2001
Champ Psychosomatique
Petite histoire d’espace et d’identité dans une ville sud-africaine
Philippe Gervais-Lambony
Université de Paris X-Nanterre - Département de géographie
La géographie humaine a-t-elle quelque chose à dire sur l’identité? Son
objet est l’étude des relations entre les hommes, individus ou groupes, et leurs
lieux. L’hypothèse est que les hommes et les lieux sont en connivence, en ce
sens qu’ils interagissent et constituent des sujets collectifs. Dans cette
construction, qui est une construction identitaire, jouent trois éléments : la
forme des lieux (matérialité), leur substance (les hommes qui habitent et les
relations entre ces hommes), la politique (les actions menées pour modifier
forme et substance). C’est l’interaction entre ces trois éléments que le texte
veut analyser, très simplement, à travers l’exemple d’un homme et d’un lieu, en
Afrique du Sud, peut-être un des pays du monde où les liens entre lieux et identités sont les plus forts, en tous cas ont été le plus fortement manipulés par les
pouvoirs politiques.Mots-clés :
identité, apartheid, Afrique du Sud, ségrégation, géographie, espace.
Does human geography have something to say about identity ?
Its principal subject is the study of relations between humans, individuals
and groups, and their places. Our hypothesis is that humans and places are in
complicity in the way they interact and form collective subjects. Three elements come into play in this construction which in a construction of identity :
The form of the place (materiality), their substance (the humans who live there
and the relations between them), and politics (actions intended to change form
and substance). The text wants to analyse the interaction between these three
elements very simply following the example of a man and a place in South
Africa, possibly one the world’s contries where relations between places and
identities are among the strongest, where they have been strongly manipulated by political powers in any case.Keywords :
identity, apartheid, South Africa, segregation, geography, space.
UNE FAMILLE DE L’EAST RAND, AFRIQUE DU SUD
Plaatjie, en Afrikaans, signifie petit objet ramassé par
terre, par exemple un morceau de métal, un caillou, un
objet sans valeur…Ce mot, au XVIIe siècle, a été utilisé
comme nom d’esclave par les maîtres afrikaners » (c’est à-
dire les descendants des Hollandais installés sur la péninsule
du Cap de Bonne Espérance depuis 1652). Cette étymologie est
celle que m’indique mon interlocuteur, M. Plaatjies, fier de son
ascendance mais qui voit dans son nom une dépréciation humiliante
des esclaves par les Blancs. Il semble bien qu’il ait tort
pourtant… si le nom de Plaatje était bien jadis donné aux
esclaves, il vient en vérité de Platon, comme d’autres esclaves
étaient appelés Apollon…
M. Plaatjies vous explique bien volontiers sa version de
l’origine de son nom, assis dans le salon de sa maison de Reiger Park, un quartier de la municipalité de Boksburg situé à
quelques kilomètres à l’est de Johannesburg, dans la région
urbaine de l’East Rand.
La famille Plaatjies est originaire de la région du Cap de
l’Est, au sud du pays. L’oncle de M. Plaatjies est venu, avec sa
femme et ses enfants, travailler dans l’East Rand en 1935. A
cette époque l’East Rand était la première région minière du
pays et une des plus importantes du monde : des sociétés
minières aux capitaux sud-africains et internationaux y extra
yaient de l’or en grande quantité. C’est aussi, encore de nos
jours, une région industrielle : production chimique, métallurgique
et mécanique se sont développées d’abord au service des mines,
puis de façon autonome. L’appel de main-d’œuvre dans l’East
Rand des années 1930 aux années 1960 fut si considérable que se
mit en place une vaste région urbaine, le Witwatersrand, centrée
sur Johannesburg mais qui comprend aussi le West et l’East Rand,
ensemble de villes minières nées à la fin du XIX e siècle et coalescentes. Aujourd’hui, cet ensemble urbain compte au moins 6 millions d’habitants, dont deux pour l’East Rand.
L’oncle de M. Plaatjies était employé par la New Model
Gold Mine, située sur la municipalité de Benoni. Il habitait la
“location” d’Actonville (à Benoni, au nord de l’East Rand),
c’est-à-dire le quartier réservé aux populations “non-blanches”.
