2003
Carrefours de l’éducation
Les étudiants fantômes.
Les sorties précoces de l’université Paris 8
Florence Legendre
Cursep
L’objet de cette
recherche est de
mieux comprendre
les parcours des étu-
diants de premier
cycle, visibles administrativement du fait
de leur non-réins-cription l’année suivante mais,
pédagogiquement invisibles. Les
données quantitatives montrent une
augmentation de ces sorties précoces. Quels facteurs peuvent expliquer ce constat? Qui sont ces étudiants «fantômes»? Quelles filières
ont-ils fréquentées? Quel accueil
leur a-t-il été réservé?
Parmi les sorties précoces de l’université se cache une grande variété
de situations et de parcours. Le
départ de l’université ne signifie pas
la même chose selon le temps qu’on
y passe. Pour ceux qui restent très
peu de temps, il s’agit d’une tentative infructueuse qui n’entame pas
forcément la volonté de poursuivre
des études, sous une autre forme.
Pour les autres qui persévèrent,
l’expérience semble plus «définitive» dans le sens où la poursuite
des études en formation initiale est
moins fréquente. La première expérience étudiante apparaît ici déterminante dans la suite du cursus scolaire, d’où l’attention à donner à ce
passage.
L’analyse en terme d’affiliation au
monde étudiant s’enrichit de l’étude
sociale de cette population.
L’importance des origines sociales
et scolaires explique le départ de
ces étudiants fantômes en terme
d’écarts culturels à la culture
savante. Elle interroge directement
les dispositifs pédagogiques (tutorat par exemple) qui, en les ignorant, masquent l’essentiel des inégalités d’accès à l’enseignement
supérieur.
The object of this research is to bet-ter understand the routes taken
by undergraduate students,
administratively visible due to
their failure to enrol the following year, but
pedagogically invisible. The quantitative data
show an increase in this dropping-out. Which
factors can explain this statement? Who are
these “ghost” students? Which paths did they
follow? How were they received? In amongst
those dropping out of university are hidden a
great variety of situations and backgrounds.
Leaving university does not mean the same
thing according to the time spent there. For
those who remain there a short time, it is a
question of a fruitless attempt which does not
necessarily lead to the desire to continue studying in another form. For those who persevere,
the experience seems more “permanent” in the
sense that the continuation of studies in school
education is less frequent. The first experience
of studying appears to be a determining factor here in the subsequent educational career,
which gives rise to the attention paid to it in
this section. The analysis in terms of membership of the world of studying is enriched by the
social study of this population. The importance
of social and schooling background explains the
departure of these ghost students in terms of
cultural separation from the culture of the
learned. It calls into direct question the pedagogical mechanisms (for example, tutorship)
which, when they are neglected, mask the essential part of the inequalities of access to higher
education.
Die vorliegende Forschungsarbeit will zum
besseren Verständnis der Studienwege
der Studenten aus dem ersten
Studienzyklus beitragen, die administra
tiv aufgrund der fehlenden Rückmeldung nachvollzogen werden können, für den Pädagogen jedoch im
Verborgenen bleiben. Aus den Zahlen lässt sich ein
Anstieg der Studienabbrecher ablesen. Wie lässt sich
dieses Phänomen erklären? Wer sind diese
Phantomstudenten? In welchen Fächern waren sie
eingeschrieben? Wie wurden sie von der Universität
empfangen?
Hinter den Studienabbrechern verbergen sich sehr
unterschiedliche Situationen und Studienwege. Der
Abbruch des Studiums ist je nach Studiendauer unterschiedlich zu bewerten. Für jene, die nur wenig Zeit
an der Universität verbracht haben, handelt es sich um
einen gescheiterten Versuch, der jedoch nicht notwendigerweise ihre Bereitschaft zu einer anders gearteten Ausbildung beeinträchtigt. Was die übrigen,
späteren Studienabbrecher betrifft, so scheint die
Erfahrung “endgültiger” zu sein, insofern sie sich seltener zu einer Neuorientierung von Grund auf entscheiden. Die erste Studienerfahrung erscheint hier
als ausschlaggebend für den weiteren Verlauf des
Ausbildungsweges. Daher sollte dieser Übergangsphase große Aufmerksamkeit geschenkt werden. Die
Analyse der Universitätsbindung lässt sich mit Blick
auf die sozialen Charakteristika dieser
Studentengruppen bereichern. Die Bedeutung der
sozialen und schulischen Herkunft erklärt über den
kulturellen Abstand zur Gelehrtenkultur, warum
diese Phantomstudenten ihr Studium abbrechen.
Dadurch werden pädagogische Strukturen (wie beispielsweise das Tutorat) direkt in Frage gestellt.
Ignoriert man dieses Gefälle, dann verstellt man den
Blick auf die wesentlichen Ungleichheiten beim Zugang
zu einer Hochschulausbildung.
Nous présentons ici les résultats d’une recherche dont l’objectif
est de mieux comprendre les parcours des étudiants inscrits
en premier cycle et qui abandonnent leurs études dès la première
année, sans avoir passé d’examens. Ces étudiants « fantômes
» sont visibles administrativement du fait de leur nonréinscription
l’année suivante mais pédagogiquement ils restent
invisibles. Les données statistiques en donnent des profils
généraux qui vont être développés et approfondis à partir
d’une recherche qualitative
[1] s’attachant à l’expérience de ces étudiants et à leur situation
actuelle.
La « réussite » ou « l’échec scolaire » sont des notions fondamentalement normatives en tant qu’il est toujours possible d’interroger les normes à partir desquelles le phénomène est évalué. De ce fait, il est précieux d’expliciter et de clarifier les indicateurs utilisés. Ainsi la « réussite » ou « l’échec » des étudiants de DEUG
mesuré par le taux d’inscription en seconde année et par le nombre d’unités d’enseignement (UE) obtenues ne représentent que l’un des aspects de « l’échec » dans
l’université de masse d’autant qu’un « échec » en première année peut ne pas en être
un : il y a des réorientations, des redoublements qui n’entament pas forcément les
chances de réussite finale. Les indicateurs de « réussite » ou « échec » à l’université
sont nombreux et variés : le taux d’obtention d’un diplôme de premier cycle – en
prenant en compte le nombre d’années –, le taux d’accès en deuxième cycle ou
encore le taux des diplômés du second cycle, etc. Toute recherche consacrée à
l’université doit donc porter une attention toute particulière au mode de calcul
des indicateurs utilisés qui doivent être clarifiés et contextualisés.
Pour éviter la polysémie du concept, il nous semble plus indiqué ici de parler de
sortie ou de départ de l’université plutôt que d’abandon ou d’échec. Ces étudiants
qui sortent de l’université sans diplômes dès la première année et sans avoir, semble-t-il, suivi aucun cours, nous les appelons « étudiants fantômes » puisqu’il existe
des traces administratives de leur passage (inscription administrative) mais pas de
traces pédagogiques concrètes (pas de résultats d’examen).
Sur ce sujet, les données de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) de l’université
Paris 8 montrent une nette tendance à l’augmentation de ce type de sorties précoces
(cf. tableau 1). Entre 1993-1994 et 1998-1999, le pourcentage des non-inscrits une
année après leur inscription augmente nettement (24 % en 1993,31% en 1998).
Parmi ces « sorties précoces », on distingue ceux qui ont obtenu au moins une UE
et ceux qui n’en ont obtenu aucune, ces derniers représentent près des deux tiers
des « sorties » durant toute la période étudiée. La distribution des sorties précoces
selon le nombre d’UE obtenues reste relativement stable au cours de la période.
Tableau 1.
Évolution des «sorties» de l’université Paris 8 un an après la première
inscription en DEUG et totaux des premiers inscrits en fonction du nombre d’unités
d’enseignement obtenues au cours de la première année.
Tableau 1. Évolution des «sorties» de l’université Paris 8 un an après la première
inscription en DEUG et totaux des premiers inscrits en fonction du nombre d’unités
d’enseignement obtenues au cours de la première année.
Effectifs UE obtenues Pourcentage des sorties par
rapport au total des premiers inscrits
0 1 au moins Total
Sorties 1993 623 331 954 24 %
Total 1993 835 3178 4013
Sorties 1994 693 379 1072 24 %
Total 1994 914 3522 4436
Sorties 1995 641 374 1015 27 %
Total 1995 822 2894 3716
Sorties 1996 677 351 1028 27 %
Total 1996 885 2951 3836
Sorties 1997 738 427 1165 30 %
Total 1997 880 2973 3853
Sorties 1998 823 471 1294 31 %
Total 1998 961 3221 4182
S’agit-il, pour le premier cycle
[2], d’un volet « structurel » croissant de sorties ? D’un
phénomène finalement « normal » augmentant avec la massification des publics étudiants et sur lequel l’action des équipes pédagogiques ou administratives est vaine ?
