2001
Champ Psychosomatique
Les identités religieuses et ethniques à l’aune de l’universalisme républicain.
A propos de l’exception française
Carmen Bernand
Université de Paris X - Institut Universitaire de France
En France, parler du droit à la différence et de multiculturalisme pose de
façon conflictuelle le problème de la citoyenneté et de la construction nationale. Dans cet article l’universalisme français est replacé dans son contexte
historique, celui de la proclamation des Droits de l’Homme. La différence
culturelle, dans le cas de la France, apparaît indissociable de la question religieuse et de la laïcité. D’autre part, la définition des minorités et de l’autochtonie n’est pas aisée dans le système juridique français. L’exemple des Amérindiens de la Guyane, citoyens français et autochtones montre le profit que
certains groupes peuvent tirer en revendiquant à la fois deux types d’identités,
qui leur permettent à la fois de se distinguer des Créoles, population majoritaire, et de leurs voisins latino-américains.
Mots-clés :
Droits de l’Homme, Différence, Multiculturalisme.
In France it is somehow uneasy to speak about the right to be different and
multiculturalism. These claims stand against citizenship and national construction. In this paper, the french exception (universalism) is replaced in this historical background, the proclamation of Human Rights and the way the new
republic aimed to break up communitarian life on behalf of equality. The
cultural difference cannot be distinguished from the religious one. French law
is not clear about the place of minorities and aborigines in the nation... The
case of the Indians of French Guiana, who are considered as french citizens and
aborigines, and in this case they do not pay taxes, is interesting because it shows
the advantages that can be taken by the natives in order to break free from the
black population and from the latin-american neighbours.
Keywords :
Human Rights, Difference, Multiculturalism.
Ce texte vise à développer les enjeux et les paradoxes du
“droit à la différence”, tel qu’il est revendiqué en France,
aussi bien par la gauche –mais dans ce cas il s’agit d’un
“multiculturalisme” tempéré qui tient compte de l’héritage
républicain français – que par la droite, dont la formulation la
plus radicale est celle du Front National. Qu’entend-on concrètement
par différence culturelle ? Ya-t-il contradiction entre cet
idéal et la pensée française de l’universel, issue de la constitution
de la Première République, qui, comme le rappelle le juriste
Norbert Rouland, “se nourrit d’une représentation homogène
et rationnelle de l’humanité”? C’est en effet par l’individu que
la tradition française accède à l’universel : les droits individuels
expriment la transcendance de l’homme, alors que les droits collectifs
sont censés l’obscurcir. Suivant ce raisonnement, la
Déclaration des Droits de l’Homme se situerait à l’opposé du
droit à la différence.Tel est par exemple le point de vue exprimé
lors des Assises Internationales de la laïcité, par Luc Ferry
notamment, qui définit l’Europe culturelle comme “le continent
de la laïcité”. Il s’agit-là d’une double réponse aux déclarations
de Jean-Paul II rappelant les racines chrétiennes de l’Europe, et
aux tenants de l’idéologie “différentialiste”, “produit dévoyé du
relativisme culturel”. Aux individus prisonniers de leur culture,
les participants aux Assises opposent l’universalisme de la tradition
républicaine
[1].
Mais à l’heure crépusculaire “des grands messianismes
républicains”, quelle est la force de cette position juridique ?
L’UNESCO, sous la pression des campagnes diverses concernant la commémoration de la Rencontre des Deux Mondes (la
conquête de l’Amérique) proclame en 1992 l’importance déterminante des facteurs culturels et se demande “comment créer
les conditions d’un vrai pluralisme culturel qui permette aux
communautés ayant des identités culturelles diversifiées de
vivre ensemble et de développer librement leurs cultures tout
en comprenant et en acceptant les cultures des autres”. A ce
niveau de généralité, cette déclaration exprime plutôt des vœux
pieux. Or, dans ce dispositif, quelle place accorder aux minorités ? Que dire des peuples autochtones intégrés dans les Départements Français d’Outre-Mer ? Comment concilier la revendication des spécificités culturelles avec “la transmission d’une
morale, de valeurs et d’une culture communes”? Bref, que faire
des Droits de l’Homme et de la laïcité ?
[2]
Peut-on d’ailleurs séparer la différence religieuse de la différence culturelle ? C’est supposer que le terme de “religion”
possède un sens institutionnel qui le détache des autres aspects
de la culture, entendue ici dans le sens classique que l’anthropologie lui confère depuis Tylor. Or la religion ne saurait se
confondre avec le champ institutionnel, ni l’universalité du
“religieux” avec le particularisme des cultes et des doctrines
[3].
L’universalisme français ne condamne ni des modes de vie ni
des traditions ni ce que nous désignons aujourd’hui sous le
terme d’“habitus”, i.e. des comportements marqués par l’appartenance à un groupe. Ce qui est rejeté c’est le débordement
de ces pratiques sur la scène publique. Ainsi, la séparation entre
public et privé, le clivage des comportements individuels, est
le véritable enjeu de cet universalisme. Nous sommes là en présence d’une distinction radicale qui caractérise les sociétés
modernes mais surtout la société française et que l’anthropologue Mary Douglas a bien fait ressortir
[4].
Nous essaierons d’explorer quelques thèmes selon une perspective à la fois historique et anthropologique. Tout d’abord, la
singularité culturelle de la conception française de la citoyenneté et sa perception des différences. Cette singularité qui transcende la religion possède pourtant une dimension religieuse,
marquée par une forte charge émotionnelle, dont l’expression
la plus accomplie est la Déclaration des Droits de l’Homme de
1789, transposée sur le plan du droit international dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948
[5]. Ensuite, la place des minorités dans l’ensemble national.
Enfin, l’apparition de nouvelles manifestations “sectaires”, qui
constituent le dernier butoir de la pensée laïque et obligent à
redéfinir les frontières de la religion.
