2004
Carrefours de l’éducation
Rencontre avec...
Émile Poulat
Après Viviane Isambert Jamati
(Carrefours de l’éducation
no 16) nous donnons la parole à
Émile Poulat. Un sociologue
succède à une sociologue ?
Voire… C’est toute
la complexité d’une Å“uvre que
nous entendons ici aborder :
celle-ci a commencé
il y a cinquante ans. Elle n’est
pas achevée. Comme toute
œuvre.
Auteur de près de six cents
articles, livres, éditions,
Émile Poulat a publié
récemment « Notre laïcité
publique » (Berg international,
2003) qui marque très
nettement la volonté de
l’auteur, directeur de recherche
au CNRS et directeur à l’École
des hautes études en sciences
sociales, de prendre position
dans le débat public.
Bref, nous vous proposons
de rencontrer un intellectuel,
au sens plein du terme, c’est-à-dire quelqu’un à la recherche
de l’intelligence du réel.
✓ Quelle a été votre formation de
départ pour devenir sociologue ?
Aucune ou plutôt, j’ai fait l’école
normale buissonnière. Je ne suis pas
agrégé, je n’ai aucune formation
d’historien. J’ai appris à m’équiper
intellectuellement en faisant une licence
de philosophie, de lettres classiques, de
théologie. Je me suis beaucoup intéressé
à la linguistique, à la psychologie, à l’histoire des sciences. J’ai été l’élève de
Gaston Bachelard : cela vous situe un
peu sur les marges.
Or, dans les études de philosophie
à la Sorbonne, il y avait un certificat de
morale et de sociologie. C’était Albert
Bayet, président de la Ligue française
de l’enseignement, militant de la librepensée et bien connu pour ses positions
fermes sur la laïcité, spécialiste de l’histoire de la morale des Gaulois, qui occupait le poste. À l’examen, il m’a ainsi
posé une question sur le sacré : exactement, quelle différence entre le saint et
le sacré. Je lui ai répondu en m’aidant
du Dictionnaire étymologique de la langue
latine d’Ernoult et Meillet. C’est dire
l’état de la sociologie des années 1940 !
À l’époque, il y avait quatre chaires de
sociologie en France : une à Strasbourg,
deux à Paris et une à Bordeaux. La
sociologie n’existait donc pas réellement
ou si peu en tant qu’enseignement universitaire. Depuis, Durkheim a été
oublié et Weber est devenu une boîte
à outils : tout le contraire de leur
démarche qui s’était construite à partir
de leur culture et de leur réflexion. J’ai
beaucoup de respect pour eux, mais
moins pour leurs vulgarisateurs. On
fabrique ainsi un idéal-type : on est aux
antipodes d’un authentique Max Weber.
Je pense être plus fidèle à leur démarche
intellectuelle en procédant comme je le
fais.
Il fallait sortir de la tradition française, héritage de L’Année sociologique,
sortir donc d’une sociologie en chambre,
héritière de Durkheim, pour construire
une sociologie de la société contemporaine, en s’appuyant sur des méthodes
empiriques. La sociologie américaine y
a été pour beaucoup, découverte essentiellement à la suite du débarquement
des alliés en France en 1944. En France,
tout est parti du Centre d’études socio-logiques de Paris, fondé dans les années
1950 par Georges Gurvitch, puis dirigé
par Jean Stoetzel. D’autres jeunes socio-logues étaient agrégés de philosophie :
c’est ce que souhaitait Raymond Aron,
lui-même agrégé. Dans ce centre, il y
avait Georges Friedmann du CNAM,
Gabriel Le Bras, professeur d’histoire du
droit canon à la faculté de droit. Henri
Lefèbvre et Pierre Naville étaient nos
aînés. Ce centre a formé presque tous
les sociologues de ma génération. On
participait ainsi à la naissance de la
sociologie.