Ou peut-on plutôt penser qu’il s’agit de la manifestation de plus en plus visible d’une
« carence » de l’université quant à l’accueil des étudiants de premier cycle ?
La recherche montrera, à partir d’éléments empiriques et concrets, que ces sorties sont le résultat d’expériences individuelles et diversifiées qui renvoient finalement à des questions plus complexes d’orientation, de contextes, de représentations individuelles et de modalités d’accueil.
À partir des données quantitatives de l’OVE, l’objet de cette recherche est de
comprendre de manière qualitative les parcours des étudiants qui sortent de l’université dès leur première année. Il s’agit à partir d’entretiens semi-directifs de comprendre les « raisons subjectives » qui ont mené ces étudiants à quitter l’université.
Utiliser le terme de « raisons subjectives », c’est adopter un regard compréhensif
sur le parcours de ces étudiants pas seulement à partir de la norme académique et
universitaire, c’est également donner la place à des explications qui peuvent s’inscrire dans des stratégies « différentes »: on peut penser que parmi ces étudiants se
trouvent des jeunes qui choisissent d’entrer dans la vie active ou encore d’intégrer une autre forme d’apprentissage. Nous étudierons ainsi et d’abord le discours
des sujets sur leur parcours, considérant ici que la « vérité » d’un phénomène social
résulte du sens que donne le sujet à ces événements et à ses actes.
Notre approche consiste également à envisager ce passage à l’université dans
son sens ethnologique, c’est-à-dire comme le processus progressif d’acquisition
et de maîtrise des compétences propres à la communauté étudiante – des ethnométhodes locales pour reprendre les termes d’A. Coulon
[3] – qui sont d’ordre institutionnel et intellectuel. Il nous faut donc appréhender ces expériences à partir
de l’évaluation qu’en font les acteurs eux-mêmes.
Notre hypothèse de départ est que ces passages à l’université ont été écourtés,
pour une grande part, du fait des réelles difficultés d’affiliation au monde étudiant, auquel ni le cycle secondaire ni les pratiques d’accueil universitaires ne pré-parent vraiment.
Population et méthode de recueil des données
Nous nous sommes donc attachés précisément à l’étude des étudiants qui sortent de l’université sans diplôme dès la première année et sans avoir passé d’examen. Les données produites par l’OVE permettent de repérer la population mère
à partir de deux dimensions :
- Les « sorties » de l’université sont mesurées par l’effectif des étudiants qui ne
se réinscrivent pas un an après leur première inscription en DEUG.
- Parmi ces étudiants nous distinguons les étudiants qui ont obtenu au moins
une UE dans l’année et ceux qui n’en ont obtenu aucune.
Notre population d’étude est donc : les étudiants inscrits en DEUG en 2000-2001 qui ont échoué aux examens, non réinscrits en 2001-2002. Tous diplômes
sauf CNED, IUT et IUD. La population mère s’élève à 377 individus.
Ces données quantitatives ont été complétées par une série d’entretiens (22)
semi-directifs
[4]. L’échantillon a été tiré au sort à partir des listes de la population
mère. Cette enquête qualitative a permis de mieux saisir et comprendre ces départs
précoces des étudiants de l’université Paris 8.
L’étudiant fantôme et ses caractéristiques
sociodémographiques et scolaires [5]
En comparant les données de notre population avec l’ensemble des premiers
inscrits en premier cycle de la même année, nous constatons une nette surreprésentation des hommes parmi les étudiants fantômes (
cf. tableau 2). Cet élément est
intéressant à retenir si l’on sait que les garçons ont un rapport plus conflictuel à
l’institution scolaire que les filles
[6] au cours de leur scolarité primaire et secondaire. On peut penser que cela influe aussi sur le rapport aux normes universitaires.
Tableau 2:
Distribution selon les genres parmi les étudiants fantômes
et dans la population de référence.
Tableau 2: Distribution selon les genres parmi les étudiants fantômes
et dans la population de référence.
Étudiants fantômes * Population de référence **
Femmes 56% 63%
Hommes 44 % 37 %
Total 100 % 100 %
*Étudiants fantômes: premiers inscrits en premier cycle en 2000-2001, sans unité d’enseignement, non réinscrits en 2001-2002. N = 377
**Population de référence: ensemble des premiers inscrits en premier cycle en 2000-2001.
N = 6472
Les étudiants fantômes sont plutôt atypiques du point de vue de l’âge car nettement moins jeunes que la moyenne des étudiants de premier cycle (cf. tableau 3).
La tranche d’âge 20-23 ans regroupe 74 % de notre échantillon, alors qu’elle ne
rassemble que 42 % de la population de référence. La moyenne d’âge est 22 ans,
pour l’ensemble des premiers inscrits en premier cycle, l’âge moyen est 21 ans.
Par ailleurs, il est important de souligner que près de la moitié des pères des
étudiants de notre population sont ouvriers (22 %), employés (12 %) ou anciens
employés ou ouvriers (10 %). Une nette surreprésentation des étudiants dont le
père exerce un emploi d’ouvrier (22% contre 12 %) est notable (cf. tableau 4). Elle
est statistiquement compensée par une sous-représentation des étudiants dont le
père est cadre ou exerce une profession intellectuelle et supérieure. Ce constat
nous interroge sur l’influence de l’origine sociale dans le processus d’affiliation au
monde étudiant. En effet, on peut penser que les sorties précoces des étudiants fantômes s’expliquent, en partie, par l’écart culturel entre leur milieu familial d’origine et le milieu universitaire. Au cours des entretiens, l’écart social avec les autres
étudiants est d’ailleurs évoqué : soit directement en soulignant le manque de soutien familial dans l’orientation post-baccalauréat et le choix des cours, soit indirectement en affirmant que « l’ambiance » entre étudiant n’était pas bonne expliquant ainsi leur peu de contacts avec leurs pairs.
Tableau 3:
Distribution selon l’âge parmi les étudiants fantômes et dans la population de référence.
Tableau 3: Distribution selon l’âge parmi les étudiants fantômes et dans la population de référence.
Âge Étudiants fantômes en % Population de référence en %
17 ans 0 1,1
18 ans 0,5 22,1
19 ans 11,1 23,5
20 ans 26,5 19,8
21 ans 23,6 10,6
22 ans 13,8 6,9
23 ans 10,3 4,6
24 ans 4,2 2,5
25 ans 1,9 1,5
26 ans 1,3 1,3
27 ans 1,3 0,7
28 ans 0,8 0,8
29 ans 1,1 0,6
30 ans et plus 3,6 4,0
Total 100 100
Tableau 4:
Distribution selon la profession du père parmi les étudiants fantômes
et dans la population de référence.
Tableau 4: Distribution selon la profession du père parmi les étudiants fantômes
et dans la population de référence.
Étudiants fantômes Population de référence
Agriculteurs, artisans, commerçants 8,2 5,4
Cadres et professions intellectuelles 14,1 37,4
et supérieures
Professions intermédiaires 6,6 8,9
Ouvriers 22,3 11,6
Employés 11,7 4,5
Anciens employés ou ouvriers 9,5 5,2
Autres inactifs 27,6 27.0
Total 100.0 100.0
79% des étudiants de notre population sont nés en France (contre 78% de l’ensemble des premiers inscrits en premier cycle) et 85 % sont de nationalité française (contre 83 % dans la population de référence). Aucune différence n’est observable en ce qui concerne les origines géographiques des étudiants fantômes par
rapport à l’ensemble des premiers inscrits en premier cycle. Cette observation
infirme l’idée selon laquelle une part non négligeable des sorties précoces des premiers cycles universitaires relèverait davantage de stratégies d’obtention de titres de
séjour que d’une réelle volonté d’étudier. Par ailleurs, l’absence de données sur les
origines culturelles
[7] des étudiants ne permet pas d’avancer des commentaires sur
l’influence de la variable migration sur les parcours scolaires universitaires.
En ce qui concerne leur parcours scolaire antérieur, les étudiants fantômes sont
largement moins souvent issus de baccalauréats généraux que l’ensemble des étudiants premiers inscrits en premier cycle (32% contre 54%). Dans le détail, ce sont
les baccalauréats littéraires qui sont sous-représentés (14 % contre 26 %) alors
que les titulaires de baccalauréat de sciences et technologies tertiaires (STT) sont
largement surreprésentés parmi les étudiants fantômes. Cette répartition rejoint la
distribution sociale des étudiants. Ceux qui ont quitté l’université dans le courant
de leur première année sont plus souvent issus des classes populaires que les étudiants qui restent. Et l’on sait comment les processus de sélection du secondaire
vont dans le sens de la stratification sociale, en orientant de façon différente les élèves
selon leurs origines sociales
[8]. Ainsi les filières techniques et professionnelles du
secondaire connaissent une forte surreprésentation des catégories les moins favorisées par rapport aux filières générales. Les étudiants fantômes apparaissent fortement marqués scolairement et socialement par rapport aux autres étudiants.