L’UNIVERSALISME FRANÇAIS DANS SON CONTEXTE
HISTORIQUE
Il est bon d’évoquer ici, ne fût-ce que brièvement, l’apparition d’une sensibilité particulière à l’égard des différences (culturelles, sociales, physiques, religieuses), contemporaine de la
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Celle-ci parachève le formidable mouvement de contestation de la légitimité des pouvoirs et de questionnement sur les fondements politiques et religieux de l’ordre social. Mouvement qui vise à faire
sortir l’Homme de son état de minorité, dont il est lui-même responsable, puisqu’il est incapable de se servir de son entendement sans la direction d’autrui. Les Lumières conjuguent universalisme et cosmopolitisme. Quelle meilleure illustration que
les déclarations du philosophe Pierre Bayle, l’auteur du fameux
Dictionnaire historique et critique, au tout début du XVIII e
siècle : “Je suis citoyen du monde, je ne suis ni au service de
l’empereur, ni au service du roi de France, mais au service de
la vérité”
[6]. Il n’est donc pas étonnant que les Lumières aient jeté
un regard particulier sur les pluralismes sociaux et culturels.
Quelques cas, qui ne sont pas exhaustifs, de cette façon nouvelle
d’appréhender l’altérité, du proche au lointain, du peuple français au sauvage, serviront d’exemple.
La notion collective de “peuple” mérite que l’on s’y attarde
un peu. Le succès de terme tient à son ambiguïté sémantique.
Dans son acception neutre, il signifie “ensemble d’hommes
vivant en société, partageant un certain nombre de coutumes et
habitant un territoire défini”. Surinvesti positivement, “peuple”
renvoie à “populus”, et plus précisément, dans le contexte de la
Constituante, il signifie sujet de droit et ensemble des personnes
soumises aux mêmes lois. Sousinvesti négativement, le peuple
se rapproche de “plebs”, mais il représente dans ce cas “le plus
grand nombre et s’oppose sur le plan social aux classes dirigeantes, et sur le plan culturel, aux élites. Faut-il comprendre
que les représentants du “peuple français” font partie de la
“plebs” ou bien du “populus”? La question fut posée à Mirabeau, qui reconnut le caractère élastique de ce mot. En somme,
tout était question de perspective et d’interprétation. De surcroît,
la tentation était grande de lui donner un contenu “ethnique”.
C’est ainsi que les Gaulois furent considérés comme le peuple
emblématique libéré de plusieurs siècles d’asservissement dans
lequel ils avaient été maintenus par les Francs aristocratiques
et étrangers. Plusieurs auteurs ont étudié les avatars littéraires
et idéologiques de cette attribution d’un patrimoine culturel,
voire racial, au Tiers Etat, voire à une fraction de celui-ci. Ce
courant se poursuit jusqu’au XX e siècle, son dernier avater étant
Astérix, héros d’une bande dessinée de grande popularité,
auquel un parc d’attractions a été consacré dans le Nord de la
région parisienne. Le gaulois Astérix incarne aujourd’hui la
“francité” contre les menaces de la globalisation et de l’américanisation, représentées emblématiquement par Disneyland et
MacDonald
[7].
En somme, lorsque “peuple” désigne une collectivité de
citoyens égaux devant la loi, les différences culturelles et
sociales deviennent non pertinentes. Un exemple extrême est
celui des idées soutenues par Anacharsis Clootz, personnage
isolé qui, dans son intervention à la Convention le 5 février
1793, déclare que “Les dénominations de Français et d’universel vont devenir synonymes à plus juste titre que les noms
de chrétien et de catholique” et demande la suspension du nom
Français, “à l’instar de ceux de Bourguignon, de Normand…”
au bénéfice de celui de genre humain
[8]. Cependant, d’un point
de vue anthropologique, la dimension symbolique du “corps de
la nation” est en soi un trait culturel, et nous ne pouvons que
mentionner ici le parallélisme entre cette expression et l’idée
médiévale du double “corps du roi”, analysée par Ernst Kantorowicz. Dans son sens de “plèbe”, le mot introduit une double
opposition entre, d’une part, culture élevée des élites et culture
populaire, placées dans un rapport de soumission mais, d’autre
part, et cela sera de plus en plus important, entre culture élitiste
minoritaire et culture vulgaire majoritaire.
Au nom de cette collectivité de citoyens les minorités religieuses disparaissent en tant que groupes distincts. Le cas bien
connu de l’intégration des protestants et des juifs illustre ce
changement de perspective. Le pluralisme confessionnel qui en
résulta traversa une courte période iconoclaste, surtout entre
1793 et 1794, qui toucha toutes les manifestations extérieures
des religions mais principalement le catholicisme. Dans le
département de l’Hérault, par exemple, “aucun ministre ou
prêtre d’un culte quelconque ne pourra paraître en public autrement qu’en costume de citoyen”. Quant aux croix, effigies et
autres marques extérieures de culte, elles sont abattues dans
toute l’étendue du département. La paix religieuse sera imposée pour mettre un terme à la résistance vendéenne
[9]. Bien que
par la suite l’Eglise catholique ait pu “réenchanter” l’espace en
introduisant des calvaires et des statues de la Vierge Marie, ces
tentatives n’ont pas pu contrecarrer la “statuomanie” de la III e
République et, après la Grande Guerre, l’érection dans tout le
territoire, de monuments aux morts pour la patrie.
A l’égard de l’Islam la période révolutionnaire conserve la
même attitude curieuse et bienveillante que celle des Lumières.
L’identité des hommes qui appartiennent à des contrées soumises à l’empire ottoman est rarement décrite comme “musulmane”. En fait, avant le début de l’aventure coloniale, l’empire
ottoman est cité comme un modèle de tolérance, pour contre-carrer la diabolisation qui en avait été faite par les prêtres catholiques. On rappelle que les protestants chassés de France par la
Révocation de l’Edit de Nantes allèrent se réfugier dans divers
pays d’Europe, ainsi qu’au Maghreb et en Turquie. Les catholiques libéraux, hostiles aux partisans de la contre-réforme et
pourfendeurs des jésuites, sont ceux qui élaborent l’image la
plus favorable de l’Islam. Quant aux déistes, ils condamnent
“toute infâme superstition”, c’est-à-dire, tous les dogmes qui
s’ajoutent à la religion naturelle, la surchargent et l’obscurcissent. Dans leur esprit l’Islam est justement identifié à une religion naturelle. En revanche, les “trois imposteurs”: Moïse,
Jésus et Mahomet, sont blâmés. La double nature religieuse et
laïque des sociétés musulmanes commence pourtant à être
perçue. Ce caractère “hybride” semble impensable pour des
Européens
[10].