Depuis le début du siècle, toutes les villes de la région avaient
mis en place un ou plusieurs quartiers de ce type. Les “locations”
pouvaient être des lotissements municipaux ou privés, elles
étaient situées près des centres-villes et habitées par une population relativement mélangée socialement et racialement. Sudafricains d’origine indienne, Noirs, “métis”, et même quelques
blancs, cohabitaient là… de même que s’y côtoyaient des citadins de niveaux sociaux différents, de l’employé de maison à
l’instituteur, du petit commerçant au migrant à la recherche d’un
emploi… Certains d’ailleurs étaient propriétaires de leur logement, d’autres locataires. Néanmoins, dans la société sudafricaine de l’époque, les droits civiques des habitants des “locations” étaient limités : leur seule participation à la vie politique
de la cité était l’élection d’un Advisory Board, conseil uniquement consultatif qui, sous la houlette d’un administrateur blanc,
était censé servir de relais entre la population du quartier, le
conseil municipal (composé de Blancs élus par la population
blanche) et son administration. Espace faiblement citoyen, la
“location” était néanmoins un espace citadin essentiel. Très densément peuplée, et de plus en plus au fur et à mesure que la
population du Witwatersrand augmentait, elle servait de centre
à la vie sociale, politique et culturelle de tous les “non-Blancs”
de la ville, ceux qui vivaient là, mais aussi les mineurs, hommes
seuls logés dans des cités fermées, qui fréquentaient le weekend les bars illégaux de la “location”, et, dans une moindre
mesure, les habitants des bidonvilles qui se développaient aux
marges de la ville. Les bars illégaux (les shebeen) résistaient à
la prohibition de la production, vente et consommation d’alcool
par les noirs imposée entre 1928 et1962 (le seul alcool légal
était la bière dont la vente est un monopole municipal). Mais,
dans l’illégalité des lieux de vente, maisons anonymes tenues
par des femmes (les shebeen queens), se développa une contre-culture noire intense.
M. Plaatjies arriva à Actonville en 1951, à l’âge de 20 ans.
Il venait de finir ses études dans un collège de mission dans
l’Etat Libre d’Orange où il avait obtenu son diplôme d’instituteur. Formation courte, car M. Plaatjies, n’étant pas blanc (on
dirait en français que sa peau est “café au lait”), était, selon les
principes de l’apartheid, destiné à devenir enseignant pour sa
propre communauté : les
coloured. En effet, le Parti National,
arrivé au pouvoir en 1948, était en train de mettre en place ce
que ses idéologues avaient défini comme l’apartheid. En 1950
fut voté le
Population Registration Act qui imposa que chaque
sud-Africain soit “classé” dans un des quatre groupes raciaux
définis par les autorités : Blanc, Bantou, Asiatique et Coloré. Les
Bantous sont les sud-Africains noirs, les Asiatiques sont essentiellement composés de sud-Africains d’origine indienne
(“importés” enAfrique du Sud par les Britanniques au XIX e
siècle pour travailler sur les plantations de canne à sucre), les
Blancs sont les sud-Africains d’origine européenne (essentiellement Afrikaners et Anglo-saxons). Les Colorés ? Ce sont les
autres : descendants d’esclaves malais, populations aborigènes
autochtones, métis d’aborigènes et de Bantous ou de Blancs, de
Bantous et de Blancs… C’est donc une définition identitaire
négative : appartenaient au groupe des colorés tous les sud-Afri-cains qui ne pouvaient être définis autrement
[1]. En 1996,3,6 millions de sud-Africains se définissent
[2] encore comme colorés,
soit presque 9 % de la population totale. De langue maternelle
essentiellement afrikaans, cette population est surtout importante dans la province du Cap où elle est majoritaire.
Selon la loi, en 1951, M. Plaatjies était donc coloured. Le
développement séparé, prôné par l’apartheid, supposait en théorie que chaque communauté raciale puisse se développer, selon
sa culture, indépendamment. Il fallait donc que la vie chaque
communauté puisse se dérouler dans un espace à part. C’est
pourquoi l’apartheid, par définition, est une politique géographique, au sens où l’espace est utilisé pour modeler la société
et imposer des identités à chacun. Ainsi, en Afrique du Sud, les
rapports entre espaces et identités ont toujours été forts parce
que l’espace y a été sciemment utilisé pour imposer une culture
dominante (d’origine européenne) et en définir d’autres, dominées (africaines ou plus généralement non-blanches). La
méthode était d’imposer une identité à travers une définition territoriale. Cette politique raciste faisait de l’Afrique du Sud un
cas unique au moins de deux points de vue : le racisme y était
inscrit dans la loi et le partage, très inégal, de l’espace national
était strictement fondé, à toutes les échelles, sur de prétendues
identités raciales et ethniques.