Chacun de ces professeurs avait
constitué une équipe : sociologie industrielle (Alain Touraine), rurale (Henri
Mendras), des loisirs (Joffre
Dumazedier), sociologie (Michel
Crozier); Georges Gurvitch, pour sa
part, s’était réservé la sociologie de la
connaissance. Il y avait un vide : la socio-logie de la religion. Gabriel Le Bras, s‘y
est intéressé. En 1954, nous étions
quatre chercheurs disponibles pour
entrer au CNRS : Henri Desroche,
François Isambert, Jacques Maître et
moi-même. Le cinquième membre était
bien entendu Gabriel Le Bras. Nous
avons fondé le Groupe de sociologie des
religions. C’est Henri Desroche qui coordonnait l’équipe.
✓ Pourquoi ce groupe ?
C’était un peu ambitieux. On entendait ouvrir le champ de la sociologie des
religions à toutes les religions. On souhaitait se distinguer d’une sociologie
confessionnelle, au service de l’appareil
ecclésiastique, comme celle du Centre
catholique de sociologie religieuse du
chanoine Boulard et du père Lebret qui
s’étaient lancés dans des enquêtes de
pratique religieuse, à la suite de Gabriel
Le Bras, en le déformant, d’ailleurs. On
voulait aussi se distinguer de la socio-logie religieuse des disciples de
Durkheim qui écrivaient dans la revue
L’Année sociologique. Notre ambition était
donc de faire une sociologie indépendante des autorités religieuses et des
écoles de pensée.
Aux yeux d‘Henri Desroche, véritable animateur de notre groupe, l’existence d’un groupe de chercheurs supposait l’existence d’un travail collectif.
On a ainsi d’abord répondu à une commande de l’Unesco qui nous demandait
de faire « un rapport de tendance »,
Trend report, un bilan de ce qui avait été
publié depuis cinquante ans (à partir de
1900 jusqu’en 1950) dans le domaine
de la sociologie des religions. Notre
second travail a été de publier les Études
de sociologie religieuses de Gabriel Le
Bras : c’était un rassemblement de ses
articles. Le troisième travail a été de lancer une revue, Archives de sociologie des
religions: le CNRS a accepté d’en être
l’éditeur. Cinquante après, elle paraît
toujours. La revue nous a ouvert des
collaborations concernant l’ensemble
des religions du globe. Ainsi, dès les
premiers numéros, on a même traité de
socialisme et religion (Fourier, Saint-Simon, Marx, Auguste Comte, etc.), des
messianismes et du millénarisme, etc.
Toutefois, la particularité de la revue ne
réside pas tant dans la publication d’articles que dans l’importance considérable attachée à la bibliographie. Elle
m’a été confiée. Je l’ai assurée pendant
trente ans. Celle-ci comprenait trois parties : un bulletin signalétique des thèses,
un bulletin analytique des articles de
revues, un bulletin critique des
ouvrages. Cette entreprise bibliographique nous a conduits à faire preuve
d’une grande précision dans la rédaction des notices, à normaliser notre langage : on refusait tout langage confessionnel ou laïcard. Ainsi on n’utilisait
jamais le terme « l’Église », mais « l’Église catholique », « les Églises protestantes » ou « l’Église luthérienne de la
confession d’Augsbourg »: on appelait
les choses par leur nom, concrètement
et non dans de pseudo-abstractions
vides de signification.
La question du langage a été rapidement pour nous fondamentale. J’ai
toujours attaché beaucoup d’importance
à la qualité d’écriture et j’ai toujours fait
attention à la manière dont on sera lu,
même si l’on ne sait jamais comment
on le sera. C’est d’ailleurs déconcertant
de voir comment les gens se projettent
dans leur lecture. J’ai toujours été
impressionné par la difficulté d’être bien
lu et bien entendu : il y a toujours un
fossé de la parole à l’écriture.
✓ Un chercheur a joué un rôle capital
dans votre itinéraire, c’est Ignace
Meyerson : pour quelle raison ?