Les religions sont donc jugées à l’aune de la liberté. Elles se
présentent ainsi comme des systèmes englobants – dont le plus
fustigé est le catholicisme – qui étouffent l’entendement de l’individu. On retrouve aujourd’hui l’écho des Lumières dans les
critiques que l’Eglise adresse aux groupes sectaires “qui
bafouent et violent les droits de l’homme”; car, comme le précise Jacques Trouslard, prêtre catholique dont les réflexions sont
consignées dans le bilan effectué par le Centre Roger Ikor en
1995, “toute croyance relève du libre choix de l’individu et nul
ne peut être inquiété en raison de ses convictions religieuses”
[11]. La dimension culturelle des religions, le contenu des représentations, l’enchantement du monde, les associations symboliques, ne sont pas pris en compte par le mouvement des
Lumières qui débouche sur la Révolution.
PRINCIPES SACRÉS ET LAÏCITÉ
La question religieuse radicalise la Révolution. Dans les
débats de 1789 et 1790, deux modèles idéologiques s’opposent.
Un modèle libéral, exprimé dans la Déclaration des Droits de
l’Homme, prend appui sur la pluralité confessionnelle, pour
promouvoir, sur le mode négatif, une possible “expression des
opinions religieuses” qui permette à la fois la libre critique des
religions et le libre choix des croyants; un modèle jacobin,
incarné par la Constitution civile du clergé, tente d’intégrer le
catholicisme, considéré désormais comme un service public
cultuel, dans la nouvelle organisation spatiale et politique de la
Constitution. C’est ce dernier modèle qui s’impose. La laïcisation du champ politique est marquée par le transfert de la souveraineté à la nation. Pour les protestants, qui ont participé aux
Etats généraux, la Constituante va confirmer leur capacité d’accéder à tous les emplois. Autre aspect de cette laïcisation du
champ politique : “le refus de définir une religion d’état, un
refus qui est la conséquence autant du nouveau pluralisme religieux que de la nouvelle laïcisation de l’Ètat”. La laïcisation de
la société est organisée à travers des institutions comme l’Ècole,
l’Assistance Publique et l’État civil.
Ce premier seuil de laïcisation est essentiel, et Jean Baubérot a raison d’affirmer qu’à partir de cette date, les fondements
symboliques de la France moderne se situent hors de la religion,
qui conserve cependant, jusqu’à la Troisième République, le
monopole de la morale. Cela est vrai d’un point de vue institutionnel. Cependant, nous pourrions y voir plutôt un transfert (ou
une récupération) de références sacrées à la sphère de la République. Car la référence à l’humanité comme principe
suprême, ainsi que l’esprit de la Déclaration sont teintés de religiosité, si l’on entend par là l’utilisation de symboles ayant un
caractère sacré et qui suscitent chez les hommes des motivations
et des dispositions puissantes, profondes et durables. Ces symboles fondent les conceptions sur l’existence des hommes et des
sociétés. “On a prétendu que cette déclaration tendait à substituer à des idées religieuses des idées morales qui lui sont inconnues (au peuple) ou presque”, déclarait un député du Tiers-Etat,
le citoyen Duquesnoy, et il ajoutait : “Je désirerais que la déclaration des droits commençât par une grande et majestueuse idée
religieuse applicable à tous les cultes, à toutes les opinions, à
tous les climats; que, par exemple, de la seule idée de l’existence d’un Dieu, on fit dériver toutes les vérités morales et pratiques qui entreront dans cette déclaration”. Parce que, poursuit-il, “l’Etre qui a donné la vie à l’homme a mis dans son cœur un
penchant invincible, un besoin irrésistible de la société”
[12].
De même, la devise républicaine “Liberté, Egalité, Fraternité” reprise en 1848 n’incarne-t-elle pas les valeurs suprêmes
de la nation ? Il est intéressant que cette triple charte ait été attribuée à la franc-maçonnerie, rivale de l’Église catholique. Les
jours suivants à l’instauration de la II
e République, une délégation de loges maçonniques conduite par le frère Bertrand, fut
reçue à l’Hôtel de Ville par les membres du gouvernement provisoire. Elle apportait, au nom de tous les Ateliers maçonniques
son adhésion aux principes républicains : “Les francs-maçons
ont porté de tout temps sur leur bannière ces mots de Liberté,
Égalité, Fraternité… ils s’applaudissent de pouvoir dire que la
patrie tout entière a reçu par vous la consécration maçonnique”.
Au nom du gouvernement, le frère Adolphe Crémieux répond :
“Le Grand Architecte de l’Univers a donné le soleil au monde
pour l’éclairer, la liberté pour le soutenir. Le Grand Architecte
de l’Univers veut que tous les hommes soient libres; il nous a
donné la terre en partage pour la fertiliser et c’est la liberté qui
fertilise”. Lamartine, qui n’est pas franc-maçon, mais Ministre
des Affaires Étrangères, déclare que “ces sentiments de fraternité, de liberté et d’égalité sont l’Évangile de la raison
humaine”. Au sein même de la franc-maçonnerie, le caractère
“religieux” des références à la triple devise républicaine
n’échappe pas. Ainsi pour les tenants du rite écossais : “par un
paradoxe singulier, la tradition maçonnique de liberté, égalité,
fraternité, devenue devise républicaine, introduite dans les
rituels sous la forme de triple acclamation, est apparue à certains
maçons surtout préoccupés de régularité comme une référence
profane, voire politique”
[13].
A partir des années 1880, la fondation de la morale laïque
transmise par l’école, ravit à la religion son rôle primordial de
source de l’éthique, et donne sa singularité à la laïcité française.
C’est le grand pari de Jules Ferry de construire une morale
neutre à l’égard de toute transcendance religieuse. Cela est possible parce que le sujet de cette amélioration éthique est le
peuple souverain, le corps de la nation, la valeur suprême,
l’ethos collectif de la France. Sa diffusion par l’école marque
davantage les mœurs et les mentalités que la loi de Séparation
des Églises et de l’État de 1905. La morale laïque contient des
éléments divers : christianisme, judaïsme et traditions philosophiques anticléricales, notamment Voltaire. Avec le triomphe
de la III e République et la consolidation du système politique,
le grand texte symbolique de référence est bien la Déclaration
des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Ainsi, la laïcité,
ancrée dans les principes universels de la Déclaration, marque
à la fois une rupture et le dépassement du conflit qui avait
opposé pendant des décennies les partisans de la République et
ses détracteurs
[14].
