2001
Champ Psychosomatique
Emploi-jeune : l’inconfortable « entre-deux identitaire »
Eric Molière
Sociologue; chargé de cours à l’Université Paris X-Nanterre 1 Place Chollet - 94480 Ablon-sur-Seine
A partir de l’entretien d’un jeune entré dans le dispositif « nouveaux
services – nouveaux emplois », l’article propose une réflexion sur le passage
des identités juvéniles aux identités professionnelles. Lorsqu’un jeune intègre
un ensemble professionnel, il ne se trouve pas coupé des relations sociales
complexes qu’il a élaboré durant la période précédente. L’identification à son
nouveau statut n’est pas immédiate et s’articule avec les valeurs issus de la
catégorie « jeunesse » mais aussi avec les capitaux hérités du milieu social
auquel il appartient. Il semble que ce soit dans la perméabilité de ces mondes
sociaux que se situe les enjeux identitaires.Mots-clés :
jeunesse, insertion professionnelle, identité, mondes sociaux, processus.
This article offers a reflection on the transition of youth identity to professional identity, built implicitly on an interview of a young person who was
entered the « new services – new jobs » strategy. In this way, a young person
becoming part of a professional body, is not cut off from the complex social
relationships that he has previously developed. This identification with his new
status is not immediately realised, and hinges on values stemming from his
youth circle, but also on the heritage of the social group to which he belongs. It
seems that it is in the permeability of these social worlds that we can find these
identity stakes.Keywords :
youth, professional insertion, identity, social worlds, processus.
Si les “Trente Glorieuses” ont consacré l’emploi salarié
comme un facteur essentiel d’intégration sociale et de
constitution d’identités professionnelles nouvelles, la
déstabilisation de la condition salariale depuis les années 70 (qui
se manifeste par des problèmes devenus structurels : chômage,
exclusion, précarité...) et qui touche tout particulièrement les
individus non qualifiés et non diplômés, pose des problèmes
inédits de cohésion sociale. La nation, la politique, la religion,
la famille, l’école ont connu ou connaissent tour à tour des crises
de légitimité comme espaces où se constituent les identités individuelles
et collectives ; or l’emploi était récemment encore
l’occasion de construire, par la carrière, le sens nécessaire à la
reconnaissance de soi dans l’espace social. Plus encore, cette
ascension sociale inscrite au sein du « mythe de la modernité »
(Augé, 1994) devait permettre une reconnaissance des Autres
et des Mêmes au sein de catégories professionnelles rigides.
Parallèlement à ces modifications liées à l’emploi salarié, la
catégorie « jeunesse » semble s’être, elle aussi, transformée. Ces
vingt dernières années, les travaux sociologiques ont mis en évidence que la forme d’entrée dans la vie adulte serait passée d’un
mode instantané (modèle d’identification) à un mode progressif (modèle de l’expérimentation) (Galland, 1991). Cette
période de la vie est d’abord un passage qui se joue sur deux
registres : passage de l’école au travail, passage de la famille
d’origine à celle que le jeune va lui-même fonder. Pour Olivier
Galland, l’étirement des transitions et la désynchronisation des
différents seuils qui caractérisent l’entrée dans la vie adulte
constituent deux des évolutions majeures qui ont contribué à
redéfinir les frontières de la jeunesse et à transformer sa place
dans la société. Cependant la prolongation de ce statut diffère
sensiblement selon les catégories de jeunes. Tandis que cette
période semble davantage subie par ceux qui disposent d’un
faible capital scolaire, les jeunes ayant poursuivi des études
supérieures paraissent plus enclins à maîtriser cette période
labile. Or, l’écart entre ces deux jeunesses semble s’accroître.
« L’allongement vécu par les uns est le résultat d’une exclusion
de plus en plus durable du marché du travail, tandis que les
seconds parviennent, après une période de tâtonnements et
d’expérimentations, à faire coïncider leur projet avec un statut
social et professionnel » (Galland, 1997).
