2001
Champ Psychosomatique
Comment devenir Ulysse
Michel Casevitz
Professeur émérite de Grec à l’Université Paris X Nanterre 39, rue Pascal 75013 Paris
L’identité d’Ulysse est construite progressivement dans l’Iliade, où le
personnage est un « brillant second », vu de l’extérieur principalement, puis
dans l’Odyssée, où il est au premier plan, où il est en partie personnage du récit,
en partie personne qui parle à la première personne, et où son identité se
construit à force de dénégation, jusqu’au dénouement, au moment où il est de
retour au foyer, différent et tel qu’il en était parti, homme singulier.
Ulysses’identity is built up progressively; first in the Iliad where the
character is a « brilliant second », mostly seen from the outside, then in the
Odyssey, where he is in the foreground partly a character of the story, partly
speaking in the first person, his identity is constructed by means of denial, until
the denouement at the moment of coming back to his homestead, different and
the same as he had left it, a singular man.
L’identité, c’est la ressemblance, qui est fondée sur la permanence
: avoir une identité, c’est se ressembler et être
donc reconnaissable ; et c’est la différence, qui fait la singularité.
L’identité d’un individu et l’identité nationale ont ceci
de commun qu’elles se définissent par l’ensemble des traits
communs qui sont censés cerner les particularités d’un être ou
d’une nation. Si on veut ainsi dresser la fiche d’identité d’un
individu, on commencera généralement par en indiquer, spécifier
le nom, le ou les prénoms, etc. Et selon le style, administratif
ou littéraire, psychologique ou biographique, toutes les
précisions que l’on fournira devront contribuer à définir la singularité
de la personne du point de vue où l’auteur de la fiche
s’est placé. Qu’il s’agisse d’un fonctionnaire ou d’un romancier,
la procédure sera, dans l’ensemble, identique, puisque chacun
s’efforce d’identifier le personnage, c’est-à-dire de faire saisir
qu’il n’est à nul autre pareil. Fictif ou réel, – mais les deux
domaines ne sont pas si séparés qu’il semble au premier abord
et Stendhal n’a pas imaginé ex nihilo le personnage de Julien
Sorel –, l’individu est toujours à identifier.
Le personnage d’Ulysse n’est pas unitaire et son identification ne peut être que progressive. Disons d’emblée que son
identité n’est pas identique selon les œuvres où il apparaît,
qu’elle varie selon les circonstances et disparaît même en certaines occasions, mais qu’en définitive le personnage d’Ulysse
s’est imposé tel que chacun le reconnaît, tel que la volonté de
son auteur et la mémoire de la postérité l’ont fixé.
L’Ulysse de l’Iliade, premier des poèmes homériques à la
fois parce qu’il fut chanté et puis écrit en premier et parce que
l’histoire a fait se succéder, dans son reflet littéraire, la prise de
Troie et les retours en Grèce, n’est pas encore l’Ulysse de notre
mémoire et il est fort différent de l’Ulysse du deuxième poème,
l’Odyssée, bien qu’il l’annonce par certains traits, comme on s’y
attend.
La première mention de notre personnage dans l’
Iliade (I,
138) se trouve dans les paroles d’Agamemnon, le plus roi des
rois qui commande aux Achéens, lors de l’épisode primordial
qui fonde toute l’intrigue du poème :
la colère d’Achille, en
pleine guerre – voilà déjà la dixième année de la guerre
[1] –, qui
a pour origine la restitution de la part d’honneur (
géras)
d’Achille, la belle Briséis, que lui enlève Agamemnon pour
compenser la restitution de Chryséis, sa propre part d’honneur,
à son père Chrysès, prêtre d’Apollon, le dieu qui avait décoché
le fléau de la peste sur les Achéens quand Agamemnon avait
refusé de rendre la fille au prêtre. Pour apaiser le dieu, il faut lui
offrir une hécatombe et rendre la fille, voilà ce que le devin
Chalchas explique à Achille, lors de l’assemblée que celui-ci a
convoquée. Agamemnon refuse d’abandonner son
géras, sa
part d’honneur, s’il n’en récupère pas un autre. Il prétend
prendre le
géras, la part d’honneur d’un autre chef “la tienne
[dit-il à Achille], ou celle d’Ajax, ou celle d’Ulysse”. Et pour
conduire l’hécatombe à Chrysé et rendre Chryséis, il propose
un chef, “parmi ceux qui ont voix au Conseil, Ajax, Idoménée
ou le divin Ulysse, ou toi-même, toi, le fils de Pélée…” (I, 144-146)
Lorsque Achille s’est retiré dans sa baraque, Agamemnon
fait tirer à la mer le navire qui embarque pour Chrysé Chryséis
et l’hécatombe. Le commandement est assuré par Ulysse (I,311 :
en d’arkhos ébè polumètis Odusseus…), qui débarque en I, 431
et, s’adressant à Achille, Ulysse se borne à prononcer à l’adresse
de Chrysès les brèves paroles indiquant la mission dont il a été
chargé par Agamemnon (I, 442-445).
Ainsi, le “divin Ulysse”, “Ulysse à la grande
mètis
[2] ”, formules qui se trouvent au chant I quand il apparaît, n’est, au début
du poème, qu’un chef parmi d’autres obéissant au pouvoir du
chef suprême de l’armée grecque, un chef qui a la confiance
d’Agamemnon et qui de fait ne prend aucune initiative, se bornant à être en mission un porte-parole.
Dès le chant II, cependant, Ulysse acquiert plus de poids.
D’abord quand, exécutant les ordres d’Athéné dépêchée par
Héré soucieuse de maintenir les Grecs au combat, il est porteparole fidèle de la déesse; puis, à l’assemblée des soldats, il se
définit comme “père de Télémaque”, désignation qu’il promet
d’abandonner s’il ne châtiait pas l’insolent Thersite, et il défend
la dignité d’Agamemnon en rossant le trublion.
Tout est donc en place pour identifier Ulysse, de l’extérieur :
nom du père, nom du fils, place dans l’armée, relations avec la
divinité. C’est un chef que chacun écoute, car il a du sens et des
bons avis. Mais celui qui l’appuie et précise son avis en indiquant à Agamemnon ce qu’il doit faire en détail, c’est Nestor,
dont l’âge et la sagesse font prévaloir l’avis, et c’est à lui que
répond Agamemnon, lui le modèle du bon donneur d’avis tel
que le roi souhaite en avoir dix pareils (II, 370-393).
Le portrait d’Ulysse, physique et moral, et son rôle sont affinés et précisés au chant III. Sur les remparts de Troie, où siègent
les Anciens du Conseil troyen, quand Priam se fait nommer par
Hélène les chefs grecs qu’il aperçoit, c’est, après Agamemnon,
Ulysse qu’il remarque en premier (III, 192-198) : le personnage,
par son apparence, soutient la comparaison avec le chef,
puisque, à en croire Priam, s’il est plus petit d’une tête, il est
“plus large de poitrine et d’épaules” qu’Agamemnon. Hélène
le présente en peu de mots et dit ce que chacun, en Grèce,
répète : “Celui-là, c’est le fils de Laërte, Ulysse plein de mètis,
nourri au pays d’Ithaque, si rocheuse qu’elle soit, et expert en
ruses de toutes sortes et en subtils pensers” (III, 200-202).
