2009
Carrefours de l’éducation
Tutorat et apprentissages scolaires
Christine Berzin
Héritier de l’enseignement mutuel développé en
Angleterre puis en France au XIXe siècle, le tutorat,
initialement destiné à pallier le manque d’enseignants, connaît aujourd’hui un regain d’intérêt dans
le cadre des apprentissages scolaires mais aussi des
apprentissages professionnels. Désormais inscrit
dans le cadre théorique d’une psychologie sociale
des acquisitions, il répond aujourd’hui à des objectifs
différents.
Dans la lignée de l’approche développée par Vygotsky et Bruner, il est
ainsi considéré comme relevant d’un processus d’assistance de sujets plus
expérimentés à l’égard de sujets moins expérimentés, susceptible d’enrichir
les acquisitions de ces derniers. À ce titre, il s’étend aujourd’hui à tous
les niveaux d’enseignement. C’est ainsi que le tutorat entre enfants, en
particulier entre enfants d‘âges différents, est encouragé dès l’école maternelle
[1], jusqu’à l’université avec l’institutionnalisation au niveau du premier
cycle du tutorat méthodologique
[2], en passant par l’école élémentaire et
le secondaire qui ont vu se développer depuis les années quatre-vingt,
tant en France qu’à l’étranger, de nombreuses expériences tutorales
[3]. Il
est également au centre d’un certain nombre de dispositifs de formation
professionnelle, en particulier dans le cadre de la formation par alternance,
ou encore dans l’accompagnement des périodes de stage prévues dans un certain
nombre de diplômes professionnels
[4].
Les revues de question consacrées à cette problématique au cours de la dernière
décennie
[5] témoignent de la diversité des expériences en la matière. Nous nous proposons, dans le cadre de ce dossier, d’aborder cette question du tutorat, qui a déjà
fait l’objet de différents articles dans cette revue
[6], sous l’angle des pratiques pédagogiques développées au sein de l’école. Notre objectif a visé d’une part à réunir
des contributions relatives à différents niveaux de scolarisation – école maternelle,
élémentaire et secondaire – et présentant d’autre part différentes problématiques
selon que l’analyse des interactions tutorales est envisagée sous l’angle du tuteur
ou du tutoré. Outre les études et recherches ayant trait à ces différentes problématiques, ce dossier comporte également une note de synthèse directement en
lien avec la problématique abordée et une contribution internationale qui dépasse
le cadre spécifique du tutorat pour envisager plus largement la contribution des
interactions aux apprentissages scolaires dans le paysage pédagogique de l’école
maternelle grecque.
Maria Moumoudilou y analyse l’impact de l’éducation nouvelle et des travaux
de l’École de Genève sur le recours aux interactions entre élèves dans les pratiques
pédagogiques et leurs effets, lesquels font l’objet depuis les années quatre-vingt-dix
de travaux de recherche que l’auteur nous donne à voir.
La note de synthèse rédigée par Leila Bensalah examine, quant à elle, le développement des compétences tutorales chez le jeune enfant et leurs conditions d’émergence. Les travaux recensés, majoritairement expérimentaux, mettent en évidence
la spécificité de ces compétences comparativement aux enfants plus âgés et aux
adultes en même temps que leurs liens avec l’accès aux théories de l’esprit.
Les quatre articles de la rubrique Études et recherches ont en commun de concerner le tutorat entre élèves d’âge scolaire. L’article de Bruno Poucet, issu d’une
analyse des archives de l’école modèle d’enseignement mutuel d’Amiens, nous
montre les modalités de fonctionnement d’un dispositif pédagogique mis en place
dès le début du XIXe siècle, reposant sur la mise en Å“uvre d’interactions de tutelle
au sein des classes, les élèves tuteurs exerçant alors la fonction de moniteur. Pour
autant les compétences sollicitées de la part des moniteurs ont peu de choses à
voir avec les compétences mobilisées par les tuteurs dans le cadre des expériences
actuelles qui leur laissent beaucoup plus d’initiative. Ces expériences qui font
l’objet des analyses suivantes concernent respectivement l’école élémentaire, pour
la première d’entre elles, et le collège, pour les deux suivantes.
Daniel Guichard examine ainsi les effets, en terme de compétences en mathématiques et en lecture, d’une situation tutorale instaurée entre élèves de CM2 et CM1.
Outre l’évolution des compétences du tutoré, il s’agit ici d’appréhender également
l’effet produit du côté du tuteur. À la différence d’autres études consacrées à cet
« effet tuteur », la situation proposée ne permet pas systématiquement au tuteur
d’enrichir ses connaissances. L’analyse des échanges pose notamment la question
de la manière dont le tuteur endosse ou non son rôle de tuteur. La diversité relevée
dans les modalités d’exercice de cette tutelle pourrait également poser la question
de l’opportunité d’une formation à cet exercice. Telle est précisément la préoccupation de Lucile Laffont et Pierre Enseigueix, lesquels interrogent l’utilité d’une
formation au rôle de tuteur au collège. Les élèves concernés ont cette fois le même
âge et pratiquent une modalité de tutorat qualifiée de « réciproque » dans laquelle
le rôle de tuteur est alternativement occupé par les deux partenaires de la dyade.
