2003
Carrefours de l’éducation
Notes de lecture
✔ Moreau, Gilles (coord.).
Les patrons, l’État et la formation des jeunes. La
Dispute. 2002.243 p.
Coordonné par Gilles
Moreau, Les patrons,
L’État et la formation des
jeunes met à disposition d’un
large lectorat les actes d’un colloque
tenu en mai 2001 à
Nantes. Ce livre propose, en
quatre parties, un état des lieux
complet et actuel des travaux sur
la formation professionnelle des
jeunes en France ainsi que sur
ses enjeux sociaux et de pouvoir.
La première partie est consacrée
à des regards historiques sur les
enseignements professionnels. Les
articles de Marc Suteau et Jean-Pierre Briand montrent que de
très fortes disparités ont d’abord
marqué la mise en Å“uvre des dispositifs clé de l’enseignement professionnel dans le cas de la loi
Astier (1919), qui prévoyait le
développement de ces enseignements pour les jeunes de 13 à 18
ans et dans celui des trois filières
post-primaires – le secondaire, le
technique et le primaire supérieur.
Vincent Troger analyse pour sa part
les dynamiques dans lesquelles
s’inscrivent à la période suivante
les deux piliers du système français
– « techniques » et « professionnels ». Adoptant une perspective
originale, Troger montre les points
communs que partagent ces filières :
l’aristocratique comme la populaire
pratiquent des sélections sévères,
sont implantées dans des réseaux locaux
ou nationaux et défendent de fortes
valeurs morales associées au travail. La
contribution de Guy Brucy reprend, en
focalisant sur les diplômes délivrés par
l’enseignement professionnel et technique, les débats autour du pouvoir de
certification – en tension entre le rôle
des associations professionnelles patronales et celui de l’État – et de la standardisation des titres. En analysant de
près les conséquences du renforcement
de la capacité des branches professionnelles à produire des référentiels, l’impact de la hausse générale du niveau
d’éducation ou de la focalisation actuelle
sur la notion de compétence, Guy Brucy
recontextualise efficacement les enjeux
actuels de la certification, et consacre
notamment des réflexions à la validation des acquis professionnels.
La deuxième partie – politique éducative et formation professionnelle –
s’ouvre sur une contribution de Lucie
Tanguy qui assure la transition avec la
partie précédente. En revenant sur l’histoire la catégorie « formation », la chercheuse nanterroise rappelle qu’entre la
préoccupation productive qui émane
des grandes entreprises et la capacité
consensuelle de ce registre d’action collective dans la sphère des relations
industrielles, la formation professionnelle a été utilisée par les pouvoirs
publics aussi bien pour adapter les
besoins de main-d’Å“uvre qui se dégagent sur les marchés du travail que pour
s’attaquer au problème de l’emploi.
Antoine Prost rappelle de son côté le
caractère avant tout politique de la décision qui a présidé à la création des bacs
pro en 1985. En l’occurrence, aux
besoins de relance de la politique éducative du gouvernement, notamment
suite à l’échec de la réforme Savary de
l’année précédente, correspondait également une « demande sociale » portée
par les proviseurs des lycées d’enseignement professionnels, mais aussi du
milieu de la jeunesse populaire, trop
souvent stigmatisé par les structures de
base du système éducatif français ou
encore pouvait sembler apporter une
solution, au moins provisoire, aux problèmes d’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi. La contribution de
Gilles Moreau, consacrée aux fortunes
diverses de l’apprentissage dans le
contexte des régions françaises, montre
que si les disparités régionales restent
fortes en terme d’offre et s’inscrivent
dans une continuité historique frappante, les variations dans la façon dont
les jeunes répondent à cette offre plus ou
moins développée qui émane du tissu
économique, méritent elles aussi d’être
expliquées. S’appuyant sur les conclusions de la sociologie de la jeunesse,
Moreau dessine de façon éclairante les
différents usages que fait la jeunesse de
l’apprentissage. Au modèle assez classique de l’apprentissage chez les jeunes
issus des familles de petits indépendants
– fonction de socialisation précoce de
l’apprentissage – correspond le modèle
plus inédit de l’apprentissage comme
refus, par une partie de la jeunesse
populaire, du nouveau modèle du jeune
lycéen puis étudiant, faussement indépendant de sa famille et dont l’identité
est avant tout marquée par le consumérisme. Cette nouvelle catégorie d’apprentis refuserait à la fois le carcan de
la réussite scolaire légitime, de la dépendance économique et du consumérisme
médiatisé pour privilégier une voie
empirique, non intellectuelle et plus
autonome économiquement de prolongation de la jeunesse. Enfin Fabienne
Maillard conclut cette partie en montrant avec finesse les multiples interdépendances entre le pouvoir de certification de l’État et la structuration des
catégories de main-d’Å“uvre par les
entreprises. L’exemple retenu des professions du commerce est particulièrement éclairant.
Catherine Agulhon introduit la troisième partie – formation, entreprises et
formateurs – en dressant un vaste
tableau des approches théoriques de l’alternance – approches psychocognitives,
approches socio-économiques – en
détaillant de façon minutieuse les différentes significations de la catégorie
équivoque qu’est l’expérience. Prisca
Kergoat livre pour sa part les conclusions de travail de terrain sur le recrutement d’apprentis par des grandes
entreprises publiques. Ces études passionnantes montrent comment les services de gestion des ressources humaines
de ces grandes entreprises inventent des
catégories – l’expérience, la motivation
et la personnalité – et les déclinent dans
des dispositifs qui permettent de mettre
en œuvre le recrutement. Le travail de
cette jeune chercheuse fournit une occasion extrêmement précieuse d’observer
les modalités les plus actuelles de la
transformation des catégories de la gestion de la jeune main-d’Å“uvre. Enfin,
Daniel Tacaille renoue avec la perspective historique et analyse, à travers une
monographie consacrée à l’ENNA de
l’énergie, les transformations des normes
de fonctionnement de la formation de
formateur.
Enfin, la quatrième et dernière partie, propose une réflexion à plusieurs
voies sur la question de la performance
des diplômes. Pascal Caillaud analyse
le rôle des diplômes professionnels dans
le système français de classification. Suite
à un large tableau sur la question complexe des classifications, Caillaud analyse
précisément les dynamiques en la
matière dans le secteur de la chimie et de
la métallurgie. Henri Eckert dresse
ensuite, sur la base d’une analyse des
résultats de Génération 92, un tableau
très utile des profils de jeunes ouvriers
qui se développent à l’époque contemporaine, à la fois dans l’industrie et dans
l’artisanat, pour les jeunes plus ou moins
qualifiés. La capacité des diplômes à
ouvrir des emplois aux profils clairs
devient alors particulièrement lisible.
La contribution de Nathalie Frigul et
d’Annie Thébaud-Mony analyse la dynamique des relations des jeunes issus de
formations professionnelles à la sécurité au travail. Les conclusions de cette
étude rendent visibles fortement les
modalités de l’insertion dans le monde
productif et l’impact de la précarité des
jeunes dans le rapport à la sécurité.
Enfin, la contribution de Stéphane
Beaud donne à voir, par une étude de
cas centrée sur un jeune, les désillusions
des jeunes bacs pro, à la fois face à la
réalité du monde professionnel qui
s’ouvre à eux et face à l’univers scolaire
– universitaire – qui leur reste fermé.
Le haut niveau des contributions,
l’adroit panachage entre analyses historiques, théoriques et empiriques et l’analyse systématisée des différentes dimensions de la formation des jeunes et de
ses régulations font de cet ouvrage collectif une référence incontournable. On
regrettera cependant l’absence de tout
regard comparatif. Les situations britanniques ou allemandes sont cependant soumises à des transformations
radicales aujourd’hui qui donneraient
sans doute un éclairage passionnant à
ce qui apparaît ici comme des spécificités françaises. De la même façon, la
dimension économique reste dans
l’angle mort de l’analyse. Les dynamiques de la formation et de l’enseignement professionnel et technique qui
sont dessinées dans l’ouvrage avec précision ne sont que très rarement ou trop
vaguement référées aux transformations
économiques contemporaines.
