qui se créent à partir des années 1880-1890 dans le but de fédérer la jeunesse autour d’un idéal commun, adoptent toutes
des statuts très sexistes qui excluent les femmes de leurs activités. L’article 74 des
statuts de l’AGE de Marseille signale par exemple que « le local de l’association est
interdit aux dames en dehors des fêtes où elles seront spécialement invitées
[47] ».
Face à cette exclusion, les étudiantes décident de s’organiser, aidées par les notables
universitaires et leurs épouses. À Paris, une première association des étudiantes est
créée en mars 1901, patronnée par Marguerite Durand, directrice du journal
La
Fronde. Une véritable AGE est ensuite mise sur pied en avril1910. Louis Liard, Paul
Appell, Alfred Croiset sont les principaux membres d’honneur de cette société
dont le but est de faciliter la vie matérielle des jeunes filles tout en veillant à leur
santé morale. En novembre 1910, un restaurant coopératif est même ouvert qui
leur permet d’éviter la promiscuité des cafés. À Lille, une AGE féminine est aussi
fondée en 1910 sous le patronage du recteur Georges Lyon et de son épouse
[48]. On
assiste donc bien au niveau des AGE à une séparation très nette entre les structures
masculines et féminines qui ne fusionneront que bien plus tard.
Entre séduction et dénonciation : l’image de l’étudiante
dans la société française
Cette affirmation de la présence féminine dans l’Université entre 1890 et 1914
ne se réalise d’ailleurs pas sans tensions et la question du statut de l’étudiante
devient désormais objet de débat. La plupart des enseignants du supérieur semblent accepter l’évolution mais plus en la subissant qu’en la soutenant, partagés qu’ils
sont entre leur philosophie égalitaire et leur conception très traditionnelle de la
nature féminine. Dans l’opinion, la figure de l’étudiante ne semble pas non plus
rencontrer une adhésion bien forte tandis que la littérature à succès s’empare du
thème et fait souvent de la figure de l’étudiante un anti-héros de roman.
Étudiantes « malgré tout »: entre discours égalitaire
et spécificité féminine
L’acceptation par les enseignants de la présence des femmes dans le public étudiant ne doit pas être interprétée, pour la plupart, comme un signe de ralliement
à une quelconque idée d’égalité des sexes. Il existe certes des enseignants qui soutiennent le combat des étudiantes comme Gustave Lanson, ardent défenseur de la
promotion d’un enseignement moderne et qui milite pour une plus grande égalité entre les sexes au niveau des études. Dans la
Revue Bleue du 2 juin 1906, l’éminent professeur en Sorbonne célèbre l’entrée de Marie Curie dans le personnel
titulaire de la faculté des Sciences de Paris. « Pour la première fois, une femme
obtient une chaire d’enseignement supérieur, au même titre et dans les mêmes
conditions qu’un homme… Si une femme peut succéder à un homme dans une
chaire d’université et prendre rang parmi les professeurs, s’il n’y a qu’un personnel enseignant, il ne peut y avoir deux enseignements, deux corps d’étudiants.