Les étudiants fantômes s’inscrivent le plus souvent dans une « carrière scolaire
continue » (ce qui ne veut pas dire régulière). En effet, ils ont obtenu leur bac
majoritairement en 2000 (67 % contre 48 % pour l’ensemble des 1er inscrits en
1er cycle). Ce ne sont donc pas des étudiants qui se sont accordés du temps après
le bac ou qui ont tenté d’autres expériences, salariées par exemple. Nous savons
qu’ils sont plus âgés que l’ensemble des premiers inscrits en premier cycle. Ils
n’ont pas de temps à perdre !
Je ne voulais pas perdre de temps, j’étais déjà assez âgée, je ne voulais pas perdre de temps à la fac.
(Hanane [9] )
Ces indications, mises en perspectives avec l’âge, montrent que les étudiants
fantômes n’ont pas connu une carrière scolaire très régulière. Ils ont redoublé une
voire plusieurs fois au cours de leur carrière scolaire. Cet élément est confirmé
par les entretiens dans lesquels ils sont nombreux – les garçons exclusivement –
à souligner qu’ils entretiennent un rapport tendu à l’école en général : « L’école
c’était pas mon truc (Kevin
[10] )», Steeve a repassé deux fois son baccalauréat, ou
encore Damien qui l’a obtenu de justesse
« Honnêtement, je ne pensais pas avoir le bac. Je l’ai eu, je ne sais pas comment… Le jour du bac
ça a marché, alors que toute l’année ça n’a pas marché [11]. »
Les données montrent que l’origine sociale, l’âge et la série du baccalauréat sont
les variables – intrinsèquement liées – qui marquent le plus la population des étudiants fantômes. D’un point de vue qualitatif, cette « détermination » sociale et
scolaire aura des conséquences directes sur leur expérience étudiante.
La scolarité universitaire
Contextes
Les modalités d’inscription : les inscriptions en première année d’université
concernent pour près des deux tiers de notre population des bacheliers de l’année.
Ce qui veut dire que les modalités d’inscription sont régies, a priori, sur les règles
administratives de la sectorisation et qu’il y a de ce fait peu de liberté de choix de
l’établissement. Le tiers restant est constitué de personnes ayant suivi d’autres
filières d’enseignement supérieur les années précédentes ou ayant exercé une activité professionnelle. Pour eux, le choix de l’université est plus ouvert et peut
davantage résulter d’une stratégie volontaire.
Particularité de l’organisation des cursus de Paris 8 : il faut souligner que les
étudiants, dès leur première année, sont confrontés à une liberté relativement
importante dans la construction de leur cursus. C’est-à-dire qu’en fonction des
cours qu’ils veulent suivre – et des disponibilités de l’offre – ils construisent leur
propre emploi du temps. Ce n’est pas le cas de toutes les universités françaises. Cette
amplitude de liberté met les étudiants entrants dans une situation complètement
nouvelle « d’acteur de leur propre formation ». Si le concept est séduisant et la
réalisation réellement formatrice, il est évident que cette liberté accentue fortement les distances classiques entre les expériences scolaires antérieures, dans lesquelles tout était décidé à la place des élèves, et l’expérience étudiante, en particulier en ce qui concerne la compréhension et la maîtrise des règles institutionnelles.
Une inscriptionen méconnaissance de cause
La plupart des personnes interrogées ne s’est pas vraiment posé la question de
l’orientation après le bac. L’université est apparue comme la seule opportunité
possible. Peu se sont vraiment interrogés sur leur orientation entre études longues
et études courtes. Et certains le déplorent…
Moi personnellement je trouve qu’après le bac, j’ai été laissé à moi-même. (Nicolas [12] ).
Ils s’aperçoivent plus tard des particularités de la temporalité universitaire :
Alors que quand même en université, le DEUG c’est bien, mais c’est pas… là non plus c’est pas
encore… il faut encore au minimum 4 ans, quoi. Enfin, moi j’ai trouvé que c’était un peu long…
voilà. (Aurélie [13] )
Le fait que ce soit long, enfin il y en a qui sont capables mais moi je sais que je ne pourrais pas…
rester 5-6 ans à l’école, voire plus… (Amelle [14] )
Il semble que certaines des personnes interrogées n’aient pas vraiment envisagé
ou n’aient pas été suffisamment informées de la durée des études supérieures avant
d’entrer à l’université. C’est au cours de leur expérience étudiante que cette dimension leur est apparue pleinement, ce qui alors, a pu constituer une des raisons du
départ de l’université.
Les items qui indiquent un choix par défaut de l’université restent peu évoqués.
Tout se passe comme si ces individus développaient, avant leur expérience étudiante,
un a priori si ce n’est positif du moins favorable à l’université en général et à l’université Paris 8 en particulier (cf. tableau 5).
Tableau 5:
Raisons évoquées par les personnes interrogées pour expliquer leur inscription à l’université Paris 8. Les items ne sont pas exclusifs.
Tableau 5: Raisons évoquées par les personnes interrogées pour expliquer leur inscription à l’université Paris 8. Les items ne sont pas exclusifs.
Raisons évoquées Effectifs
Pour voir* 4
1er choix Ravel 13
Proximité de l’université 6
Éviter de faire un BTS ou un IUT 4
Par défaut (2e ou 3e choix Ravel, échec ailleurs…) 5
*On veut… vous savez quand on voit la fac à la télé… donc on veut voir à peu près ce que
c’est, moi c’est surtout ça qui m’a motivé aussi… D’aller à la fac, quoi, de voir ce que c’est au
moins… même si je rate une année, ce sera pas vraiment une année ratée, au moins j’aurais vu,
donc après je ne regretterai pas (Amelle).
En ce qui concerne le choix de la discipline, il s’agit le plus souvent d’une matière
qu’ils appréciaient en secondaire, ou encore liée à un intérêt particulier (l’art, la communication interculturelle, etc.). Pour les deux tiers des personnes interrogées,
ce choix a été positif. Dans les autres cas, suites à des problèmes d’inscription
et/ou de places, la filière suivie n’était pas celle choisie initialement, ce qui peut
constituer un élément d’explication de leur départ précoce.
La filière : PAE [15] versus Arts [16]
Les données montrent une nette surreprésentation de l’UFR PAE dans la population de référence – en particulier les DEUG de droit et AES – (36% contre 17 %
sur l’ensemble de la population des premiers inscrits en premier cycle, hors IUT
et CNED). Le déficit touche particulièrement l’UFR Arts, dans lequel la part des
étudiants de notre population est très inférieure à celle de l’ensemble (9% contre
25 %).
Les données présentent une nette dichotomie entre les DEUG d’AES, de droit,
de psychologie, d’histoire, de sociologie ou encore d’économie, fortement touchés par les sorties précoces et les DEUG d’arts plastiques et de théâtre nettement
sous-représentés dans cette catégorie. Il ne s’agit pas ici de pointer du doigt des UFR
qui serait moins « efficaces » que d’autres en terme de stabilité de leurs étudiants
mais bien de comprendre la distribution des abandons précoces différenciée selon
les filières. On constate d’abord que ce n’est pas l’effectif des étudiants qui influe
sur les abandons précoces (l’UFR arts accueille les effectifs étudiants les plus nombreux dans l’université, en 2000-2001).
Les difficultés à suivre les cours sont abordées par les personnes interrogées qui
ont choisi une discipline inconnue jusqu’alors et pour laquelle, disent-ils, ils ne possédaient pas de bases assez solides pour appréhender les cours universitaires. Par
exemple un titulaire d’un bac pro qui n’arrive pas à suivre les cours d’économie ou
de littérature. Les filières citées sont l’économie-gestion, le droit, la sociologie ou
encore la médiation culturelle. Pourtant nous ne pouvons pas conclure que « l’étrangeté » de la discipline par rapport à celles enseignées au lycée serait pertinente
pour expliquer les départs précoces de l’université puisque le théâtre ou le cinéma
sont aussi « étranges » de ce point de vue que le droit ou l’économie pour les
bacheliers concernés.
La représentation que se font les étudiants de la discipline pourrait apparaître
comme une variable bien plus pertinente dans l’explication de ce phénomène :
dans un contexte général de sous-information des lycéens en ce qui concerne les
études supérieures, les disciplines « académiques » telles que le droit, l’économie,
les sciences sociales appliquées au monde économique apparaissent aux futurs
étudiants – dans un processus décisionnel d’arbitrage entre facteur risque et facteur rendement – comme les filières les plus ouvertes, c’est-à-dire celles qui pourraient déboucher, a priori, sur la plus large palette d’activités professionnelles.
