Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062520
170 pages

p. 133 à 150
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 21 2001/1

2001 Champ Psychosomatique

Les identités religieuses et ethniques à l’aune de l’universalisme républicain.

A propos de l’exception française

Carmen Bernand Université de Paris X - Institut Universitaire de France
En France, parler du droit à la différence et de multiculturalisme pose de façon conflictuelle le problème de la citoyenneté et de la construction nationale. Dans cet article l’universalisme français est replacé dans son contexte historique, celui de la proclamation des Droits de l’Homme. La différence culturelle, dans le cas de la France, apparaît indissociable de la question religieuse et de la laïcité. D’autre part, la définition des minorités et de l’autochtonie n’est pas aisée dans le système juridique français. L’exemple des Amérindiens de la Guyane, citoyens français et autochtones montre le profit que certains groupes peuvent tirer en revendiquant à la fois deux types d’identités, qui leur permettent à la fois de se distinguer des Créoles, population majoritaire, et de leurs voisins latino-américains. Mots-clés : Droits de l’Homme, Différence, Multiculturalisme. In France it is somehow uneasy to speak about the right to be different and multiculturalism. These claims stand against citizenship and national construction. In this paper, the french exception (universalism) is replaced in this historical background, the proclamation of Human Rights and the way the new republic aimed to break up communitarian life on behalf of equality. The cultural difference cannot be distinguished from the religious one. French law is not clear about the place of minorities and aborigines in the nation... The case of the Indians of French Guiana, who are considered as french citizens and aborigines, and in this case they do not pay taxes, is interesting because it shows the advantages that can be taken by the natives in order to break free from the black population and from the latin-american neighbours. Keywords : Human Rights, Difference, Multiculturalism.
Ce texte vise à développer les enjeux et les paradoxes du “droit à la différence”, tel qu’il est revendiqué en France, aussi bien par la gauche –mais dans ce cas il s’agit d’un “multiculturalisme” tempéré qui tient compte de l’héritage républicain français – que par la droite, dont la formulation la plus radicale est celle du Front National. Qu’entend-on concrètement par différence culturelle ? Ya-t-il contradiction entre cet idéal et la pensée française de l’universel, issue de la constitution de la Première République, qui, comme le rappelle le juriste Norbert Rouland, “se nourrit d’une représentation homogène et rationnelle de l’humanité”? C’est en effet par l’individu que la tradition française accède à l’universel : les droits individuels expriment la transcendance de l’homme, alors que les droits collectifs sont censés l’obscurcir. Suivant ce raisonnement, la Déclaration des Droits de l’Homme se situerait à l’opposé du droit à la différence.Tel est par exemple le point de vue exprimé lors des Assises Internationales de la laïcité, par Luc Ferry notamment, qui définit l’Europe culturelle comme “le continent de la laïcité”. Il s’agit-là d’une double réponse aux déclarations de Jean-Paul II rappelant les racines chrétiennes de l’Europe, et aux tenants de l’idéologie “différentialiste”, “produit dévoyé du relativisme culturel”. Aux individus prisonniers de leur culture, les participants aux Assises opposent l’universalisme de la tradition républicaine [1].
Mais à l’heure crépusculaire “des grands messianismes républicains”, quelle est la force de cette position juridique ?
L’UNESCO, sous la pression des campagnes diverses concernant la commémoration de la Rencontre des Deux Mondes (la conquête de l’Amérique) proclame en 1992 l’importance déterminante des facteurs culturels et se demande “comment créer les conditions d’un vrai pluralisme culturel qui permette aux communautés ayant des identités culturelles diversifiées de vivre ensemble et de développer librement leurs cultures tout en comprenant et en acceptant les cultures des autres”. A ce niveau de généralité, cette déclaration exprime plutôt des vœux pieux. Or, dans ce dispositif, quelle place accorder aux minorités ? Que dire des peuples autochtones intégrés dans les Départements Français d’Outre-Mer ? Comment concilier la revendication des spécificités culturelles avec “la transmission d’une morale, de valeurs et d’une culture communes”? Bref, que faire des Droits de l’Homme et de la laïcité ? [2]
Peut-on d’ailleurs séparer la différence religieuse de la différence culturelle ? C’est supposer que le terme de “religion” possède un sens institutionnel qui le détache des autres aspects de la culture, entendue ici dans le sens classique que l’anthropologie lui confère depuis Tylor. Or la religion ne saurait se confondre avec le champ institutionnel, ni l’universalité du “religieux” avec le particularisme des cultes et des doctrines [3]. L’universalisme français ne condamne ni des modes de vie ni des traditions ni ce que nous désignons aujourd’hui sous le terme d’“habitus”, i.e. des comportements marqués par l’appartenance à un groupe. Ce qui est rejeté c’est le débordement de ces pratiques sur la scène publique. Ainsi, la séparation entre public et privé, le clivage des comportements individuels, est le véritable enjeu de cet universalisme. Nous sommes là en présence d’une distinction radicale qui caractérise les sociétés modernes mais surtout la société française et que l’anthropologue Mary Douglas a bien fait ressortir [4].
Nous essaierons d’explorer quelques thèmes selon une perspective à la fois historique et anthropologique. Tout d’abord, la singularité culturelle de la conception française de la citoyenneté et sa perception des différences. Cette singularité qui transcende la religion possède pourtant une dimension religieuse, marquée par une forte charge émotionnelle, dont l’expression la plus accomplie est la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, transposée sur le plan du droit international dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948 [5]. Ensuite, la place des minorités dans l’ensemble national. Enfin, l’apparition de nouvelles manifestations “sectaires”, qui constituent le dernier butoir de la pensée laïque et obligent à redéfinir les frontières de la religion.
 