C’est dans ce contexte avec ses enjeux qu’il nous apparaît
primordial de resituer les intégrations professionnelles. Il s’agit
de les inclure dans un champ plus global qui tienne compte des
mutations liées, à la fois, à la place du travail dans les représentations sociales et aux transformations vécues par la catégorie « jeunesse ». Cependant ce positionnement ne peut suffire
à rendre compte d’une réalité qui ne se situerait qu’aux seuls
niveaux macro ou micro – sociologiques; j’illustrerai ce postulat qualitatif à l’aide des groupes sociaux d’appartenance et
de référence (Aebischer, Oberlé, 1990)
[1]. Ainsi un jeune intégrant un « ensemble professionnel cohérent » (Bouvier, 1995)
– plus tardivement aujourd’hui qu’hier – ne se trouve pas coupé
des relations sociales complexes qu’il a élaboré durant la
période précédente. L’identification à son nouveau statut n’est
pas immédiate et s’articule avec les valeurs issus de la catégorie « jeunesse » mais aussi avec les capitaux hérités du milieu
social auquel il appartient. Dès lors, nous chercherons à identifier les pratiques et les représentations d’un acteur (Yazid)
dans ce passage des identités juvéniles aux identités professionnelles. Il s’agira d’examiner « les compétences de l’expérience » (Roulleau-Berger, 1999) que développent les jeunes à
travers les multiples déterminations qui jalonnent aujourd’hui
leur trajectoire de vie.
LA SINGULARITÉ DU DISPOSITIF EMPLOI-JEUNE
Le gouvernement fait voter au Parlement le 13 octobre 1997
une loi relative au développement d’activités pour l’emploi des
jeunes baptisée alors « nouveaux services, nouveaux emplois »,
renommée un an plus tard « nouveaux services, emploijeunes ».
L’esprit de la loi
[2] fait apparaître un double objectif. Le premier consiste à répondre « à des besoins émergents ou non satisfaits et présentant un caractère d’utilité sociale notamment dans
les domaines des activités sportives, culturelles, éducatives,
d’environnement et de proximité »
[3]. Le second vise à faciliter
l’accès à l’emploi des jeunes âgés de 18 à 26 ans ou de moins
de 30 ans reconnus handicapés ou ne percevant pas d’allocation
chômage. Ces emplois doivent leur permettre « d’être les
acteurs du développement d’activités nouvelles, de métiers nouveaux, et d’y investir leur énergie et leurs compétences »
[4]. Les
contrats sont a minima des contrats à durée déterminée de cinq
ans.
L’EMPLOI DES 18-26 ANS EN FRANCE
Selon l’INSEE, deux jeunes Français de moins de 25 ans sur
trois poursuivent des études en 1995, contre 43 % en 1975. Ainsi
depuis le milieu des années quatre-vingts, la durée de leurs
études a progressé d’un trimestre par an, faisant de l’allongement de la scolarité un « fait social français ». La présence des
moins de 25 ans sur le marché du travail se fait donc rare. En
deux décennies, le taux d’activité des 15-19 ans a été divisé par
quatre passant de 27,1 % en 1975 à 6,6 % en 1995, tandis que
celui des 20-24 ans passait de 74,6 % à 51,1 %. Présence d’autant plus rare que parmi les jeunes de moins de 25 ans qui ne sont
plus scolarisés, près d’un quart sont demandeurs d’emploi ou
potentiellement actifs
[5].
Parallèlement, les formes « particulières » d’emploi se sont
répandues chez les jeunes actifs. La part de ceux qui sont en
stage ou en contrat aidé (hors emploi-jeune), en apprentissage,
sous contrat à durée déterminée ou en intérim marque une progression sensible dans les années 90. Ainsi, non seulement la
présence des jeunes de moins de 25 ans sur le marché du travail
se raréfie mais aussi nombre d’entre eux portent le stigmate de
l’emploi temporaire ou précaire, voire de l’emploi réservé dans
le cadre des dispositifs d’insertion professionnelle.
Concernant les jeunes embauchés dans le cadre du dispositif emploi-jeune, les premières synthèses de la Direction de
l’Animation de la Recherche, des Etudes et des Statistiques
(DARES) montrent les distinctions que l’on peut opérer face à
ce premier constat général (Kissoun, 1999). Ainsi selon le
Ministère de l’emploi et de la solidarité, les trois quarts des
jeunes embauchés en contrat emploi-jeune étaient à la
recherche d’un emploi – donc avaient terminé leurs études – et
près d’un jeune sur cinq était salarié l’année précèdent leur
embauche, dont la moitié en contrat aidé. Ces jeunes sont très
majoritairement âgés de moins de 26 ans; environ un tiers
d’entre eux a le niveau baccalauréat, 39 % possèdent un niveau
III (Bac+2) et plus de 28 % ne dépassent pas le niveau V (CAP, BEP).