Hélène exprime le sentiment mêlé que le personnage lui inspire,
comme à d’autres sans doute : de l’admiration et de la défiance,
puisque la mètis engendre ingénieuses combinaisons mais aussi
pièges. L’esquisse d’Hélène est alors approfondie par l’un des
sages qui accompagnent Priam; Anténor rappelle qu’il a
naguère hébergé une ambassade auprès de Priam, menée par
Ulysse accompagné de Ménélas. Il précise l’apparence de
curieuse façon : debout Ménélas dépassait Ulysse de ses larges
épaules mais, assis, Ulysse était plus imposant (gérarôteros, III,
211). Et quand il s’agissait de “tisser pour tous paroles et pensers”, alors, si Ménélas “parlait aisément, peu mais d’une voix
claire, ni prolixe ni incapable d’ajuster son propos, et il était
aussi moins âgé” (III, 213-215), Ulysse, lui, quand il se dressait pour prendre la parole, “gardait les yeux fixés à terre”, tenait
immobile son sceptre (signe de délégation de pouvoir) et paraissait “maussade et dépourvu d’esprit (aphrôn, III, 220)”; il suffisait qu’il parle pour surpasser tout mortel et faire oublier son
aspect. Le portrait d’Ulysse est ainsi enrichi; c’est toujours un
personnage tel qu’il apparaît et tel qu’il agit, mais un peu de son
intériorité jaillit : sa voix à nulle autre pareille fait sa supériorité.
Dans les combats des chants suivants, Ulysse n’est pas le
guerrier qui s’illustre le plus et ce sont les exploits de Diomède
qui sont mis au premier plan. Mais au chant IX, au moment où
les Grecs, en fâcheuse posture, décident d’envoyer à Achille une
délégation qui, moyennant compensation – dont la restitution
de Briséis –, va tenter de le faire revenir au combat, c’est la force
persuasive d’Ulysse et ses talents d’orateur qui sont illustrés.
Et ses limites face à Achille décidé à laisser les Grecs éprouver
jusqu’au bout les conséquences de son absence.
Le chant X est celui où Ulysse apparaît le plus (27 exemples
de son nom). Dans l’angoisse d’une situation désespérée, le
Conseil nocturne tenu par quelques chefs, aux avant-postes du
camp, réunit Agamemnon et son frère Ménélas, Ulysse, Mérion,
Diomède, Idoménée, les Ajax, Nestor et son fils Thrasymède.
Nestor propose d’envoyer un des leurs au mileu des lignes ennemies pour saisir les nouvelles et capturer un Troyen : il faut
savoir leurs intentions. Diomède se propose, et demande un
second. Tous sont volontaires (si l’on excepte bien sûr le chef
suprême et le vieillard, dont le fils se propose), parmi lesquels
Ulysse “l’endurant”. C’est lui que choisit Diomède : “Puisque
vous m’invitez à choisir moi-même mon compagnon, comment
pourrais-je alors omettre le divin Ulysse, lui dont le cœur et le
noble courage sont plus que tous enclins à toutes les tâches, et
que chérit Pallas Athéné. Avec lui qui me suivra, nous reviendrions tous deux même d’un brasier ardent, puisqu’il sait plus
que tous réfléchir.” (X, 242-247). Homme d’observation, de
réflexion et d’action, Ulysse ici est révélé dans sa totalité (sa singularité humaine et son lien particulier avec la divinité qui protège les Grecs, alors que jusque-là ses qualités n’avaient point
été appréciées dans leur complémentarité). Ulysse, homme
d’action, coupe court aux éloges et le presse de partir (car la nuit,
souligne-t-il en homme observateur, est dès lors passée aux
deux tiers) : encore une qualité, – non mentionnée celle-ci par
Diomède : la modestie, qui ici sert l’action. En l’occurrence, il
faut quand même noter que l’action elle-même a pour initiateur
Nestor et principal acteur Diomède; Ulysse n’est que l’exécutant en second, et c’est dans le détail de l’action qu’il montre son
savoir-faire. C’est Ulysse, sûr du soutien d’Athéné, qui, dans
l’expédition nocturne, dresse le plan qui permet de capturer par
surprise le Troyen Dolon, mais c’est Diomède qui tue, et c’est
le prévoyant Ulysse qui dispose les dépouilles du mort pour servir de repère sur le chemin du retour.
Quand ils sont arrivés au camp des Thraces, où dort leur chef
Rhésos, c’est encore Ulysse qui indique à Diomède comment
procéder; et c’est encore Athéné qui lui insuffle le menos, l’ardeur de la pensée. Tandis que Diomède, une fois le roi tué, songe
à d’autres meurtres, ou aux richesses à emporter, c’est Athéné,
complémentaire d’Ulysse, qui lui rappelle qu’il faut repartir, de
peur qu’un autre dieu n’aille réveiller les Troyens, – ce que va
faire Apollon.
Par la suite, Ulysse est blessé au combat (chant XI, 410 sq.),
comme Agamemnon, Diomède et d’autres.
Tel est le rôle d’Ulysse à la fin de la première moitié de
l’
Iliade, au moment où le combat est à son paroxysme et sur la
touche
[3] : grand guerrier et homme de réflexion et de décision,
il est intermédiaire entre le chef suprême et les autres, cependant qu’il sert pour ainsi dire de “transmetteur
[4] ” (grec
prophètès) préféré, aussi bien à Athéné qu’à Agamemnon.
Dans la seconde moitié du poème, le rôle d’Ulysse est
moindre et son identité ne change guère. Blessé, lui comme
d’autres, il laisse à d’autres les premiers rôles, à Idoménée, aux
deux Ajax, à Teucros, Mérion, Antiloque, etc., – sans oublier
Ménélas, qui avait été pourtant blessé. Et malgré leur vaillance,
les Achéens sont bousculés et leur rempart n’a pas tenu, laissant
les bateaux à découvert. Moments d’affliction et de découragement, où les secours des dieux sont refusés. Agamemnon ne
voit d’autre issue, puisque c’est Zeus qui exerce son bon plaisir, qu’en la fuite avec les bateaux.
Et c’est alors la surprise : présentées comme lors de l’algarade avec Thersite (cf. supra, p. 00), les paroles d’Ulysse sont
dures : “Atride, quelle parole s’est échappée de l’enclos de tes
dents ? Être funeste, ah ! tu aurais dû donner les commandements à une armée sans dignité, une autre armée, et ne pas être
notre chef à nous, à qui Zeus justement a donné depuis notre jeunesse jusque à la vieillesse de dévider des combats terribles, jusqu’à ce que nous périssions chacun.” (XIV, 84-88) Et Ulysse
continue en faisant honte à son chef, lui donnant leçon de maintien et de dignité : un chef, qui plus est un chef de tant de troupes
ne doit pas parler ainsi, au risque d’être entendu de chacun. Au
demeurant, la solution suggérée est nuisible, puisqu’elle doit
achever de décourager les troupes. Accusé de risquer d’être responsable de la défaite, Agamemnon alors est secoué : “Ô
Ulysse, tu touches fort mon cœur par ta menace, terrible…”
(XIV, 104-105) et demande conseil; c’est Diomède qui, après
s’être glorifié de ses ancêtres, – ce que ne fait jamais Ulysse –
se flatte de donner le bon avis – car Ulysse s’était contenté de
semoncer le chef, de donner un avis qui n’avait rien de positif
ni de salvateur. Diomède conseille donc de repartir au combat,
sans combattre eux-mêmes, puisqu’ils sont déjà blessés (Nestor avait exclu lui-même de replonger dans la mêlée), et de stimuler les guerriers et rameuter “ceux qui auparavant pour complaire à leur fureur restent à l’écart sans combattre.” (XIV, 131-132). L’allusion à Achille est claire mais, sans plus discuter, les
voilà repartis, et, sans doute par souci du paraître une fois de
plus, c’est Agamemnon qui est à leur tête. L’épisode a montré
les limites du personnage et du rôle d’Ulysse, qui sait voir la
faille dans les hommes et leurs paroles, qui veille à leur dignité,
à la convenance du rang et des actes, mais qui ne sait pas toujours emporter une décision. Ce n’est pas lui le modèle de la
vaillance, c’est ici Diomède, qui est digne de sa lignée. Ulysse
n’est pas modelé par ses origines, son génos, pour être un parangon de bravoure. Et Athéné n’est pas toujours à ses côtés pour
le faire briller par ses avis ou son aide.
