2003
Carrefours de l’éducation
Politique éducative et réforme du curriculum en Afrique du Sud : une affaire d’État ?
Claude Carpentier
université de Picardie Jules-Verne, Cursep.
L’organisation poli-tique et administra-tive de l’Afrique du
Sud après 1994 est
marquée par un compromis entre la tendance centralisatrice
et la tendance inverse
accordant une large autonomie aux
provinces. La question se pose de
savoir si ce compromis permet, en
particulier en ce qui concerne la
situation de l’enseignement, de remplir le programme de réduction des
inégalités et de redistribution exigé
par le changement politique.
L’héritage de l’apartheid est lourd et
fait apparaître de profondes disparités entre provinces. C’est dans ce
contexte que nous examinons ici
une question centrale de la réforme
pédagogique, celle de la réorganisation du curriculum, connue
depuis 1997 sous le nom de
Curriculum 2005 et remanié récemment sous l’intitulé de Curriculum
21. Conçu au niveau national, sa
mise en Å“uvre incombe aux autorités provinciales et locales des districts. Le nouveau curriculum
constitue une illustration des rapports complexes entre le centre et
les périphéries. La distinction entre
déconcentration et décentralisation
fournit un cadre pour l’analyse.
L’étude s’appuie principalement sur
les rapports officiels: Report of
Review Committee on Curriculum
2005 et le Draft Revised
Curriculum Statement.
The political and administrative
organisation of South Africa after
1994 is marked by a compromise
between the centralist trend and
the opposite trend according a broad auton-
omy to the provinces. The question is raised,
with particular attention to the situation of
education, as to whether this compromise
allows the programme of the reduction of
inequalities and the redistribution demanded
by the change of policy to be fulfilled. The
legacy of apartheid still weighs heavy, and
gives rise to inequalities between provinces.
It is in this light that we examine here a central question of pedagogoical reform, that of
the reorganisation of the curriculum, known
as Curriculum 2005 since 1997 and recently
reworked under the name of Curriculum 21.
Formulated at national level, it falls on the
provincial and local district authorities to
implement it. The new curriculum constitutes
an illustration of the complex relationship
between the centre and the periphery. The distinction between deconcentration and decentralisation forms a framework for the analysis. The study is based principally on official
reports: Report of Review Committee on
Curriculum 2005 and the Draft Revised
Curriculum Statement.
Die politische und verwaltungspolitische
Organisation Südafrikas nach 1994 ist
geprägt von einem Kompromiss zwischen
einem zentralisierenden Trend und einer
gegenteiligen Bewegung, die den Provinzen größere
Autonomie gewährt. Insofern stellt sich die Frage, ob
sich mit diesem Kompromiss, besonders im
Bildungsbereich, das Programm zum Abbau der
Ungleichheiten und zur Umverteilung, wie es die politische Wende erforderlich macht, auch tatsächlich
umsetzen lässt. Die Last der Apartheid wiegt schwer
und lässt zwischen den Provinzen große
Ungleichheiten erkennen. Vor diesem Hintergrund
werden wir hier eine zentrale Frage der Schulreform
näher betrachten, die Frage der Neugestaltung der
Ausbildungswege, die seit 1997 unter der Bezeichnung
Curriculum 2005 bekannt war und vor kurzem als
Curriculum 21 in überarbeiteter Form vorgelegt
wurde. Diese Neugestaltung wurde auf nationaler
Ebene erarbeitet, während ihre Anwendung den
Provinz- bzw. Lokalbehörden der Distrikte vorbehalten bleibt. Das neue Curriculum veranschaulicht
die komplexen Beziehungen zwischen dem
Zentralstaat und den peripheren Behörden. Die
Unterscheidung zwischen Dekonzentration und
Dezentralisierung liefert einen Analyserahmen. Die
Studie stützt sich vor allem auf die amtlichen Berichte
Report of Review Committee on Curriculum 2005
und Draft Revised Curriculum Statement.
On sait depuis Durkheim
[1] à quel point une société se reflète
dans son organisation pédagogique puisqu’il s’agit pour
celle-ci de contribuer à la formation des jeunes générations
et, par là, à la mise en place des cadres de la reproduction
sociale. L’Afrique du Sud n’échappe pas à la règle mais
dans des conditions qui sont étroitement liées à son histoire,
celle de la rupture politique majeure constituée par la sortie
de l’apartheid. D’autres pays dans le monde ont connu
ou connaissent des ruptures similaires mais non identiques (pays de l’est européen
par exemple). En Afrique, le processus de décolonisation s’est opéré selon des
modalités liées à la fois aux caractéristiques des nouveaux États et à celles des pays
colonisateurs. Sur ce processus s’est greffée ultérieurement la mondialisation consécutive
aux bouleversements géopolitiques de la fin des années quatre-vingt, début
quatre-vingt-dix. L’Afrique du Sud présente cette particularité d’opérer la décolonisation
« à l’interne » dans le contexte de montée en puissance des forces néolibérales
à l’échelle planétaire. Cette situation doit être gardée à l’esprit pour saisir
les enjeux de la situation du pays dans le secteur de l’enseignement et de
l’éducation.
En effet, dans tous les cas, les bouleversements politiques s’accompagnent de profonds changements dans les contenus d’enseignement et dans ce que l’on appelle
de manière plus large le curriculum, lequel connaît une tendance à l’universalisation.
On s’accorde souvent pour penser que les procédures de décentralisation introduites dans de nombreux pays accompagnent l’avancée des forces néolibérales et
favorisent le fonctionnement de l’économie de marché. Qu’en est-il de l’Afrique du
Sud ? Dans ce pays, le changement politique s’est accompli dans un contexte juridicoadministratif qui est celui de la provincialisation, elle-même fortement marquée dans son fonctionnement par l’héritage de l’apartheid, c’est-à-dire par de
très fortes inégalités économiques et sociales entre les neuf provinces résultant
d’un compromis historique entre les principaux partis politiques en compétition.
Certaines de ces provinces sont constituées pour l’essentiel des territoires des
anciens homelands dans une situation très précaire à maints égards. C’est donc
dans ce contexte de forte inégalité entre provinces disposant par ailleurs d’une
large autonomie administrative que nous nous proposons d’étudier la politique
éducative sud-africaine et plus spécifiquement la mise en place du nouveau curriculum national à partir de 1997-1998, communément appelé Curriculum 2005
et dont la vocation annoncée explicitement doit consister à lutter contre les inégalités héritées du passé et à assurer le respect des valeurs au fondement d’une démocratie moderne.