L’UNIVERSALISME FRANÇAIS DANS SON CONTEXTE HISTORIQUE
 
 
Il est bon d’évoquer ici, ne fût-ce que brièvement, l’apparition d’une sensibilité particulière à l’égard des différences (culturelles, sociales, physiques, religieuses), contemporaine de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Celle-ci parachève le formidable mouvement de contestation de la légitimité des pouvoirs et de questionnement sur les fondements politiques et religieux de l’ordre social. Mouvement qui vise à faire sortir l’Homme de son état de minorité, dont il est lui-même responsable, puisqu’il est incapable de se servir de son entendement sans la direction d’autrui. Les Lumières conjuguent universalisme et cosmopolitisme. Quelle meilleure illustration que les déclarations du philosophe Pierre Bayle, l’auteur du fameux Dictionnaire historique et critique, au tout début du XVIII e siècle : “Je suis citoyen du monde, je ne suis ni au service de l’empereur, ni au service du roi de France, mais au service de la vérité” [6]. Il n’est donc pas étonnant que les Lumières aient jeté un regard particulier sur les pluralismes sociaux et culturels. Quelques cas, qui ne sont pas exhaustifs, de cette façon nouvelle d’appréhender l’altérité, du proche au lointain, du peuple français au sauvage, serviront d’exemple.
La notion collective de “peuple” mérite que l’on s’y attarde un peu. Le succès de terme tient à son ambiguïté sémantique. Dans son acception neutre, il signifie “ensemble d’hommes vivant en société, partageant un certain nombre de coutumes et habitant un territoire défini”. Surinvesti positivement, “peuple” renvoie à “populus”, et plus précisément, dans le contexte de la Constituante, il signifie sujet de droit et ensemble des personnes soumises aux mêmes lois. Sousinvesti négativement, le peuple se rapproche de “plebs”, mais il représente dans ce cas “le plus grand nombre et s’oppose sur le plan social aux classes dirigeantes, et sur le plan culturel, aux élites. Faut-il comprendre que les représentants du “peuple français” font partie de la “plebs” ou bien du “populus”? La question fut posée à Mirabeau, qui reconnut le caractère élastique de ce mot. En somme, tout était question de perspective et d’interprétation. De surcroît, la tentation était grande de lui donner un contenu “ethnique”. C’est ainsi que les Gaulois furent considérés comme le peuple emblématique libéré de plusieurs siècles d’asservissement dans lequel ils avaient été maintenus par les Francs aristocratiques et étrangers. Plusieurs auteurs ont étudié les avatars littéraires et idéologiques de cette attribution d’un patrimoine culturel, voire racial, au Tiers Etat, voire à une fraction de celui-ci. Ce courant se poursuit jusqu’au XX e siècle, son dernier avater étant Astérix, héros d’une bande dessinée de grande popularité, auquel un parc d’attractions a été consacré dans le Nord de la région parisienne. Le gaulois Astérix incarne aujourd’hui la “francité” contre les menaces de la globalisation et de l’américanisation, représentées emblématiquement par Disneyland et MacDonald [7].
En somme, lorsque “peuple” désigne une collectivité de citoyens égaux devant la loi, les différences culturelles et sociales deviennent non pertinentes. Un exemple extrême est celui des idées soutenues par Anacharsis Clootz, personnage isolé qui, dans son intervention à la Convention le 5 février 1793, déclare que “Les dénominations de Français et d’universel vont devenir synonymes à plus juste titre que les noms de chrétien et de catholique” et demande la suspension du nom Français, “à l’instar de ceux de Bourguignon, de Normand…” au bénéfice de celui de genre humain [8]. Cependant, d’un point de vue anthropologique, la dimension symbolique du “corps de la nation” est en soi un trait culturel, et nous ne pouvons que mentionner ici le parallélisme entre cette expression et l’idée médiévale du double “corps du roi”, analysée par Ernst Kantorowicz. Dans son sens de “plèbe”, le mot introduit une double opposition entre, d’une part, culture élevée des élites et culture populaire, placées dans un rapport de soumission mais, d’autre part, et cela sera de plus en plus important, entre culture élitiste minoritaire et culture vulgaire majoritaire.
Au nom de cette collectivité de citoyens les minorités religieuses disparaissent en tant que groupes distincts. Le cas bien connu de l’intégration des protestants et des juifs illustre ce changement de perspective. Le pluralisme confessionnel qui en résulta traversa une courte période iconoclaste, surtout entre 1793 et 1794, qui toucha toutes les manifestations extérieures des religions mais principalement le catholicisme. Dans le département de l’Hérault, par exemple, “aucun ministre ou prêtre d’un culte quelconque ne pourra paraître en public autrement qu’en costume de citoyen”. Quant aux croix, effigies et autres marques extérieures de culte, elles sont abattues dans toute l’étendue du département. La paix religieuse sera imposée pour mettre un terme à la résistance vendéenne [9]. Bien que par la suite l’Eglise catholique ait pu “réenchanter” l’espace en introduisant des calvaires et des statues de la Vierge Marie, ces tentatives n’ont pas pu contrecarrer la “statuomanie” de la III e République et, après la Grande Guerre, l’érection dans tout le territoire, de monuments aux morts pour la patrie.
A l’égard de l’Islam la période révolutionnaire conserve la même attitude curieuse et bienveillante que celle des Lumières. L’identité des hommes qui appartiennent à des contrées soumises à l’empire ottoman est rarement décrite comme “musulmane”. En fait, avant le début de l’aventure coloniale, l’empire ottoman est cité comme un modèle de tolérance, pour contre-carrer la diabolisation qui en avait été faite par les prêtres catholiques. On rappelle que les protestants chassés de France par la Révocation de l’Edit de Nantes allèrent se réfugier dans divers pays d’Europe, ainsi qu’au Maghreb et en Turquie. Les catholiques libéraux, hostiles aux partisans de la contre-réforme et pourfendeurs des jésuites, sont ceux qui élaborent l’image la plus favorable de l’Islam. Quant aux déistes, ils condamnent “toute infâme superstition”, c’est-à-dire, tous les dogmes qui s’ajoutent à la religion naturelle, la surchargent et l’obscurcissent. Dans leur esprit l’Islam est justement identifié à une religion naturelle. En revanche, les “trois imposteurs”: Moïse, Jésus et Mahomet, sont blâmés. La double nature religieuse et laïque des sociétés musulmanes commence pourtant à être perçue. Ce caractère “hybride” semble impensable pour des Européens [10].
Les religions sont donc jugées à l’aune de la liberté. Elles se présentent ainsi comme des systèmes englobants – dont le plus fustigé est le catholicisme – qui étouffent l’entendement de l’individu. On retrouve aujourd’hui l’écho des Lumières dans les critiques que l’Eglise adresse aux groupes sectaires “qui bafouent et violent les droits de l’homme”; car, comme le précise Jacques Trouslard, prêtre catholique dont les réflexions sont consignées dans le bilan effectué par le Centre Roger Ikor en 1995, “toute croyance relève du libre choix de l’individu et nul ne peut être inquiété en raison de ses convictions religieuses” [11]. La dimension culturelle des religions, le contenu des représentations, l’enchantement du monde, les associations symboliques, ne sont pas pris en compte par le mouvement des Lumières qui débouche sur la Révolution.
 