De fait, on n’entend plus parler d’Ulysse ensuite, jusqu’au
chant XIX, après la mort de Patrocle tué par Hector, au moment
où Achille, qui a reçu des mains de sa mère Thétis les armes forgées par Héphaistos, se montre à nouveau aux Grecs (XIX, 45-46); on se rend donc à l’assemblée, et viennent en boitant “deux
serviteurs d’Arès, le fils de Tydée, qui tient bon au combat, et
le divin Ulysse.” (XIX, 47-48). Achille prend la parole et met
un point final au différend. Agamemnon fait amende honorable,
mettant sur le compte d’Erreur, fille de Zeus, l’aveuglement
dont il a fait preuve. Comme il rappelle son offre de réparations
passées, dont Ulysse était allé lui faire part (chant IX, cf. supra,
p. 00), Achille lui rétorque que le moment est au combat et non
aux paroles. C’est alors qu’Ulysse répond à Achille, à notre
grande surprise, comme s’il fallait montrer qu’il ne se laisse pas
négliger, qu’il serait trop simple de se ruer au combat sans plus
réfléchir, et aussi de ne pas mettre un vrai point final à la querelle; aussi bien, Ulysse rappelle une vérité d’expérience, qu’il
faut manger pour combattre efficacement un jour durant, et
invite Agamemnon à rendre Briséis et à faire apporter ses présents (XIX, 155-183).
C’est Agamemnon qui répond à Ulysse, qu’il charge de
sélectionner les jeunes qui iront chercher les présents dans son
navire. Ulysse est donc non seulement son conseiller, son porteparole, comme on a vu au début, mais aussi son factotum. À
Achille qui ne songe qu’au combat de vengeance, non au repas,
Ulysse réplique pour faire triompher son avis : à la valeur guerrière supérieure d’Achille, il oppose sa primauté dans le
domaine de la réflexion :
“Ô Achille, fils de Pélée, toi qui es le meilleurdes Achéens,
tu es plus fort que moi et meilleur, – non pas de peu –,
à la javeline, mais moi il se pourrait que je te devance au
moins
par la réflexion, de beaucoup, car je suis ton aîné et j’en sais
plus que toi. Il faut donc, vois-tu, que ton cœur se résigne à
mes paroles.” (XIX, 218-220)
On assiste ainsi à une reprise de pouvoir de la part d’Ulysse,
qui essaye de délimiter son domaine de compétence et d’excellence. Même si c’est à Achille qu’il s’adresse, tout se passe
comme si le retour d’Achille menaçait la place occupée par
Ulysse auprès d’Agamemnon. L’argument du droit d’aînesse
fondant la sagesse, dans un monde où chacun respecte la hiérarchie fondée sur la naissance, est celui que Nestor a coutume
d’employer. On notera qu’à ce moment, niAchille ni Ulysse
n’ont mis en avant l’un sa naissance qui lui donne part à la divinité l’autre sa connivence avec Athéné; la rivalité reste sur le
plan humain, et chacun cherche à faire reconnaître son excellence dans son domaine spécifique, chacun revendique son
identité dans l’exercice de ses compétences. Comme avec
Diomède auparavant, Ulysse se dispose à faire couple avec
Achille, pour peu que celui-ci veuille bien admettre qu’ils sont
complémentaires pour assister et servir Agamemnon.
Sans laisser Achille ajouter mot, Ulysse s’en va aussitôt quérir, à la baraque d’Agamemnon, pour les rapporter à l’assemblée les présents, objets et femmes, Briséis incluse. Après le
sacrifice, le serment d’Agamemnon, jurant comme promis
n’avoir pas touché Briséis, Achille dissout l’assemblée et invite
tout le monde à aller manger, avant de reprendre la lutte; la plaie
ouverte au chant I est ainsi fermée, par le même héros.
Achille cependant ne peut s’alimenter tant qu’une peine
atroce le touche : seul le combat comblera son appétit de vengeance, son seul appétit. Il congédie tous les rois qui étaient restés près de lui, sauf “les deux Atrides, le divin Ulysse, Nestor,
Idoménée, et le vieux meneur de chars Phoinix, cherchant à lui
faire plaisir
[5], à lui qui est lourdement affligé.” (XIX, 311-312).
Si ici l’ordre des noms n’a rien de surprenant (les Atrides sont
les chefs, et Ulysse a une place d’honneur avec eux dans le
même vers), on remarque l’absence de Diomède : Achille le
rend, en quelque sorte, inutile.
Ulysse n’avait pas tort, qui savait d’expérience qu’il faut
combattre le ventre plein; c’est donc Zeus, puisque les humains
ont échoué, qui envoie Athéné nourrir Achille, à son insu, d’ambroisie et de nectar, nourritures divines. Après quoi, la déesse
remonte sur l’Olympe, tandis que les Achéens vont reprendre
le combat. On connaît la suite, comment Zeus permet de nouveau aux dieux de participer à la bataille, chacun dans le camp
qu’il soutient, – cinq dans chaque camp –, commentAchille,
couronnant ses exploits, tue Hector, avec l’appui d’Athéné qui
a persuadé Hector d’affronter Achille.
Ulysse ne réapparaît pas avant le chant XXIII, après la mort
d’Hector. C’est l’heure pour Achille vengé de pleurer Patrocle
et de lui faire des funérailles, suivies des jeux qu’il organise.
Après la course de chars et le pugilat, c’est la lutte, pour enjeu
de laquelle Achille propose un trépied pour le vainqueur, valeur
douze bœufs, et pour le vaincu une femme experte en plusieurs
travaux, valeur quatre bœufs (XXIII, 702-705). Lors se lèvent
deux volontaires, “le grand Ajax, fils de Télamon, et Ulysse à
l’importante
mètis… expert en profits
[6].” (708-709). Après que
chacun a échoué à mettre à terre l’adversaire, Ajax propose
qu’ils tentent de se soulever. Ajax échoue; alors “Ulysse ne
laissa pas passer une ruse” (dovlou d jouj lhvqet j jOdusseuvi,
XIX, 725) : en le frappant au jarret par derrière, il fait tomber
Ajax à la renverse et s’abat sur lui, puis essaie de le soulever,
en vain; la ruse n’a pas payé. Achille les arrête alors et leur
donne des prix égaux. La vaillance d’un Ajax n’est pas moins
ni plus efficace que l’astuce d’Ulysse. Pour la course à pied qui
suit, – et dont les enjeux ne sont pas non plus négligeables –, se
lèvent Ajax, fils d’Oïlée, Ulysse etAntiloqie, fils de Nestor.
