Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062520
170 pages

p. 85 à 103
doi: en cours

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no 21 2001/1

2001 Champ Psychosomatique

Comment devenir Ulysse

Michel Casevitz Professeur émérite de Grec à l’Université Paris X Nanterre 39, rue Pascal 75013 Paris
L’identité d’Ulysse est construite progressivement dans l’Iliade, où le personnage est un « brillant second », vu de l’extérieur principalement, puis dans l’Odyssée, où il est au premier plan, où il est en partie personnage du récit, en partie personne qui parle à la première personne, et où son identité se construit à force de dénégation, jusqu’au dénouement, au moment où il est de retour au foyer, différent et tel qu’il en était parti, homme singulier. Ulysses’identity is built up progressively; first in the Iliad where the character is a « brilliant second », mostly seen from the outside, then in the Odyssey, where he is in the foreground partly a character of the story, partly speaking in the first person, his identity is constructed by means of denial, until the denouement at the moment of coming back to his homestead, different and the same as he had left it, a singular man.
L’identité, c’est la ressemblance, qui est fondée sur la permanence : avoir une identité, c’est se ressembler et être donc reconnaissable ; et c’est la différence, qui fait la singularité. L’identité d’un individu et l’identité nationale ont ceci de commun qu’elles se définissent par l’ensemble des traits communs qui sont censés cerner les particularités d’un être ou d’une nation. Si on veut ainsi dresser la fiche d’identité d’un individu, on commencera généralement par en indiquer, spécifier le nom, le ou les prénoms, etc. Et selon le style, administratif ou littéraire, psychologique ou biographique, toutes les précisions que l’on fournira devront contribuer à définir la singularité de la personne du point de vue où l’auteur de la fiche s’est placé. Qu’il s’agisse d’un fonctionnaire ou d’un romancier, la procédure sera, dans l’ensemble, identique, puisque chacun s’efforce d’identifier le personnage, c’est-à-dire de faire saisir qu’il n’est à nul autre pareil. Fictif ou réel, – mais les deux domaines ne sont pas si séparés qu’il semble au premier abord et Stendhal n’a pas imaginé ex nihilo le personnage de Julien Sorel –, l’individu est toujours à identifier.
Le personnage d’Ulysse n’est pas unitaire et son identification ne peut être que progressive. Disons d’emblée que son identité n’est pas identique selon les œuvres où il apparaît, qu’elle varie selon les circonstances et disparaît même en certaines occasions, mais qu’en définitive le personnage d’Ulysse s’est imposé tel que chacun le reconnaît, tel que la volonté de son auteur et la mémoire de la postérité l’ont fixé.
L’Ulysse de l’Iliade, premier des poèmes homériques à la fois parce qu’il fut chanté et puis écrit en premier et parce que l’histoire a fait se succéder, dans son reflet littéraire, la prise de Troie et les retours en Grèce, n’est pas encore l’Ulysse de notre mémoire et il est fort différent de l’Ulysse du deuxième poème, l’Odyssée, bien qu’il l’annonce par certains traits, comme on s’y attend.
La première mention de notre personnage dans l’Iliade (I, 138) se trouve dans les paroles d’Agamemnon, le plus roi des rois qui commande aux Achéens, lors de l’épisode primordial qui fonde toute l’intrigue du poème : la colère d’Achille, en pleine guerre – voilà déjà la dixième année de la guerre [1] –, qui a pour origine la restitution de la part d’honneur (géras) d’Achille, la belle Briséis, que lui enlève Agamemnon pour compenser la restitution de Chryséis, sa propre part d’honneur, à son père Chrysès, prêtre d’Apollon, le dieu qui avait décoché le fléau de la peste sur les Achéens quand Agamemnon avait refusé de rendre la fille au prêtre. Pour apaiser le dieu, il faut lui offrir une hécatombe et rendre la fille, voilà ce que le devin Chalchas explique à Achille, lors de l’assemblée que celui-ci a convoquée. Agamemnon refuse d’abandonner son géras, sa part d’honneur, s’il n’en récupère pas un autre. Il prétend prendre le géras, la part d’honneur d’un autre chef “la tienne [dit-il à Achille], ou celle d’Ajax, ou celle d’Ulysse”. Et pour conduire l’hécatombe à Chrysé et rendre Chryséis, il propose un chef, “parmi ceux qui ont voix au Conseil, Ajax, Idoménée ou le divin Ulysse, ou toi-même, toi, le fils de Pélée…” (I, 144-146)
Lorsque Achille s’est retiré dans sa baraque, Agamemnon fait tirer à la mer le navire qui embarque pour Chrysé Chryséis et l’hécatombe. Le commandement est assuré par Ulysse (I,311 : en d’arkhos ébè polumètis Odusseus…), qui débarque en I, 431 et, s’adressant à Achille, Ulysse se borne à prononcer à l’adresse de Chrysès les brèves paroles indiquant la mission dont il a été chargé par Agamemnon (I, 442-445).
Ainsi, le “divin Ulysse”, “Ulysse à la grande mètis [2] ”, formules qui se trouvent au chant I quand il apparaît, n’est, au début du poème, qu’un chef parmi d’autres obéissant au pouvoir du chef suprême de l’armée grecque, un chef qui a la confiance d’Agamemnon et qui de fait ne prend aucune initiative, se bornant à être en mission un porte-parole.
