Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062520
170 pages

p. 25 à 45
doi: en cours

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no 21 2001/1

2001 Champ Psychosomatique

Rêve et identité

Olivier Nicolle psychanalyste, CNRS UMR 6053 “Psychanalyse et pratiques sociales”, Université Jules-Verne (Amiens)
Les dualités oppositionnelles et complémentaires, telles que l’écoute psychanalytique du sujet et des groupes les dégagent quotidiennement, apparaissent comme une marque de l’originaire dans la vie psychique comme dans la théorie de la psyché. A partir de l’expérience globale du rêve, intégrant son analyse dans les transferts, on rappelle ici quelques une des éléments logiques et métapsychologiques signalant le caractère fondateur du Retournement dans les problématiques de l’identité (identité/altérité), de sa figurabilité, et du processus analytique de subjectivation.Mots-clés : Rêve, Identité, Couples d’opposés, Retournement, Figura- bilité, Subjectivation. Oppositive and complementary paired elements, as they are drawn day after day by the psychoanalyst’s clinical work with individual and group, seem pointing to origin and sources in psychic life as well as in building up the theory of psychic life. Based on the comprehensive experience of dream, as including dream analysis through both participants’transferential streams, some logical and metapsychological issues will be recalled and linked together. They point to the founding nature of Reversal in such topics as identity (identity/alterity), identity figuration, and subjectivation as a process in the analysis.Keywords : Dream, Identity, Opposed pairs, Reversal, Figuration, Subjectivation.
Que l’objet fondamental de la psychanalyse soit le conflit, et le rapport de chacun à ce qui de lui-même reste “inconciliable”, rien tant que le rêve, ou mieux l’analyse du rêve, ne saurait le rappeler, qui quotidiennement au réveil nous confronte tout à la fois à l’étrange et à l’identique, en somme au paradoxe de l’inconnu dans l’identité. Les multiples et multiformes polarités qui en émergent dégagent un axe structural qui est certes celui de l’opposition identité/altérité, aussi bien qu’un des éléments fondateurs de sa figurabilité, condition de l’interprétation de l’identité du sujet.
Une séance. Robert a rêvé. Il le dit, et se propose de décrire cette expérience. Mais son récit se donne déjà comme champ d’expression de la présence et de l’absence, de la disponibilité des souvenirs et de la disparition des représentations. Et puis, d’ailleurs, était-ce hier ou avant-hier, était-ce bien avant ou après l’épisode de sa vie diurne qu’il vient d’évoquer : quel est donc le sens du vecteur de la causalité ? Enfin bref… une scène, quelques personnages, quelques gestes, des mots, sans doute des phrases… puis le réveil. “Lui-même”, dit-il, “y était”. Certes… mais tantôt sujet d’une action, d’un discours qu’il semblait y proférer, tantôt objet d’un regard que dans l’espace du rêve il portait sur lui-même, comme s’il était aussi quelqu’un d’autre. Il était ainsi lui-même et un autre. Lui ou un autre ? voire une autre ? Cette femme, là ? Sa sœur ? Sûrement, mais pourquoi alors ces mots d’hommes dans sa bouche ? S’agit-il d’elle d’ailleurs, ou d’une autre, ou d’un autre ? Précisément, c’est du cousin qu’il s’agit, dit Robert, mais pourtant tout chez celui-là semble à l’opposé de la sœur de notre rêveur. Robert associe : souvenir d’un épisode de leur enfance ensemble. Mais justement la position qu’il y tient est l’inverse de celle qu’il tient dans le rêve, mais elle semble à l’analyste si proche, quasi semblable à celle qu’il tient dans sa vie professionnelle, qui le fait tant souffrir, dit-il. Ainsi donc l’analyste écoute, et pensera. Comment écoute-t-il, d’ailleurs ? De son “attention également flottante”, oxymoron, figure paradoxale.
L’analyste écoute, et à cette écoute s’aventurent aussi dans sa conscience images et mots, étranges ou si connus, embryons d’une pensée parfois. Robert parle, et les mots rapportés comme ceux d’un des personnages du rêve sont presque les siens propres, prononcés il y a quelques séances, mais voilà : le rapport de temporalité évoqué par les paroles de l’analyste était l’inverse de celui affirmé par les paroles du rêve. L’analyste (ou son envers) est un personnage (ou l’envers d’un personnage) du rêve. Voilà qu’une version des relations entre ces personnages se précipite dans l’espace psychique de l’analyste : la dire ou la taire ? Proposer ou réserver ? Et si oui, comment ? Défense ou contenu ? Interprétation de transfert ou dans le transfert ? Quelle position l’analyste désire-t-il occuper pour l’analysant, dès lors qu’il lui exprimera – ou se retiendra d’exprimer – ce que le désir du rêveur de lui raconter ce rêve a fait naître comme pensées chez lui ?
Qu’il s’agisse du vécu hallucinatoire du rêve, de son récit comme souvenir de rêve, des relations associatives de part et d’autre aboutissant à des pensées latentes du rêveur et de l’analyste, ou de la mise en jeu d’une position interprétative de ce rêve, l’expérience onirique se donne toujours comme l’occasion d’une rencontre troublante : avec la structuration des différents espaces, objets et mouvements psychiques autour d’oppositions; avec la contradiction entre des valences antagonistes couplées; avec des éléments a priori formellement antithétiques, et pourtant simultanément présents dans l’espace analytique. Litote que l’expression “rencontre troublante” : à travers le défilé des contraires, ce sont bien aussi les choix identificatoires, et jusqu’aux destins identitaires les plus fondateurs du sujet qui se trouvent être mis en jeu : origine et lignée, génération, sexe, enfant-roi ou rejeton banni.
Le retour sur la scène de la conscience de la polarité déniée, refoulée ou dénéguée ne manque pas de signaler au moi l’investissement qu’il consacre à la représentation opposée, et d’amener l’angoisse attachée à l’ambivalence, qui trouble le sentiment d’identité comme mêmeté. Conflit qui peut aller, comme on sait, jusqu’au paradoxe : chacune des deux propositions est ressentie comme s’imposant, au moins temporairement, alors que les deux restent pourtant dans un rapport logique-moïque actuel d’exclusion mutuelle. C’est parce qu’elle attente aux revendications totalisantes, et parfois totalitaires du Je sur le sujet, que la contradiction interne éveille l’angoisse narcissique. C’est aussi ce qui la mue en exigence d’interprétation, et fait de celle-ci un ressort de la subjectivation.
Nous nous proposons ici, partant du rêve et y retournant, de revisiter, et chemin faisant de proposer à la réflexion quelques un des éléments logiques et métapsychologiques signalant le caractère fondateur du Retournement [1] dans la problématique psychique de l’identité.
 