Olivier Giraud, CURAPP – CNRS, Amiens.
✔ Baudrit (Alain). Le tutorat.
Richesses d’une méthode pédagogique. De Boeck, 2003.
À l’heure où les interactions sociales
sont désormais reconnues
comme jouant un rôle déterminant
dans les apprentissages, cet
ouvrage, centré sur les interactions de
tutelle entre élèves et/ou étudiants, offre
une analyse tout à fait utile des intérêts
et limites des pratiques tutorales développées
dans le cadre de l’éducation.
Il vient compléter la réflexion proposée par Alain Baudrit
[1] dans deux
ouvrages antérieurs également consacrés à cette question.
Cette dernière publication s’appuie
sur des travaux expérimentaux majoritairement anglo-saxons, rendus ainsi
accessibles au lecteur francophone, mais
aussi sur différentes expériences tutorales entre partenaires d’âges différents
conduites en milieu scolaire ou universitaire, présentées dans le dernier chapitre intitulé « du tutorat aux quatre
coins du monde ». Ces expériences intéresseront particulièrement les enseignants soucieux de développer ce type
de pratique.
L’ensemble des travaux évoqués
concourt à mettre en évidence l’extrême
complexité et diversité des modalités
interactives mises en Å“uvre, différents
facteurs s’avérant susceptibles d’affecter l’impact de ces interactions sur les
apprentissages respectifs des tuteurs et
des tutorés. Comme l’indique le titre
du premier chapitre, l’efficacité du tutorat résulte, en effet, d’un « jeu subtil de
plusieurs dimensions »: les caractéristiques des tuteurs et des tutorés, les
types de tâches, les conditions de réalisation de ces tâches. Outre cette question cruciale, à nos yeux, de l’efficacité
du tutorat, trois aspects particuliers du
tutorat font l’objet de trois autres chapitres consacrés respectivement à la
question de la congruence cognitive des
partenaires, de l’effet tuteur et du tutorat dit « interculturel ».
Concernant la notion de congruence
cognitive, qui a fait l’objet d’un récent
article paru dans cette même revue
[2],
l’exposé montre que cette qualité très
prisée du tuteur, associant expertise
dans la tâche et aptitude à se montrer
proche des tutorés, n’est pas nécessairement partagée par tous. Il semble
notamment qu’il soit plus difficile pour
les jeunes tuteurs d’être cognitivement
congruents en même temps que l’expérience préalable des tuteurs est, elle,
susceptible de faciliter cette congruence
selon qu’ils ont été ou non placés dans
des situations semblables à celles rencontrées par les tutorés.
L’examen des travaux relatifs à l’étude
des progrès générés chez les tuteurs fait,
quant à lui, ressortir les mécanismes
impliqués dans ce que l’on qualifie
« d’effet tuteur ». Ce dernier s’explique,
en effet, par l’effort de décentration
cognitive sollicité au cours de l’interaction mais également par l’effort d’anticipation cognitive permettant au tuteur
de penser ses interventions à venir. Ces
effets pouvant, notamment chez les plus
jeunes, se manifester dans le temps de
manière différée.
Enfin un chapitre particulier est également consacré à l’analyse de la contribution du tutorat dans le cadre de l’intégration d’étrangers ou de populations
issues de minorités ethniques dans le
système scolaire ou universitaire. Dans
ce tutorat, qualifié de « tutorat interculturel », il s’agit, cette fois, d’associer
des tuteurs du pays d’accueil et des tutorés d’une autre origine. La réflexion proposée, incluant une référence aux nombreuses études américaines réalisées sur
l’apprentissage coopératif en milieu
interethniques, débouche sur la conclusion selon laquelle le tutorat peut effectivement s’avérer source d’échanges
interethniques, la qualité de l’aide et du
soutien apporté par les tuteurs se trouvant favorisée lorsque ce dernier a lui-même vécu des situations proches de
celles que vivent leurs tutorés.
Dans le cas du tutorat interculturel
comme dans celui de l’effet tuteur, on
remarquera que les bénéfices générés
dépendent aussi des incitations données
par les enseignants : incitations à coopérer dans le premier cas, mise en place
d’un tutorat structuré, dans le second
cas. De quoi faire la preuve qu’il ne saurait suffire de réunir des élèves d’âges
différents pour que les interactions
engendrées soient nécessairement bénéfiques.
Nul doute que les enseignants ou formateurs intéressés par cette formule
pédagogique trouveront, dans cet
ouvrage, l’occasion d’interroger les situations d’interactions mises en Å“uvre dans
leurs propres pratiques professionnelles.
Cette contribution devrait être particulièrement éclairante pour les enseignants
de maternelle et de primaire. Les études
présentées montrent en effet que les
jeunes tuteurs rencontrent un certain
nombre de difficultés en même temps
qu’ils disposent aussi d’autres aptitudes
dont il importe que les enseignants
soient clairement conscients afin de
structurer au mieux les éventuelles situations d’interactions de tutelle entre
élèves, dans le cadre, comme l’indique
fort justement l’auteur, « d’une utilisation
raisonnée du tutorat offrant une réponse
adaptée à des besoins spécifiques ».
Christine Berzin, UPJV- CURSEP.
✔ Despina Karakatsani : Le
citoyen à l’école. Manuels d’éducation civique et citoyenneté dans la
Grèce d’après-guerre 1957-1989.
Peter Lang, Publications universitaires européennes, 403 p.
Cet ouvrage issu d’une thèse de
doctorat sous la direction du
professeur Guy Berger (université
Paris 8) propose une analyse de
l’évolution de la conception de la
citoyenneté dans les programmes, la
législation et les manuels scolaires du
primaire et du secondaire en Grèce,
entre 1957 et 1989. Ces trente années
ont été marquées par des changements
politiques importantsqui voient la Grèce
passer du gouvernement de la droite
(1957-1964) à celui du parti socialiste
Pasok (1981-1989) après une période
qui connaît le gouvernement du centre
(1964-1966), la dictature militaire
(1967-1974) et le retour de la droite
avec le rétablissement de la démocratie
parlementaire (1975-1981). Il s’agit dans
cette étude de mettre en évidence le lien
entre évolutions sociopolitiques, politiques éducatives et modèle de citoyenneté : « Nous faisons l’hypothèse qu’il y ait
(sic) un rapport étroit entre le contenu politique de l’éducation civique, la conception
de la socialisation politique et l’idéologie
du régime au pouvoir et que dans le contenu
et les finalités de l’éducation civique se trouvent condensées les lignes principales qui
régissent la politique éducative de différents
gouvernements » (p. 14). L’intérêt de ce
travail est ainsi de considérer la discipline « éducation civique » comme analyseur privilégié de l’idéologie des
régimes successifs et de leur politique
éducative. Comme le souligne l’auteur,
« elle est au centre des questions qui posent
les objectifs et les finalités de l’éducation et
au centre de la relation qui lie l’éducation
à la société et au système politique… »
(p. 11). La recherche prend en compte
différents facteurs : les horaires, les programmes des matières, la législation scolaire, la biographie des auteurs, les
manuels d’éducation civique, les effectifs scolarisés. L’ouvrage comprend deux
parties : une première partie analyse les
évolutions sociohistoriques et celles de
la discipline, une deuxième partie analyse les manuels scolaires dans le but
de dégager les cohérences, les discordances, les éventuels écarts. La méthodologie de la première partie est cadrée
en une vingtaine de pages dont on
retiendra un foisonnement de références
qui ne contribue guère à clarifier l’approche finalement retenue : la recherche
s’inscrit-elle dans une histoire des disciplines scolaires, dans une histoire des
politiques éducatives, ou relève-t-elle
de la sociologie des curricula? Pour
l’analyse des manuels, seize ouvrages
du primaire et du secondaire ont été
retenus; c’est l’analyse de contenu et la
« méthode thématique de type qualitatif » qui a été privilégiée, le but étant de
« confronter les discours officiels, les programmes et la législation scolaire avec le
contenu des manuels utilisés… » (p.202).