Il y a évidemment une part de
hasard. J’avais présenté au CNRS un
projet de recherche sur la crise moderniste. Il a été classé sans suite. L’année
suivante, les sections du CNRS ont été
réorganisées et il y avait une section psychologie~sociologie. C’était Ignace
Meyerson qui la présidait. Il a inauguré
une nouvelle manière de procéder pour
le recrutement : il convoquait tous les
candidats. J’ai donc été convoqué à son
bureau. Il m’a fait parler pendant une
heure, ne parlant guère lui-même, très
froid, posant des questions extrêmement précises. J’ai eu le sentiment
d’avoir passé un examen et d’avoir
échoué. Or, ce projet a intéressé
Meyerson. J’ai su, trente ans après, qu’il
avait dit à sa famille, le soir, après mon
audition : « enfin, j’ai trouvé quelqu’un ».
Je ne connaissais pas Meyerson. Je
ne savais rien de son passé. J’ignorai,
en effet, qu’il avait épousé (avant d’en
divorcer) une silloniste, qu’il avait connu
Loisy, Houtin et tous ceux que je
connaissais à partir des livres ou des
papiers. J’avais le sentiment d’être en
déséquilibre entre quelqu’un qui parlait d’expérience vécue et moi qui parlais de connaissance abstraite. Il me
ramenait au concret existentiel. Il avait
aussi l’immense culture religieuse des
professeurs de Sorbonne alors qu’ils
étaient, pour les plus éminents d’entre
eux, des laïques qui ne partageaient pas
les croyances chrétiennes : saint
Augustin, Luther, Pascal, le jansénisme,
les mystiques rhénans ou espagnols,
tout cela était, chez eux, chose familière.
Par ailleurs, et c’était sa particularité, Meyerson était fils d’un médecin
juif de Varsovie. En 1905, lors des événements en Russie, il avait été mis en
prison par la police du Tsar : son père
avait obtenu qu’il soit libéré à condition qu’il quitte le territoire de l’empire
russe. Il est donc parti à Paris où il a été
accueilli par son oncle, le philosophe
des sciences, Émile Meyerson. Il a aussitôt adhéré au parti socialiste, puis plus
tard au parti communiste qu’il quittera
ensuite. À Jean-Pierre Vernant qu’il avait
connu en 1940 à Toulouse, il disait toujours : « En politique, c’est eux qui
savent; en science, c’est nous. » C’est le
signe de son caractère indépendant. Il
était aussi lié avec de grands intellectuels catholiques, pas seulement sur le
plan intellectuel : on sentait de l’estime
mutuelle. On voit la complexité du personnage.
Il a fait des études de médecine. Il
avait travaillé à la Salpêtrière avec
Georges Dumas en neurologie et s’était
intéressé à la psychologie des grands
singes. C’est quelqu’un qui avait une
culture encyclopédique. Il a pris la
direction du Journal de psychologie normale et pathologique et ce pendant
soixante ans !
✓ Quelle était sa méthode ?
Il a fondé un Centre de psychologie comparative où venaient des
peintres, des romanciers, des scientifiques qui parlaient de leurs travaux.
Pour le quinzième anniversaire de son
centre, il avait fait parler Jean-Pierre
Vernant, moi-même et Georges
Bouligand qui était professeur de mathématiques à la faculté des sciences de la
Sorbonne. On a entendu un exposé
d’un quart d’heure sur les mathématiques : tout le monde était fasciné, mais
peu à peu chacun décrochait, selon le
niveau de culture de mathématiques. À
la fin, personne ne comprenait plus rien,
mais tout le monde continuait à être
fasciné par Bouligand, tellement on
voyait un homme inspiré, possédé.
C’était comme un voyageur qui revenait d’un pays étrange et qui nous parlait d’un monde dont on n‘avait aucune
idée. Tel était Meyerson, un homme de
rigueur aux multiples curiosités.