Au moment ou M. Plaatjies arriva à Actonville, l’arsenal
législatif de l’apartheid était en train d’être mis en place. Certes
l’apartheid interdisait les unions mixtes et les relations sexuelles
inter-raciales et imposait la ségrégation des lieux publics, depuis
les plages jusqu’aux bureaux de poste en passant par les transports en commun et les lieux de distraction (Reservation of
Separate Amenities Act, 1952). Mais, au-delà de ces règlements
de “l’apartheid mesquin” (ou “petit apartheid”), le “grand apartheid” reposait sur la division de l’espace et l’application du
Group Areas Act de 1950, qui définissait les zones de résidence
de chaque groupe racial et l’organisation du territoire en terres
européennes d’une part et réserves africaines d’autre part. Dans
le même temps, le Bantu Education Act de 1952 imposait la
division raciale des systèmes éducatifs et le port d’un passeport
intérieur (le pass) pour les citadins noirs.
On comprend que l’apartheid ne pouvait tolérer les “locations”: mal contrôlées, proches de la ville des Blancs, ces quartiers étaient caractérisés par la coexistence de différents groupes
raciaux et aussi par l’appropriation foncière par certains non-Blancs. Ce dernier point est essentiel : pour le gouvernement de
l’apartheid, les villes étaient des espaces réservés aux Blancs,
les Noirs sud-africains ne devaient y être que temporairement,
le temps de leur vie active. Ainsi, la propriété noire en ville était
contradictoire avec l’apartheid. C’est pourquoi les “locations”,
qui dataient du début du siècle, voire étaient plus anciennes (les
plus célèbres s’appelaient Sophiatown à Johannesburg, Cato
Manor à Durban, District Six au Cap, Marabastad à Pretoria)
furent toutes rasées dans les années 1950 ou 1960. C’est aussi
pourquoi elles restèrent dans les mémoires noires comme une
sorte d’idéal urbain. A la place des “locations”, le Group Areas
Act imposa la construction de quartiers ségrégués entièrement
locatifs : les townships. Ce fut aussi l’occasion d’imposer aux
“non-Blancs” citadins une identité conforme aux idéaux de
l’apartheid.
LE TOWNSHIP : FORME SPATIALE ET IDENTITÉ
Le terme township signifie lotissement, mais en Afrique du
Sud il désigne seulement les lotissements publics réservés
naguère aux non-Blancs (Noirs, Indiens, Colorés). Par extension, le terme désigne aussi une culture, une identité, un mode
de vie comme en attestent un certain nombre d’expressions courantes : township life, townwship boy, township music, township
driving… Le township est enfin une forme urbaine indissociable des politiques de contrôle des populations noires sous
l’apartheid et le reflet direct d’une idéologie.
Le township est un ensemble monotone de maisons, identiques les unes aux autres, alignées le long de rues rectilignes,
entouré d’une zone non-bâtie, la buffer zone (zone tampon) qui
l’isole du reste de l’espace urbain. L’urbanisme du township
combine des considérations d’ordre économique (construire
pour pas cher) et des considérations de nature sécuritaire : les
zones-tampons permettent l’encerclement du quartier, les axes
larges facilitent la circulation des véhicules des forces de sécurité, les hautes tours d’éclairages éclairent de vastes zones et ne
sont pas sabotables aisément.
A la construction massive des townships il y a deux ordres
de causes directes. D’une part il était nécessaire de construire
massivement en ville pour loger une population urbaine noire
en accroissement très rapide durant les années 1940, période
d’industrialisation rapide et de boom économique (la population africaine de Johannesburg passa de 527 507 au recensement
de 1936 à 915 334 à celui de 1951). D’autre part, le régime qui
arrivait au pouvoir en 1948 avait besoin d’une forme urbaine qui
lui permette de contrôler la population non-blanche et d’imposer systématiquement la ségrégation en ville.