PRINCIPES SACRÉS ET LAÏCITÉ
 
 
La question religieuse radicalise la Révolution. Dans les débats de 1789 et 1790, deux modèles idéologiques s’opposent. Un modèle libéral, exprimé dans la Déclaration des Droits de l’Homme, prend appui sur la pluralité confessionnelle, pour promouvoir, sur le mode négatif, une possible “expression des opinions religieuses” qui permette à la fois la libre critique des religions et le libre choix des croyants; un modèle jacobin, incarné par la Constitution civile du clergé, tente d’intégrer le catholicisme, considéré désormais comme un service public cultuel, dans la nouvelle organisation spatiale et politique de la Constitution. C’est ce dernier modèle qui s’impose. La laïcisation du champ politique est marquée par le transfert de la souveraineté à la nation. Pour les protestants, qui ont participé aux Etats généraux, la Constituante va confirmer leur capacité d’accéder à tous les emplois. Autre aspect de cette laïcisation du champ politique : “le refus de définir une religion d’état, un refus qui est la conséquence autant du nouveau pluralisme religieux que de la nouvelle laïcisation de l’Ètat”. La laïcisation de la société est organisée à travers des institutions comme l’Ècole, l’Assistance Publique et l’État civil.
Ce premier seuil de laïcisation est essentiel, et Jean Baubérot a raison d’affirmer qu’à partir de cette date, les fondements symboliques de la France moderne se situent hors de la religion, qui conserve cependant, jusqu’à la Troisième République, le monopole de la morale. Cela est vrai d’un point de vue institutionnel. Cependant, nous pourrions y voir plutôt un transfert (ou une récupération) de références sacrées à la sphère de la République. Car la référence à l’humanité comme principe suprême, ainsi que l’esprit de la Déclaration sont teintés de religiosité, si l’on entend par là l’utilisation de symboles ayant un caractère sacré et qui suscitent chez les hommes des motivations et des dispositions puissantes, profondes et durables. Ces symboles fondent les conceptions sur l’existence des hommes et des sociétés. “On a prétendu que cette déclaration tendait à substituer à des idées religieuses des idées morales qui lui sont inconnues (au peuple) ou presque”, déclarait un député du Tiers-Etat, le citoyen Duquesnoy, et il ajoutait : “Je désirerais que la déclaration des droits commençât par une grande et majestueuse idée religieuse applicable à tous les cultes, à toutes les opinions, à tous les climats; que, par exemple, de la seule idée de l’existence d’un Dieu, on fit dériver toutes les vérités morales et pratiques qui entreront dans cette déclaration”. Parce que, poursuit-il, “l’Etre qui a donné la vie à l’homme a mis dans son cœur un penchant invincible, un besoin irrésistible de la société” [12]. De même, la devise républicaine “Liberté, Egalité, Fraternité” reprise en 1848 n’incarne-t-elle pas les valeurs suprêmes de la nation ? Il est intéressant que cette triple charte ait été attribuée à la franc-maçonnerie, rivale de l’Église catholique. Les jours suivants à l’instauration de la IIe République, une délégation de loges maçonniques conduite par le frère Bertrand, fut reçue à l’Hôtel de Ville par les membres du gouvernement provisoire. Elle apportait, au nom de tous les Ateliers maçonniques son adhésion aux principes républicains : “Les francs-maçons ont porté de tout temps sur leur bannière ces mots de Liberté, Égalité, Fraternité… ils s’applaudissent de pouvoir dire que la patrie tout entière a reçu par vous la consécration maçonnique”. Au nom du gouvernement, le frère Adolphe Crémieux répond : “Le Grand Architecte de l’Univers a donné le soleil au monde pour l’éclairer, la liberté pour le soutenir. Le Grand Architecte de l’Univers veut que tous les hommes soient libres; il nous a donné la terre en partage pour la fertiliser et c’est la liberté qui fertilise”. Lamartine, qui n’est pas franc-maçon, mais Ministre des Affaires Étrangères, déclare que “ces sentiments de fraternité, de liberté et d’égalité sont l’Évangile de la raison humaine”. Au sein même de la franc-maçonnerie, le caractère “religieux” des références à la triple devise républicaine n’échappe pas. Ainsi pour les tenants du rite écossais : “par un paradoxe singulier, la tradition maçonnique de liberté, égalité, fraternité, devenue devise républicaine, introduite dans les rituels sous la forme de triple acclamation, est apparue à certains maçons surtout préoccupés de régularité comme une référence profane, voire politique” [13].
A partir des années 1880, la fondation de la morale laïque transmise par l’école, ravit à la religion son rôle primordial de source de l’éthique, et donne sa singularité à la laïcité française. C’est le grand pari de Jules Ferry de construire une morale neutre à l’égard de toute transcendance religieuse. Cela est possible parce que le sujet de cette amélioration éthique est le peuple souverain, le corps de la nation, la valeur suprême, l’ethos collectif de la France. Sa diffusion par l’école marque davantage les mœurs et les mentalités que la loi de Séparation des Églises et de l’État de 1905. La morale laïque contient des éléments divers : christianisme, judaïsme et traditions philosophiques anticléricales, notamment Voltaire. Avec le triomphe de la III e République et la consolidation du système politique, le grand texte symbolique de référence est bien la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Ainsi, la laïcité, ancrée dans les principes universels de la Déclaration, marque à la fois une rupture et le dépassement du conflit qui avait opposé pendant des décennies les partisans de la République et ses détracteurs [14].
