2001
Champ Psychosomatique
La question des origines dans l’identité en question
Phiouphanh Ngaosyvathn
anthropologue analyste, 3 rue Titien 75013 Paris - http ://www. Franceexplorer.com/perso/ngaosyvathn/
La question de l’identité peut être abordée de différentes façons. Elle est
souvent liée à d’autres notions comme autant d’arguments qui permettent
d’identifier sinon d’authentifier une personne ou une chose comme de justifier
une position. Couplé avec l’identité, l’argument le plus souvent utilisé est celui
des origines; cette origine pèserait sur le présent et bien entendu sur le devenir;
malgré l’importance qui leur est dévolue, ces deux notions ne sont pas définie
de façon stable; c’est le signe même du rôle qui leur est attribué : ce sont par
conséquent des fonctions dont l’intervalle de définition est relatif à des enjeux
qui sous-tendent leur introduction dans une énonciation. Ainsi, dégager l’aspect argumentatif de l’emploi de ces notions dans un texte écrit ou oral comme
celui de toute autre notion est cruciale afin de saisir où se situe effectivement le
débat.Mots-clés :
identité, origine, valeur, énonciation, argument, explication.
The question of identity can be tackled in different ways. Identity is often
linked with other notions such as all those arguments which allow for identification or authentification of a person or a thing and also for justification of a
position. The one argument used most frequently with identity is the one of
origins; this origin lies heavy on the present and also on the future; in spite of
the importance which devolves on them these two notions are not defined in a
stable way; this is the sign of the role conferred on them : they are therefore
functions whose interval of definition depends on the values at stake underlying their insertion in a statement.Keywords :
identity, origin, value, statement, argument, explanation.
La question de l’identité peut être abordée de différentes
façons. Elle est souvent liée à d’autres notions comme
autant d’arguments qui permettent d’identifier sinon
d’authentifier une personne ou une chose. L’argument le plus
souvent utilisé est celui des origines : une armoire normande
n’est pas une armoire anglaise. Une armoire est normande pour
un certains nombre de critères qui attestent son identité. Parmi
eux, les origines. Cette origine pèserait sur le présent et bien
entendu sur le devenir ; une identité n’est pas définie une fois
pour toutes : c’est une fonction dont l’intervalle de définition est
relative par exemple à des enjeux qui sous-tendent le fait d’introduire
la question de l’identité appuyée sur celle des origines
dans une énonciation. Afin de dégager l’aspect argumentatif de
l’emploi de la notion des origines pour asseoir une identité, procédons
en deux temps.
Tout d’abord essayons de cerner le champs conceptuel de la
notion LES ORIGINES. De quoi parlons-nous ? Cette notion
décrit-elle toujours les mêmes faits ? Je montrerai ici que la
notion recouvre plutôt un ensemble de mythologies ou de
constructions bâties à partir d’une sélection de faits à laquelle
il est accordé une valeur. Il nous faudra alors différencier la
valeur explicative de la valeur justificative.
A partir de cette valeur attribuée, dans un deuxième temps
je m’attacherai à dégager le rôle argumentatif qu’un discours
peut faire jouer à la notion LES ORIGINES en tant que
fait/valeur ou faire valoir pour faire accréditer une position.
Souvent cette notion ne remplit principalement qu’une fonction
logique dans une argumentation.
De quoi parlons-nous en effet lorsque nous employons le
terme “les origines’’? Que décrivons-nous ?
Lorsque nous disons que le zéro est d’origine indienne, et
qu’il nous est parvenu via les arabes, nous faisons référence à
deux faits. Le premier concerne le lieu de naissance de ce
chiffre, le second le chemin qu’il a pris pour nous parvenir. Pour
un Indien ou un Arabe il ne s’agira pas de la même relation, ni
pour un historien des chiffres. L’Indien est sur place. L’Arabe
est, disons, à mi-chemin, du moins selon nos schémas. Le chercheur ne se contenterait certainement pas de cette formulation
vague : le zéro est d’origine indienne.
La notion LES ORIGINES ne se réfère pas à un domaine
fini. Est-ce l’acte de créer le zéro ? Bien que probablement
selon Georges Ifrah, auteur de l’Histoire Universelle Des
Chiffres (Ifrah, 1981) il y eut des créations successives, des
tâtonnements avant d’aboutir au zéro tel que nous le connaissons. Est-ce le moment où il apparut à son inventeur ? Le lieu
où il fut créé ? Le lieu, c’est-à-dire le pays ? La ville ? La rue ?
