2003
Carrefours de l’éducation
Garçons et filles de classes terminales : le filtre sexué des représentations du cursus et des intentions d’orientation post-baccalauréat
Marie-Hélène Jacques
université Paris 5 Sorbonne
Cet article part
d’une enquête
menée auprès
de 720 lycéens
de terminale. Il
développe certains résultats
relatifs à l’aspect sexué du parcours scolaire
secondaire et des représentations
d’avenir post-bac. Tout d’abord, il
existe une forme sexuée de l’auto
évaluation du potentiel scolaire.
Avec une bonne valeur scolaire, les
filles sont plus modestes que les
garçons de même niveau pour s’engager dans la prestigieuse section
S et pour estimer leurs chances de
réussite au baccalauréat; issues de
milieu social défavorisé, elles sont
également plus prudentes que les
garçons de même milieu pour gérer
leur scolarité et formuler des pronostics. Les intentions post-bacca-lauréat sont également nettement
sexuées. Généralement, les filles
envisagent des études plus longues
que les garçons, plutôt en université et écoles spécialisées, les
filières technologiques supérieures
courtes et les classes préparatoires
étant à dominante masculine. Or,
à section égale, les filles prévoient
des durées d’études inférieures à
celles des garçons, avec des visées
diplômantes plus modestes. Enfin,
la différence entre les sexes quant
aux représentations de la vie adulte
est mise en évidence. Les stéréotypes traditionnels de sexe demeurent, les filles étant plus préoccupées par leur rôle social ou familial
et les garçons par leur fonction économique. L’article conclut sur le
fait que le genre constitue une ligne
de partage nette au sein des usages
de la scolarité secondaire et des
orientations post-baccalauréat, aux
détriments des filles, état de fait qui
offre un terrain de recherche et d’action dans le domaine de l’éducation
à l’orientation.
This article takes as a starting point
a survey of 720 pupils in their final
year of secondary school. It
develops certain results concerning
the sexual aspect of secondary schooling and
the post-school future representations.
First of all, there is a sexual form of pupils
assessment of their own school potential.
Girls with a good educational level are less
ambitious than boys of the same level when
it comes to committing themselves to
prestigious science and maths studies and to
assessing their chances of passing the
baccalaureate.; those girls from a
disadvantaged background are also more
cautious than boys from the same background
in terms of organising their schooling and
forecasting their results.
Post-baccalaureate intentions are also clearly
gender-biased. Generally, girls envisage longer
studies than boys and at university rather than
in a specialised school, shorter higher education
and specialised courses in the technological
field being dominated by boys. And yet, within
an equal section, girls plan on shorter studies
than boys and aim for lower qualifications.
Finally, we show the difference between the
sexes in terms of representations of adult life.
The traditional sexual stereotypes are still there,
girls being more concerned by their social or
family role, and boys by their economic function.
The article concludes with the fact that gender
constitutes a clear dividing line within the uses
of secondary schooling and post-baccalaureate
plans to the detriment of girls, a fact which offers
an area for research and action in the field of
education for career plans
Auf der Grundlage einer Befragung von
720 Schülern aus Abiturklassen befasst
sich der vorliegende Artikel mit einigen
Ergebnissen, die die Geschlechtsspezifik
des Schulweges im Sekundarstufenbereich und der
Vorstellungen über die Zukunft nach dem Abitur
betreffen. Ein erster Befund lautet, dass es eine
geschlechtsspezifische Selbstwahrnehmung des
schulischen Leistungsvermögens gibt. Mädchen mit
guten Schulleistungen schreiben sich seltener in den
prestigeträchtigen Abigang der section S (Schwerpunkt
Mathematik) ein als Jungen mit demselben
Leistungsniveau. Auch hinsichtlich ihrer
Erfolgschancen beim Abitur äußern sie sich
vorsichtiger. Mädchen aus einem sozial schwachen
Milieu sind auch bei der Gestaltung ihrer schulischen
Laufbahn zurückhaltender als Jungen mit demselben
sozialen Hintergrund. Sie formulieren vorsichtigere
Prognosen.
Auch die Intentionen für die Zeit nach dem Abitur
sind eindeutig geschlechtsspezifisch geprägt. Im
Allgemeinen rechnen Mädchen mit einem längeren
Studium an Universitäten oder in Fachhochschulen als
Jungen. Die kürzeren technischen Fachrichtungen
und Vorbereitungsklassen sind mehrheitlich in
männlicher Hand. Bei gleichem Abiturschwerpunkt
planen Mädchen ein kürzeres Studium mit
niedrigerem Abschlussniveau als ihre männlichen
Mitschüler. Außerdem haben die Geschlechter auch
unterschiedliche Vorstellungen vom Erwachsenenleben.
Die traditionellen Geschlechterstereotypen bestehen
weiter. Schülerinnen beschäftigen sich mehr mit ihrer
Rolle in Gesellschaft und Familie, Jungen mit ihrer
ökonomischen Rolle. Der Artikel schließt mit der
Einsicht, dass das Geschlecht eine Trennungslinie
zuungunsten der Mädchen innerhalb des
Sekundarstufenbereichs und für die Orientierungen
nach dem Abitur darstellt. Dieser Umstand bietet ein
Forschungs- und Aktionsfeld in den Bereichen
Erziehung und Berufsberatung.
