2001
Champ Psychosomatique
Question de noms
Hélène Ewenczyk
2 rue Marie-Davy, 75014 Paris
C’est une histoire. Une histoire juive.
A yiddishé maysè.
Ils portaient un nom russe et venaient de la région de Minsk.
La révolution russe les délogea. Ils partirent vers l’ouest, en
Pologne. Brest-Litovsk. Une ville frontière. Puis, plus loin, Kövel.
Je parle de mes grands-parents paternels et de leurs trois fils.
Samuel, Oscar, Emmanuel; Sioma, Ossia, Monia; Siomé,
Ossié, Monié; ou encore Chmouel, Ocher, Immanuel. Trois
beaux garçons.
Une voix tantôt française, tantôt russe, tantôt yiddish, tantôt hébreu-d’Europe-centrale les appelle.
Plus tard ils inventeront une ritournelle. Ils siffleront leur
patronyme dans les rues de Paris. Un patronyme habité de
consonnes, marquées d’un long voyage.
Ma grand-mère répétait souvent : “il n’y a rien de plus terrible que de changer de nom.”
Je croyais alors qu’elle souffrait encore du nom arménien
porté pendant la guerre. Aujourd’hui j’entends le départ, le passage des frontières, l’abandon d’une terre.
Elle s’appelait Biélinki ou Bélinki. D’un coup de langue
énergique contre ses petites dents blanches elle gommait les
difficultés de la langue d’ici, les hésitations de l’écriture. Elle
réveillait l’alphabet cyrillique. Et le son “ye” ruisselait. Sa
bouche souriait. Vivante.
Elle est devenue Ewenczyk. Un mariage. Un voyage. Elle
quitte la ville, le commerce familial, l’université et découvre un
grand domaine, les bois de bouleaux, la maternité, la vie familiale. Elle installe un judaïsme rationnel moderne, au cœur de
la campagne russe, religieuse.
Elle rayonne.
1914.
1917.
Ils fuient. Ils déchirent leurs papiers. Ils franchissent la nouvelle frontière. Ils sont polonais.
Le nom change d’écriture, adopte les caractères latins. Ils
parlent le polonais, le yiddish, l’hébreu. Le russe se cache, se
tait. Vivre, survivre d’abord.
1932.
Paris.
Etrangers encore.
1936.
un décret naturalise les trois garçons.
Nom : Ewenczyk. Nationalité : française.
Ils respirent. Ils vont avoir vingt ans.
Mes grands-parents attendent. Le décret de naturalisation
arrivera tard. Plus tard. Après la guerre. Leur nom devient Evanchique.
Le patronyme familial se disloque. Deux orthographes cohabitent. Mystère des voies administratives. Elles exposent des
différences d’accent, les figent.
Une épreuve.
Elles portaient un nom de l’Est, un nom polonais.
1930.
Elles arrivent de Baranowicz. Une petite ville.
Elles : ma grand-mère maternelle et ses deux filles. Fania.
Génia. Elle rejoint son mari, elles retrouvent leur père. Un
homme de la ville. Un homme de Varsovie parti pour Paris.
Paris, une capitale. “Il y a du travail là-bas.”
Elles ont cinq et trois ans. Elles parlent le polonais, le yiddish.
L’école les attend. Génia tire un trait, elle devient Georgette.
Mars 1934. Il meurt.
“Un homme… grand, …élégant. Il faisait si beau et on était
si triste…”. Ma mère a sept ans, il en avait trente-quatre. Elle
pleure.
Elles les rencontrèrent.
Ils les rencontrèrent.
La guerre est finie.
Vivre maintenant. Bâtir. Ensemble. Tous ensemble. Alle
zusammen.
Une histoire se tisse, oublieuse des trajets passés.
Une petite fille écoute. Assemble les silences.
Brest. Ils sont de là. Ils le disent.
Les “Brestois” aimaient passer prendre le thé. Noh a bissélè.
Encore un petit peu, demande ma mère. Le yiddish parlait ces
après-midi là.