Nos facultés doivent être ouvertes aux étudiantes françaises
[49] ». Dès lors, tout en
vantant les mérites de la loi Camille Sée, il propose une réforme profonde de l’enseignement secondaire féminin qui doit tenir compte des changements survenus
dans les mentalités et dans la situation sociale. On voulait seulement préparer des
femmes, des mères de famille, ayant des clartés sur tout, une culture solide et élégante… Mais on ne voulait les enlever ni à leur foyer, ni même à leur salon. Moins
ignorantes, moins « oies blanches », moins « perruches », elles n’en seraient que
« des femmes du monde plus charmantes ». Désormais, de nombreuses jeunes
filles doivent « se préparer à une carrière qui les fera vivre »; il faut donc que les
études secondaires féminines débouchent sur un diplôme reconnu qui permette
ensuite l’entrée dans les facultés. En réalité, de nombreux enseignants semblent partager un certain nombre de valeurs héritées de la philosophie des Lumières et qui
insistent sur la nécessaire instruction des femmes ou sur les progrès à réaliser dans
leur condition sociale; ils véhiculent néanmoins dans leurs prises de position, une
certaine image de la nature féminine qui demeure très traditionnelle. Georges
Lefèvre, le doyen de la faculté des Lettres de Lille, ne cesse de travailler au développement de l’enseignement féminin, déclarant que « la femme est une personne
qui a des droits, en particulier le droit au savoir
[50] ». L’instinct et l’inclinaison
naturelle ne suffisent pas pour l’éduquer, pas plus que la tradition familiale qui est
trop chargée de préjugés. Si la femme n’est pas instruite, elle ne peut influencer son
mari et élever convenablement ses enfants. Il est de plus important de former,
dans la femme la future citoyenne qui sera amenée à voter bientôt. Sa vision de la
femme allie donc volonté de progrès et tradition, l’étudiante étant d’abord pour lui,
une épouse et une mère en puissance. Dans l’entre-deux-guerres encore, beaucoup d’universitaires partagent avec l’ensemble des Français des convictions très
profondément ancrées dans les mentalités sur la nature féminine et ses conséquences inévitables sur l’éducation. Pierre Mendousse publie en 1928 son célèbre
ouvrage sur l’âme de l’adolescente qui fait le pendant à son livre paru en 1910
sur l’âme de l’adolescent. Dans son avant-propos, il note immédiatement qu’il lui
a fallu beaucoup de temps car « il est bien plus difficile d’étudier les filles que les
garçons
[51] ». Son étude est intéressante car elle reprend de nombreuses idées très
majoritairement partagées pour la période qui nous concerne entre 1890 et 1914.
Il existe bien une nature féminine spécifique, liée à ses caractéristiques physiologiques. L’adolescente, dans l’âge d’indécision, se montre irritable, très émotive et
d’esprit romanesque. « Si les filles se servent de leur mémoire plus que les garçons,
si elles sont plus dociles, plus consciencieuses, plus persévérantes, plus intuitives,
plus intéressées au côté pratique des questions… elles ont par contre moins de curiosité scientifique, moins de logique rationnelle… Trop émotives pour observer avec
exactitude et impartialité, elles distinguent moins bien l’essentiel de l’accidentel,
répugnant aux méthodes objectives ». Il est donc fondamental de centrer l’enseignement féminin sur des programmes et des méthodes appropriés à la nature de
la femme. « Ainsi parce qu’il est nécessairement spécialisé et s’adresse à l’intelligence impersonnelle, l’enseignement supérieur ne peut satisfaire qu’une petite
minorité de jeunes filles ». Les étudiantes risquent de passer à côté de la vraie vie,
d’être « étrangères » à leur propre mission.
Étudiantes ou jeunes filles ? le risque d’une dénaturation de
la femme
Un certain nombre d’universitaires demeurent jusqu’en 1914, et même parfois
au delà, farouchement opposés à cette féminisation même s’ils n’osent pas trop le
revendiquer, voyant le phénomène se banaliser. Paul Sonday, professeur en
Sorbonne, ne déclare-t-il pas en 1894 qu’il ne faut pas de femmes dans les universités car « la science se fait entre hommes
[52] ». On se souvient également de l’article publié par Jules Wogue dans le Matin en 1911 et qui fustigeait « l’invasion
des femmes » dans l’université, véritables aberrations contre-nature
[53]. C’est ici
toute une vision traditionnelle de la femme
[54] qui est remise en cause par ces étudiantes qui sont présentées comme des militantes féministes, en rupture de ban avec
la société. Les qualificatifs sont alors légions pour qualifier ces « cervelines » qui
contrarient leur nature en s’illusionnant sur le pouvoir de leur intellect. Elles sont
tour à tour, des femmes savantes et des Bélise à la mode de Molière, des « bas
bleus », se piquant d’écriture et ne se souciant plus de leur apparence physique,
délaissant leur mari et leur devoir maternel. L’étudiante ne peut, de plus, qu’être
un danger social qui remet en cause la discipline interne des établissements tout
en contrariant la nature même de son Être. La femme, par nature bavarde et
coquette, risque par ses tenues, ses parfums et ses robes de semer le trouble parmi
les étudiants. La nature lui a réservé d’autres missions que l’étude scientifique, et
si elle doit être instruite, la femme doit recevoir un enseignement compatible avec
sa mission de future mère et d’épouse. Jules Combarieu, en pleine première Guerre
Mondiale, publie une étude sur
Les jeunes filles françaises et la guerre où il célèbre
l’héroïsme des femmes de l’arrière qui se mobilisent pour la victoire mais il invite
aussi les filles à penser à leur mission fondamentale de mère qui les attend. Il faudra en effet remplacer les générations sacrifiées et donc lutter contre l’éventuel
désir de célibat qu’éprouvent souvent les étudiantes. Il dépeint alors ces femmes
fragiles du quartier latin des années 1890-1914, ces « pauvres filles au milieu de
cette populace d’étudiants… Femme avocat, femme médecin, femme professeur.