La maison ? La pièce de cette maison, l’emplacement précis où
se trouvait son créateur ? Ou bien encore la nécessité logique
qui présida à son introduction dans la notation des intervalles ?
etc.
Qu’en est-il pour “les origines” d’un individu ou d’un
groupe ? Afin de montrer la multiplicité presque à l’infini des
faits que la notion LES ORIGINES pourrait englober, je vous
propose d’analyser trois textes.
Le premier texte est une bande dessinée de Claire Brétécher
parue dans Le Nouvel Observateur dans la semaine du 2/8 mars
1995. La BD met en scène deux personnages féminins,
branchés : Agrippine et Bergère. Elle comporte neufs plans fixes
avec un cadrage identique. Seule la couleur du fond varie,
passant du bleu à l’orangé. Tout est immobilité, comme suspendu, à l’exception de l’avant bras droit d’Agrippine et sa main
droite qui serre entre l’index et le majeur une cigarette. Elles
sont probablement dans un débit de boisson, face à face,
chacune dans un fauteuil. Entre elles, une table avec deux
boissons. Voici les dialogues :
Plan 1
1- Bergère : Muflée Madrededios a un grand’peurh inca et
une grand’meurh chinoise.
2- Agrippine : Frita Mac Steak a une grand’meurh sri lankaise.
3- Bergère : Je sais !
Plan 2
4- Bergère : Mokett Obkuk son peurh est turc et il a des Inuits
dans sa famille.
5- Agrippine : Transi Macdo est italien et iroquois.
6- Bergère : Et toi ?
Plan 3
7- Agrippine : Moi je suis Kabylo-vietnamo-zouloue avec
une rondelle de citron. C’est même pas vrai.
Plan 4
8- Agrippine : Toute ma nulle famille vient du Maine et Loire
depuis Charles le chauve. Ça assure mal !
9- Bergère : Et moi de Haute Saône, tu crois que c’est
mieux ?
10- Agrippine : Le deuil !
Plan 5
11- Bergère : Au moins j’ai eu un grand-oncle père blanc. Je
dois avoir des cousins africains…
12- Agrippine : C’est pas ça qui va faire bronzemane tes
pauvres gènes gauloiches !
Plan 6
13- Bergère : Et tes biomanes, ils ont déjà été S.D.F. ?
14- Agrippine : Me fais pas rire, mon wonderbra va lâcher !
Plan 7
15- Bergère : Et chômes ?
16- Agrippine : Pas encore ! …
17- Bergère : Délinquants ?
18- Agrippine : FFF ! …
19- Bergère : Toxicos ?
20- Agrippine : Arrête ! …
21- Bergère : Moi, c’est pareil…
Plan 8
22- Bergère : Remarque j’ai quand même la haine.
23- Agrippine : Évidemment moi aussi j’ai la haine… Pour
nous y a pas d’ailleurs…
Plan 9
24- Agrippine : fonchent les racines… On a des vraies
gueules d’inclus !
Le second texte est extrait d’un compte-rendu de lecture
signé de ces initiales R.B. paru dans le Casoar, revue trimestrielle numéro 137 datée du mois d’avril 1995. Cela concerne
un ouvrage écrit par le Général Faivre édité par L’Harmattan
intitulé : Un Village de Harkis des Babors… au pays drouais.
“Le Général Faivre commandant en 1960-1961 un escadron
du 20e dragon en petite Kabylie, a eu sous ses ordres 80 harkis;
il en a retrouvé une partie réfugiée en France qui a constitué une
communauté à Dreux. C’est pour leurs enfants qu’il a écrit ce
livre, afin de les aider à mieux connaître leurs racines et leur
montrer, au-delà de la tragédie vécue par leurs pères et des difficultés qu’ils rencontrent, les raisons qu’ils ont d’espérer (…).
Il leur dit qu’ils peuvent être fiers de leur passé lointain et des
choix de leurs pères. Il leur dit que l’avenir leur reste grand
ouvert à condition qu’ils restent fidèles aux valeurs profondes
de leur double culture et sourds aux sirènes de l’intégrisme, du
matérialisme, du fatalisme, de l’assassinat…”
Le troisième texte est d’Isabelle Fiemeyer paru dans la revue
Lire N°235 du mois de mai 1995, page 8-9. Il a pour titre “La
malédiction du sud. Pleins feux sur l’œuvre et la vie de William
Faulkner’’.