Au plan méthodologique, on peut toutefois douter de la pertinence d’une telle
démarche dès lors que, comme le souligne l’auteur au début de son enquête,
le système du manuel unique est une
particularité grecque instaurée en 1937,
date de la création de l’Office national
d’édition de manuels scolaires et de l’imposition du monopole étatique du
manuel scolaire. Ainsi, ni les enseignants, ni les élèves n’ont le choix du
manuel; il n’existe qu’un seul manuel
par classe et par discipline, le contenu
de chacun d’entre eux, sa production
et sa diffusion étant déterminés par une
loi spéciale. La possibilité de trouver
des écarts entre le contenu des manuels
et les discours officiels, programmes et
législation n’en est-elle pas nécessairement réduite ? Le résultat de l’analyse
est d’ailleurs sans surprise : « L’analyse
des manuels a donc vérifié notre hypothèse,
selon laquelle il y a une interdépendance
entre l’idéologie politique dominante et
l’éducation civique » (p. 340).
Ces questions de méthode gâchent
un peu la lecture d’un ouvrage par
ailleurs riche d’informations sur l’histoire contemporaine de la Grèce et de
son système éducatif. À noter encore
une bibliographie franco-grecque très
nourrie. En bref, une enquête très
sérieuse et qui ouvre des pistes de
réflexion et de recherche, notamment
comparatives.
Au fil des pages, on voit très bien s’esquisser les aléas d’une discipline à l’identité incertaine, tout comme en France
à la fin du XIX
e siècle, oscillant entre discipline et métadiscipline. On suit aussi
les évolutions des trois facteurs qui,
dans tous les pays d’Europe de l’Ouest
et d’Amérique du Nord, ont déterminé
la construction des États-nations
modernes démocratiques : la culture, la
langue et la religion (ou la laïcité)
[1]. La
Grèce est héritière de ce que les spécialistes appellent la double culture, spécificité fondamentale qui a inscrit ce
pays entre conservatisme et modernité;
c’est aussi un pays où le poids de la religion (orthodoxe) comme lien culturel
et historique, a toujours été considérable, encore aujourd’hui, dans la formation idéologique des jeunes en dépit
du caractère laïc de l’enseignement; on
est en mesure d’apprécier encore l’enjeu politique et idéologique essentiel
autour de la langue imposée dans l’enseignement : langue parlée (« démotique ») ou langue ancienne épurée
(« katharévoussa »).
À travers l’analyse de ces spécificités,
ce travail est hanté par une question
qu’il n’aborde pas directement : celle des
progrès de la Grèce vers la modernité.
Dès lors il laisse entières un certain
nombre d’interrogations : pourquoi un
tel décalage dans le temps entre la première loi qui institutionnalise les écoles
primaires en Grèce, loi du 6/18 février
1834 inspirée de la loi Guizot du
28 juin 1833, et la date d’introduction
de l’éducation du citoyen dans les programmes d’abord du secondaire (1931),
puis du primaire (1957)? Pourquoi
l’éducation du citoyen a-t-elle été introduite d’abord dans les programmes du
secondaire ? Les contenus du primaire
ont-ils été calqués sur ceux du secondaire, ou à l’inverse ceux du secondaire
ont-ils été remaniés, réaménagés en
fonction de l’introduction de la discipline dans les programmes du primaire ?
Quelles méthodes d’éducation et d’enseignement sont préconisées et effectivement mises en Å“uvre aux deux
niveaux de scolarité ? Quels écarts éventuels entre la Grèce continentale et la
Grèce des îles ? À plusieurs reprises, l’auteur signale que la dernière période étudiée, celle du gouvernement socialiste
du Pasok (1981-1989), constitue une
« rupture fondamentale au niveau politique » (par ex. p.14). Mais une rupture
par rapport à quoi ? Et quelles significations de cette rupture ? Autant de
questions qu’on souhaiterait voir éclairées dans des publications futures.
Laurence Loeffel, UPJV-CURSEP.
✔ Hugon (Marie-Anne) et Pain
(Jacques), Classes relais : l’école
interpellée. CRAP-Cahiers pédagogiques, CRDP de l’académie
d’Amiens, « Repères pour agir
Dispositifs », 2001.
Les premières paroles du livre donnent
le ton. Il s’agit de la retranscription
de paroles d’adolescents :
l’histoire de Houcine, Vanessa,
Nicolas… Soucieux de ne pas marginaliser
ce sujet sur les classes-relais, les
deux auteurs, Marie-Anne Hugon et
Jacques Pain, respectivement maître de
conférence et professeur à l’université
Paris X – Nanterre, s’attachent à décrire
un dispositif important dans le champ
éducatif. Jean-Marie Zakhartchouk,
directeur de cette série « Dispositifs »
annonce : « ce livre concerne tous les
enseignants ». Jean-Pierre Rosenczveig,
dans la préface, ouvre le débat en référence à sa position de président du tribunal pour enfants de Bobigny, mais
aussi en tant que citoyen : « à coup sûr
on répond mieux au souci d’incarner
concrètement, pour tous les enfants de
France, le droit à l’éducation qui leur
est reconnu par la Convention des
Nations unies sur les droits de l’enfant ».
La suite du livre resitue le dispositif
des classes relais en faisant régulièrement le lien entre les textes officiels et
des exemples concrets. Ainsi, dans le
deuxième chapitre, des encarts exposent d’une manière claire ce qui existe
dans plusieurs villes telles Beauvais,
Lorient, Lyon… Mais la classe n’y est
pas oubliée. La pédagogie active y est
régulièrement mise à l’honneur. Et
Freinet aimerait sans doute lire ces
lignes où sont décrits plusieurs tâtonnements pédagogiques. La place du
jeune en difficulté est redéfinie. « Après
que des questions, des vraies
« recherches » y compris par les plus
jeunes, se sont mises en place, le savoir
retrouve sa force de motivation. Parce
qu’après tout, les enfants et les adolescents de ces classes sont des chercheurs,
comme d’autres ils cherchent à comprendre » (p. 67). C’est ainsi que l’individualisation et la différenciation des
apprentissages sont mises en exergue.
Des tableaux, des schémas, des statistiques… tout concourt à essayer de
montrer une réalité. En tout cas, cela
permet de donner un aperçu assez complet, nous semble-t-il, d’une situation
importante et complexe en constante
évolution. Parallèlement, à travers la
réflexion et les exemples, se développe
une vraie critique à l’encontre du collège (et plus généralement du système
éducatif). Souvent, les auteurs n’hésitent pas à prendre position : «[…] il
reste un travail énorme à faire en termes
de relations, de technicité, de technologie
et de supports pédagogiques. La vraie question aujourd’hui c’est de prendre la pédagogie des difficultés comme une pédagogie
de la formation permanente et de la formation des adultes. Et pour l’éducation
nationale, il reste tout à apprendre ».
Le chapitre suivant ouvre sur une
chronologie de l’existence et de l’évolution des classes relais. Bien sûr cela
sera continuellement à réactualiser (et
place ainsi lui aussi, le lecteur en position d’acteur) mais permet aux auteurs
d’analyser les principaux textes jusqu’en
2000. Marie-Anne Hugon et Jacques
Pain présentent la circulaire du 17 mai
1999 sur le programme « nouvelles
chances ». Ce texte évoque le dispositif
relais comme l’une des possibilités
offertes et rappelle ses missions prioritaires : « les classes relais ne sont pas des
filières de relégation; elles ont comme objectif de recréer par un accueil spécifique temporaire les conditions d’une réinsertion scolaire progressive » (p. 85). La circulaire
du 14 septembre 1999 cadre, quant à
elle, leur fonctionnement. Dans celle du
8juin 2000, on redéfinit le terme « dispositifs relais » où « sont regroupés les
classes relais et les internats relais, associés ou non à des admissions en classe
relais » (p. 86). Un des derniers textes
cités (la circulaire du 4 septembre 2000
concernant le soutien aux dispositifs
relais par les centres médicaux et
médico-psycho-pédagogiques) apporte
des éléments de réponse aux questions
que nous nous posons sur la population concernée. « La quasi-totalité des
élèves admis dans une classe relais l’est à
cause de problèmes d’absentéisme, d’incivilités, de refus scolaire, de démotivation
dans les apprentissages. Plus de la moitié
d’entre eux relèvent d’une mesure judiciaire ou administrative » (cité page 88).