Dès le chant II, cependant, Ulysse acquiert plus de poids. D’abord quand, exécutant les ordres d’Athéné dépêchée par Héré soucieuse de maintenir les Grecs au combat, il est porteparole fidèle de la déesse; puis, à l’assemblée des soldats, il se définit comme “père de Télémaque”, désignation qu’il promet d’abandonner s’il ne châtiait pas l’insolent Thersite, et il défend la dignité d’Agamemnon en rossant le trublion.
Tout est donc en place pour identifier Ulysse, de l’extérieur : nom du père, nom du fils, place dans l’armée, relations avec la divinité. C’est un chef que chacun écoute, car il a du sens et des bons avis. Mais celui qui l’appuie et précise son avis en indiquant à Agamemnon ce qu’il doit faire en détail, c’est Nestor, dont l’âge et la sagesse font prévaloir l’avis, et c’est à lui que répond Agamemnon, lui le modèle du bon donneur d’avis tel que le roi souhaite en avoir dix pareils (II, 370-393).
Le portrait d’Ulysse, physique et moral, et son rôle sont affinés et précisés au chant III. Sur les remparts de Troie, où siègent les Anciens du Conseil troyen, quand Priam se fait nommer par Hélène les chefs grecs qu’il aperçoit, c’est, après Agamemnon, Ulysse qu’il remarque en premier (III, 192-198) : le personnage, par son apparence, soutient la comparaison avec le chef, puisque, à en croire Priam, s’il est plus petit d’une tête, il est “plus large de poitrine et d’épaules” qu’Agamemnon. Hélène le présente en peu de mots et dit ce que chacun, en Grèce, répète : “Celui-là, c’est le fils de Laërte, Ulysse plein de mètis, nourri au pays d’Ithaque, si rocheuse qu’elle soit, et expert en ruses de toutes sortes et en subtils pensers” (III, 200-202). Hélène exprime le sentiment mêlé que le personnage lui inspire, comme à d’autres sans doute : de l’admiration et de la défiance, puisque la mètis engendre ingénieuses combinaisons mais aussi pièges. L’esquisse d’Hélène est alors approfondie par l’un des sages qui accompagnent Priam; Anténor rappelle qu’il a naguère hébergé une ambassade auprès de Priam, menée par Ulysse accompagné de Ménélas. Il précise l’apparence de curieuse façon : debout Ménélas dépassait Ulysse de ses larges épaules mais, assis, Ulysse était plus imposant (gérarôteros, III, 211). Et quand il s’agissait de “tisser pour tous paroles et pensers”, alors, si Ménélas “parlait aisément, peu mais d’une voix claire, ni prolixe ni incapable d’ajuster son propos, et il était aussi moins âgé” (III, 213-215), Ulysse, lui, quand il se dressait pour prendre la parole, “gardait les yeux fixés à terre”, tenait immobile son sceptre (signe de délégation de pouvoir) et paraissait “maussade et dépourvu d’esprit (aphrôn, III, 220)”; il suffisait qu’il parle pour surpasser tout mortel et faire oublier son aspect. Le portrait d’Ulysse est ainsi enrichi; c’est toujours un personnage tel qu’il apparaît et tel qu’il agit, mais un peu de son intériorité jaillit : sa voix à nulle autre pareille fait sa supériorité.
Dans les combats des chants suivants, Ulysse n’est pas le guerrier qui s’illustre le plus et ce sont les exploits de Diomède qui sont mis au premier plan. Mais au chant IX, au moment où les Grecs, en fâcheuse posture, décident d’envoyer à Achille une délégation qui, moyennant compensation – dont la restitution de Briséis –, va tenter de le faire revenir au combat, c’est la force persuasive d’Ulysse et ses talents d’orateur qui sont illustrés. Et ses limites face à Achille décidé à laisser les Grecs éprouver jusqu’au bout les conséquences de son absence.
Le chant X est celui où Ulysse apparaît le plus (27 exemples de son nom). Dans l’angoisse d’une situation désespérée, le Conseil nocturne tenu par quelques chefs, aux avant-postes du camp, réunit Agamemnon et son frère Ménélas, Ulysse, Mérion, Diomède, Idoménée, les Ajax, Nestor et son fils Thrasymède. Nestor propose d’envoyer un des leurs au mileu des lignes ennemies pour saisir les nouvelles et capturer un Troyen : il faut savoir leurs intentions. Diomède se propose, et demande un second. Tous sont volontaires (si l’on excepte bien sûr le chef suprême et le vieillard, dont le fils se propose), parmi lesquels Ulysse “l’endurant”. C’est lui que choisit Diomède : “Puisque vous m’invitez à choisir moi-même mon compagnon, comment pourrais-je alors omettre le divin Ulysse, lui dont le cœur et le noble courage sont plus que tous enclins à toutes les tâches, et que chérit Pallas Athéné. Avec lui qui me suivra, nous reviendrions tous deux même d’un brasier ardent, puisqu’il sait plus que tous réfléchir.” (X, 242-247). Homme d’observation, de réflexion et d’action, Ulysse ici est révélé dans sa totalité (sa singularité humaine et son lien particulier avec la divinité qui protège les Grecs, alors que jusque-là ses qualités n’avaient point été appréciées dans leur complémentarité). Ulysse, homme d’action, coupe court aux éloges et le presse de partir (car la nuit, souligne-t-il en homme observateur, est dès lors passée aux deux tiers) : encore une qualité, – non mentionnée celle-ci par Diomède : la modestie, qui ici sert l’action. En l’occurrence, il faut quand même noter que l’action elle-même a pour initiateur Nestor et principal acteur Diomède; Ulysse n’est que l’exécutant en second, et c’est dans le détail de l’action qu’il montre son savoir-faire. C’est Ulysse, sûr du soutien d’Athéné, qui, dans l’expédition nocturne, dresse le plan qui permet de capturer par surprise le Troyen Dolon, mais c’est Diomède qui tue, et c’est le prévoyant Ulysse qui dispose les dépouilles du mort pour servir de repère sur le chemin du retour.