À moins qu’elle renonce au mariage – ce qui suffirait à condamner tout ce système d’études – comment conciliera-t-elle les devoirs de la fonction avec les devoirs
domestiques ? Pendant qu’elle fera la classe, qui s’occupera du bébé auquel il faut
donner le sein toutes les deux heures
[55] ». Cette vision de l’univers féminin est
d’ailleurs souvent défendue par les femmes elles-mêmes et en particulier par les
enseignantes des écoles de jeunes filles. Marie Dugard, en 1899, donne un très
long article à la
Revue Universitaire sur l’éducation des jeunes filles
[56]. Certes l’esprit scientifique et l’amour de la vérité doivent entrer dans l’enseignement féminin
mais il faut surtout tenir compte de sa spécificité. Il est par contre très important
d’insister sur les rôles sociaux de la femme, sur son éducation morale et pratique.
Après l’admission de Marguerite Rouvière à l’École Normale Supérieure de la rue
d’Ulm et l’entrée de sa s
Å“ur en taupe au lycée Buffon, le magazine
Fémina
[57] lance,
en mars 1910, une grande enquête intitulée normalienne, taupine, bachelière où
les lectrices sont invitées à répondre à deux interrogations. Première question : le
rôle des jeunes filles est-il de rechercher les mêmes grades universitaires que les
hommes ? Sur 1204 réponses, 912 sont négatives. La seconde question demande
si une jeune fille ou une femme peut enseigner à des garçons et cette fois, c’est
une quasi-unanimité de réponses négatives. Diverses récompenses sont offertes
aux lectrices et le premier prix (100 francs) est attribué à Aurélie Gougeon qui a
bien sûr répondu non aux deux questions. « Je vois dans les efforts du féminisme
et leur succès actuel une mode, et on en reviendra, peut-être un peu tard pour
notre race… nous sommes à une époque où la femme ne se borne pas à porter
culotte, elle l’arbore ». Dès lors, la lectrice appelle les lycéens garçons qui auraient
une enseignante femme à la chahuter pour lui faire comprendre que son vrai rôle
est ailleurs. Le second prix déclare : « ornons leur intelligence mais détournons les
de tant d’activités qui, faisant prévaloir chez elles la vie de l’esprit sur celle du
c
Å“ur, les prépareraient mal au rôle sacré qu’elles auront à remplir tant à l’égard de
celui dont elles doivent être la compagne aimante et dévouée que vis-à-vis de la
nichée qu’elles ont la mission de mettre au monde ». La classe de taupe du lycée
Buffon écrit cependant au journal pour lui signaler que la présence de l’étudiante
n’a posé aucun problème même si elle ne doit pas enseigner plus tard dans des lycées
masculins. Cette vision des choses, partagée par un grand nombre d’universitaires
de la « Belle Epoque » a d’ailleurs la vie longue et le combat des filles pour l’égal
accès aux savoirs
[58] et aux filières proposés par l’Éducation nationale, au-delà de
la conquête de la mixité, allait s’avérer très difficile tout au long du vingtième
siècle. En 1949, Paul Crouzet, inspecteur général de l’Éducation nationale, publie
un ouvrage intitulé
Bachelières ou jeunes filles
[59] où il condamne sans appel l’évolution engagée dans l’enseignement féminin depuis la fin du XIX
e siècle et la politique d’uniformisation des enseignements. Ce n’est pas l’octroi du baccalauréat
aux femmes qui est une erreur mais le fait que l’on propose une formation masculine aux femmes. « Il ne saurait être sans importance que toute une nature physique soit à la fois plus fragile et plus gracieuse et manifeste moins la force que la
beauté; sans importance qu’un corps ait comme un destin inscrit dans une conformation faite moins pour l’effort du travail que pour la fructification de la maternité; sans importance encore qu’un cerveau offre un volume généralement plus petit
d’un sixième à l’exercice de l’activité intellectuelle. Il n’est pas indifférent davantage qu’en général, cette activité intellectuelle s’oriente moins spontanément vers
la spéculation et l’abstraction que vers la pratique… qu’il s’y déploie imagination
et sensibilité plus souvent que logique et qu’il y triomphe volontiers l’intuition…
le sexe n’est pas seulement physique, il est également intellectuel et moral ». Au
nom de cette différence innée de nature, l’inspecteur général demande le rétablissement d’un enseignement spécifique qui fasse une large place à la mission
sociale et familiale de la femme et la prépare à la maternité.