Ainsi, l’hétérogénéité de la population embauchée dans le
cadre de ce dispositif signe sa singularité. Peut-on émettre l’hypothèse que le fait d’appartenir à une même classe d’âge, d’être
à la recherche d’un emploi, d’aller vers des nouveaux emplois
de services dans le secteur public et associatif, est constitutif de
la formation d’un groupe aux intérêts convergents ? Nous pensons plutôt, en privilégiant l’approche de José Rose, que pour
la plupart des jeunes les stratégies sont loin d’être un élément
dominant dans la recherche d’un emploi. Ces derniers seraient
davantage objet des transformations structurelles (le besoin
d’emploi dans les nouvelles technologies ou la régulation du
chômage des jeunes par la mise en place du dispositif emploijeune) mais aussi des transformations des pratiques de divers
agents sociaux (école, famille, amis, conjoint…). Ainsi nous
évoquerons l’entrée en emploi-jeune en nous attachant à la
notion de « médiation » entre les effets de structure, d’acteurs
et d’interaction. C’est dans la perméabilité de ces mondes
sociaux que se situe les enjeux identitaires.
UN RÉCIT TYPE D’INSERTION PROFESSIONNELLE
[6]
Afin de mettre en exergue notre problématique, j’ai choisi
de résumer un entretien et de proposer une analyse qui rende
compte du passage de l’école au travail et des effets combinés
du marché de l’emploi, des compétences acquises dans le parcours et des interactions multiples qui participent à construire
une trajectoire. Le parcours décrit ci-dessous peut être considéré comme l’idéal-type du jeune entré dans le dispositif « nouveaux services; emploi-jeune », issu de catégorie populaire, faiblement diplômé et ayant intégré le dispositif à la limite de l’âge
légal. L’emploi-jeune type n’existant pas, j’ai privilégié une
catégorie heuristique dans notre approche en terme identitaire.
Yazid occupe un emploi de chargé d’information dans un
Tribunal de Grande Instance depuis juillet 1998
[7]. Son parcours
est, de son aveu, chaotique. Il est sorti du collège en troisième
à seize ans.
« J’ai arrêté en troisième, j’ai eu des problèmes. Avant j’avais fait un
an de sport étude mais ça a pas marché. Alors le conseil de classe m’a
orienté en vente mais j’suis resté que trois mois… ça m’plaisait pas;
j’préférais travailler… faire de l’apprentissage c’était bien pour ça. »
Il obtiendra par apprentissage un CAP de prothésiste dentaire qu’il réussira dans les délais, c’est-à-dire en trois ans. Il
exprime à l’endroit de son maître d’apprentissage beaucoup de
respect. Ce dernier l’a soutenu dans une démarche d’approfondissement de son diplôme et l’a aidé pour essayer d’obtenir
un Brevet Professionnel. Cependant Yazid a fourni beaucoup
d’efforts pour l’obtention de son CAP et se sent incapable de
poursuivre. Il tente d’échapper au Service National en s’inscrivant à la préparation de l’examen nécessaire pour entrer à
l’Université en DEUG de langues. Il pense que sa pratique de
l’arabe peut être un atout. Il abandonne vite cette idée et finalement annule son report d’incorporation pour faire son armée
en 1992.
« J’me suis dit qu’avec mon CAP j’pouvais essayer d’entrer, de trouver un boulot, dans les hôpitaux militaires; mettre à profit mon service. J’me suis retrouvé fusilier commandos. Y’a mieux pour valoriser un diplôme, en plus, en pleine Guerre du Golfe, tu vois, avec mon
nom c’était pas facile ».
Yazid est libéré en septembre 1993. Il a 20 ans et peu d’expériences professionnelles. Il s’inscrit à l’ANPE et parallèlement s’investit dans la musique Hip-Hop en formant un groupe
dans son quartier. Puis une période de missions d’intérim va
suivre la sortie du service militaire jusqu’à une proposition de
son ancien maître d’apprentissage pour assurer une mission de
technico-commercial dans une entreprise de prothèse dentaire.
Cet emploi va durer six mois etYazid signale des problèmes
relationnels avec des clients qui semblaient difficilement accorder leur confiance à un jeune homme faiblement expérimenté
dans la technique commerciale.