ORIGINAIRE ET DUALITÉ
 
 
Le court essai de Freud en 1901 “Sur le rêve” s’ouvre par l’analyse du rêve dit de “La table d’hôte”, au cours de laquelle l’auteur s’arrête un instant sur le menu : “cependant je pourrais demander (…) pourquoi dans le rêve on sert précisément des épinards ? Parce que ce mot rappelle une petite scène qui s’est récemment déroulée à notre table familiale, lorsqu’un enfant (…) se refusa à manger des épinards. Je faisais comme lui dans mon enfance; pendant longtemps j’ai détesté [2] les épinards, jusqu’à ce que plus tard mon goût ait changé, et que ce légume devienne mon mets favori. La mention de ce plat introduit ainsi un rapprochement entre ma jeunesse et celle de mon enfant”. Chérir ou détester ? Chérir après avoir détesté. Ce n’est pas seulement le rêve ou le symptôme comme symbolisations qui se trouvent être architecturés dans l’opposition des contraires, mais bien l’identité, à travers l’ensemble de la construction identificatoire (donc aussi pulsionnelle, appétitive, esthésique et épistémique) telle qu’elle s’est mise en place structuralement et historiquement. Ce goût, et/ou cette répulsion, ne peuvent être entendus dans leur signification que dans la mesure où chacun d’eux (la répulsion de l’enfant puis le goût de l’adulte) est réintégré dans une paire goût-répulsion en regard de laquelle seulement, chacun des deux choix (qu’on pense à l’statement freudienne Neurosenwahl : le choix de la névrose) prendra sens. Chacune des polarités sera successivement investie par Freud, comme fils puis comme homme (autour du pivot que constitue la latence/puberté) dans une relation qui l’ordonne à l’axe de la filiation et à ses conflits identificatoires, avec comme liaison essentielle à son contenu le fait que celui-ci est constitué d’une opposition duelle. Et le fils semble en bonne voie, soutenant son opposition objectale actuelle (aux épinards de sa mère) de la qualité identificatoire de l’opposition diachronique, présente désormais “dans” le père, lequel, juste retour des choses, s’y… reconnaît.
La dynamique dualiste embrasse d’ailleurs chez Freud l’ensemble de la théorisation de la psychanalyse comme approche de l’origine, et comme construction-reconstruction du primaire, qui est ainsi toujours celle aussi de la “relation des contraires” (1905). Elle se fonde dans la prise en compte d’une antériorité de structure, idéationnelle et affective, dont les valences contraires cohabitent et se représentent au cœur d’un même symbole, voire se font représenter l’une par l’autre, où les motions antagonistes se succèdent voire se somment, dont les éléments opposés s’accolent l’un à l’autre et fusionnent sans trêve.
Cette primarité, chronologique et logique, si elle peut être désignée comme objet d’un travail psychique du moi, ne peut être appréhendée qu’à travers une relation qui est précisément le couplage antagoniste et complémentariste : actif/passif, sadisme/masochisme, voyeurisme/exhibitionnisme (1915). Plus, il s’agit d’un mouvement dualitaire présent sur tous les plans de la vie de la psyché : perception/souvenir, pcs-cs/ics, projection/introjection, et encore : auto-conservation/libido, libido du moi/libido d’objet, moi/surmoi, positif/négatif, vie/mort, etc. Au-delà, la formalisation de l’expérience analytique sous la forme d’une théorie de la psyché ne cesse de reproduire cette dynamique dualiste, bien qu’elle ne s’y borne pas, évidemment. On ne citera que trop rapidement les positions schizoparanoïde/dépressive, ou destruction/réparation chez M. Klein, contenu/contenant chez W.R. Bion, les stades épigénétiques d’E. Erickson, chacun constitués autour d’une paire d’opposés, 28 ou encore les dualités organisant la pensée de D.W. Winnicott (vrai/faux self, mère suffisamment bonne/insuffisante, continuation dans l’être/annihilation), et, plus proche de nous la conceptualisation de l’Écorce et du Noyau par N. Abraham ou la dialectique corps/code de D. Anzieu, entre tant d’autres figures conceptuelles issues de la clinique analytique.
Freud faisait remarquer que ses théories des pulsions sont “franchement dualistes” et ailleurs, que “la théorie des pulsions est notre mythologie”. Mythe et fantasme à travers la pluralité de leurs versions, comme les rites et les symptômes dans lesquels ils se présentifient, réfèrent toujours à l’originaire du sujet ou du groupe (1913), et renvoient chacun à une formulation de son identité. A notre sens, Freud invitait en cela à considérer l’émergence de la dynamique dualitaire d’opposition / complémentarité en tant que signe de l’originaire, dans la psyché comme dans la théorie de la psyché.
Si l’on se tourne un instant vers l’abord diachronique et épigénétique du vécu de l’enfant – de l’infans faut-il dire, puisqu’il s’agit dès lors des vécus de soi et d’autrui qui ont précédé et accompagné les “paroles originaires” (Urworte) de la métaphore freudienne de 1910 [3] – le parcours du petit humain dans ses tentatives d’échapper à la détresse primaire (Hilfslosigkeit) apparaît comme le creuset où s’est créée cette matrice – c’est le cas de le dire – dualitaire. Il s’agit de cette période, dont on décrit le fonctionnement psychique comme étant celui de “l’unité duelle” [4], quand l’existence de la mère et sa vie psychique font partiellement corps avec la réalité psychique englobante du bébé, et tendent à le complémenter dès lors que surgissent le manque et l’excès. La mère ne met pas seulement à son service toutes les relations de maîtrise de la réalité externe que son moi investit, elle constitue un environnement, ou mieux, un milieu dont il vaut mieux qu’il soit l’épicentre pendant quelques temps encore. C’est au creux du narcissisme parental, et maternel avant tout, que le bébé va puiser le sien propre (Freud S., 1915), et de par la place qu’il y tient, elle lui donnera à croire assez longtemps en la toute-puissance de ses attentes hallucinatoires. Cette situation paradoxale de l’unité duelle n’est pas seulement prima, mais summa : la détresse primaire (pour le petit humain, la vie ou la mort, puis l’existence psychique, y sont en jeu pendant plusieurs mois), qui l’origine, lie à jamais ce qui s’y sédimente au couple vie/mort.
Les cliniciens de cet âge (Winnicott, 1960, pour ne citer que lui ici) décrivent assez comment la continuité et la bonté suffisamment disponible d’une mère peuvent insuffler l’apaisement, et le sentiment d’une continuité interne au sujet qui s’y nide, alors que le manque, l’absence ou les intrusions trop violentes ou trop répétées induisent des états vécus comme des moments d’annihilation, de “non-être” et des défenses corrélatives que le sujet vit comme “non-moi”. Ils désignent ainsi comment dès lors l’expérience progressive d’une extériorité de la réalité est parsemée de vécus de ruptures, suscitant autant d’alternances entre amour et haine dans le rapport à cette mère qui, pour être un objet, n’en est pas moins encore peu différenciée de lui-même, et dont les représentations sont parcellaires et structurées par les mêmes oppositions brutales.
Ces expériences contradictoires du même objet par le même sujet se relient en deux séries de groupes de représentations de soi et de l’objet, groupes séparés, antithétiques, clivés et “purifiés”: activité, apaisement, bon, vie/passivité, angoisse, mauvais, mort. Ces noyaux idéo-affectifs constituent deux expériences vitales opposées et vécues comme mutuellement exclusives, tant qu’elles ont pour objet le commerce avec deux “mères” différentes et opposées. Le déni qui soutient le dédoublement protège le noyau “bon” du danger de destruction par les “mauvaises choses”, et garde le sujet de l’autre dangereux, comme plus tard un véritable tropisme anti-contradictoire le protégera par tous les moyens possibles de l’angoisse désidentificatoire liée à l’opposition duelle entre des représentations antagonistes de soi et de l’objet.
Cette dynamique précède (en général) une relative intégration (dont témoignera l’ambivalence cachée s’adressant à une mère unique, “reconstruite, restaurée” au sens kleinien), mais la structuration dualitaire (et violemment contradictoire pour le moi) des représentations inconscientes, et leur appréhension angoissée, constituera désormais un frayage. Celui-ci s’affirme comme structurant, d’une part aux moments conflictuels de l’histoire du sujet et de ses remaniements identificatoires : la séparation (s’éloigner/revenir), l’érotique anale (oui/non, donner/retenir), l’identité sexuelle et générationnelle (œdipe positif/négatif) etc. D’autre part dans l’organisation des représentations telle que la clinique (celle du rêve, du symptôme, mais aussi celle du langage et de la pensée jusqu’aux processus logico-mathématiques) en rend compte, et notamment à travers la figure des divers retournements.
 