J’ai mis trois ans avant de comprendre ce qu’il en était en suivant les
réunions de son centre. Quand j’ai compris, j’ai conclu que c’était ce que je faisais depuis longtemps. Je m’y suis
reconnu, même si, au début, nos rapports n’ont pas toujours été faciles, chacun ayant sa personnalité. Un seul
exemple : j’ai d’abord travaillé à l’édition d’une biographie
Loisy Sa vie, son
œuvre
[1] par Albert Houtin et Félix
Sartiaux, publié par le CNRS en 1960.
Le manuscrit, laissé inachevé à la mort
de Houtin, avait été complété par un
ingénieur des chemins de fer du Nord,
de ses amis, Félix Sartiaux : il avait, en
particulier, ajouté la partie qui concerne
l’Å“uvre. Le manuscrit, après la mort de
ce dernier, en 1943, dormait, en attendant que quelqu’un fasse la mise au net.
Par ailleurs, Loisy ayant eu peur de ce
manuscrit quand il en avait appris l’existence, avait écrit, de son côté, sa propre
biographie, en l’espèce ses Mémoires.
Les amis de Loisy ne souhaitaient donc
pas la parution de l’ouvrage d’Houtin
et Sartiaux. Je pense au contraire que
tous les textes doivent paraître. Lorsque
j’ai publié ce texte, je l’ai fait avec des
mises au point, en mettant en perspective le point de vue de Loisy et celui de
Houtin, j’ai aussi rédigé des notices biobibliographiques afin de situer le
contexte, les personnages, la plupart du
temps bien oubliés. Meyerson m’a repris
sévèrement en me faisant remarquer
que, lorsque l’on publie un document,
il fallait le publier tel quel, et qu’il ne
fallait pas le démolir. J’ai dû retirer une
quarantaine de pages de notes. On a
trouvé finalement un accord et le livre
a été publié.
✓ Quel rôle Meyerson a-t-il joué pour
votre compréhension de l’histoire ?
Meyerson m’a appris l’histoire. C’était
pour lui une dimension essentielle. Il
pensait que pour faire de la bonne psychologie, il fallait faire appel à des
hommes qui ne sont pas psychologues.
Le langage est extrêmement instructif
pour un psychologue. Il avait fait un colloque sur les couleurs. Cela peut en effet
intéresser les artistes, les médecins, les
pharmaciens, avec le problème de la pigmentation, les linguistes — comment
nommait-on les couleurs dans les différentes langues, en Grèce, à Rome, en
Polynésie et tout simplement chez nous,
etc. Meyerson ne concevait la psycho-logie que comme un rassemblement de
tous ceux qui ont à parler sur un sujet
par leur compétence. L’homme se
construit par ses œuvres, aussi bien par
la science, l’art, le travail, la technique :
l’outil est un concentré de pensée
humaine. Il ne marche pas par hasard, il
est le produit d’une pensée humaine. La
religion avait de ce fait une place essentielle dans la construction de l’homme.
L’une des grandes pensées de Meyerson,
c’était aussi la durée : il pensait en particulier à propos de l’Église — en 1905
quand par exemple Seignobos estimait
que l’Église catholique allait disparaître,
— qu’une institution qui a deux mille
ans ne pouvait disparaître aussi vite.
Comme moi, il pensait enfin que la division politique gauche-droite n’était pas
un critère pertinent pour situer l’Église
catholique. Il donnait beaucoup d’importance aux personnes : elles tiennent
une place centrale dans sa réflexion. Les
histoires acéphales sont des histoires
inhumaines : je me retrouvais sur ce
point avec lui. Mais il m’a aussi donné
une conception de l’histoire, en désaccord avec les historiens traditionnels :
les historiens souvent racontent des histoires, comme l’a montré Paul RicÅ“ur.