« là ç’a été le retour à la survie. J’ai fait de l’intérim pas mal… c’est
jamais des missions très longues et puis en plus c’est pas très intéressant… la manutention (…). Après j’me suis inscrit à la mission locale
et ils m’ont proposé un stage avec une formation dans une fabrique de
médicaments. C’était pas mal pendant un an… mais après c’est toujours pareil… on vous remercie et pas d’embauche. Alors tu r’tournes
à l’intérim ».
Yazid souligne qu’à partir de cette période la musique commence à lui rapporter un peu d’argent et que lui et son groupe
passent des prestations en MJC à des premières parties de
groupes plus connus. Il ne perd cependant pas le contact avec
la Mission Locale qui, après plusieurs missions courtes, lui propose un Contrat Emploi Ville (CEV) dans une association qui
exerce ses activités dans un Tribunal de Grande Instance. Yazid
doit accueillir des groupes au Tribunal, leur faire découvrir le
lieu et les métiers qui s’y exercent.
« Ils recherchaient un jeune issu des quartiers sensibles sans forcément
beaucoup d’expériences professionnelles et j’faisais l’affaire, mais tu
sais y’a une phrase que j’aime bien c’est : regarde à travers moi, tu verras ceux qui m’ont appris au travers d’autres, c’est ça en fait ».
La musique continue. Yazid s’exerce le soir, voire la nuit.
Les réveils sont parfois difficiles et les retards fréquents. Toutefois la responsable de l’association qui est également sa tutrice
est compréhensive sans être « laxiste », elle juge positivement
le travail de Yazid et propose la transformation de son CEV en
contrat emploi-jeune (CEJ); il devient alors chargé d’information en 1998. Il dit de son expérience dans l’association qu’elle
est bénéfique. Du CEV au CEJ, ses activités professionnelles
lui ont permis de mieux appréhender les situations de travail,
le contexte environnemental, la hiérarchie.
« j’ai réappris à travailler, j’me suis remis dans le bain du travail mais
c’est aussi grâce à ma responsable. Elle a accepté mon parcours, mes
retards. C’est quelqu’un avec qui c’est possible d’avoir une relation
humaine… même dans le travail. Mais le boulot ça va ! Le public me
suit, du primaire à la fac… c’est la tchatche… le rap n’est pas étranger à tout ça ! ».
Yazid souhaitait devenir éducateur spécialisé en commençant son contrat emploi-jeune puis après une rencontre et un
bilan de compétence avec l’organisme régional chargé de mettre
en place les formations dans le cadre du dispositif, il s’oriente
vers un Brevet d’État d’Animateur Technicien de l’Éducation
Populaire (BEATEP) option multimédia. Cela lui semblait pouvoir être complémentaire à son activité musicale.
« j’suis passé du coq à l’âne mais j’crois que j’suis pas fait pour le
social… j’en ai assez mangé. En fait, j’veux développer un projet plus
personnel ».
Son projet s’oriente davantage vers la police nationale où
son frère travaille. Il dit aussi avoir des amis dans les douanes
et à la police ferroviaire. Yazid pense que « le pouvoir peut servir », permettre de « réelles connections » et assurer un plan de
carrière. « Ce n’est plus le moment de se tromper » pense-t-il.
Il précise qu’il vit « en vadrouille » depuis trop longtemps, habitant parfois chez sa mère handicapée, « parfois ailleurs ».
Depuis le CEJ, la situation a changé.
« aujourd’hui j’ai un appart, un loyer à payer et on a pas les mêmes
besoins à 20 et à 30 ans. Des fois je bosse à côté pour joindre les deux
bouts mais l’équilibre est pas facile à trouver. La musique j’en fais
moins, faut faire un choix mais je fais plus de sport… faut éliminer la
pression… dépenser son énergie ».
Yazid n’attend pas que son emploi actuel soit pérennisé, il
souhaite sortir rapidement du dispositif emploi-jeune et entrer
dans la police. Car il dit s’étonner de travailler au sein d’une
administration où aucune possibilité de passer les concours
n’est offerte. La sécurité de l’emploi et la carrière sont des données importantes pour lui. Il pense que l’emploi-jeune ne doit
pas « aider à se reconstruire pour ensuite détruire ». Il faut donc
qu’il possède « quelque chose de sûr » avant 30 ans.
