Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062520
170 pages

p. 47 à 63
doi: en cours

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no 21 2001/1

2001 Champ Psychosomatique

La question des origines dans l’identité en question

Phiouphanh Ngaosyvathn anthropologue analyste, 3 rue Titien 75013 Paris - http ://www. Franceexplorer.com/perso/ngaosyvathn/
La question de l’identité peut être abordée de différentes façons. Elle est souvent liée à d’autres notions comme autant d’arguments qui permettent d’identifier sinon d’authentifier une personne ou une chose comme de justifier une position. Couplé avec l’identité, l’argument le plus souvent utilisé est celui des origines; cette origine pèserait sur le présent et bien entendu sur le devenir; malgré l’importance qui leur est dévolue, ces deux notions ne sont pas définie de façon stable; c’est le signe même du rôle qui leur est attribué : ce sont par conséquent des fonctions dont l’intervalle de définition est relatif à des enjeux qui sous-tendent leur introduction dans une énonciation. Ainsi, dégager l’aspect argumentatif de l’emploi de ces notions dans un texte écrit ou oral comme celui de toute autre notion est cruciale afin de saisir où se situe effectivement le débat.Mots-clés : identité, origine, valeur, énonciation, argument, explication. The question of identity can be tackled in different ways. Identity is often linked with other notions such as all those arguments which allow for identification or authentification of a person or a thing and also for justification of a position. The one argument used most frequently with identity is the one of origins; this origin lies heavy on the present and also on the future; in spite of the importance which devolves on them these two notions are not defined in a stable way; this is the sign of the role conferred on them : they are therefore functions whose interval of definition depends on the values at stake underlying their insertion in a statement.Keywords : identity, origin, value, statement, argument, explanation.
La question de l’identité peut être abordée de différentes façons. Elle est souvent liée à d’autres notions comme autant d’arguments qui permettent d’identifier sinon d’authentifier une personne ou une chose. L’argument le plus souvent utilisé est celui des origines : une armoire normande n’est pas une armoire anglaise. Une armoire est normande pour un certains nombre de critères qui attestent son identité. Parmi eux, les origines. Cette origine pèserait sur le présent et bien entendu sur le devenir ; une identité n’est pas définie une fois pour toutes : c’est une fonction dont l’intervalle de définition est relative par exemple à des enjeux qui sous-tendent le fait d’introduire la question de l’identité appuyée sur celle des origines dans une énonciation. Afin de dégager l’aspect argumentatif de l’emploi de la notion des origines pour asseoir une identité, procédons en deux temps.
Tout d’abord essayons de cerner le champs conceptuel de la notion LES ORIGINES. De quoi parlons-nous ? Cette notion décrit-elle toujours les mêmes faits ? Je montrerai ici que la notion recouvre plutôt un ensemble de mythologies ou de constructions bâties à partir d’une sélection de faits à laquelle il est accordé une valeur. Il nous faudra alors différencier la valeur explicative de la valeur justificative.
A partir de cette valeur attribuée, dans un deuxième temps je m’attacherai à dégager le rôle argumentatif qu’un discours peut faire jouer à la notion LES ORIGINES en tant que fait/valeur ou faire valoir pour faire accréditer une position. Souvent cette notion ne remplit principalement qu’une fonction logique dans une argumentation.
De quoi parlons-nous en effet lorsque nous employons le terme “les origines’’? Que décrivons-nous ?
Lorsque nous disons que le zéro est d’origine indienne, et qu’il nous est parvenu via les arabes, nous faisons référence à deux faits. Le premier concerne le lieu de naissance de ce chiffre, le second le chemin qu’il a pris pour nous parvenir. Pour un Indien ou un Arabe il ne s’agira pas de la même relation, ni pour un historien des chiffres. L’Indien est sur place. L’Arabe est, disons, à mi-chemin, du moins selon nos schémas. Le chercheur ne se contenterait certainement pas de cette formulation vague : le zéro est d’origine indienne.
La notion LES ORIGINES ne se réfère pas à un domaine fini. Est-ce l’acte de créer le zéro ? Bien que probablement selon Georges Ifrah, auteur de l’Histoire Universelle Des Chiffres (Ifrah, 1981) il y eut des créations successives, des tâtonnements avant d’aboutir au zéro tel que nous le connaissons. Est-ce le moment où il apparut à son inventeur ? Le lieu où il fut créé ? Le lieu, c’est-à-dire le pays ? La ville ? La rue ? La maison ? La pièce de cette maison, l’emplacement précis où se trouvait son créateur ? Ou bien encore la nécessité logique qui présida à son introduction dans la notation des intervalles ? etc.