LE COUPLE D’OPPOSÉS COMME FONDEMENT REPRÉ-SENTATIF ET LOGIQUE
 
 
Entrevu dès la clinique de l’hystérie et l’écoute du symptôme névrotique en général, c’est dans le rêve que Freud a cerné au plus près (d’abord comme constatation clinique, puis dans une théorisation serrée) l’omniprésence des couples d’opposés-complémentaires et son caractère structural. Dès 1900, il remarque la fréquence extrême du passage d’une représentation à son contraire dans le processus primaire courant vers sa décharge, et note que cette “transformation en contraire” a lieu sous l’effet de la menace que constitue la censure. La possibilité même de ces inversions lui paraît possible “de par l’enchaînement (ou “liaison”) très serré qui lie une représentation de chose à son opposé”.
La découverte de l’ouvrage d’Abel sera pour lui l’occasion de s’interroger en 1910 “Sur les sens opposés des mots primitifs” [5], élaboration où nous retrouverons la même figure explicative. Dans ces “mots d’origine”, ce qui s’échange nécessairement entre deux est d’emblée double, et dualitaire : chacun de ces mots est lié simultanément à deux champs sémantiques opposés et complémentaires. Une seule représentation verbale renvoie à un couple antithétique d’objets idéationnels et d’investissements facteurs d’affect, couple dont une polarité se détachera “secondairement”.
Il ne se limite pas à mettre en perspective sur ce point le langage et le rêve, mais rattache formellement le langage à une problématique générale du fonctionnement psychique : les mots s’organiseraient en couple antithétiques, selon une dynamique proche à celle des représentations de chose déjà mise en évidence dans l’étude du travail du rêve, établis et liés par leur opposition même) : “nos concepts ne prennent naissance que par rapport aux autres choses (…) tout concept se trouvant devoir être le frère jumeau de son contraire”.
On pourrait d’ailleurs facilement considérer la première partie de l’étude sur “Das Unheimliche” (1919) ou “l’inquiétante familiarité” comme une suite donnée par Freud à l’article de 1910, autant que comme une sorte d’explicitation exemplaire de ce qui unit le destin des mots à celuides choses dans l’inconscient (la “coïncidence des contraires” [6] ) et de ce qui les sépare dans le préconscient : le refoulement. Son lecteur y apprend ainsi que les deux vocables heimlich et unheimlich, (pourtant opposés formels, et a priori “appartenant à deux groupes de représentations qui, sinon opposés, sont pourtant très éloignés l’un de l’autre”), ne sont que rarement usités comme contraires l’un de l’autre, et de fait souvent traités comme… équivalents. Ils en viennent alors, a priori paradoxalement, à recouvrir tous deux un même champ sémantique (celui de l’ombre autrefois intime des scènes archaïques du sujet faisant retour, familière et inquiétante, dans son expérience actuelle) puisque “Heimlich est un mot dont le sens se développe jusqu’à l’ambivalence, jusqu’à ce qu’enfin il rencontre son contraire unheimlich (...) le préfixe un- placé devant ce mot est la marque du refoulement”. Ainsi, subissant la maîtrise du moi et soutenant, à travers la marque du refoulement de la valence opposée, le choix identificatoire – et identitaire – du moi, les mots, en se liant aux objets inconscients (lesquels sont investis sous des modalités opposées pourvu qu’elles mènent à la décharge) se lient de facto à leur contraire.
C’est ici le lieu de souligner que les mots ne se rattachent pas seulement à l’objet qu’ils désignent, mais bien aussi à une position identificatoire du sujet qui les a entendus, épiés, écoutés, surveillés, subis etc. venant d’autrui, et qui maintenant les reprend ou les emprunte. C’est aussi cette particularité du langage humain qui amène à ce que cette liaison à l’élément contraire, quand elle s’impose à la conscience, contienne une dimension désidentificatoire angoissante. Le refoulement ne crée pas les représentations, il structure leur rapport interne comme opposition mutuellement exclusive, et tente d’effacer leur valence de complémentarité possible, parce qu’elle exigerait du moi un remaniement identificatoire. Refoulement, schize, refente : il s’agit là de cerner ce mouvement fondateur par lequel une part du sujet devient “unheimlich”, autre et altérant, pour “soi-même”.
De la répression consciente aux clivages les plus archaïques, en passant par le refoulement et la négation, le mouvement d’élimination, de mise hors champ de la conscience du vécu mutuellement contradictoire des investissements, et d’éviction du paradoxe, apparaît garantir au moi son intégrité et son identité.
Mais cette visée constante de suppression de la contradiction aboutit à des défenses qui s’avèrent très fécondes dans l’autoconservation du sujet et la constitution de son identité, tout en repoussant dans l’oubli du moi les fondements du conflit : il s’agit de la formation de compromis, et aussi des processus de pensée secondarisés les plus sophistiqués, et qui se sont (longtemps) avérés les plus satisfaisants dans la visée d’emprise et de maîtrise sur la réalité externe. Ils débutent par la reconnaissance préliminaire d’une dualité contradictoire catégorique, pour dans un second temps en annuler l’un des termes, ou la contradiction elle-même (en la réduisant au zéro). On ne citera ici que la logique formelle (aristotélicienne), et les opérations logico-mathématiques fondamentales.
On connaît le principe de la logique aristotélicienne, dit “de contradiction”: A est A et n’est pas non-A. Il y a là affirmation de la simultanéité entre identité et non-contradiction. Notons simplement qu’identité, non-contradiction et tiers exclu sont ici liés, en ceci qu’il s’agit de rejeter les termes contradictoires (non-A), ainsi que les termes tiers, différents ou proches, et en fait, toute altérité.
Ce “tropisme anti-contradictoire” du moi apparaît également au plan épigénétique, ou plus exactement au plan de l’épistémologie génétique. Piaget (1950) a décrit les lois organisant les groupements logiques, et constituant “les opérations fondamentales de la pensée” et “la structure définitive de l’intelligence”. Deux de ces lois, d’ailleurs dégagées par lui comme articulées entre elles, relèvent de notre propos : il s’agit d’une part de la “loi d’inversion” [7] selon laquelle chaque opération dans un groupement implique la possibilité de l’opération inverse (ex : addition/soustraction, multiplication/division); et d’autre part de la “loi d’identité”, selon laquelle toute opération combinée avec l’opération inverse aboutit à un résultat nul (a + (-a) = 0). Ces deux catégories de base de la pensée logico-mathématique décrivent en fait, à notre sens, la potentialité paradoxale des couples d’opposés (y compris dans leur articulation et leur nomination), et permettent l’éviction formelle de l’actualisation du paradoxe dans la conscience. “Nouvelles” en ce qu’elles n’apparaissent comme telles habituellement que vers 8-9 ans au “sous-stade des opérations concrètes”, Piaget fait découler ces formes de pensée de l’intégration mentale de “formes primitives de la pensée basées sur l’action concrète sur les objets physiques [8]. Mais ne s’agirait-il pas aussi, et avant tout quant aux objets internes, de l’élaboration psychique nouvelle de positions infantiles, qui sous-tend ce mouvement que Freud (“La négation”, 1925) signale comme “un accroissement du sens de la réalité” (externe), tout en éloignant le moi de la réalité interne.
 