Aujourd’hui, près de quatre adolescents sur cinq sont institutionnellement
confrontés à l’étape du baccalauréat, moment
d’une contradiction majeure entre leurs souhaits et les réalités
qui s’offrent à eux. De nombreuses recherches
[1] ont mis en
évidence qu’à tous les paliers du système éducatif, les représentations
induites par des conditions sociales et scolaires
inégales discriminaient les intentions d’orientation. La variable
sexe, en particulier, doit être considérée comme différenciatrice
de l’orientation. Comme l’écrit M. Duru-Bellat
[2], « pour ce qui est des phénomènes
d’insertion professionnelle, tous les chercheurs, sociologues, ou économistes,
s’accordent à dire qu’on ne peut travailler sur l’ensemble des jeunes en
“additionnant” garçons et filles ». Ainsi, les populations de lycéens et de lycéennes
sont différentes à la fin du cursus secondaire : ces dernières y sont plus nombreuses
[3], mais se concentrent dans les sections générales (surtout économique et
littéraire) et tertiaires
[4]. Elles arrivent, en moyenne, plus jeunes au bac que les
garçons
[5]. Étant plus nombreuses à atteindre cette étape, elles sont aussi plus souvent
issues d’un milieu socioculturellement défavorisé
[6].
Au-delà de ces constats quantitatifs, il s’avère que les perceptions et les usages
de la scolarité, en particulier les représentations de l’avenir post-baccalauréat et les
intentions d’orientation qui en découlent, sont différenciés selon le genre. Une
enquête par questionnaires auprès de 348 lycéens et 372 lycéennes de classes terminales générales, technologiques et professionnelles de la Corrèze
[7] a été réalisée
en février 1996; 32 d’entre eux ont été interviewés. Certains résultats de cette
enquête, relatifs à l’aspect sexué de la gestion du parcours secondaire et des intentions post-baccalauréat, seront ici développés.
Une auto-évaluation sexuée
C’est un fait désormais régulier : depuis le début des années soixante-dix, la proportion de bachelières à chaque session est systématiquement supérieure à celle de
bacheliers. Ainsi, à la session 1996
[8], 54,0 % des lauréats français étaient des filles.
Les filles développent-elles pour autant une plus grande confiance en elles que
les garçons face à cette épreuve ?
la valeur scolaire subjective
Le questionnaire interrogeait les élèves de terminales sur les chances qu’ils pensaient avoir face à l’épreuve du baccalauréat. L’analyse des réponses à cette question
[9] révèle que la « valeur scolaire subjective » est ressentie différemment par les
garçons et par les filles.
Contrairement à ce que les résultats nationaux récurrents pourraient faire attendre,
les filles sont moins sûres d’elles-mêmes que les garçons pour auto-évaluer leurs
chances de réussir le baccalauréat. 72,4 % des garçons pensent obtenir le bac avec,
au plus, quelques difficultés. Ce n’est le cas que pour 64,8 % des filles. Le détail
du tableau n°1 permet de constater que 16,1 % des garçons sont très optimistes
alors que ce n’est le cas que pour 9,4 % des filles; 30,4 % des filles pensent qu’elles
éprouveront des grosses difficultés ou ne pensent pas obtenir leur bac contre seulement 25,9 % des garçons (cf. tableau 1).
Bien sûr, l’auto-évaluation des chances au baccalauréat est fortement corrélée à
la valeur scolaire objective du jeune, exprimée essentiellement en termes de notes
[10].
Mais qu’en est-il, à niveau scolaire équivalent, de la différence d’auto-évaluation
entre garçons et filles ? Les résultats du tableau n°2 indiquent que pour une mention attendue
[11] équivalente, les filles restent plus pessimistes, plus prudentes,
quant au verdict du bac que les garçons.
Tableau 1.
Auto-évaluation des chances au bac selon le sexe
Tableau 1. — Auto-évaluation des chances au bac selon le sexe
Non-réponse Pense Pense Pense Ne pense Total N
l’obtenir l’obtenir l’obtenir pas
sans avec avec l’obtenir
problème quelques de grosses cette
difficultés difficultés année
Garçons 1,7 % 16,1 % 56,3 % 21,8 % 4,0 % 100,0 % 348
Filles 4,8 % 9,4 % 55,4 % 24,7 % 5,6 % 100,0 % 372
Ensemble 3,7 % 12,5 % 55,7 % 23,2 % 4,9 % 100,0 % 720
N 24 91 402 168 35 720
Tableau 2.
Auto-évaluation des chances au bac selon le sexe, à mention attendue équivalente
Tableau 2. — Auto-évaluation des chances au bac selon le sexe, à mention attendue équivalente
Mention Auto-évaluation Pense Pense Pense Ne pense pas
attendue des chances l’obtenir l’obtenir l’obtenir l’obtenir
au bac sans avec avec cette
sexe problème quelques de grosses année
difficultés difficultés
Repêché G. (n = 70) 3 (4,3 %) 34 (48,6 %) 31 (44,3 %) 2 (2,8 %)
(n = 128) F. (n = 58) 2 (3,4 %) 2 (3,4 %) 47 (81,1 %) 7 (12,1 %)
Passable G. (n = 133) 19 (14,3 %) 93 (69,9 %) 17 (12,8 %) 4 (3,0 %)
(n = 255) F. (n = 122) 6 (4,9 %) 97 (79,5 %) 18 (14,7 %) 1 (0,9 %)
AB G. (n = 49) 20 (40,8 %) 29 (59,2 %) 0 0
(n = 104) F. (n = 55) 14 (25,5 %) 41 (74,5 %) 0 0
En effet, avec des résultats en cours d’année correspondant à « reçu par repêchage » les garçons restent beaucoup plus optimistes que les filles. Avec un niveau
« passable » ils sont aussi plus sûrs que les filles d’obtenir le bac sans problème.
Avec un niveau « assez bien » les filles pensent plus fréquemment qu’elles auront
quelques difficultés alors que les garçons pensent plus souvent qu’ils auront le
bac sans problème. Ceci montre donc que les garçons sont moins attachés aux
verdicts scolaires de l’année de terminale que les filles pour envisager leurs chances
de réussir l’examen : en situation de difficultés scolaires ils gardent plus d’optimisme que ces dernières, qui réservent leur pronostic, même lorsqu’elles sont
bonnes élèves. Les filles sont donc, de manière générale, plus modestes quant à leur
auto-évaluation scolaire, avec une plus grande tendance à sous-estimer leurs
chances de réussir l’examen du baccalauréat par rapport à leurs camarades du
sexe masculin.