Deux sont dits rapides, Ulysse est dit encore “à l’importante
mètis”. Dans la course, c’est Ajax qui est en tête à mi-parcours,
Ulysse est sur ses talons, faisant sentir son souffle sur la tête
d’Ajax. À la fin de la course, Ulysse prie Athéné de secourir ses
pieds, et, bien sûr, la déesse l’entend. Elle rend la course
d’Ulysse plus souple – ainsi Ulysse ressent qu’il est exaucé –,
mais surtout elle fait chuter Ajax. Ulysse emporte le premier
prix, mais Ajax n’est pas dupe : “Malheur à moi, c’est assurément une déesse qui a fait trébucher mes pieds, celle qui de tout
temps déjà, comme une mère, assiste et secourt Ulysse.” (782-783). Le troisième, Antiloque, rend les dieux responsables
d’une victoire paradoxale, puisqu’Ulysse est “un vieillard
encore vert
[7], dit-on” (791). C’est, au moment où on voit Ulysse
pour la dernière fois dans l’
Iliade, la seule mention de l’âge du
personnage, plus âgé que beaucoup de guerriers, moins âgé bien
sûr que Nestor; mais son âge entre pour beaucoup sans doute
dans sa sagesse, son expertise en tours et en endurance, et le respect qu’il inspire. Reste que, sans la connivence avec Athéné –
pour peu qu’il s’en souvienne –, Ulysse ne serait pas fatalement
supérieur là où la ruse ne suffit pas.
Tel est dans l’Iliade Ulysse, héros d’endurance, plein de
mètis, de dolos et de mèchanè (d’intelligence astucieuse, de ruse
et d’expédient). Un homme important certes, mais dont l’importance ne fait pas la décision, un sage plein d’expérience, mais
dont les profondes pensées ne sont même pas envisagées. Ses
sentiments n’apparaissent que par leurs manifestations, colère
surtout, quand on manque au devoir, quand il voit un compagnon tué. Il se bat sans barguigner, et sait inventer une tactique
quand d’autres foncent tête baissée. Là où il excelle, c’est à
conseiller le chef, et il sait lui-même son excellence, reconnue
par chacun. S’il n’a pas la plus grande stature, sa parole le met
au premier rang. Tel est Ulysse, un des meilleurs chefs, non le
meilleur.
Comme notre mémoire l’a gardé, c’est l’Ulysse de l’Odyssée qui progressivement va se parfaire et se compléter, au prix
de nombreuses métamorphoses. Et même de “passages à vide”,
si on peut dire.
Ulysse est sujet de l’Odyssée, et il est dès le Prologue présenté comme tel. Le Poète y demande à la Muse de lui “dire un
homme aux mille tours
[8] ” (
andra moi ennépé, Mousa, polutropon…), nous donnons ici la traduction traditionnelle de ce début
du poème. Mais ce n’était pas l’épithète qu’on trouvait dans
l’Iliade. Et le sens n’est pas tout à fait semblable au sens de
polumèchanos ou
polumètis.
Polutropos en effet – qui n’est employé que deux fois dans
l’Odyssée, au vers 1 et en X, 130 – signifie exactement “celui
qui a beaucoup de tropoi”. Or, tropos
[9] est de la famille du verbe
trevpw, (se) tourner, (se) comporter, il signifie la façon de se
tourner, la façon d’être, le caractère. Aussi bien, un homme
polutropos, c’est un être à beaucoup de façons, un être à multiples facettes, à transformations. On retrouve l’adjectif qui définit Ulysse dans la bouche de Circé, en X. 330, quand elle reconnaît notre héros en l’homme qui la terrasse : il est bien tel
qu’Apollon le lui avait annoncé, lui qui a l’expérience d’un
polutropos. Dans
l’Hymne homérique à Hermès, dans le Prologue au vers 13, c’est le premier qualificatif attribué au dieu
célébré, et, au vers 439, on voit qu’il n’est pas nécessairement
laudatif, puisqu’il fait partie de l’apostrophe irritée que le dieu
victime des agissements fourbes d’Hermès adresse à celui-ci
(
polutrope Maiados huie); Polutropos dénote la mobilité, la
diversité de l’apparence ou du caractère; Théognis, au Vème
siècle, qualifie ainsi le poulpe (215), qui se tourne en tous sens,
les prosateurs classiques et tardifs emploient le mot au sens de
varié, versatile ou rusé
[10]. Pour Ulysse, en tout cas, l’adjectif
dans l’Odyssée désigne à la fois l’apparence changeante au
cours des aventures et le caractère de l’être qui a… plus d’un
tour dans son sac.
Comme l’Odyssée est elle-même un poème divers dans sa
composition – puisque composé de trois récits enchâssés et
cousus
[11] –, et comme Ulysse, dont le retour est le sujet du
Poème, y est omniprésent, nous ne le suivrons pas du début à
la fin du poème, mais nous essaierons d’y voir la progressive
identification du héros.
L’Ulysse odysséen est différent de l’Ulysse iliadique, et plus
complexe et riche. Le guerrier porte-parole et factotum d’Agamemnon s’est chargé d’expérience et de gravité, et nous apprenons sur lui bien plus que dans le précédent poème. Ce n’est pas
un changement – car l’Iliade est connue des auditeurs et Ulysse
est toujours polumèchanos et polumètis
[12] –, mais une profondeur accrue dans la connaissance du héros et de ses sentiments,
alors que, à part la colère, le personnage du premier poème
n’avait rien laissé paraître à cet égard. C’est un homme “sur le
retour”, plein d’usage et raison, comme a dit un autre poète, et
d’abord, de la guerre il revient et il en est revenu : quand, chez
Alcinoos, au chant VIII, l’aède Démodocos choisit de chanter
la querelle d’Ulysse et d’Achille, Ulysse, qui ne s’est pas encore
nommé aux Phéaciens, se met à sangloter en cachette (VIII, 83-92); quand plus tard, l’aède chante, à la demande de notre héros,
l’épisode du Cheval de Troie, “les larmes mouillent les joues
sous les paupières” d’Ulysse (
ibid., 522). C’est un guerrier qui
ne renie aucun de ses exploits, mais qui s’émeut au rappel des
atrocités qu’engendre la guerre. Et il pleure comme “une femme
qui se jette sur son époux quand il tombe devant sa ville et son
peuple” (
ibid., 523-524). La fierté du guerrier fait place à l’humanité, à la pitié : voilà, au moment où il en est à la dernière
étape de son retour, le véritable Ulysse, qui a appris à pleurer,
comme l’être le plus fragile, à pleurer sur ses souffrances, certes
(comme il l’explique lui-même en IX, 13), mais la comparaison montre qu’il ne pleure pas que sur soi, il éprouve la véritable
pitié, celle qui s’émeut, même en tentant de le cacher, du sort
d’autrui, – sans se l’avouer, peut-être par souci du paraître… On
le verra encore pleurer quand il se fait reconnaître de Télémaque
et qu’il peut avec son fils combler le besoin de sanglots né d’un
séparation longue de près de vingt ans (XVI, 213-219). En se
cachant pour n’être pas vu d’Eumée, juste avant d’entrer au
cœur de son logis, Ulysse pleure encore à la vue du chien Argos,
qui le reconnaît et meurt aussitôt (XVII, 304).
Le passé d’Ulysse est mieux connu dans l’
Odyssée, ce qui
n’est pas étonnant puisque c’est le héros principal, et éponyme.
Certes on le connaissait comme fils de Laërte et, moins souvent,
comme père de Télémaque (“combattant au loin” nom qui s’applique au père, dont la destinée est certifiée par le nom du fils).