OPPOSITIONS ET RETOURNEMENT
 
 
De la bipolarité omniprésente dans la vie psychique individuelle et collective, autant dans ses aspects structuraux (contenants) que dans ses contenus (les représentants et leurs concaténations), quelle est l’articulation dynamique, qui la fait oppositive et complémentariste, sinon le Retournement [9] ?
Le retournement – comme figure théorico-clinique – est présent du début à la fin de l’œuvre freudienne, par des voies différentes dans les deux topiques, qu’on ne reprendra pas en détails ici, et qui ont pu être rappelées ailleurs (O. Nicolle, 1997). Dans la première, au cœur d’un nouage trauma-refou-lement-dénégation. Dans la deuxième, à travers la problématique de la réaction thérapeutique négative, dans les relations structurales entre moi et surmoi.
C’est dans le rêve, ou plutôt, c’est bien dans le couple rêve/interprétation – ce que nous pourrions nommer plus synthétiquement “le récit du rêve dans les transferts” – qu’il en découvre l’omniprésente opérativité et qu’il commence à en diversifier les plans. C’est aussi à propos du rêve qu’il est le plus disert quant à la clinique de ses modalités, ce qui nous vaut de le citer plus longuement (1900) :
“Le rêve ne peut, en aucune façon, exprimer l’alternative “ou bien ou bien”; il en réunit les membres dans une suite, comme équivalents (…) une alternative difficile à représenter (sera) exprimée par la division du rêve en deux parties égales”. “La manière dont le rêve exprime les catégories de l’opposition et de la contradiction est particulièrement frappante : il ne les exprime pas, il paraît ignorer le “non”. Il excelle à réunir les contraires et à les représenter par un seul objet. Le rêve représente souvent aussi un élément quelconque par son désir contraire, de sorte que l’on ne peut savoir si un élément du rêve, susceptible de contradiction, trahit un contenu positif ou négatif dans les pensées du rêve”.
Il remarque au passage qu’une seule des relations logiques diurnes persiste dans l’inconscient, et “est favorisée par le mécanisme de formation des rêves (qui) dispose de moyens innombrables pour (la) représenter”; c’est la ressemblance, l’accord, le contact, le “de même que”, nous dirions l’identité ou la mêmeté. Ces “de même que” sont “les premières fondations de toute formation de rêve”.
“J’ai dit précédemment que le rêve n’avait aucun moyen d’exprimer la relation de la contradiction, du contraire, du “non” (…) il n’en est pas absolument ainsi. Un certain nombre de contrastes sont figurés par l’identification, ceux où l’opposition peut être liée à un remplacement, à un échange (…). D’autres contrastes, qui forment dans les pensées de rêve les catégories inversement, au contraire” sont figurés dans le rêve (…). Le renversement n’apparaît pas lui-même dans le contenu du rêve, mais (…) un élément proche (…) est renversé comme après-coup”. “Le renversement, la transformation dans le contraire est d’ailleurs un des moyens de figuration (Darstellung) que le travail du rêve emploie le plus souvent et le plus volontiers. Cela sert d’abord à l’accomplissement d’un désir en dépit d’un élément déterminé des pensées du rêve. Souvent nous réagissons contre des souvenirs pénibles en disant : “Si seulement ç’avait été le contraire”.
Freud poursuit : “Mais le renversement est tout particulièrement estimable au service de la censure en apportant à la situation à figurer un degré de déformation qui lamine par suite la compréhension du rêve. On doit donc, quand un rêve refuse obstinément de livrer son sens, toujours tenter le renversement de certaines parties de son contenu manifeste, sur quoi il n’est pas rare que tout devienne aussitôt clair. Il ne faut pas négliger non plus le renversement dans le temps (…) l’interprétation des rêves paraît impossible à ceux qui ne saisissent pas cette technique particulière. (…) On ne trouve en effet dans beaucoup de cas le sens du rêve, que lorsqu’on fait d’abord subir au contenu du rêve un renversement de multiples manières, selon différentes relations”.
Plus loin : “Au lieu de neutraliser les affects ou de les laisser tels quels, le travail du rêve peut encore les transformer en leur contraire (…) chaque élément du rêve (peut) avoir son sens propre, tantôt signifier le contraire. On ne sait jamais d’avance s’il faut admettre l’un ou l’autre, le contexte seul en décide (…) une telle transformation en son contraire est possible grâce à l’enchaînement associatif très serré des idées qui lient la représentation d’une chose à son opposé (…) (c’est) un accomplissement de désir qui ne fait que remplacer une chose désagréable par son contraire” etc.
En 1905, dans “Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient”, Freud affirme ses positions quant au lien retournement-refoulement et désigne “la représentation par le contraire” comme inclue une plus générique “relation des contraires”. Les écrits métapsychologiques de 1915 développeront de façon plus achevée la description des retournements/renversements, destins pulsionnels tout autant que modes de la défense contre les pulsions : “renversement dans le contraire”, “retournement d’une pulsion de l’activité à la passivité”, “renversement du contenu”, “transposition de l’amour en haine”, “ambivalence” sont successivement théorisés, noués au refoulement, et désignés comme ses précurseurs logiques et chronologiques : “(ils) dépendent de l’organisation narcissique du moi, et portent la marque de cette phase. Ils correspondent peut-être aux tentatives de défense qui, à des stades supérieurs de développement du moi, sont réalisés par d’autres moyens”. Sont dégagées également “trois polarités dominant la vie psychique (sujet/objet, plaisir/déplaisir, actif/passif)” elles-mêmes sujettes aux retournements/renversements.
Le refoulement est donc situé comme moment d’une séquence diachronique : refus ➝ retournement/renversement ➝ refoulement originaire et secondaire ➝ négation, qui est celle-là même que Freud décrit de façon régrédiente dans La négation (1925). Or cette séquence est toute construite de retournements, précisément.
Car le refoulement originaire lui-même (mouvement qui, pour Freud, scelle l’hominisation et la possibilité de l’élaboration culturelle) est un retournement, et même un double retournement : d’abord un renversement qui porte sur l’affect, du plaisir au déplaisir (comme résultante de l’excès d’excitation qui constitue le trauma); ensuite de quoi le contre-investissement (c’est-à-dire l’investissement du contraire) qui va barrer la représentation à oublier “est très probablement le même investissement qui a été retiré à la représentation”. Il va maintenant s’y opposer trait pour trait, c’est-à-dire par l’investissement de la représentation inverse. C’est donc en un moment unique et fondateur que se trouvent conjoints ici le trauma, le refoulement originaire, et le retournement, le symbole de négation enfin comme témoin discursif du refoulement. C’est ce nouage caractéristique de la première topique, qui fonde ladite relation des contraires et son omniprésence dans le processus psychique. La relation des contraires (qu’on pourrait aussi nommer : “principe de non-contradiction”) constitue, nous l’avons évoqué plus haut, un principe thétique d’une logique psychanalytique (non-aristotélicienne) du sujet. Elle est non seulement une “loi de l’inconscient”, mais encore, rendant compte du lien entre le primaire et le secondaire, entre la représentation refoulée et son contre-investissement refoulant, elle structure la constitution du moi, sa permanence et le sentiment de sa continuité identitaire à travers le refoulement. C’est bien de ce nouage que tente de rendre compte Freud, à chaque occasion sous un angle différent : “la négation s’exprime par le renversement” (1900), “l’Ics ignore la contradiction” (1915), “le refoulement s’exprime par le contradictoire” (1918), “la négation est le substitut du refoulement” (1925) “la motion pulsionnelle (...) est refoulée par le processus de transformation en son contraire” (1926). L’introduction de la deuxième topique et le “tournant des années 20” imprimera sa marque, et à plusieurs niveaux, sur cette articulation-là : le retournement sera encore désigné, mais ailleurs, et sa métapsychologie ne sera pas reformulée dans les termes de la nouvelle topique, sinon par un rattachement de l’ensemble des oppositions couplées au dernier dualisme pulsionnel.
Pourtant le retournement réapparaît, se muera en une interrogation ouverte à la postérité freudienne, et le reste.
Au cours des décennies vingt et trente, une nouvelle entité se profile peu à peu. Le nom que Freud lui attribue, référence médicale précédente subvertie comme souvent, appartient à ces alliances de mots, oxymorons caractéristiques de sa pensée (“attention également flottante”, “pulsion de mort” ou encore “sentiment inconscient de culpabilité”) qui cherchent précisément à faire voie à la “relation des contraires”: c’est la réaction thérapeutique négative. Nous y retrouvons l’écho de “l’inconciliable” et l’étrange nouage entre le retournement, la constitution du moi, et désormais, sa survie. Ainsi, en 1923, Freud traite (dans Le moi et le ça) des “états de dépendance du moi”: “Il y a des personnes qui, dans le travail analytique, se comportent de façon tout à fait exceptionnelle. (…) elles réagissent aux progrès de la cure de façon inversée. Toute résolution partielle (…) provoque chez elles un renforcement momentané de leur souffrance, elles s’aggravent durant leur traitement au lieu de s’améliorer. Elles présentent ce que l’on nomme une réaction thérapeutique négative”.
A cette occasion, il établit pour la première fois les axes structuraux des relations ternaires entre les instances de la nouvelle topique à partir d’un dualisme pulsionnel radical, description qui sera reprise quasiment dans les mêmes termes puis amplifiée dans “Le problème économique du masochisme” (1924). C’est aussi dire l’importance, renouvelée, des couples d’opposés actif/passif, sadisme/masochisme, ainsi que le rappel de plus en plus fréquent de la dynamique mortifère dans le sujet, et de la mort, psychique ou physique (jusqu’au nom même des “pulsions de mort”).
Après Freud, les analystes que leurs cures ont amenés à l’étude des défenses “en-deçà du refoulement” ont considéré que leur présence était corrélative de l’inconsistance du refoulement secondaire, voire primaire. Ces mouvements archaïques ont pour caractéristique l’absence de prise en compte des contraires, évinçant ainsi la conflictualité interne elle-même. [10] Ce n’est qu’après que les retournements, puis le refoulement et son corollaire, le symbole langagier de la négation, se seront établis, que les deux mouvement psychiques pourront être vécus inconsciemment par le sujet comme liés par leur opposition même, et que cette relation de liaison par l’opposition pourra devenir coextensive à son sentiment de continuité et d’identité.
 