Une sensibilité au milieu différente à l’approche
du baccalauréat
Par ailleurs, si l’on se réfère à P. Bourdieu, ce pessimisme des filles quant à leur
potentiel scolaire vient également du fait que, chez ces dernières, l’intériorisation
du destin objectif de la catégorie est plus fort. Appartenir à un milieu modeste
freine-t-il donc plus les ambitions et la confiance chez les filles que chez les garçons ?
Tout d’abord, comme l’indique le tableau n° 3, il apparaît que le capital familial selon qu’il est favorable ou non, atténue ou renforce les orientations vers les sections traditionnellement féminines ou masculines, et ce, de manière indifférenciée pour les garçons comme pour les filles.
Tableau 3.
[12]
Tableau 3.
Répartition des garçons et des filles dans les différentes À titre de comparaison
sections de baccalauréat aux deux extrémités répartition sexuée
de l’échelle socioculturelle par sections sur
l’échantillon total 12
Capital familial supérieur Capital familial inférieur
Section Garçons Filles Garçons Filles Garçons Filles
ES 12,9 % 7,3 % 5,6 % 24,6 % 7,8 % 19,6 %
L 8,1 % 21,8 % 5,6 % 26,3 % 5,7 % 25,7 %
S 58,1 % 67,3 % 22,2 % 12,3 % 37,6 % 32,8 %
STI 17,7 % 0,0 % 50,0 % 7,0 % 33,6 % 4,8 %
STT 1,6 % 1,8 % 2,8 % 8,8 % 2,3 % 6,7 %
PRO 1,6 % 1,8 % 13,9 % 21,1 % 12,9 % 10,5 %
Total 100,0 % 100,0 % 100,0 % 100,0 % 100,0 % 100,0 %
Effectif 62 55 36 57 348 372
Considérons les deux extrêmes du capital professionnel et culturel familial
[13]. Dans
les catégories populaires (capital familial inférieur), on constate un renforcement
des « bastions scolaires » féminins et masculins : les garçons modestes vont plus
en STI que l’ensemble des garçons de l’échantillon (50,0 % contre 33,6 % sur le
total); les filles de même milieu vont plus en ES (24,6 % contre 19,6 % sur le
total) et STT (8,8% contre 6,7 % sur l’ensemble) que la moyenne de l’échantillon,
et légèrement plus en L (26,3% contre 25,7 % sur le total). À l’inverse, les élèves
de catégories sociales supérieures s’orientent plus fréquemment différemment des
flux sexués coutumiers : moins de garçons vont en STI (17,7 % contre 33,6% sur
le total) et plus d’entre eux vont en ES (12,9 % contre 7,8 % sur le total) ou en L
(8,1% contre 5,7% sur le total); moins de filles vont en ES (7,3% contre 19,6%
sur le total), en L (21,8% contre 25,7 % sur le total) ou en STT (1,8 % contre 6,7%
sur le total) et nettement plus vont en S (67,3 % contre 32,8 % sur le total) où elles
dépassent proportionnellement les garçons.
Or, la section S, constitue un cas significatif : historiquement et socialement instituée comme la voie royale
[14], elle est massivement investie par les couches supérieures. Ainsi, dans les années quatre-vingt-dix, 45 % des postulants au bac S
étaient issus de cette catégorie alors qu’ils ne représentaient que 11 % de la population totale à cette période. Dans le cas de notre enquête, on constate que cette
occupation des sections scientifiques par les couches favorisées est essentiellement le fait des filles de ce milieu. Ces dernières, étayées par un capital socioculturel favorable, s’engagent nettement plus que la moyenne des filles vers cette section traditionnellement masculine et prestigieuse.
A contrario, qui sont alors les filles socialement modestes qui s’engagent dans
cette section ? Le tableau n° 4 permet d’observer la différence entre garçons et filles
quant au ‘choix’de cette section S, pour des élèves défavorisés par la situation professionnelle paternelle (père ouvrier ou employé) ou par le niveau de diplôme
familial (aucun parent bachelier), mais de même valeur scolaire (précisée ici par
la mention attendue).
Si certaines filles socioculturellement défavorisées, « osent » la terminale S, c’est
parce qu’elles ont plus souvent un bon niveau scolaire, notamment qu’elles sont
plus en situation d’obtenir une mention au bac que leurs camarades garçons dans
la même situation socioculturelle.
Pour opter pour la terminale S, et délaisser leurs orientations traditionnelles,
les filles ont donc besoin, soit avoir une meilleure réussite scolaire que la moyenne
si leur milieu est défavorisé soit, comme l’indique le tableau 3, d’être issues d’un
milieu plutôt favorisé. Plus attachées aux caractéristiques de leur milieu et aux
verdicts scolaires que les garçons, elles se sursélectionnent donc pour s’engager dans
cette voie royale.
Ce constat se renforce par ailleurs, si l’on prend en compte le niveau de diplôme
des parents. Les résultats du tableau n°5 indiquent une plus grande influence du
niveau de diplôme des parents sur la confiance en soi, chez les filles que chez les
garçons : les lycéennes ne se sentent vraiment en état de réussir l’examen du baccalauréat que si cette situation est « normale » dans leur milieu culturel.
Si le niveau scolaire de leurs parents est supérieur, les filles sont plus optimistes
que l’ensemble de l’échantillon pour obtenir le bac sans problème. Par contre, dès
que ce niveau est moyen, elles sont rarement très optimistes. Chez les garçons,
en revanche, un certain optimisme existe encore si le niveau parental est moyen.
Quel que soit le niveau culturel parental, la proportion de filles qui pensent éprouver quelques difficultés est assez stable alors que chez les garçons, cette proportion diminue fortement chez ceux qui ont des parents de niveau scolaire supérieur. Seules les filles dont les parents ont un niveau scolaire supérieur sont proportionnellement moins nombreuses à envisager de grosses difficultés, alors que
chez les garçons, même si les parents n’ont qu’un niveau moyen, cette proportion est également inférieure à celle de l’ensemble des garçons. Les filles sont donc
plus dépendantes du niveau scolaire parental que les garçons pour évaluer leurs
chances au bac.