Les fondements “sacrés” de la laïcité ne sont inscrits dans
la Constitution qu’à une date tardive (1946) qui annonce déjà
leur déclin. En éliminant tout enseignement religieux des programmes scolaires, la France se distingue de tous les pays de la
Communauté Européenne
[15]. Cette spécificité française tend
d’ailleurs à se généraliser et aujourd’hui la laïcité, en Europe,
a gagné les églises elles-mêmes. A l’exception de quelques
foyers anticléricaux, dont le Grand Orient de France et des associations qui lui sont proches, la société a souscrit à ce que Jean
Baubérot a appelé “le nouveau pacte laïque”, un cadre général
de régulation du pluralisme religieux. Dans ce mouvement de
“sécularisation de la religion”, les vestiges matériels de l’église
catholique occupent aujourd’hui une situation analogue à celle
qu’avaient les monuments celtiques aux yeux des hommes du
début du XIX e siècle. En effet, en 1987, le Ministère de la Culture et de la Communication publie le rapport sur les “églises,
chapelles et temples de France : un bien commun, familier et
menacé”, pour lutter contre leur détérioration : nous retrouvons
le rôle joué par l’idée de “patrimoine”, notion universaliste puisqu’elle sous-tend la référence au peuple français et, au-delà, à
l’humanité.
Mais de plus en plus la morale laïque est impuissante à s’imposer. La rupture générationnelle dans la transmission des
valeurs républicaines se creuse dans les années 1970, probablement comme conséquence du désenchantement qui suivit la
secousse de Mai 1968. Si l’Église catholique pâtit également de
cette transmission “éclatée”, pour reprendre l’expression de
Danièle Hervieu-Léger, un mysticisme nouveau, imprégné de
traditions orientales, émerge sur la scène publique annonçant
le début de l’explosion “sectaire”. Après des décennies de laïcité, et confrontées à des questions complexes, comme le clonage, la reproduction assistée, l’usage du préservatif pour lutter contre le Sida, les institutions de l’Ètat se tournent vers les
représentants des courants religieux majoritaires pour les
consulter. La religion civile tend aujourd’hui vers une éthique.
D’ailleurs, la célébration du bicentenaire de la Révolution française a insisté sur l’héritage éthique de la Déclaration des Droits
de l’Homme et du Citoyen. Dans la Convention européenne des
Droits de l’Homme, démocratie et droits de l’homme sont présentés comme les fondements mêmes des sociétés occidentales
[16].
Sous l’égide : “La laïcité, le combat du XXI e siècle”, des
associations de Défense des Droits de l’Homme et du combat
laïque comme la Licra, Ligue des Droits de l’Homme, l’Association pour un Judaïsme Humaniste et laïque, le Club des
Ègaux, la Fédération des œuvres laïques, le Comité National
d’Action laïque, France Plus, s’interrogent sur les dangers qui
menacent le pacte laïque français. Dans le discours inaugural
des Assises de la laïcité de 1990, le Grand Maître du Grand
Orient de France évoque la loi de 1905 qui “retrouve l’esprit de
1789”, “celui qui avait, en rupture avec le passé, promu un
homme nouveau, individu, et non plus un membre d’une communauté spécifique, citoyen et non plus fidèle d’une religion ou
sujet d’un monarche”. Afin de resserrer les rangs des militants,
on fait appel aux filiations et à l’héritage symbolique : “N’oublions pas l’attitude d’une église catholique longtemps hostile
à ces droits que l’homme s’était octroyés à lui-même… pensons
à ce brutal retournement qui nous fit passer des conquêtes et des
espoirs du Front Populaire à la régression et au carcan pétainistes; pensons cinquante ans après cette sombre période, à ce
“retour du refoulé”, c’est-à-dire cette expression réitérée de
l’exclusion, du racisme, de l’antisémitisme, qu’accompagne
parfois un intégrisme religieux aux accents fanatiques”. “Dans
leur volonté d’enfermement de l’Homme se mêlent toutes les
Églises, qu’elles soient d’essence théologique, médiatique, politique, financière”.
On rappelle que l’Église a longtemps rejeté les Droits de
l’Homme et ce n’est qu’en 1963 que Vatican II a reconsidéré ces
positions
[17]. La pierre d’achoppement était l’absence de référence aux devoirs, puisque, pour l’Église, l’Homme n’a pas de
droit, il a des devoirs envers Dieu. La République est plus qu’un
mode d’organisation politique, c’est un projet d’émancipation
fondé sur deux catégories : le citoyen et la nation. Dans la
conclusion aux travaux des Assises, Marc Riglet rappelle qu’il
n’y a de Droits de l’Homme qu’à condition de reconnaître la
liberté de chaque femme et de chaque homme à s’émanciper,
y compris de sa propre communauté, de sa tradition, de sa
famille. C’est pourquoi il n’y a pas de Droits de l’Homme sans
laïcité, sans la liberté concrète de choisir sa vie, c’est le combat des femmes à disposer d’elles-mêmes. Retenons ici une
dimension évidente mais qui tend à être oubliée, celle des sexes
et de leur situation et leur statut social différents. En somme,
dans bien des cas, les Droits de l’Homme constituent toujours
des principes de libération pour les femmes.
[18]
La crise de la laïcité repose la question de la coupure entre
public/privé. Elle correspond également au déclin de la portée
englobante et émotionnelle de la notion de “peuple français”.
Qui en fait partie aujourd’hui ? A l’Université de Paris X, une
discussion sur ces questions a montré que beaucoup d’étudiants
considèrent que leur culture musicale n’est pas “populaire” car,
selon eux, les “jeunes” ne sont pas le “peuple”, mais une catégorie à part. Quoi qu’il en soit, dans le sens de “vulgaire” ou de
classes dominantes, la notion de peuple semble aujourd’hui
déplacée par celle des “étrangers”.