Qu’en est-il pour “les origines” d’un individu ou d’un groupe ? Afin de montrer la multiplicité presque à l’infini des faits que la notion LES ORIGINES pourrait englober, je vous propose d’analyser trois textes.
Le premier texte est une bande dessinée de Claire Brétécher parue dans Le Nouvel Observateur dans la semaine du 2/8 mars 1995. La BD met en scène deux personnages féminins, branchés : Agrippine et Bergère. Elle comporte neufs plans fixes avec un cadrage identique. Seule la couleur du fond varie, passant du bleu à l’orangé. Tout est immobilité, comme suspendu, à l’exception de l’avant bras droit d’Agrippine et sa main droite qui serre entre l’index et le majeur une cigarette. Elles sont probablement dans un débit de boisson, face à face, chacune dans un fauteuil. Entre elles, une table avec deux boissons. Voici les dialogues :
Plan 1
1- Bergère : Muflée Madrededios a un grand’peurh inca et une grand’meurh chinoise.
2- Agrippine : Frita Mac Steak a une grand’meurh sri lankaise.
3- Bergère : Je sais !
Plan 2
4- Bergère : Mokett Obkuk son peurh est turc et il a des Inuits dans sa famille.
5- Agrippine : Transi Macdo est italien et iroquois.
6- Bergère : Et toi ?
Plan 3
7- Agrippine : Moi je suis Kabylo-vietnamo-zouloue avec une rondelle de citron. C’est même pas vrai.
Plan 4
8- Agrippine : Toute ma nulle famille vient du Maine et Loire depuis Charles le chauve. Ça assure mal !
9- Bergère : Et moi de Haute Saône, tu crois que c’est mieux ?
10- Agrippine : Le deuil !
Plan 5
11- Bergère : Au moins j’ai eu un grand-oncle père blanc. Je dois avoir des cousins africains…
12- Agrippine : C’est pas ça qui va faire bronzemane tes pauvres gènes gauloiches !
Plan 6
13- Bergère : Et tes biomanes, ils ont déjà été S.D.F. ?
14- Agrippine : Me fais pas rire, mon wonderbra va lâcher !
Plan 7
15- Bergère : Et chômes ?
16- Agrippine : Pas encore ! …
17- Bergère : Délinquants ?
18- Agrippine : FFF ! …
19- Bergère : Toxicos ?
20- Agrippine : Arrête ! …
21- Bergère : Moi, c’est pareil…
Plan 8
22- Bergère : Remarque j’ai quand même la haine.
23- Agrippine : Évidemment moi aussi j’ai la haine… Pour nous y a pas d’ailleurs…
Plan 9
24- Agrippine : fonchent les racines… On a des vraies gueules d’inclus !
Le second texte est extrait d’un compte-rendu de lecture signé de ces initiales R.B. paru dans le Casoar, revue trimestrielle numéro 137 datée du mois d’avril 1995. Cela concerne un ouvrage écrit par le Général Faivre édité par L’Harmattan intitulé : Un Village de Harkis des Babors… au pays drouais.
“Le Général Faivre commandant en 1960-1961 un escadron du 20e dragon en petite Kabylie, a eu sous ses ordres 80 harkis; il en a retrouvé une partie réfugiée en France qui a constitué une communauté à Dreux. C’est pour leurs enfants qu’il a écrit ce livre, afin de les aider à mieux connaître leurs racines et leur montrer, au-delà de la tragédie vécue par leurs pères et des difficultés qu’ils rencontrent, les raisons qu’ils ont d’espérer (…). Il leur dit qu’ils peuvent être fiers de leur passé lointain et des choix de leurs pères. Il leur dit que l’avenir leur reste grand ouvert à condition qu’ils restent fidèles aux valeurs profondes de leur double culture et sourds aux sirènes de l’intégrisme, du matérialisme, du fatalisme, de l’assassinat…”
Le troisième texte est d’Isabelle Fiemeyer paru dans la revue Lire N°235 du mois de mai 1995, page 8-9. Il a pour titre “La malédiction du sud. Pleins feux sur l’œuvre et la vie de William Faulkner’’.