A l’école la petite fille a regardé la carte de France. Elle a
découvert Brest. A l’Ouest. Au bord de l’Atlantique.
“Oh Barbara
Quelle connerie la guerre”.
Les lieux s’empilent pêle-mêle. Jetés. Désertés.
Ils parlent.
Il y a là-bas.
Là-bas avant la guerre, vers Brest, c’est “notre petite ville.”
Il y a ici.
Ici avant la guerre c’est Paris.
ll y a là-bas pendant la guerre, quelque part dans le Nord, en
Allemagne. Là, c’est de mon père que l’on parle. Mon père le
prisonnier.
Il y a ici pendant la guerre, quelque part en France. Là, on
parle des autres. Ils se cachent, ils résistent.
Il y a ici
depuis la guerre. Et c’est Paris.
Là,
j’ai grandi.
Rive gauche puis rive droite. Au rez-de-chaussée puis au
quatrième étage. A République, dans la maison de ma grand-mère maternelle. A Alésia, chez mes grands-parents Evanchique. A Montreuil, à Bondy, puis rive droite, chez mes oncles
et tantes.
Là,
j’ai appris.
A l’école il y avait hier, aujourd’hui et demain. Il y avait des
frontières, des points cardinaux, de la grammaire. Le masculin
et le féminin. Des récits nouveaux. De l’ordre. Ils ignoraient
l’assemblage “czyk” et s’en étonnaient. Une difficulté quotidienne.
Là,
j’ai écouté.
Israël, la politique, les contes. De Grimm, d’Andersen, de
Perrault. Les prières. Du vendredi soir. Des Fêtes. Les blagues.
En yiddish d’abord, puis, en français pour les enfants. J’entends
encore mon père soupirer, “c’est tellement meilleur en yiddish !”
Là,
ils attendaient.
Et chaque fois les corps s’affaissaient faute de nouvelle.
Les hommes portent les femmes dans leur sillage. Elles sont
françaises par mariage. Seule ma grand-mère maternelle restera
apatride. Boulevard Saint-Martin, à la fenêtre du troisième étage
elle ne voit rien venir.
Que font-ils là-bas ?
Deux photos dans le salon se taisent. Il s’agit de mes arrièrearrière grands-parents, partis eux aussi. Partis avant… Et
comme elle vivants. En Amérique, là-bas.
Nuh ?
Alors ?
Ses yeux verts s’évadent.
Le temps passe.
Ici : “Mille neuf cent cinquante.”
Là : “Cinq mille sept cent dix.” Un autre compte.
L’autre, il habite la maison. Il dit : Ba-zeman ha-zé…, en ce
temps-là. Abraham. Sarah. Moïse. La sortie d’Egypte. Canaan.
La Terre Promise. La sagesse de Salomon, la force de David.
la Perse, l’exil. Esther. Les Maccabées, l’héllénisation…
Les hommes, et mon père aussi, racontent les hauts faits des
héros de ce temps-là. Il chantent en hébreu la fidélité, le courage, la liberté.
Ils oublient le temps.
Ma mère reçoit. Les chandeliers sont allumés. La carpe est
farcie. Le foie est haché. Des petits radis l’accompagnent. Cinq
fêtes rythment la maison. Pâque : Pessah, le Nouvel an : Roch
ha-chanah, le Grand pardon : Yom Kippour. Hanoukkah,
Pourim.
En quelle année sommes-nous ?
A la synagogue la question trouve sa place. Mon père parfois monte à la Torah. Le nom Ewenczyk alors s’éclaire. Mélodieux, familier. Puissant. Appelé.
N’oublie pas.
Septembre. La rentrée déjà ! L’école chasse le temps circulaire, ouvre au temps des rencontres. L’amitié, les bavardages,
les rêves occupent le trajet de l’aller et celui du retour. La maison ferme vite sa porte, me retient. Le temps se grippe, oublie
demain.
Les calendriers se dévorent.
Mai. Mon anniversaire.