La France, on le sait, ne peut reconnaître l’existence de
groupes ethniques, qu’il s’agisse ou non de minorités. Passons
sur l’intermède vichyssois et l’exaltation de l’enracinement, au
détriment de l’égalitarisme républicain : importance des communautés naturelles comme la famille, la commune et la profession, notamment la paysannerie. Mais retenons l’importance
que prend dans cette période le folklore, sorte d’antidote contre
les valeurs décadentes des citoyens. La culture vertueuse des
paysans, vraie ou imaginée est ici l’instrument de la propagande
nationale. En outre, l’accent sur l’enracinement exclut logiquement les étrangers et tous ceux qui n’ont aucun ancrage terrien. Le Statut des Juifs du 3 octobre 1940 en est emblématique
[19].
En ce qui concerne les religions et les langues autre que la langue nationale, elles relèvent de l’exercice privé des libertés
publiques pour les citoyens. La négation du pluralisme se trouve
dans l’article 2 de la Constitution : “La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure
l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances”.
Le cas des autochtones est quelque peu diffèrent. Ces habitants
premiers de territoires occupés par la France, jouissent aujourd’hui de quelques privilèges, qui apparaissent comme des
faibles compensations pour les expropriations de terres dont ils
ont été victimes.
Du point de vue juridique la distinction est malaisée entre
minorités et autochtones. Norbert Rouland affirme par
exemple que “les autochtones se distinguent des minorités par
leur haute antériorité historique proclamée par rapport à la
société dominante”. Où placer les Basques dans cette définition ? Combien de temps faut-il à un peuple pour devenir
“autochtone”? L’Etat-nation ne tolère le discours minoritaire
qu’en le désamorçant, en le privant de sa dimension collective
et en le réduisant à une simple affaire d’ordre individuel. En fait,
les autochtones ont en commun des conditions sociales et économiques moins avancées que celles de la société dominante,
ainsi que des coutumes et des traditions spécifiques
[20].
En dépit d’un discours assimilateur, la France mit en place
(à l’ère coloniale) un régime de ségrégation juridique. Jusqu’en
1946, l’Empire colonial français comprenait deux catégories
d’habitants : les nationaux citoyens, jouissant de la plénitude des
droits; les nationaux sujets qui conservaient sur le plan civil leur
statut personnel, d’origine religieuse ou coutumière, et étaient
privés de la majeure partie des libertés publiques et des droits
politiques. Il y avait donc un clivage entre des nationaux sujets,
qui conservaient sur le plan civil leur statut personnel, qu’il fût
d’origine religieuse ou coutumière, et des nationaux citoyens,
jouissant de la plénitude de leurs droits. De fait, cette opposition recouvre celle entre non Européens et Européens. Progressivement seront assimilés aux citoyens les habitants des
Antilles, de la Guyane, de la Réunion, les juifs indigènes d’Algérie bénéficiaires du décret Crémieux de 1870, les habitants
de Tahiti (1880), les ressortissants de quatre communes du
Sénégal (1916).
Dans ce contexte colonial le droit à la différence prend la
forme concrète et juridique de la coutume. Il s’agit de l’acculturation du droit traditionnel opérée par le colonisateur et manipulée également par les autochtones. Tant que la coutume reste
ancrée dans l’oralité, elle peut être négociée. De nouveaux
enjeux surgissent aujourd’hui, surtout en Nouvelle-Calédonie,
avec des tentatives de rédiger un code coutumier, ce qui reviendrait à créer un droit différentiel et à instaurer par conséquent
le pluralisme juridique. Sans compter que la “coutume” peut se
tourner contre ceux qui l’ont reformulée à l’usage colonial, car
elle tient compte de droits collectifs traditionnels et donne par
conséquent une place prépondérante à l’ethnie par rapport à l’individu.
En décembre 1992, l’ONU adopte la Déclaration des Droits
des Personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques. Comment prendre en compte les spécificités culturelles
dans le droit français ? Constitutionnellement, les distinctions
fondées sur l’origine (justement une des revendications des
habitants des Territoires d’Outre-Mer) n’est pas fondée
[21]. Donc
en principe il ne peut pas exister de peuples autochtones en
France, car il n’y a qu’un seul peuple français. Le cas des Amérindiens de Guyane illustre bien les conflits entre autochtonie
et citoyenneté. Trois mille deux cent Amérindiens vivent
aujourd’hui en Guyane. Ils se répartissent en plusieurs
“nations”, Galibi, Palikur, Arawak, Wayana, Wayapi et Emérillon. La Première République proclama de façon éphémère les
Amérindiens citoyens. En revanche, les métis de Noir et d’Indien furent considérés indignes de cet honneur. Après plus de
deux siècles et demi, les Amérindiens et les Noirs réfugiés –
c’est-à-dire, les descendants des “marrons” – purent opter pour
la citoyenneté française dans le cadre de la départementalisation de l’ensemble des territoires guyanais, en 1967. Ceux qui
acceptèrent cet offre reçurent de nombreuses subventions destinées à les introduire dans le jeu électoral. D’autres, comme les
Wayana, refusèrent la citoyenneté. Selon les critères de l’Institut National de Statistiques, ils sont “sans nationalité”. Paradoxalement, ils vivent comme des hôtes de la France sur leurs
propres terres.
Les Indiens citoyens jouissent d’un statut particulier,
puisque, en tant que Français, ils reçoivent des allocations familiales et sont inscrits sur les listes électorales. Mais en tant
qu’autochtones, ils ne sont pas soumis à l’impôt et sont dispensés du Service National. Ce privilège est source d’affrontement avec les Créoles, c’est-à-dire la population métissée et
majoritaire, qui demandent au nom de l’égalité, que la citoyenneté soit appliquée aux Amérindiens autant pour ses droits que
pour ses devoirs. Convertis au christianisme, mais pratiquant
toujours le chamanisme, les Amérindiens ne sont plus des “sauvages”. Depuis les années 1960, de nombreuses sectes religieuses, souvent originaires de l’Amérique du Nord, se sont
répandues en Guyane et dans les Antilles. S’agissant de pratiques éloignées, elles ont été tolérées, alors que sur le territoire
métropolitain les sectes sont considérées avec une inquiétude
croissante.
Les ethnologues Pierre et Françoise Grenand font état d’attitudes différentes à l’égard de l’assimilation. Ainsi, pour les
Galibi de la côte, l’école française est censée donner à l’enfant
des moyens dont disposent les Blancs et les créoles pour dominer la vie civile et administrative du pays. Il n’y aurait pas d’incompatibilité ni de contradiction entre l’enseignement moderne
et la pratique du chamanisme (rejetée à la sphère privée). Les
revendications indigénistes sur l’apprentissage de la lecture et
de l’écriture en langue maternelle semblent être plutôt le fait
d’une poignée d’intellectuels influencés par l’anthropologie.