Centre et périphérie : le contexte sociohistorique de la
mise en place de la politique éducative en Afrique du Sud
Décentralisation et déconcentration
D’un point de vue théorique, il convient de rappeler la distinction entre décentralisation et déconcentration. Dans de nombreux pays se fait jour de plus en plus
l’idée que, dans un souci d’optimiser le fonctionnement de la société, il convient
de développer une démocratie de proximité par un mouvement de transfert de
pouvoirs assurés par le « centre » vers le « local ». On pense en outre assurer par
là une prise en charge accrue des coûts par ce dernier.
Un tel transfert peut s’opérer selon deux procédures qui se distinguent assez
nettement. La « déconcentration » consiste en un transfert de compétences administratives, avec maintien de la subordination hiérarchique. La « décentralisation »
est au contraire caractérisée par la création de centres de décision indépendants et
dotés d’une certaine indépendance.
Cette distinction théorique faite, comment caractériser la situation sudafricaine ?
L’organisation administrative sud-africaine comme
compromis historique
Dans son ouvrage consacré à la transformation juridico-politique de l’Afrique du
Sud, Raphaël Porteilla
[2] souligne « l’ambivalence des termes de référence ».
« D’une part, le fédéralisme, caractérisé par un principe de participation, un principe de séparation
et un principe d’autonomie, implique, selon la conception anglo-saxonne, des entités autonomes préalablement à l’établissement d’un système politique qui vise la coordination d’activités politiques de
plusieurs entités collectives superposées…
D’autre part, la décentralisation induit la présence d’un État unitaire qui décide
des différentes manières de déléguer tout ou partie de ses pouvoirs à des échelons politico-administratifs territoriaux »
[3].
Au terme d’un débat mettant en jeu les forces politiques, la solution fédéraliste
est écartée au profit de l’option régionaliste. En effet, l’article 1 de la Constitution
sud-africaine de 1996 stipule que « la République Sud-Africaine est un État unique,
souverain et démocratique » et l’article 3 « introduit le concept nouveau de gouvernement coopératif dans les relations entre les différents niveaux de gouvernement (national, provincial et local ou municipal), dépassant ainsi la notion de
partage du pouvoir qui a présidé à la phase transitoire »
[4]. En d’autres termes, le
caractère unitaire de l’État s’accompagne d’une régionalisation importante. Les
prérogatives du niveau national comme du niveau provincial sont soigneusement
définies mais le dernier mot revient au niveau national en cas de désaccord si l’enjeu est national. Les questions relatives à l’éducation relèvent donc de ce contexte
général.
Le phénomène identifié sous le concept de décentralisation peut obéir à deux
logiques : une logique interne (liée à l’héritage historique) ou une logique impulsée de l’extérieur (développement de la mondialisation); les deux ne s’excluant
d’ailleurs pas. Un certain nombre de situations contemporaines semblent relever
de la seconde. En ce qui concerne l’Afrique du Sud, la première semble prédominante, bien que non exclusive. C’est ainsi que l’option fédéraliste est principalement soutenue par le Parti national
[5] (NP) et ses alliés alors que l’ANC et les
siens se prononcent pour un État unitaire dans le cadre d’une forte décentralisation.
Les premiers voient dans la solution fédérale le moyen de permettre l’expression
de la minorité, statut auquel les condamne le changement politique auquel conduit
la fin de l’apartheid. Dans cette perspective, le NP vise davantage à réintégrer les
Bantoustans qu’à les démanteler en s’appuyant sur le principe de la nécessité de
respecter la diversité ethnique. Cette solution équivaudrait à une sorte de maintien de l’apartheid sous une forme fédéraliste. Les milieux d’affaires soutiennent cette
position pour des raisons économiques; il s’agit pour eux d’intégrer « des éléments du fédéralisme qui serviront au mieux l’éthique fondamentale du libre marché » (New Nation, 6-12 novembre 1992).
La solution préconisée par l’ANC refuse cette stratégie de perpétuation des privilèges. La décentralisation dans le cadre d’un État unitaire doit permettre une
lutte plus efficace contre les inégalités en faisant davantage participer la population aux prises de décisions. La réussite du plan de Reconstruction et de
Développement doit permettre l’essor économique et social des régions les plus
déshéritées :
« Les structures et les institutions gouvernementales, locales, régionales et centrales doivent être
fondées sur les principes démocratiques, sur la participation populaire, la responsabilité et le libre
accès » (ANC Constitutional Proposals, avril 1991) [6].
Provincialisation, décentralisation et disparités socio-économiques
Finalement, le découpage juridico-administratif en neuf provinces d’égal statut
recouvre de très grandes disparités socio-économiques qui sont l’héritage direct du
passé. À l’exception du Northern Cape, du Western Cape et du Gauteng qui
reprennent le tracé des anciennes régions économiques, les six autres provinces réintègrent tout ou partie des anciens Bantoustans et leur cortège de misère. Ce trait
marque de façon spécifique la provincialisation et la décentralisation en Afrique du
Sud. Dans les différents pays, les disparités entre régions sont monnaie courante
mais elles atteignent rarement le niveau de celles que l’on observe ici, conséquence
indubitable de la politique suivie pendant les années d’apartheid. Le rapport
Poverty
and Inequality in South Africa de 1998 fait état de l’extrême pauvreté régnant dans
certaines régions. South Africa Survey (2001-2002) permet de faire un bilan récent
sur l’ampleur des écarts qui subsistent en dépit d’une amélioration certaine de la
situation. Ainsi, la proportion de logements disposant de l’électricité
[7] est de 70 %
pour l’ensemble de l’Afrique du Sud en 2000 (55 % en 1996) mais de 76% pour
le Gauteng et seulement 57 % pour Eastern Cape. La mesure de l’indice de pauvreté
[8] fait apparaître que près de la moitié (47,8 %) de la population sud-africaine,
tous groupes ethniques confondus, vit dans la pauvreté mais que cette proportion s’élève à 64% pour l’Eastern Cape et la Northern Province, à 28,1 % pour le
Gauteng et à 19,9 % pour le Western Cape. Les différences entre groupes ethniques sont considérables mais on observe en outre que la province d’appartenance conditionne pour un groupe donné, les « chances » de vivre dans la pauvreté.