Ainsi on peut penser que se concentreraient ici les étudiants qui, sans avoir de
projets scolaires ou professionnels précis, développent néanmoins une démarche
principalement « utilitariste » – attente d’un diplôme rentable sur les marchés du
travail –, alors que dans les filières d’art se retrouveraient des étudiants davantage
impliqués personnellement dans leur démarche de formation en terme d’investissement et de motivation.
Les discours des étudiants interrogés qui soulignent le désintérêt pour la discipline, pour expliquer leur départ de l’université, vont dans ce sens. Ce manque d’intérêt pour la discipline est évoqué dans plusieurs cas de figure : quand la discipline a été choisie par défaut (plus de place dans la filière demandée en premier
choix) ou par ouï-dire entre amis ou encore à partir des enseignements du secondaire mais a déçu dans sa forme universitaire. Cette dernière situation concerne particulièrement les anciens étudiants inscrits justement dans les filières d’AES, de
MASS ou de droit.
Les orientations vers le supérieur sont bien davantage basées sur des représentations plus ou moins imaginées des disciplines qu’à partir d’une information précise sur les cursus. Ce qui explique pour une part non négligeable les sorties, par
déception, d’un certain nombre d’étudiants.
Pourtant c’est l’origine sociale des étudiants selon les disciplines qui est ici la
variable la plus explicative. Les données montrent un lien très net entre origine
sociale des étudiants et filière fréquentée en première année : alors que dans l’UFR
Arts la présence des étudiants dont le père exerce une profession supérieure présente un écart positif à l’indépendance
[17] de plus de 130 individus, les enfants
d’ouvriers se concentrent dans l’UFR Pouvoir Administration Échanges (avec un
écart à l’indépendance positif de 37 individus).
La composition sociale des diplômes préparés rejoint, en creux, la distribution
des départs précoces : plus l’origine sociale des étudiants préparant le diplôme est
élevée, moins nombreux sont ceux qui partent en cours d’année. Les DEUG d’arts
plastiques, de musique, de théâtre ou encore de médiation culturelle présentent
une très forte surreprésentation des étudiants dont le père exerce une profession
supérieure, en même temps qu’une sous-représentation des départs précoces.
Inversement les DEUG de droit, d’AES et de MASS qui connaissent une forte surreprésentation des enfants d’origines ouvrières sont les plus touchés par ces départs
précoces.
Si, en ce qui concerne les abandons précoces, les UFR Arts et PAE s’opposent,
c’est bien plus en termes d’origines sociales qu’en termes de discipline, de motivation ou d’investissement de leurs étudiants qui sont en fait les expressions des
écarts sociaux et culturels rencontrés par ces jeunes dans leur orientation.
On sait depuis longtemps déjà que l’orientation post-baccalauréat est différenciée
selon le type de baccalauréat et les origines sociales
[18]. Si on peut parler de démocratisation égalisatrice dans l’enseignement secondaire, le processus s’est accompagné
d’une sous-sélection qui contribue à reporter et à différer les mécanismes de sélection à l’entrée de l’université et au-delà. À l’université, la massification des publics
s’est traduite par une diversification et une hiérarchisation des filières.
Ces orientations différenciées socialement s’inscrivent dans des processus d’autosélection à dimension sociale. Nous parlions plus haut des représentations des
disciplines, qui elles-mêmes varient selon les parcours et les origines; elles influent
sur les choix d’orientation, comme la familiarité avec les milieux professionnels auxquels mènent ces diverses filières – qu’on pense au taux très élevé de reproduction
sociale dans les professions de l’enseignement – ou encore comme la méconnaissance des possibilités d’orientation dans l’enseignement supérieur. Là encore, tout
se passe comme si les origines sociales et scolaires jouaient à plein dans les processus d’affiliation au métier d’étudiant, notamment dans les distances sociales et
culturelles au monde universitaire.
Parmi les personnes interrogées, la durée de l’expérience étudiante varie de deux
jours à une année. Plus de la moitié n’est pas restée plus de quatre mois. Ce qui
correspond à ce que nous pouvons observer en tant qu’enseignant, à savoir la
forte diminution des effectifs étudiants après les vacances de Noël.
Quel que soit le temps resté à l’université, les personnes interrogées se retrouvent sur des dimensions clefs pour expliquer leur départ de l’université. Les termes
de « maturité », de « motivation » ou encore de « volonté » sont fréquemment évoqués par les personnes interrogées pour expliquer leur départ de l’université.
Bah, mature, c’est dans le sens, heu… heu, je ne sais pas comment expliquer ça… C’est-à-dire être
prêt pour heu l’université. C’est-à-dire qu’il y en a qui… qui arrivent à se débrouiller tout seul sans
l’aide forcément de personne, alors qu’il y en a d’autres qui… Même au lycée ça… on voit les comportements, il y en a qui arrivent pas à s’en sortir tout seul, qui ont toujours besoin de quelqu’un
et puis il y en a d’autres qui arrivent très bien à se débrouiller, donc heu… moi personnellement,
j’arrivais bien à me débrouiller au lycée et c’est vrai que quand je suis arrivé à… à l’université, ça m’a
fait drôle… (Steeve [19] )
Ces termes renvoient, le plus souvent, à une capacité d’autonomie dans le travail scolaire dont seraient dotés ceux qui continuent l’université alors qu’eux-mêmes en seraient dépourvus. Aucune explication n’est donnée en ce qui concerne
les raisons de ce « handicap ». Dans cette perspective, ils se considèrent comme
unique responsable de leur « échec ». Dans le déroulement de l’entretien, c’est
souvent la première dimension qui est énoncée. Ce n’est que par la suite qu’ils
« osent » interroger également l’institution dans son fonctionnement et dans ses compétences. Les personnes interrogées sont presque unanimes à évoquer le manque
d’encadrement pédagogique pour argumenter leur départ de l’université :
Le système de la fac, c’est tu vas en cours, tu travailles si tu as envie de travailler, si tu travailles
pas, tu travailles pas, si tu n’as pas envie de venir, tu viens pas et… À chaque fois, bah, tu as le
choix donc heu… (Kevin)
Je crois que, moi, j’ai plus besoin d’encadrement que… la liberté, c’est sûr que c’est bien mais moi…
il fallait plus que je sois encadrée pour bien travailler que… que pas comme à l’université, quoi.
(Aurélie)
Il faut également souligner que parmi l’ensemble des personnes interrogées,
aucune n’a bénéficié du tutorat. Quand il était connu – par une minorité, ceux
qui ont fréquenté le plus longtemps l’université – il n’a pas été mobilisé.
Ils sont également nombreux à souligner la surcharge d’étudiants et le manque
de place dans les cours qui sont vus comme des symptômes de l’inorganisation institutionnelle de l’université.
Trop de monde, trop de… pas de concentration, c’était pas possible et heu… genre on est au fond
de la salle, il faut venir hyper tôt pour avoir la place devant. Et puis derrière, il y a ceux qui écoutent du walkman juste à côté de toi, t’entends pratiquement rien, donc heu… ça m’a pas trop plu,
quoi. (Sabine [20] )
C’était vraiment trop d’élèves pour trop peu de classes, je trouvais. C’était… il y avait, il y avait un
cours par exemple que j’étais obligé de prendre et que j’ai pas… je pouvais pas prendre parce qu’il
y avait trop d’élèves à l’intérieur et qu’on a dû me dire de… donc on m’a dit revenez en septembre
alors qu’on était en mars, donc ça m’a pas trop plu… j’ai trouvé que. il n’y avait pas que moi, il y
avait une vingtaine d’élèves dans mon cas, quoi… parce qu’on était une vingtaine à être dehors,
donc voilà, quoi… ça m’a pas plu, quoi. Pas assez de places, quoi. (Pascal [21] )
Enfin, ils se rejoignent également pour affirmer l’absence de raisons financières
pour expliquer leur parcours. Au cours des entretiens, nous leur avons demandé
s’ils considéraient que le coût financier des études universitaires pouvait expliquer en partie leur départ de l’université. C’est le cas pour quatre d’entre eux seulement. Ainsi Nicolas, inscrit en musicologie, souligne le fait qu’il ne possédait
pas assez d’argent pour acheter un ordinateur, ce qui l’a désavantagé par rapport
aux autres étudiants. Mais la majorité vivait chez leurs parents et n’avait de ce fait
que peu de charges, outre les frais d’inscription, à assumer par leurs propres
moyens.