Voici par exemple les propos tenus par deux élèves de terminale S, une fille et
un garçon, de mention prédictive « passable » âgés de dix-huit ans au moment du
bac. Bien que de milieu social plus favorable, et à caractéristiques scolaires égales,
la jeune fille est plus prudente que son camarade quant à ses perspectives d’orientation, moins confiante en sa capacité scolaire.
Cette année, je me débrouille. J’ai 11 de moyenne générale. J’espère avoir le bac. Dans ma classe, ils
me qualifient au niveau de la moyenne (Anna, père universitaire et mère au foyer, parents bacheliers, envisage un IUT de gestion).
Moyen. J’ai pas des résultats phénoménaux. Je suis pas mauvais non plus. Je pense avoir un niveau,
peut-être pour certaines prépas. Disons que je peux présenter ma candidature. Je serai pas ridicule
(Louis, père ouvrier, mère femme de ménage, tous deux de niveau scolaire primaire, envisage une
CPGE maths sup).
Que ce soit à travers les propos précédents ou par le biais des résultats quantitatifs présentés, il s’avère que les filles minorent plus fréquemment que les garçons l’auto-évaluation de leur potentiel scolaire dont trois indicateurs ont été mis
en évidence : l’estimation des chances de réussir le baccalauréat, l’engagement
dans des sections prestigieuses, les intentions post-baccalauréat. Les facteurs de cette
pondération « minorante » sont le niveau socioculturel familial et la valeur scolaire
objective. À valeur scolaire, les filles sont quasi systématiquement plus modestes
ou pessimistes que les garçons. De même, à milieu socioculturel équivalent, les garçons ont des intentions plus ambitieuses et des auto-évaluations plus optimistes
que les filles. Pour répondre à la question initiale, il apparaît que les filles intériorisent plus que les garçons le destin objectif de leur catégorie. Le genre constitue donc un critère pondérant la confiance en soi scolaire, qui établit une frontière
assez nettement différenciatrice des baccalauréats (cet ensemble différencié de
diplômes regroupant des populations hétérogènes de lycéens
[16] ) et des orientations postérieures.
Bilan
À l’arrivée à l’échéance du baccalauréat, la domination masculine
[17], définie
comme « une préséance universellement reconnue aux hommes
[18] », s’exprime à
travers plus d’assurance chez les lycéens et plus de réserve chez les lycéennes, surtout si elles sont de milieu populaire, quant au potentiel scolaire qu’ils s’attribuent. Marie Duru-Bellat explique ceci par le fait que les formes de socialisation
familiale portent les stigmates de la ségrégation sexuée, historiquement instituée
et défavorable aux filles : « les garçons acquièrent progressivement la conviction
que l’affection de leurs parents dépend de leur succès dans les tâches qu’ils ont à
réaliser. Les filles apprennent par contre que leur réussite n’est pas capitale et
qu’elles garderont l’affection d’autrui, du moment qu’elles sont gentilles
[19] ». Par
ailleurs, cette incorporation précoce et durable par les filles de leur « coefficient
symbolique négatif
[20] » est renforcée par les profondes et persistantes ségrégations
qui existent, à diplôme équivalent, dans le domaine de l’accès aux emplois.
La sociologie de l’expérience nous permet d’éclairer cette incorporation de
schèmes dépréciateurs chez les filles. Ainsi, les travaux de E. Bautier et J.-Y.
Rochex
[21] qui mettent l’accent sur la singularité des histoires et des cheminements
scolaires, indiquent que le rapport cognitif et socio-identitaire au monde se construit
chez les adolescents au sein d’événements et de processus, selon un « débat »
entre le sujet et ses expériences, dans son groupe familial. Notamment, J.-Y.
Rochex
[22] montre que, dans les milieux populaires, la mise en démonstration des
compétences parentales est essentiellement de type professionnel par le père (explication de processus de fabrication, de tâches productives et donc rémunératrices, etc.) et de type domestique et relationnel par la mère (nutrition, soin, entretien du conjoint et des enfants, avec une composante de gratuité). L’identification
au parent du même sexe pousse donc les garçons à construire des savoirs « professionnellement utilisables » et les filles à renforcer ce que B. Charlot appelle « un
apprendre dominé chez les jeunes de milieu populaire par la question de la relation aux autres
[23] ». Par ailleurs, François Dubet indique que les expériences
lycéennes sont marquées par « une dissociation de la personnalité et de l’école, par
un éclatement du moi
[24] ». Ce clivage est d’autant plus vrai chez les filles qui voient
leur potentiel scolaire moins transposable et surtout moins rémunérateur horsécole, dans les fonctions sociales et professionnelles traditionnellement féminines,
qu’il ne l’est pour les garçons, la position socioprofessionnelle du genre féminin étant
beaucoup plus fréquemment dominée et subalterne.
Un contexte général dépréciateur pour les filles, une plus grande fragilité des filles
de milieux modestes, défavorisées à la fois par les dévalorisations historiquement
accordées à leur sexe et par leur situation sociale, des expériences singulières,
familiales notamment, plus marquées par la « gratuité » et la dépendance, conditionnent donc cette prudence générale des lycéennes dans l’appréciation et la gestion de leur parcours scolaire.
Sexe et intentions post-baccalauréat
Selon C. Castoriadis
[25], la société s’organise autour d’un certain nombre de
« faire » sociaux (pratiques, activités sociales) et des savoirs qu’ils exigent. Ces « faire »
et ces savoirs ne sont pas communs à tous les membres d’une société, en fonction des divisions fondamentales qui la structurent, notamment la division des
sexes. La composition sexuée des sections de bacs est une trace unanimement
constatée de cette partition sociale, ce qui fait dire à Jean Guichard qu’il existe
« une ligne de partage entre baccalauréats masculins et baccalauréats féminins. La
partition générale est claire : aux garçons, les séries scientifiques et techniques,
aux filles, les séries littéraires, économiques et tertiaires
[26] ».