Voici ce qu’elle note : “Rarement une œuvre romanesque aura suscité tant d’interrogations et infligé tant de brûlures. Lire Faulkner, c’est s’exposer (…) mais le risque en vaut la peine (…) pour composer ces romans aux accents si universels, Faulkner a puisé dans la conscience sudiste d’une part, dans sa propre vérité et ses obsessions d’autre part. La mort culpabilisante de son jeune frère, Dean, tué en pilotant l’avion qu’il lui avait offert, l’a hanté toute sa vie, de même que ses échecs et ses rêves brisés, à commencer par sa désastreuse vie conjugale, ses difficultés financières et la gloire militaire qu’il n’a jamais connue (…). Enraciné dans son comté imaginaire du Yoknapatawpha et son chef-lieu Jefferson (alias Oxford), il creuse dans l’histoire de cette terre, de ses habitants, dans son histoire propre et celle de sa famille, pour découvrir les racines du mal. (…). Toute sa vie, il a cherché l’apaisement dans l’écriture et dans l’alcool, et le réconfort auprès de maîtresses successives. Et cela même après la gloire, le prix Nobel en 1954.’’
Les trois textes tournent autour de la question des origines. Même s’ils ne décrivent pas exactement les mêmes faits, ils présentent, dirait Wittgenstein, “un air de famille’’.
Pour l’un c’est un lieu : le sud des États-Unis, le Mississippi, plus précisément selon l’expression d’Isabelle Fiemeyer “le comté imaginaire du Yoknapatawpha et son chef-lieu Jefferson alias Oxford” où Faulkner a grandi et passé la majeure partie de son existence. Un lieu recomposé par Faulkner qui renvoie à d’autres lieux, d’autres expériences propres à l’auteur qui n’ont rien à voir avec l’expérience que chacun d’entre nous pourrait avoir du sud des États-Unis comme le remarquerait Nabokov. Pour l’autre, ce sont les parents. Non pas n’importe quelle caractéristique de ces géniteurs mais certaines spécificités qui les situent dans l’espace. Que cet espace permette de différencier les groupes entre eux (il a un grand-père inca, une grand-mère chinoise) ou bien à l’intérieur d’un même groupe, l’espace géographique (ma famille est du Maine et Loire ou de haute Saône), l’espace social (S.D.F., Chômeur, délinquant…).
Pour le second texte en plus de l’espace géographique (les parents viennent des Babors en petite Kabylie) nous trouvons une dimension, disons, morale, définie par R.B. en ces termes : la fidélité des parents dans leur engagement aux côtés de la France. Cette dimension qui les démarque de ceux qui ont opté pour une autre voie.
Ces trois exemples illustrent bien que la notion LES ORI-GINES ne décrit pas un fait unique. Son domaine est extrêmement ouvert : il englobe indifféremment des individus, des lieux aussi bien que des événements. La notion ne décrit pas un domaine défini; il semblerait plutôt que c’est l’énonciation et son contexte qui définit un domaine. Pour un individu donné, comme pour un groupe, elle s’ouvre sur un espace-temps singulier. Elle renvoie aussi bien à des domaines personnels (Faulkner, Agrippine), qu’à des domaines collectifs comme elle peut les combiner.
Dans les trois textes, les références proposées par les auteurs fonctionnent comme repères. Elles servent d’abord à situer. Situer le texte, situer le ou les sujets du texte.
Ainsi pour Agrippine et Bergère nous savons qu’elles sont selon leurs propres termes, de souche gauloise; plus exactement elles viennent de deux régions précises, le Maine et Loire et la Haute Saône d’une part, (réplique 8 : Agrippine : toute ma nulle famille vient du Maine et Loire depuis Charles le chauve. Réplique 9 de Bergère : et moi de Haute Saône…); elles n’évoluent pas dans la marginalité de la société française d’autre part. (Réplique 13 Bergère : et tes biomanes, ils ont déjà été S.D.F ? 14- Agrippine : Me fais pas rire, mon Wonderbra va lâcher ! 15-Bergère : Et chômes ? 16- Agrippine : Pas encore ! ainsi de suite jusqu’à la réplique 21).
Il en est de même pour le texte d’Isabelle Fiemeyer : Faulkner est né en 1897 à Albany, a vécu à Oxford dans le Mississippi, il a perdu son frère, a raté son mariage et il boit.
Dans le compte-rendu de lecture de l’ouvrage du général Faivre nous situons les gens dont il est question : habitants des Babors en petite Kabylie ils sont caractérisés par leur engagement aux côtés de la France, à la différence d’autres habitants des Babors à la même époque.