Les fondements “sacrés” de la laïcité ne sont inscrits dans la Constitution qu’à une date tardive (1946) qui annonce déjà leur déclin. En éliminant tout enseignement religieux des programmes scolaires, la France se distingue de tous les pays de la Communauté Européenne [15]. Cette spécificité française tend d’ailleurs à se généraliser et aujourd’hui la laïcité, en Europe, a gagné les églises elles-mêmes. A l’exception de quelques foyers anticléricaux, dont le Grand Orient de France et des associations qui lui sont proches, la société a souscrit à ce que Jean Baubérot a appelé “le nouveau pacte laïque”, un cadre général de régulation du pluralisme religieux. Dans ce mouvement de “sécularisation de la religion”, les vestiges matériels de l’église catholique occupent aujourd’hui une situation analogue à celle qu’avaient les monuments celtiques aux yeux des hommes du début du XIX e siècle. En effet, en 1987, le Ministère de la Culture et de la Communication publie le rapport sur les “églises, chapelles et temples de France : un bien commun, familier et menacé”, pour lutter contre leur détérioration : nous retrouvons le rôle joué par l’idée de “patrimoine”, notion universaliste puisqu’elle sous-tend la référence au peuple français et, au-delà, à l’humanité.
Mais de plus en plus la morale laïque est impuissante à s’imposer. La rupture générationnelle dans la transmission des valeurs républicaines se creuse dans les années 1970, probablement comme conséquence du désenchantement qui suivit la secousse de Mai 1968. Si l’Église catholique pâtit également de cette transmission “éclatée”, pour reprendre l’expression de Danièle Hervieu-Léger, un mysticisme nouveau, imprégné de traditions orientales, émerge sur la scène publique annonçant le début de l’explosion “sectaire”. Après des décennies de laïcité, et confrontées à des questions complexes, comme le clonage, la reproduction assistée, l’usage du préservatif pour lutter contre le Sida, les institutions de l’Ètat se tournent vers les représentants des courants religieux majoritaires pour les consulter. La religion civile tend aujourd’hui vers une éthique. D’ailleurs, la célébration du bicentenaire de la Révolution française a insisté sur l’héritage éthique de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Dans la Convention européenne des Droits de l’Homme, démocratie et droits de l’homme sont présentés comme les fondements mêmes des sociétés occidentales [16].
Sous l’égide : “La laïcité, le combat du XXI e siècle”, des associations de Défense des Droits de l’Homme et du combat laïque comme la Licra, Ligue des Droits de l’Homme, l’Association pour un Judaïsme Humaniste et laïque, le Club des Ègaux, la Fédération des œuvres laïques, le Comité National d’Action laïque, France Plus, s’interrogent sur les dangers qui menacent le pacte laïque français. Dans le discours inaugural des Assises de la laïcité de 1990, le Grand Maître du Grand Orient de France évoque la loi de 1905 qui “retrouve l’esprit de 1789”, “celui qui avait, en rupture avec le passé, promu un homme nouveau, individu, et non plus un membre d’une communauté spécifique, citoyen et non plus fidèle d’une religion ou sujet d’un monarche”. Afin de resserrer les rangs des militants, on fait appel aux filiations et à l’héritage symbolique : “N’oublions pas l’attitude d’une église catholique longtemps hostile à ces droits que l’homme s’était octroyés à lui-même… pensons à ce brutal retournement qui nous fit passer des conquêtes et des espoirs du Front Populaire à la régression et au carcan pétainistes; pensons cinquante ans après cette sombre période, à ce “retour du refoulé”, c’est-à-dire cette expression réitérée de l’exclusion, du racisme, de l’antisémitisme, qu’accompagne parfois un intégrisme religieux aux accents fanatiques”. “Dans leur volonté d’enfermement de l’Homme se mêlent toutes les Églises, qu’elles soient d’essence théologique, médiatique, politique, financière”.
On rappelle que l’Église a longtemps rejeté les Droits de l’Homme et ce n’est qu’en 1963 que Vatican II a reconsidéré ces positions [17]. La pierre d’achoppement était l’absence de référence aux devoirs, puisque, pour l’Église, l’Homme n’a pas de droit, il a des devoirs envers Dieu. La République est plus qu’un mode d’organisation politique, c’est un projet d’émancipation fondé sur deux catégories : le citoyen et la nation. Dans la conclusion aux travaux des Assises, Marc Riglet rappelle qu’il n’y a de Droits de l’Homme qu’à condition de reconnaître la liberté de chaque femme et de chaque homme à s’émanciper, y compris de sa propre communauté, de sa tradition, de sa famille. C’est pourquoi il n’y a pas de Droits de l’Homme sans laïcité, sans la liberté concrète de choisir sa vie, c’est le combat des femmes à disposer d’elles-mêmes. Retenons ici une dimension évidente mais qui tend à être oubliée, celle des sexes et de leur situation et leur statut social différents. En somme, dans bien des cas, les Droits de l’Homme constituent toujours des principes de libération pour les femmes. [18]
La crise de la laïcité repose la question de la coupure entre public/privé. Elle correspond également au déclin de la portée englobante et émotionnelle de la notion de “peuple français”. Qui en fait partie aujourd’hui ? A l’Université de Paris X, une discussion sur ces questions a montré que beaucoup d’étudiants considèrent que leur culture musicale n’est pas “populaire” car, selon eux, les “jeunes” ne sont pas le “peuple”, mais une catégorie à part. Quoi qu’il en soit, dans le sens de “vulgaire” ou de classes dominantes, la notion de peuple semble aujourd’hui déplacée par celle des “étrangers”.
 