Quand ils sont arrivés au camp des Thraces, où dort leur chef Rhésos, c’est encore Ulysse qui indique à Diomède comment procéder; et c’est encore Athéné qui lui insuffle le menos, l’ardeur de la pensée. Tandis que Diomède, une fois le roi tué, songe à d’autres meurtres, ou aux richesses à emporter, c’est Athéné, complémentaire d’Ulysse, qui lui rappelle qu’il faut repartir, de peur qu’un autre dieu n’aille réveiller les Troyens, – ce que va faire Apollon.
Par la suite, Ulysse est blessé au combat (chant XI, 410 sq.), comme Agamemnon, Diomède et d’autres.
Tel est le rôle d’Ulysse à la fin de la première moitié de l’Iliade, au moment où le combat est à son paroxysme et sur la touche [3] : grand guerrier et homme de réflexion et de décision, il est intermédiaire entre le chef suprême et les autres, cependant qu’il sert pour ainsi dire de “transmetteur [4] ” (grec prophètès) préféré, aussi bien à Athéné qu’à Agamemnon.
Dans la seconde moitié du poème, le rôle d’Ulysse est moindre et son identité ne change guère. Blessé, lui comme d’autres, il laisse à d’autres les premiers rôles, à Idoménée, aux deux Ajax, à Teucros, Mérion, Antiloque, etc., – sans oublier Ménélas, qui avait été pourtant blessé. Et malgré leur vaillance, les Achéens sont bousculés et leur rempart n’a pas tenu, laissant les bateaux à découvert. Moments d’affliction et de découragement, où les secours des dieux sont refusés. Agamemnon ne voit d’autre issue, puisque c’est Zeus qui exerce son bon plaisir, qu’en la fuite avec les bateaux.
Et c’est alors la surprise : présentées comme lors de l’algarade avec Thersite (cf. supra, p. 00), les paroles d’Ulysse sont dures : “Atride, quelle parole s’est échappée de l’enclos de tes dents ? Être funeste, ah ! tu aurais dû donner les commandements à une armée sans dignité, une autre armée, et ne pas être notre chef à nous, à qui Zeus justement a donné depuis notre jeunesse jusque à la vieillesse de dévider des combats terribles, jusqu’à ce que nous périssions chacun.” (XIV, 84-88) Et Ulysse continue en faisant honte à son chef, lui donnant leçon de maintien et de dignité : un chef, qui plus est un chef de tant de troupes ne doit pas parler ainsi, au risque d’être entendu de chacun. Au demeurant, la solution suggérée est nuisible, puisqu’elle doit achever de décourager les troupes. Accusé de risquer d’être responsable de la défaite, Agamemnon alors est secoué : “Ô Ulysse, tu touches fort mon cœur par ta menace, terrible…” (XIV, 104-105) et demande conseil; c’est Diomède qui, après s’être glorifié de ses ancêtres, – ce que ne fait jamais Ulysse – se flatte de donner le bon avis – car Ulysse s’était contenté de semoncer le chef, de donner un avis qui n’avait rien de positif ni de salvateur. Diomède conseille donc de repartir au combat, sans combattre eux-mêmes, puisqu’ils sont déjà blessés (Nestor avait exclu lui-même de replonger dans la mêlée), et de stimuler les guerriers et rameuter “ceux qui auparavant pour complaire à leur fureur restent à l’écart sans combattre.” (XIV, 131-132). L’allusion à Achille est claire mais, sans plus discuter, les voilà repartis, et, sans doute par souci du paraître une fois de plus, c’est Agamemnon qui est à leur tête. L’épisode a montré les limites du personnage et du rôle d’Ulysse, qui sait voir la faille dans les hommes et leurs paroles, qui veille à leur dignité, à la convenance du rang et des actes, mais qui ne sait pas toujours emporter une décision. Ce n’est pas lui le modèle de la vaillance, c’est ici Diomède, qui est digne de sa lignée. Ulysse n’est pas modelé par ses origines, son génos, pour être un parangon de bravoure. Et Athéné n’est pas toujours à ses côtés pour le faire briller par ses avis ou son aide.
De fait, on n’entend plus parler d’Ulysse ensuite, jusqu’au chant XIX, après la mort de Patrocle tué par Hector, au moment où Achille, qui a reçu des mains de sa mère Thétis les armes forgées par Héphaistos, se montre à nouveau aux Grecs (XIX, 45-46); on se rend donc à l’assemblée, et viennent en boitant “deux serviteurs d’Arès, le fils de Tydée, qui tient bon au combat, et le divin Ulysse.” (XIX, 47-48). Achille prend la parole et met un point final au différend. Agamemnon fait amende honorable, mettant sur le compte d’Erreur, fille de Zeus, l’aveuglement dont il a fait preuve. Comme il rappelle son offre de réparations passées, dont Ulysse était allé lui faire part (chant IX, cf. supra, p. 00), Achille lui rétorque que le moment est au combat et non aux paroles. C’est alors qu’Ulysse répond à Achille, à notre grande surprise, comme s’il fallait montrer qu’il ne se laisse pas négliger, qu’il serait trop simple de se ruer au combat sans plus réfléchir, et aussi de ne pas mettre un vrai point final à la querelle; aussi bien, Ulysse rappelle une vérité d’expérience, qu’il faut manger pour combattre efficacement un jour durant, et invite Agamemnon à rendre Briséis et à faire apporter ses présents (XIX, 155-183).