Ainsi parmi une infinité de faits qui pourraient être décrits à partir de la notion primitive LES ORIGINES, seuls quelques-uns sont retenus pour servir de repères : ils ont été choisis pour leur pertinence avec une version du monde. Autrement dit il n’y a pas de fait ayant une valeur en soi non pas parce qu’un fait soit dissociable de sa valeur, mais il semble bien d’après Putnam (Putnam, 1992) qu’un fait, parce qu’il est décrit, a retenu notre attention : d’où sa valeur. Nous disions tout à l’heure, c’est l’énonciation qui détermine le domaine d’une notion.
Après tout, pourquoi choisir la naissance supposée du Christ alors que la Bible couvre des temps bien antérieurs ? Les travaux des historiens tels que Kramer ou Bottéro (Kramer, 1994; Bottero, 1992) montrent bien que Noé tient de Gilgamesh. Pourquoi Noé plutôt que Gilgamesh en tant que repère ? Pourquoi Vercingétorix plutôt que Jules César ? Tout de même, si nous en sommes là où nous sommes, c’est bien aussi parce que la Gaule fut romaine. Dans l’histoire récente des gens venus du Vietnam pourquoi prendre comme repère les périls de la traversée plutôt que les espérances qu’une telle traversée suscite ? Pourquoi cette traversée plutôt que la déportation et pourquoi la déportation plutôt que l’appartenance à un groupe dominant dans l’ancien régime ? Dans la traversée elle-même pourquoi plutôt tel fait de préférence à tel autre fait ?
Voici le second point de cette mise à la question de la notion des origines dans l’identité : le repère en tant que fait sélectionné porte de facto sa valeur ! Il s’agit en premier lieu d’une valeur explicative causale. Cette valeur est à trouver dans le texte de l’énonciation lui-même ainsi que dans le contexte dans lequel cette énonciation est émise. Les circonstances au cours desquelles nous invoquons les repères dans l’espace et dans le temps révèlent toujours les raisons pour lesquelles nous accordons du poids aux repères que nous utilisons.
Dans son texte, après avoir brossé la vie de Faulkner qu’elle place sous le signe du remord, des difficultés financières et conjugales, des espérances de gloire militaire déçues, Isabelle Fiemeyer conclut en faisant jouer aux repères qu’elle vient de disposer devant nous ce rôle explicatif. Elle écrit : “toute sa vie, il a cherché l’apaisement dans l’écriture et dans l’alcool et le réconfort auprès des maîtresses successives’’.
D’un côté le remord, de l’autre la recherche d’un apaisement, d’où l’écriture, la boisson et les maîtresses. C’est une explication de cause à effet qui n’explique rien du tout. Il y a bien des gens qui n’ont pas vécu la vie de Faulkner, qui écrivent, qui boivent et qui ont des maîtresses.
Ce procédé est extrêmement courant pour “expliquer’’le pourquoi du comment d’une création. Ainsi Daniel Marchesseau dans Le pinceau d’un poète dans une isba grise écrit au sujet de la peinture de Chagall après avoir décrit la vie à Vitebsk à la fin du XIXe siècle “Chagall n’oubliera jamais la chaleur émerveillée de ses années d’enfance à la fin desquelles il sut imposer à sa famille illettrée sa vocation de peintre malgré l’interdit religieux. Dans sa peinture comme dans ses écrits, il ne cessera (…) d’évoquer dans une dialectique formelle et chromatique bigarrée, ses premières découvertes et ses émotions, ses chagrins et ses joies, ses humiliations et ses sacrifices.” (Marc Chagall, les années russes, 1907-1922,16).
La plupart des biographies et à fortiori les autobiographies ne procèdent pas autrement. Ainsi dans Les mots selon les termes mêmes de l’éditeur qui imprime en quatrième de couverture : Sartre “né en 1905 à Paris raconte son enfance, et il explique comment, à travers les mots, il a découvert l’existence.’’ Pour appuyer ce qu’il avance l’éditeur cite ce passage du livre autobiographique : “J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout : défense était de les faire épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les rêverais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait…” L’ouvrage comporte quelques deux cents pages qui commencent ainsi : “En Alsace, aux environs de 1850, un instituteur accablé d’enfants consentit à se faire épicier. Ce défroqué voulut une compensation puisqu’il renonçait à former les esprits, un de ses fils formerait les âmes; il y aurait un pasteur dans la famille, ce serait Charles.’’213 pages plus loin Sartre conclut : “J’ai désinvesti mais je n’ai pas défroqué : j’écris toujours. Que faire d’autre ?”