Le discours littéraire : l’étudiante comme « antihéros » de
roman.
La figure de l’étudiante, difficilement acceptée par les universitaires devient au
début du siècle, un thème littéraire à la mode qui permet de donner aux romans,
une connotation d’engagement social. Si Paul Bourget s’en prend aux valeurs universalistes et abstraites des milieux proches de l’Université en particulier dans
Le
Disciple et dans
L’Étape, décrivant des enseignants déracinés et coupés de leurs
milieux d’origine, remettant en cause la division traditionnelle de la société et ses
valeurs chrétiennes pour leur plus grand malheur, Antoinette de Bergevin sous le
pseudonyme de Colette Yver, connaît également le succès en publiant une série de
romans qui mettent en scène le monde estudiantin où les milieux professionnels
qui accueillent les jeunes diplômées. La trame narrative est souvent assez semblable : il s’agit de suivre une partie de la vie d’un personnage exerçant une activité professionnelle qui exige la possession d’un haut degré de formation scientifique et donc le passage sur les bancs des facultés. Ce « héros » y rencontre alors
la figure de l’étudiante, ambitieuse et « cerveline » (toute en cervelle) dont il tombe
malheureusement amoureux. L’intrigue peut ensuite varier autour du même thème
mais il s’agit à chaque fois de montrer le malheur de l’homme qui a épousé une intellectuelle, incapable d’élever ses enfants et de s’occuper de son mari. L’étudiante
devient en quelque sorte un anti-héros qui, dans le schéma narratif, devient le
moteur de l’intrigue, endossant l’identité du « méchant » qui finalement décide des
situations de rupture interne au récit. En 1907, Colette Yver publie ainsi
Princesses
de Science. Le héros du roman est un jeune médecin de l’Île Saint-Louis, le docteur
Fernand Gueméné qui aime Thérèse Herlinge, la fille d’un grand professeur de
l’Institut. Ils se connaissent bien, ayant fait leurs années d’externat puis d’internat ensemble tout en travaillant à leur thèse respective. Tout d’abord confiant
dans l’avenir de leur relation, le docteur fait le mauvais choix en épousant cette étudiante qui refuse de sacrifier sa propre carrière. « Vous parlez ainsi Thérèse, parce
que la vie affective est neuve en vous, que vous ne la connaissez pas bien; vous
demeurez encore trop étudiante pour être femme complètement. Peu à peu, l’amour
tuera l’étudiante en vous et, à l’heure où s’épanouira votre âme féminine, vous
comprendrez enfin, pourquoi je réclame de vous le don absolu
[60] ». Alors qu’il
lui demande de renoncer à sa carrière pour se consacrer aux « éternelles fonctions » de la femme, elle lui répond qu’elle est son égale et qu’elle ne voit pas en
quoi elle devrait se sacrifier. Enceinte, elle doit temporairement renoncer à ses
recherches, parlant de « sa maladie de neuf mois ». Devenue mère, elle achève
ses études et s’installe, devenant une « princesse des sciences » réputée. Le drame
se noue cependant et l’enfant, confié à une nourrice, décède. Cette dernière, fatiguée, calmait l’appétit vigoureux du bébé par du lait coupé d’eau mais sans rien
faire bouillir. Dès lors, le couple se déchire et l’amour se transforme en ranc
œur
puis en jalousie professionnelle réciproque. Au bord de la rupture, Fernand fréquentant de plus en plus madame Jourdeaux en qui il trouve une vraie femme,
dévouée et aimante, le couple finit, dans les dernières pages du roman, par se
reconstituer, Thérèse décidant d’abandonner sa profession. Il n’est donc pas dans
la nature des choses qu’une femme étudie et pratique une activité professionnelle
car ce double engagement se fait forcément au détriment du rôle naturel d’épouse
et de mère autour duquel doit s’organiser toute l’énergie féminine. En 1908, Colette
Yver connaît un grand succès avec son nouveau roman,
Les Cervelines qui reprend
le même thème : « Celles-là sont des cervelles; de belles petites cervelles qui portent de jolies robes, des attraits, de la grâce, qui ont gardé de la femme… tout tu
entends, tout sauf le c
œur, et le c
Å“ur souvent même, sauf l’amour.