« j’connais beaucoup de jeunes en emploi-jeune dans mon quartier qui
ont le même âge que moi… mais il faut que ça débouche, beaucoup
ont des problèmes liés à l’indépendance financière et aux projets familiaux, avoir des enfants, se mettre en couple. Comment avoir un enfant
et assurer le minimum pour sa famille, c’est impossible ! ».
Yazid reconnaît que le CEJ lui a permis – mais a permis également à « des gens comme lui » – d’entrer dans des lieux qui
auraient été, sans le dispositif, inaccessibles. Cependant ildit
que l’attention devrait être plus soutenue pour les tranches d’âge
comme la sienne. Il souligne le manque d’encadrement et de
prise en compte par les pouvoirs publics des difficultés de communication des jeunes notamment avec leurs employeurs. Pour
lui l’accompagnement dans l’emploi est primordial, tout
comme la capacité de choisir et de ne pas se sentir toujours en
position de « j’ai pas le choix ! ».
Yazid clôt l’entretien en précisant qu’il doit passer les
concours de la Police Nationale, Ferroviaire et Douanes dans
le dernier trimestre 2000.
LA RECHERCHE DES IDENTITÉS
L’attention portée à la construction de l’identité, qui peut vite
s’apparenter au destin personnel, ne doit pas se substituer aux
mécanismes de reproduction sociale. Ainsi l’appartenance
sociale liée à la famille ajoutée à l’appartenance de groupe (liée
au quartier pour Yazid) semble constituer un ensemble cohérent
qui assure la permanence et la continuité des rapports sociaux
(Sainsaulieu, 1988)
[8]. Ce ciment identitaire semble agir
comme espace de protection dans les aléas du parcours. Dans
l’entretien, l’expérience discriminatoire du Service National et
l’inscription à l’ANPE qui suit, donne naissance à un investissement dans le quartier au sein d’un groupe de Rap. Le désinvestissement progressif de cette pratique est sans doute lié au
double effet d’une perspective professionnelle « relative » et du
passage d’un foyer instable à une vie en couple. Ainsi, l’appartenance sociale de Yazid – qu’il évoque à plusieurs reprises
– la connaissance de l’arabe qui ne suffit pas pour entrer à l’université, le manque de confiance des clients dans son emploi de
technico-commercial, l’évocation des difficultés rencontrées
par ses amis dans son quartier, son projet d’entrer dans la police
où travaille son frère, impose des bornes au-delà desquelles les
contraintes ne permettent plus la synthèse entre l’action et « le
fait social », qui s’impose par coercition. Yazid avance dans un
jeu social où la reconnaissance entre « Mêmes » permet la libération d’un espace où s’affirme la singularité de sa personne. Le
groupe, constitué des amis du quartier, se distingue par sa capacité à gommer, tant soit peu, les violences macro-sociales. La
musique, les concerts, les soirées font preuve de leur capacité
à établir un minimum de respiration autonome. Ces caractéristiques conduisent au modèle de l’ensemble populationnel cohérent : « le succès du dispositif repose sur des rituels endogènes
qui ont prouvé leur capacité à assurer le minimum d’autoconsidération, de reconnaissance du soi et de l’autre pour que, à l’intérieur de l’ensemble, l’accoutumance permette de convaincre
de la poursuite des opérations prescrites » (Bouvier, 1998). Se
cristallisent ici des pratiques qui permettent à l’identité d’émerger dans un temps et un espace donnés. Cette dernière est en
mouvement et peut laisser place, selon les rapports sociaux
engagés, à la prégnance des identités familiale ou professionnelle. La perméabilité des mondes sociaux entraîne le caractère
ambivalent d’une identité qui cherche le terreau le plus favorable pour s’épanouir.