Que Chagall ait vécu à Vitebsk, soit. Qu’il ait produit ce qu’il a produit, d’accord. Mais ce n’est pas parce qu’une personne a vécu son enfance à Vitebsk qu’il fait du Chagall ou de la peinture car sinon tous les gens originaires de cette bourgade, à commencer par les siens seraient dans la peinture, travailleraient à la manière de cet artiste si l’explication causale était valide. La même remarque est valable pour Sartre ou pour Faulkner lorsque certains moments de leur vie sont rapprochés de leurs productions pour en souligner un hypothétique lien de cause à effet.
Si le “parce que” explicatif causal du texte de Daniel Marchesseau est implicite, il peut aussi être explicite comme dans celui de Jacques Berlioz intitulé “Opinel, la fortune d’un couteau savoyard” paru dans la revue L’Histoire, numéro 188 daté du mois de mai 1995.
L’auteur donne d’abord les raisons pour lesquelles “vers 1817 Victor-Amédée Opinel né en 1799 abandonne son métier de colporteur pour installer une forge à Albiez-Le-Vieux, en Maurienne. Le hameau de Gevoudaz où il se fixa à un atout : “l’Arvan, impétueux et capricieux torrent fournit la force motrice nécessaire au fonctionnement de la forge, des martinets et des meules (…).’’Puis il conclut : “Mais pourquoi s’étonner d’un tel succès quand on sait que le créateur éponyme de ce couteau culte porte le nom d’un hardi chevalier, héros de chanson de geste qu’évoque au XII e siècle Chrétien de Troyes dans son roman Erec et Enide ?’’.
C’est le type de réflexion qu’une étudiante en psychologie me fit un jour au sujet d’Edith Cresson : “vu son nom il n’est pas étonnant qu’elle soit ministre de l’agriculture !’’. Est-il nécessaire de remarquer que tous les Cresson du bottin ne sont pas pour autant devenus ministres de l’agriculture ? Cette démarche est tout à fait courante. Ainsi dans Télérama n°236 (daté du 10 mai 1995 Mathilde Trébucq dans un article intitulé “Les appelés de la nature” rapporte ces propos de Sylvain Chapotot, garde forestier de l’Office national des forêts : “Chapotot, en bourguignon, signifie charbonnier des bois et Sylvain, divinité des futaies. J’étais prédestiné. La forêt c’est ma maîtresse.”
Pratiquement nous ne procédons pas autrement lorsque nous disons : il est auvergnat pour expliquer la pingrerie de quelqu’un par exemple bien que Brassens affirme le contraire dans une de ses chansons.
Ainsi peut-on énoncer : “Mon père est alcoolique, je n’aime pas l’alcool” ou “j’aime l’alcool, mon père est alcoolique”. C’est ici que nous saisissons les limites d’une explication qui se veut causale. Elle explique tout et son contraire. En fait c’est une explication justificative, plus précisément un argument employé dans une énonciation par un individu dans un contexte donné. “Les origines” remplissent ce rôle là, tout comme “l’identité”.
En tant qu’immigré, je peux être malheureux en France, loin de mon groupe. C’esttellement mieux mon pays, ma famille etc… Et en tant qu’immigré je peux être extrêmement heureux d’être en France, loin de mon groupe. C’est tellement atroce mon pays, ma famille etc…
Ce sont là deux versions du monde. Toutes les deux incluent le même domaine défini par la notion LES ORIGINES. Les deux versions s’opposent parce qu’elles n’accordent pas la même valeur au même domaine. Les deux versions évoquent bien la France, le pays, la famille. La première version connote négativement le séjour en France à la différence de la seconde. Au contraire, et logiquement, la seconde version va connoter le pays, la famille négativement à l’opposé de la première version. Il s’agit là de jugements de valeur portés sur des contextes donnés par des individus définis.
Cette explication peut n’avoir pour visée que celle de fournir une raison à un fait comme dans le texte d’Isabelle Fiemeyer. Elle peut aussi poursuivre une autre finalité.