Bien qu’ils semblent soutenir que l’apprentissage du français
doive se faire en deuxième langue, Pierre et Françoise Grenand
reconnaissent que, face au salariat, la citoyenneté française
représente plutôt une garantie.
[22]
Les Galibi, les plus assimilés des Amérindiens de Guyane,
fondent à la fin des années 1970, l’Association des Amérindiens
de Guyane Française. Les leaders sont des jeunes francisés, scolarisés et christianisés. En 1984, Félix Tiouka, président de cette
association, prononce un plaidoyer pour les Amérindiens et
introduit le concept de “peuple amérindien” (notons l’emploi
du collectif universaliste). L’identité de ce peuple découle d’une
double appartenance à l’ensemble amérindien et à une ethnie
propre. Mais la citoyenneté n’est pourtant pas remise en question. Deux ans plus tard, l’un des fondateurs de l’Association
est élu au Conseil Régional. En 1989, au terme de luttes politiques difficiles, les communautés de la basse Mana obtiennent
le droit d’être érigées en commune. Cela repose sur une ambiguïté puisque le terme de “commune” renvoie à la fois aux
découpages abstraits et rationnels de la République – d’où toute
référence régionale, “provinciale” ou historique étaient bannie
– et à une unité ethnique amérindienne. En outre, de plus en plus
les Amérindiens participent aux conseils municipaux. Dans leur
esprit il n’y a pas de contradiction entre ethnicité et citoyenneté.
Mais avec la régionalisation, la communauté créole étend son
emprise politique dans toute la Guyane d’autant plus que ses
assises culturelles sont fragiles. Les créoles, en effet, ne peuvent
se prévaloir d’une quelconque ethnicité. Ce sont des métis et des
mulâtres dont l’espace d’intervention ne peut être que républicain. Face à eux, les Noirs marrons et les Amérindiens, qui ne
dominent pas aussi bien les mécanismes de la participation
citoyenne, sont desservis par leur particularisme.
[23]
A Paris, du 19 au 21 juin 1996, près de cent cinquante représentants des communautés amérindiennes furent accueillis dans
l’enceinte de l’Assemblée Nationale, à l’initiative du Président
Jacques Chirac. Près d’un siècle s’était écoulé entre cette visite
officielle et le premier voyage des Amérindiens de Guyane en
métropole, lors de l’Exposition universelle. A cette occasion-là, le public parisien avait eu le loisir de découvrir des sauvages
amazoniens parqués dans le Jardin d’acclimatation. A présent,
la rencontre était pour le gouvernement un acte politique réfléchi, puisque le document de présentation insistait sur le “caractère strictement culturel” de celle-ci. Ici “culture” renvoyait à
un mode de vie diffèrent, dont le support implicite était l’ethnie, voire la “race”, encore que ce terme ne fut jamais prononcé.
L’objectif visé était de rappeler aux Amérindiens qu’ils appartenaient à la France, “une et indivisible”. Au lendemain du discours du Président de la République, les Amérindiens français
purent élever quelques plaintes, dont la logique était essentiellement citoyenne, comme par exemple l’absence d’un représentant de leur communauté dans le Comité de pilotage pour la
création d’un Parc naturel dans le sud de la Guyane, région peuplée essentiellement d’Indiens.
[24]
Le thème de l’identité est omniprésent dans les recherches
en sciences sociales de ces dernières années. En France, il est
corrélatif au déclin du projet républicain et de l’intégration des
citoyens par le travail et la culture politique. S’agit-il donc d’un
phénomène post-moderne comme le signale Mary Douglas ?
Pour cet auteur, l’identité dans les pays européens est une affaire
personnelle et privée et renvoie à une conception unitaire de la
personne, alors que dans les pays non européens – ceux qui
fournissent au demeurant le contingent le plus important d’immigrés étrangers – des mythologies affirment que l’on peut
devenir une “alter-persona”, que l’individu possède une ou plusieurs âmes qui peuvent quitter le corps. La notion d’ombre,
notamment, de double, est essentielle chez beaucoup de peuples
d’Afrique occidentale et du Zaïre. Ces systèmes de croyance
montrent une articulation de la personne avec la cosmologie :
entre les différentes parties du corps, la droite et la gauche, le
haut et le bas, il existe un code de correspondances. Cette identité semble, dans bien des cas, une donnée figée dans les cadres
d’une substance (“l’ethnie”, “la tribu urbaine”). Dans les sociétés non occidentales l’être humain est duel et constitué d’un
corps et d’une ou plusieurs âmes. A cette représentation de la
personne correspond un monde double : l’un, visible et quotidien; l’autre, projection fantastique de celui-ci. Cette dualité-là tend à disparaître dans les sociétés modernes, où elle est remplacée par le clivage entre “public” et “privé”.
Certes, la sociologie contemporaine, notamment les travaux
d’Alain Touraine et de son équipe, ont insisté sur le brouillage
de cette distinction par la diffusion des médias. Pour simplifier,
le privé serait envahi par le public et, inversement, ce qui était
considéré comme une affaire privée – par exemple l’affaire des
foulards islamiques en France – s’expose dans le champ public.
Isaac Joseph voit dans l’espace public le lieu neutre de fusion
des différences dans l’anonymat. Ce qui nous intéresse ici n’est
pas de reprendre des affirmations trop générales mais d’étudier
concrètement cette dualité qui détermine une conception
métisse de la personne
[25]. A propos des jeunes originaires du
Laos et installés en France, Catherine Choron-Baix nous dit
qu’ils “se forgent ainsi une vision du monde duelle, où le sentiment religieux constitue un domaine réservé et très fortement
affectif et émotionnel. “Ce que nous recherchons dans la pagode
et dans nos rites”, disent-ils à l’enquêtrice, “c’est avant tout de
nous reconnaître”
[26]. Lorsqu’une jeune fille affirme : “par ma
mentalité je suis Française, par mes racines je suis Tunisienne”,
c’est cette dualité qui est exprimée et qui renvoie à une conception de la personne bien plus complexe que ces simples mots
voudraient dévoiler. Dans la rue, un algérien évite de se montrer avec sa femme, car cela relève d’un comportement privé par
excellence, et lui donne rendez-vous dans une station de métro
distante de leur quartier.