C’est au chant IV, 755-756, que le nom du père de Laërte, Arkeisios (ou Arkeisios), est indiqué par la nourrice Euryclée, qui
assure Pénélope, – pleurant en apprenant que Télémaque est
parti à la recherche de son père –, qu’Athéna préservera son fils,
car elle croit, délicate litote, que “la descendance du fils d’Arkeisios (= Laërte) n’est pas du tout odieuse aux dieux bienheureux.” En présence d’Ulysse lui-même, affublé en mendiant
à Ithaque, le porcher Eumée inscrit Télémaque dans “la lignée
d’Arkeisios émule des dieux” (14,181-182) et c’est Télémaque
lui-même qui parle d’une succession de fils uniques depuis son
grand-père (16,118-120)
[13]. Quant aux femmes, la seule qui soit
nommée est la mère d’Ulysse : c’est dans la
Nékuia (le passage
d’Ulysse chez les morts), au chant XI, qu’Anticlée, morte pendant son absence du regret de son fils, comme elle dit, apparaît.
(XI, 202); Ulysse veut saisir l’ombre de sa mère et au même
moment celle-ci s’évanouit : “Dès que l’âme a quitté les ossements blanchis, l’ombre prend sa volée et s’enfuit comme un
songe” (XI, 221-222, paroles d’Anticlée, traduction de V.
Bérard).
Mais l’identité d’Ulysse est aussi définie et soulignée par la
signification de son nom – n’oublions pas l’adage que les Latins
ont adopté ensuite,
nomen omen, le nom est présage –, et cela,
dès le début du poème, dans la bouche d’Athéna (I, 62) :
Ti nu
hoi toson ôdussao, Zeu ? “(Alors qu’Ulysse
- jOdusseu; i Odusseus - te faisait plaisir en sacrifiant pour toi dans la vaste Troie)
pourquoi donc, ô Zeus, t’es-tu contre lui montré tant
odieux?
[14] ”
Ulysse est celui contre qui un dieu, non pas Zeus mais Poséidon, père de Polyphème le cyclope, manifeste sa colère, sa
haine. Cette étymologie
ad hoc est plusieurs fois rappelée : en
V, 340-341, au milieu de la tempête qui manque de le faire périr,
Ulysse est pris en pitié par Inô-Leucothéa, déesse marine, qui
reconnaît la haine de Poséidon, clair déclencheur du phénomène : “Toi qui as sort affreux, pourquoi donc contre toi l’Ébranleur de Terre Poséidon s’est-il ainsi montré contre toi terriblement
odieux (
ôdussat’ekpaglôs)?” Sauvé par le voile donné
par la déesse, Ulysse dérive encore deux jours avant de toucher
une terre inconnue où il aborde à grand peine, à l’embouchure
d’un fleuve, reconnaissant encore dans ses malheurs la haine
dont le poursuit Poséidon (V, 423 :
oida gar hôs moi odôdustai
klutos Ennosigaios, “je sais combien le célèbre Ébranleur de
Terre est plein de haine contre moi”)
[15]. Quand, à Ithaque, sa
nourrice reconnaît Ulysse à la cicatrice de la blessure que lui
avait infligée un sanglier au cours d’une poursuite en compagnie des fils d’Autolycos, une digression (XIX, 395-466. c’est
peut-être une interpolation) indique qu’Autolycos (“qui
brillait entre tous les hommes par sa capacité de dérober et de
prêter serment”, 395-396) est le père d’Anticlée et qu’il est l’auteur du nom donné à son petit-fils Ulysse (
Odusseus)
[16] : “Mon
gendre et ma fille, donnez-lui le nom que je vais vous dire : à tant
de gens je fus
odieux sur la route jusqu’ici, hommes ou femmes
de par la terre nourricière, que le nom d’
Odusseus lui doit être
donné…
[17] ” Il n’est pas étonnant que cette explication donnée
du nom de notre héros ne soit donnée qu’à la fin du poème et
des épreuves d’Ulysse, au moment où celle qui l’a élevé, témoin
de sa naissance, le reconnaît, tel qu’il devait être et qu’il fut : il
est Ulysse (
Odusseus), l’homme
odieux à beaucoup, hommes
ou dieux, et qui a réussi à vivre et à survivre à la haine, – parce
qu’il n’est pas
odieux à tous et n’est pas seulement que ce que
son nom dit. Un autre jeu de mots, en fin de poème encore,
confirme ce que nous disons ici : en XX, 53, pendant la nuit qui
précède le massacre des prétendants et que passe éveillé Ulysse
tourmenté par l’ultime épreuve à endurer, Athéna vient lui parler (XX, 45-53), pour lui rappeler qu’elle a toujours veillé sur
lui et l’engager à dormir, et elle conclut :
kakôn d’hupoduseai:
“tu vas désormais te débarrasser des malheurs”: il lui a fallu
jaillir de sous, sortir de (
hupo-),
émerger de ce destin imposé
par le nom pour être ce qu’il a fini par être, le héros d’endurance
qui a beaucoup “roulé sa bosse” (si on peut ainsi traduire, un peu
légèrement,
polutropos)
[18] : il lui a fallu
se débarrasser d’Odusseus, en quelque sorte.
De fait, le poème montre comment Ulysse ne devient Ulysse
qu’en niant à plusieurs reprises son nom et son identité, comme
si ses négations et ses déguisements pouvaient seuls le révéler
à soi.
On connaît la plus célèbre de ces négations : Ulysse se sauve
en n’étant personne, en adoptant la plus anonyme des dénominations : ± après Kikones et L Lotophages – au chant IX (105
sq,), en face de Polyphème,
celui qui parle abondamment, –
ainsi dénommé par antiphrase
[19], puisqu’il vit en solitaire, à
l’écart de ses congénères qui, eux, vivent en famille solitaire –,
Ulysse s’est présenté, comme Achéen avec ses compagnons de
retour de Troie, et a demandé l’hospitalité, comme il est naturel selon la loi de Zeus protecteur des suppliants,
ceux qui viennent (
toucher les genoux)
[20]; le Cyclope n’affirme que son refus
de respecter cette loi et entend n’en faire qu’à son gré. Comme
commencer à répondre sur leur identité n’a abouti à rien, Ulysse
prétend que son navire est brisé et qu’ils sont à sa merci, non
qu’il pense l’apitoyer, mais pour ne pas lui révéler le lieu de leur
mouillage. Ulysse parle et le Cyclope ne dit alors plus mot (IX,
288), se contentant de massacrer deux des compagnons
d’Ulysse, et de recommencer le lendemain matin. Ce n’est
qu’après avoir bu le vin offert par Ulysse que Polyphème lui
demande son nom. “Moi, j’ai pour nom Personne; c’est Personne que m’appellent mon père, ma mère et tous mes compagnons.” C’est en se donnant ce nom de Personne (
Outis)
qu’Ulysse manifeste son intelligence astucieuse (
Mètis)
[21].
Ulysse personnifie ainsi la Mètis, il (n’) est Personne sinon la
Mètis. La ruse, non la force sont les moyens utilisés, et c’est
l’œuvre de Personne, comme le Cyclope dira aux autres
cyclopes ainsi abusés (cf. IX, 405-406,408,410); il n’y a personne, puisque c’est Personne le responsable, c’est-à-dire l’astuce. Ruse salvatrice, négation de personnalité qui permet à
Ulysse et à ce qu’il lui reste de compagnons de s’échapper;
“c’est, raconte Ulysse, mon propre nom [celui qu’il a pris en
l’occurrence] et ma parfaite
mètis qui ont trompé” (IX, 414).
Pour sortir de l’antre, ruse et astuce seront encore l’œuvre
d’Ulysse (
ibid., 422 sq.). Mais il faut ensuite qu’Ulysse se
nomme de nouveau : pour combler son ressentiment, comme il
en est conscient, mais aussi pour reprendre une identité, il lui
faut dire qui (
Tis, sans
ou) est l’auteur de cet aveuglement qui
l’a rendu méconnaissable (
ibid. 502-503)” Ainsi il lui donne son
identité officielle : “Ulysse destructeur de cités, fils de Laërte,
habitant à Ithaque” (
ibid., 504-505). Mais on voit qu’il est aussi
désormais Ulysse à la mètis spécifique.