MINORITÉS ET AUTOCHTONIE
 
 
La France, on le sait, ne peut reconnaître l’existence de groupes ethniques, qu’il s’agisse ou non de minorités. Passons sur l’intermède vichyssois et l’exaltation de l’enracinement, au détriment de l’égalitarisme républicain : importance des communautés naturelles comme la famille, la commune et la profession, notamment la paysannerie. Mais retenons l’importance que prend dans cette période le folklore, sorte d’antidote contre les valeurs décadentes des citoyens. La culture vertueuse des paysans, vraie ou imaginée est ici l’instrument de la propagande nationale. En outre, l’accent sur l’enracinement exclut logiquement les étrangers et tous ceux qui n’ont aucun ancrage terrien. Le Statut des Juifs du 3 octobre 1940 en est emblématique [19]. En ce qui concerne les religions et les langues autre que la langue nationale, elles relèvent de l’exercice privé des libertés publiques pour les citoyens. La négation du pluralisme se trouve dans l’article 2 de la Constitution : “La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances”. Le cas des autochtones est quelque peu diffèrent. Ces habitants premiers de territoires occupés par la France, jouissent aujourd’hui de quelques privilèges, qui apparaissent comme des faibles compensations pour les expropriations de terres dont ils ont été victimes.
Du point de vue juridique la distinction est malaisée entre minorités et autochtones. Norbert Rouland affirme par exemple que “les autochtones se distinguent des minorités par leur haute antériorité historique proclamée par rapport à la société dominante”. Où placer les Basques dans cette définition ? Combien de temps faut-il à un peuple pour devenir “autochtone”? L’Etat-nation ne tolère le discours minoritaire qu’en le désamorçant, en le privant de sa dimension collective et en le réduisant à une simple affaire d’ordre individuel. En fait, les autochtones ont en commun des conditions sociales et économiques moins avancées que celles de la société dominante, ainsi que des coutumes et des traditions spécifiques [20].
En dépit d’un discours assimilateur, la France mit en place (à l’ère coloniale) un régime de ségrégation juridique. Jusqu’en 1946, l’Empire colonial français comprenait deux catégories d’habitants : les nationaux citoyens, jouissant de la plénitude des droits; les nationaux sujets qui conservaient sur le plan civil leur statut personnel, d’origine religieuse ou coutumière, et étaient privés de la majeure partie des libertés publiques et des droits politiques. Il y avait donc un clivage entre des nationaux sujets, qui conservaient sur le plan civil leur statut personnel, qu’il fût d’origine religieuse ou coutumière, et des nationaux citoyens, jouissant de la plénitude de leurs droits. De fait, cette opposition recouvre celle entre non Européens et Européens. Progressivement seront assimilés aux citoyens les habitants des Antilles, de la Guyane, de la Réunion, les juifs indigènes d’Algérie bénéficiaires du décret Crémieux de 1870, les habitants de Tahiti (1880), les ressortissants de quatre communes du Sénégal (1916).
Dans ce contexte colonial le droit à la différence prend la forme concrète et juridique de la coutume. Il s’agit de l’acculturation du droit traditionnel opérée par le colonisateur et manipulée également par les autochtones. Tant que la coutume reste ancrée dans l’oralité, elle peut être négociée. De nouveaux enjeux surgissent aujourd’hui, surtout en Nouvelle-Calédonie, avec des tentatives de rédiger un code coutumier, ce qui reviendrait à créer un droit différentiel et à instaurer par conséquent le pluralisme juridique. Sans compter que la “coutume” peut se tourner contre ceux qui l’ont reformulée à l’usage colonial, car elle tient compte de droits collectifs traditionnels et donne par conséquent une place prépondérante à l’ethnie par rapport à l’individu.
En décembre 1992, l’ONU adopte la Déclaration des Droits des Personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques. Comment prendre en compte les spécificités culturelles dans le droit français ? Constitutionnellement, les distinctions fondées sur l’origine (justement une des revendications des habitants des Territoires d’Outre-Mer) n’est pas fondée [21]. Donc en principe il ne peut pas exister de peuples autochtones en France, car il n’y a qu’un seul peuple français. Le cas des Amérindiens de Guyane illustre bien les conflits entre autochtonie et citoyenneté. Trois mille deux cent Amérindiens vivent aujourd’hui en Guyane. Ils se répartissent en plusieurs “nations”, Galibi, Palikur, Arawak, Wayana, Wayapi et Emérillon. La Première République proclama de façon éphémère les Amérindiens citoyens. En revanche, les métis de Noir et d’Indien furent considérés indignes de cet honneur. Après plus de deux siècles et demi, les Amérindiens et les Noirs réfugiés – c’est-à-dire, les descendants des “marrons” – purent opter pour la citoyenneté française dans le cadre de la départementalisation de l’ensemble des territoires guyanais, en 1967. Ceux qui acceptèrent cet offre reçurent de nombreuses subventions destinées à les introduire dans le jeu électoral. D’autres, comme les Wayana, refusèrent la citoyenneté. Selon les critères de l’Institut National de Statistiques, ils sont “sans nationalité”. Paradoxalement, ils vivent comme des hôtes de la France sur leurs propres terres.
Les Indiens citoyens jouissent d’un statut particulier, puisque, en tant que Français, ils reçoivent des allocations familiales et sont inscrits sur les listes électorales. Mais en tant qu’autochtones, ils ne sont pas soumis à l’impôt et sont dispensés du Service National. Ce privilège est source d’affrontement avec les Créoles, c’est-à-dire la population métissée et majoritaire, qui demandent au nom de l’égalité, que la citoyenneté soit appliquée aux Amérindiens autant pour ses droits que pour ses devoirs. Convertis au christianisme, mais pratiquant toujours le chamanisme, les Amérindiens ne sont plus des “sauvages”. Depuis les années 1960, de nombreuses sectes religieuses, souvent originaires de l’Amérique du Nord, se sont répandues en Guyane et dans les Antilles. S’agissant de pratiques éloignées, elles ont été tolérées, alors que sur le territoire métropolitain les sectes sont considérées avec une inquiétude croissante.
Les ethnologues Pierre et Françoise Grenand font état d’attitudes différentes à l’égard de l’assimilation. Ainsi, pour les Galibi de la côte, l’école française est censée donner à l’enfant des moyens dont disposent les Blancs et les créoles pour dominer la vie civile et administrative du pays. Il n’y aurait pas d’incompatibilité ni de contradiction entre l’enseignement moderne et la pratique du chamanisme (rejetée à la sphère privée). Les revendications indigénistes sur l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en langue maternelle semblent être plutôt le fait d’une poignée d’intellectuels influencés par l’anthropologie. Bien qu’ils semblent soutenir que l’apprentissage du français doive se faire en deuxième langue, Pierre et Françoise Grenand reconnaissent que, face au salariat, la citoyenneté française représente plutôt une garantie. [22]
Les Galibi, les plus assimilés des Amérindiens de Guyane, fondent à la fin des années 1970, l’Association des Amérindiens de Guyane Française. Les leaders sont des jeunes francisés, scolarisés et christianisés. En 1984, Félix Tiouka, président de cette association, prononce un plaidoyer pour les Amérindiens et introduit le concept de “peuple amérindien” (notons l’emploi du collectif universaliste). L’identité de ce peuple découle d’une double appartenance à l’ensemble amérindien et à une ethnie propre. Mais la citoyenneté n’est pourtant pas remise en question. Deux ans plus tard, l’un des fondateurs de l’Association est élu au Conseil Régional. En 1989, au terme de luttes politiques difficiles, les communautés de la basse Mana obtiennent le droit d’être érigées en commune. Cela repose sur une ambiguïté puisque le terme de “commune” renvoie à la fois aux découpages abstraits et rationnels de la République – d’où toute référence régionale, “provinciale” ou historique étaient bannie – et à une unité ethnique amérindienne. En outre, de plus en plus les Amérindiens participent aux conseils municipaux. Dans leur esprit il n’y a pas de contradiction entre ethnicité et citoyenneté. Mais avec la régionalisation, la communauté créole étend son emprise politique dans toute la Guyane d’autant plus que ses assises culturelles sont fragiles. Les créoles, en effet, ne peuvent se prévaloir d’une quelconque ethnicité. Ce sont des métis et des mulâtres dont l’espace d’intervention ne peut être que républicain. Face à eux, les Noirs marrons et les Amérindiens, qui ne dominent pas aussi bien les mécanismes de la participation citoyenne, sont desservis par leur particularisme. [23]
A Paris, du 19 au 21 juin 1996, près de cent cinquante représentants des communautés amérindiennes furent accueillis dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale, à l’initiative du Président Jacques Chirac. Près d’un siècle s’était écoulé entre cette visite officielle et le premier voyage des Amérindiens de Guyane en métropole, lors de l’Exposition universelle. A cette occasion-là, le public parisien avait eu le loisir de découvrir des sauvages amazoniens parqués dans le Jardin d’acclimatation. A présent, la rencontre était pour le gouvernement un acte politique réfléchi, puisque le document de présentation insistait sur le “caractère strictement culturel” de celle-ci. Ici “culture” renvoyait à un mode de vie diffèrent, dont le support implicite était l’ethnie, voire la “race”, encore que ce terme ne fut jamais prononcé. L’objectif visé était de rappeler aux Amérindiens qu’ils appartenaient à la France, “une et indivisible”. Au lendemain du discours du Président de la République, les Amérindiens français purent élever quelques plaintes, dont la logique était essentiellement citoyenne, comme par exemple l’absence d’un représentant de leur communauté dans le Comité de pilotage pour la création d’un Parc naturel dans le sud de la Guyane, région peuplée essentiellement d’Indiens. [24]
 