Voici ce qu’elle note : “Rarement une œuvre romanesque
aura suscité tant d’interrogations et infligé tant de brûlures. Lire
Faulkner, c’est s’exposer (…) mais le risque en vaut la peine
(…) pour composer ces romans aux accents si universels,
Faulkner a puisé dans la conscience sudiste d’une part, dans sa
propre vérité et ses obsessions d’autre part. La mort culpabilisante de son jeune frère, Dean, tué en pilotant l’avion qu’il lui
avait offert, l’a hanté toute sa vie, de même que ses échecs et ses
rêves brisés, à commencer par sa désastreuse vie conjugale, ses
difficultés financières et la gloire militaire qu’il n’a jamais
connue (…). Enraciné dans son comté imaginaire du Yoknapatawpha et son chef-lieu Jefferson (alias Oxford), il creuse
dans l’histoire de cette terre, de ses habitants, dans son histoire
propre et celle de sa famille, pour découvrir les racines du mal.
(…). Toute sa vie, il a cherché l’apaisement dans l’écriture et
dans l’alcool, et le réconfort auprès de maîtresses successives.
Et cela même après la gloire, le prix Nobel en 1954.’’
Les trois textes tournent autour de la question des origines.
Même s’ils ne décrivent pas exactement les mêmes faits, ils présentent, dirait Wittgenstein, “un air de famille’’.
Pour l’un c’est un lieu : le sud des États-Unis, le Mississippi,
plus précisément selon l’expression d’Isabelle Fiemeyer “le
comté imaginaire du Yoknapatawpha et son chef-lieu Jefferson
alias Oxford” où Faulkner a grandi et passé la majeure partie de
son existence. Un lieu recomposé par Faulkner qui renvoie à
d’autres lieux, d’autres expériences propres à l’auteur qui n’ont
rien à voir avec l’expérience que chacun d’entre nous pourrait
avoir du sud des États-Unis comme le remarquerait Nabokov.
Pour l’autre, ce sont les parents. Non pas n’importe quelle
caractéristique de ces géniteurs mais certaines spécificités qui
les situent dans l’espace. Que cet espace permette de différencier les groupes entre eux (il a un grand-père inca, une grand-mère chinoise) ou bien à l’intérieur d’un même groupe, l’espace
géographique (ma famille est du Maine et Loire ou de haute
Saône), l’espace social (S.D.F., Chômeur, délinquant…).
Pour le second texte en plus de l’espace géographique (les
parents viennent des Babors en petite Kabylie) nous trouvons
une dimension, disons, morale, définie par R.B. en ces termes :
la fidélité des parents dans leur engagement aux côtés de la
France. Cette dimension qui les démarque de ceux qui ont opté
pour une autre voie.
Ces trois exemples illustrent bien que la notion LES ORI-GINES ne décrit pas un fait unique. Son domaine est extrêmement ouvert : il englobe indifféremment des individus, des lieux
aussi bien que des événements. La notion ne décrit pas un
domaine défini; il semblerait plutôt que c’est l’énonciation et
son contexte qui définit un domaine. Pour un individu donné,
comme pour un groupe, elle s’ouvre sur un espace-temps singulier. Elle renvoie aussi bien à des domaines personnels
(Faulkner, Agrippine), qu’à des domaines collectifs comme elle
peut les combiner.
Dans les trois textes, les références proposées par les auteurs
fonctionnent comme repères. Elles servent d’abord à situer.
Situer le texte, situer le ou les sujets du texte.
Ainsi pour Agrippine et Bergère nous savons qu’elles sont
selon leurs propres termes, de souche gauloise; plus exactement
elles viennent de deux régions précises, le Maine et Loire et la
Haute Saône d’une part, (réplique 8 : Agrippine : toute ma nulle
famille vient du Maine et Loire depuis Charles le chauve.
Réplique 9 de Bergère : et moi de Haute Saône…); elles n’évoluent pas dans la marginalité de la société française d’autre part.
(Réplique 13 Bergère : et tes biomanes, ils ont déjà été S.D.F ?
14- Agrippine : Me fais pas rire, mon Wonderbra va lâcher ! 15-Bergère : Et chômes ? 16- Agrippine : Pas encore ! ainsi de suite
jusqu’à la réplique 21).
Il en est de même pour le texte d’Isabelle Fiemeyer : Faulkner est né en 1897 à Albany, a vécu à Oxford dans le Mississippi,
il a perdu son frère, a raté son mariage et il boit.
Dans le compte-rendu de lecture de l’ouvrage du général
Faivre nous situons les gens dont il est question : habitants des
Babors en petite Kabylie ils sont caractérisés par leur engagement aux côtés de la France, à la différence d’autres habitants
des Babors à la même époque.