Ainsi, pour les Africains, le taux de pauvreté en Eastern Cape s’élève à 71,2 %
alors qu’il n’est que de 37,7 % au Gauteng.
Dans le domaine de l’éducation, on observe des disparités du même ordre. La
sous-qualification des enseignants
[9] est la plus forte dans les provinces dont le
passif de l’apartheid est le plus sévère : 39 % au North West mais seulement 11 %
au Gauteng et au Western Cape. Il en est de même en ce qui concerne l’accès des
élèves au matériel informatique : un ordinateur pour 134 élèves dans l’enseignement primaire en 2000 au Western Cape, pour 181 au Gauteng mais pour 5341
dans la Northern Province
[10]. Ces quelques données suffisent à montrer l’ampleur
des écarts. Dans ces conditions, sans une volonté centrale forte de procéder à une
redistribution des ressources et au redressement des inégalités, on ne voit pas
comment la situation pourrait évoluer. C’est cette volonté exprimée centralement
et explicitement comme axe prioritaire de la politique sud-africaine qui constitue
le leitmotiv de l’action de l’État depuis 1994. Il y a là une condition nécessaire
mais non suffisante en raison des pressions exercées par l’environnement international et la mise en place du GEAR (
Growth, Employment and Redistribution)
d’inspiration néolibérale et source de nombreuses critiques.
Tel est donc le contexte dans lequel se pose le problème de la décentralisation
de la politique éducative sud-africaine, et plus particulièrement en ce qui concerne
le curriculum.
La politique éducative sud-africaine
En matière d’éducation, la Constitution de 1996 offre le cadre d’un système
unitaire placé sous la direction d’un ministère national et des neuf ministères provinciaux qui disposent d’une large autonomie à l’intérieur de ce cadre national. L’un
des problèmes majeurs auquel est confronté le nouveau pouvoir en matière d’éducation consiste à assumer le passage de 17 ministères de l’éducation à 9 ministères provinciaux articulés autour d’un ministère national. Concrètement, au-delà
des aspects juridiques formels de la provincialisation/décentralisation, c’est à ce
niveau que réside la difficulté historique d’avoir à gérer un héritage fait à la fois de
division et de très fortes inégalités. Posé de manière philosophique, le problème
est celui de la synthèse du divers dans une situation dominée par les contradictions.
Dans un tel contexte, une intervention au plus haut niveau est sollicitée en 1997
pour sauvegarder le projet de transformation du système éducatif. L’implication
du ministère national s’est développée depuis le milieu de l’année 1998, notamment dans le domaine du Curriculum 2005 et sous la forme d’une politique de soutien en moyens matériels. Le rapport ministériel de juillet 1999 relatif au gouvernement coopératif préconise une meilleure coordination autour de l’autorité
centrale sur les points suivants : mise à disposition d’une assistance technique,
financement de projets spécifiques assurés par le centre, collaboration concernant
les budgets provinciaux, nominations d’experts nationaux pour le pilotage et pour
l’aide aux provinces en particulier pour la mise en Å“uvre de la politique nationale et de la législation. L’un des problèmes essentiels est constitué par l’administration du système éducatif. Les évaluations de 1996 (Provincial Review Report)
et 1998 (Education Sector Review) ont révélé de sérieuses carences et d’importants
dysfonctionnements dans le « management » du dispositif et dans les résultats.
Certaines provinces ont connu une impressionnante instabilité administrative des
responsables de haut niveau, y compris ministériel, qui a gravement compromis
la bonne marche de l’ensemble.
L’intensification de la coopération entre centre et périphérie fait partie des objectifs explicités par le plan Tirisano pour la période 2000-2004. Ce programme met
en avant les neuf priorités nationales qui doivent être impulsées au niveau des
provinces. Ces priorités sont organisées en cinq programmes dont l’un d’entre
eux est identifié comme «organisational effectiveness of the national and provincial
departments». Parmi les objectifs à réaliser, il convient de mentionner la nomination immédiate des responsables des ministères provinciaux de l’éducation en cas
de vacance de poste en raison de l’importance de cette fonction, la révision du
fonctionnement du Council of Education Minister, l’intensification de la discussion
avec le ministère des finances en vue d’obtenir le soutien financier pour le développement des programmes clés.
La question budgétaire constitue une préoccupation majeure de la politique
éducative dans la mesure où elle conditionne la possibilité du redressement.
Entre 1995 et 1997, le ministère national était responsable de la répartition des crédits dans les provinces, ce qui a contribué à réduire de 60 % les inégalités entre
ces dernières. En 1997-1998, un changement intervient. Les autorités provinciales ont reçu leur quote-part de ces crédits, mais dans un contexte de limitation
des dépenses lié à la mise en place du GEAR avec la responsabilité d’en opérer la
répartition. La conséquence en a été un dépassement budgétaire important dans
les secteurs de l’éducation, de la santé et des services sociaux. La décentralisation
budgétaire de 1997 est suivie de la mise en place de contrepoids destinés à prévenir deux dérives. D’une part, la rationalisation et la planification budgétaires
sont désormais assurées dans le cadre du MTEF (Medium Term Expenditure
Framework), d’autre part le principe d’équité est réaffirmé concrètement à travers
le National Norms and Standards for School Funding qui repose sur le principe de discrimination positive dans la répartition budgétaire accordant davantage de subsides
aux écoles les plus déshéritées.