Les filières envisagées
Cette partition disciplinaire se répercute dans les intentions de filières post-bac-calauréat idéales
[27] : les écoles spécialisées et l’université restent plutôt des options
féminines, les filières technologiques courtes, les CPGE et la vie active demeurent
plutôt des souhaits masculins. Autrement dit, même dans l’hypothèse où tout est
permis (puisqu’il était demandé de préciser la filière idéale), les lycéens et les
lycéennes ne s’autorisent généralement à « se rêver » que selon les flux sexués
coutumiers. (
Cf. tableau 6.)
Ainsi, pour des élèves de profil scolaire similaire favorable, (par exemple, pour
les 56 élèves de S, ayant le niveau nécessaire pour obtenir une mention AB, B ou
TB au bac et sans retard scolaire), les filières idéales envisagées restent différenciées
selon le sexe : 71 % des garçons envisagent une classe préparatoire aux grandes
écoles et 29% l’université. Ces souhaits idéaux sont respectivement de 50% et 34 %
pour les filles. À valeur scolaire favorable équivalente, les filles délaissent donc
plus souvent les orientations prestigieuses (CPGE en particulier) que leurs camarades garçons. Parallèlement, ces bonnes élèves envisagent, dans des proportions
non négligeables, des orientations modestes (13 % aimeraient suivre une filière
supérieure courte et 3 % souhaitent entrer directement dans la vie active) dont
les bons élèves garçons s’écartent systématiquement (aucun d’entre eux n’ayant
proféré un tel souhait).
Le déroulement prévu des études
La durée prévue des études exprime la possibilité de disposer d’un temps improductif, dans la perspective de repousser la jouissance immédiate d’un salaire, d’un
emploi. Or, il existe une corrélation entre durée des études, niveau de diplôme et
statut socioprofessionnel. Selon la filière poursuivie, la durée institutionnelle n’est
pas la même (ne parle-t-on pas de filières courtes, filières longues, notamment ?).
Cette durée envisagée, associée au diplôme que l’on vise en fonction de ce temps
d’études institutionnellement balisé, constitue donc une représentation du positionnement social futur que le lycéen cherche à atteindre, traduite sous une forme
concrète (temps, certification).
Tout d’abord, il apparaît clairement que la durée des études prévue est une
variable sexuée (cf. tableau 7).
Si l’on regarde globalement selon le sexe, les filles envisagent des études plus
longues que les garçons avec une durée moyenne prévue de 3 ans et 2 mois
d’études contre 2 ans et 9 mois pour les garçons. Or, elles fréquentent plus des sections générales où la durée des études envisagée est traditionnellement plus longue.
Cependant, au sein de chaque section, autre que professionnelle, les études les
plus longues sont systématiquement plus envisagées par les garçons que par les filles :
en S, 50,4 % des garçons envisagent plus de 5 ans d’études alors que c’est le cas
pour seulement 43 % des filles. 18 % des garçons de STI prévoient au moins 4 ans
d’études et seulement 5 % des filles de cette section. L’exemple le plus flagrant
est en L où 85 % des garçons prévoient d’effectuer plus de 4 ans d’études et seulement 55 % des filles. À l’inverse, dans cette section, seulement 5 % des garçons
envisagent des études courtes (2 ans au plus) mais un quart des filles de L adopte
cette solution.
À section égale, les filles restreignent donc plus la durée prévue de leurs études,
même si la plus grande durée d’études envisagée par l’ensemble des filles s’explique globalement par leur présence massive dans les sections générales, prédestinées de par leur contenu disciplinaire à des cursus longs dans le supérieur.
Le questionnaire interrogeait également les élèves de terminale sur une variable
connexe à la durée des études envisagée, à savoir le diplôme visé. Les filles aspirent plus souvent que les garçons aux diplômes d’écoles spécialisées (17% contre
4 %) et les garçons plus fréquemment aux BTS/DUT que les filles (44 % contre
27%). Les filles sont plus nombreuses à viser des licences/maîtrises (25% contre
16 % de garçons) alors que les garçons sont plus nombreux à viser les diplômes
de troisième cycle (18% contre 14% de filles). Ainsi, pour une durée d’études envisagée égale à 5 ans et plus, 63% des garçons visent un diplôme de troisième cycle
ou de grande école, contre 40 % des filles; a contrario, pour cette même durée
d’études prévue, 46 % des filles visent une licence ou maîtrise contre 28 % des garçons.
Bilan
Les intentions d’orientation post-baccalauréat sont nettement sexuées : les sections techniques rapidement opérationnelles, en particulier dans le domaine industriel ou, à l’autre extrême, les classes préparatoires aux grandes écoles, essentiellement scientifiques, restent plutôt des orientations masculines; les universités et
les écoles spécialisées, les filières littéraire, tertiaire et sociale demeurent majoritairement des orientations féminines. Par ailleurs, les résultats précédents confirment le coefficient symbolique négatif dont s’affectent les filles : de par les sections qu’elles fréquentent, elles s’engagent plus fréquemment que les garçons dans
des études longues, mais envisagent parallèlement moins souvent de les certifier
par un diplôme situé au plus haut. En outre, à section égale, elles s’autorisent des
durées d’études inférieures à celles que prévoient les garçons.
Expression d’un rôle social sexué
Au-delà de la composante scolaire des perceptions de soi, qu’en est-il de la différence entre les genres quant aux ‘valeurs’qui modèlent les représentations de la
vie à l’âge adulte ? La différence entre les sexes n’apparaît jamais aussi nettement
que dans les conduites ou opinions qui engagent l’image de soi ou l’anticipation
de l’avenir
[28]. Les résultats qui suivent permettent d’observer comment s’expriment subjectivement, dans les représentations d’avenir, les formes de socialisation véhiculant des stéréotypes de comportements et d’attributions attachés à
chaque sexe.