En ce qui concerne le logement, ils habitaient majoritairement chez leurs parents
(77 %) – plus souvent que l’ensemble des premiers inscrits en premier cycle (73 %)
– et de ce fait, occupaient moins fréquemment un logement individuel. Les étudiants de notre échantillon étaient donc moins indépendants, de ce point de vue,
que l’ensemble de la population de premiers inscrits en premier cycle.
De même, notre population était plutôt non salariée au moment de son expérience
étudiante : 82 % (contre 85 % pour l’ensemble des premiers inscrits en premier
cycle). Mais ils étaient néanmoins plus nombreux à occuper un emploi permanent à temps partiel. Alors que 5 % des étudiants premiers inscrits en premier
cycle travaillent à temps partiel, c’est le cas de 8% des étudiants fantômes. Pourtant
ils affirment que cela ne peut pas être pris en compte pour expliquer leur départ
de l’université. Ils se considèrent même dans une situation favorable grâce à l’allocation d’étude dont ils bénéficient majoritairement
[22].
Les étudiants fantômes affirment une quasi-absence de réel problème financier
pour expliquer l’arrêt des études universitaires même si le désir d’autonomie financière a été évoqué par certains :
Q. : Et vous avez travaillé après la fac ?
R. : Ouais… Ouais, c’était une délivrance… ouais gagner de l’argent tout ça… C’est vrai que ça joue
quand même, même si j’avais pas un énorme problème d’argent quand on est jeune, on… aime
bien faire la fête et tout ça, quoi. Donc heu… c’est bien d’avoir de l’argent (Olivier [23] )
Les arguments évoqués pour expliquer leur parcours concernent, pour l’ensemble des personnes interrogées, des raisons individuelles (le manque de motivation et le désir d’autonomie financière pour certains), des raisons pédagogiques
liées au manque d’encadrement et les problèmes d’organisation (particulièrement
la surcharge des effectifs étudiants par cours).
On retrouve ici les dimensions de l’apprentissage du métier d’étudiant détaillé
par A. Coulon
[24] qui souligne la différence – notamment chronologique – dans
ce processus entre l’affiliation institutionnelle et l’affiliation intellectuelle au monde
étudiant. Ces éléments sont plus ou moins nettement évoqués selon les étapes du
passage de l’entrée à l’université qu’il distingue comme suit : le temps de l’étrangeté, le temps de l’apprentissage et le temps de l’affiliation.
Passée l’unanimité générale, l’analyse des entretiens montre, en effet, une forte
distinction des expériences et des parcours en fonction de la durée du passage à
l’université.
Près de la moitié des personnes interrogées est restée très peu de temps à l’université : entre deux jours et trois mois. Ce sont les plus jeunes de notre échantillon et ce sont plus souvent des garçons.
À partir de la description qu’ils font de leur expérience, il apparaît qu’ils sont restés dans la phase de l’étrangeté face au monde étudiant. C’est-à-dire qu’ils n’ont pas
dépassé les problèmes d’affiliation institutionnelle que rencontrent tous les étudiants
lors de leur première inscription : faire face, comprendre et maîtriser les modes
de fonctionnement, en particulier administratifs, de l’université. À leur propos,
nous ne pouvons pas vraiment parler « d’étudiants ». Ils ne l’ont pas vraiment été.
Ils sont à peine « entrés à l’université ».
La distance de ces personnes avec le monde étudiant est d’abord visible dans le
vocabulaire utilisé. Les individus qui sont restés très peu de temps à l’université
emploient des termes qui correspondent davantage au monde lycéen qu’universitaire : ainsi ils parlent de « matières » plutôt que de « disciplines », ils évoquent
la « classe » plutôt que la « salle de cours ». De même ils emploient le terme « faculté »
plutôt que son diminutif « fac. Ce vocabulaire marque leur manque d’affiliation au
monde universitaire. La description qu’ils font de leur expérience d’étudiant montre
bien qu’ils ont une connaissance superficielle du monde universitaire qui s’explique par la courte durée de leur passage.
Ils déclarent avoir été assidus dans la fréquentation des cours – pour le temps
qu’ils sont restés – mais avoir eu peu ou pas de contact personnel avec les enseignants.
J’allais à leur cours et puis c’est tout. Bah, je ne suis pas resté assez longtemps pour m’investir vraiment quoi… les enseignants je ne les ai jamais vus en particulier heu. j’ai jamais cherché à établir
un contact. Eux non plus… eux ils ont tellement d’étudiants, de toute façon, que… ils peuvent pas
se permettre de… de faire avec tout le monde. Donc à mon avis, si on leur demande pas, ils ne
font pas et… c’est normal, quoi. (Olivier)
Ou encore :
Ouais, les profs, pas plus que ça quoi. Il y avait tellement d’élèves que… J’ai jamais parlé avec un
prof, par exemple. (Damien [25] )
Aucun, il n’y avait aucun contact avec les profs. Non, aucun. Ils cherchaient pas à savoir… Ça, ça
m’a déçue aussi. Oui. C’est vraiment des profs robots, on va dire : ils viennent, ils s’assoient, bon et
bah ensuite bah ils parlent, blablablablabla… voilà, tout simplement. (Fouzia [26] )
En ce qui concerne la sociabilité étudiante, les relations avec les autres étudiants
ont été succinctes (manque de temps) et peu approfondies.
Donc je ne connaissais personne et puis j’ai fait la connaissance, vite fait, de trois personnes et puis
heu. voilà quoi. J’ai pas eu le temps vraiment… je suis resté deux mois à tout casser, donc… c’était
des gens que je voyais seulement à la fac. Voilà. (Olivier)
Mais non, ça me plaisait pas trop. L’ambiance entre étudiants ça me plaisait pas trop. (Sabine)
Bah, les autres étudiants… Comment dire… bah, j’ai pas fait de connaissance, je ne me suis pas ouverte
quoi. J’ai pas cherché à savoir d’où ils venaient, ce qu’ils faisaient, etc. non. Pas du tout. (Fouzia)
Et dans le cas où ces étudiants sont venus avec un groupe d’amis déjà constitué,
au lycée par exemple, ils n’ont pas développé d’autres contacts.
Hmm… j’avais des anciens amis, des anciens élèves de classe… dans l’université et des amis que je
connais, extrascolaires, qui étaient là-bas aussi et puis voilà, quoi. (Camille [27] ).
On peut souligner ici que si le fait d’avoir, dès l’entrée à l’université, des relations
d’amitié avec d’autres personnes connues (le plus souvent au lycée) favorise l’intégration au monde étudiant, ce n’est pas une condition suffisante.
À l’évocation des raisons de leur départ de l’université, ces personnes soulignent, plus encore que les autres, les problèmes d’organisation de l’institution, le
souvenir persistant d’un sentiment d’être perdu dans ce nouvel environnement. Ce
sentiment d’être perdu est ici de l’expression de la confrontation entre leur expérience lycéenne et étudiante.
J’avais l’impression de… de rentrer déjà dans un moulin, à l’université c’était pas… il n’y avait rien
de… comment vous dire ?… Je rentrais comme dans un moulin avec une démotivation pas possible…
(Fouzia)
J’y ai été un jour, j’avais envie de pleurer quand je suis sortie de là-bas, même pas la première matinée et j’étais… en fait j’étais perdue, quand on arrive là-bas on est perdu. Déjà, on est dans la jungle
et puis bah… (Sabine)
On est perdu également géographiquement, dans la gestion d’un espace élargi.
Parce qu’à la fac, on a quand même un peu l’impression d’être un numéro, quoi. Et heu… puis en
plus, même, enfin je vois maintenant en BTS… on a notre salle de cours, c’est les profs qui se déplacent, c’est mieux quoi… parce que la fac, au début pour s’y retrouver… je sais que je me suis perdu
une ou deux fois dans les couloirs. Ouais c’est pas bien indiqué… et puis je sais pas, si vous vouliez faire changer un seul truc, ce serait de regrouper les salles par matière, ou par cursus, quoi.
Parce que moi je sais que j’avais un cours dans une salle en A je ne sais plus quoi et qu’après dans
l’autre bâtiment… c’est embêtant, quoi. On peut pas, on peut pas s’imprégner du milieu, quoi… avoir
des repères, sa place… c’est ça quoi. (Olivier)
Face à cette situation vécue comme anomique – on n’y trouve pas sa place, ses
repères, les règles et les normes sont inconnues et semblent non mobilisables – ces
individus n’ont finalement pas pu ou pas voulu prendre le temps d’en comprendre
les règles implicites de fonctionnement. Ils n’ont pas entamé le travail d’acculturation nécessaire à la compréhension et la maîtrise du monde étudiant. L’univers
universitaire est resté opaque pour eux. Ils affirment ne pas avoir eu l’envie, la
motivation d’aller au-delà. Ce manque de volonté à affronter cet espace différent
s’explique sans doute en partie par le fait que ce sont ces mêmes individus qui se
sont, plus souvent que les autres, inscrits « pour voir » ou encore du fait la proximité entre l’université et leur domicile, c’est-à-dire dans une démarche de choix
plus passive qu’active.