Ainsi parmi une infinité de faits qui pourraient être décrits à
partir de la notion primitive LES ORIGINES, seuls quelques-uns
sont retenus pour servir de repères : ils ont été choisis pour leur pertinence avec une version du monde. Autrement dit il n’y a pas de
fait ayant une valeur en soi non pas parce qu’un fait soit dissociable
de sa valeur, mais il semble bien d’après Putnam (Putnam, 1992)
qu’un fait, parce qu’il est décrit, a retenu notre attention : d’où sa
valeur. Nous disions tout à l’heure, c’est l’énonciation qui détermine le domaine d’une notion.
Après tout, pourquoi choisir la naissance supposée du Christ
alors que la Bible couvre des temps bien antérieurs ? Les travaux des historiens tels que Kramer ou Bottéro (Kramer, 1994;
Bottero, 1992) montrent bien que Noé tient de Gilgamesh. Pourquoi Noé plutôt que Gilgamesh en tant que repère ? Pourquoi
Vercingétorix plutôt que Jules César ? Tout de même, si nous en
sommes là où nous sommes, c’est bien aussi parce que la Gaule
fut romaine. Dans l’histoire récente des gens venus du Vietnam
pourquoi prendre comme repère les périls de la traversée plutôt que les espérances qu’une telle traversée suscite ? Pourquoi
cette traversée plutôt que la déportation et pourquoi la déportation plutôt que l’appartenance à un groupe dominant dans
l’ancien régime ? Dans la traversée elle-même pourquoi plutôt
tel fait de préférence à tel autre fait ?
Voici le second point de cette mise à la question de la notion
des origines dans l’identité : le repère en tant que fait sélectionné
porte de facto sa valeur ! Il s’agit en premier lieu d’une valeur
explicative causale. Cette valeur est à trouver dans le texte de
l’énonciation lui-même ainsi que dans le contexte dans lequel
cette énonciation est émise. Les circonstances au cours desquelles nous invoquons les repères dans l’espace et dans le
temps révèlent toujours les raisons pour lesquelles nous accordons du poids aux repères que nous utilisons.
Dans son texte, après avoir brossé la vie de Faulkner qu’elle
place sous le signe du remord, des difficultés financières et
conjugales, des espérances de gloire militaire déçues, Isabelle
Fiemeyer conclut en faisant jouer aux repères qu’elle vient de
disposer devant nous ce rôle explicatif. Elle écrit : “toute sa vie,
il a cherché l’apaisement dans l’écriture et dans l’alcool et le
réconfort auprès des maîtresses successives’’.
D’un côté le remord, de l’autre la recherche d’un apaisement, d’où l’écriture, la boisson et les maîtresses. C’est une
explication de cause à effet qui n’explique rien du tout. Il y a
bien des gens qui n’ont pas vécu la vie de Faulkner, qui écrivent,
qui boivent et qui ont des maîtresses.
Ce procédé est extrêmement courant pour “expliquer’’le
pourquoi du comment d’une création. Ainsi Daniel Marchesseau dans Le pinceau d’un poète dans une isba grise écrit au
sujet de la peinture de Chagall après avoir décrit la vie à Vitebsk
à la fin du XIXe siècle “Chagall n’oubliera jamais la chaleur
émerveillée de ses années d’enfance à la fin desquelles il sut
imposer à sa famille illettrée sa vocation de peintre malgré l’interdit religieux. Dans sa peinture comme dans ses écrits, il ne
cessera (…) d’évoquer dans une dialectique formelle et chromatique bigarrée, ses premières découvertes et ses émotions, ses
chagrins et ses joies, ses humiliations et ses sacrifices.” (Marc
Chagall, les années russes, 1907-1922,16).
La plupart des biographies et à fortiori les autobiographies
ne procèdent pas autrement. Ainsi dans Les mots selon les
termes mêmes de l’éditeur qui imprime en quatrième de couverture : Sartre “né en 1905 à Paris raconte son enfance, et il
explique comment, à travers les mots, il a découvert l’existence.’’
Pour appuyer ce qu’il avance l’éditeur cite ce passage du
livre autobiographique : “J’ai commencé ma vie comme je la
finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon
grand-père, il y en avait partout : défense était de les faire épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais
pas encore lire que, déjà, je les rêverais, ces pierres levées :
droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons
de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs,
je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait…”
L’ouvrage comporte quelques deux cents pages qui commencent ainsi : “En Alsace, aux environs de 1850, un instituteur
accablé d’enfants consentit à se faire épicier. Ce défroqué voulut une compensation puisqu’il renonçait à former les esprits,
un de ses fils formerait les âmes; il y aurait un pasteur dans la
famille, ce serait Charles.’’213 pages plus loin Sartre conclut :
“J’ai désinvesti mais je n’ai pas défroqué : j’écris toujours. Que
faire d’autre ?”