Le mode de vie envisagé
Le questionnaire interrogeait les élèves de terminale sur les axes prioritaires de
leur futur mode de vie et proposait neuf items
[29], les lycéens pouvant en cocher au
plus trois. Il apparaît, au vu des résultats du tableau 8, que les représentations
que les lycéens et lycéennes de terminale ont de leur mode de vie à l’âge adulte sont
fortement sexuées.
Les trois items cochés par les filles en proportions plus fréquentes que leur
représentation sur l’échantillon sont : avoir des relations sociales, avoir une profession
intéressante et fonder une famille. Les deux items cochés par les garçons en proportions plus fréquentes que leur représentation sur l’échantillon sont : avoir des
loisirs et bien gagner sa vie. Le trinôme avoir une profession intéressante, fonder
une famille et avoir des relations sociales a été plus nettement coché par les filles
(75,4 % alors qu’elles sont 51,7 % sur l’échantillon).
Ces priorités énoncées de manière différentielle par les garçons et les filles traduisent le fait que les filles se représentent leur avenir en présence des autres
(famille, amis, enfants) et, comme elles envisagent de concilier un métier et une
famille, elles profèrent des choix professionnels en conséquence. Les garçons,
quant à eux, socialisés dans l’idée que l’autorité dans le couple appartient à celui
qui apporte le plus de ressources
[30], se représentent plus leur avenir en termes
économiques mais aussi, en termes hédonistes : ils envisagent plus fréquemment
une vie familiale non problématique par rapport à leur vie professionnelle, ce qui
leur laissera le temps d’avoir des loisirs, pilier important de leur futur mode de vie.
Les propos des lycéens interviewés sont riches de ces constats. Quelques-uns ont
été sélectionnés comme représentatifs de ces grandes tendances.
Chez les filles, concilier la vie familiale, relationnelle et professionnelle :
J’espère bien, depuis toute petite avoir un mari et des enfants. Mais j’espère bien avoir une carrière
professionnelle avant ça. Il y a cette idée de dépendance du mari que j’ai pas envie de connaître. Je
compte bien m’occuper de mes enfants, c’est certain mais j’ai pas envie non plus d’être dépendante
du salaire de mon mari. ça sera peut-être dur de concilier les deux, mais je préfère (Mélina, 18 ans,
bac ES).
On me dit que je rêve un peu trop. Mais je m’imagine avec mon petit chez moi, mon petit mari, des
enfants, si d’ici là j’en ai, un travail avant tout parce que c’est ça qui fait l’équilibre dans le foyer et
puis des relations assez étendues. (Karen, 21 ans, bac ‘pro’bureautique).
J’aimerais avoir une maison, des enfants, un chien. Toutes ces choses, tranquille. Mon travail, mon
copain. Rentrer chez moi après le boulot. Continuer à voir mes amis (Christine, 20 ans, bac STT).
Chez les filles, avoir un rôle social envers les autres :
J’aime rencontrer des gens et je pourrais pas avoir un compagnon qui me frustre de ce point de
vue. Ce serait le divorce. Il y a un monde extérieur, on vit pas seul. J’espère avoir des enfants. Etre
là pour quelqu’un et leur inculquer cette ouverture aux autres (Salima, 20 ans, bac L).
J’aimerais continuer à avoir des relations sociales, j’aime parler avec les autres. Me mettre en ménage
aussi, ça me tenterait, pour plus tard (Anna, 18 ans, bac S).
Tout ce que je pourrai faire pour les autres, envers les autres… On a un projet, si je vais à Toulouse,
avec un copain et une copine, d’aller dans les hôpitaux d’enfants malades pour faire les clowns, ce
genre de choses. Mais mon avenir à moi, personnel, ça dépendra (Sophie, 19 ans, bac L).
Chez les garçons, « assurer » économiquement, avoir des loisirs et les concilier avec
la vie de famille :
Je me vois bien continuer avec ma copine, sans forcément habiter ensemble. Continuer comme
maintenant, sauf que ce sera plus les études mais le travail. Continuer de la même manière, à voir
des amis. Sortir, faire des balades, en profiter, quoi (Guillaume, 19 ans, bac STI génie civil).
J’ai aussi choisi cette voie pour le travail. C’est un bac qui assure. Après l’IUT si je suis pas pris en
fac, je peux faire intérimaire, changer d’entreprise. Ça fait de l’argent, ça laisse du temps pour les loisirs (Gaëtan, 19 ans, bac STI électrotechnique).
Un bon salaire, un environnement agréable, avec des moments libres. Tranquille. Faire du sport
(Jean, 20 ans, BT encadrement de chantiers).
On a quand même des chances avec un niveau d’études assez élevé de trouver un emploi. J’aimerais
bien pouvoir bouger, voyager, faire plein de choses mais il faut travailler, tout ça, et pendant les
vacances… J’aimerais bien aussi avoir une vie familiale plus tard, alors… ça rend les choses plus difficiles. Il faut voir comment ça se présente. (Régis, 18 ans, bac S).
Bilan
Les stéréotypes de sexe quant aux représentations de la vie personnelle semblent assez vivaces, ceci allant dans le sens de recherches sociologiques ou psychologiques
[31] mettant en évidence le construit sociocognitif qui s’ancre dans une
théorie implicite mais socialement partagée des différences de sexe
[32]. En effet, les
filles expriment majoritairement leur futur rôle social en fonction des valeurs féminines coutumières, à savoir l’importance des relations sociales ou la conciliation
du métier avec une famille, ayant, comme l’indique M. Duru-Bellat
[33], intériorisé
comme une évidence qu’il est nécessaire pour une femme d’avoir un temps libre
dégagé des obligations professionnelles pour s’occuper de la famille. Les garçons
sont, quant à eux, plus préoccupés par leur rôle économique et leurs loisirs. La division des sexes socialement construite, qui paraît être dans l’ordre des choses
[34], s’imprime donc, irrémédiablement semble-t-il, dans les représentations sociales qui
engagent l’avenir personnel, agissant comme un filtre puissant qui n’autorise que
marginalement la transgression des rôles
[35].