Dans cette même perspective d’étrangeté due aux écarts entre l’expérience
lycéenne et universitaire, certains de ces étudiants fantômes de l’université Paris8
critiquent la pédagogie universitaire.
Quand même on est beaucoup dans une salle à suivre un cours, et puis heu… l’enseignant ne nous
regarde pas… il fait son cours et puis heu… Et puis voilà, on a pris le cours tant mieux, on l’a pas
pris tant pis, et puis heu… C’est vrai quoi, c’est tout ça qui fait qu’à un moment donné on… on est
déstabilisé, moi ça m’a un petit peu déstabilisé quand même mais après je me suis dit bon bah faut
comprendre l’enseignant aussi, il heu… il est avec plein d’élèves, il a pas forcément heu. le temps
de passer derrière chacun, donc heu… (Steeve)
Pour ces étudiants qui sont restés très peu de temps à l’université, il apparaît
que c’est bien l’étrangeté de l’expérience, le sentiment de manque de maîtrise symbolique et empirique des modes de fonctionnement de l’institution qui est à l’origine de leur départ. Dans cette première phase ce sont surtout les aspects d’affiliation institutionnelle qui posent le plus de problèmes aux nouveaux entrants à
l’université, ce sont les plus déstabilisants. Pour les personnes de ce groupe, ce
sont bien ces raisons-là qui sont le plus souvent évoquées pour expliquer leur
départ de l’université. Notons néanmoins parmi eux, deux anciens étudiants ont
quitté rapidement l’université pour des raisons complètement différentes et externes
à l’institution : ils ont trouvé un travail. Chronologiquement, pour ces deux individus l’inscription en université était plutôt facultative, pensée dans l’attente d’une
entrée rapide dans la vie active. Leur projet principal, après l’obtention du bac, était
bien de travailler et non pas de poursuivre des études. Il est intéressant de noter
que ce sont également des individus qui semblent, socialement parlant, les plus éloignés des profils des autres étudiants : l’un de par des origines sociales très populaires et l’autre de par des origines sociales très supérieures à la moyenne des étudiants de l’université Paris 8. L’un comme l’autre n’a eu aucun contact avec les
autres étudiants. À travers leur propos, il apparaît qu’ils se sont sentis particulièrement « étrangers » à l’université Paris 8.
Les étudiants fantômes qui sont restés très peu de temps à l’université sont aussi
ceux qui ont le plus souvent réinvesti une formation supérieure courte assez rapidement après leur départ de l’université. Le plus souvent il s’agit de BTS en alternance qu’ils ont pu intégrer dans l’année ou encore de DUT en formation initiale
pour lesquels ils ont dû attendre la rentrée suivante. Pour ces derniers la période
d’attente a été occupée par des activités professionnelles qui les ont convaincus que
les emplois à bac plus rien n’étaient pas vraiment ce à quoi ils aspiraient. Aujourd’hui
ils louent les avantages et les bénéfices de ces formations courtes en les comparant
à la fac.
Le BTS c’est plus encadré, déjà dans l’entreprise on a un tuteur, dans l’école, bah c’est les profs,
donc on a plus de conseils, on est plus aiguillé, plus avisé. (Fouzia).
Alors qu’en IUT, c’est des horaires plus scolaires, on est mieux encadré, quoi. Les profs nous connaissent, on est… parce qu’à la fac, on a quand même un peu l’impression d’être un numéro, quoi. Et
on a notre salle de cours, c’est les profs qui se déplacent, c’est mieux quoi… c’est toujours la même,
enfin, on a l’habitude, voilà, c’est ça. Avoir des repères, sa place… c’est ça quoi. (Olivier)
Ils envisagent pour la plupart, d’entrer dans la vie active, une fois leur diplôme
obtenu plutôt que de poursuivre leurs études.
Non, c’est vrai que me remettre dans les études… […] ça va faire deux ans que j’ai le bac et heu…
non, je me sentirait pas. (Steeve)
Ils ont été échaudés par leur première expérience universitaire et quand ils envisagent une future formation, il s’agit de formation professionnelle, courte.
Une formation, oui peut-être, mais pas l’université, jamais… mais, mais pas l’université, non !
(Sabine)
Une formation ? Pas en fac mais si la possibilité se donne à moi […]… s’il y avait des cours du soir
proposés… ça pourrait m’intéresser. (Camille)
Le temps de l’adaptation « échouée »
Un nombre presque équivalent d’individus de notre échantillon est resté jusqu’à la fin du premier semestre, voire jusqu’au début du second. Dans le schéma
d’acquisition du métier d’étudiant décris par A.Coulon, ces anciens étudiants ont
quitté l’université au cours du processus d’acculturation, dans un moment ambigu,
dans « une période de latence [dans laquelle] ils n’ont plus de repères stables, ils
ont rompu avec leur passé récent mais n’ont pas encore de futur »
[28].
C’est le moment de l’installation de la routine. Les premières difficultés institutionnelles estompées, les étudiants se concentrent davantage sur les problèmes
du travail universitaire et commencent à se positionner dans leur nouvel environnement – ils peuvent développer des stratégies de déroulement de leur cursus
dans le temps et établir des projets. Les étudiants fantômes regroupés ici n’ont
pas pu/su finalement poursuivre le processus d’affiliation, malgré les efforts développés au cours de la première phase, notamment en ce qui concerne la dimension institutionnelle.
Ces individus semblent mieux connaître que ceux du groupe précédent les
normes et les règles de l’institution et c’est la « difficulté » même de cette expérience qu’ils quittent. Ils en connaissent assez d’éléments pour pouvoir l’évaluer,
voire la critiquer. Dans l’ensemble, ils évaluent plutôt négativement leur expérience universitaire et ces critiques semblent s’appuyer essentiellement sur la sociabilité étudiante puisqu’ils soulignent que c’est l’ambiance qu’ils n’ont pas appréciée (sentiment qui traduit l’écart culturel entre eux et les autres étudiants).
En ce qui concerne la qualité des enseignements, la disponibilité des enseignants
– quand ils sont sollicités – ou le mode de travail universitaire leur évaluation est
à la fois plus positive et plus critique. À travers leurs propos, il est clair que, au
contraire des précédents, ils maîtrisent davantage les règles de fonctionnement et
d’évaluation du système universitaire. Dans ce sens, le vocabulaire employé (amphi,
TD, etc.) montre également une connaissance des habitudes linguistiques universitaires.
Disons que… surtout concernant les amphis, c’était plutôt heu… bon un peu l’usine on va dire, hein.
Mais concernant les TD ou des choses comme ça, oui, les enseignants étaient plutôt ouverts et accessibles. (Laure [29] )
Les enseignants sont plus ou moins appréciés selon leur mode d’enseignement.
Les personnes interrogées développent même une analyse assez fine des pédagogies universitaires.
Heu… moi sur ceux que j’avais, il y en avait qui expliquaient bien, il y en avait deux, trois sur les
six. Deux, trois qui expliquaient vraiment bien et heu… par exemple j’en avais deux autres avec qui
ça ne passait pas, c’est-à-dire que heu… le cours il partait dans tous les sens, il y avait pas trop de
continuité heu… on partait dans un sens, après on parlait d’autre chose. On était un peu perdu, on
savait plus trop les notes ce qu’elles voulaient dire. Il y avait aussi un autre prof qui était assez lent,
quoi, et qui… et qui répétait deux, trois fois la même chose à chaque fois. Le cours, on écrivait une
page, pas plus, en deux heures et demi, voire une page, une page et demi. Donc, c’était assez…
Alors qu’avec d’autres profs, avec d’autres enseignants, on grattait, ouais, quatre, cinq pages, des fois…
c’est vrai ça dépend suivant les profs, quoi et puis heu… c’est pas forcément avec les profs, c’est pas
forcément avec les enseignants qui nous font plus écrire que c’est eux qui, qui sont les plus embêtants, au contraire même, mais heu… c’est vrai que chaque prof a sa façon d’enseigner, quoi. Et
c’est vrai qu’il y en a avec qui ça passait plus que d’autres, quoi… (Hichem [30] )
Les enseignants… Bah, disons que. c’est pas eux-mêmes, c’est la façon dont ils faisaient les cours qui
ne me plaisait pas, quoi. C’était : ils parlaient pendant deux heures et demi et puis bah si nous, on
comprenait pas, c’était tant pis pour nous, donc ça, ça me… voilà, ça me plaisait pas trop. Hmm il
y avait des cours un peu plus encadrés, disons que le prof était plus avec nous, mais sinon, le reste
non quoi. Et puis comme le début c’est assez théorique, les… comment dire… le cycle d’orientation, c’est plus théorique que pratique, donc heu… j’ai pas eu, vraiment, heu. le temps d’apprendre
vraiment, quoi. Et puis j’ai pas eu le temps vraiment de rencontrer les profs. Au début c’était les cours
et puis c’est tout. Ils nous faisaient les cours et puis voilà, quoi. (Aurélie)
Ces extraits d’entretiens montrent bien la multiplicité des pratiques pédagogiques
qui varient en fonction des enseignants et de type de cours, ce qui est d’ailleurs
une source de confusion pour les étudiants débutants. Ils illustrent également l’ambivalence entre une conception de l’enseignement centré sur le contenu et le professeur quand la priorité est donnée à la fonction de transmission des savoirs,
quand l’enseignant est la source principale d’information et l’étudiant, passif, « ingurgite » les savoirs et une conception davantage centrée sur l’étudiant et son apprentissage, c’est-à-dire une conception plus « pédagogique » dans le sens où l’attention est portée sur l’étudiant dans son processus d’apprentissage cognitif, dans la
dimension de reconstruction, de « digestion » des savoirs qu’ils acquièrent.