C’est Agamemnon qui répond à Ulysse, qu’il charge de sélectionner les jeunes qui iront chercher les présents dans son navire. Ulysse est donc non seulement son conseiller, son porteparole, comme on a vu au début, mais aussi son factotum. À Achille qui ne songe qu’au combat de vengeance, non au repas, Ulysse réplique pour faire triompher son avis : à la valeur guerrière supérieure d’Achille, il oppose sa primauté dans le domaine de la réflexion :
“Ô Achille, fils de Pélée, toi qui es le meilleurdes Achéens, tu es plus fort que moi et meilleur, – non pas de peu –, à la javeline, mais moi il se pourrait que je te devance au moins par la réflexion, de beaucoup, car je suis ton aîné et j’en sais plus que toi. Il faut donc, vois-tu, que ton cœur se résigne à mes paroles.” (XIX, 218-220)
On assiste ainsi à une reprise de pouvoir de la part d’Ulysse, qui essaye de délimiter son domaine de compétence et d’excellence. Même si c’est à Achille qu’il s’adresse, tout se passe comme si le retour d’Achille menaçait la place occupée par Ulysse auprès d’Agamemnon. L’argument du droit d’aînesse fondant la sagesse, dans un monde où chacun respecte la hiérarchie fondée sur la naissance, est celui que Nestor a coutume d’employer. On notera qu’à ce moment, niAchille ni Ulysse n’ont mis en avant l’un sa naissance qui lui donne part à la divinité l’autre sa connivence avec Athéné; la rivalité reste sur le plan humain, et chacun cherche à faire reconnaître son excellence dans son domaine spécifique, chacun revendique son identité dans l’exercice de ses compétences. Comme avec Diomède auparavant, Ulysse se dispose à faire couple avec Achille, pour peu que celui-ci veuille bien admettre qu’ils sont complémentaires pour assister et servir Agamemnon.
Sans laisser Achille ajouter mot, Ulysse s’en va aussitôt quérir, à la baraque d’Agamemnon, pour les rapporter à l’assemblée les présents, objets et femmes, Briséis incluse. Après le sacrifice, le serment d’Agamemnon, jurant comme promis n’avoir pas touché Briséis, Achille dissout l’assemblée et invite tout le monde à aller manger, avant de reprendre la lutte; la plaie ouverte au chant I est ainsi fermée, par le même héros.
Achille cependant ne peut s’alimenter tant qu’une peine atroce le touche : seul le combat comblera son appétit de vengeance, son seul appétit. Il congédie tous les rois qui étaient restés près de lui, sauf “les deux Atrides, le divin Ulysse, Nestor, Idoménée, et le vieux meneur de chars Phoinix, cherchant à lui faire plaisir [5], à lui qui est lourdement affligé.” (XIX, 311-312). Si ici l’ordre des noms n’a rien de surprenant (les Atrides sont les chefs, et Ulysse a une place d’honneur avec eux dans le même vers), on remarque l’absence de Diomède : Achille le rend, en quelque sorte, inutile.
Ulysse n’avait pas tort, qui savait d’expérience qu’il faut combattre le ventre plein; c’est donc Zeus, puisque les humains ont échoué, qui envoie Athéné nourrir Achille, à son insu, d’ambroisie et de nectar, nourritures divines. Après quoi, la déesse remonte sur l’Olympe, tandis que les Achéens vont reprendre le combat. On connaît la suite, comment Zeus permet de nouveau aux dieux de participer à la bataille, chacun dans le camp qu’il soutient, – cinq dans chaque camp –, commentAchille, couronnant ses exploits, tue Hector, avec l’appui d’Athéné qui a persuadé Hector d’affronter Achille.