Si le groupe d’appartenance participe au socle identitaire,
l’affirmation de soi se construit dans l’altérité. Ainsi les interactions dans le passage de l’école au travail et les phénomènes
structurels de l’emploi qui pèsent sur la trajectoire, agissent soit
comme relais vers d’autres mondes sociaux soit comme renforcement de l’immobilité sociale. C’est ainsi que Yazid juge
son parcours « chaotique », l’avancé est confuse et soumise au
diktat des rencontres. Les expériences professionnelles ne semblent malheureusement pas lui offrir la permanence nécessaire
à l’appropriation des rôles attendus. La période d’apprentissage,
l’impossibilité de valoriser son diplôme au cours du Service
National, les missions d’intérim (jamais le type d’emploi
occupé lors de ces missions ne sera évoqué dans l’entretien), le
stage de formation dans la fabrique de médicaments et l’emploi
de technico-commercial, paraissent s’additionner sans que soit
évoqué l’acquisition de compétences. Le parcours n’est pourtant pas synonyme de rupture. Le maître d’apprentissage et la
tutrice, au cours du CEV, sont des rencontres primordiales. Ils
agissent comme personnes référantes et sont investies par l’interviewé comme « passeurs » vers la stabilité professionnelle.
Si l’ANPE et la mission locale ne semblent pas représenter la
même alternative (elles semblent évoquer davantage la résignation face à une conjoncture difficile), elles ponctuent toutefois le parcours sans être assimilées au renforcement de la précarité.
Le parcours de Yazid se caractérise non par l’existence de
ruptures fondamentales (lesquelles auraient conduit à la
recherche des processus d’exclusion) mais par la difficulté à stabiliser le rapport complexe qui le lie au travail et au quartier. Les
rapports sociaux issus des expériences professionnelles ne permettant pas l’affirmation « immédiate » de soi, le groupe d’appartenance assure la cohésion sociale et renforce le projet du
passage individuel vers le monde professionnel. L’apparition du
Contrat Emploi Ville (CEV) est significative pour comprendre
l’interpénétration des mondes sociaux et saisir ce que je propose
d’appeler « l’entre-deux identitaire ». Le contrat aidé proposé
fait appel, dans un premier temps, à l’appartenance sociale de
Yazid : « Ils recherchaient un jeune issu des quartiers sensibles ». Cette identification « par stigmate » renvoie Yazid aux
pratiques de son groupe : « la musique continue et s’exerce le
soir, voire la nuit ». Or, la relation de confiance qu’il entretient
avec sa tutrice stabilise son activité et lui permet de signer un
contrat emploi-jeune de cinq ans. C’est une double compétence
qui conduit à l’accession au contrat; les compétences de l’expérience sociale dont parle Laurence Roulleau-Berger : « Mais
le boulot ça va ! le public me suit, du primaire à la fac… c’est
la tchatche… le rap n’est pas étranger à tout ça »; ajoutées à une
compétence professionnelle acquise lors du contrat précèdent.
Si notre objet n’est pas ici d’approfondir l’entretien de Yazid,
son témoignage nous permet d’ores et déjà d’observer ce que
« l’entre-deux identitaire » a d’inconfortable : entre jeune et
adulte, dans et en dehors du quartier, dans et en dehors de l’emploi, inclus ou exclus, au sein de quelle famille, celle qui me précède ou celle à fonder au sein ou non d’un groupe stable, entre
deux cultures, entre envie de s’engager et peur du faux pas, entre
envie d’être soi et envie d’être avec les autres, entre désordre
et stabilité ? Traiter d’un tel entretien afin d’éclairer le dispositif emploi-jeune peut être assimilé à une volonté farouche de
confondre emploi-jeune et insertion professionnelle d’une part,
emploi-jeune et difficulté de l’entrée dans l’âge adulte de
l’autre. Cependant ce dispositif rend compte, pour une partie
identifiée des jeunes à travers la typologie choisie, de l’enjeu
social de l’emploi notamment comme passerelle identitaire.
Les mutations profondes qu’a connu la classe d’âge des 18-30 ans depuis 30 ans ne nous donnent-elles pas des clefs nouvelles pour appréhender la tendance des représentations des
jeunes concernant la valeur travail et comprendre l’enjeu d’un
dispositif comme emploi-jeune.
Le premier écueil à éviter dans une telle approche consiste
à ne pas homogénéiser une catégorie abstraite derrière le terme
générique usité couramment, et source de tant d’ambiguïté, la
jeunesse. Celle qui doit passer, et le mieux possible, sans trop
de casses, jusqu’à l’installation dans l’âge adulte. Ce préalable
conquis, il convient cependant d’observer les grandes tendances
sociales qui ont bouleversé les pratiques des jeunes dans les
grands espaces de socialisation que sont la famille et la mise en
couple, l’école, les loisirs afin de resituer la place de l’emploi
dans l’échelle des représentations collectives et les incidences
en terme de constitution des groupes.