Les représentations scolaires et les intentions d’orientation post-baccalauréat
des garçons et des filles sont différenciées de manière horizontale (leurs caractéristiques sont différentes selon le sexe) et verticale (elles sont hiérarchisées, celles
des filles étant plus modestes que celles des garçons). Dans la gestion du parcours
secondaire (en particulier dans le choix de la section) et dans la perspective à
court terme de l’échéance du baccalauréat, les filles, plus sensibles aux verdicts
scolaires et aux caractéristiques culturelles de leur milieu, sont plus prudentes et
réservées que les garçons : elles sont plus craintives quant aux résultats à l’examen et se sursélectionnent pour s’engager dans la section S. Aussi, vont-elles majoritairement dans des séries offrant moins de débouchés.
Dans les représentations de soi à plus long terme, à travers le futur rôle social
auquel les garçons et les filles aspirent, la discrimination sexuée horizontale est
également nette : parce que les schémas sociétaux traditionnels structurant la division des tâches professionnelles, des attributions et des savoirs réduisent pour
elles les possibilités d’orientation envisageables, les filles ont des représentations
d’avenir plus limitées que les garçons, anticipant leurs futures contraintes sociales
(familiales notamment). Leur champ de vision social est rétréci ce qui opacifie
fortement leurs marges de manÅ“uvre. Elles se représentent leur vie en présence
des autres, (enfants, conjoint, famille), les garçons étant quant à eux plus centrés
sur leur rôle économique. De manière générale, ce rétrécissement des possibles
pour les filles se double de modestie quant à leurs perspectives d’orientation et
elles ont, à valeur scolaire équivalente, des intentions généralement moins prestigieuses : si elles s’engagent plus souvent dans les études longues, elles cherchent
moins souvent que les garçons à aboutir aux plus hauts niveaux de certification.
Pour résumer, le fait d’être immergé dans un « champ sexué », que ce soit dans
le milieu familial, dans l’environnement socio-économique ou dans la section scolaire, génère un ensemble de modèles et de références, de comportements et d’actions; autrement dit, cette immersion affecte les habitus scolaires et sociaux d’une
composante sexuée. Tout se passe comme si cet « habitus sexué » agissait comme
un filtre, qui influence la perception des réalités scolaire et sociale : selon ce que
le filtre sexué laisse ou non passer, le lycéen ou la lycéenne ne capte pas l’environnement socioscolaire de la même manière et, de ce fait, ne se représente pas l’avenir de la même manière. Ainsi, les filles et les garçons font un usage différentiel de
l’appareil de formation et notamment, les études des filles, bien que plus longues,
se font dans des disciplines aux débouchés moins prometteurs. La transgression
des rôles, le fait d’orienter ses conduites indépendamment des prescriptions sociales
concernant son groupe de sexe d’appartenance, est encore rare. Et même celles qui
s’engagent dans les voies étiquetées comme masculines et qui y réussissent prévoient
de fortes limites, comme Lydia, en terminale STI génie civil :
Quand on est une fille, on a nos preuves à faire par rapport à un garçon, je trouve ça tout à fait
logique. Pas au niveau des compétences mais au niveau du tempérament parce que vu les études qu‘on
fait, on commande des hommes. Un homme supporte pas d’être commandé par une femme. (Lydia)
Les filles qui restent avantagées par l’acquisition
[36] se désavantagent par les
représentations qu’elles se font de leur avenir et l’on observe le maintien d’orientations différentielles, défavorables aux filles.
Afin d’engager une rupture avec cet état de fait « quasi-ancestralement » installé, les spécialistes de l’éducation à l’orientation
[37] préconisent d’amener les adolescents à un examen des stéréotypes de genre dans les domaines de la formation
et du travail : analyser notamment à quelles occasions (contextes sociaux, lieux,
moments, circonstances psycho-affectives) ils se sentent prêts ou non à dépasser
cette réalité d’une situation asymétrique
[38] entre les genres, entrer en contact tangible avec des cas atypiques qui « marchent », des professionnels ou étudiants
ayant transgressé ces rôles sexués et pouvant servir de support à des représentations d’avenir moins sexuées.
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VOUILLOT F. (dir.), 1999, Filles et garçons à l’école : une égalité à construire, Autrement dit, CNDP.
[1]
Notamment : Dumora B., 1988, La dynamique vocationnelle chez l’adolescent de collège, thèse de
sciences sociales Bordeaux II; Baldy A. et R., Benedetto P., Etienne R., 1992,
Le projet personnel de
l’élève, Paris, Hachette Éducation; Croizier M., 1993,
Motivation, projet personnel, apprentissages, Paris :
ESF; Guichard J., 1993,
L’école et les représentations d’avenir des adolescents, Paris : PUF.
[2]
Duru-Bellat M., 1990,
L’école des filles, Quelle formation pour quels rôles sociaux ? Paris : L’Harmattan,
p. 123.
[3]
Elles représentent 51,7 % de l’échantillon d’enquête alors qu’elles ne sont que 48,3 % sur la population du département concerné.
[4]
Sur les dix dernières années, en moyenne, les filières littéraires comprennent 80 % de filles, les
filières tertiaires 70 %, les économiques 60 %, les scientifiques 45 % et les industrielles 5 %.
[5]
44,3 % des filles de l’échantillon comprenant 720 élèves sont scolairement « à l’heure » ou « en
avance » alors que ce n’est le cas que pour 34,2 % des garçons.
[6]
24,0 % des garçons de l’échantillon sont fils de cadres supérieurs alors que ce n’est le cas que pour
15,4 % des filles. La mère de 37,6 % des filles de l’échantillon est au moins bachelière alors que c’est
le cas de 44,8 % des garçons.