Ulysse ne réapparaît pas avant le chant XXIII, après la mort d’Hector. C’est l’heure pour Achille vengé de pleurer Patrocle et de lui faire des funérailles, suivies des jeux qu’il organise. Après la course de chars et le pugilat, c’est la lutte, pour enjeu de laquelle Achille propose un trépied pour le vainqueur, valeur douze bœufs, et pour le vaincu une femme experte en plusieurs travaux, valeur quatre bœufs (XXIII, 702-705). Lors se lèvent deux volontaires, “le grand Ajax, fils de Télamon, et Ulysse à l’importante mètis… expert en profits [6].” (708-709). Après que chacun a échoué à mettre à terre l’adversaire, Ajax propose qu’ils tentent de se soulever. Ajax échoue; alors “Ulysse ne laissa pas passer une ruse” (dovlou d jouj lhvqet j jOdusseuvi, XIX, 725) : en le frappant au jarret par derrière, il fait tomber Ajax à la renverse et s’abat sur lui, puis essaie de le soulever, en vain; la ruse n’a pas payé. Achille les arrête alors et leur donne des prix égaux. La vaillance d’un Ajax n’est pas moins ni plus efficace que l’astuce d’Ulysse. Pour la course à pied qui suit, – et dont les enjeux ne sont pas non plus négligeables –, se lèvent Ajax, fils d’Oïlée, Ulysse etAntiloqie, fils de Nestor. Deux sont dits rapides, Ulysse est dit encore “à l’importante mètis”. Dans la course, c’est Ajax qui est en tête à mi-parcours, Ulysse est sur ses talons, faisant sentir son souffle sur la tête d’Ajax. À la fin de la course, Ulysse prie Athéné de secourir ses pieds, et, bien sûr, la déesse l’entend. Elle rend la course d’Ulysse plus souple – ainsi Ulysse ressent qu’il est exaucé –, mais surtout elle fait chuter Ajax. Ulysse emporte le premier prix, mais Ajax n’est pas dupe : “Malheur à moi, c’est assurément une déesse qui a fait trébucher mes pieds, celle qui de tout temps déjà, comme une mère, assiste et secourt Ulysse.” (782-783). Le troisième, Antiloque, rend les dieux responsables d’une victoire paradoxale, puisqu’Ulysse est “un vieillard encore vert [7], dit-on” (791). C’est, au moment où on voit Ulysse pour la dernière fois dans l’Iliade, la seule mention de l’âge du personnage, plus âgé que beaucoup de guerriers, moins âgé bien sûr que Nestor; mais son âge entre pour beaucoup sans doute dans sa sagesse, son expertise en tours et en endurance, et le respect qu’il inspire. Reste que, sans la connivence avec Athéné – pour peu qu’il s’en souvienne –, Ulysse ne serait pas fatalement supérieur là où la ruse ne suffit pas.
Tel est dans l’Iliade Ulysse, héros d’endurance, plein de mètis, de dolos et de mèchanè (d’intelligence astucieuse, de ruse et d’expédient). Un homme important certes, mais dont l’importance ne fait pas la décision, un sage plein d’expérience, mais dont les profondes pensées ne sont même pas envisagées. Ses sentiments n’apparaissent que par leurs manifestations, colère surtout, quand on manque au devoir, quand il voit un compagnon tué. Il se bat sans barguigner, et sait inventer une tactique quand d’autres foncent tête baissée. Là où il excelle, c’est à conseiller le chef, et il sait lui-même son excellence, reconnue par chacun. S’il n’a pas la plus grande stature, sa parole le met au premier rang. Tel est Ulysse, un des meilleurs chefs, non le meilleur.
Comme notre mémoire l’a gardé, c’est l’Ulysse de l’Odyssée qui progressivement va se parfaire et se compléter, au prix de nombreuses métamorphoses. Et même de “passages à vide”, si on peut dire.
Ulysse est sujet de l’Odyssée, et il est dès le Prologue présenté comme tel. Le Poète y demande à la Muse de lui “dire un homme aux mille tours [8] ” (andra moi ennépé, Mousa, polutropon…), nous donnons ici la traduction traditionnelle de ce début du poème. Mais ce n’était pas l’épithète qu’on trouvait dans l’Iliade. Et le sens n’est pas tout à fait semblable au sens de polumèchanos ou polumètis.
Polutropos en effet – qui n’est employé que deux fois dans l’Odyssée, au vers 1 et en X, 130 – signifie exactement “celui qui a beaucoup de tropoi”. Or, tropos [9] est de la famille du verbe trevpw, (se) tourner, (se) comporter, il signifie la façon de se tourner, la façon d’être, le caractère. Aussi bien, un homme polutropos, c’est un être à beaucoup de façons, un être à multiples facettes, à transformations. On retrouve l’adjectif qui définit Ulysse dans la bouche de Circé, en X. 330, quand elle reconnaît notre héros en l’homme qui la terrasse : il est bien tel qu’Apollon le lui avait annoncé, lui qui a l’expérience d’un polutropos. Dans l’Hymne homérique à Hermès, dans le Prologue au vers 13, c’est le premier qualificatif attribué au dieu célébré, et, au vers 439, on voit qu’il n’est pas nécessairement laudatif, puisqu’il fait partie de l’apostrophe irritée que le dieu victime des agissements fourbes d’Hermès adresse à celui-ci (polutrope Maiados huie); Polutropos dénote la mobilité, la diversité de l’apparence ou du caractère; Théognis, au Vème siècle, qualifie ainsi le poulpe (215), qui se tourne en tous sens, les prosateurs classiques et tardifs emploient le mot au sens de varié, versatile ou rusé [10]. Pour Ulysse, en tout cas, l’adjectif dans l’Odyssée désigne à la fois l’apparence changeante au cours des aventures et le caractère de l’être qui a… plus d’un tour dans son sac.
Comme l’Odyssée est elle-même un poème divers dans sa composition – puisque composé de trois récits enchâssés et cousus [11] –, et comme Ulysse, dont le retour est le sujet du Poème, y est omniprésent, nous ne le suivrons pas du début à la fin du poème, mais nous essaierons d’y voir la progressive identification du héros.