IDENTITÉ/ALTÉRITÉ
 
 
Un des moments fondateurs du Retournement dans le sujet nous apparaît d’ailleurs constitué par l’expérience du miroir telle qu’elle a été explicitée par Lacan (1949), à la lecture duquel nous renvoyons, ainsi qu’à celle de ses commentateurs. L’approche du miroir, véritable rite familial, s’y révèle d’une part comme symbolisation d’un double retournement accompagnant “l’assomption du moi”, pour reprendre le mot de Lacan; d’autre part, comme proposant une figurabilité, et authentifiant par la perception le mythe narcissique, celui de l’identité du sujet. Le moi la saisit d’un regard et s’y lit/lie définitivement. Car le Retournement n’est pas seulement l’opérateur de passage, de transition et de traduction entre les deux termes opposés et complémentaires, entre le positif et le négatif, entre identité et altérité : il en est plus fondamentalement le mouvement thétique.
Le retournement de l’élément originaire crée en effet l’altérité, et c’est l’élément “retourné” ou inverse qui constitue la première émergence d’une altérité. Cet “alter”-ci, le “retourné”, est un instant encore à la fois le même et l’autre, l’autre à partir du même, ou le même déjà devenu autre, son “alter” le plus immédiat. Ainsi, le Retournement nous apparaît comme opérateur constitutif de l’identité elle-même, parce qu’elle ne se soutient que du rapport identité/altérité.
L’altérité primaire peut aboutit par suite à l’altérité en général, la résultante du premier retournement s’offrant comme proposition de nouveaux retournements. Mais l’altérité issue du retournement est une altérité dualitaire, oppositive et exclusive – et non une altérité différentielle. C’est aussi dire en d’autres mots que ceux de Freud combien l’enjeu identitaire de chacun est noué au refus, à la haine, voire à la mort. En cela nous retrouvons précisément ce qui caractérise la matière du primaire psychanalytique dans la deuxième topique, avec l’intentionnalité de refus et de destruction qui se découvre au cœur des défenses dites “primaires” ou “narcissiques”, quand l’enjeu des investissements est constamment la vie ou la mort du sujet, la vie ou la mort de l’objet.
Par les mots de vie et de mort de l’objet, nous entendons évidemment aussi la vie ou la mort dans la représentation de l’objet, et la vie ou la mort de la représentation dans la psyché. Ainsi la boucle paraît-elle se fermer : le retournement est bivectoriel, et si nous le trouvons à l’instant constitutif du rapport identité/altérité, nous le trouvons aussi lors de sa dissolution, dans la projection paranoïaque par exemple.
 