Cette question de la formation des tuteurs est appréhendée de manière générale
au niveau des disciplines académiques et plus particulièrement dans le cadre des
apprentissages moteurs après avoir procédé à un examen de la littérature relatif aux
différences présentées par les élèves tuteurs comparativement aux adultes.
La contribution de Marie-France Peyrat permet quant à elle de situer les interactions tutorielles par rapport à d’autres formes d’interactions toujours au collège.
Il s’agit de comparer les effets d’un dispositif de tutorat intra-classe associant des
élèves de niveau d’expertise différents avec un autre type d’apprentissage interactif :
l’apprentissage coopératif entre élèves de niveaux de compétences symétriques qui
fait par ailleurs l’objet d’une réflexion spécifique dans le cadre de l’article d’Alain
Baudrit présenté dans la rubrique Varia de ce numéro. Dans les deux cas, les
partenaires sont issus d’une même classe et les interactions s’établissent dans le
cadre de tâches de français. Le fait de travailler au niveau d’une situation tutorale
se révèle ici davantage favoriser les apprentissages des tutorés. Comme dans la
contribution de Daniel Guichard, l’observation des interactions met en évidence
des modalités de gestion de ces interactions, qu’elles soient de type tutoral ou
coopératif, très variables d’une dyade à l’autre et susceptibles d’interférer sur la
progression attendue des partenaires.
Comme nous le montre la revue de littérature de Leila Bensalah, l’étude de
la contribution des interactions au développement des acquisitions révèle une
approche nécessairement pluridimensionnelle des mécanismes sociocognitifs. Le
tutorat doit donc être considéré comme un mécanisme sociocognitif mobilisable
au même titre que d’autres formes d’interaction. Nous l’avons vu au travers des
différentes situations tutorales examinées dans le cadre de ce dossier, il peut en
outre prendre des formes variables selon que le dispositif envisagé associe des
élèves de classes différentes, comme dans l’étude de Daniel Guichard, ou d’une
même classe, comme dans l’étude de Marie-France Peyrat. L’analyse des interactions menée dans ces deux études ainsi que la revue de littérature évoquée dans
l’article de Lucile Laffont et Pierre Ensergueix sur les conditions d’efficacité des
pratiques tutorales le montrent, le tutorat ne va pas de soi de la même manière
que la demande d’aide. Cette dernière, qui aurait pu être évoquée également dans
le cadre de ce dossier, constitue un autre élément important de l’interaction de
tutelle dans la mesure où elle requiert comme l’exercice de la tutelle en tant que
telle certaines aptitudes métacognitives. Plutôt que de questionner uniquement les
conditions d’efficacité du tutorat, il semble donc qu’il faille davantage s’interroger
sur les conditions d’exercice du tutorat et notamment sur l’impact du rôle assigné
au tuteur et de la manière dont il endosse ce rôle et sur les modalités d’aide à mettre
en place au plan pédagogique pour permettre au tuteur d’adapter ses interventions
aux besoins du novice mais aussi au novice de solliciter l’aide de son tuteur de
manière explicite.
Hormis la contribution d’Alain Baudrit déjà évoquée qui s’inscrit dans la problématique de la contribution des interactions aux acquisitions, les études et recherches réunies dans la rubrique Varia abordent d’autres objets d’étude. Un article
analyse les effets des antennes universitaires sur le parcours des étudiants, trois
autres ont trait au domaine de l’éducation physique et sportive. Suivent ensuite
trois articles, s’inscrivant dans la rubrique International, consacrés successivement
aux nouveaux étudiants d’Afrique du Sud et à divers aspects de l’éducation au
Maghreb.
[1]
Programmes de l‘école primaire, Programmes de l‘école primaire,
BO n° 1,14 février 2002, hors série, p.27.
[2]
Voir à ce propos le numéro 43 de la revue
Recherche et formation consacré à cette question.
[3]
Voir par exemple les dispositifs de tutorat proposés dans les réseaux ambition réussite dans
le cadre de la note de service n° 2007-079 du 29-3-2007 ou encore le dispositif « 100 000
étudiants, 100 000 élèves » instauré à la rentrée 2006. Pour une synthèse d’expériences moins
récentes se reporter à Finkelsztein, D. (1994).
Le monitorat : s’entraider pour réussir. Hachette.
[4]
Voir par exemple concernant la formation des enseignants l’ouvrage de Pelpel (1995).
Guide de la
fonction tutorale. Paris : Éditions d’Organisation.
[5]
Barnier Gérard.
Le tutorat dans l’enseignement et la formation. Paris : L’Harmattan, 2001. Baudrit
Alain. « Le tutorat : un enjeu pour une pratique pédagogique devenue objet scientifique » (note de
synthèse).
Revue française de pédagogie, n° 132, p. 125-133.
Le tutorat. Richesses d‘une méthode pédagogique. Bruxelles : De Boeck, 2002.
[6]
Voir Baudrit, 2003, Berzin, 2000,2001, Dambiel-Birepinte, 2005 dans les numéros 15,10,11 et