L’Ulysse odysséen est différent de l’Ulysse iliadique, et plus complexe et riche. Le guerrier porte-parole et factotum d’Agamemnon s’est chargé d’expérience et de gravité, et nous apprenons sur lui bien plus que dans le précédent poème. Ce n’est pas un changement – car l’Iliade est connue des auditeurs et Ulysse est toujours polumèchanos et polumètis [12] –, mais une profondeur accrue dans la connaissance du héros et de ses sentiments, alors que, à part la colère, le personnage du premier poème n’avait rien laissé paraître à cet égard. C’est un homme “sur le retour”, plein d’usage et raison, comme a dit un autre poète, et d’abord, de la guerre il revient et il en est revenu : quand, chez Alcinoos, au chant VIII, l’aède Démodocos choisit de chanter la querelle d’Ulysse et d’Achille, Ulysse, qui ne s’est pas encore nommé aux Phéaciens, se met à sangloter en cachette (VIII, 83-92); quand plus tard, l’aède chante, à la demande de notre héros, l’épisode du Cheval de Troie, “les larmes mouillent les joues sous les paupières” d’Ulysse (ibid., 522). C’est un guerrier qui ne renie aucun de ses exploits, mais qui s’émeut au rappel des atrocités qu’engendre la guerre. Et il pleure comme “une femme qui se jette sur son époux quand il tombe devant sa ville et son peuple” (ibid., 523-524). La fierté du guerrier fait place à l’humanité, à la pitié : voilà, au moment où il en est à la dernière étape de son retour, le véritable Ulysse, qui a appris à pleurer, comme l’être le plus fragile, à pleurer sur ses souffrances, certes (comme il l’explique lui-même en IX, 13), mais la comparaison montre qu’il ne pleure pas que sur soi, il éprouve la véritable pitié, celle qui s’émeut, même en tentant de le cacher, du sort d’autrui, – sans se l’avouer, peut-être par souci du paraître… On le verra encore pleurer quand il se fait reconnaître de Télémaque et qu’il peut avec son fils combler le besoin de sanglots né d’un séparation longue de près de vingt ans (XVI, 213-219). En se cachant pour n’être pas vu d’Eumée, juste avant d’entrer au cœur de son logis, Ulysse pleure encore à la vue du chien Argos, qui le reconnaît et meurt aussitôt (XVII, 304).
Le passé d’Ulysse est mieux connu dans l’Odyssée, ce qui n’est pas étonnant puisque c’est le héros principal, et éponyme. Certes on le connaissait comme fils de Laërte et, moins souvent, comme père de Télémaque (“combattant au loin” nom qui s’applique au père, dont la destinée est certifiée par le nom du fils). C’est au chant IV, 755-756, que le nom du père de Laërte, Arkeisios (ou Arkeisios), est indiqué par la nourrice Euryclée, qui assure Pénélope, – pleurant en apprenant que Télémaque est parti à la recherche de son père –, qu’Athéna préservera son fils, car elle croit, délicate litote, que “la descendance du fils d’Arkeisios (= Laërte) n’est pas du tout odieuse aux dieux bienheureux.” En présence d’Ulysse lui-même, affublé en mendiant à Ithaque, le porcher Eumée inscrit Télémaque dans “la lignée d’Arkeisios émule des dieux” (14,181-182) et c’est Télémaque lui-même qui parle d’une succession de fils uniques depuis son grand-père (16,118-120) [13]. Quant aux femmes, la seule qui soit nommée est la mère d’Ulysse : c’est dans la Nékuia (le passage d’Ulysse chez les morts), au chant XI, qu’Anticlée, morte pendant son absence du regret de son fils, comme elle dit, apparaît. (XI, 202); Ulysse veut saisir l’ombre de sa mère et au même moment celle-ci s’évanouit : “Dès que l’âme a quitté les ossements blanchis, l’ombre prend sa volée et s’enfuit comme un songe” (XI, 221-222, paroles d’Anticlée, traduction de V. Bérard).
Mais l’identité d’Ulysse est aussi définie et soulignée par la signification de son nom – n’oublions pas l’adage que les Latins ont adopté ensuite, nomen omen, le nom est présage –, et cela, dès le début du poème, dans la bouche d’Athéna (I, 62) : Ti nu hoi toson ôdussao, Zeu ? “(Alors qu’Ulysse - jOdusseu; i Odusseus - te faisait plaisir en sacrifiant pour toi dans la vaste Troie) pourquoi donc, ô Zeus, t’es-tu contre lui montré tant odieux? [14] ” Ulysse est celui contre qui un dieu, non pas Zeus mais Poséidon, père de Polyphème le cyclope, manifeste sa colère, sa haine. Cette étymologie ad hoc est plusieurs fois rappelée : en V, 340-341, au milieu de la tempête qui manque de le faire périr, Ulysse est pris en pitié par Inô-Leucothéa, déesse marine, qui reconnaît la haine de Poséidon, clair déclencheur du phénomène : “Toi qui as sort affreux, pourquoi donc contre toi l’Ébranleur de Terre Poséidon s’est-il ainsi montré contre toi terriblement odieux (ôdussat’ekpaglôs)?” Sauvé par le voile donné par la déesse, Ulysse dérive encore deux jours avant de toucher une terre inconnue où il aborde à grand peine, à l’embouchure d’un fleuve, reconnaissant encore dans ses malheurs la haine dont le poursuit Poséidon (V, 423 : oida gar hôs moi odôdustai klutos Ennosigaios, “je sais combien le célèbre Ébranleur de Terre est plein de haine contre moi”) [15]. Quand, à Ithaque, sa nourrice reconnaît Ulysse à la cicatrice de la blessure que lui avait infligée un sanglier au cours d’une poursuite en compagnie des fils d’Autolycos, une digression (XIX, 395-466. c’est peut-être une interpolation) indique qu’Autolycos (“qui brillait entre tous les hommes par sa capacité de dérober et de prêter serment”, 395-396) est le père d’Anticlée et qu’il est l’auteur du nom donné à son petit-fils Ulysse (Odusseus) [16] : “Mon gendre et ma fille, donnez-lui le nom que je vais vous dire : à tant de gens je fus odieux sur la route jusqu’ici, hommes ou femmes de par la terre nourricière, que le nom d’Odusseus lui doit être donné… [17] ” Il n’est pas étonnant que cette explication donnée du nom de notre héros ne soit donnée qu’à la fin du poème et des épreuves d’Ulysse, au moment où celle qui l’a élevé, témoin de sa naissance, le reconnaît, tel qu’il devait être et qu’il fut : il est Ulysse (Odusseus), l’homme odieux à beaucoup, hommes ou dieux, et qui a réussi à vivre et à survivre à la haine, – parce qu’il n’est pas odieux à tous et n’est pas seulement que ce que son nom dit. Un autre jeu de mots, en fin de poème encore, confirme ce que nous disons ici : en XX, 53, pendant la nuit qui précède le massacre des prétendants et que passe éveillé Ulysse tourmenté par l’ultime épreuve à endurer, Athéna vient lui parler (XX, 45-53), pour lui rappeler qu’elle a toujours veillé sur lui et l’engager à dormir, et elle conclut : kakôn d’hupoduseai: “tu vas désormais te débarrasser des malheurs”: il lui a fallu jaillir de sous, sortir de (hupo-), émerger de ce destin imposé par le nom pour être ce qu’il a fini par être, le héros d’endurance qui a beaucoup “roulé sa bosse” (si on peut ainsi traduire, un peu légèrement, polutropos) [18] : il lui a fallu se débarrasser d’Odusseus, en quelque sorte.