Le township est pris en charge par le gouvernement qui peut
ainsi imposer sa volonté aux autorités locales en échange du
logement de la main-d’œuvre. Parc strictement locatif, le township est conforme à l’idéologie qui définit les Africains comme
des migrants temporaires en ville. Il permet, par le déplacement
des populations, de briser les structures associatives et surtout
politiques des anciennes “locations” (dans lesquelles, surtout
dans le Witwatersrand, le parti communiste était très solidement
implanté). Enfin, en distinguant strictement les budgets des
villes et ceux des townships (financés par les loyers et taxes
payés par habitants et la vente de bière par les municipalités),
l’Etat offre une solution économique aux villes pour le logement
de la main-d’œuvre. En outre, en interdisant les activités économiques aux Africains dans les townships, le système assure
une clientèle captive aux commerces de la ville blanche. Le
township est donc l’élément essentiel d’un véritable système
urbain qui est à la fois politique, social et économique.
Pour les habitants noirs des villes, les conséquences immédiates du déplacement forcé vers les townships sont l’éloignement, l’augmentation des dépenses de transport et des charges
et loyers (et pour les propriétaires l’expropriation). En outre leur
vie quotidienne est réglée : les demandes d’autorisation aux
autorités du township sont nécessaires pour recevoir des visiteurs, organiser des fêtes, etc.
Du point de vue du régime, un autre élément est essentiel :
le township, parce que strictement contrôlé, est le moyen de
faire appliquer les lois sur les migrations (influx control). En
effet, puisque les maisons sont toutes attribuées par les autorités et ne le sont que pour des actifs employés par l’économie
blanche, il n’y a en théorie plus de place pour une population
“excédentaire” en ville. Il s’agit bien d’une forme de gestion de
la main-d’œuvre. Le modèle est le compound minier : logement
en cités fermées de travailleurs sous contrat, c’est pourquoi, par
la suite, furent construits dans les townships, de vastes hostels,
bâtiments collectifs destinés au logement des travailleurs célibataires, idéal absolu de la ville d’apartheid…
Mais il ne faut pas négliger le fait que le township est aussi un
outil de construction identitaire. D’abord il assure la séparation
des groupes raciaux tels que définis par l’apartheid en créant aussi
des townships propres aux Colorés et aux Indiens. Il impose donc
à chacun sa place dans l’espace en fonction de l’appartenance
raciale. Ensuite, à l’intérieur des townships noirs sont généralement distingués des secteurs ethniques, deuxième niveau d’identité imposé aux populations noires (de même que dans les mines les
travailleurs migrants étaient répartis par ethnies). En créant ces territoires raciaux et ethniques on impose une identité. Mais le township est aussi construction identitaire par le bas et l’inversion se
fait rapidement. Les populations déplacées reconstruisent leur
espace et leur communauté dans le township, et la société du township finit par être aussi forte et dangereuse pour le pouvoir que celle
des anciennes “locations”. D’espace imposé, le township devient
vite espace récupéré : la ségrégation est doublement construction
territoriale et identitaire, par le haut et par le bas.
REIGER PARK : UN QUARTIER IDENTITAIRE
Dans l’East Rand, l’application du Group Areas Act prit plus
de 10 ans. Les négociations entre le pouvoir central et les municipalités furent longues. De plus, les autorités centrales souhaitaient que la répartition raciale des populations se fasse à
l’échelle de l’ensemble des huit villes composant l’East Rand.
Il fut décidé la mise en place pour l’East Rand de quatre vastes
zones pour le logement des Noirs, mais le cas des populations
colorées et des populations indiennes était particulier : disséminées dans toutes les “locations” de l’East Rand, on les rassembla dans deux quartiers seulement, Actonville et Reiger
Park. C’est Actonville qui fut désigné comme devant devenir
le township indien de l’East Rand. Le quartier ne fut donc pas
détruit contrairement aux autres “locations”, mais les propriétaires furent expropriés, les locataires expulsés et les maisons
attribuées à des familles indiennes. Les populations noires
furent envoyées vers divers townships et les Colorés se virent
attribuer des maisons dans une autre ancienne “location”,
Stirtonville. Dans ce grand jeu de l’apartheid, on utilisait un
groupe pour en déplacer un autre…
M. Plaatjes, qui avait d’abord habité chez son oncle, s’était
installé en 1955 dans une maison d’Actonville qu’il avait achetée. Il y vivait avec sa femme est ses enfants tout en enseignant
dans une école pour Colorés d’une autre municipalité (Edenvale). En tant qu’instituteur, il appartenait à l’élite intellectuelle
du quartier. Il était membre clandestin de l’ANC (
African National Congress), parti politique interdit depuis 1961 (après le massacre de Sharpeville en 1960
[3] ). En 1964, la famille Plaatjies
reçut un courrier de la municipalité de Benoni qui leur signifiait
leur expropriation et l’attribution d’un logement à Stirtonville.