Tout d’abord, les jeunes et surtout les jeunes hommes quittent de plus en plus tard le foyer parental. Ce « cocooning »,
comme l’appelle certains, a cependant le double visage d’Hermès, tantôt approprié par les familles aux capitaux culturels et
symboliques des classes moyennes et aisées, cette période est
jugée comme l’étape plus ou moins nécessaire à l’épanouissement personnel et à l’éducation des enfants. L’appropriation par
ces jeunes des codes sociaux normatifs au sein de groupes
constitués sur la base d’affinités électives notamment autour des
pratiques culturelles, la mise en place de réseaux de sociabilité
deviennent autant de potentiels à la compréhension du monde
et au positionnement individuel en son sein. La mise en couple
qui aboutira au premier enfant est de fait plus tardive. Les expériences prennent du temps, « du bon temps », un espace temps
qu’il s’agira de pérenniser grâce à une activité professionnelle
tout à la fois capable de reproduire les épanouissements devenus structurants et d’assurer matériellement le confort de l’esprit libre. A la fascination du futur, les préférences vont à la vie
au présent dans ce « tragique postmoderne » (Maffesoli, 2000).
Ainsi l’emploi « choisi » est au centre des préoccupations même
si la réalisation du projet prend du temps, doit emprunter des
voies de traverse et imposer des stratégies complexes. Les chemins seront d’autant plus lisibles que les capitaux hérités et liés
au processus seront importants. Les « héritiers » de Pierre Bourdieu étonnent dans notre société incertaine, par « la liberté de
leurs choix » et l’esthétisme de leurs pratiques, ils imposent la
vision d’une jeunesse insouciante, individualiste ou tribale, soumise à l’entreprise culturelle et aux loisirs de masse et pourtant
sensibles à la solidarité (surtout entre Mêmes ou par goût de
l’aventure), à la préservation de la planète et aux inégalités rampantes.
Pour les autres jeunes – dont l’entretien de Yazid illustre le
parcours – ceux qui bénéficient autant que faire se peut des solidarités familiales et héritent des parcours professionnels, parfois tumultueux et précaires ou façonnés par « la culture
ouvrière » de leurs parents, l’héritage d’une vision survalorisée
ou idéalisée du travail en tant que réalisation identitaire, constituera la trame de l’ambivalence à affronter : celle du groupe de
référence – des jeunes décrits plus haut – dont ils veulent partager les valeurs et les loisirs, et celle du groupe d’appartenance,
qu’il faut ménager et ne pas trahir.
Bien entendu, et par la force des déterminismes sociaux, ils
quittent plus rapidement l’école (même s’ils sont de plus en plus
nombreux dans le secondaire et le supérieur côtoyant par la
même les valeurs des classes plus aisées), se marient ou se mettent en couple plus jeune et enfin sont contraints à la recherche
d’emploi plus jeune que ceux dont ils seraient en droit de « jalouser » l’insouciance; plus diplômés et plus libres. Le travail est
parfois plus « subi » que « choisi »; lorsque travail il y a.
La complexité des parcours doit conduire à une analyse plus
fine en terme de typologies existantes. Mais cette dernière ferait
apparaître les mêmes modalités, celles des tensions parfois tragiques entre responsabilité et insouciance, frustration et désir,
emploi subi et emploi choisi, enclavement et liberté. Le travail
espéré, celui qui impose un « style », marque les singularités,
permet les sociabilités « à la mode » et les loisirs choyés représente tout simplement un fait social moderne d’autant plus
mythique qu’ils ne s’adressent pas à tous.
Si le dispositif emploi-jeune permet un effet de loupe sur la
transformation de la catégorie jeunesse et la place du travail
dans les représentations sociales des jeunes et conduit, par la
même, à s’interroger sur les passages des identités juvéniles aux
identités professionnelles; il illustre également la complexité
pour les jeunes ayant intégré ces emplois et issus des catégories
modestes à construire un parcours entre la sortie de l’école et
le premier emploi stable. L’insertion de Yazid qui se joue à la
croisée des effets de structure, des acteurs rencontrés et des
interactions « positives » (celles du quartier comprises) ne doit
pas faire oublier que des expérimentations moins réussies, car
non accompagnées par les employeurs et les pouvoirs publics,
peuvent réduire la période de jeunesse à « une galère sans boussole » (Baudelot, Establet, 2000).