[61] » Ces éternelles étudiantes, telles Jeanne Boerk qui est « blindée d’orgueil des pieds à la
tête », ont laissé leur vie refluer vers le cerveau et sont désormais incapables de
faire le bonheur des hommes qui veulent vivre avec elles. En 1910 enfin, dans
Les Dames du Palais, la romancière poursuit son
Å“uvre de dénonciation et décide
cette fois de décrire le monde des avocats et de la justice. Un jeune avocat plein
d’avenir, André Vélines voit sa vie personnelle se dégrader et sa carrière être très
fortement compromise par son choix d’épouser Henriette Mercadieu, avocate
ambitieuse et réputée, à « la virginité cérébrale dont aucun mariage ne saurait
jamais violer l’orgueil
[62] ». Après bien des disputes qui entraînent le couple au
bord du divorce, Henriette décide, elle aussi, de renoncer à plaider et devient
« femme aimante ». Très populaires, ces romans véhiculent dans l’opinion, une
vision très traditionnelle de la femme et font en même temps le procès des étudiantes
qui, au nom d’une philosophie égalitaire, détruisent progressivement les fondements
mêmes de la société bourgeoise. Sans partager l’intégralité de ces vues parfois
extrêmes, le monde universitaire de la « Belle Epoque » n’est pas loin de se rallier,
sinon au discours antiféministe ambiant, du moins aux pratiques sexistes en
vigueur dans le monde des élites. Georges Magnane, dans son roman
La bête à
concours
[63], paru en 1941, dépeignant les milieux estudiantins parisiens, insiste
encore sur ces intellectuelles qui oublient leur destin féminin.
La figure de l’étudiante est donc une réalité particulièrement contestée dans les
années 1880-1914 mais qui finit, au prix de multiples combats, par se voir reconnaître une existence légale au sein de l’université. L’étudiante cumule en fait deux
handicaps. Elle est tout d’abord une femme dans une société dominée par les
hommes qui voient essentiellement en elle une épouse et une mère. Elle est ensuite
une « intellectuelle », dans le sens où non seulement elle veut dépasser sa mission
traditionnelle au sein de la famille, mais aussi défier l’homme dans ce qui lui apparaît souvent comme un domaine réservé, celui du savoir et de la culture scientifique. À ce titre, elle apparaît à certains comme doublement hérétique puisqu’elle
remet en cause à la fois l’ordre social et familial mais aussi l’ordre universitaire et
culturel. Face à un système scolaire d’exclusion qui longtemps cantonne les filles
dans un enseignement spécifique, c’est par un travail personnel considérable et
par l’affirmation de leur présence aux cours des facultés que les rares étudiantes
réussissent à surmonter les obstacles. À ce niveau, les années 1890-1914 marquent leur première victoire qui leur voit reconnaître le droit d’assister aux cours
et de passer les examens comme les étudiants. Cette présence féminine donne
d’ailleurs lieu à un intense débat chez les universitaires qui, après avoir beaucoup
observé la situation des pays étrangers, décident finalement de rejeter l’éventualité de fonder des universités spécifiquement féminines, au nom de l’unicité de la
Science. Même tolérée, l’étudiante reste cependant très souvent décriée. Remettant
en cause les fondements même du rôle traditionnel dévolu à la femme dans la
société, elle est présentée comme une « cerveline », comme un monstre de la
Raison, vivant dans la sphère totalement artificielle de la pensée, au détriment de
