2001
Champ Psychosomatique
De l’identité aux identités
Jacques Saliba
Comme toute action humaine, l’expérience personnelle
exige une continuité. Cette dernière suppose une certaine
construction de la personne qui mobilise à la fois
des processus psychiques et des représentations collectives.
Sentiment d’appartenance et image de soi interviennent dans
toutes les situations d’interaction et sont indispensables à la relation
d’altérité. L’acte d’identification définit, à la fois, une opération
d’intégration et de distinction. Identifier implique que la
chose dont on parle soit située dans une espèce nommée et repérée
dans l’espace et dans le temps. Si toute continuité présume
la permanence des relations, des catégories et des structures, elle
se confronte aussi au mouvement des transformations et des
conversions, à l’oubli, s’ouvrant aux possibilités créatives de
la discontinuité.
Pour se construire, réaliser son rôle et assumer les conséquences qu’elle engendre, l’identité mobilise, ainsi, des faits
tant organiques que culturels, psychiques ou sociaux. Représentations et idéologies, groupes, nations, cultures, ethnies…
structures sociales, genres, âges, personnalités individuelles et
mouvements collectifs… sont les multiples facettes de cette
même réalité, à la fois matérielle et symbolique, que l’anthropologue Marcel Mauss aurait qualifié, en son temps, de “phénomène total”
[1]. Des disciplines aussi diverses que la logique,
la biologie, la génétique ou encore les sciences du langage, l’anthropologie, la sociologie, la psychanalyse et la psychopathologie… ne peuvent faire l’économie de son abord.
Quelle qu’en soit l’acception, identité du moi, identité psychique, identité projective, identité morale, identité de genre,
identité sociale, identité professionnelle, identité culturelle,
identité sexuelle… le terme identité vient du latin
identitas qui
signifie le même et pose, de ce fait, le problème de la confrontation au non identique, c’est-à-dire au changement et à l’altérité. “
...une identité grossière, immédiate, une identité “de surface” doit laisser la place à une quête des structures profondes
qui façonnent l’identité dans son aspect relationnel : la question de l’Autre apparaît comme constitutive de l’identité”
[2]
En référence à l’universalité du fonctionnement psychique
humain, l’identité reste le pivot central de la structuration psychique. Si en psychopathologie, on considère que la capacité à
résoudre les conflits intrapsychiques et interrelationnels
dépend de la solidité de l’identité et du narcissisme, en clinique,
l’identité renvoie aussi bien à la notion de sa genèse que de ses
troubles dans une perspective de compréhension du monde, de
soi et de l’autre. Comme le formulait le sociologue Norbert
Elias, “
il n’y a pas d’identité du “je” sans identité du “nous”.
Seules la pondération du rapport je-nous, la configuration de
ce rapport, changent ”
[3]
Par un travail de/sur la langue, l’écriture poétique transporte,
comme la métaphore ou le mythe, la singularité d’une expérience, dans le questionnement de chacun.
Les Sciences sociales et avec elles, l’histoire ou la mythologie, la géographie humaine comme la sociologie ou l’anthropologie… posent la question de l’identité dans les interactions
interindividuelles avec leur inscription dans des groupes, des
territoires, des structures sociales et des cultures. Les actes
humains dépassent, en effet, l’individu, dans l’espace et dans le
temps. Ils durent plus que lui. Ils prennent forme dans des rapports sociaux et des institutions et sont en relation dialectique
avec le langage et ses figurations symboliques. Toute identification individuelle engage des symptômes, sous forme de signes,
des affects, des mots, des catégories, des références socialement
identifiables pouvant s’associer à des symboles collectifs.
Les sociétés modernes, produit d’une histoire, celle de l’Occident, deviennent instrumentales et imposent leur forme de
rationalité à tous les secteurs de la vie sociale et culturelle. Elles
placent la question du travail salarié, du changement et de l’individualisme au cœur même des mouvements migratoires et de
la redéfinition des identités personnelles et collectives,
qu’elles soient ethniques, nationales ou internationales, de
genre ou de génération… Ces sociétés nous confrontent à une
nouvelle construction sociale de la nature, du psychisme et du
lien inter-humain. Arraché à une insertion communautaire, qui
lui imposait une position fonctionnelle dans un collectif codifié autour de solidarités fortement intégratives et transmises,
l’individu des sociétés modernes s’affronte à une logique sociétaire et à une exigence d’autonomie. Il lui appartient, avec la singularité de son histoire de trouver une place, au travers de la production économique ou de la création, dans le lien social. Alors
que la sociologie parle d’acteur, la psychanalyse parle de sujet.
Sujet clivé dans le nœud de ses répétitions, de ses contradictions
et de ses symptômes. Un nouveau contexte de solidarité, plus
abstrait avec ses risques d’anomie, voit le jour. Il repose essentiellement sur un principe de séparation que la psychanalyse
met au centre de la structuration psychique, en particulier, en
développant le concept de castration. Toute la question identitaire réside désormais dans l’articulation entre le singulier et le
collectif. La problématique du désir devient prégnante et se
trouve associée à la Loi symbolique. Le thème de l’identité ne
peut plus être traité indépendamment de celui des identités.
Normal et pathologique, individuel et collectif se définissent
dans ce nouveau cadre, historique et culturel. Freud parlait de
civilisation ! La prise en charge des problèmes sociaux que suscitent de telles transformations ne sont pas sans effets sur les
sujets sociaux. Soigner suppose aussi des mises en forme identitaires avec des risques d’étiquetage et de stigmatisation.
Ce numéro de la revue
Champ Psychosomatique, préparé et
coordonné par Taïeb Ferradji
[4] et Jacques Saliba
[5], s’intéresse aux
processus complexes, de formation et de transformation des
identités, en soulignant leurs aspects collectifs. Tout clinicien,
dans sa pratique, se confronte à des individus, mais, peut-il faire
l’économie du détour vers la culture et le social, condition de
toute recherche de sens ? De quelle nature sont les conflits qui
s’expriment dans les troubles de l’identité ? Quel est l’effet du
cadre historique ? Dans quel code s’inscrit le symptôme, quand
il existe ? A quel contexte politique se rattache-t-il ?
Plutôt que de chercher une théorie ou une clinique de l’identité, il s’agit d’interroger la façon dont des disciplines diverses,
dans un style et une démarche propre, abordent ce thème. La
mise en correspondance de points de vue différents autour de
réalités empiriques particulières fait percevoir les différentes
facettes de la question identitaire et les problématiques qu’elle
peut mettre en œuvre.
[1]
M. MAUSS
Sociologie et anthropologie, P.U.F, Paris, 1973
[2]
J.M. BENOIST,
Facettes de l’identité,
L’identité, Séminaire
dirigé par Claude Levi-Strauss, Quadrige /
P.U.F, Paris, 1983, P. 17
[3]
N. ELIAS,
La société
des individus, Fayard,
Paris, 1991
[4]
Psychiatre, CHU
Avicenne, AP-HP,
Bobigny.
[5]
Sociologue,
Université Paris X
Nanterre.