Par ailleurs, les jeunes français musulmans revendiquent de
vivre publiquement et de façon collective l’islam, qui est le fondement même de leur culture. En effet, l’Islam n’est pas seulement une religion mais aussi une communauté – “umma” –
dont le rattachement à Dieu fonde l’union entre tous les
croyants. Le Coran est à la fois un code religieux et juridique,
qui organise l’état et la capacité des personnes, les obligations
et les successions, comme la structure politique de la communauté. Ces revendications commencèrent à apparaître en France
après la loi de juillet 1946, visant à la “sédentarisation” des
immigrés qui restaient sur notre territoire et favorisant le regroupement familial
[27].
La nouvelle visibilité religieuse sur la scène publique est dûe
en grande partie à l’action de la télévision. Depuis plusieurs
années, la chaîne publique Antenne 2, diffuse tous les
dimanches matins un programme où des questions religieuses
sont exposées au grand public par des prêtres, des rabbins, des
pasteurs ou des personnalités musulmanes. Cette émission s’est
transformée depuis quelques mois offrant un programme complet et pluraliste qui débute, à 8.30 a.m. par un quart d’heure
consacré aux “voix bouddhistes”, puis de trente minutes sur
“connaître l’Islam”, suivis de présentations concernant, à tour
de rôle, le judaïsme, les orthodoxies orientales, et la présence
protestante. La matinée s’achève par le “Jour du Seigneur” suivi
de la Messe dominicale. D’autre part, Le Monde de l’Éducation
d’avril 1998 est consacré à la Religion. Historiens, philosophes,
anthropologues et personnalités politiques apportent des avis
variés sur cette question, ainsi qu’un dossier de grand intérêt sur
l’introduction timide, dans le collège secondaire, d’un enseignement sur l’histoire des religions dont les buts affichés sont
d’enseigner la tolérance et de permettre aux jeunes la compréhension de leur patrimoine culturel.
Jean Baubérot a insisté sur les tensions très fortes entre les
deux pôles entre lesquels oscille la laïcité : “la liberté de
conscience”, qui considère les athées au même titre que les
croyants, et la “liberté de penser”, entendue comme une émancipation face à toute doctrine englobante et de toutes les particularités qui empêcheraient de parvenir à l’universel. Les sectes
menacent la “liberté de penser” par leur prise en charge “totale”
des adeptes et leur manipulation. En revanche, leur existence
sociale est justifiée par la “liberté de conscience” et par le droit
des citoyens aux mélanges et aux restructurations individuelles.
Ces tendances syncrétiques, dont la plus “classique” est celle
de la morale laïque, élaborée, comme nous l’avons mentionné
à partir de systèmes éthiques divers, ont envahi des associations
diverses, aussi éloignées apparemment que les Alcooliques
Anonymes ou la Faculté de Parapsychologie de Paris
[28].
Doit-on en conclure que l’universalisme français n’a plus
de rôle à jouer sur la scène politique mondiale ? Nous croyons
malgré tout que l’écho des références anciennes n’est pas
encore étouffé, comme l’indique un article paru dans Le Monde
du 18 mars 1998, “Kofi Annan appelle l’Afrique à lutter pour
les droits de l’homme”. A l’occasion de l’ouverture de la 54e
session de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU,
le lundi 16 mars, qui célébrait le cinquantième anniversaire de
la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, le secrétaire
général des Nations unies, Kofi Annan, déclarait : “que certains
Africains continuent à considérer le souci des droits de l’homme
comme un luxe pour riches pour lequel l’Afrique n’est pas prête
[...] comme un complot fomenté par les pays occidentaux industrialisés. Il s’agit là pour moi d’une conception dégradante qui
fait injure à l’aspiration et à la dignité humaine qui existent dans
le coeur de chaque Africain.” Et il poursuivait : “Les Droits de
l’Homme sont les droits des Africains, ce sont les droits des
Asiatiques, ce sont les droits des Européens, ce sont les droits
des Américains. Ces droits n’appartiennent à aucun gouvernement, ils ne se limitent à aucun continent car ils sont inhérents
à l’humanité entière”. Kofi Annan a exprimé ces idées, que nous
partageons, dans la langue universelle d’aujourd’hui, l’anglais.
Mais il ne faut pas oublier que ces principes furent pensés et
rédigés en français, pour être reçus par l’humanité tout entière.
C’est là l’héritage de l’universalisme républicain, au dessus des
intérêts communautaires.
[1]
Les Assises
Internationales de la
Laïcité se sont tenues à la
Cité des Sciences et de
l’Industrie de la Villette,
du 20 au 21 octobre
1990. Nous avons utilisé
la première partie du
rapport,
La laïcité, le
combat du XXIe siècle, 87
pages.
[2]
Opinion exprimée
dans le journal
Libération du 10 février
1993, à propos de la
polygamie, et rapportée
par N. Rouland, “La
tradition juridique
française et la diversité
culturelle”, Rapport
adressé à la Commission
française pour
l’UNESCO, 1994, p. 6
[3]
Nous avons développé
ces questions en
analysant la documentation hispanique sur
l’idolâtrie des Indiens
américains depuis la fin
du XV e siècle. Cf. C.
Bernand & Serge
Gruzinski :
De
l’idolâtrie. Une
archéologie des sciences
religieuses. Paris, Seuil,
1988.
[4]
Mary Douglas : “The
cloud god and the
shadow self”,
Social
Anthropology, 3, part 2,
june 1995, pp. 83-94.
[5]
Norbert Rouland, S.
Pierré-Caps & J.
Pumarède :
Droit des
minorités et des peuples
autochtones. Paris,
P.U.F, 1996. Les auteurs
rappellent à juste titre
qu’après la guerre, les
minorités ne représentent plus un problème
majeur. La Charte des
Nations Unies – dont la
Déclaration en est le
préambule – va surtout se
consacrer au droit des
peuples à disposer
d’eux-mêmes, dans le
cadre des luttes anticoloniales (198-200).
[6]
Texte cité par J.P.
Willaime dans son
“Introduction” au
numéro de
Social
Compass, 44(2), 1997
consacré à “The
Enlightenment and
Religion”, 197.