Les dernières parties se chargent de
clarifier le cadre du dispositif, ses instances et ses partenariats, comme par
exemple, celui avec la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) tout ceci à travers des exemples concrets d’action.
Individualiser la pédagogie, travailler
les fonctions cognitives et développer
les compétences scolaires, travailler sur
la loi et la place de chacun, travailler la
question du sens des savoirs, aménager
l’espace et le temps sont autant de parties présentant des pistes pédagogiques
offertes au regard d’autrui, des expérimentations réelles de classe, des projets, de nombreux outils pour beaucoup
issus de la pédagogie institutionnelle ou
des techniques Freinet. Ce ne sont pas
des modèles mais des cheminements
possibles de réflexion; ils devraient permettre d’appréhender d’une façon peut-être moins négative et stigmatisante ce
dispositif novateur, qui reste cependant,
comme le soulignent les auteurs « une
réalité mouvante, non stabilisée ».
Tous ces textes et exemples nous rappellent le caractère dynamique, innovant mais aussi complexe de ces structures spécifiques. Les inconvénients et
les dérives d’un tel système ne sont pas
passés sous silence. Les modalités sont
ainsi clairement énoncées et permettent
de faire de cet ouvrage un bon support
de formation et d’informations pour
toute personne s’intéressant à ce sujet,
un bon outil d’enseignement et de renseignements pour tout formateur.
Christine Brisset, CURSEP,
IUFM de l’académie d’Amiens.
✔ Fagard (Jacqueline). Le développement des habiletés de l’enfant.
Coordination bimanuelle et latéralité. Paris : CNRS éditions, 2001.
Jacqueline Fagard, docteur en psychologie,
chercheuse au CNRS,
nous livre un ouvrage à la fois
dense et clair de 387 pages, soutenu par
une volumineuse bibliographie et par
un précieux glossaire consacré à la question
du développement des habiletés de
l’enfant, une question abordée à partir
de plusieurs perspectives : avant tout
développementale mais aussi cognitive,
neuroanatomique, neurophysiologique
et phylogénétique.
Toutes ces perspectives réunies offrent
un point de vue synthétique et actuel
des travaux consacrés à l’étude du développement des habiletés manuelles et
bimanuelles ainsi qu’à des questions
considérées comme corollaires tels que
l’établissement de la latéralité manuelle
et celui des échanges interhémisphériques. Rappelons, avant d’aller plus loin
dans la présentation de ce solide ouvrage
qui se tient à deux mains, que le terme
« habile » vient du latin habilis, dérivé
de habere dans l’acceptation de « pouvoir », « avoir la capacité de », et signifie
étymologiquement : celui qui « tient
bien », qui est souple et agile. Selon le
Dictionnaire historique de la langue française, le terme s’emploie à partir du XVIe
siècle pour caractériser une personne
qui utilise les moyens les mieux adaptés
pour parvenir à ses fins. Le terme habile
renvoie donc à la fois aux notions
d’adresse et d’intelligence. Il a donné
son nom au premier représentant du
genre homo, Homo habilis.
Tant du point de vue phylogénétique
qu’ontogénétique, l’émergence des habiletés manuelles représente une étape
fondamentale pour la capacité à interagir avec l’environnement, de résoudre
des problèmes et de planifier des
séquences de comportement qui soient
utiles ailleurs dans l’espace et plus tard
dans le temps. Il est évident que la fabrication d’outils requiert une activité
conceptuelle complexe et que la transmission d’une technique nécessite un
minimum d’interactions sociales : pour
ces raisons, la relation temporelle entre
le développement des habiletés et celui
du langage au cours de l’évolution est
l’objet de nombreuses spéculations, de
même que la question de l’émergence
concomitante de la latéralité manuelle et
du langage au cours de l’ontogenèse.
Une des premières questions auxquelles s’attache logiquement à répondre
cet ouvrage de psychologie relève de la
phylogenèse : « quand l’homme est-il
devenu capable d’organiser sa motricité
en utilisant ses deux mains de façon
complémentaire, une main tenant l’objet sur lequel l’autre main peut agir ?».
Répertoriant, dans la lignée des travaux
de Leroi-Gourhan, un ensemble de facteurs individuels s’avérant très probablement associés à des changements
environnementaux importants, l’auteur
retient l’idée selon laquelle ces changements ayant abouti à l’habileté manuelle
créative d’Homo sapiens sont le résultat
d’un long processus au sein duquel plusieurs facteurs ont joué un rôle essentiel :
les modifications de l’organe main, la
marche debout qui libéra la main, l’augmentation de la taille du cerveau, le
développement des zones impliquées
dans la planification des actions et de
l’asymétrie hémisphérique, enfin les progrès dans les capacités interactives. La
question qui sous-tend ces constats est
la même dans le registre du développement phylogénétique que dans celui
de l’ontogenèse : « les progrès de l’intelligence ont-ils permis de planifier une
meilleure utilisation des outils ? Ou bien
les progrès posturo-moteurs ont-ils permis
une exploration des objets et de leurs transformations possibles qui a entraîné des progrès conceptuels ?» Selon l’auteur, il est
probable que la réponse soit « oui » aux
deux questions tant au cours de l’évolution qu’au cours du développement.
Bien que le sujet de cet ouvrage soit
le développement ontogénétique des
habiletés manuelles, l’auteur aura considéré en premier lieu l’apparition de ces
comportements au cours de l’hominisation en s’appuyant sur le fait que les
pierres taillées fournissent les plus
anciens témoignages des progrès de l’habileté manuelle. Et il s’avère que l’asymétrie manuelle, la seule des contraintes
dont on puisse chercher une trace,
semble avoir été présente dès les débuts
du genre homo. En revanche, il est
impossible aujourd’hui de déterminer
comment se sont développées les habiletés bimanuelles au cours de l’évolution et donc de dire si les gestes symétriques ont précédé les gestes
complémentaires, si les gestes asymétriques simples sont apparus avant les
gestes asymétriques plus complexes.
Le lien avec l’ontogenèse s’établit ici
avec le fait qu’un tel constat s’observe
aussi au cours de l’enfance. Chez le
bébé, le développement de la coordination bimanuelle suit de près celui de
l’approche et de la prise de l’objet au
cours de la première année. Les
approches vers l’objet qui réapparaissent vers 3-4 mois sont le plus souvent
bimanuelles. Les bébés sont donc
capables de gestes complémentaires non
différenciés dès qu’ils commencent à
diriger volontairement leur bras vers
une cible. Ce n’est pas avant la fin de la
première année qu’elle deviendra uni
ou bimanuelle en réponse à la taille de
l’objet.
On a longtemps évoqué l’habileté
manuelle comme si elle était le fait d’une
seule main, la main « préférée » (l’auteur
nous précise que les termes « coordination bimanuelle » apparaissent peu dans
la littérature scientifique avant la fin des
années 1970). Or les gestes sont presque
toujours bimanuels. L’autre main peut
avoir un rôle plus ou moins actif. Elle
peut avoir un rôle similaire ou complémentaire à celui de la main préférée, ou
servir de support de l’objet manipulé.