Que Chagall ait vécu à Vitebsk, soit. Qu’il ait produit ce qu’il
a produit, d’accord. Mais ce n’est pas parce qu’une personne a
vécu son enfance à Vitebsk qu’il fait du Chagall ou de la peinture car sinon tous les gens originaires de cette bourgade, à commencer par les siens seraient dans la peinture, travailleraient à
la manière de cet artiste si l’explication causale était valide. La
même remarque est valable pour Sartre ou pour Faulkner
lorsque certains moments de leur vie sont rapprochés de leurs
productions pour en souligner un hypothétique lien de cause à
effet.
Si le “parce que” explicatif causal du texte de Daniel Marchesseau est implicite, il peut aussi être explicite comme dans
celui de Jacques Berlioz intitulé “Opinel, la fortune d’un couteau savoyard” paru dans la revue L’Histoire, numéro 188 daté
du mois de mai 1995.
L’auteur donne d’abord les raisons pour lesquelles “vers
1817 Victor-Amédée Opinel né en 1799 abandonne son métier
de colporteur pour installer une forge à Albiez-Le-Vieux, en
Maurienne. Le hameau de Gevoudaz où il se fixa à un atout :
“l’Arvan, impétueux et capricieux torrent fournit la force
motrice nécessaire au fonctionnement de la forge, des martinets
et des meules (…).’’Puis il conclut : “Mais pourquoi s’étonner
d’un tel succès quand on sait que le créateur éponyme de ce couteau culte porte le nom d’un hardi chevalier, héros de chanson
de geste qu’évoque au XII e siècle Chrétien de Troyes dans son
roman Erec et Enide ?’’.
C’est le type de réflexion qu’une étudiante en psychologie
me fit un jour au sujet d’Edith Cresson : “vu son nom il n’est pas
étonnant qu’elle soit ministre de l’agriculture !’’. Est-il nécessaire de remarquer que tous les Cresson du bottin ne sont pas
pour autant devenus ministres de l’agriculture ? Cette démarche
est tout à fait courante. Ainsi dans Télérama n°236 (daté du 10
mai 1995 Mathilde Trébucq dans un article intitulé “Les appelés de la nature” rapporte ces propos de Sylvain Chapotot, garde
forestier de l’Office national des forêts : “Chapotot, en bourguignon, signifie charbonnier des bois et Sylvain, divinité des
futaies. J’étais prédestiné. La forêt c’est ma maîtresse.”
Pratiquement nous ne procédons pas autrement lorsque nous
disons : il est auvergnat pour expliquer la pingrerie de quelqu’un
par exemple bien que Brassens affirme le contraire dans une de
ses chansons.
Ainsi peut-on énoncer : “Mon père est alcoolique, je n’aime
pas l’alcool” ou “j’aime l’alcool, mon père est alcoolique”.
C’est ici que nous saisissons les limites d’une explication qui
se veut causale. Elle explique tout et son contraire. En fait c’est
une explication justificative, plus précisément un argument
employé dans une énonciation par un individu dans un contexte
donné. “Les origines” remplissent ce rôle là, tout comme
“l’identité”.
En tant qu’immigré, je peux être malheureux en France, loin
de mon groupe. C’esttellement mieux mon pays, ma famille
etc… Et en tant qu’immigré je peux être extrêmement heureux
d’être en France, loin de mon groupe. C’est tellement atroce
mon pays, ma famille etc…
Ce sont là deux versions du monde. Toutes les deux incluent
le même domaine défini par la notion LES ORIGINES. Les
deux versions s’opposent parce qu’elles n’accordent pas la
même valeur au même domaine. Les deux versions évoquent
bien la France, le pays, la famille. La première version connote
négativement le séjour en France à la différence de la seconde.
Au contraire, et logiquement, la seconde version va connoter le
pays, la famille négativement à l’opposé de la première version.
Il s’agit là de jugements de valeur portés sur des contextes
donnés par des individus définis.
Cette explication peut n’avoir pour visée que celle de fournir une raison à un fait comme dans le texte d’Isabelle Fiemeyer.
Elle peut aussi poursuivre une autre finalité.