De fait, le poème montre comment Ulysse ne devient Ulysse qu’en niant à plusieurs reprises son nom et son identité, comme si ses négations et ses déguisements pouvaient seuls le révéler à soi.
On connaît la plus célèbre de ces négations : Ulysse se sauve en n’étant personne, en adoptant la plus anonyme des dénominations : ± après Kikones et L Lotophages – au chant IX (105 sq,), en face de Polyphème, celui qui parle abondamment, – ainsi dénommé par antiphrase [19], puisqu’il vit en solitaire, à l’écart de ses congénères qui, eux, vivent en famille solitaire –, Ulysse s’est présenté, comme Achéen avec ses compagnons de retour de Troie, et a demandé l’hospitalité, comme il est naturel selon la loi de Zeus protecteur des suppliants, ceux qui viennent (toucher les genoux) [20]; le Cyclope n’affirme que son refus de respecter cette loi et entend n’en faire qu’à son gré. Comme commencer à répondre sur leur identité n’a abouti à rien, Ulysse prétend que son navire est brisé et qu’ils sont à sa merci, non qu’il pense l’apitoyer, mais pour ne pas lui révéler le lieu de leur mouillage. Ulysse parle et le Cyclope ne dit alors plus mot (IX, 288), se contentant de massacrer deux des compagnons d’Ulysse, et de recommencer le lendemain matin. Ce n’est qu’après avoir bu le vin offert par Ulysse que Polyphème lui demande son nom. “Moi, j’ai pour nom Personne; c’est Personne que m’appellent mon père, ma mère et tous mes compagnons.” C’est en se donnant ce nom de Personne (Outis) qu’Ulysse manifeste son intelligence astucieuse (Mètis) [21]. Ulysse personnifie ainsi la Mètis, il (n’) est Personne sinon la Mètis. La ruse, non la force sont les moyens utilisés, et c’est l’œuvre de Personne, comme le Cyclope dira aux autres cyclopes ainsi abusés (cf. IX, 405-406,408,410); il n’y a personne, puisque c’est Personne le responsable, c’est-à-dire l’astuce. Ruse salvatrice, négation de personnalité qui permet à Ulysse et à ce qu’il lui reste de compagnons de s’échapper; “c’est, raconte Ulysse, mon propre nom [celui qu’il a pris en l’occurrence] et ma parfaite mètis qui ont trompé” (IX, 414). Pour sortir de l’antre, ruse et astuce seront encore l’œuvre d’Ulysse (ibid., 422 sq.). Mais il faut ensuite qu’Ulysse se nomme de nouveau : pour combler son ressentiment, comme il en est conscient, mais aussi pour reprendre une identité, il lui faut dire qui (Tis, sans ou) est l’auteur de cet aveuglement qui l’a rendu méconnaissable (ibid. 502-503)” Ainsi il lui donne son identité officielle : “Ulysse destructeur de cités, fils de Laërte, habitant à Ithaque” (ibid., 504-505). Mais on voit qu’il est aussi désormais Ulysse à la mètis spécifique.
Autre négation féconde de l’identité, qui concourt elle aussi à enrichir la personnalité de notre héros : il endosse une autre identité.
À son retour à Ithaque, il ne reconnaît pas sa patrie (XIII, 188 sq.) : c’est Athéné, qui avait pris l’apparence d’“un jeune pastoureau [22] ” qui lui apprend en quelle terre il a débarqué. Alors Ulysse ne se tient plus de joie et lui parle; “mais il ne lui dit pas la vérité, il retirait son propos [23], toujours dans son esprit méditant une pensée très profitable” (XIII, 254-255). Il se dit exilé de Crète, pour avoir tué le fils d’Idoménée, et débarqué d’un navire phénicien (XIII, 256-290). Il faut qu’Athéna reprenne forme divine, se révèle déesse, pour lui dire de cesser les déguisements et les tromperies, lui annoncer d’autres épreuves et lui enjoindre de ne pas révéler son identité (XIII, 291-310) : Athéna le reconnaît comme “être apte à gagner et trompeur” (kerdaléos…kai épiklopos) : “il serait apte à gagner et trompeur, celui qui te dépasserait en toutes sortes de ruses, même si c’était un dieu. Pauvre malheureux, ourdisseur d’astuces, assoiffé de ruses, ne devrais-tu pas, même étant en ton pays, cesser tromperies et contes pleins de ruses, que tu aimes depuis l’enfance ?” (XIII, 291-295).