Suivant l’énonciation elle peut prendre une valeur justificative. Ainsi le compte-rendu de l’ouvrage du général Faivre montre-t-il que son auteur poursuit deux buts. Le premier, purement informatif en apparence, vise à faire mieux connaître aux enfants des harkis originaires des Babors leurs racines et la tragédie vécue par leurs pères. Le deuxième but qui s’articule sur le premier par la conjonction de coordination “et” renforcée par le verbe montrer cherche à convaincre : “et leur montrer (…) les raisons qu’ils ont d’espérer (…) qu’ils peuvent être fiers de leur passé et du choix (de leurs pères)”.
Le texte de Claire Brétécher est plus complexe dans la construction. Mais il reflète bien une situation conversationnelle dont nous serions témoin. Il montre aussi l’imbrication des différents rôles qu’un énonciateur peut faire jouer à la notion LES ORIGINES.
Jusqu’à la réplique 11 nous ne savons pas pour quelle raison Agrippine et Bergère passent en revue les ascendances de certaines personnes de leur connaissance ethniquement marquées; (le grand-père inca et la grand-mère chinoise de Muflée Madrededios, la grand-mère de Frita Mac Steak sans oublier le père turc et les Inuits de la famille de Mokett Obkuk et l’italoiroquois Transi Macdo; répliques 1 à 6); nous ne nous expliquons pas non plus leur intérêt pour ces repères dans l’espace géographique pour caractériser leurs propres ascendants (la famille d’Agrippine vient du Maine et Loire, celle de Bergère de la Haute Saône, répliques 8 à 11). C’est au cinquième plan, 56 à la douzième réplique qu’Agrippine nous donne la clé de tout ce développement autour des repères géographiques des géniteurs : “C’est pas ça qui va faire bronzemane tes pauvres gènes gauloiches !” Le pronom démonstratif “ça” se rapporte aussi bien à ce que vient d’énoncer Bergère : 11- Bergère : “Au moins j’ai eu un grand-oncle père blanc. Je dois avoir des cousins africains”, qu’aux énonciations précédentes : “je suis du Maine et Loire ou de la Haute Saône”. Un auditeur ou un lecteur suffisamment attentif aurait déjà noté qu’au plan 3, réplique 7, Agrippine a essayé de se forger une ascendance non hexagonale, immédiatement annulée : “Moi je suis Kabilo-viet-namo-Zouloue avec une rondelle de citron. C’est même pas vrai !” Il aura déjà relevé toutes les expressions négatives attachées aux origines des deux interlocutrices : “ma nulle famille, ça assure mal, le deuil, la haine, fonchent les racines”. Nous y reviendrons lorsque nous aborderons la nécessité logique d’une cohérence interne de l’énonciation comme valeur de l’énonciation. Reprenons notre analyse pour constater que de même, c’est seulement à la réplique 24- Agrippine : “j’ai de la haine… Pour nous iln’y a pas d’ailleurs, on a de vraies gueules d’inclus !” que nous saisissons le fait qu’elles essaient de pointer un éventuel passage de leurs parents dans la marginalité (Ils ont déjà été S.D.F., chômes, délinquants, toxicos ?; répliques 13 à 21).
Pour elles, l’intérêt d’avoir des ascendants Sri lankais, turcs ou italiens se situe au niveau de la mélanine lorsque l’été s’annonce. De même que leur intérêt d’avoir des parents qui auraient fréquenté la marginalité leur aurait permis de ne pas avoir des gueules d’inclus. Sortir de la norme, être différentes, voilà ce qui motive leurs échanges qui les amènent dans le domaine parcouru par la notion LES ORIGINES. Tout ceci, nous l’apprenons en analysant simplement les articulations logiques de leurs énonciations, rien de plus.
Une analyse similaire des autres textes nous amènerait à cette constatation : Les motivations des repères employés comme fait-valeur ou faire-valoir, de manière implicite ou explicite, se laissent voir dans le texte même de l’énonciation, que cette énonciation soit écrite ou orale bien entendu.
Voici deux énonciations :
  1. En 1968, durant les événements de mai j’étais dans l’armée.
  2. Mon père venait de Pologne.
Elles sont en apparence purement informatives parce qu’elles sont coupées des éléments qui pourraient donner à ces informations d’autres valeurs. En leur adjoignant d’autres éléments cela donne :
1.1- En 1968 j’étais dans l’armée, le courrier ne marchait pas du tout, je désespérais de ne pas recevoir de nouvelles de ma Juliette, je déteste les soixante-huitards.