Or, dans ce récit, il y a des blancs. Les
historiens en général passent dessus afin
d’avoir une histoire en continu Or, personnellement, avec Meyerson, je pense
que ce qui est important, ce sont les problèmes que l’ont peut rencontrer, sur
lesquels il faut concentrer la totalité des
moyens. Peu importe l’étiquette que l’on
donne : psychologie, histoire ou socio-logie. Ce qui m’intéresse, ce sont les problèmes. En ce sens, je ne me perçois
aujourd’hui ni comme historien ni
comme sociologue du christianisme ou
du catholicisme, ni comme un historien
ou un sociologue de la laïcité, mais
comme historien et sociologue du conflit
de cultures entre christianisme et laïcité.
Finalement, j’ai soutenu ma thèse
de doctorat d’État, le 29juin 1962 : dans
le jury, il n’y avait pas un seul socio-logue. Aucun ne s’intéressait à ce type
de sujet (Aron, etc). Il n’y avait que des
historiens : Henri Gouhier, Gabriel Le
Bras, Henri Marrou, Alphonse Dupront,
président du jury. Meyerson aurait pu
en être, mais il avait déjà été membre
de mon jury de thèse de troisième cycle
— c’est d’ailleurs la première thèse de ce
type en sociologie soutenue en France
avec Le Journal d’un prêtre d’après
demain. J’avais donc un jury d’historiens.
✓ Vous venez de parler d’un conflit,
pouvez-vous expliquer en quelques
mots ?
J’ai étudié le conflit entre deux cultures : la culture dite traditionnelle d’essence catholique et la culture moderne
dite laïque. Je parle de la culture au sens
anglo-saxon. C’est un mot qui me paraît
commode, capable de faire le joint entre
la somme des individus (l’opinion
publique) et un certain nombre d’institutions qui ne sont plus englobantes.
Ainsi, l’Église catholique est aujourd’hui
une institution de droit privé. Toutefois,
la prégnance de la culture catholique
sur un pays comme la France dépasse
de beaucoup la puissance réelle de l’Église catholique. Quand je parle de
conflit de deux cultures, il s’agit bien
entendu de cultures dominantes. Mais
je sais bien qu’il y a d’autres cultures
qui perdurent. J’ai toujours attiré l’attention sur le fait qu’au XIXe siècle, il y a
en réalité un jeu des trois cultures : libérale, ouvrière et catholique (cf. Église
contre la Bourgeoisie, 1977). On trouvera ainsi des partis politiques dans les
trois cultures. Ce schéma structural perdure aujourd’hui. Je n’ignore pas, par
exemple la culture protestante, traversée elle-même de conflits. On pourrait
aussi parler des cultures anarchistes, si
variées. Cela étant, le concept de culture est important pour moi : il permet
d’éviter de s’enfermer dans l’émiettement des opinions et l’autorité des institutions à une époque où les socio-logues privilégiaient le culte.
Je me suis demandé pourquoi au
sein même de l’Église catholique surgissent des conflits à répétition : j’ai ainsi
sélectionné une crise dans le domaine
intellectuel, la crise moderniste. C’est
le conflit entre la vieille culture religieuse et la science ou le christianisme
mis à nu par le rationalisme.
✓ Des exemples ?
Ainsi, on dit souvent que la religion
est désormais affaire privée. C’est une
affirmation communément soutenue
qui tient davantage de l’ordre de l’opinion, de la doxologie que de l’analyse.
On ne sait pas bien définir ces deux
notions privé-public. C’est très complexe : on parle d’homme public, mais
quand on dit « femme publique », cela
revêt un tout autre sens. Personne ne
confond le Trésor public et un banc
public. Certes on distingue bien droit
public et droit privé, mais, le juriste Jean
Carbonnier l’a montré avec éclat, c’est
une distinction de moins en moins opérationnelle. On est dans des embarras
de langage. Quand on parle de tolérance, s’agit-il de la tolérance privée —
qui est une vertu — ou de la tolérance
publique, qui est d’un autre ordre ?