FIGURABILITÉ ET SUBJECTIVATION
 
 
Du processus primaire jusqu’aux procédés de la pensée abstraite les plus formellement logiques, se déroule un continuum permanent de mise en représentations préconscientes et conscientes. Une part seulement de ce champ, large et diversifié chez les uns, mais sans doute très réduit et répétitif chez d’autres, peut être considérée comme relevant de l’élaboration psychique: les processus aboutissant à une figurabilité, puis à la symbolisation subjectivante, d’éléments inconscients conflictuels pour le moi identifié, dont les défenses là-contre avaient jusqu’alors bridé la pensée.
De l’argumentaire freudien rappelé plus haut, on aura bien saisi la liaison entre le Retournement et l’impératif de “prise en compte de la figurabilité”, l’un des quatre processus fondamentaux de la formation du rêve, aux côtés du déplacement, de la condensation et de l’élaboration secondaire. On s’en souvient, Freud précisait en 1900 que “Le renversement, la transformation dans le contraire est d’ailleurs un des moyens de figuration (Darstellung) que le travail du rêve emploie le plus souvent et le plus volontiers”, qu’il met en perspective par rapport à “la multiplication du semblable” elle aussi déjà évoquée. Contraire et semblable, inversion et identité. C’est situer le Retournement comme une voie essentielle de la figurabilité, et de la symbolisation, donc.
Ce à quoi, à notre sens, Freud invite en 1900 et 1901, est bien la prise en compte d’un procès onirique global, procès visant la complémentarité et une complétude parce qu’apte à héberger et à contenir la dualité représentative et dynamique de la formation du rêve et de l’interprétation du rêve, à travers un appareillage de l’espace du rêve vécu avec l’espace psychanalytique qui le prolonge et le complète. C’est par le biais de cet appareillage, ou abouchement peut-être, qu’une nouvelle série de transformations, complémentaires, en majeure partie par retournements et renversements, va pouvoir se produire par création temporaire d’un espace de travail psychique partiellement partagé par les deux protagonistes de l’aventure.
Ce n’est que dans le petit ouvrage de 1901 (“Sur le rêve”) qu’on trouve aussi évidente chez Freud, plus claire qu’elle ne l’a jamais été dans la “Traumdeutung” (1900), et plus structurale, cette théorisation de l’expérience onirique globale comme procès de symbolisation unique. Il s’agit du couple “travail du rêve/travail d’analyse”: “Je me tiens donc pour autorisé à fixer par la terminologie cette vue nouvelle. Je confronte le rêve tel qu’il existe dans mon souvenir au matériel qui s’y rapporte découvert par l’analyse, et nomme le premier “le contenu manifeste du rêve”, le second, d’abord sans autre distinction, “le contenu latent du rêve”. Je me trouve alors en présence de deux problèmes nouveaux, non encore formulés jusqu’ici : 1/ quel est le processus psychique qui a fait passer le contenu latent du rêve au contenu manifeste, qui m’est connu par le souvenir ? (...) Je nommerai “travail du rêve” le processus de transformation du contenu latent du rêve en contenu manifeste. Le pendant de ce travail, qui opère la transformation inverse, je l’ai déjà nommé “travail d’analyse””.
Ainsi ce qui permet la figurabilité dans l’espace du rêve des mouvements et positions inconscientes, c’est le plus souvent, leur retournement-renversement producteur d’un contenu manifeste. Et ce qui en permet une resignification figurable dans le moi, c’est la procédure inverse et complémentaire, le “travail d’analyse”. Cette dualité structurale ménage la possibilité d’une dynamique subjectivante par la prise en compte dans le moi des mouvements opposés aux positions sur lesquelles il campait jusqu’alors, aussi parce que ces voies de figurabilité se font jour dans un espace intersubjectif, à savoir dans le couple transfert/contretransfert.
Le rêve n’est dès lors plus seulement le modèle du symptôme, névrotique en particulier, ce à quoi on aurait tendance à le réduire souvent en insistant sur les produits représentationnels (Darstellung) de compromis du travail du rêve, et de déguisement (Entstellung) des scènes infantiles. Dans la perspective freudienne, le “rêve dans l’espace psychanalytique” devient le modèle du moment élaboratif de la pensée du sujet, et, bien évidemment, de sa pensée autosymbolique, identitaire au plus strict sens du terme.
En quoi, c’est peu de souligner que les effets du Retournement dans l’accès à la figurabilité ne renvoient pas seulement au champ des “processus de la vie psychique individuelle” et au “dispositif de la cure”, mais réfèrent à un élément central de la théorie psychanalytique du sujet, et de la subjectivation. G. Roheim désignait déjà en 1922 (“Ethnology and Folk-Psychology”) la “loi du Retournement” (the law of inversion) dans la mythopoïèse, et sa nécessité dans la théorie psychanalytique du couple sujet/groupe. Cette loi décrit pour lui une des voies les plus fréquentes de la formation du symbole dans le mythe. Réciproquement (c’est le cas de le dire), le rapport du mythe au fantasme (“the inner life”) est marqué par un retournement qui le scelle : “La loi de l’inversion autosymbolique du mythe pose que le mythe ne peut garder sa réalité apparente, son apparente autonomie quant à la vie interne, que dans la mesure où il ne dévoile sa propre origine (fantasmatique) que sous forme inversée”.