Les raisons évoquées pour expliquer leur départ sont différentes de ceux du 1er
groupe. Elles sont bien moins souvent liées à la confrontation entre expérience
antérieure et expérience étudiante mais comportent plutôt des éléments de critique des attitudes pédagogiques des enseignants comme nous l’avons vu ci-des-sus et des méthodes de travail universitaires. Ces raisons ont davantage trait au processus d’affiliation intellectuelle au monde étudiant.
Néanmoins ils restent nombreux à regretter l’inorganisation de l’institution :
D’ailleurs, ça aussi ça m’a un peu démotivé, du fait que, ce soit le bordel tout le temps… On savait
pas où est-ce qu’on a cours, on sait pas avec qui, on sait pas à quelle heure. Il y avait ça déjà, il y
avait… bon et c’est vrai que c’était pas facile. (Nicolas)
Ce sont les mêmes personnes qui dénoncent le manque de rentabilité professionnelle du diplôme universitaire. Tout se passe comme si ces étudiants n’avaient
pas tout à fait pris la mesure des études universitaires avant de s’inscrire. Ils attendaient de l’université une formation propre à être appliquée rapidement sur les marchés du travail.
On ne fait pas d’études pour des cacahouètes (Vincent).
Mais au stade au cours duquel les étudiants, maîtrisant plus ou moins les
contraintes institutionnelles, sont à même de construire des projets tant scolaires
que professionnels, les individus interrogés n’ont pas pu/su mettre en perspective leur formation. Sans projet définis, le cursus universitaire apparaît vide de
sens et dans ce cas, il semble que l’absence de perspective favorise les abandons.
Ils évoquent également des raisons plus structurelles et personnelles comme
des problèmes financiers ou l’excessif éloignement de l’université par rapport à
leur domicile.
Dans l’ensemble, ce groupe d’individus qui ont quitté l’université à la fin du
premier semestre semble avoir résolu, en partie, les difficultés institutionnelles
rencontrées au cours de la première phase d’apprentissage du métier d’étudiant.
Les problèmes évoqués pour expliquer leur départ sont davantage de l’ordre de l’affiliation intellectuelle et du contexte de vie personnel. C’est peut-être pour ces
raisons que le souvenir de cette expérience est plus négatif. Ce qui explique aussi
peut-être que la majorité d’entre eux aujourd’hui a un emploi – plus ou moins
stable. Dans leurs perspectives d’avenir la formation n’est pas une priorité. Ils affirment vouloir s’investir de façon prioritaire dans leur activité professionnelle. Et
quand on leur pose la question la réponse est sans appel :
Ha, non, pas du tout. Non, j’envisage pas du tout ça, c’est fini. (Pascal)
Non, non, pas du tout. (Karim)
Tout se passe comme si ces anciens étudiants avaient été déçus de leur expérience
étudiante et refusant dorénavant tout prestige ou utilité aux études universitaires.
Enfin un tout petit nombre d’entre eux a « résisté » jusqu’à la fin de l’année scolaire, sans toutefois avoir passé d’examen. Ce groupe n’est constitué que de trois
personnes. Il est donc difficile d’en présenter un profil commun. Toutefois il est
intéressant de retenir quelques éléments de leur parcours. Ces étudiants affirment
s’être inscrits à l’université pour éviter les cycles courts, nous n’avons donc pas
affaire à des personnes, à l’origine, engagées dans une démarche de choix positive
des études universitaires.
Les raisons invoquées pour expliquer la non-réinscription l’année suivante sont
construites à partir d’une expérience du métier d’étudiant. Il s’agit ici d’étudiants
« confirmés » qui maîtrisent les normes et règles de fonctionnement du monde
universitaire : ils apprécient la sociabilité étudiante et la revendiquent. Pour expliquer leur parcours ils évoquent davantage un désintérêt pour la discipline, la difficulté à suivre les cours, le manque de rentabilité des diplômes universitaires sur
les marchés du travail, la longueur excessive des études supérieures, etc. autant d’arguments légitimes du point de vue étudiant mais qui nous interrogent sur les véritables raisons de leur départ.
En effet, ces raisons sont, en partie, évoquées par les autres étudiants fantômes
partis plus précocement. Ceux-ci ont persévéré un semestre de plus – persévérer
doit ici s’entendre comme le fait d’avoir continué à fréquenter l’université plutôt
que comme la réalisation du travail universitaire, en effet, ils revendiquent eux-mêmes une faible assiduité aux cours et peu d’investissement dans le travail universitaire (ils n’ont d’ailleurs passé aucun examen).
Sans poser de conclusions sur ce groupe trop restreint, il semble qu’ils aient
suivi leur année universitaire jusqu’au bout mais de manière très dilettante. Il est
intéressant de noter que ces trois individus sont issus de milieux sociaux plutôt favorisés (pères enseignants ou cadres supérieurs), ce qui peut expliquer, d’une part
qu’ils soient restés si longtemps à l’université – sans doute sous une pression familiale forte – et, d’autre part, qu’ils aient le « loisir » de « perdre une année ». Au
contraire des autres personnes interrogées, l’écart culturel a sans doute été moins
important et donc moins difficile à « combler ». Ils n’ont d’ailleurs pas occulté la
formation de leur projet. Mais ceux qui n’ont pas d’activité professionnelle envisagent plutôt une formation professionnelle courte.
Je vais essayer de trouver une école d’apprentissage ou un truc comme ça… (Kévin)
Nos données montrent que parmi les sorties précoces de l’université se cache une
grande variété de situations et de parcours. Le départ de l’université ne signifie
pas la même chose selon le temps qu’on y passe. Pour les premiers, ceux qui restent très peu de temps, il s’agit d’une tentative infructueuse qui n’entame pas forcément la volonté de poursuivre des études, sous une autre forme. Pour les seconds,
l’expérience semble plus « définitive » dans le sens où la poursuite des études en
formation initiale est moins fréquente. Il apparaît nettement que la première expérience étudiante est déterminante dans la suite du cursus scolaire, d’où la nécessaire attention à donner à ce passage.
Les sorties précoces de l’enseignement supérieur se jouent, comme les réussites,
dans les processus d’affiliation au monde étudiant. La réussite de ces processus
est étroitement liée aux origines sociales et culturelles des étudiants et les difficultés d’affiliation traduisent des écarts à la culture savante. Acquérir le « métier »
d’étudiant est d’autant plus difficile que passer le stade de l’affiliation institutionnelle ne suffit pas et que l’affiliation intellectuelle est un travail continu. Pour maîtriser leur « métier », si les premiers moments sont décisifs, il est également important de souligner que les étudiants ont à déployer un incessant travail d’adaptation.
C’est donc dès les premiers temps de l’entrée à l’université que les nouveaux
étudiants doivent être aidés dans cette tâche à l’aide de dispositifs d’accueil tant pédagogiques qu’administratifs adéquats qui prennent en considération les difficultés
réelles d’affiliation des apprentis étudiants. Dans ce sens, le dispositif du tutorat apparaît, en creux, efficace auprès des étudiants qui en bénéficient. Mais ce dispositif
ne touche pas certains groupes, sans doute les plus fragiles, puisque aucune des
personnes interrogées n’a eu recours au tutorat, quand bien même elles en connaissaient l’existence. En ce sens ce dispositif mis en place dans une volonté de lutter
contre l’échec à l’université masque l’essentiel des inégalités, foncièrement sociales,
qui se jouent dans les processus d’affiliation au métier d’étudiant. De tels dispositifs ne pourraient atteindre leur but qu’en développant une démarche rationnelle
[31] basée sur la reconnaissance des inégalités sociales et culturelles face au
monde universitaire, démarche qui devrait concerner bien sûr l’aide aux étudiants,
l’apprentissage des normes et des techniques du travail intellectuel, mais également, et surtout, une réflexion approfondie sur les modalités des pédagogies universitaires.