Suivant l’énonciation elle peut prendre une valeur justificative. Ainsi le compte-rendu de l’ouvrage du général Faivre
montre-t-il que son auteur poursuit deux buts. Le premier, purement informatif en apparence, vise à faire mieux connaître aux
enfants des harkis originaires des Babors leurs racines et la tragédie vécue par leurs pères. Le deuxième but qui s’articule sur
le premier par la conjonction de coordination “et” renforcée par
le verbe montrer cherche à convaincre : “et leur montrer (…) les
raisons qu’ils ont d’espérer (…) qu’ils peuvent être fiers de leur
passé et du choix (de leurs pères)”.
Le texte de Claire Brétécher est plus complexe dans la
construction. Mais il reflète bien une situation conversationnelle
dont nous serions témoin. Il montre aussi l’imbrication des différents rôles qu’un énonciateur peut faire jouer à la notion LES
ORIGINES.
Jusqu’à la réplique 11 nous ne savons pas pour quelle raison
Agrippine et Bergère passent en revue les ascendances de
certaines personnes de leur connaissance ethniquement marquées; (le grand-père inca et la grand-mère chinoise de Muflée
Madrededios, la grand-mère de Frita Mac Steak sans oublier le
père turc et les Inuits de la famille de Mokett Obkuk et l’italoiroquois Transi Macdo; répliques 1 à 6); nous ne nous expliquons pas non plus leur intérêt pour ces repères dans l’espace
géographique pour caractériser leurs propres ascendants (la
famille d’Agrippine vient du Maine et Loire, celle de Bergère
de la Haute Saône, répliques 8 à 11). C’est au cinquième plan,
56
à la douzième réplique qu’Agrippine nous donne la clé de tout
ce développement autour des repères géographiques des géniteurs : “C’est pas ça qui va faire bronzemane tes pauvres gènes
gauloiches !” Le pronom démonstratif “ça” se rapporte aussi
bien à ce que vient d’énoncer Bergère : 11- Bergère : “Au moins
j’ai eu un grand-oncle père blanc. Je dois avoir des cousins africains”, qu’aux énonciations précédentes : “je suis du Maine et
Loire ou de la Haute Saône”. Un auditeur ou un lecteur suffisamment attentif aurait déjà noté qu’au plan 3, réplique 7,
Agrippine a essayé de se forger une ascendance non hexagonale, immédiatement annulée : “Moi je suis Kabilo-viet-namo-Zouloue avec une rondelle de citron. C’est même pas
vrai !” Il aura déjà relevé toutes les expressions négatives attachées aux origines des deux interlocutrices : “ma nulle famille,
ça assure mal, le deuil, la haine, fonchent les racines”. Nous y
reviendrons lorsque nous aborderons la nécessité logique d’une
cohérence interne de l’énonciation comme valeur de l’énonciation. Reprenons notre analyse pour constater que de même,
c’est seulement à la réplique 24- Agrippine : “j’ai de la haine…
Pour nous iln’y a pas d’ailleurs, on a de vraies gueules d’inclus !” que nous saisissons le fait qu’elles essaient de pointer un
éventuel passage de leurs parents dans la marginalité (Ils ont
déjà été S.D.F., chômes, délinquants, toxicos ?; répliques 13 à
21).
Pour elles, l’intérêt d’avoir des ascendants Sri lankais, turcs
ou italiens se situe au niveau de la mélanine lorsque l’été s’annonce. De même que leur intérêt d’avoir des parents qui auraient
fréquenté la marginalité leur aurait permis de ne pas avoir des
gueules d’inclus. Sortir de la norme, être différentes, voilà ce
qui motive leurs échanges qui les amènent dans le domaine parcouru par la notion LES ORIGINES. Tout ceci, nous l’apprenons en analysant simplement les articulations logiques de leurs
énonciations, rien de plus.
Une analyse similaire des autres textes nous amènerait à
cette constatation : Les motivations des repères employés
comme fait-valeur ou faire-valoir, de manière implicite ou
explicite, se laissent voir dans le texte même de l’énonciation,
que cette énonciation soit écrite ou orale bien entendu.
Voici deux énonciations :
- En 1968, durant les événements de mai j’étais dans l’armée.
- Mon père venait de Pologne.
Elles sont en apparence purement informatives parce
qu’elles sont coupées des éléments qui pourraient donner à ces
informations d’autres valeurs. En leur adjoignant d’autres éléments cela donne :
1.1- En 1968 j’étais dans l’armée, le courrier ne marchait pas
du tout, je désespérais de ne pas recevoir de nouvelles de ma
Juliette, je déteste les soixante-huitards.