son rôle naturel. En ce sens, l’étudiante est « contre-nature » affirmant son libre
arbitre et le choix de son avenir en dehors de toute relation traditionnelle de domination masculine. C’est ce qui explique l’importance des résistances rencontrées
dans cette lutte pour le droit aux études supérieures. À ce niveau, le XX
e siècle
devait apparaître comme « le siècle des femmes
[64] », même s’il faut attendre « l’accélération décisive
[65] » des années soixante, pour voir les filles investir durablement
le champ universitaire, avec encore, il est vrai, des traces tangibles de cette tradition discriminatoire dans certaines filières ou tout simplement dans la durée des
études, signes palpables
[66] d’une égalité toujours à conquérir…
[1]
MEN,
Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche; édition, 2002,
chapitre 6. Les femmes représentent 56,1% des étudiants inscrits (1.404.014) à l’Université en 2001-2002 contre 55,2% en 2000-2001. Mais la féminisation des diverses filières universitaires demeure
encore très inégale. Les femmes représentent 22,9% des effectifs en Sciences et technologie, sciences
pour l’entreprise, 34,1% en sciences et structures de la matière, 40,1% en IUT mais 73,3% des inscriptions
en Lettres, arts et sciences du langage ou 77% en Langues vivantes. Elles sont encore fortement minoritaires dans les effectifs globaux des écoles d’ingénieurs ou les classes préparatoires aux grandes écoles
scientifiques.
[2]
Annuaire statistique de la France, résumé rétrospectif, 1966, p. 149.
[3]
Annuaire statistique de la France; 1913,33
e volume, p. 34-35; relevé général des étudiants au 15 janvier 1914.
[4]
Sur cette lutte des femmes pour plus d’égalité et de liberté : Georges DUBY et Michelle PERROT,
Femmes et Histoire, Paris, Plon, 1993,197 p.; Georges DUBY et Michelle PERROT (directeurs),
Histoire
des femmes en Occident, t. 5 sous la direction de Françoise THEBAUD :
Le XXe siècle; Paris : Plon, 1992,663p.;
Christine BARD,
Les femmes dans la société française au 20e siècle; Paris : Armand-Colin, 2001,285p.
[5]
Émile LITTRÉ,
Dictionnaire de la Langue française; t. 3, (1877), réédition Paris, Gallimard-Hachette,
1963, p. 1171.
[6]
Voir Pierre Bourdieu,
La domination masculine. Paris : Seuil, 1998, p. 15.
[7]
Victor Duruy,
Notes et souvenirs (1811-1894). Paris : Hachette, 1901, t. 2, p. 190.
[8]
Françoise Mayeur,
L’éducation des filles en France au XIXe siècle. Paris, Hachette, 1979, p. 168 et suivantes.
[9]
Voir Michèle TOURNIER,
L’accès des femmes aux études universitaires en France et en Allemagne : 1861-1967, Paris V, 1972,357 p.
[10]
Josette Dall’Ava-Santucci,
Des sorcières aux mandarines : Histoire des femmes médecins. Paris : Calmann-Lévy, 1989,266 p.
[11]
Carole LÉCUYER, Une nouvelle figure de la jeune fille sous la Troisième République : l’étudiante, in
Clio; Histoire, Femmes et Sociétés. Toulouse : Presses universitaires du Mirail, n° 4,1996, p. 166-176.
La revue
Travail, genre et sociétés, n° 4, novembre 2000, « Histoire de pionnières », revue du MAGE,
Paris : CNRS, L’Harmattan, consacre plusieurs articles à ces figures de pionnières : C. Christen-Lécuyer,
Les premières étudiantes de l’université de Paris, p. 35 à 49 et M. Delorme-Hoechstetter,
Aux origines
d’HEC jeunes filles : Louila Sanua, p. 77 à 91.
[12]
Témoignage recueilli par Édmée CHARRIER pour sa thèse de droit soutenue en 1931,
L’évolution intellectuelle féminine, Paris : Mechelinck, 1931,561 p. (p. 157).