La petite fille est belle. Ils le disent.
La petite fille remercie sa mère en yiddish. Une formule. Un
bruit de la maison. Un goût qu’elle ne connaît pas et qu’ils partagent. Eux.
Ils parleront d’Israël. Un jour sépare nos anniversaires. Je
crois que mon père le regrettait.
La jolie demeure écarte le temps civil. Distante. Elle tisse,
invisible, un autre demain, celui du retour à Jérusalem. Lechana ha-ba birouchalahaïm. Les enfants chantent le voyage
là-bas. Ils s’époumonent heureux et dispersent d’âge en âge les
racines lointaines. Lambeaux durcis, insécables, qui tourbillonnent. Intraduits dans la langue d’ici. Stériles.
Ma grand-mère paternelle frappe le sol de son doigt et
demande : “savez-vous planter les choux ?” Je ris. Le “u” russe
est tendre. Il fait frissonner la comptine et me porte à des verstes
de là. Auprès des bois de bouleaux. Je franchissais le temps.
Belle.
Le silence est écrasant.
Il y en a beaucoup. Trop. Ils s’étreignent et se déchirent.
Bruits sourds de la maison, de la peur.
Il y a des morts sans certitude.
En Pologne, en Russie, en France. Leurs noms ? Seule ma
grand-mère paternelle parle. Elle ouvre l’album de photos,
tourne les pages et raconte un à un les visages perdus, répète
inlassablement leurs noms, leurs liens. Gardienne de la généalogie, elle dit la vie.
Il y a des abandons, des erreurs.
Mon grand-père maternel, “le père-de-ma-mère” témoigne
dans le salon. Muet, souriant. Mon frère porte son prénom. La
traduction choisie est devenue une évidence. L’arbitraire s’oublie.
Hélène est aussi une décision familiale. Une correspondance
établie avec Hienkè. Hélène vient du froid et ne connaît pas la
Guerre de Troie. Tout le monde pourtant demande des nouvelles
de Pâris.
Je souriais. Belle.
Où est Hienkè ?
Dans un autre salon ma grand-mère maternelle se repose un
instant face aux parents de Hienkè. Deux photos envoyées de
Pittsburgh. “EnAmérique” ajoutait-elle. Ils avaient mis leurs
habits de fête. Deux émigrants. Ignorant les distances, ils se parlaient. De Hienkè. De son mari. Des enfants. Ils attendaient
Hienkè. Leur fille. La mère de ma grand-mère. Hienkè Wolochwianski. Ils l’attendaient tellement qu’ils en oubliaient son nom.
Ma grand-mère alors ne distinguait plus les générations. Elle
appelait Hienkè, sa mère-et-sa-grand-mère, vivante à Pittsburgh.
Où est-elle ?
Sa maison s’ouvrait sur une cour. Modeste. Le lait y était
tiède, tout juste trait. Le vendredi soir elle allumait les bougies
et préparait le pain tressé. La hala. Ils étaient pieux.
Où sont-ils ?
Il y a mon arrière grand-mère paternelle. Petite. Brune.
Esther, Chaja Elbinger née Epstein. Elle allait et venait en chantonnant. Le yiddish me berçait et éloignait le mauvais œil. Elle
s’est tue. J’avais dix-huit mois. Je l’ai attendue.
Il y a le hazan. Au cimetière de Bagneux. Entre Roch hachanah et Yom-Kippour il lit le quaddich. Prière funèbre en araméen. Les noms aimés volent, retrouvés. L’accent hongrois les
anime un instant.
Chema Israël.
Ecoute.
Trois femmes parlent.
“Il n’y a rien de plus terrible que de changer de nom” disait
l’une.
“Tu sais, à dix-sept ans …” disait l’autre.
L’une, ma grand-mère paternelle. Sima Barissovna.
Femme de Yaakov Ewenczyk. Fille de Boris.
L’autre, ma grand-mère maternelle. Rachel Elbinger.