1.2 - En 1968 j’étais dans l’armée. Je crois que j’aurai désobéi si nous avions dû intervenir.
2.1 - Je suis très sensible à la question de l’immigration. Mon père venait de Pologne.
2.2 - Je ne veux pas apprendre le polonais même si mon père venait de Pologne.
Nous constatons que ce qui pourrait être considéré comme repère dans un énoncé est utilisé comme argument dans un autre.
Il est ainsi important lorsque la question des origines est invoquée de la questionner : pour quelles(s) raisons est-elle évoquée ? Ou plus précisément dans quelle énonciation et dans quel contexte d’énonciation se trouve-t-elle ? Les deux aspects de l’emploi de ces repères leur confèrent des valeurs tout à fait différentes. Lorsque la notion LES ORIGINES sert à situer, sa présence dans l’énonciation est simplement utilitaire, sinon elle sert à argumenter : elle peut alors être polémique parce qu’il y a la volonté de convaincre au-delà de celle d’informer. Dans ce dernier cas elle peut être discutée comme n’importe quel autre argument de l’énoncé : elle ne possède aucune valeur absolue. Que vient faire la notion LES ORIGINES dans notre réflexion sur l’identité ? constitue-t-elle une information ou un argument ? Vient-elle pour justifier une prise de position ? Vient-elle pour argumenter que l’on peut être breton et français, corse et vietnamien, ou pour nous dire le contraire ?
En tant qu’argument cela pourrait se discuter à l’infini parce que nous abordons ici la question de la valeur des différentes versions du monde. Y-a-t-il une version meilleure qu’une autre ? C’est sur un point de vue moral, éthique ou juridique que nous plaçons la discussion. Peut-il y avoir une position universellement valable ? Y-a-t-il des versions plus adéquates que d’autres ? C’est le point de vue pratique qui est ici soulevé. Nous ne pouvons pas ignorer que c’est à ces niveaux là que se situent ces discussions à l’infini autour de la question des origines, par conséquent celle de l’identité. Il s’agit moins d’informer que d’argumenter pour justifier une position en faisant jouer à la notion LES ORIGINES un rôle argumentatif. Dans ce cas là seule notre prise de position lui confère une valeur. En elle-même la notion ne possède aucune valeur. Elle ne décrit aucun état du monde définitivement acquis.
Prenons cette énonciation :
1 - Je suis corse, j’aime la coppa et les figatellis.
Nous pouvons aussi bien la comprendre ainsi :
1.1 - En tant que natif de l’île de beauté, je suis à même d’apprécier ces produits.
1.2 - Il n’y a que les natifs de l’île de beauté qui sont à même d’apprécier ces produits.
1.3 - Il n’y a que des natifs de l’île de beauté comme moi qui sont à même d’apprécier ces produits etc.
Nous voyons avec ces quelques développements que la notion LES ORIGINES vient justifier un jugement de goût sans rien apporter de plus pour faire avancer la discussion; on peut être non corse et aimer la coppa et les figatellis comme l’on peut être corse et ne pas les aimer.
Pour conclure je voudrais revenir à Chagall, un immigré justement, et à l’art qui parle mieux de philosophie si l’on en croit Wittgenstein.
Voici ce qu’écrit Benjamin Harshav dans on article “Le post-modernisme et l’art du carnaval. L’introduction au Théâtre Juif de Marc Chagall”: “Chagall était un peintre français en Russie : ses racines stylistiques émanaient de Paris, soit directement, soit au travers du prisme russe (…) Dans ses tableaux, on trouve des articulations “cubistes’’ quasi géométriques de figures humaines, une prédilection “orphique” pour les couleurs vives et les cercles dans l’espace, des bandes et des triangles “suprématistes’’, précis et monochromes, des mouvements dynamiques et de puissants gestes diagonaux “futuristes’’. Il préfigura l’expressionnisme avec ses déformations du corps et du visage ainsi que le surréalisme avec ses arrangements “oniriques’’ d’objets dans l’espace. On y trouve également l’influence de ses professeurs à Saint-Pétersbourg qui appartenaient au mouvement russe Miriskousstva (Le monde de l’art) : une exubérance de couleurs inspirées des fauves qui refuse les limites des objets ou toute motivation réaliste et des ornements décoratifs infimes et multiples, qui défient tout principe “organique’’ ou fonctionnel (…) il était un maître de l’éclectisme démonstratif, de ce qu’on pourrait appeler la polyphonie’’. Chagall est plus lapidaire encore dans son autobiographie. Il dit : “La terre qui avait nourri les racines de mon art était Vitebsk mais mon art avait besoin de Paris”.