1.2 - En 1968 j’étais dans l’armée. Je crois que j’aurai désobéi si nous avions dû intervenir.
2.1 - Je suis très sensible à la question de l’immigration. Mon
père venait de Pologne.
2.2 - Je ne veux pas apprendre le polonais même si mon père
venait de Pologne.
Nous constatons que ce qui pourrait être considéré comme
repère dans un énoncé est utilisé comme argument dans un
autre.
Il est ainsi important lorsque la question des origines est
invoquée de la questionner : pour quelles(s) raisons est-elle évoquée ? Ou plus précisément dans quelle énonciation et dans quel
contexte d’énonciation se trouve-t-elle ? Les deux aspects de
l’emploi de ces repères leur confèrent des valeurs tout à fait différentes. Lorsque la notion LES ORIGINES sert à situer, sa présence dans l’énonciation est simplement utilitaire, sinon elle sert
à argumenter : elle peut alors être polémique parce qu’il y a la
volonté de convaincre au-delà de celle d’informer. Dans ce dernier cas elle peut être discutée comme n’importe quel autre
argument de l’énoncé : elle ne possède aucune valeur absolue.
Que vient faire la notion LES ORIGINES dans notre
réflexion sur l’identité ? constitue-t-elle une information ou un
argument ? Vient-elle pour justifier une prise de position ?
Vient-elle pour argumenter que l’on peut être breton et français,
corse et vietnamien, ou pour nous dire le contraire ?
En tant qu’argument cela pourrait se discuter à l’infini parce
que nous abordons ici la question de la valeur des différentes
versions du monde. Y-a-t-il une version meilleure qu’une autre ?
C’est sur un point de vue moral, éthique ou juridique que nous
plaçons la discussion. Peut-il y avoir une position universellement valable ? Y-a-t-il des versions plus adéquates que
d’autres ? C’est le point de vue pratique qui est ici soulevé.
Nous ne pouvons pas ignorer que c’est à ces niveaux là que
se situent ces discussions à l’infini autour de la question des origines, par conséquent celle de l’identité. Il s’agit moins d’informer que d’argumenter pour justifier une position en faisant
jouer à la notion LES ORIGINES un rôle argumentatif. Dans
ce cas là seule notre prise de position lui confère une valeur. En
elle-même la notion ne possède aucune valeur. Elle ne décrit
aucun état du monde définitivement acquis.
Prenons cette énonciation :
1 - Je suis corse, j’aime la coppa et les figatellis.
Nous pouvons aussi bien la comprendre ainsi :
1.1 - En tant que natif de l’île de beauté, je suis à même
d’apprécier ces produits.
1.2 - Il n’y a que les natifs de l’île de beauté qui sont à même
d’apprécier ces produits.
1.3 - Il n’y a que des natifs de l’île de beauté comme moi qui
sont à même d’apprécier ces produits etc.
Nous voyons avec ces quelques développements que la
notion LES ORIGINES vient justifier un jugement de goût sans
rien apporter de plus pour faire avancer la discussion; on peut
être non corse et aimer la coppa et les figatellis comme l’on peut
être corse et ne pas les aimer.
Pour conclure je voudrais revenir à Chagall, un immigré justement, et à l’art qui parle mieux de philosophie si l’on en croit
Wittgenstein.
Voici ce qu’écrit Benjamin Harshav dans on article “Le post-modernisme et l’art du carnaval. L’introduction au Théâtre Juif
de Marc Chagall”: “Chagall était un peintre français en Russie :
ses racines stylistiques émanaient de Paris, soit directement, soit
au travers du prisme russe (…) Dans ses tableaux, on trouve des
articulations “cubistes’’ quasi géométriques de figures
humaines, une prédilection “orphique” pour les couleurs vives
et les cercles dans l’espace, des bandes et des triangles “suprématistes’’, précis et monochromes, des mouvements dynamiques et de puissants gestes diagonaux “futuristes’’. Il préfigura l’expressionnisme avec ses déformations du corps et du
visage ainsi que le surréalisme avec ses arrangements “oniriques’’
d’objets dans l’espace. On y trouve également l’influence de ses
professeurs à Saint-Pétersbourg qui appartenaient au mouvement russe Miriskousstva (Le monde de l’art) : une exubérance
de couleurs inspirées des fauves qui refuse les limites des objets
ou toute motivation réaliste et des ornements décoratifs infimes
et multiples, qui défient tout principe “organique’’ ou fonctionnel (…) il était un maître de l’éclectisme démonstratif, de
ce qu’on pourrait appeler la polyphonie’’. Chagall est plus lapidaire encore dans son autobiographie. Il dit : “La terre qui avait
nourri les racines de mon art était Vitebsk mais mon art avait
besoin de Paris”.