Une réunion de la population colorée fut organisée par les fonctionnaires municipaux : “
you must move” dirent-ils. Certains
habitants d’Actonville étaient là depuis plus d’une génération,
mais c’était une époque de peur et il n’y eut pas de véritable
résistance. M. Plaatjies décida de ne pas partir avec les camions
de la police qui vinrent ramasser les gens et leurs biens… Il
attendit jusqu’au jour où se présenta devant sa porte une famille
indienne avec son déménagement pour prendre possession de
la maison. C’était un vendredi après-midi… En une journée le
déménagement fut organisé, grâce à l’aide d’un ami qui possédait une camionnette et qui emmena les Plaatjies à Stirtonville. Mais, arrivant le samedi, la famille trouva les bureaux de
la municipalité fermés, c’est un ancien voisin qui leur indiqua
une maison inoccupée où il s’installèrent.
Stirtonville était un quartier moins bien équipé qu’Actonville. En effet, alors qu’Actonville était un quartier privé, Stirtonville était une ancienne “location” municipale pour Noirs :
les maisons sont plus petites, construites au moindre coût… En
outre les nouveaux voisins ne se connaissaient pas, ils s’identifiaient comme originaires de Benoni, Germiston, Boksburg,
Alberton, etc (noms des différentes villes de l’East Rand d’où
ils venaient). Les réseaux associatifs et politiques étaient
démantelées. Des gangs de jeunes se mirent en place sur la base
de l’origine des groupes, et le temps fut d’abord à la violence,
à l’inquiétude et à la micro-territorialisation par quartier d’origine. C’est que, ce qui prime encore, n’est pas l’identité “colorée”, mais les anciennes identités des “locations”… D’après M.
Plaatjies, c’est au bout de deux ans que se développa un nouveau sentiment communautaire, notamment sous l’impulsion
des responsables des églises.
Dans le même temps, les autorités tentaient aussi de construire
l’identité du quartier. En 1968 fut mis en place un Advisory
Commitee: héritier des advisory board des “locations”, ses
membres étaient désignés par le conseil municipal blanc parmi les
membres d’un parti coloré pro-apartheid. En 1968 furent créées
les trois écoles primaires du quartier que la municipalité baptisa
respectivement Reiger, Dromaderi et Goede Hoop et l’école
secondaire appelée Reiger. Enfin, en 1969, le Conseil municipal
de Boksburg débaptisa Stirtonville qui s’appela désormais Reiger
Park. Le Reiger, le Dromaderis et le Goede Hoop étaient les trois
navires de l’expédition de Jan van Riebeck qui créa la colonie du
Cap en 1652. La dénomination des lieux étaient un message clair,
qui fut d’ailleurs expliqué aux résidents : vous êtes liés aux
Afrikaners, vous êtes originaires de la région du Cap, vous êtes
différents des Bantous. Par le cantonnement dans un quartier
“ethnique” et sa dénomination, les autorités visaient à fonder une
identité “colorée”, par delà la diversité sociale de la communauté.
C’était aussi diviser pour régner…
Pendant ce temps, les anciens habitants noirs de Stirtonville
avaient été déplacés vers le nouveau township de Vosloorus, à
une dizaine de kilomètres au sud la ville de Boksburg. Là, selon
le même principe, ils avaient été répartis par ethnies entre la section Sotho et la section Nguni…
Mais, malgré le travail policier et l’emploi d’espions pour
dénoncer les activités illégales, une conscience politique différente se mit en place à Reiger Park. Elle trouva son terreau
dans des mécontentements très concrets des habitants : coût des
loyers trop élevés, manque de maisons, manque de commerces… Les seuls commerces de Reiger Park étaient tenus par
des Indiens (qui étaient déjà les seuls commerçants de la “location” de Stirtonville) car les Colorés n’avaient pas le droit de
tenir des boutiques. En 1975, une émeute donna lieu au pillage
des commerces indiens. Un temps de tension s’ensuivit, d’autant plus qu’en juin 1976 les “émeutes de Soweto” déclenchèrent des troubles considérables dans tous les quartiers noirs.