Comme le montre Nelson Goodman (Goodman, 1992) pour faire leur version du monde, les artistes partent toujours de ce qui est à disposition, construire un monde c’est reconstruire, c’est disposer autrement les mêmes briques. Il n’y a pas de bonne manière de faire en soi. Mais toutes les manières de les disposer ne se valent pas. Certaines façons de faire sont meilleures que d’autres. Elles se tiennent mieux du point de vue de la cohérence interne dans un même système ou bien elles sont plus en adéquation avec le contexte, elles répondent mieux aux problèmes qu’elles tentent de résoudre, en fonction du moment et des moyens dont elles disposent.
Cette cohérence interne est dans le texte même de l’énonciation qui forme système. C’est elle qui impose une logique. Critiquer une prise de position, un jugement de valeur peut s’effectuer au regard de cette logique interne du texte de l’énonciation. Peut être même qu’elle doit en premier lieu se dérouler là.
Reprenons le texte d’Agrippine et de Bergère là où nous l’avons laissé. Rappelons-nous qu’au plan 3, réplique 7, Agrippine a essayé de se forger une ascendance non-hexagonale : “Moi, je suis kabylo-vietnamo-zouloue avec une rondelle de citron”. Immédiatement elle annule cette construction par un “c’est même pas vrai” pour s’exclamer au plan suivant (plan 4, réplique 8): “toute ma nulle famille vient du Maine et Loire depuis Charles le chauve ! Ça assure mal !’’ Puisque la question de la mélanine préoccupe Agrippine, dans sa propre logique, se forger une autre ascendance laisse entier ce problème. La cohérence interne du système d’Agrippine – la mélanine – veut qu’une ascendance extra-gauloise ne présente aucun intérêt là, dans cette situation; d’où ce qualificatif “nulle” accolé à sa famille dans la réplique 8, plan 4 : “ma nulle famille vient du Maine et Loire !”
Cette logique du texte, cette cohésion interne se poursuit jusqu’à la fin puisque la désespérance des deux amies branchées découle de ce qu’elles ne pourraient pas faire valoir de différence, du moins sur ce plan là. Elles sont irrémédiablement hexagonales d’abord, des inclus hexagonales ensuite : “pour nous y a pas d’ailleurs conclut Agrippine” (23).
S’il nous est offert la possibilité de discuter les prises de positions de ces deux jeunes filles, nous pourrions l’effectuer à partir de deux perspectives : à l’intérieur du système ou à l’extérieur. Afin que la discussion puisse s’avérer féconde, il nous est nécessaire d’examiner les domaines définis par la notion SE DISTINGUER et son articulation avec la notion LES ORI-GINES en respectant le point de vue adopté. Procéder autrement équivaudrait à une faute de méthode d’une part et d’autre part cela ne permettrait pas de cerner vraiment les différents arguments employés par les intéressées.
Sortir du système nous amènera à leur poser la question de la distinction : est-il bien nécessaire de se différencier ? Doit-on affirmer son existence par la différence ? etc. Par contre, rester dans le système nous permettra de leur poser la question des moyens de cette distinction : doit-elle être connectée à la mélanine ? La mélanine peut être déconnectée des ascendants et stimulée par des crèmes bronzants, ou bien encore la distinction peut passer ailleurs que sur la ligne inclus-exclus etc. La notion AILLEURS peut décrire d’autres domaines que la mélanine. Soyons artistes ! Puisque nous savons que nos origines sont mythologies, que nos racines tout comme nos identités sont constructions, employons les à la fois dans une cohérence interne et dans une adéquation externe.
La cohérence interne veut que nous abordions nos contes comme des contes. Le faire autrement constitue une faute logique. Cela revient à confondre des catégories ou des espèces. La cohérence externe est plus difficile à saisir. L’appartenance à une communauté permet à un individu de se situer. C’est un repère à l’intérieur d’un groupe plus grand. Un sous-groupe comme le sont les clubs des joueurs de boule, l’amicale des yakafaucons à Grenoble ou l’association des amis du couvent des minimes à Maubeuge. Les sous-groupes n’ont de sens que par rapport et dans un rapport avec un ensemble plus vaste qui l’englobe. L’appartenance à une communauté n’a par conséquent de sens que dans cette relation là.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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