Elle peut simplement participer à l’organisation posturale qui soutient le geste
de l’autre main. La plupart des habiletés mises en jeu dans les actions, qu’il
s’agisse d’actions quotidiennes, telles que
couper son pain ou lacer ses souliers,
ou qu’il s’agisse d’activités artistiques ou
sportives ou encore d’habiletés manuelles
spécifiques, nécessitent la coopération
des deux mains. Le rôle de chaque main
peut être plus ou moins spécifique et
plus ou moins actif. L’auteur passe donc
en revue les critères qui permettent de
distinguer et de catégoriser les différents
types de synergie bimanuelles. La catégorisation de gestes bimanuels ainsi proposée est la suivante : les gestes complémentaires à rôles différenciés qui
apparaissent au cours du dernier trimestre de la première année chez l’enfant; les gestes complémentaires à rôles
non différenciés; les gestes indépendants
spatialement mais synchronisés (on
trouve dans cette catégorie toutes les
activités musicales au cours desquelles
la position des deux mains doit être très
précise mais pour lesquelles la coordination se fait sur le plan temporel essentiellement – le piano par exemple), trois
catégories auxquelles l’auteur ajoute une
quatrième, peu représentée dans la vie
quotidienne et dans les situations de
laboratoire : celle des gestes bimanuels
que l’on essaie de faire totalement indépendamment l’un de l’autre (temporellement et spatialement). Retenons, du
point de vue développemental, qu’à partir de 2-3 ans, l’enfant peut apprendre
presque n’importe quelle tâche bimanuelle mais l’impact des contraintes de
synchronie et de symétrie reste très fort
jusque vers 9-10 ans.
Une réflexion sur les questions posées
par la latéralisation s’étaye sur celle des
interactions interhémisphériques. Les
études sur la latéralisation montrent clairement une utilisation différenciée et
complémentaire des deux hémisphères
cérébraux en soulignant que les interactions interhémisphériques s’établissent, quant à elles, principalement à travers le corps calleux qui est constitué de
fibres cortico-corticales, connectant et
transportant ainsi des messages entre les
deux hémisphères. Sa taille varie en fonction du sexe et de la latéralité. Les sujets
appartenant aux catégories qui ont un
corps calleux relativement large (sujets
peu latéralisés et les femmes) sont avantagés pour la réalisation des tâches requérant un transfert interhémisphérique.
Les connexions interhémisphériques
servent à la fois au transfert des informations, à la facilitation ou à l’inhibition de l’activité neuronale controlatérale, ainsi qu’à la régulation des
coactivations dans les activités bilatérales. Certains auteurs pensent cependant qu’il convient de relativiser le « dualisme » induit par une section calleuse
et la prétendue « unification » qui permettrait le corps calleux lorsqu’il est
intact. La bonne performance des sujets
agénésiques sur la plupart des tâches de
transfert est une preuve que des unificateurs existent en dehors du corps calleux. Parmi ces mécanismes, citons,
d’une part, les transferts passant par les
autres commissures, y compris celles du
cerveau moyen; d’autre part, tous les
mécanismes d’indices croisés passant
par la sensibilité périphérique et que
permet la représentation corticale bilatérale de récepteurs périphériques (les
yeux, mais également les épaules et tout
le système postural). En d’autres termes,
par sa revue de questions l’auteur insiste
sur le fait que le corps calleux semble
essentiel pour certains aspects du transfert mais pas de façon égale pour toutes
les tâches de transfert, ni toutes les composantes d’une même tâche.
La richesse de cet ouvrage ne nous
permet pas de le résumer exhaustivement et nous souhaitons évidemment
au lecteur la curiosité et le mouvement
de se reporter à l’ouvrage lui-même
pour avancer dans ses découvertes.
L’ensemble de celles-ci s’inscrit dans un
modèle général pour le développement
moteur qui est proposé, par l’auteur,
dans sa conclusion. Un modèle qu’il
nous semble important de présenter.
Pour comprendre les changements
moteurs au cours du développement,
l’auteur souligne, dans la construction
de ce modèle, le fait que plusieurs éléments doivent être pris en compte. Il
existe une organisation motrice innée
observable dès la naissance, liée d’une
part aux coordinations sélectionnées au
cours de l’évolution, d’autre part à l’organisation anatomofonctionnelle du système neuromoteur qui rend certains
gestes plus faciles que d’autres. De ce
fait, le nouveau-né présente des comportements réflexes et une motricité
spontanée déjà coordonnée de façon
élémentaire. Sa motricité se caractérise
à la fois par un nombre limité de patterns et par la grande variété de leur
exécution. Ainsi le nombre de patterns
spontanés répertoriés n’est-il pas très
élevé, mais la variabilité d’un pattern
particulier comme le mouvement d’approche vers l’objet est d’autant plus forte
que l’enfant est jeune. Certains patterns
sont clairement restreints dans leur
expression par l’état d’immaturité du
système neuromoteur à la naissance :
c’est le cas des gestes bimanuels complémentaires, limités par l’immaturité
des échanges interhémisphériques.
Dès sa naissance, le bébé explore son
environnement, poussé par une attraction innée vers la nouveauté. Grâce à
ses activités motrices, et malgré leur
caractère restreint à quelques effecteurs,
il reçoit des informations sensorielles
qui sont d’emblée coordonnées entre
elles et coordonnées avec les informations émanant du mouvement lui-même. Par exemple, un mobile exploré
tactilement est reconnu visuellement.
Le bébé se trouve donc dans un bain
perceptivomoteur où l’action et la perception multimodale sont indissociables :
il perçoit parce qu’il bouge (ne seraitce que ses yeux) et il bouge pour percevoir encore. Si un pattern moteur
aboutit à un effet désiré ou plaisant, l’enfant le recommence, comme l’a suggéré
Piaget. Le seul fait de la répéter va renforcer les connexions neuronales entre
les effecteurs de la synergie mobilisée
et entre ces effecteurs et les perceptions
qui y sont associées : cela augmente les
chances qu’un même pattern moteur
soit sélectionné par la suite dans des
conditions semblables. Cette sélection
entraîne une baisse de variabilité et de
cette baisse de variabilité naît l’habileté.
La plasticité neuronale explique la
réciprocité des relations entre la maturation du système nerveux et le comportement : la maturation du système
nerveux, en levant certaines contraintes,
favorise l’émergence de certains comportements qui à leur tour remodèlent
le système nerveux. Par exemple, les
mouvements distaux sont sans doute
limités au cours des premiers mois par
l’immaturité de la voie corticospinale,
mais ils ne sont pas impossibles et on
voit les nourrissons bouger leurs doigts
individuellement. L’utilisation croissante
des mains et des doigts au cours des
premiers mois favorise probablement la
maturation de la voie corticospinale.
Dans le même ordre d’idée, les échanges
interhémisphériques sont limités chez
les jeunes enfants, mais certainement
pas inexistants. Les nourrissons de 3-4
mois peuvent tenir un objet d’une main
et l’explorer de l’autre avec un ou plusieurs doigts. Bien que peu fréquent
pendant les premiers mois, ce comportement peut favoriser la maturation des
échanges interhémisphériques. Les premières vraies coordinations de gestes
complémentaires qui apparaissent vers
9-10 mois en témoignent.
Au fur et à mesure de ces interactions
entre un organisme en perpétuel remodelage et un environnement de plus en
plus exploré, le répertoire des habiletés
manuelles s’accroît. Face à une situation qu’il a de plus en plus de chances
d’avoir déjà rencontrée, l’enfant a à sa
disposition des circuits de réponses privilégiées qui demandent sans doute peu
d’attention et de mobilisation cognitive.
Son geste devient moins variable avec
l’entraînement; en revanche, il devient
plus à même de réagir vite à des changements dans l’environnement.