Globalement, on assiste donc à une certaine consolidation de l’action du centre,
jugée nécessaire au maintien des ambitions initiales. Les caractéristiques de la
décentralisation de la politique éducative sud-africaine sont bien analysées par
P. Christie
[11] :
« The new constitutional dispensation vested the national Department of Education (DOE) with responsibility for developing norms and standards, frameworks and national policies for the system as a whole,
while provincial departments are responsible for implementation and service delivery within these frameworks… This approach has implicitly assumed that the formulation of policy can be logically separated
from its implementation. »
Le verdict est donc celui d’une décentralisation très relative de la politique éducative qui réduit le rôle des administrations provinciales à l’exécution d’une politique élaborée au niveau national. L’analyse réalisée sous la direction de W. Morrow
et K. King
[12] aboutit à des conclusions similaires :
« A defining feature of the education policy formulation process post-1994 is the constitutional division of
powers and responsibility between the centre and the regional provinces. The national ministry is responsible for establishing a national framework of norms and standards for education in general, and has direct
control over education at universities and technikons. The nine provinces have power to legislate o, and
manage all aspects of basic schooling and education (including teacher education), subject to this national
policy framework. The national Department of Education has argued that its role is to establish norms and
standards with respect to curriculum frameworks, standards, exams and certification in terms of the National
Education Policy Act 1996. The relationship between the centre and the provinces has been legislatively
framed in these very general terms, leaving the precise nature open to a great deal of interpretation and variation. The political, economic and educational context of each province differ, and will shape the way emergent national is mediated (Kruss 1996; Samoff 1996). The process of developing a new curriculum is one
of the first instances where the division of powers and responsibilities between the centre and the provinces,
between the ministries and the departments is being worked out in practice. » (p. 99-100).
Cette conception des rapports du centre aux périphéries est révélatrice de la
prééminence du modèle rationnel de politique éducative. Ce modèle postule que
la politique éducative procède selon un processus qui mène par étapes de la formulation/élaboration à la mise en Å“uvre selon une logique de division du travail
comportant formulation du problème, adoption et mise en Å“uvre, évaluation et
reformulation. Il s’agit d’une vision techniciste pour laquelle la réflexion précède
l’action qui n’en est que la mise en application selon un mode de fonctionnement
de type «top-bottom». À cette conception s’oppose le modèle « politique » pour
lequel la politique éducative consiste en un rapport de force mettant en jeu des
valeurs négociées dans la pratique d’un processus historique (Ranson). Cette distinction entre les deux modèles est d’un grand intérêt pour mieux mesurer les
enjeux autour desquels se noue la politique du nouveau curriculum (Curriculum
2005) reposant sur les objectifs de résultats (outcomes based).
Le Curriculum 2005 : un faux départ
Former un homme nouveau pour une société nouvelle
La réforme du curriculum est au cÅ“ur de la politique éducative depuis les élections de 1994. Tous les textes à caractère officiel soulignent la nécessité de rompre
avec un système marqué par la discrimination raciale, le sexisme, des méthodes
pédagogiques autoritaires et l’apprentissage par cÅ“ur. Deux objectifs distincts
mais complémentaires sont assignés à cette réforme. Il s’agit d’abord de s’engager
dans le redressement de toutes les inégalités héritées du passé. Il s’agit ensuite de
propulser l’Afrique du Sud dans le concert des démocraties modernes, de la rendre
compétitive sur le plan international. Pour assurer la réussite de ce programme à
deux volets non nécessairement compatibles, il convient de former des citoyens d’un
genre nouveau. C’est à l’école qu’incombe cette responsabilité à travers un modèle
d’éducation « centré sur l’élève » inculquant l’esprit critique, le sens des responsabilités et des valeurs.
Inspiré par de tels principes, le Curriculum 2005 semblait voué à connaître un
franc succès Il n’en a rien été et sa mise en
Å“uvre est celle d’un échec annoncé. L’un
des adversaires les plus résolus du nouveau curriculum est J. Jansen. Sa critique
sans concession est bien résumée dans sa contribution de 1997, reprise en 1999
[13].
Notre analyse ne prétend à aucune exhaustivité sur la question du curriculum mais
à en circonscrire les rapports avec celle de la centralisation/décentralisation. Les critiques formulées envers le curriculum relèvent de deux logiques : logique interne
relative à la cohérence formelle d’une part, logique externe relative aux conditions
concrètes de mise en
Å“uvre d’autre part.
Le formalisme
Le modèle rationnel et le modèle politique évoqués ci-dessus, bien que distincts, permettent de rendre compte du formalisme qui caractérise la mise en place
du Curriculum 2005. Bien que la rhétorique officielle présente ce dernier
[14] comme
étant centré sur l’élève et par là en rupture avec une pédagogie des contenus centrée sur l’enseignement, la réalité semble assez éloignée de cette description idyllique. Il apparaît davantage comme le produit d’une réflexion universaliste et formaliste analysant
a priori, c’est-à-dire hors de tout contexte concret et par suite
local, l’apprentissage et ses conditions. Dans un premier temps, il convient donc
de restituer les conditions sociohistoriques de l’élaboration de ce curriculum et
de son adoption par les responsables sud-africains. Cette histoire est complexe
car elle associe de façon parfois paradoxale ou contradictoire des approches relevant de constructions idéologiques de provenances fort diverses
[15].
Le Curriculum, reposant sur une pédagogie par objectifs de résultats en provenance du monde occidental, trouve un terrain favorable en Afrique du Sud. Les principes pédagogiques sur lesquels reposait le courant «People Education» valorisant
le développement de l’esprit critique chez les élèves ne pouvait qu’accueillir d’un
Å“il favorable la proposition de faire de ces derniers les acteurs de leur apprentissage. Si certains des principes sur lesquels repose le projet de réforme du curriculum
ne sont pas nouveaux en Afrique du Sud, c’est de l’extérieur, du monde anglosaxon et notamment avec Bill Spady après 1994, que se manifeste l’appui à l’OBE
(outcomes based education) comme axe central du curriculum. Ce dernier dénoncera par la suite les dérives et les distorsions dont ses propositions ont été victimes et se désolidarisera des interprétations données.