J.P. Valabrega (1967,1980), dans une perspective décidément “anthropo-psychanalytique”, a attiré à son tour l’attention sur une véritable “Loi de Retournement”, présidant “à la formation et même à la structuration des phantasmes” et informant “le passage entre phantasme et mythe”. Cette loi, qui concerne “le retournement, le renversement, l’inversion, la réversion (...) au sens des divers retournements possibles de la main (...) ne peut être assimilée ou réduite à des mécanismes ayant cette dénomination qui n’en sont que des cas particuliers” et lui permet de renouveler la théorie du couple transfert/contre-transfert.
Robert, donc, a rêvé. Dès avant qu’il ne l’ait dit et commencé son récit, la réminiscence soudaine, durant la séance, des lambeaux du rêve est déjà adresse à l’autre, qui justement l’écoute, autant qu’adresse de l’autre en lui-même. C’est bien là l’instant de l’abouchement : travail de rêve/travail d’analyse – en même temps que récit de rêve dans les deux transferts. Chaque analysant, dans cette expérience, est amené à travers le réseau plus ou moins délié des associations à se découvrir à l’autre et à soi-même assumer dans l’espace du rêve des mouvements de désir et des positions qui apparaissent profondément contradictoires avec ceux qu’il croit soutenir. L’interprétation, qu’elle soit énoncée par l’analyste ou par l’analysant, émane toujours des deux à divers titres. Et, si peu que le moi accepte de reprendre la construction d’une vérité de soi plus mystérieuse et plus mouvante qu’il voulait bien le penser jusqu’alors, l’altérité s’y mue en identité.
Et désigner un rêve, à nous rapporté, comme un “rêve de transfert”, c’est implicitement reconnaître que nous nous y sommes reconnus, et qu’a été par ce récit sollicitée en nous, si peu que ce soit, une de nos propres appétences transférentielles, une de nos propres positions identificatoires, un des aspect de notre propre “quête d’objets” à élaborer ici, on peut l’espérer, au service de la situation analytique. C’est aussi désigner, à travers le couplage des transferts dans l’analyse, la mise en jeu identitaire en chacun des voyageurs.
Double et réversible dans sa vectorisation, le transfert l’est aussi dans ses modalités positive/négative, et l’expérience de l’ambivalence en chacun des deux protagonistes montrerait même qu’ils sont simultanés. Le point de passage, c’est aussi celui du retournement, c’est le tiers terme : l’objet où se rencontrent et se lient transfert et contretransfert [11].
La dynamique contenue dans l’expérience psychanalytique ne peut à notre sens être dite “thérapeutique”, et les résultats constatables qui en découlent ne pourraient à bon droit être eux même qualifiés de “thérapeutiques” que dans la mesure où ce mouvement est subjectivant, à savoir que le sujet s’y approprie ou s’y réapproprie le caractère causatif de son désir dans son expérience du monde, l’intègre à l’identité plus complexe qu’il se reconnaît, et s’y dispose à pouvoir être reconnu tel par au moins un autre.
Cette (ré)appropriation est donc pétrie de l’intégration plus ou moins avancée et satisfaisante, non pas tant des “représentations inconscientes” ou “latentes” par elles-mêmes, qu’en tant que revêtues d’une portée conflictuelle violente, voire destructive pour le moi, leur contradiction logique semblait faire courir à la construction identitaire un danger redoutable, et leur potentialité paradoxale semblait menacer d’errance la pensée du sujet.
Si cette intégration subjectivante se fait si souvent par la voie de compromis – en quoi elle fait aussi écho aux fusions “a-contradictoires” du processus primaire – elle n’est peut-être jamais aussi créatrice, que lorsqu’elle amène le sujet à la formulation d’une pensée de soi respectant la simultanéité des opposés, et lorsqu’elle ne vise plus l’extinction de la tension mais sa préservation. Peut-être parce que cette tension s’avère souvent, à l’expérience et tout compte fait, comme une source d’expériences de la vie et du monde que le sujet fait, et lui rend, pour rester simple, “la vie plus intéressante”, quand bien même “plus compliquée”.
Probablement était-ce ce type de réflexion que Winnicott (1971) poursuivait, quoique par d’autres voies lorsqu’il écrivit : “ma contribution (à la psychanalyse) est de demander qu’un paradoxe soit accepté, toléré et respecté, et qu’on ne cherche pas à le résoudre”.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  FREUD S. (1918) “Aus der Geschichte einer infantilen Neurose” (trad. pers.) Studienausgabe Bd VIII, S. Fischer Verlag, Frankfurt am Main, 1989, S. 129 f.
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·  MATTE-BLANCO I. (1975) The Unconscious as Infinite Sets - An Essay in Bilogic, Karnak Books, Londres, 1998.
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·  NICOLLE O. (1997) “negativ” et retournement chez Freud : un axe nosologique de la psychanalyse ?”, in Topique “Définir les souffrances”, n°62, pp. 107-128.
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·  VALABREGA J.P. (1980) Phantasme, mythe, corps et sens, Payot, Paris.
·  WINNICOTT D.W. (1960,1971) in Winnicott D.W. Jeu et réalité, P.U.F, Paris, 1975.
 