L’utilisation des rétroactions sensorielles
augmente avec l’âge, même si, en raison d’autres facteurs peu clairs à l’heure
actuelle, cette augmentation ne semble
pas linéaire. Quand l’enfant doit faire
face à des situations complètement nouvelles, il donne une réponse approchée
qui est fonction de ses tendances spontanées et des réponses apportées à des
situations similaires connues antérieurement. Cette réponse spontanée doit
parfois être inhibée pour permettre
qu’une nouvelle réponse plus appropriée soit élaborée. Plus les demandes
de la tâche s’éloignent de ces réponses
spontanées et plus la mise en place de la
nouvelle coordination sera difficile. Ces
réorganisations mobilisent l’attention et
requièrent des capacités d’inhibition.
Le développement moteur en général, et celui des habiletés manuelles et
bimanuelles en particulier, ne peut se
comprendre que si on garde à l’esprit
qu’il n’existe pas d’état sans coordination
motrice; que ces coordinations existent
entre les différents effecteurs moteurs,
entre les différentes modalités de perception, et entre les perceptions et l’action; que dans sa recherche de perceptions nouvelles le bébé est amené à
constamment utiliser sa motricité avec
le répertoire moteur qu’il a à sa disposition, étant donné son expérience et
l’état de maturation de son système nerveux; que des mécanismes cognitifs
(attention aux rétroactions, inhibition)
interviennent pour remplacer les patterns de base « attracteurs » par de nouveaux patterns adaptés à de nouvelles
situations; que l’enfant trouve ces nouveaux patterns grâce à la grande variabilité des patterns moteurs qu’il explore;
même des patterns peu probables ont
des chances d’être explorés; enfin que
l’utilisation de ces nouveaux patterns
va, à son tour, remodeler le système
neuromoteur de l’enfant et changer les
contraintes intrinsèques de ce système,
par exemple en modifiant la force des
connexions neuronales ou en favorisant
la myélinisation d’une voie nerveuse.
En définitive, un ouvrage savant et
didactique à mettre… entre toutes les
mains de nos lecteurs.
Michel Wawrzyniak, UPJV-CURSEP.
✔ L’interculturel en question.
L’autre, la culture et l’éducation.
Paris : L’Harmattan, 2001.
Cet ouvrage fait suite aux travaux
d’un colloque organisé par
l’Association francophone internationale
de recherche scientifique en
éducation et intitulé «Éducation: identité,
altération et relations interculturelles
». Les contributions de ce colloque
(à Rabat, Maroc, en 1997 ) sont conçues
comme un simple témoignage des travaux
et des réflexions en cours dans le
champ de l’Interculturel. Elles sont le
fait d’auteurs en provenance de champs
géographiques très divers (Afrique subsaharienne,
Antilles, Brésil, Belgique,
Maghreb, Mexique, Québec et France).
On peut d’emblée reprocher à cet
ouvrage de ne pas être construit sur une
thématique ou une problématique qui
aurait donné de l’unité et de la cohérence aux diverses présentations. Elles
appartiennent en effet à des auteurs
issus de champs disciplinaires différents,
et de plus, ne partageant pas les mêmes
objets de recherche.
Jacques Ardoino, dans « De l’altération dans l’interculturel (Interactions,
implications)» interroge une notion
centrale dans toute approche de l’interculturel et de l’altérité. Il s’agit de la
notion d’altération qu’il définit comme
« le processus à partir duquel un sujet
change (devient autre) sans pour autant,
perdre de son identité, en fonction d’influences (qui peuvent évidemment être
perçues comme, tout à la fois, négatives
et positives) exercées par un autre (ou
par d’autres)». Cette notion, centrale
dans toute éducation interculturelle
impliquant la reconnaissance et l’acceptation d’une démarche de métissage
consentie et valorisée.
Guy Avanzini dans « Diversité culturelle et universalité des valeurs » aborde
les stratégies susceptibles d’être
déployées sur le terrain de l’interculturel, face à la diversité culturelle. En analysant les démarches possibles, il en
donne les conséquences au plan éducatif et conclue en ajoutant que les États,
devenus pluriels, se devaient de viser
non pas l’assimilation mais l’intégration,
en ne cherchant pas à « réduire les différences » mais en cherchant à les « percevoir, les traiter comme une richesse
et les valoriser, à la seule condition que
ceux qui veulent à bon droit sauvegarder leur authenticité respectent celle des
autres ».
Luc Ridel dans « La part de l’institutionnel dans la construction identitaire »
interroge deux concepts qu’il conçoit
comme deux pôles dans toute approche
interculturelle. Il s’agit de l’éducation
qui renvoie à la normalisation et intégration dans la société, et de l’identité
qui évoque l’individuation. Une institution éducative, conçue comme le lieu
du politique, du social, est selon lui, le
support de l’autonomisation et de l’individuation. Cette institution en vient
ainsi à exister chez l’individu « en soi ».
Alain Mougniotte dans « L’éducation
face à la diversité culturelle et au droit à
la différence » aborde la question de la
diversité culturelle, devenue incontournable dans nos sociétés pour ensuite
s’interroger sur les limites du droit à la
différence ou plus exactement « sur les
exigences avec lesquelles il a à composer… ». Il se demande alors comment
rendre possible la coexistence des personnes et des groupes au sein d’un
même ensemble sans risquer la perte de
l’unité minimale requise dans une
nation. Le rôle de l’école est alors rendu
crucial par l’auteur. Cette institution
doit, selon lui, combattre la standardisation, accueillir la diversité comme une
richesse et l’ériger en objet d’étude. Dans
ce cadre, l’idée de laïcité est primordiale
car elle est la condition qui permet l’établissement de convictions communes
tout en laissant du champ à des
croyances personnelles.
José Pires et Glàucia N. da Luz Pires
dans « Éducation et identité culturelle :
le rôle de la culture noire dans la vie
sociale brésilienne » analysent les formes
organisées par les communautés noires
du Brésil pour mieux décrire leur
influence sur l’ensemble de la société
brésilienne. Ils y évoquent l’influence
des langues véhiculées au Brésil au
même moment que la déportation esclavagiste (dont le yoruba) sur la langue
portugaise. Ils abordent aussi les pratiques religieuses locales en les présentant comme des survivances de formes
de penser, d’agir et de connaître le
monde issues d’un passé africain. Ils
insistent sur le rôle qui doit être joué
par l’école dans la valorisation et la
transmission de cet aspect de l’histoire
et de l’identité du Brésil.
Maria del Pilar Jimenez-Silva dans
« Une éducation alternative face à la globalisation culturelle. Le problème de
l’autre en éducation; quelques
remarques sur le Mexique » pose la
question de l’altérité dans une société
pluriethnique (le Mexique) et où l’autre
a un statut d’indigène. En partant d’une
approche psychanalytique de la perception des figures de l’altérité, elle
expose quelques caractéristiques de la
valeur donnée à l’indigène dans l’éducation au Mexique, en particulier dans
le projet éducatif le plus récent qui
reconnaît la diversité et la différence culturelle en se mettant alors en contradiction avec les actions sociales, politiques et militaires. Ces actions, tout
autant que l’Histoire pensent l’identité
mexicaine comme homogène, entretien
une relation ambivalente avec l’Espagne
et annihile l’indigène en le transformant
en « origine » et en souvenir historique.
Philip Hermans dans « Éducation, culture et identité : adolescents marocains
en Belgique » interroge l’expression
identitaire de jeunes marocains vivant
en Belgique en se demandant quels peuvent être les effets d’une immersion prolongée dans la culture belge sur l’identité d’origine. Après analyse de 42
entretiens réalisés auprès d’adolescents
marocains rencontrés dans les milieux
associatifs, l’auteur montre que du point
de vue de la « culture objective » ils
« sont bien plus proches des Belges qu’il
n’y paraît à première vue ».
L’attachement strict à des attributs de
l’identité marocaine tels que la pratique
religieuse, la langue, le mariage, le comportement de fertilité… apparaît moins
important tandis que ces adolescents
continuent à se déclarer comme
membres d’un groupe particulier et à
revendiquer une prise de parole indépendante dès lors qu’ils appartiennent
à une instance représentant publiquement l’immigration.