Par ailleurs le projet trouve un écho très positif dans les milieux industriels sudafricains attachés depuis 1985 à l’adoption d’une formation axée sur l’acquisition
de compétences (CBET). La réforme du parcours curriculaire en Afrique du Sud
s’inscrit donc dans un contexte de mondialisation concernant particulièrement
les pays anglo-saxons des deux hémisphères, dont l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Toutefois, les mises en Å“uvre nationales comportent un certain degré
de variabilité mis en évidence par R. Sieborger à propos de l’histoire. C’est sur
cette variabilité que s’appuie le rapport du C2005 Review Committee du 31 mai
2000 pour souligner la nécessaire souplesse à introduire dans la mise en Å“uvre d’une
réorientation du curriculum (cf. infra, 3e partie). Ce rapport couronne la réflexion
d’une commission mise en place par le ministre pour dresser le bilan de la réforme
engagée deux ans plus tôt et qui avait soulevé une tempête de critiques. Devant les
nombreux dysfonctionnements et les obstacles rencontrés, la question de l’abandon pur et simple se posait. La commission ne conclut pas dans ce sens mais livre
une analyse qui donne des directives pour une amélioration significative du processus. Les principales recommandations sont relatives au formalisme excessif :
un vocabulaire abscons qu’il convient de mettre à la portée d’enseignants mal préparés, réduire à six le nombre d’aires d’apprentissage fixé initialement à huit,
nécessité de mettre à la disposition des maîtres un matériel didactique de qualité,
notamment des manuels scolaires. Bref, selon les auteurs du rapport, il convient
de laver le curriculum du soupçon qui plane sur lui de n’être qu’un appareillage
rhétorique fort peu soucieux d’apprendre quoi que ce soit aux élèves. Or, force est
de reconnaître qu’il prête le flan à la critique. De nos jours les politiques se caractérisent par un contrôle et une évaluation situés bien plus au niveau de l’« output »
que de l’« input ». Il en résulte pour les pédagogues une latitude beaucoup plus
grande de fixer les contenus d’enseignement. La mise en place du Curriculum
2005 s’inscrit dans cette logique dans un pays où, nous l’avons vu, la proportion
d’enseignants peu qualifiés varie considérablement d’une province à l’autre. Dans
ces conditions, on peut craindre qu’une pédagogie peu portée à la conceptualisation et tentée par les approches thématiques n’entraîne des conséquences fâcheuses :
« Programme organisers cannot drive conceptual development. The condition for success is a prior grasp of
the conceptual ladder that should underlie the learning area. Where teachers have been seen to teach successfully by using programme organisers it is because a scheme of conceptual progression tacitly underlies
the lesson. On the other hand, if teachers have no progression scheme and only use the programme organisers, no cumulative learning takes place, except for reasons external to the lesson such as support at
home. Learners from poor and educationaly deprived families generally do not have access to this kind of
support… Content knowledge is conspicuous by its absence in C2005 policy documents… Teachers are
expected to generate content on their own… There is a danger that teachers can practice laissez faire curriculum development… » (Chap. 3; Structure and design of the curriculum.)
Mais en quoi, dira-t-on, la question de la décentralisation et de la provincialisation est-elle concernée par ce rapport de neuf chapitres ? Elle l’est directement par
le fait que le curriculum, tel qu’il est mis en pratique dans sa phase initiale en
Afrique du Sud est porteur d’une pédagogie sans élèves, sans élèves concrets, appartenant à une culture, insérés dans des rapports sociaux, vivant à la ville ou à la
campagne, dans telle ou telle province. L’élève du Curriculum 2005 n’est rien
d’autre qu’une abstraction, une virtualité décontextualisée. Dans ces conditions,
on comprend que plusieurs des critiques formulées par J. Jansen soient relatives à
cette insuffisance.
Le poids des réalités
Le credo réitéré et justifiant la mise en place du Curriculum 2005 en Afrique du
Sud repose sur le postulat selon lequel ce dernier serait doté de la capacité intrinsèque de redresser les inégalités héritées du passé. On ne peut manquer d’être
surpris si l’on garde à l’esprit que les systèmes éducatifs considérés comme les
modèles de référence des responsables sud-africains ne contribuent guère à la
réduction des inégalités sociales dans les pays, principalement anglo-saxons, qui
le mettent en application. Cet aveuglement peut, partiellement du moins, être mis
au compte de la tradition universitaire sous l’apartheid peu portée à valoriser la
recherche empirique en éducation. Une investigation de grande ampleur publiée
sous la direction de NickTaylor et Penny Vinjevold
[16] et qui a connu un grand
retentissement dans les milieux scientifiques et l’opinion publique sud-africaine,
en rupture avec ce passé, permet de pénétrer dans les écoles et d’observer ce qui
s’y déroule concrètement, à l’écart des constructions théoriques abstraites assez
éloignées du verdict de la réalité :
« Thus, policy choices in education are, in the first instance, determined by political rather than research considerations. However, the relationship between political values and the policy vehicules chosen to give effect
to the values is by no means simple. For example, in the South African context, the new curriculum for
schools is based on the principle of providing equal opportunities for all children to develop the knowledge
best suited to building a peaceful and prosperous society. But there are important practical questions which
query whether Curriculum 2005, as presently constructed, will provide the best vehicule for achieving these
aims in the majority of South African schools. » (p. 15-16)
Après d’autres, menées au Royaume-Uni ou aux USA, les études réalisées en
Afrique du Sud sur les effets « égalisateurs » du nouveau curriculum ont démenti
ce credo et confirmé ce que l’on constate de façon à peu près constante, sous
toutes les latitudes : l’accroissement des écarts. J. Jansen a montré que les écoles
« riches », le plus souvent » blanches », bien dotées et disposant de maîtres bien formés sont les principales bénéficiaires de la réforme alors que les écoles mal dotées
et sous-équipées que l’on rencontre principalement dans les provinces les plus
déshéritées, anciens Bantoustans peuplés d’une population noire et pauvre, sont
généralement dans l’incapacité de mettre en
œuvre la nouvelle politique. Lors de
son investigation empirique sur la perception du curriculum auprès des enseignants de la première classe, J. Jansen
[17] relève que la diversité des situations fait
que l’interprétation du curriculum varie considérablement d’un maître à l’autre, que
la préparation de ces derniers à la réforme est largement insuffisante dans sa forme
institutionnelle tout en faisant apparaître un clivage entre Africains et blancs. Les
premiers, plus démunis, souhaitent une formation plus soutenue, les seconds,
mieux informés trouvent rudimentaire la formation dispensée et pensent plus utile
de concentrer les moyens sur les premiers.