CONCLUSION
 
 
Le thème de l’identité est omniprésent dans les recherches en sciences sociales de ces dernières années. En France, il est corrélatif au déclin du projet républicain et de l’intégration des citoyens par le travail et la culture politique. S’agit-il donc d’un phénomène post-moderne comme le signale Mary Douglas ? Pour cet auteur, l’identité dans les pays européens est une affaire personnelle et privée et renvoie à une conception unitaire de la personne, alors que dans les pays non européens – ceux qui fournissent au demeurant le contingent le plus important d’immigrés étrangers – des mythologies affirment que l’on peut devenir une “alter-persona”, que l’individu possède une ou plusieurs âmes qui peuvent quitter le corps. La notion d’ombre, notamment, de double, est essentielle chez beaucoup de peuples d’Afrique occidentale et du Zaïre. Ces systèmes de croyance montrent une articulation de la personne avec la cosmologie : entre les différentes parties du corps, la droite et la gauche, le haut et le bas, il existe un code de correspondances. Cette identité semble, dans bien des cas, une donnée figée dans les cadres d’une substance (“l’ethnie”, “la tribu urbaine”). Dans les sociétés non occidentales l’être humain est duel et constitué d’un corps et d’une ou plusieurs âmes. A cette représentation de la personne correspond un monde double : l’un, visible et quotidien; l’autre, projection fantastique de celui-ci. Cette dualité-là tend à disparaître dans les sociétés modernes, où elle est remplacée par le clivage entre “public” et “privé”.
Certes, la sociologie contemporaine, notamment les travaux d’Alain Touraine et de son équipe, ont insisté sur le brouillage de cette distinction par la diffusion des médias. Pour simplifier, le privé serait envahi par le public et, inversement, ce qui était considéré comme une affaire privée – par exemple l’affaire des foulards islamiques en France – s’expose dans le champ public. Isaac Joseph voit dans l’espace public le lieu neutre de fusion des différences dans l’anonymat. Ce qui nous intéresse ici n’est pas de reprendre des affirmations trop générales mais d’étudier concrètement cette dualité qui détermine une conception métisse de la personne [25]. A propos des jeunes originaires du Laos et installés en France, Catherine Choron-Baix nous dit qu’ils “se forgent ainsi une vision du monde duelle, où le sentiment religieux constitue un domaine réservé et très fortement affectif et émotionnel. “Ce que nous recherchons dans la pagode et dans nos rites”, disent-ils à l’enquêtrice, “c’est avant tout de nous reconnaître” [26]. Lorsqu’une jeune fille affirme : “par ma mentalité je suis Française, par mes racines je suis Tunisienne”, c’est cette dualité qui est exprimée et qui renvoie à une conception de la personne bien plus complexe que ces simples mots voudraient dévoiler. Dans la rue, un algérien évite de se montrer avec sa femme, car cela relève d’un comportement privé par excellence, et lui donne rendez-vous dans une station de métro distante de leur quartier.
Par ailleurs, les jeunes français musulmans revendiquent de vivre publiquement et de façon collective l’islam, qui est le fondement même de leur culture. En effet, l’Islam n’est pas seulement une religion mais aussi une communauté – “umma” – dont le rattachement à Dieu fonde l’union entre tous les croyants. Le Coran est à la fois un code religieux et juridique, qui organise l’état et la capacité des personnes, les obligations et les successions, comme la structure politique de la communauté. Ces revendications commencèrent à apparaître en France après la loi de juillet 1946, visant à la “sédentarisation” des immigrés qui restaient sur notre territoire et favorisant le regroupement familial [27].
La nouvelle visibilité religieuse sur la scène publique est dûe en grande partie à l’action de la télévision. Depuis plusieurs années, la chaîne publique Antenne 2, diffuse tous les dimanches matins un programme où des questions religieuses sont exposées au grand public par des prêtres, des rabbins, des pasteurs ou des personnalités musulmanes. Cette émission s’est transformée depuis quelques mois offrant un programme complet et pluraliste qui débute, à 8.30 a.m. par un quart d’heure consacré aux “voix bouddhistes”, puis de trente minutes sur “connaître l’Islam”, suivis de présentations concernant, à tour de rôle, le judaïsme, les orthodoxies orientales, et la présence protestante. La matinée s’achève par le “Jour du Seigneur” suivi de la Messe dominicale. D’autre part, Le Monde de l’Éducation d’avril 1998 est consacré à la Religion. Historiens, philosophes, anthropologues et personnalités politiques apportent des avis variés sur cette question, ainsi qu’un dossier de grand intérêt sur l’introduction timide, dans le collège secondaire, d’un enseignement sur l’histoire des religions dont les buts affichés sont d’enseigner la tolérance et de permettre aux jeunes la compréhension de leur patrimoine culturel.
Jean Baubérot a insisté sur les tensions très fortes entre les deux pôles entre lesquels oscille la laïcité : “la liberté de conscience”, qui considère les athées au même titre que les croyants, et la “liberté de penser”, entendue comme une émancipation face à toute doctrine englobante et de toutes les particularités qui empêcheraient de parvenir à l’universel. Les sectes menacent la “liberté de penser” par leur prise en charge “totale” des adeptes et leur manipulation. En revanche, leur existence sociale est justifiée par la “liberté de conscience” et par le droit des citoyens aux mélanges et aux restructurations individuelles. Ces tendances syncrétiques, dont la plus “classique” est celle de la morale laïque, élaborée, comme nous l’avons mentionné à partir de systèmes éthiques divers, ont envahi des associations diverses, aussi éloignées apparemment que les Alcooliques Anonymes ou la Faculté de Parapsychologie de Paris [28].
Doit-on en conclure que l’universalisme français n’a plus de rôle à jouer sur la scène politique mondiale ? Nous croyons malgré tout que l’écho des références anciennes n’est pas encore étouffé, comme l’indique un article paru dans Le Monde du 18 mars 1998, “Kofi Annan appelle l’Afrique à lutter pour les droits de l’homme”. A l’occasion de l’ouverture de la 54e session de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU, le lundi 16 mars, qui célébrait le cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, déclarait : “que certains Africains continuent à considérer le souci des droits de l’homme comme un luxe pour riches pour lequel l’Afrique n’est pas prête [...] comme un complot fomenté par les pays occidentaux industrialisés. Il s’agit là pour moi d’une conception dégradante qui fait injure à l’aspiration et à la dignité humaine qui existent dans le coeur de chaque Africain.” Et il poursuivait : “Les Droits de l’Homme sont les droits des Africains, ce sont les droits des Asiatiques, ce sont les droits des Européens, ce sont les droits des Américains. Ces droits n’appartiennent à aucun gouvernement, ils ne se limitent à aucun continent car ils sont inhérents à l’humanité entière”. Kofi Annan a exprimé ces idées, que nous partageons, dans la langue universelle d’aujourd’hui, l’anglais. Mais il ne faut pas oublier que ces principes furent pensés et rédigés en français, pour être reçus par l’humanité tout entière. C’est là l’héritage de l’universalisme républicain, au dessus des intérêts communautaires.
 