Habib Affes dans « Langue arabe et
intégration des jeunes d’origine maghrébine » postule que les conditions d’une
intégration culturelles réussie pour les
jeunes d’origine maghrébine, sont la
valorisation de leur propre langue, la
reconnaissance de leur différence et une
bonne estime de soi. Il part d’une idée
selon laquelle la réalisation d’un apprentissage bilingue et un élément fondamental d’une bonne estime de soi et
analyse quelques travaux portant sur le
bilinguisme arabe-français. Il y apparaît qu’aucune mesure efficace en ce qui
concerne cette sorte de bilinguisme et
que des potentialités non négligeables
sont gâchées faute de reconnaissance
d’une des langues de l’immigration
(l’arabe). C’est ce que révèle la situation
faite à cette langue dans son enseignement en tant que langue vivante étrangère ou au travers des programmes
ELCO dont l’objectif était d’initier les
enfants issus de l’immigration à leur
langue et culture d’origine.
Il n’est pas possible de rendre compte
de toutes les contributions de cet
ouvrage, d’autant qu’un petit nombre
d’entre elles nous semble étranger au
domaine de la pédagogie de l’interculturel même si elles peuvent s’inscrire
dans un des champs de réflexion appartenant à la culture. Il s’agit des contributions qui ont trait à la pédagogie des
outils cybernétiques ou informatiques.
Nous nous contenterons de citer les
auteurs des communications dont nous
ne pouvons faire état : Louis Marmoz,
Pascal Plantard, Christian Leray,
Christian Alin, Mario Laforest, Yves
Lenoir…
La conclusion de Gaston Mialaret rappelle que la multiculturalité est une évidence qui ne doit pas conduire à occulter la diversité des situations d’un point
de vue historique et culturel. Il pose
comme fondamentale la nécessité de
mieux définir des concepts devenus
courant dans les domaines de l’interculturel, pour éviter le piège des mots.
La diversité des situations signifie également une variété de coordonnées à
prendre en compte pour mieux comprendre la complexité des déterminants
d’une culture.
La réflexion qu’il suggère est pour lui
contrainte par les enjeux d’un XXIe siècle
qui doit résoudre quelques grandes
questions avant de trouver « les voies
d’une civilisation universelle qui conduirait tous les hommes à mieux se comprendre, à mieux s’aimer, et à ne plus
s’entre-tuer ».
Malika Bennabi, UPJV-CURSEP.
✔ Kahn (Pierre), La leçon de
choses. Naissance de l’enseignement
des sciences à l’école primaire.
Lille : Presses universitaires du
Septentrion, « Éducation et didactiques », 2002,248 p.
La première partie est consacrée à
l’arrivée sinueuse de l’enseignement
des sciences à l’école primaire au
XIXe siècle, la seconde à la leçon de
choses. L’ouvrage remplit bien son programme
de travail, à condition de ne pas
attendre de lui ce qu’il ne peut apporter : il n’est pas un ouvrage d’histoire des
disciplines scolaires, dans la lignée de
ceux qu’André Chervel a publiés, c’est
un ouvrage de « philosophie pédagogique », selon l’heureuse expression de
l’auteur (p. 54). Et c’est pleinement un
ouvrage de philosophie : cet essai, selon
le terme de l’auteur dans sa conclusion,
se propose de soutenir une thèse fondamentale : il faut redonner tout son
lustre à l’originalité républicaine en
matière d’éducation intellectuelle, mettre
en évidence le projet culturel de la
Troisième République, souligner en quoi
il se distingue des projets antérieurs.
Continuité certes en partie entre les projets scolaires de Guizot, Falloux et
Duruy, mais surtout rupture et affirmation d’un véritable programme d’éducation culturelle avec Jules Ferry. L’auteur
débat ainsi avec Claude Lelièvre et
Christian Nique qui dans La République
n’éduquera plus, le mythe Ferry en question (Plon, 1993) sont les représentants
de « l’hypothèse faible », celle qui majore
la continuité. L’auteur se rapproche ainsi
de l’hypothèse « forte », celle portée par
Yves Deloye, dans École et citoyenneté
(Presses de la FNSP, 1994) et qui vise à
réévaluer l’importance des savoirs. C’est
donc à trouver un espace entre ces deux
hypothèses que Pierre Kahn s’ingénie à
situer son propos de manière extrêmement fine et argumentée.
On ne trouvera donc pas dans cet
ouvrage de références aux travaux des
élèves, à l’expression concrète de la leçon
de choses in situ. Non, mais l’analyse très
subtile de trois matériaux : les textes officiels et para-officiels (programmes, instructions, circulaires, discours d’accompagnement, revues pédagogiques, telle
que L’Ami de l’enfance), le Dictionnaire
pédagogique de Ferdinand Buisson (dont
Pierre Khan devient l’un des meilleurs
connaisseurs puisqu’il publie en cette
fin d’année une Enquête au cÅ“ur du dictionnaire de pédagogie de Ferdinand
Buisson, CNRS éditions), des manuels
scolaires. Le choix de refuser de dessiner
une histoire des pratiques pédagogiques
est, d’entrée de jeu, clairement assumé :
il s’agit d’écrire, en définitive, un ouvrage
de philosophie des idées pédagogiques,
qui rende compte d’une histoire
« rêvée », au sens bachelardien du terme
et non une histoire réelle, une philosophie « du jour » et une philosophie de
la « nuit ». Les seuls travaux d’élèves auxquels il est renvoyé sont des travaux
« mise en scène », à l’occasion de l’exposition universelle de 1878 (p.118) et
non des travaux quotidiens, ordinaires.
Pierre Kahn pense que cette histoire n’est
pas sans influence sur les pratiques
réelles et dit ainsi, indirectement,
quelque chose. Signifie-t-il que cette histoire des pratiques est une histoire
impossible ? L’auteur n’est pas loin de
l’affirmer : il me semble, sur ce point,
que des travaux de plus en plus nombreux viennent infirmer ce propos.
D’une certaine manière, l’ambition de
l’ouvrage n’est-elle pas – l’auteur se garde
bien de l’affirmer – de reprendre à son
compte le chemin des grands ancêtres,
tels Ferdinand Buisson ou Octave
Gréard et de tracer ainsi, en creux,
l’image de l’école à laquelle l’auteur rêve,
pour aujourd’hui ?
L’auteur doit nécessairement s’attaquer à la préhistoire de Ferry et montrer
que, sous les apparences du semblable,
s’écrit le dissemblable : Guizot, Falloux
mettent en exergue la religion, c’est la
première matière de l’enseignement, les
sciences sont bien présentes, mais à une
place seconde. Victor Duruy, en
revanche, selon une approche désormais reconnue, est un précurseur de
l’idéologie républicaine – en se sens
l’étude de sa position philosophique est
importante puisqu’elle permet de souligner l’originalité du projet ferryste, elle
est une sorte d’étape, encore inachevée.
Pierre Kahn reprend alors à son compte
la distinction effectuée par Jean
Baubérot (Vers un nouveau pacte laïque,
Seuil, 1990) entre un premier et un
second seuil de laïcité : en 1882, les
sciences font désormais partie de ce que
nul ne peut prétendre ignorer. Derrière
se profile ainsi une réflexion sur la laïcité qui est peut-être plus proche de
celle défendue par Paul Bert que par
Jules Ferry : laïcité antireligieuse ou,
plus exactement, où la science prend la
place laissée vacante par la religion dans
les programmes du ministère de
l’Instruction publique. Bref, avec la présence de l’enseignement des sciences de
façon pleine et entière est en jeu la question de la laïcité. L’auteur pousse alors
son raisonnement jusqu’à son terme et,
contre la thèse de Jean François Chanet
dont il ne dit d’ailleurs mot, pose que
l’école de la République combat les cultures traditionnelles : la « Patrie » contre
les « petites patries ». L’universel contre
la singularité : on comprend ainsi que
l’enseignement des sciences devienne
un élément fondamental dans la culture
scolaire puisque la discipline scientifique est le noyau dur idéologique de
cette culture nouvelle.