Autre négation féconde de l’identité, qui concourt elle aussi
à enrichir la personnalité de notre héros : il endosse une autre
identité.
À son retour à Ithaque, il ne reconnaît pas sa patrie (XIII, 188
sq.) : c’est Athéné, qui avait pris l’apparence d’“un jeune
pastoureau
[22] ” qui lui apprend en quelle terre il a débarqué. Alors
Ulysse ne se tient plus de joie et lui parle; “mais il ne lui dit pas
la vérité, il retirait son propos
[23], toujours dans son esprit méditant une pensée très profitable” (XIII, 254-255). Il se dit exilé
de Crète, pour avoir tué le fils d’Idoménée, et débarqué d’un
navire phénicien (XIII, 256-290). Il faut qu’Athéna reprenne
forme divine, se révèle déesse, pour lui dire de cesser les déguisements et les tromperies, lui annoncer d’autres épreuves et lui
enjoindre de ne pas révéler son identité (XIII, 291-310) : Athéna
le reconnaît comme “être apte à gagner et trompeur” (
kerdaléos…kai épiklopos) : “il serait apte à gagner et trompeur, celui
qui te dépasserait en toutes sortes de ruses, même si c’était un
dieu. Pauvre malheureux, ourdisseur d’astuces, assoiffé de
ruses, ne devrais-tu pas, même étant en ton pays, cesser tromperies et contes pleins de ruses, que tu aimes depuis l’enfance ?”
(XIII, 291-295).
Ainsi, à Ithaque, chez son porcher Eumée, qu’Athéna lui a
dit d’aller trouver d’abord (XIII, 404), celui-ci interroge, avec
les mots coutumiers, son hôte, que la déesse a rendu méconnaissable, flétrissant sa peau et le vêtant de sordides haillons
[24]
(XIV, 185-190). Ulysse déclare bien entendu qu’il va parler sans
98
feindre (XIV, 192 : “Je vais à toi te le dire sans du tout entortiller”). Et c’est alors que notre héros peut, tranquillement,
conter son histoire feinte avec tous les détails du vrai (192-359);
résumons : il est bâtard crétois, fils de Castor fils d’Hylax, et ses
demi-frères l’ont privé d’héritage, sauf une maison; il a pu faire
un beau mariage et sa vaillance est supérieure, grâce à Arès et
Athéna. Et quand vint le moment d’aller combattre à Troie, il
fut désigner pour commander la flotte avec Idoménée. Revenu
de Troie, il n’y resta qu’un mois, l’envie de repartir le tenaillait.
Le voilà en expédition en Égypte, ses compagnons massacrent
et pillent tant et si bien que les indigènes en massacrent à leur
tour un bon nombre. Alors notre héros tombe aux pieds du roi
et en obtient pitié. Il reste sept ans à amasser des biens. Puis il
se laisse convaincre par un Phénicien d’aller en son pays. De
Phénicie, il s’embarque au bout d’un certain temps avec le Phénicien, pour la Libye, où son hôte compte en fait le vendre avec
sa cargaison. Une tempête le jette, seul, sur la côte de la Thesprôtide (au SO de l’Épire), où le reçoit le roi des Thesprôtes,
Pheidon. Celui-ci lui donne des nouvelles d’Ulysse, qu’il a reçu
à son retour et qui est allé consulter l’oracle de Zeus à Dodone;
le bateau est prêt pour ramener Ulysse à Ithaque et Pheidon a
d’abord expédié le Crétois vers Doulichion, mais, en route,
l’équipage le dépouillle, l’habille de haillons et le réduit à l’état
d’esclave, ligoté. Abordant Ithaque, ils s’en vont festoyer. Alors
les dieux sans peine détachent notre homme et le guident vers
un bosquet où ils le cachent, avant de l’amener à la baraque
d’Eumée.
De ce long récit, l’auditeur-lecteur, qui connaît l’histoire
vraie démêle, enchevêtrés, le faux et le vrai. Et remarque que
le faux mendiant, vrai Ulysse, s’est forgé une généalogie, mais
n’a pas décliné son nom. Eumée, lui, retient la suite de malheurs, en même temps qu’un mensonge, amph’Odussêi, au sujet
d’Ulysse : Ti se khrè toion éonta /mapsidiôs pseudesthai?
“Pourquoi faut-il que, dans l’état où tu es, tu fasses vaines menteries ?” (XIV, 364-365). En forgeant ce récit identitaire, Ulysse
obéit à la consigne d’Athéna d’autant plus allègrement qu’il
aime conter, tel l’aède lui-même, qui nous donne ici l’exemple
de son art. En même temps, le mendiant donne au porcher
désespéré des nouvelles d’Ulysse, dont il annonce le salut et le
retour prochain. Cacher le vrai – qui n’est qu’enfoui, car enfin,
le Crétois est le bon guerrier, le compagnon d’Idoménée qu’est
en réalité Ulysse, celui de l’Iliade, et l’errant de l’Odyssée – en
habillant l’histoire des oripeaux du malheur, c’est ménager la
surprise, rendre plausible le déguisement.
Mais, plus subtilement encore, Ulysse endosse aussi, en présence d’Eumée, une autre personnalité, celle d’un vieux guerrier que nous avons appris à identifier, par l’
Iliade: quand
Ulysse, en XIV, 468 (et 503), prononce ce vers : “Ah ! si j’avais
encore ma jeunesse et ma force…”, aussitôt l’auditeur voit surgir Nestor, le vieux meneur de char
[25]; Ulysse contrefait le
vieillard et parle comme
le vieillard parmi les combattants à
Troie, juste après avoir dit à Eumée : “Ayant commencé de jaser,
je ne cache rien” (
ibid. 467, d’après la traduction de V. Bérard),
et juste avant de raconter un prétendu épisode de la guerre de
Troie mettant en scène… Ulysse et le fils de Castor (qui dit je),
une nuit glacée où Ulysse, plein d’expédient, luitrouva un manteau en inventant une ruse. Voilà encore une ruse du vieillardmendiant – il introduit ainsi une vraie demande de manteau…
– qui prend plaisir à conter une ruse imaginaire d’Ulysse :
Ulysse met en scène Ulysse et pour ce faire prend une autre
identité, empruntant à l’
Iliade. Le Poète ici reprend en main l’intrigue : la demande de vêtement du prétendu mendiant, prétendu
vétéran (et qui, comme on sait, est
en fait un vrai vétéran) amène
Eumée à lui prêter pour la nuit un manteau, qu’il devra rendre
au matin, car il n’y en a pas de trop chez le porcher, qui lui assure
que Télémaque à son retour lui donnera des vêtements (XIV,
515-517 = XV, 337-339). Ainsi est amorcé l’épisode du retour
du fils, qui survient immédiatement au chant suivant.
C’est, on le sait, Athéna qui, au chant XVI, rend à Ulysse “sa
belle allure et sa jeunesse” (XVI, 174), pour que Télémaque le
reconnaisse; encore celui-ci doit-il admettre qu’il a son père
devant soi, ni vieillard loqueteux ni dieu dont il a presque l’apparence. Il doit se rendre malgré l’évidence; comme Ulysse le
lui dit pour qu’il accepte de le reconnaître, c’est la volonté de
la déesse qui fait d’Ulysse un pauvre vieux ou un jeune homme,
puisque les dieux parent les hommes “d’éclat magique ou d’opprobre” (XVI, 212). Mais pour les besoins de sa vengeance et
pour éprouver la fidélité de Pénélope, Ulysse redevient le
vieillard en haillons : et ce déguisement est pour lui le moyen
d’éprouver les sentiments de sa maisonnée. Ulysse doit n’être
pas Ulysse pour savoir qui est Ulysse dans le cœur de ses
proches.