Les développements précédents ont permis de mettre en évidence à quel point
l’universalisme abstrait du Curriculum 2005 est à l’origine de son échec dans la
mesure où les contraintes du réel ont été négligées ou sous-estimées. Mais, dira-t-on, en quoi ce constat concerne-t-il la question de la régionalisation ? Une structure politico-administrative centralisée n’est pas exempte de disparités ou d’inégalités. Que la mise en application du Curriculum 2005, telle qu’elle a été réalisée,
contribue à accentuer les écarts entre écoles riches et écoles pauvres, ne concerne
pas de prime abord et explicitement le découpage provincial et le partage des responsabilités entre le centre et la périphérie. La relation devient cependant pertinente si l’on garde à l’esprit le fait que, dans la situation sud-africaine, pour les
raisons exposées ci-dessus, la provincialisation constitue pour une large part le
vecteur de la sectorisation de la pauvreté. Il y a donc lieu de ne pas négliger cette
dimension, très caractéristique de l’Afrique du Sud, tout en maintenant la nécessité d’une analyse spécifique de « l’effet province ».
Parmi les neuf chapitres du rapport du C2005 Review Committee du 31 mai
2000, le septième «National, provincial and district level support» porte en totalité
sur la question des effets de l’organisation juridico-administrative sur le fonctionnement du curriculum. La plupart des autres chapitres y font référence, de
manière plus ou moins soutenue, dans leur développement.
Le rapport rappelle d’abord les fonctions et les rôles respectifs du ministère central et des ministères provinciaux :
« The national department is charged with initiating and developing national policy, norms and standards.
The DOE therefore has to monitor the implementation of national policy, norms and standards at provincial level, and also to actively support provinces in such implementation. Under the principle of cooperative governance, the DOE is supposed to develop policy, norms and standards in consultation with the nine
provinces. The provinces have two main roles and functions. First, and following from the latter principle,
provinces are supposed to inform national policy development through relevant contributions to policy development processes. Second, provinces are responsible for successful implementation of national policy, norms
and standards. »
La réalité est, on l’a vu, bien différente car la plupart des provinces se trouvent
dans l’impossibilité de remplir leur mission :
« Early in the process of curriculum development and implementation it became clear that the task of implementing C2005 was going to be far too difficult for many of the nine provincial departments of education. »
Dans ces conditions, le rôle directeur du ministère central se trouve privé de
sens par l’incapacité locale à mettre en Å“uvre les conditions requises pour l’application de la réforme.
Parmi les causes de cette incapacité, relevons la double difficulté en 1994 de
réintégrer dans le giron national les provinces qui en avaient été exclues et la
grande instabilité du personnel, déjà mentionnée. Seuls le Gauteng et le Western
Cape, provinces les plus prospères, ont vu le maintien en poste de leurs ministres
provinciaux pendant toute la période des cinq premières années. D’autres provinces ont vu se succéder pas moins de quatre ministres pendant la même période.
Cette extrême instabilité du personnel exerçant les plus hautes responsabilités a été
l’apanage des provinces les plus pauvres. Il a fallu en outre introduire le niveau administratif du district dans les provinces qui n’en étaient pas pourvues. Enfin, certains
établissements scolaires sont restés sans direction pendant les quatre premières
années. D’une manière générale, on peut soutenir que des préoccupations liées à
l’urgence, pour les provinces les plus démunies, de devoir régler des questions
absolument prioritaires telles que les constructions scolaires et les besoins pédagogiques de première nécessité, ont relégué le curriculum au second rôle des préoccupations.
Du point de vue de l’organisation, quatre difficultés sont identifiées. Elles sont
relatives à l’organisation verticale, à l’organisation horizontale, à l’absence d’isomorphisme des structures et manque de clarté dans la définition des fonctions
dévolues aux responsables provinciaux et de districts. L’organisation verticale n’est
pas identique d’une région à l’autre. À la dichotomie province-district, l’Eastern
Cape, le KZN et la Northern Province ajoutent la région, structure intermédiaire
entre les deux premières. Par ailleurs, les directeurs de certains bureaux de districts
ont un statut inférieur à celui de directeur qui est le grade minimum pour exercer un contrôle administratif et budgétaire. La seconde difficulté, d’ordre horizontal, consiste dans la dispersion des instances chargées du soutien et de l’application, tant au niveau central que provincial. Il en résulte un manque de
cohérence qui laisse entendre que la question du curriculum n’est pas au cÅ“ur
de la politique scolaire. En ce qui concerne le manque de clarté relatif à la définition des tâches, certains responsables de l’Eastern Cape déclarent les définir au
fur et à mesure de leur cheminement.
Les problèmes d’organisation sont intimement liés au problème posé par le
manque de personnel affecté à la mise en place de la réforme. Pour effectuer une
tâche comparable, le ministère sud-africain ne dispose que d’une dizaine de personnes alors que des pays comme les Pays-Bas ou la Nouvelle-Zélande, disposent
d’environ 200 personnes. Lorsque les postes existent en nombre suffisant, il reste
à les pourvoir, ce qui ne va pas sans difficulté dans certaines provinces. Enfin, en
raison de la multiplicité des fonctions à remplir, les personnes ayant la responsabilité des questions relatives au Curriculum dispersent leur énergie dans de multiples directions. Selon les témoignages recueillis en Eastern Cape et au KZN, le support administratif concernant le curriculum est souvent insuffisant, contraignant
ainsi les responsables à effectuer des tâches non appropriées à leurs fonctions.
Étant donné qu’à l’exception du Gauteng, le personnel administratif est plus nombreux que celui des responsables, le manque de personnel administratif en dit
long sur le fait que la gestion du Curriculum 2005 n’est pas une préoccupation primordiale dans nombre de provinces.
Une autre source de difficulté est constituée par le financement des déplacements à assurer à l’intérieur des provinces, telles le Free State, l’Eastern Cape et le
Mpumalanga, pour assurer la formation des enseignants et la mise en œuvre de la
réforme. Le second problème de financement concerne le curriculum lui-même.
La principale source financière, tant au niveau national que provincial, est constituée par le Education Policy Reserve Fund (EPRF) sans lequel le Curriculum ne
serait qu’un mot dans de nombreuses provinces. Dans les plus pauvres d’entre
elles, tel le KZN, l’absence de ligne budgétaire propre au curriculum a intégré les
fonds versés par le EPRF à cet effet dans le budget provincial global, marginalisant
ainsi la réforme en affectant les crédits à d’autres besoins.