La leçon de choses est l’expression
pédagogique emblématique de cette
place nouvelle des sciences dans l’ordre
culturel scolaire. Or, on sait que Marie
Pape-Carpantier fut, sinon l’une des
inventeurs de cette pratique pédagogique, du moins l’une des propagandistes actives. Bien avant Ferry… D’où
le défique se lance Pierre Kahn : comment reconnaître à la leçon de choses
un héritage et affirmer sa spécificité disciplinaire ? On n’est pas loin du défide
Buisson qui dans l’article « École normale » du Dictionnaire essayait de montrer que l’héritage prussien était recouvert par un autre héritage, celui des
Frères des écoles chrétiennes : les Frères
avaient bien inventé antérieurement des
centres de formation pour les futurs instituteurs.
Quelle est la généalogie de la leçon
de choses ? Dans la salle d’asile, l’auteur
souligne qu’il s’agit d’une leçon « sur les
choses » plutôt que d’une leçon « par les
choses ». Il montre aussi que cette leçon
a une origine diverse : une géographie
allemande et américaine et pas seulement dans la salle d’asile, mais qu’en
1882, elle se dépouille de son caractère
« hétéroclite » pour devenir « scientifique ». Et l’auteur de souligner qu’elle
constitue l’armature philosophique de
la culture scolaire républicaine : on la
trouve, non seulement à l’école primaire,
mais également au lycée, lorsque la
réforme de 1902 entre en vigueur : il
souligne ainsi que la rupture traditionnellement posée entre les deux ordres
n’est donc pas aussi, idéologiquement
s’entend, tranchée qu’on a bien voulu
le dire. L’école primaire s’appuie ainsi
sur des savoirs « élémentaires », ils seront
développés, construits dans leur plénitude à l’école secondaire. Mais, le savoir
est déjà complet : il attend seulement
son développement. Descartes et
Condorcet sont ainsi revendiqués
comme filiation de cette pensée philosophique. Les sciences sont posées
comme ayant des vertus éducatives
propres : fondatrice d’une culture intellectuelle mais également d’une éducation morale, d’une attitude devant l’existence. L’on retrouve ainsi le vieux débat
éducation-instruction pour bien souligner, selon la filiation de Condorcet,
que la science est vertu, qu’elle délivre
des préjugés, des « superstitions », de la
religion. On est alors proche d’un « troisième seuil » de laïcité, celui où, contrairement à Jean Baubérot, la religion n’aurait plus sa raison d’être puisque la
science remplirait l’office qui était le
sien : religion de l’humanité d’Auguste
Comte ? Ce seuil, Pierre Kahn, fidèle en
cela à Jules Ferry plus qu’à Paul Bert,
ne le franchit pas : il y a la « conscience de
l’enfant qu’il faut respecter » (p. 216).
Il y a donc pour l’auteur réellement
un projet culturel de l’école de la
République, projet original, d’une éducation morale et intellectuelle par les
sciences : en ce sens, il s’agit aussi d’un
livre consacré à la laïcité. On le conçoit,
cet ouvrage riche peut être l’occasion de
multiples débats et ne peut en aucun
cas laisser indifférent.
Bruno Poucet, CURSEP,
IUFM de l’académie d’Amiens
Le service d’histoire de l’éducation
continue à mettre à notre disposition
des instruments de travail. En voici trois :
• La formation des maîtres au XIXe -
XXe siècle. Guide des recherches sur les
écoles normales de l’académie d’Amiens
(INRP, 2003,100 p.). L’ouvrage est
dirigé par Brigitte Dancel avec l’aide de
Françoise Cagnard et Daniel Toussaint,
tous deux formateurs à l’IUFM.
L’inventaire est précédé de trois introductions qui présentent chacune des six
anciennes écoles normales de l’académie. Les fonds de l’Oise sont particulièrement riches en travaux d’élèves.
L’importance d’un tel guide est double :
présenter les sources disponibles aux
chercheurs, faire comprendre aux administrateurs combien la sauvegarde de
ces fonds est essentielle.
• La Presse d’éducation et d’enseignement, 1941-1990. Répertoire analytique,
dir. Pénélope Caspard-Karidis (INRP,
2003,702 p.): 386 notices présentent la
grande diversité de la presse éducative,
publications officielles, enseignements
public et privé, activités parascolaires,
mouvements de jeunes, nationaux et
locaux. Un seul regret, d’ordre pratique,
pour cette publication courageuse et
indispensable : comme à l’habitude le
renvoi aux publications incluses dans
le répertoire n’indique pas le numéro
de référence, ce qui complique singulièrement la recherche.
• L’enseignement mathématique à l’école
primaire de la Révolution à nos jours,
textes officiels, t. 1 : 1791-1914, Renaud
d’Enfert, (INRP, 2003,374 p.): nous
disposons désormais d’un outil fort pratique pour accéder à l’histoire d’une discipline de l’école primaire. École élémentaire, école primaire supérieure,
école normale, écoles de la ville de Paris
sont ici présentés sous la forme de
soixante-dix textes législatifs ou le plus
souvent réglementaires, cités in extenso
ou par extraits, selon le cas. Une sub-stantielle introduction est une contribution à l’histoire de la discipline et de
sa pédagogie.
• Bibliographie annuelle de l’histoire de
France, année 2001 (CNRS éditions,
1080 p.). Dans ce vaste répertoire qui
couvre tous les champs de l’histoire, une
rubrique est spécifiquement consacrée à
l’éducation. 310 ouvrages ou articles y
sont répertoriés – on peut souligner
qu’une partie importante de la recherche
est due à des sociétés savantes, les deux
tiers des études étant consacrées à la
période contemporaine. Très utile pour
repérer la multitude de petits bulletins
qui restent souvent à l’état confidentiel.
• La revue pour l’histoire du CNRS
(2003, n°8) est cette fois consacrée à
l’évaluation scientifique au CNRS, le
dossier s’intéressant aux scientifiques
qui ont travaillé à la question de l’origine de l’homme.
• Francis Danvers, 500 mots-clefs pour
l’éducation et la formation tout au long de
la vie (Presses universitaires du septentrion, 704 p.): c’est la seconde édition de
cet ouvrage qui comporte 500 mots clefs
de l’actualité éducative (jusqu’en 2002)
et 1700 ouvrages recensés ainsi que cinquante périodiques en sciences de l’éducation et les sites webs de référence.
Chaque « mot » comprend une définition (avec souvent l’indication d’un
auteur de référence, une mise en perspective historique du concept et un renvoi aux « mots » voisins). Un outil de
référence.
Signalons aux éditions Fabert, la reédition d’ouvrages introuvables de pédagogues : Édouard Claparède, L’éducation
fonctionnelle (2003,242 p.) ; Fridrich
Foster, L’école et le caractère (2003,276
p.). Les textes sont reproduits à l’identique avec une introduction. Enfin, la
publication de Les Historiens (Armand
Colin, 2003), recueil de monographies
sur des historiens, pour l’essentiel français, du XIXe et du XXe siècle.
Bruno Poucet, CURSEP,
IUFM de l’académie d’Amiens.
[1]
Baudrit, A. (1999).
Tuteur : une place, des fonctions, un métier ? Paris : PUF, Éducation et
Formation. (
cf. Carrefours de l’éducation, n° 9).
Baudrit, A. (2000).
Le tutorat dans les universités
anglo-saxonnes des idées pour les universités francophones ? Paris : L’Harmattan.
[2]
Baudrit, A. (2003). Le tutorat à l’école. Que
peuvent faire les élèves tuteurs ?
Carrefours de l’éducation, n° 15,118-135.
[### 1]
Cf. Dominique Schnapper :
La communauté des
citoyens. Sur l’idée moderne de nation. Paris :
Gallimard, 1994.