Aujourd’hui il n’y a même plus souvent une simple connaissance de la réalité de l’institution religieuse. La laïcité
ne se définit pas par la neutralité ou la
séparation, mais de manière structurale : régime de laïcité par opposition à
un régime de catholicité. La religion
affaire privée a plusieurs sens. Dans
l’usage actuel, c’est un sens relativement
nouveau. Sous l’Ancien Régime, la religion est en effet affaire publique. On a
la religion de son prince ou de son pays.
Aucun prétendant, d’ailleurs, ne pouvait monter sur le trône, s’il n’avait pas
la religion du pays. C’est encore le cas,
aujourd’hui, en Angleterre ou dans les
pays nordiques. Il y a peu encore, en
Suède, on naissait luthérien avant même
d’être baptisé ! Une anecdote significative : un ami, Jean Boussinesq, membre
de la Ligue de l’enseignement, qui voyageait dans un pays musulman se voit
demander par le douanier sa religion.
Il se déclare athée. Le fonctionnaire remplit alors le formulaire de la manière
suivante : athée chrétien ! Il ne pouvait
pas être athée musulman ! C’est bien
une question de culture que révèle cette
anecdote.
Par rapport à cette expression, l’idée
de religion « affaire privée » prend un
sens qui n’est pas du tout celui d’aujourd’hui. Pour la période contemporaine, le sens peut être différent. La loi
de 1905 n’a pas privatisé la religion :
aucune loi n’a le pouvoir de la privatiser. La loi de 1905, en revanche, a privatisé le service public de la religion.
C’est devenu un service privé dont le
libre exercice est garanti publiquement,
massivement dans des édifices publics.
La France est le seul pays au monde qui
dispose d’une loi qui garantit ce libre
exercice des cultes. En revanche, la
République ne garantit pas le libre exercice de réunion publique. Mais, ce n’est
pas la religion affaire privée.
L’affirmation que la religion est une
affaire privée renvoie aux milieux
laïques (« laïcistes ») qui expulsent la
religion de la sphère publique. Reste à
savoir ce que cela veut dire. La loi de
1905 prévoyait que l’on ne pouvait ériger sur la voie publique aucun signe
religieux, mais elle ne supprime pas ce
qui existait antérieurement : ces signes
seront maintenus en place ou il faudrait
raser les églises, les temples, les synagogues, les calvaires, les croix de carrefour.
Il y a autre chose de moins connu.
Je vois naître une religion de la
conscience. Elle donnera les « chrétiens
sans Église », selon le mot de
Kolakowski. Il y a là une revendication
religieuse de la religion comme privée,
indépendante des Églises. C’est tout à
fait autre chose. La laïcité, c’est donc
aussi l’émergence d’un troisième acteur,
qui n’est plus l’État ni l’Église, mais la
conscience. C’est un long processus de
la conscience comme acteur historique.
Mon grand regret, c’est que l’on n’ait
aucune histoire de la conscience et de sa
formation. Il ne s’agit pas seulement de
la conscience psychologique, de la
conscience morale ou critique, mais
d’une véritable instance, capable d’opposer sa propre autorité à la fois à l’État
et à l’Église. C’est l’un des problèmes
majeurs d’aujourd’hui : notre laïcité, en
France, c’est soixante millions de
consciences en liberté, chacune ayant
son idée de la liberté et l’intention d’en
user. Face à l’État, face à l’Église. Dans
tous mes travaux, je rencontre des
hommes. Je rencontre des hommes qui
doivent résoudre les problèmes qui se
posent à eux. L’État doit s’arranger avec
soixante millions de consciences. Devant
l’explosion des libertés, comment l’État
peut-il s’en arranger pour que le pays
reste gouvernable ? Comment peut-on
garantir les droits de toutes les
consciences ? On risque ainsi de tomber dans l’anarchisme, l’immobilisme
ou le totalitarisme.
C’est le problème qu’a rencontré, en
son temps, la IIIe République : faire
l’unité de la France. Elle a voulu le faire
par l’École et le service militaire. Mais les
réalités locales étaient souvent différentes.