[13]
Paul Crouzet,
Bachelières ou jeunes filles. Paris : Privat-Didier, 1949, p. 22-23.
[14]
Françoise et Claude Lelièvre,
Histoire de la scolarisation des filles. Paris : Nathan, 1991,272 p.
[15]
Françoise Mayeur,
L’enseignement secondaire des jeunes filles sous la Troisième République. Paris :
Presses de la FNSP, 1977, p. 61 et suivantes.
[16]
Françoise et Claude Lelièvre,
op. cit., p. 107.
[17]
Bruno Poucet,
Enseigner la philosophie, histoire d’une discipline scolaire. Paris : CNRS Editions, 1999.
[18]
Françoise Mayeur,
L’éducation des Filles en France au XIXe siècle. Paris, Hachette, 1979, p. 156 et suivantes.
[19]
Josette Dall’Ava-Santucci,
Des sorcières aux mandarines. Paris : Calmann-Lévy, 1989, p. 131.
[20]
Louise Weiss,
Mémoires d’une Européenne, Une petite fille du siècle : 1893-1919. Paris : Albin Michel,
1978, p. 93.
[21]
Id., p. 112. (Louise Weiss fait ici parler madame Dugard).
[22]
André Chervel,
Histoire de l’agrégation. Paris : Kimé éditions, 1993, p. 163 et suivantes.
[23]
B. Buisson, De l’enseignement supérieur des femmes en Angleterre, en Écosse et en Irlande,
Revue
Internationale de l’Enseignement (désormais
RIE), t. 1883, p. 30-48,238-267 et 488-500.
[24]
Henri de la Ville de Mirmont; De l’enseignement supérieur des femmes;
RIE, tome 1887, tome 1,
p. 246-252.
[25]
En 1892, la
Revue internationale de l’Enseignement (
RIE, 1892, t.2, p. 28 à 47) analyse le fonctionnement du Wellesley-College (États-Unis) ouvert en 1875 à proximité de Boston qui est à la fois un
établissement d’enseignement secondaire et supérieur. Le caractère très religieux du collège est relevé
par l’auteur qui critique aussi le peu de place accordé aux études ménagères : « Nous n’entendons parler nulle part de couture, ni de coupe, ni d’assemblage, ni puisqu’il faut tout dire de cuisine (p. 45)…
Il nous semble qu’on a tort… de travailler à viriliser l’enseignement féminin (p. 47). » En 1894, un autre
article est consacré à la visite de quelques collèges d’enseignement supérieur de jeunes filles des États-Unis (
RIE, 1894, t.1, p. 1 à 12) et insiste sur la grande variété des situations rencontrées. L’auteur,
cette fois-ci, justifie le développement des études féminines : « quant à l’objection tirée de ce fait, que
le poids moyen des cerveaux de femme est inférieur à celui des cerveaux d’homme, et que par conséquent, elles seraient physiquement incapables de recevoir une culture intellectuelle égale à celle des jeunes
gens, elle n’a pas davantage résisté à l’expérience (p. 11) ». En 1899, une nouvelle enquête (RIE, 1899,
t.2, p. 202 à 212) présente l’Institut de médecine pour les femmes de Saint-Petersbourg, inauguré en
1897. En 1904, la revue consacre ensuite un nouvel article à l’enseignement supérieur féminin en
Russie (
RIE, 1904, t. 2, p. 315-319) puis en 1912 fait une mise au point sur la situation des femmes
dans les universités allemandes (
RIE, 1912, t. 2, p. 544).
[26]
Anna-M. Yon-Lamperiere, La création d’un enseignement supérieur féminin;
RIE, 1903, t. 2, p.
312-322.
[27]
Maurice Souriau, Une université de jeunes filles;
RIE, 1905, t. 1, p. 539-541.
[28]
Id., p. 165-166.
[29]
RIE, 1905, t. 1, p. 332-334. Lettre de A-P Lemercier.
[30]
RIE, 1906, t. 1, p. 293-297; l’enseignement supérieur des filles.
[31]
Gustave Cohen (professeur à la faculté des Lettres de Paris),
Les Nouvelles Littéraires du 4 janvier
1930.