[1]
La recherche a été menée pendant une année scolaire entre septembre 2001 et septembre 2002,
quantitativement sur l’ensemble de la population et qualitativement sur un échantillon tiré au hasard
de 22 individus.
[2]
On constate une augmentation de la part des abandons sans UE dans d’autres cycles d’étude, mais
c’est un autre processus.
[3]
Coulon A.
Le métier d’étudiant. Paris : Puf, 1997.
[4]
La faible disponibilité des individus de notre échantillon, engagés dans des formations ou dans une
activité professionnelle, ne nous a pas permis de réaliser des entretiens en face à face. Les entretiens ont
été réalisés par téléphone. La médiation du téléphone modifie la relation interpersonnelle construite au
moment de l’entretien. Il est à la fois plus facile et rapide d’obtenir des discours personnels sur l’expérience considérée du fait du caractère anonyme renforcé par l’absence de vis à vis (la personne interrogée ne voit pas le chercheur qui reste une personne abstraite) mais il est en même temps plus difficile
d’approfondir ces discours par des questions de relance qui peuvent, du fait même de l’impersonnalité
de la relation, être ressenties comme lassantes et provoquer des réponses lapidaires. Néanmoins les
entretiens ont eu une durée moyenne de 20 minutes (de 10 à 40 minutes). En ce qui concerne le problème de la véracité des propos, nous ne pensons pas que le média téléphone favorise davantage la
manipulation de la réalité que la relation en face à face, au contraire même puisque l’interviewé échappe
au jugement du regard direct de l’autre. Dans une approche interactionniste dans laquelle les représentations personnelles des faits sont aussi pertinentes que les descriptions « objectives », c’est bien à la
compréhension subjective de l’expérience étudiante que nous nous intéressons ici.
[5]
Comparaison avec l’ensemble de la population inscrite pour la première fois à l’université Paris 8 en
premier cycle (hors CNED et IUT) en 2000-2001.
[6]
Cf. Duru-Bellat M. (1990),
L’école des filles. Quelles formations pour quels rôles sociaux. Paris : L’Harmattan.
[7]
Lors de l’inscription à l’université, on ne demande pas aux étudiants le pays de naissance des parents
ou leur nationalité. Le recueil de ce type d’information par des administrations est effet illégitime en France
car, l’existence même de ces données, considérées par certains comme des possibles outils de discrimination selon les origines, remettrait en cause les principes de l’égalité républicaine.
[8]
Cf. Cacouault M. et Oeuvrard F.,
Sociologie de l’éducation, La Découverte, Paris, 2001.
[9]
Hanane, âgée de 24 ans, est titulaire d’un baccalauréat STT s’est inscrite en droit après un échec en
BTS. Au moment de l’enquête elle suit un BTS en alternance.
[10]
Kevin, âgé de 22 ans, titulaire d’un baccalauréat ES (père enseignant) s’est inscrit en « médiation
culturelle » parce que des amis lui avaient conseillé. Certains cours ne l’ont pas intéressé et il se sentait
trop libre – il est resté six mois. Il travaille dans le secteur de la sécurité au moment de l’enquête mais
envisage, sous la pression familiale, une formation professionnelle courte.
[11]
Damien, âgé de 20 ans, titulaire d’un baccalauréat S (père exerçant une profession supérieure),
s’est inscrit en « éco-gestion », pour voir. Il est resté un mois. Au moment de l’enquête, il est inscrit en
BTS par alternance.
[12]
Nicolas, 24 ans, titulaire d’un bac STT (père ouvrier retraité) s’est inscrit en musique, par passion
et le regrette. Il est resté 5 mois et est inactif au moment de l’enquête.
[13]
Aurélie, âgée de 20 ans, titulaire d’un baccalauréat STT (père ouvrier) s’est inscrite en sociologie
pour voir. Elle est restée 4 mois et suit, au moment de l’enquête, un BTS d’assistante de direction.
[14]
Amelle, âgée de 21 ans titulaire d’un baccalauréat S (père cadre supérieur) s’est inscrite en droit,
pour voir. Elle est restée presque une année mais est inactive au moment de l’enquête.
[15]
Il s’agit de l’UFR 2 : Pouvoir, Administration, Échanges qui regroupe les départements de droit, de
sciences politiques et d’Administration économiques et sociales.
[16]
Il s’agit de l’UFR 1 : Arts qui regroupe les départements d’art et technologie de l’image, d’arts plastiques, de danse, d’études cinématographiques et audiovisuelles, de photographie et multimédia, de
musique, de philosophie et de théâtre.
[17]
Écart entre l’effectif réel et l’effectif théorique s’il y avait indépendance entre les deux variables.
[18]
Cf. BERNARD CONVERT. Des hiérarchies maintenues, espace des disciplines, morphologie de l’offre
scolaire et choix d’orientation en France 1987-2001 in
Actes de la recherche en sciences sociales, 149,
septembre 2003.
[19]
Steeve, âgé de 22 ans, titulaire d’un baccalauréat L (père employé) s’est inscrit en droit. Il hésitait
entre le droit et le cinéma. Le droit ne lui a pas plu. Il est resté un mois. Il est salarié dans l’animation
au moment de l’enquête.
[20]
Sabine, âgée de 22 ans, titulaire d’un baccalauréat STT (père ouvrier) s’est inscrite en « AES », pour
voir et pour éviter une formation courte. Elle est restée deux jours et demi. Au moment de l’enquête
elle suit un BTS en alternance d’assistante de gestion.
[21]
Pascal, âgé de 20 ans, titulaire d’un baccalauréat L (père employé à la retraire) s’est inscrit en « art
du spectacle » par passion. Il est resté 4 mois. Au moment de l’enquête il travaille à temps partiel dans
la restauration et espère devenir professeur de danse.
[22]
Mais il faut se garder d’en tirer des conséquences objectives de leur situation financière, d’une part
parce que de nombreuses recherches ont montré les graves difficultés financières que peuvent rencontrer certains étudiants (
cf., par exemple, Erlich V. [1998],
Les nouveaux étudiants. Un groupe social en
mutation, Armand Colin) et d’autre part parce que les représentations des « besoins financiers » sont
variables selon les origines sociales, par exemple Stéphane Beaud montre comment les rapports à l’argent des allocations d’études qu’entretiennent les étudiants qu’il interroge sont particuliers (
cf. Beaud S.
(2002), 80 % au bac… et après.
Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte et Syros, Paris.).
[23]
Olivier, âgé de 21 ans, titulaire d’un baccalauréat ES (père exerçant une profession supérieure), s’est
inscrit en « MASS » pour voir. Il se sent perdu et ne reste que trois mois. Au moment de l’enquête il est
inscrit en IUT.
[24]
Cf. Coulon A (1998).
[25]
Damien, âgé de 20 ans, titulaire d’un baccalauréat S (père exerçant une profession supérieure),
s’est inscrit en « éco-gestion », pour voir. Il est resté un mois. Au moment de l’enquête, il est inscrit en
BTS par alternance.
[26]
Fouzia, âgée de 23 ans, titulaire d’un baccalauréat STT (père ouvrier à la retraite) s’est inscrite en
histoire, en attendant d’obtenir une place en licence de communication (elle est déjà titulaire d’un BTS
de communication). Elle est restée deux mois. Au moment de l’enquête, elle recherche un employeur
pour entamer une formation de spécialisation en alternance.
[27]
Camille, âgé de 25 ans, titulaire d’un baccalauréat STT, (père employé), s’est inscrit en droit. Pour
des raisons financières, il n’est resté qu’une semaine. Il travaille dans l’immobilier au moment de l’enquête mais envisage, dès que possible, de reprendre une formation.
[28]
Cf. A. Coulon 1997, p. 105.
[29]
Laure, âgée de 22 ans, titulaire d’un baccalauréat ES (père employé) s’est inscrite en psychologie
par intérêt pour la discipline. Elle est restée quatre mois. Au moment de l’enquête, elle travaille dans
un magasin de jouets.
[30]
Hichem, âgé de 21 ans, titulaire d’un baccalauréat STT (père artisan) s’est inscrit en histoire pour
voir, mais il voulait à l’origine suivre un BTS. Il est resté cinq mois. Au moment de l’enquête il est inscrit en BTS action commerciale.
[31]
Au sens de Bourdieu P. et Passeron J.-C. (1964),
op. cit.