Avec les prétendants, le mendiant se forge encore une identité anonyme (XVII, 415-444.) : comme à Eumée, il raconte à
Antinoos et aux prétendants une histoire où le passé est opulent
( et il n’omet pas de donner une leçon d’hospitalité : il donnait
aux mendiants !); arrivé en Égypte avec ses compagnons
pirates, il se fait prendre, à la suite de leur désobéissance, qui
entraîne un massacre en représailles du pillage inconsidéré. Le
voilà emmené à Chypre, d’où il arrive. Comme précédemment,
le conteur ne dit rien sur son nom, mais ses fausses aventures
ont du vrai : il fut victime de l’imprudence de ses compagnons…
Passons vite sur la suite : comment la servante Euryclée
reconnaît Ulysse à sa cicatrice
[26] (XIX, 390 sq.), preuve indélébile, qu’il exhibe aussi ensuite au bouvier Philoitios et au porcher Eumée (XXI, 207-230), comment Ulysse, seul à pouvoir
manier son arc, révèle son identité aux prétendants avant de les
massacrer (XXII, 35 sq.), comment Pénélope enfin le reconnaît
à la description de leur lit conjugal (XXIII, 205 sq.), comment
– dernière feinte – en présence de son père, Ulysse, malgré ses
larmes émues, a le front de lui conter encore une histoire (XXIV,
244 sq.), se disant originaire d’Alybas, une ville peut-être imaginaire, et arrivé de Sicile, il se nomme – pour une fois ! –: prétendant être fils d’Apheidas (“qui n’épargne pas”), fils de Polypémôn (“qui a beaucoup de souffrances”), il se nomme Épérite
(“sur-querelle”). Il prétend même avoir rencontré Ulysse en son
pays… Les pleurs de Laerte le remuent tant enfin qu’il s’en fait
reconnaître… La dernière “histoire” d’Ulysse sert aussi à le
définir en définitive, puisqu’il est bien celui qui n’épargna pas
ses adversaires, qu’il eut bien des souffrances et qu’il dut survivre à bien des querelles, suite à la querelle qui fit le sujet de
l’
Iliade.
Devant ses proches, Ulysse a employé sa mètis à inventer
des histoires pour éprouver leur amour et leur fidélité; il s’est
ainsi construit à force d’inventions libératrices, toujours forgeant mensonges qui le révèlent à lui-même et aux autres, poète
créateur de sa propre légende.
Mais si Ulysse a appris à devenir soi, par combats et feintes,
aidé de la déesse qui ne fait pas défaut, le Poète a tenu dans la
composition et le récit de l’Odyssée à forger du héros une image
différente du simple cours de l’histoire : le temps du récit
s’écoule depuis le proche départ de chez Calypso jusqu’au
retour à Ithaque et jusqu’à la vengeance, en passant par l’ultime
étape chez Alcinoos, le roi des Phéaciens. Dans ce temps-ci, le
héros est à la fin des épreuves et son identité n’est dérobée
d’abord, aux siens et à ses adversaires, que pour mieux éprouver la sincérité de l’attachement de ses familiers et peaufiner sa
vengeance. Ulysse est ainsi sur le chemin de la sagesse où,
recru, il n’a plus besoin de feindre ou de déguiser. L’art du Poète
est dans la dislocation du temps du récit. Ainsi, les récits chez
Alcinoos ont permis d’insister sur les aventures antérieures au
séjour chez Calypso, sur la progressive construction de l’identité d’Ulysse, depuis le guerrier qui quitte Troie pour revenir
chez soi, personnage fort mais limité, jusqu’au héros plein d’expériences où, avant de connaître Calypso puis Nausicaa, il
connut d’autres peuples, une autre femme, magicienne redoutable et charmante. C’est après un bain de jouvence donné par
Nausicaa, après être passé par des années de réclusion qui ressemble à la mort chez Calypso, après avoir refusé l’immortalité pour être pleinement Ulysse, bon père, bon fils et bon époux,
qu’il peut se présenter à Ithaque et, après victoire, redevenir
l’Ulysse qu’il avait été avant de partir. Tout l’art du poète a été
de s’effacer pour faire parler Ulysse, le faire connaître de l’intérieur, et de construire progressivement, en dépit du temps du
récit, l’identité du héros en l’enrichissant, pour l’amener à être
finalement ce qu’il était au départ, mais aussi l’homme de la
mètis et des épreuves, épreuves subies et infligées, un homme
qui se plaît à conter des histoires où sa personnalité se révèle par
le goût du déguisement et la nécessité aussi de ce jeu de miroir.
La présence constante d’Athéné figure la confiance qu’il a dans
son destin et l’assurance d’avoir une aide surnaturelle qui lui
permet de l’accomplir, comme si la déesse survenait aussitôt
qu’il avait besoin de trouver secours en se fiant, pourrait-on dire
si l’on n’hésitait à détruire le merveilleux, “à sa bonne fortune”.
De déguisement en déguisement, de négation en négation, le
poète a aidé Ulysse à se forger son identité, par les actes et par
le verbe.
[1]
Cf. II, 134 : “Voici déjà
passées neuf années du
grand Zeus.”
[2]
La mètis est l’intelligence astucieuse. Voir
M. Detienne – J.-P.
Vernant,
Mètis ou les
ruses de l’intelligence,
Paris, 19XX.
[3]
Dans son long
discours à Patrocle,
Nestor comme à l’accoutumée a egrené ses
souvenirs et rappelé en
particulier la présence
d’Ulysse avec lui quand
son père Ménoitios, en
Phthie, faisait ses recommandations à Patrocle
sur le départ pour l’expédition.
[4]
Sion peut essayer de
traduire ainsi le grec
profhvthi
pophètès :
“celui qui parle à la place
de”, au sens où le mot
apparaîtra plus tard chez
Eschyle et Pindare”
[5]
le verbe tevrpw ici
employé signifie certes
“charmer, réjouir”,
notamment, au moyen,
dans des formules du
type “prendre plaisir au
repas”. Le plaisir que
l’entourage cherche à
faire prendre à Achille,
c’est, en l’occurrence, le
repas.
[6]
Kevrdoi signifie le
gain; au pluriel, ce sont
les actes profitables.
Traduire, comme s’il y
avait dovloi, par “ruses”
comme on fait
d’ordinaire fausse le
sens; ici, Ulysse voit tout
le profit qu’il aura soit
vainqueur soit vaincu.
[7]
Littéralement un
“vieillard [encore] cru”,
wjmogevrwn.
[8]
Chaque auditeur devait
aussitôt comprendre de
qui il s’agit, mais il faut
attendre le vers 21 pour
que le nom d’Ulysse
apparaisse. Le prologue
annonce non pas
l’homme, mais un
homme aux mille
tropoi.
[9]
Le mot lui-même n’est
pas attesté chez Homère,
et il n’apparaît en grec
qu’avec Théognis,
Pindare et Eschyle. Voir
P. Chantraine,
Dictionnaire Étymologique de la Langue
Grecque (abrégé ensuite
DELG ), s.u. poluvi : “en
I, 1, le mot est rapproché
de
poluvplagktoi [en
effet, le poète continue
ainsi : oi mavla polla;
plavgcqh... “qui tant
erra”], cf. Plat.,
Hippias
mineur, 364 e, mais en
Od. I, 1 il y a peut-être
une ambiguité voulue…
[10]
Hérodote emploie
l’abstrait polutropivh (2,
121, hapax chez cet
auteur, qui n’emploie pas
l’adjectif) au sens de
souplesse, habileté,
astuce.