[32]
L’Annuaire statistique de la France de 1890 fournit un récapitulatif des grades obtenus par « les
étudiants-femmes » de 1876 à 1888, p. 179.
[33]
Annuaire statistique de la France, tome 1966, tableau rétrospectif, p. 149.
[34]
Françoise Mayeur,
L’éducation des filles en France au XIXe siècle. Paris : Hachette, 1979, p. 167-168.
[35]
Annuaire statistique de la France, tome 1913; statistiques au 15 janvier 1914.
[36]
Id. La répartition par ville est la suivante : Paris (2197 sur 19505), Aix (9 sur 497), Amiens (9 sur
91), Angers (2 sur 89), Besançon (46 sur 303), Bordeaux (190 sur 2843), Caen (57 sur 672), Clermont-Ferrand (38 sur 282), Dijon (90 sur 1085), Grenoble (308 sur 1889), Lille (182 sur 2005), Limoges
(0 sur 76), Lyon (198 sur 3381), Marseille (103 sur 751), Montpellier (220 sur 2340), Nancy (156 sur
2296), Nantes (18 sur 366), Poitiers (162 sur 1307), Reims (21 sur 106), Rennes (72 sur 1635), Rouen
(7 sur 128), Toulouse (182 sur 3108), Tours (9 sur 100) et Alger (78 sur 1436).
[37]
Le Matin, lundi 23 janvier 1911.
[38]
Françoise Mayeur;
L’éducation des filles en France au XIXe siècle;
op. cit., p. 172.
[39]
André Chervel;
Histoire de l’agrégation;
op. cit., p. 168
[40]
Archives départementales du Nord; 2 T 740; Enquête rectorale du 22 février 1908. Jean-François
Condette,
Une Faculté dans l’Histoire : la faculté des Lettres de Lille de 1887 à 1945. Lille : Septentrion, 1999,
p. 138 et suivantes.
[41]
Ève Curie,
Madame Curie, Paris : Folio, rééd. 1999,534 p. (un récit très émouvant par la seconde
fille de Marie Curie); Robert Reid,
Marie Curie : derrière la légende, Paris : Seuil, 1979; Françoise Giroud,
Marie Curie, Une femme honorable, Paris : Le Grand livre du mois, 2001,380 p.
[42]
Le Journal, 6 novembre 1906.
[43]
L’Illustration du samedi 10 novembre 1906; 64
e année; n° 3324.
[44]
Christophe Charle,
La République des universitaires : 1870-1939. Paris : Seuil, 1994, p 217-222.
[45]
Christophe Charle,
Les femmes dans l’Enseignement supérieur : Dynamiques et freins d’une présence :
1946-1992, in Vincent Duclert, Rémi Fabre et Patrick Fridenson (directeurs),
Avenirs et avant-gardes en
France : XIX-XXe siècles : Hommage à Madeleine Rebérioux. Paris : La Découverte, 1999, p. 84 à 105.
[46]
La
Revue de l’Enseignement secondaire des jeunes filles, 15 mai 1894.
[47]
RIE, tome 1889, p. 147.
[48]
Jean-François Condette,
La Faculté des Lettres de Lille de 1887 à 1945, op.-cit., chapitre 5, p. 119 à
142 (sur les étudiants); Jean-François Condette,
Les associations générales d’étudiants (AGE) et le Politique
de 1880 à 1914, Actes du colloque organisé à Lille 3, Culture et démocratie : les formes paradoxales de
la voie associative (à paraître); Alain Monchablon, Histoire de l’UNEF. Paris : PUF, 1983,280 p.;
J.Borella et M. de La Fournière.
Le syndicalisme étudiant. Paris : Seuil, 1957,173 p.
[49]
Gustave Lanson, Les femmes et l’enseignement supérieur,
La Revue Bleue; 2 juin 1906, p. 676-681.
[50]
Georges Lefèvre,
L’éducation des femmes, in : collectif; Recueil posthume offert à G. Lefèvre. Paris :
Presses Modernes, 1933, p. 37-41.
[51]
Pierre Mendousse,
L’âme de l’adolescente. Paris : Félix Alcan, 1928,328 p. (de multiples rééditions), p. VII.
[52]
Revue de l’Enseignement secondaire des jeunes filles, Les femmes &agra