[7]
La Corrèze présente un cas particulier que l’on peut qualifier de département dans une « dynamique bachelière de réussite ». Tout d’abord, les lycéens de terminale corréziens sont nombreux. En
effet, le département obtient, par rapport à la moyenne nationale, un fort taux d’accès au baccalauréat,
et de réussite à celui-ci : en ce qui concerne le baccalauréat 1996, ce sont 78 % d’une génération de jeunes
corréziens qui ont obtenu le baccalauréat, ce qui place ce département en seconde position derrière les
Côtes-d’Armor (78,5%) et loin devant la Seine-Saint-Denis en queue de classement (46,4%), alors que
la moyenne métropolitaine se situe à 61,3 %. L’objectif des 80 % au niveau du baccalauréat est donc
dépassé en Corrèze. Par ailleurs, sur l’académie de Limoges à laquelle appartient la Corrèze, on constate
que cette évolution a été très forte : en dix ans, de 1985 à 1995, le taux d’accès au baccalauréat a pratiquement doublé et cette académie a connu, sur cette même période, la plus forte augmentation de
ce taux par rapport à toutes les académies de France métropolitaine (+ 35,5 %).
[8]
Année de l’enquête.
[9]
Quelles chances te donnes-tu d’avoir le bac en juin prochain ? (coche une seule réponse).
Tu penses l’obtenir sans problème.
Tu penses que tu peux l’obtenir, mais tu éprouves quelques difficultés.
Tu penses que tu peux l’obtenir, mais avec de grosses difficultés.
Tu ne penses pas l’obtenir cette année scolaire.
[10]
Même si les travaux de docimologie ou encore les textes de P. Bourdieu (notamment : 1970,
La
Reproduction, Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Minuit, p. 198), ont mis en évidence
l’arbitraire du système de notation.
[11]
Mention que l’élève aurait au bac s’il obtenait ses notes moyennes de l’année scolaire de terminale.
[12]
N’ont pas été pas prises en compte ici les deux autres catégories ‘capital familial dans la moyenne
inférieure’et ‘capital familial dans la moyenne supérieure’qui représentent à elles deux 199 garçons et
205 filles ni la catégorie « capital familial inconnu » (pour cause de non-réponse) qui représente 51
garçons et 55 filles.
[13]
Obtenu par agrégation du niveau scolaire et du niveau professionnel de chaque parent.
[14]
Prost A., 1986,
L’enseignement s’est-il démocratisé ? Paris : PUF, 206 p.
[16]
Guichard J., 1999, Comment démocratiser la transition lycée-enseignement supérieur ?
L’Orientation
scolaire et professionnelle, n° 4, p. 595-625.
[17]
Bourdieu P., 1998,
La domination masculine, Paris : Seuil.
[19]
Duru-Bellat M., 1990, op. cit., p. 98.
[20]
Bourdieu P., 1998, op. cit., p. 100.
[21]
Bautier E. et Rochex J. -Y., 1998,
L’expérience scolaire des nouveaux lycéens, Démocratisation ou massification, Paris : Armand Colin, p. 49.
[22]
Rochex J. -Y., 1995,
Le sens de l’expérience scolaire : entre activité et subjectivité, Paris : PUF.
[23]
Charlot B., 1999,
Le rapport au savoir en milieu populaire, Une recherche dans les lycées professionnels
de banlieue, Paris : Anthropos, p. 27.
[24]
Dubet F., avec la collaboration de Cousin O. et Guillemet J. -P., 1991, Sociologie de l’expérience
lycéenne, Revue française de pédagogie, n° 94, p. 5-12.
[25]
Castoriadis C., 1975, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil.
[26]
Guichard J., 1999, Comment démocratiser la transition lycée-enseignement supérieur ?
L’Orientation
scolaire et professionnelle, n°4, p. 597.
[27]
La question sur les intentions de filières distinguait la filière envisagée en idéal de celle que l’élève
de terminale pensait intégrer en réalité.
[28]
Duru-Bellat M., 1995, Filles et garçons à l’école, approches sociologiques et psychosociales,
Revue
française de pédagogie, n° 110.
[29]
Les neuf items sont présentés ici par ordre décroissant de réponses à la question : Quel mode de
vie aimerais-tu avoir plus tard ? (Tu peux cocher au maximum trois rubriques : choisis celles qui te paraissent les plus importantes).
[30]
Duru-Bellat M., 1990,
op. cit., p. 166.
[31]
Notamment : Hurtig M. -C., 1995, Femmes/hommes, les limites du changement,
Le journal du
psychologue, n° 129 ou Pichevin M. -F., 1995,
De la discrimination sociale entre les sexes aux automatismes psychologiques, Serions-nous tous sexistes ? Paris : La découverte.
[32]
Marro C., 1999, Différence de sexes et tolérance à la transgression des rôles, in
Filles et garçons à
l’école : une égalité à construire, Autrement dit, CNDP, p. 123-132.
[33]
Duru-Bellat M., 1997, Projets individuels et contraintes structurelles, in Dossier :
Les enjeux de
l’orientation, coordonné par Guichard J.,
Éducations, janvier-février, p. 22-24.
[34]
Bourdieu P., 1998,
op. cit., p. 14.
[35]
Marro C., 1999, Différence de sexes et tolérance à la transgression des rôles, in
Filles et garçons à
l’école : une égalité à construire, Autrement dit, CNDP, p. 123-132.
[36]
Baudelot C. et Establet R., 1992,
Allez les filles ! Paris : Seuil.
[37]
Notamment les équipes de l’INETOP. Ce terme d’éducation à l’orientation est emprunté au texte
sur les directives du 21/10/96 de la direction des collèges (circulaire du 31 juillet 1996, de la direction des lycées et des collèges : Pour une éducation à l’orientation).
[38]
Marro C., 1999,
op. cit.