Comme le montre Nelson Goodman (Goodman, 1992) pour
faire leur version du monde, les artistes partent toujours de ce
qui est à disposition, construire un monde c’est reconstruire,
c’est disposer autrement les mêmes briques. Il n’y a pas de
bonne manière de faire en soi. Mais toutes les manières de les
disposer ne se valent pas. Certaines façons de faire sont
meilleures que d’autres. Elles se tiennent mieux du point de vue
de la cohérence interne dans un même système ou bien elles sont
plus en adéquation avec le contexte, elles répondent mieux aux
problèmes qu’elles tentent de résoudre, en fonction du moment
et des moyens dont elles disposent.
Cette cohérence interne est dans le texte même de l’énonciation qui forme système. C’est elle qui impose une logique. Critiquer une prise de position, un jugement de valeur peut s’effectuer
au regard de cette logique interne du texte de l’énonciation. Peut
être même qu’elle doit en premier lieu se dérouler là.
Reprenons le texte d’Agrippine et de Bergère là où nous
l’avons laissé. Rappelons-nous qu’au plan 3, réplique 7, Agrippine a essayé de se forger une ascendance non-hexagonale :
“Moi, je suis kabylo-vietnamo-zouloue avec une rondelle de
citron”. Immédiatement elle annule cette construction par un
“c’est même pas vrai” pour s’exclamer au plan suivant (plan 4,
réplique 8): “toute ma nulle famille vient du Maine et Loire
depuis Charles le chauve ! Ça assure mal !’’
Puisque la question de la mélanine préoccupe Agrippine,
dans sa propre logique, se forger une autre ascendance laisse
entier ce problème. La cohérence interne du système d’Agrippine – la mélanine – veut qu’une ascendance extra-gauloise ne
présente aucun intérêt là, dans cette situation; d’où ce qualificatif “nulle” accolé à sa famille dans la réplique 8, plan 4 : “ma
nulle famille vient du Maine et Loire !”
Cette logique du texte, cette cohésion interne se poursuit jusqu’à la fin puisque la désespérance des deux amies branchées
découle de ce qu’elles ne pourraient pas faire valoir de différence, du moins sur ce plan là. Elles sont irrémédiablement
hexagonales d’abord, des inclus hexagonales ensuite : “pour
nous y a pas d’ailleurs conclut Agrippine” (23).
S’il nous est offert la possibilité de discuter les prises de positions de ces deux jeunes filles, nous pourrions l’effectuer à partir de deux perspectives : à l’intérieur du système ou à l’extérieur. Afin que la discussion puisse s’avérer féconde, il nous est
nécessaire d’examiner les domaines définis par la notion SE
DISTINGUER et son articulation avec la notion LES ORI-GINES en respectant le point de vue adopté. Procéder autrement équivaudrait à une faute de méthode d’une part et d’autre
part cela ne permettrait pas de cerner vraiment les différents
arguments employés par les intéressées.
Sortir du système nous amènera à leur poser la question de
la distinction : est-il bien nécessaire de se différencier ? Doit-on
affirmer son existence par la différence ? etc. Par contre, rester
dans le système nous permettra de leur poser la question des
moyens de cette distinction : doit-elle être connectée à la mélanine ? La mélanine peut être déconnectée des ascendants et stimulée par des crèmes bronzants, ou bien encore la distinction
peut passer ailleurs que sur la ligne inclus-exclus etc. La notion
AILLEURS peut décrire d’autres domaines que la mélanine.
Soyons artistes ! Puisque nous savons que nos origines sont
mythologies, que nos racines tout comme nos identités sont
constructions, employons les à la fois dans une cohérence
interne et dans une adéquation externe.
La cohérence interne veut que nous abordions nos contes
comme des contes. Le faire autrement constitue une faute
logique. Cela revient à confondre des catégories ou des espèces.
La cohérence externe est plus difficile à saisir. L’appartenance à une communauté permet à un individu de se situer.
C’est un repère à l’intérieur d’un groupe plus grand. Un sous-groupe comme le sont les clubs des joueurs de boule, l’amicale
des yakafaucons à Grenoble ou l’association des amis du couvent des minimes à Maubeuge. Les sous-groupes n’ont de sens
que par rapport et dans un rapport avec un ensemble plus vaste
qui l’englobe. L’appartenance à une communauté n’a par conséquent de sens que dans cette relation là.
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