NOTES
 
[1] Les Assises Internationales de la Laïcité se sont tenues à la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette, du 20 au 21 octobre 1990. Nous avons utilisé la première partie du rapport, La laïcité, le combat du XXIe siècle, 87 pages.
[2] Opinion exprimée dans le journal Libération du 10 février 1993, à propos de la polygamie, et rapportée par N. Rouland, “La tradition juridique française et la diversité culturelle”, Rapport adressé à la Commission française pour l’UNESCO, 1994, p. 6
[3] Nous avons développé ces questions en analysant la documentation hispanique sur l’idolâtrie des Indiens américains depuis la fin du XV e siècle. Cf. C. Bernand & Serge Gruzinski : De l’idolâtrie. Une archéologie des sciences religieuses. Paris, Seuil, 1988.
[4] Mary Douglas : “The cloud god and the shadow self”, Social Anthropology, 3, part 2, june 1995, pp. 83-94.
[5] Norbert Rouland, S. Pierré-Caps & J. Pumarède : Droit des minorités et des peuples autochtones. Paris, P.U.F, 1996. Les auteurs rappellent à juste titre qu’après la guerre, les minorités ne représentent plus un problème majeur. La Charte des Nations Unies – dont la Déclaration en est le préambule – va surtout se consacrer au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, dans le cadre des luttes anticoloniales (198-200).
[6] Texte cité par J.P. Willaime dans son “Introduction” au numéro de Social Compass, 44(2), 1997 consacré à “The Enlightenment and Religion”, 197.
[7] Alain Pessin : Le mythe du peuple et la société française du XIX e siècle. P.U.F, 1992; Eugen Weber : My France. Politics, Culture, Myth. The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1991. Un numéro de la revue Ethnologie Française (3, juin-septembre 1998) a été consacré à “Astérix. Un mythe et ses figures”.
[8] Texte cité par Claude Nicolet, dans “Citoyenneté française et citoyenneté romaine. Essai de mise en perspective”, in S. Berstein & O. Rudelle (Eds.) : Le modèle républicain. Paris, P.U.F, 1992,29-30.
[9] Procès-verbaux des séances de l’assemblée administrative du département de l’Hérault pendant la révolution (1790-1793), cités par Gérard Cholvy : La religion en France de la fin du XVIII e à nos jours. Paris, Hachette, 1991, p.17
[10] Jean-François Clément : “Les penseurs des Lumières face à l’Islam”, Social Compass, vol. 44, n°2, june 1997, pp. 227- 246.
[11] Centre Roger Ikor : Les sectes. Etat d’urgence. Paris, Albin Michel, 1995,23-27.
[12] Claude Langlois : “Religion, culte ou opinion religieuse : la politique des révolutionnaires”, Revue française de Sociologie, XXX, 1989,471-496. Nous avons suivi la définition que donne Clifford Geertz dans : “La religion comme système culturel”, in Essais d’anthropologie religieuse, Paris, Gallimard, Essais, 1966,19-66.
[13] Charles Porset, à propos de l’origine de la devise républicaine dans “De la République”, numéro spécial de Humanisme, Revue des francs-maçons du Grand Orient de France, septembre 1991, n°199-200, pp. 9-25.
[14] Jean Baubérot : “La laïcité française et ses mutations”, Social Compass, 45 (1), 1998, 175-187.
[15] Claude Langlois : “Religion, culte ou opinion religieuse : la politique des révolutionnaires”, Revue française de Sociologie, XXX, 1989,471-496.
[16] Jean-Paul Willaime : “La religion civile à la française et ses métamorphoses”, Social Compass, 40(4), 1993, 571-580.
[17] Mais en 1979, l’archevêque de San Juan (Argentine), déclarait, à propos des “subversifs” et de ceux qui les défendaient : “those who resort to “human rights” have an atheist mentality, have committed criminal acts and have political ambitions”. Propos recueillis par Marguerite Feitlowitz : A Lexicon of Terror. Argentina and the legacies of torture, 1998, New York, Oxford, Oxford University Press, 35.
[18] On peut noter la quasi absence de la référence féminine dans ces débats, sans doute parce que les questions de “gender” n’ont pas connu en France de développement important, en dehors des mouvements féministes des années 1970.
[19] Sur les liens entre enracinement, folklore et exclusions nous ne pouvons ici qu’être allusive.
[20] Depuis le 25 février 1982, la Corse jouit d’un statut particulier. La loi du 13 mai 1991 va bien au-delà en instituant une collectivité territoriale d’un genre unique, qui la rapproche des Territoires d’Outre-Mer (T.O.M). N. Rouland, S. Pierré-Caps & J. Poumarède : Droit des minorités et des peuples autochtones. Paris, P.U.F, 1996,314 et ss.; 519-520.