Finalement le Conseil Municipal autorisa l’installation de Colorés dans le quartier voisin de Windmill Park. Quelques blancs
y résidaient que l’on ne voulu pas expulser : le quartier fut donc
déclaré “zone grise”, c’est-à-dire qu’une occupation multiraciale y était autorisée. Des Noirs vinrent aussi s’installer, alors
que les blancs quittaient le quartier : un espace assez similaire
aux anciennes “locations” se reconstitua donc… En outre on
construisit de nouveaux logements à Reiger Park : des maisons
plus grandes et mises en vente, c’est dans l’une d’elle que la
famille Plaatjies s’installa en 1984.
Durant les années 1980, le gouvernement multiplia les
signes en directions des communautés colorées et indiennes. Le
plus fort fut la modification de la constitution qui instituait trois
parlements : un blanc, un coloré, un indien. L’idée du régime
était de se trouver des alliés, mais les élections connurent des
taux de participation très faibles, et seuls des partis ethniques
très minoritaires participèrent. En 1986, le gouvernement abolit les lois sur l’influx control et le “petit apartheid” commença
à être démantelé en pratique. Dans le même temps on réprimait
violemment les activités politiques dans les townships noirs.
Elles y demeurèrent cependant intenses, notamment sous l’impulsion des civics, associations de citadins au niveau local qui
mobilisaient les populations et quadrillaient les quartiers. En
outre la situation se compliqua par le développement des bidonvilles illégaux, de plus en plus tolérés par les autorités.
Mais, à Boksburg, l’événement important de la fin des
années 1980 fut la prise de contrôle du Conseil municipal par
le Conservative Party lors des élections locales de 1988. Le CP
est à la droite du parti national, il fit campagne sur le retour aux
principes de l’apartheid des années 1950. A Boksburg, le CP
décida d’appliquer le Separate Amenities Act de 1953 : toilettes,
bancs publics, bus… tout fut re-ségrégué. Très symboliquement, la rue qui entoure la promenade du bord du petit lac de
Boksburg, avec ses aires de pique-nique et ses pédalos, fut
grillagée : l’usage du lieu était réservé aux Blancs. C’est de Reiger Park que fut lancé par les civics un mouvement de protestation dont M. Plaatjies fut un des animateurs, mais il fut lancé
en association avec les civics noirs du township de Vosloorus :
il s’agissait d’une campagne de boycott des commerces de la
ville blanche de Boksburg. Les citadins organisèrent un système
de bus pour aller faire les courses dans les municipalités voisines. Sous la pression des commerçants, la municipalité dut
céder et les conseillers CP démissionnèrent les uns après les
autres. Le succès du mouvement est du à l’alliance entre les différentes communautés qui transcendent des prétendues identités raciales imposées. En 1993 le Conseil fut repris par le Parti
National.
M. Plaatjies est un membre influent de sa communauté.
Depuis la fin de l’apartheid et l’élection de Neslon Mandela en
1994, il continue ses activités dans l’ANC et les associations
locales. Aux élections municipales de décembre 2000, il sera
candidat dans sa circonscription, mais celle-ci ne correspond
plus au seul quartier de Reiger Park.
Comment le nouveau gouvernement gère-t-il le lourd héritage urbain de l’apartheid : ville spatialement éclatée, sous-équi-pement, identités locales très fortes, ségrégation qui se péren-nise ? C’est une nouvelle ville qu’il faut créer, fondée sur une
nouvelle identité citadine qui doit tendre à s’imposer sur les
identités ethniques et territoriales anciennes. Certes on s’occupe
de construire des logements et d’équiper les quartiers défavorisés. Mais sur le plan des identités, la voie du changement est
celle de la réforme du gouvernement local. Et pour ce faire on
utilise à nouveau l’outil spatial : l’apartheid avait employé le
découpage de l’espace pour imposer des identités, le nouveau
pouvoir souhaite utiliser les découpages territoriaux pour intégrer et créer une identité commune. Les municipalités sont
réunifiées, il n’y a plus qu’une seule ville (ce qui permet aussi
la redistribution économique). Dans le cas de l’East Rand, c’est
une autorité métropolitaine qui est créée et qui fédère toutes les
anciennes municipalités.