[7]
Alain Pessin :
Le
mythe du peuple et la
société française du XIX e
siècle. P.U.F, 1992;
Eugen Weber :
My
France. Politics,
Culture, Myth. The
Belknap Press of
Harvard University
Press, Cambridge,
Mass., 1991. Un numéro
de la revue
Ethnologie
Française (3, juin-septembre 1998) a été
consacré à “Astérix. Un
mythe et ses figures”.
[8]
Texte cité par Claude
Nicolet, dans
“Citoyenneté française
et citoyenneté romaine.
Essai de mise en
perspective”, in S.
Berstein & O. Rudelle
(Eds.) :
Le modèle
républicain. Paris, P.U.F,
1992,29-30.
[9]
Procès-verbaux des
séances de l’assemblée
administrative du
département de l’Hérault
pendant la révolution
(1790-1793), cités par
Gérard Cholvy :
La
religion en France de la
fin du XVIII e à nos jours.
Paris, Hachette, 1991, p.17
[10]
Jean-François
Clément : “Les penseurs
des Lumières face à
l’Islam”,
Social
Compass, vol. 44, n°2,
june 1997, pp. 227- 246.
[11]
Centre Roger Ikor :
Les sectes. Etat
d’urgence. Paris, Albin
Michel, 1995,23-27.
[12]
Claude Langlois :
“Religion, culte ou
opinion religieuse : la
politique des révolutionnaires”,
Revue française
de Sociologie, XXX,
1989,471-496. Nous
avons suivi la définition
que donne Clifford
Geertz dans : “La
religion comme système
culturel”, in
Essais d’anthropologie religieuse,
Paris, Gallimard, Essais,
1966,19-66.
[13]
Charles Porset, à
propos de l’origine de la
devise républicaine dans
“De la République”,
numéro spécial de
Humanisme, Revue des
francs-maçons du Grand
Orient de France,
septembre 1991, n°199-200, pp. 9-25.
[14]
Jean Baubérot : “La
laïcité française et ses
mutations”,
Social
Compass, 45 (1), 1998,
175-187.
[15]
Claude Langlois :
“Religion, culte ou
opinion religieuse : la
politique des révolutionnaires”,
Revue française
de Sociologie, XXX,
1989,471-496.
[16]
Jean-Paul Willaime : “La religion civile à la française et ses métamorphoses”,
Social Compass, 40(4), 1993, 571-580.
[17]
Mais en 1979, l’archevêque de San Juan
(Argentine), déclarait, à propos des “subversifs” et de ceux qui les défendaient : “those who
resort to “human rights” have an atheist mentality, have committed criminal acts and have political
ambitions”. Propos recueillis par Marguerite Feitlowitz :
A Lexicon of
Terror. Argentina and the legacies of torture, 1998, New York, Oxford, Oxford University Press, 35.
[18]
On peut noter la quasi
absence de la référence
féminine dans ces
débats, sans doute parce
que les questions de
“gender” n’ont pas
connu en France de développement important, en
dehors des mouvements
féministes des années
1970.
[19]
Sur les liens entre
enracinement, folklore et
exclusions nous ne
pouvons ici qu’être
allusive.
[20]
Depuis le 25 février
1982, la Corse jouit d’un
statut particulier. La loi
du 13 mai 1991 va bien
au-delà en instituant une
collectivité territoriale
d’un genre unique, qui la
rapproche des Territoires
d’Outre-Mer (T.O.M).
N. Rouland, S. Pierré-Caps & J. Poumarède :
Droit des minorités et
des peuples autochtones.
Paris, P.U.F, 1996,314 et
ss.; 519-520.
[21]
Il existe une pluralité
des collectivités périphériques d’outre-mer :
- les DOM, ensembles
territoriaux :
Guadeloupe,
Martinique, Guyane et
Réunion. Seuls les
Amérindiens de Guyane
appartiennent à la
catégorie d’autochtones.
Ces DOM s’inscrivent
dans la filiation des plus
anciennes colonies
françaises et sont
étroitement associées par
l’histoire à la nation
française. Prédestinés à
l’assimilation.
Départements depuis
1946.
- les T.O.M. (Nouvelle-Calédonie, Polynésie,
Wallis et Futuna.
Populations diverses
ethniquement.
Autochtones avec leurs
propres traditions
culturelles et religieuses.
- collectivités territoriales particulières :
Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon. Mayotte
était incluse dans les
Comores, autrefois un
T.O.M..
[22]
Pierre et Françoise
Grenand : “Les
Amérindiens de Guyane
française aujourd’hui.
Eléments de compréhension”,
Journal de la
Société des
Américanistes, tome 66,
1979,361-382.
[23]
Pierre et Françoise
Grenand : “Y a-t-il
encore des sauvages en
Amérique ?”, Chronique
du Groupe
d’Information sur les
Amérindiens,
Journal de
la Société des
Américanistes, tome 78-1,1992,99-112.
[24]
Jean-Claude Monod,
pour Survival
International-France,
“Amérindiens à Paris :
les ambiguïtés d’une
rencontre”, dans
Journal
de la Société des
Américanistes, tome 82,
1996,358-360.
Social
Compass
[25]
Cette personne
“métisse” apparaît dans
d’autres contextes. Nous
l’avons étudiée sous
l’angle de l’anthropologie historique dans les
Amériques (C. Bernand
& Serge Gruzinski :
Histoire du Nouveau
Monde : les métissages.
Fayard, 1993). Parmi les
textes sur la question,
citons Léo Spitzer :
Lives
in Between. Assimilation
and Marginality in
Austria, Brazil, West
Africa 1780-1945.
Cambridge University
Press, 1989.
[26]
C. Choron-Baix :
“Des forêts en banlieues.
La transplantation du
bouddhisme Lao en
France”,
Archives des
Sciences Sociales des
Religions, n°73,1991, p.29
[27]
Danielle Hervieu-Léger : “Les recompositions religieuses et les
tendances actuelles de la
sociologie des religions
en France”,
Social
Compass, 45(1), 1998,
143-153.
[28]
Jean Baubérot, op.
cit., 1998,182-186;
Carmen Bernand : “La
spiritualité de l’imperfection des alcooliques
repentis. Étapes d’un
voyage”,
Communications, Paris,
Seuil, 62,1996,257-275.