Lorsque l’on parle du catholicisme,
lorsque l’on parle de l’islam, il ne faut
jamais oublier que l’islam, ce sont
d’abord des musulmans, divisés en pays
— il n’y en a pas deux sur le même
modèle. Il y a des comportements
contradictoires, partout, entre ceux qui
sont censés appartenir à la même communauté.
Enfin, la laïcité à la française n’est
jamais que l’héritage de la catholicité à
la française. Sur les quinze, puis vingt-cinq États européens, il y a autant d’exceptions ! Il n’y a jamais une ligne rigide
et uniforme, mais partout des différences.
✓ Vous avez mis en évidence la complexité des choses ?
Tout à fait. Prenez le catholicisme. Il
ne faut pas oublier que le catholicisme
est une mosaïque — c’est quelque chose
d’extrêmement complexe et de très
divers, d’extrêmement stratifié. Quand
je suis allé au Mexique, j’ai découvert
le catholicisme d’avant le concile de
Trente avec les paysans mayas ! Or, le
catholicisme français qui pense toujours
être universel, est souvent très prétentieux et se révèle être lui-même très
divers, snas même parler des différences
nationales ou régionales : considérez,
par exemple le catholicisme « bourgeois
». Il n’a rien à voir avec le catholicisme
ouvrier ou avec celui de la classe
moyenne. Considérez le catholicisme
bourgeois au Mexique, c’est une véritable strate de la population : ils ne se
fréquentent qu’entre eux, ils ont leurs
églises. Ils y ont une conception particulière de la religion. Le catholicisme c’est
un monde (1982), le titre de mon livre
signifie à la fois sa complexité et sa
diversité. J’ai rencontré la même diversité en Italie.
✓ Comment peut-on passer d’une
réflexion sur les conflits du catholicisme
au conflit à l’intérieur de la laïcité ?
Je me suis demandé pourquoi à l’intérieur de l’Église catholique il y a tant
de crises à répétition depuis le jansénisme. J’ai sélectionné deux crises : une
dans le domaine intellectuel, une autre
dans le domaine de l’action sociale : la
crise moderniste et les prêtres ouvriers.
Quand j’ai étudié la crise moderniste,
c’est fondamentalement le conflit entre
deux cultures : la vielle culture catholique traditionnelle et les sciences religieuses nouvellement instituées depuis
le XIXe siècle, le christianisme mis à nu
par la critique rationaliste. Je n’avais pas
prévu de m’intéresser à l’intégrisme.
Quand mon livre sur la crise moderniste
est paru, on m’a dit que les intégristes
avaient fait condamner les modernistes.
Mais qui sont ces intégristes ? J’ai alors
hérité d’un dossier que Jacques Maître
avait commencé d’ouvrir sur l’intégrisme.
J’ai découvert que c’était d’abord un fantasme : j’ai dû montrer qui étaient ces
intégristes. Dès le départ, le modernisme,
c’est le conflit de ces deux cultures. J’ai
été ensuite pris dans le débat de la laïcité
politique alors qu’au début, il s’agissait
d’une laïcité culturelle. Je me souviens
très bien quand, dans les années quatrevingt, j’ai commencé à travailler avec la
Ligue de l’enseignement, que plus personne ne savait ce que c’était que la laïcité. Il y avait une inculture laïque généralisée : la Ligue a mis alors en route des
rencontres et des commissions d’étude.
C’est à cause de cet effort collectif que
j’ai été amené à m’intéresser de près à la
laïcité. Liberté, laïcité (1988) marque un
retour de la laïcité dans le débat national.
✓ Revenons à un aspect technique de
la recherche : la découverte des archives,
c’est souvent le résultat d’une véritable
enquête policière.
Tout à fait. Ainsi, sur Fourier, on
disait que ces archives avaient disparu,
détruites par un bombardement anglais.
Or, elles dormaient aux Archives nationales… Personne ne les avait consultées depuis 1905. On disait la même
chose des papiers des intégristes.