[21] Il existe une pluralité des collectivités périphériques d’outre-mer : - les DOM, ensembles territoriaux : Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion. Seuls les Amérindiens de Guyane appartiennent à la catégorie d’autochtones. Ces DOM s’inscrivent dans la filiation des plus anciennes colonies françaises et sont étroitement associées par l’histoire à la nation française. Prédestinés à l’assimilation. Départements depuis 1946. - les T.O.M. (Nouvelle-Calédonie, Polynésie, Wallis et Futuna. Populations diverses ethniquement. Autochtones avec leurs propres traditions culturelles et religieuses. - collectivités territoriales particulières : Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon. Mayotte était incluse dans les Comores, autrefois un T.O.M..
[22] Pierre et Françoise Grenand : “Les Amérindiens de Guyane française aujourd’hui. Eléments de compréhension”, Journal de la Société des Américanistes, tome 66, 1979,361-382.
[23] Pierre et Françoise Grenand : “Y a-t-il encore des sauvages en Amérique ?”, Chronique du Groupe d’Information sur les Amérindiens, Journal de la Société des Américanistes, tome 78-1,1992,99-112.
[24] Jean-Claude Monod, pour Survival International-France, “Amérindiens à Paris : les ambiguïtés d’une rencontre”, dans Journal de la Société des Américanistes, tome 82, 1996,358-360. Social Compass
[25] Cette personne “métisse” apparaît dans d’autres contextes. Nous l’avons étudiée sous l’angle de l’anthropologie historique dans les Amériques (C. Bernand & Serge Gruzinski : Histoire du Nouveau Monde : les métissages. Fayard, 1993). Parmi les textes sur la question, citons Léo Spitzer : Lives in Between. Assimilation and Marginality in Austria, Brazil, West Africa 1780-1945. Cambridge University Press, 1989.
[26] C. Choron-Baix : “Des forêts en banlieues. La transplantation du bouddhisme Lao en France”, Archives des Sciences Sociales des Religions, n°73,1991, p.29
[27] Danielle Hervieu-Léger : “Les recompositions religieuses et les tendances actuelles de la sociologie des religions en France”, Social Compass, 45(1), 1998, 143-153.
[28] Jean Baubérot, op. cit., 1998,182-186; Carmen Bernand : “La spiritualité de l’imperfection des alcooliques repentis. Étapes d’un voyage”, Communications, Paris, Seuil, 62,1996,257-275.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Les Assises Internationales de la Laïcité se sont tenues ...
[suite] Suite de la note...
[2]
Opinion exprimée dans le journal Libération du 10 février...
[suite] Suite de la note...
[3]
Nous avons développé ces questions en analysant la docume...
[suite] Suite de la note...
[4]
Mary Douglas : “The cloud god and the shadow self”, Socia...
[suite] Suite de la note...
[5]
Norbert Rouland, S. Pierré-Caps & J. Pumarède : Droit des...
[suite] Suite de la note...
[6]
Texte cité par J.P. Willaime dans son “Introduction” au ...
[suite] Suite de la note...
[7]
Alain Pessin : Le mythe du peuple et la société française...
[suite] Suite de la note...
[8]
Texte cité par Claude Nicolet, dans “Citoyenneté français...
[suite] Suite de la note...
[9]
Procès-verbaux des séances de l’assemblée administrative ...
[suite] Suite de la note...
[10]
Jean-François Clément : “Les penseurs des Lumières face à...
[suite] Suite de la note...
[11]
Centre Roger Ikor : Les sectes. Etat d’urgence. Paris, Al...
[suite] Suite de la note...
[12]
Claude Langlois : “Religion, culte ou opinion religieuse ...
[suite] Suite de la note...
[13]
Charles Porset, à propos de l’origine de la devise républ...
[suite] Suite de la note...
[14]
Jean Baubérot : “La laïcité française et ses mutations”, ...
[suite] Suite de la note...
[15]
Claude Langlois : “Religion, culte ou opinion religieuse ...
[suite] Suite de la note...
[16]
Jean-Paul Willaime : “La religion civile à la française et ...
[suite] Suite de la note...
[17]
Mais en 1979, l’archevêque de San Juan (Argentine), déc...
[suite] Suite de la note...
[18]
On peut noter la quasi absence de la référence féminine d...
[suite] Suite de la note...
[19]
Sur les liens entre enracinement, folklore et exclusions ...
[suite] Suite de la note...
[20]
Depuis le 25 février 1982, la Corse jouit d’un statut par...
[suite] Suite de la note...
[21]
Il existe une pluralité des collectivités périphériques d’...
[suite] Suite de la note...
[22]
Pierre et Françoise Grenand : “Les Amérindiens de Guyane ...
[suite] Suite de la note...
[23]
Pierre et Françoise Grenand : “Y a-t-il encore des sauvag...
[suite] Suite de la note...
[24]
Jean-Claude Monod, pour Survival International-France, “...
[suite] Suite de la note...
[25]
Cette personne “métisse” apparaît dans d’autres contextes...
[suite] Suite de la note...
[26]
C. Choron-Baix : “Des forêts en banlieues. La transplanta...
[suite] Suite de la note...
[27]
Danielle Hervieu-Léger : “Les recompositions religieuses et...
[suite] Suite de la note...
[28]
Jean Baubérot, op. cit., 1998,182-186; Carmen Bernand : “...
[suite] Suite de la note...