Fille de Hienkè Wolochwianski. Veuve. Si jeune.
“Georgette !” Ma mère.
Femme d’Oszer Ewenczyk dit Oscar. Fille de Peretz Elbinger.
Là-bas…
et ici, Carreau du Temple, les voies ont été brisées. La maison paternelle appelle. Les femmes répondent. Fidèles.
“J’arrive !”
Il y a le patronyme Wolochwianski.
Il règne. Superbe.
Il écrasait “Elbinger”. Un nom sans gloire. Qui venait de
l’Elbe. Elbinger. Elbingé en français. Mon père redonnait à la
lettre g toute sa vigueur germanique. Et le nom sonnait Elb innguerre ou Elb innguère quand il saluait sa belle-mère. Que
disait-il ?
Il s’inclinait. Il déchirait la langue d’ici et rappelait que ce
nom était un nom de là-bas. Un patronyme juif polonais. Celui
de son beau-père.
Et ma mère ?
En silence, elle a lié les noms. Elle est devenue “Elbingé-Wolochwianski”. Wolochwianski. Des corps pêle-mêle tombés
dans une tranchée. A Baranowicz, en Pologne. Quand ?
Elbinger. Prononcé Elbingé. Un père enlevé trop vite. A
Paris. En 1934. “Il parlait bien le français” disait-elle.
Ma mère. Génia Elbinger dite Georgette.
Fille d’ici et de là-bas.
Une femme.
De sa fille aînée, on disait et elle aussi : “elle n’a pas l’air”.
Je n’avais pas l’air. Le nom Ewenczyk était pris en défaut.
L’orthographe c, z, y, k, le désigne comme un nom polonais. Un
temps du trajet familial qui tait d’autres origines. Juives. Russes.
D’autres morts. Un frère de mon grand-père paternel renversé
peut-être par un tramway. A Léningrad. La révolution russe. La
Guerre Froide.
De l’équivoque il y en a encore. En russe, la note finale
“czyk” qui se prononce tchique est un diminutif et “ewen” ou
“even” serait un mot hébreu : le mot pierre. Ewenczyk. “Petite
pierre” portée par l’écriture cyrillique.
Et Hélène la “belle”?
Hélène cache Monique. L’unique. Un deuxième prénom. Un
plaisir paternel qui soulève la colère de ma mère. Que se passe-t-il ?
Hélène sourit. Elle n’a pas l’air.
Il y a la France occupée.
1942.
Ewenczyk se terre. Mes grands-parents prennent un nom
arménien. Et leurs fils, Emmanuel et Samuel, les noms de Charmeil et Clusier.
Elbinger s’oublie. Ma mère et sa sœur deviennent Georgette
et Fanny Ellain. Nées à Champs-sur-Marne. De “vrais fauxpapiers” ajoutaient-elles fièrement. Leur mère est leur marraine.
Elle accepte un nom polonais. “Elle avait un fort accent.”
Paris.
Les “Allemands” habitent Pariss. Ils arrêtent. Ils perquisitionnent. Les Juifs portent l’étoile jaune. Une distinction. Dans
le métro le dernier wagon leur est réservé. Ma mère s’est trompée.
J’ai peur. Elle va être reconnue. Arrêtée. Fusillée comme eux
là-bas. Arrêtée comme lui là-bas enAllemagne du Nord. Il a
peur.
Ewenczyk.
Naturalisé français en 1936. Né à Brest-Litovsk dit-on ici.
Prisonnier français. Au stalag il est enregistré comme breton.
Né à Brest.
Ewenczyk.
Un abri.
Un souffle.
Il y avait…
Il y a des hommes.
Il y a des femmes.
Il y avait…
Il y a des guerres,
une révolution,
des histoires.
Les accents étaient mêlés. Quelques uns se distinguaient. Je
les ai suivis
et me suis égarée. Longtemps.
Il y a des morts.
Il y a des vivants.
Il y a des “ici”
Il y a des “là-bas”.
Et il y a aujourd’hui. J’écris.