M. Mourret, un sulpicien, les avait vus
à Ruremonde en Hollande en 1921,
depuis, plus rien. Or, ces archives dormaient également dans le séminaire où
les avait consultées M. Mourret.
Personne ne les avait demandées. Les
papiers concernant l’intégrisme avaient
été séquestrés par les Allemands en
1915. J’ai pu retrouver l’un des acteurs
du séquestre qui était encore vivant. Il
m’a envoyé ce qu’il avait gardé.
Il faut toujours faire amitié avec les
détenteurs des archives, prendre le
temps de leur expliquer le problème
qu’on veut étudier. La plupart du temps,
les gens ne comprennent pas ce que l’on
cherche. D’où l’importance des relations
personnelles. On peut alors obtenir des
documents censés être inaccessibles.
Mais, de toute façon, il faut toujours
poser des problèmes et essayer de les
résoudre. Les archives viennent de surcroît.
✓ Une œuvre en devenir
J’ai conscience, avec beaucoup d’immodestie, à la différence de bien des collègues, de n’avoir pas seulement écrit
des livres, mais fait une œuvre, certes
avec des titres très divers. On doit, à la
lecture de tous ces livres, retrouver une
Å“uvre, même si elle restera certainement inachevée.
Je plaide pour une histoire des mots,
des formules. Je plaide pour que l’on ait
une histoire de l’émergence et de la formation de la conscience : l’Église a joué
un rôle dans cette histoire, indéniablement. Celle-ci pourrait commencer avec
l’histoire de la confession qui oblige à
un examen de conscience et à une évaluation, se poursuivre avec la lutte de
l’Église pour le libre consentement des
époux dans le mariage. On pourrait faire
aussi une histoire de l’idée de neutralité ou de laïcité : on n’a aucune histoire
de ce dernier mot. C’est une histoire
double : c’est d’abord « la laïcité de l’État », de l’École, etc. C’est ensuite la laïcité dans l’absolu. Ce sont deux réalités différentes. On pourrait aussi s’intéresser à la formule « une foi, une loi,
un roi ». Ou encore, « la France fille
aînée de l’Église » ou « À école publique,
fonds publics; à école privée, fonds privés ». C’est un vrai travail de fourmi. Il
faut tenir ses dossiers à jour et, trente
ans après, on peut écrire un livre. C’est
ce que j’ai fait avec Notre laïcité publique.
J’aimerais pour ma part écrire encore
un ouvrage sur le statut de la pensée
chrétienne en régime de laïcité et une
histoire politique de la religion en
régime laïque.
Propos recueillis par Bruno Poucet, CURSEP
et relus par Émile Poulat.
Pour une initiation à la lecture de
l’Å“uvre d’Émile Poulat, on peut commencer par les ouvrages suivants :
-
Église contre bourgeoisie (Castermen,
1977) ;
-
L’ère postchrétienne (Flammarion,
1994) ;
-
Le christianisme à contre-histoire
(Rocher, 2003) ;
-
Notre laïcité publique (Berg, 2004).
- Par ailleurs, Émile Poulat a accordé
un entretien (3 septembre 2004) à
Religioscope : « France : la laïcité bouge
encore ». On en trouvera la transcription sur le site de Religioscope, à
l’adresse suivante :
http ://religion.info/french/entretiens/article_93.shtml
[1]
Alfred Loisy, (1857-1940), exégète, prêtre et
professeur d’Écriture sainte à l’Institut catholique
de Paris. Il replaçait les dogmes chrétiens dans
une perspective historique et fut l’un des acteurs
de la crise moderniste. Condamné par les autorités religieuses, il fut excommunié en 1908. Il
enseigne alors au Collège de France où il devient
professeur d’histoire des religions. Pour une analyse de cette crise,
cf. Émile Poulat,
Histoire, dogme
et critique dans la crise moderniste, Paris : Albin
Michel, 3
e éd. 1996 (1
re éd. 1962).