·
Aebischer V., Oberlé D. (1990) Le Groupe en psychologie sociale. Paris :
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Molière E. (1999) Passer d’emploi-jeune à emploi-vieux, Socioanthropologie, 6,93-103.
·
Roulleau-Berger L. (1999) Pour une approche constructiviste de la socialisation des jeunes in Définir la jeunesse ? D’un bout à l’autre du monde.
Paris : L’Harmattan, 147-159.
·
Rose J. (1999) Peut-on parler de stratégie d’insertion des jeunes ? in Définir
la jeunesse ? D’un bout à l’autre du monde. Paris : L’Harmattan, 161-178.
·
Sainsaulieu R. (1988) L’Identité au travail. Paris : Presses de la Fondation
Nationale des Sciences Politiques, Coll. Références.
[1]
Pour les deux auteurs,
le groupe d’appartenance, en donnant le
sentiment du « nous »
socialise l’individu par
rapport aux valeurs
défendues par son
groupe. Toutefois, cette
façon de se fondre dans
un groupe, d’adopter des
valeurs, de s’y
conformer et pour ainsi
dire de se standardiser ne
signifie pas nécessairement que l’individu
abandonne sa personnalité. Par ailleurs, les
groupes de référence
fournissent des repères
de comparaison qui
permettent aux individus
de s’évaluer. Ils
influencent également
les attitudes et les
opinions.
[2]
L’essentiel de ce
dernier est contenu dans
le rapport “Nouveaux
services, nouveaux
emplois”, Ministère de
l’Emploi et la Solidarité,
août 1997.
[3]
Loi du 16 octobre
1997 relative au développement d’activités
pour l’emploi des jeunes,
Art. 1er, Art. L.322-4-18.
[4]
Rapport “Nouveaux
services, nouveaux
emplois”, op. cit., p. 11.
[5]
Cette distinction vient
du fait que tous les jeunes
à la recherche d’un
emploi ne sont pas
“demandeurs d’emploi”,
au sens inscrits à
l’A.N.P.E.
[6]
Le cadre de mes observations se situe dans le
département du ValdeMarne où j’exerce, pour
le Conseil général, la
fonction de conseiller
technique dans un
service jeunesse. Mon
activité professionnelle a
débuté peu avant la mise
en place du dispositif
emploi-jeune et ma
fonction principale s’est
alors tournée vers l’accompagnement des
structures associatives
(tout secteur d’activité
confondu) qui souhaitaient créer un ou
plusieurs postes emploijeune. Mon emploi m’a
également conduit à
auditionner plus de 200
jeunes qui souhaitaient
postuler pour ces
« nouveaux métiers ».
Cette dernière
expérience m’a conduit à
observer qu’il s’agissait,
pour la grande majorité
des jeunes, de leur
premier entretien professionnel et qu’ils
n’avaient qu’une idée
vague de l’emploi vers
lequel ils postulaient.
L’essentiel était bien
d’avoir un emploi, au
moins pour cinq ans, et
rapidement. Pour autant
la plupart des entretiens
que j’ai eu à réaliser à ce
jour, dans le cadre de ma
recherche, ont été
effectués auprès de
jeunes employés dans
des associations.
[7]
L’entretien a été
réalisé le 7 juillet 2000.
Yazid a 28 ans. Sa mère
est invalide et sans
profession. Il a perdu son
père à l’âge de 12 ans. Il
(...)
(...)
est célibataire mais vit
avec son amie dans un
appartement en banlieue
parisienne. Son amie
travaille en intérim.
[8]
Renaud Sainsaulieu
précise dans son
ouvrage : « Le concept
d’identité est utilisé par
les cliniciens pour rendre
compte du sentiment de
permanence et de
continuité que l’individu
éprouve dans ses
rapports sociaux, et perd
dans les cas de
contraintes extrêmes.
Mais pour les situations
plus courantes de
relations, le concept
d’identité recouvre ce
champ des rapports
humains où le sujet
s’efforce d’opérer une
synthèse entre les forces
internes et son action,
entre ce qu’il est pour lui
et ce qu’il est pour les
autres, mais celle-ci n’est
pas obligatoirement
accordée, elle s’inscrit
elle-même dans un jeu de
forces sociales », p. 302.