Reiger Park est toujours un quartier, mais il fait partie d’une
circonscription qui englobe un bidonville voisin habité par des
populations noires et une petite portion de quartier blanc situé
au nord. Dans toutes les réunions désormais ces différents
groupes se rencontrent, on sent dans ces assemblées un mélange
de tension et de volonté de communiquer. Ces différents citadins ne parlent pas la même langue (les habitants du bidonvilles
parlent Xhosa, langue du Sud du pays), ils n’ont pas les mêmes
intérêts, ils n’ont pas la même couleur de peau, ils n’habitent pas
les mêmes quartiers. Il est bien trop tôt pour dire les effets de
cette politique, de nouvelles identités vont-elles émerger au
niveau des circonscriptions ? Verra-t-on ré-émerger les identités des anciennes municipalités ? Des quartiers quand l’identité
de “non-blanc” n’est plus assez fédératrice ? Ou même est-ce
que les identités raciales vont être récupérées par des partis politiques “ethniques”
[4] ? C’est l’objet de recherches en cours. Je
voulais seulement raconter ici une petite histoire d’espace et
d’identité avec le regard du géographe. L’apartheid est scientifiquement important en ce sens qu’il peut servir de paradigme
de la ségrégation spatiale. En effet, l’histoire de l’Afrique du
Sud depuis le XVII e siècle est comme une longue suite d’avatars
de la définition de formes ségrégatives et identitaires. L’apartheid n’en est qu’une version particulièrement aboutie, il existe
et a existé en fait dans bien des lieux, ne serait-ce que comme
image, modèle ou repoussoir. Au-delà, quelle ville du monde
aujourd’hui peut se vanter de ne pas connaître de ségrégation
spatiale ? Et quelle ségrégation spatiale n’a pas des conséquences identitaires ? L’analyse des constructions identitaires
(car les identités dont nous parlons ne sont que cela, des
construits) par le biais des constructions spatiales sont un des
champs de la géographie, par là cette science humaine a son mot
à dire sur l’“identité”.
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Afrique du Sud
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[1]
C’est pourquoi il est
inexact de traduire le
terme coloured par le
mot métis, il s’agit d’un
groupe complexe, loin
d’être composé
entièrement de métis.
[2]
Dans le recensement
de 1996, il était demandé
aux recensés de se définir
eux-mêmes alors que
dans les recensements de
l’apartheid c’était le
recenseur qui cochait la
case “race”. Seuls 0,9 %
des recensés ont refusé
de se définir selon ce
critère ce qui prouve la
prégnance de l’identification raciale.
[3]
Lors d’une manifestation au sud de
Johannesburg organisée
par le
Pan African
Congress contre le port
du passeport intérieur, la
police tira sur la foule
tuant 59 personnes. Cet
événement a provoqué la
prise de conscience de
l’impasse de la voie
légale de lutte contre
l’apartheid et provoqué
l’entrée en clandestinité
des formations d’opposition. En 1964 les
principaux leaders de
l’ANC sont condamnés à
la prison à perpétuité et
envoyés à Robben Island
(au large du Cap). Nelson
Mandela faisait partie de
ces leaders, ceux qui
échappèrent à l’arrestation s’exilèrent.
[4]
Par exemple, à
Johannesburg, en 1997,
des émeutes ont secoué
certains quartiers
coloured. Les citadins
protestaient à l’origine
contre des coupures
d’eau dans leur quartier
et se plaignaient qu’on ne
leur accordait pas le
même traitement
(annulation de dettes et
bas tarifs) qu’aux
habitants noirs des
quartiers voisins : le
mouvement fut récupéré
sans peine par un parti
politique qui revendique
la défense des
populations
coloured.
Dans le même ordre
d’idée on a constaté lors
de toutes les élections
depuis 1994 une large
part de la population
Colorée votait pour le
Parti National…