Le rapport de mai 2000, en soulignant le risque d’un enseignement dépourvu
de contenus fermes pratiqué par des enseignants livrés à eux-mêmes et mal préparés, met en avant l’importance du matériel pédagogique et notamment des
manuels scolaires qui, en Afrique du Sud comme en de nombreux pays, constituent
la garantie minimale d’un enseignement de qualité convenable palliant les carences
de maîtres insuffisamment compétents pour élaborer eux-mêmes leur matériel
pédagogique, comme l’attestent les témoignages recueillis au Free State, au KZN
et au Mpumalanga. Pour les auteurs du rapport, la médiocrité de ces manuels est
patente et compromet gravement la réussite du curriculum. L’absence de politique assignant une ligne directrice pour les niveaux de performance exigibles
dans les différentes classes est source de confusion et de manque de consensus
de la part des auteurs de ces ouvrages.
Sur le plan matériel, la fourniture des manuels s’inscrit dans un processus complexe d’évaluation, de choix, d’élaboration de catalogues d’appels d’offre qui nécessite au moins un an. Le processus implique l’ensemble des directions concernées
et leur coordination varie selon les provinces. Dans certains cas, les responsables
n’ont pas bien pris la mesure des différentes étapes de ce processus et de leur
agencement dans le calendrier. Il en est résulté des retards considérables dans la
livraison des manuels, alors que l’année scolaire était déjà bien engagée. La gestion
des appels d’offre de l’Eastern Cape a été particulièrement mal conduite puisque
le lancement de l’appel d’offre concernant 292 fournisseurs n’a eu lieu qu’en
novembre 1999 pour la rentrée de 2000 ! Au KZN, c’est la procédure d’appel qui
a perturbé le bon déroulement des opérations en occasionnant un retard de près
de deux mois. Un autre problème est constitué par la livraison du matériel qui a
amené certaines provinces à introduire des pénalités de retard. En ce qui concerne
la sélection des livres, à l’exception du Western Cape et du Gauteng qui donnent
aux enseignants la liberté de choix, les provinces ont dressé la liste des ouvrages
autorisés à partir de laquelle le choix est opéré. L’adoption de la liste ne constitue
d’ailleurs pas une garantie de qualité dans la mesure où les évaluateurs sont eux-mêmes mal préparés, souvent ignorants concernant la pédagogie par objectifs,
pour ne pas dire corrompus. Un dernier facteur de différenciation entre provinces
est constitué par le fait que de nombreux manuels ne sont livrés qu’en anglais et
non en langues africaines, pourtant largement prédominantes dans les anciens
homelands.
Ces constats nous conduisent à formuler l’hypothèse selon laquelle l’idée d’une
distanciation simple entre centre et périphérie est insuffisante pour saisir la complexité du réel. Il semble plus conforme à la réalité de parler de périphéries pour
signifier des distances plus ou moins importantes avec le centre. Tout semble indiquer que des provinces telles que le Gauteng et le Western Cape, qui n’ont pas
connu les restructurations administratives considérables qu’ont vécues les autres
provinces et qui sont également les plus prospères sont situées au plus près des
centres de décision et d’élaboration de la politique du curriculum et qu’elles y
jouent un rôle moteur. C’est dans ces provinces que l’on distingue le plus difficilement le niveau national et le niveau provincial. La réforme du curriculum ne
touche pas au même titre toutes les provinces et le degré d’implication de ces dernières est variable pour les raisons qui viennent d’être évoquées mais aussi par la
prédisposition culturelle de certaines élites intellectuelles à accueillir les paradigmes épistémologiques de ce curriculum venu d’ailleurs qui trouvait écho auprès
d’anciens adeptes de la «People Education» qui y voyaient une sorte d’émancipation évoquant le mouvement d’opposition à l’apartheid lors des luttes menées
dans des townships des grandes villes peu de temps auparavant.
Du centre à la périphérie : la formation des enseignants
La mise en place du curriculum suppose la formation des enseignants aux nouvelles exigences. En raison de l’urgence, c’est le « modèle cascade » qui a été utilisé. Le principe en est simple et avait été créé et mis en application en France
pour la première fois, pendant la période révolutionnaire, dans le cadre de l’École normale de l’an III qui visait à former à Paris un délégué de chaque district
pendant quatre mois avant qu’il ne retourne dans son district pour y répandre la
bonne parole. C’est sur ce modèle qu’est instaurée la diffusion du Curriculum
2005 :
« The DOE initialy commissionned the Media in Education Trust, a non gouvernemental organisation, to
provide a core of 20 officials of each province with a basic understanding of C2005. these mastertrainers
would then cascade the information to classroom practitioners and other educators in their respective districts. This training model, commonly referred to as the Cascade model became the primary means of preparing the majority of educators for C2005 implementation. » (chap. 4, Teacher Orientation, Training and
Support Processes)
Tentative audacieuse de populariser rapidement la réforme auprès des enseignants, le modèle « cascade » présente des inconvénients importants. Les périodes
de formation étant de courte durée, les formateurs ne maîtrisent pas suffisamment
le cadre conceptuel à transmettre aux enseignants de base. Il en résulte une perte
d’information préjudiciable au bon fonctionnement du dispositif et accréditant le
proverbe «the blind leading the blind». Certains témoignages recueillis demandent
une révision significative du processus de manière à le rendre efficace (Université
de Pretoria, Faculty of Education). D’autres demandent un changement radical du
paradigme de formation (Gauteng Education and Training Council, 1999).
Incontestablement, le modèle de formation est centralisé bien que le dysfonctionnement qui en résulte conduise à des aménagements locaux. Dans la North West
province, une équipe de formateurs constitue un noyau se déplaçant de district en
district pour animer des ateliers de formation. Une solution similaire est en place
au Western Cape. Dans certaines provinces, on procède par regroupement du
personnel de plusieurs établissements pour des sessions de formation dans lesquelles les « experts teachers» deviennent «master trainers» (Gauteng 1999).