NOTES
 
[1]Cf. infra note 9.
[2](je souligne)
[3]Cf. infra note 5.
[4]Pour reprendre ici l’expression éclairante d’I. Hermann (1943), mais non la théorisation qu’il en propose.
[5]Mots primitifs” donc, selonla plupartdes traducteurs, pour le terme freudien “Urworte”. S’agit-il des “mots”(Wörter)oudes “paroles”, des “propos” (Worte) d’un sujet à un autre ? En outre, le préfixe Ur- situe cette problématique dans l’ordre de la Ursprache (langue originaire), dela Urhorde(horde originaire), des Urphantasien (fantasmes originaires), de la Urverdrängung (refoulement originaire) etc., et signalerait à notre sens ici chez Freud, au-delà d’une enquête d’allure étymolo-giquequiparaîtaprès-coup assez aventureuse, une de ses interrogations mythopoïétiques sur l’histoire du sujet, précisément sur le statut originaire dans le sujet des mots qu’il dit, paroles toujours adressées à unautreaprès qu’elles lui fussent d’abord venues comme propos que l’adresse d’autruia déposés en lui. Il ne s’agirait donc pas tant de “langues anciennes” que de paroles originaires.
[6]En reprenant ici la célèbre expression de Nicolas de Cues. La “coexistence” ou non des “contraires”, et surtout les problématiques qui en dérivent, constituent également le fondement de l’œuvre psychanalytique d’I. Matte-Blanco (1975), dont l’argumentation clinique s’étaye grandement sur le rêve. Cette contribution, essentielle à notre sens, est restée jusqu’à présent quasiment inconnue en France (par manque de traduction ?).
[7]Que nous retrouverons évidemment ailleurs, cf. infra, sous ce nom ou sous d’autres.
[8](je souligne).
[9]La majuscule signale, au-delà de la particularité de chacune de ses répétitions multimodales, la problématique de la valeur principielle du Retournement, par exemple, au sens de la “majuscule anasémique”, selon la proposition conceptuelle de N. Abraham (1968). Ici on ne vise donc pas seulement les défenses (renversement dans le contraire, renversement de l’amour en haine, retournement sur la personne propre, retournement de la pulsion de l’activité à la passivité) théorisées par Freud en 1915, mais aussi, comme effets, les inversions, interversions, réversions sous leurs si multiples modalités individuelles et collectives : identificatoires (génération, sexe, lignée, origine), temporelles, spatiales (dans l’espace externe et celui du corps); dans le scénario du fantasme et ses mises en jeu diurnes et nocturnes; dans le langage, les praxies, les actes, les structures du symptôme, les symboles, les mythes et les rites; dans les processus psychiques (régression, contre-investissement etc.).
[10]On vise ici évidemment certaines dimensions structurales de l’autisme infantile et des psychoses infantiles dites “symbiotiques”, mais aussi le clivage et le déni de pathologies situées souvent aux limites de l’analysabilité, clivage et déni dont l’agencement semble alors permettre aux investissements psychiques opposés de coexister comme si ils étaient autonomes, et sans lien apparent entre eux, en quelque sorte apposés et non opposés.
[11]Le “transféré” au sens de J.P. Valabrega (1980).
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[1]
Cf. infra note 9. Suite de la note...
[2]
(je souligne) Suite de la note...
[3]
Cf. infra note 5. Suite de la note...
[4]
Pour reprendre ici l’expression éclairante d’I. Hermann (...
[suite] Suite de la note...
[5]
“Mots primitifs” donc, selonla plupartdes traducteurs, pou...
[suite] Suite de la note...
[6]
En reprenant ici la célèbre expression de Nicolas de Cues...
[suite] Suite de la note...
[7]
Que nous retrouverons évidemment ailleurs, cf. infra, sou...
[suite] Suite de la note...
[8]
(je souligne). Suite de la note...
[9]
La majuscule signale, au-delà de la particularité de chacu...
[suite] Suite de la note...
[10]
On vise ici évidemment certaines dimensions structurales ...
[suite] Suite de la note...
[11]
Le “transféré” au sens de J.P. Valabrega (1980). Suite de la note...