[11]
C’est, au sens étymologique, une
rhapsodie,
un chant qui comporte
des morceaux
cousus
ensemble: les aventures
de Télémaque en quête
de son père, le retour
d’Ulysse, le récit
d’Ulysse contant à
Alcinoos, roi des
Phéaciens, ses aventures
précédentes.
[12]
On trouve dans
l’
Odyssée 17 exemples
de
polumèchanos, un
seul au nominatif, les
autres au vocatif,
toujours pour Ulysse; il
y a aussi un exemple de
polumèchaniè, en 23,
321, la richesse en
expédients.
Polumètis se
trouve 68 fois, toujours
dans la formule
désignant Ulysse.
[13]
Le nom de “Laerte,
fils d’Arkeisios”
réapparaît en XXIV, 270
– quand Ulysse en
présence de son père
feint de n’être qu’un
étranger qui accueillit
jadis, en son pays,
d’abord non précisé,
Ulysse. On notera que
rien n’obligeait Ulysse
en présence de son père à
lui déguiser son identité
en lui contant des
fariboles; et il faudra que
Laerte pleure l’absence
de son fils pour que
celui-ci se fasse
reconnaître. Plus loin, en
517, Athéna, sous les
traits de Mentor,
s’adresse à Laerte fils
d’Arkeisios et l’invite à
prier et à premdre part au
nouveau combat…:
Laerte ainsi retrouve son
statut de héros, en s’inscrivant en acte dans sa
lignée.
[14]
V. Bérard, en note
ad
loc., souligne le jeu de
mots associant le nom du
héros et la forme verbale
ôdussao.
[15]
Le verbe *ojduvssomai se
rencontre aussi dans
d’autres passages, où il
n’est pas sûr que le jeu de
mots soit effectif. En
XIX, 275 – dans le récit
d’Ulysse à Pénélope -, ce
sont Zeus et Soleil qui
ont pris en haine Ulysse
pour avoir tué les vaches
de celui-ci : ojduvsanto
ga; raujtw`...
[16]
Quand on décide du
nom que l’enfant portera,
on pense aux caractéristiques présentes ou
futures du père (cf.
Télémaque) ou du grand-père, dont le nom du
descendant figure le
destin.
[17]
C’est ainsi le grand-père maternel qui ici
aurait imposé le nom, et
ce fait met en relief l’importance du côté féminin
dans l’
Odyssée, alors
qu’Anticlée n’apparaît
dans le poème que morte.
[18]
Nous ne sollicitons
pas le sens des mots, du
moins pas plus que le
poète. De fait le verbe
uJpoduvomai n’est
employé dans l’
Odyssée
que quatre fois au total,
deux fois pour Ulysse,
dans l’exemple invoqué
ici où le jeu de mots paraît
clair et une fois où il a un
sens concret et où la
présence de l’augment
rend le possible jeu moins
assuré : en VI, 27 Ulysse,
jeté par la tempête sur une
terre inconnue, vient
d’être réveillé par la balle
des compagnes de
Nausicaa; pour voir ce
qui se passe et
comprendre pourquoi il
entend des voix de filles,
“il se glissa hors des
taillis” (qavmnwn
uJpeduvseto dioi
jOdusseuvi); le jeu de
mots serait plus clair avec
la forme sans augment
uJpoduvseto qui est peut-être la forme originelle,
que la métrique ne rend
pas impossible et qui
aurait laissé place à une
forme plus moderne,
comme souvent dans les
formes à préverbes où la
scansion ne s’opposait
pas à la notation de
l’augment. Une variante,
dont l’existence prouve
que le jeu de mots n’a pas
toujours été remarqué,
livre une leçon à double
préverbe uJpekduveto (“il
se glissa et sortit”), mais
ce verbe n’est attesté que
tardivement. Dans les
deux autres passages où le
verbe est employé dans
l’
Odyssée, le participe
aoriste féminin uJpodu`sa
s’applique, dans le récit de
(...)
(...)
Ménélas, à Inô-Leucothéa
plongeant
dans la mer (IV, 435) et
l’indicatif aoriste uJpevdu
est employé au sens métaphorique, avec pour sujet
le
gémissement qui
jaillit
(X, 398). Dans l’
Iliade, le
verbe n’apparaît qu’au
participe aoriste masculin
au duel (VIII, 332 = XIII,
421; XVII, 717). Quant au
verbe composé
ajpoduvomai, il ne paraît
employé autrement que
pour signifier “se devêtir”
[19]
L’adjectifcomposé
poluvfhmoipeutsignifier,
selonque le deuxième
terme verbal estpassifou
actif, soit (pourune
assemblée) “oùilest
beaucoupparlé” (Od. II,
150)soit “qui parle
abondamment” (
Od.
XXII,376). Pourun
personnage, le deuxième
sens s’impose, semble-t-il.
[20]
Cf., pour le sens du
mot iJkevthi,
“suppliant”, P.
Chantraine,
DELG,
s.u.
i{kw, et F. Létoublon,
Il
allait pareil à la nuit,
Paris, 1985, p. XXX.
[21]
Sur ce jeu de mots,
qui joue sur trois mots ou
expressions (ou ii, mhv
tii, mhtii), voir
notamment L. Basset,
xxxx.
Outis emploie la
négation indiquant un
fait réel (il n’est personne
qui…), tandis que
Mè tis
désigne l’absence
générale d’un être, une
vérité générale : “Si
vraiment personne…,
s’il est vrai que personne,
(...)
(...)
puisqu’il n’y a personne
qui…”
[22]
Comme traduit
joliment V. Bérard (XIII,
222).
[23]
L, expression
pavlin.lavzeto muqon
peut prêter à plusieurs
interprétations; si on
prend l’interprétation du
dictionnaire Bailly, s.u.
lavzomai, elle s’applique
à la situation précise, et
s’oppose à la proposition
précédente (“il ne dit pas
la vérité, et il retirait son
propos”). Mais on peut y
voir une expression
rappelant le caractére
constant du héros : “de
nouveau, il prenait un
conte”. Tout dépend
donc du sens donné à
l’adverbe
palin.
[24]
Le vers portant les
interrogations sur
l’identité d’un inconnu
(tivi, povqen eiji
ajndrwn Ö povqi toi
povlii hjdev tokhei …
“Qui es-tu, d’où es-tu
parmi les hommes ? Où
sont ta ville et tes
parents ?”) se trouve six
fois dans l’
Odyssée (1,
170 = 10,325 = 14,187 =
15,264 = 19,105 = 24,
298) et, partiellement –
avec seulement les deux
premières interrogations
– en 7,238.
[25]
Le vers formulaire
(Ei[q j w}i hJbwvoimi
bivh tev moi e[mpedoi
ei[h) ne se trouve que
dans ces deux vers de
l’
Odyssée et reprends les
paroles de Nestor, seul à
parler ainsi, dans l’
Iliade
(7,57=11,670 = 23,629;
cf. aussi, ai]...hJbw/m
j... 7,133).
[26]
On sait que le “signe
particulier” est un moyen
de s’assurer de l’identité.
Bien plus tard, dans
l’Égypte helleénistique,
le mot oujlhv “cicatrice”
figurera dans toute
mention d’identité.