Globalement les différentes provinces semblent avoir adapté aux circonstances
locales les modalités du «cascade model» dans un contexte qui ressemble davantage à la déconcentration qu’à la décentralisation. C’est donc avec circonspection
que nous relevons le propos suivant extrait du chapitre 6 du rapport :
« It is interesting to note that the training in the various provinces vary widely. In the Northern Province,
most of the training is being done by provincial/district officials. This appears to work quite well in combination with the formation of cluster groups of schools, particularly in rural areas. It is evident that, unlike
the Western Cape and KZN, where NGOs are active, there are no other service provide who are assisting
with the training or implementation of Curriculum 2005 in several other provinces. Furthermore, the universities in the Western Cape play a significant role in the training of teachers for C2005. In some provinces, such as KZN, the teacher unions are also in C2005 training. » (chap. 6, Teachers’understandings of
C2005)
En résumé, l’analyse développée dans le Report of Review Committee on
Curriculum 2005 conduit à penser qu’il n’y est question des provinces qu’à travers
les obstacles qu’elles rencontrent pour mettre en Å“uvre une politique conçue au
niveau national pour un monde idéal, pour un idéal-type.
Le second souffle : un curriculum contrôlé par le centre
Les observations formulées par le Report of Review Committee on Curriculum
2005 du 31 mai 2000 sont suivies d’une intense activité dont l’objectif est l’aménagement de la réforme du curriculum. En novembre 2000 le Ministerial Project
Committee est constitué pour mettre en Å“uvre ces recommandations pour élaborer le National Curriculum Statement sous l’égide du Conseil des ministres de l’éducation et du Cabinet. Les travaux du premier semestre 2001 aboutissent au rapport du 30 juillet 2001. Interrogeons-nous sur la place de la question de la
provincialisation dans la politique d’aménagement du Curriculum dans cette dernière phase avant discussion publique. Les publications du Ministerial Project
Committee antérieures au rapport lui-même (janvier, février et mars 2001) abordent des questions techniques en réaffirmant l’engagement du curriculum en
faveur du redressement des inégalités. Détail significatif pour notre propos, la présentation de l’équipe responsable de la révision fournit la répartition par sexe, par
race mais l’appartenance à l’appareil de l’une ou l’autre province n’est pas mentionnée. On observe en outre que les détracteurs de la première heure du curriculum restent à l’écart.
Le rapport final soumis à la discussion publique est beaucoup plus étoffé et
comporte cinq chapitres. Toutefois les références à la régionalisation/provincialisation sont absentes ou de pure forme :
« Provincial education departments are responsible for ensuring the appropriate moderation mechanisms
at school, cluster/district and provincial level…
Provincial departments of education and particularly district support will support and monitor the development
and delivery of relevant and appropriate Learning Programmes. » (chap. 2, Principles and structure of the
Curriculum)
Dans la plupart des situations qui connaissent la décentralisation du curriculum, on assiste à un développement de la flexibilité qui consiste à accorder au
local la liberté de choix d’une partie des contenus. Une telle mesure prétend être
démocratique par l’intérêt qui est manifesté pour le « local » mais contribue en
réalité à creuser les écarts entre riches et pauvres en favorisant l’expression de ressources propres plus ou moins importantes. C’est précisément ce que cherche
explicitement à limiter la réforme entreprise. Le rapport du Ministerial Project
Committee stipule en effet qu’il importe de dissiper le doute que le nouveau curriculum puisse favoriser les plus riches. L’accent mis sur l’importance de contenus
d’enseignement soigneusement contrôlés limite à 25 % la flexibilité du curriculum
dans la Foundation Phase et à 5 % dans les phases ultérieures de la scolarité alors
qu’elle est communément de près du tiers dans les situations qui connaissent la
régionalisation.
La tension forte entre l’influence du néolibéralisme qui s’exerce en Afrique du
Sud dès sa rupture avec l’apartheid et l’exigence de redressement des inégalités
qui demeure un leitmotiv important place le pays dans une situation étonnante en
ce qui concerne le curriculum. Dans l’ensemble, la situation présente plus de similitude avec le scénario de la déconcentration qu’avec celui de la régionalisation. Les
provinces telles qu’elles existent constituent un lourd héritage de cette période
révolue et par là davantage un handicap à combler qu’un atout, du moins pour ceux
qui sont véritablement attachés à la réduction des inégalités. La « mise à niveau »
des provinces les plus déshéritées constitue la condition de la mise en Å“uvre d’une
provincialisation qui soit autre chose que le catalogue des dysfonctionnements
dans les registres de la vie économique, sociale et politique. Il est vraisemblable que
cette situation propre à l’Afrique du Sud, fruit de son histoire, en fait un pays en
proie aux contradictions et aux paradoxes dont on perçoit les effets dans ce qui ressemble à une politique très « jacobine » du curriculum par laquelle les responsables espèrent Å“uvrer à l’unité nationale, à la justice sociale tout autant qu’à la survie dans un monde dominé par le néolibéralisme.
[1]
L’évolution pédagogique en France. Paris : PUF.
[2]
Raphaël Porteilla,
Le Nouvel État sud-africain :des bantoustans aux provinces. Paris :l’Harmattan, 1998.
[3]
Op. cit. p 412.
[4]
Op. cit. p. 427.
[5]
C’est le NP qui préside aux destinées du pays sous l’apartheid.
[6]
Op. cit. p. 416.
[7]
Op. cit. p. 338.
[10]
Devenue Limpopo Province.
[11]
« OBE and Unfolding Policy Trajectories : Lessons to be learned », in
Changing Curriculum, Jonathan
Jansen and Pam Christie Editors, Juta and Co Ltd, Cape Town 1999, p. 281.
[12]
Vision and Reality : Changing Education and Training in South Africa, Wally Morrow and Keneth King
editors, University of Cape Town Press, Cape Town, 1998.
[13]
J. Jansen, « Why OBE will fail », in
Changing Curriculum Jonathan Jansen and Pam Christie Editors,
Juta and Co Ltd, Cape Town 1999.
[14]
Nous n’abordons pas dans cette étude l’analyse du curriculum en tant que tel, notamment dans ses
rapports avec l’OBE. La nomenclature pédagogique qui y est associée n’est évoquée qu’en relation avec
le problème des rapports centre/périphérie.
[15]
André Kraak, « Competing Education and Training Policy Discourses : A Systemic Versus Unit
Standards Framework » in
Changing Curriculum, op. cit.
[16]
Getting Learning Right, Report om the President Education Initiative, Research Project, Join Education
Trust, 1999, Nick Taylor and Penny Vinjevold editors.
[17]
« A very Noisy obe : the Implementation of OBE » in
Change Curriculum, op. cit.