Ainsi, à Ithaque, chez son porcher Eumée, qu’Athéna lui a dit d’aller trouver d’abord (XIII, 404), celui-ci interroge, avec les mots coutumiers, son hôte, que la déesse a rendu méconnaissable, flétrissant sa peau et le vêtant de sordides haillons [24] (XIV, 185-190). Ulysse déclare bien entendu qu’il va parler sans 98 feindre (XIV, 192 : “Je vais à toi te le dire sans du tout entortiller”). Et c’est alors que notre héros peut, tranquillement, conter son histoire feinte avec tous les détails du vrai (192-359); résumons : il est bâtard crétois, fils de Castor fils d’Hylax, et ses demi-frères l’ont privé d’héritage, sauf une maison; il a pu faire un beau mariage et sa vaillance est supérieure, grâce à Arès et Athéna. Et quand vint le moment d’aller combattre à Troie, il fut désigner pour commander la flotte avec Idoménée. Revenu de Troie, il n’y resta qu’un mois, l’envie de repartir le tenaillait. Le voilà en expédition en Égypte, ses compagnons massacrent et pillent tant et si bien que les indigènes en massacrent à leur tour un bon nombre. Alors notre héros tombe aux pieds du roi et en obtient pitié. Il reste sept ans à amasser des biens. Puis il se laisse convaincre par un Phénicien d’aller en son pays. De Phénicie, il s’embarque au bout d’un certain temps avec le Phénicien, pour la Libye, où son hôte compte en fait le vendre avec sa cargaison. Une tempête le jette, seul, sur la côte de la Thesprôtide (au SO de l’Épire), où le reçoit le roi des Thesprôtes, Pheidon. Celui-ci lui donne des nouvelles d’Ulysse, qu’il a reçu à son retour et qui est allé consulter l’oracle de Zeus à Dodone; le bateau est prêt pour ramener Ulysse à Ithaque et Pheidon a d’abord expédié le Crétois vers Doulichion, mais, en route, l’équipage le dépouillle, l’habille de haillons et le réduit à l’état d’esclave, ligoté. Abordant Ithaque, ils s’en vont festoyer. Alors les dieux sans peine détachent notre homme et le guident vers un bosquet où ils le cachent, avant de l’amener à la baraque d’Eumée.
De ce long récit, l’auditeur-lecteur, qui connaît l’histoire vraie démêle, enchevêtrés, le faux et le vrai. Et remarque que le faux mendiant, vrai Ulysse, s’est forgé une généalogie, mais n’a pas décliné son nom. Eumée, lui, retient la suite de malheurs, en même temps qu’un mensonge, amph’Odussêi, au sujet d’Ulysse : Ti se khrè toion éonta /mapsidiôs pseudesthai? “Pourquoi faut-il que, dans l’état où tu es, tu fasses vaines menteries ?” (XIV, 364-365). En forgeant ce récit identitaire, Ulysse obéit à la consigne d’Athéna d’autant plus allègrement qu’il aime conter, tel l’aède lui-même, qui nous donne ici l’exemple de son art. En même temps, le mendiant donne au porcher désespéré des nouvelles d’Ulysse, dont il annonce le salut et le retour prochain. Cacher le vrai – qui n’est qu’enfoui, car enfin, le Crétois est le bon guerrier, le compagnon d’Idoménée qu’est en réalité Ulysse, celui de l’Iliade, et l’errant de l’Odyssée – en habillant l’histoire des oripeaux du malheur, c’est ménager la surprise, rendre plausible le déguisement.
Mais, plus subtilement encore, Ulysse endosse aussi, en présence d’Eumée, une autre personnalité, celle d’un vieux guerrier que nous avons appris à identifier, par l’Iliade: quand Ulysse, en XIV, 468 (et 503), prononce ce vers : “Ah ! si j’avais encore ma jeunesse et ma force…”, aussitôt l’auditeur voit surgir Nestor, le vieux meneur de char [25]; Ulysse contrefait le vieillard et parle comme le vieillard parmi les combattants à Troie, juste après avoir dit à Eumée : “Ayant commencé de jaser, je ne cache rien” (ibid. 467, d’après la traduction de V. Bérard), et juste avant de raconter un prétendu épisode de la guerre de Troie mettant en scène… Ulysse et le fils de Castor (qui dit je), une nuit glacée où Ulysse, plein d’expédient, luitrouva un manteau en inventant une ruse. Voilà encore une ruse du vieillardmendiant – il introduit ainsi une vraie demande de manteau… – qui prend plaisir à conter une ruse imaginaire d’Ulysse : Ulysse met en scène Ulysse et pour ce faire prend une autre identité, empruntant à l’Iliade. Le Poète ici reprend en main l’intrigue : la demande de vêtement du prétendu mendiant, prétendu vétéran (et qui, comme on sait, est en fait un vrai vétéran) amène Eumée à lui prêter pour la nuit un manteau, qu’il devra rendre au matin, car il n’y en a pas de trop chez le porcher, qui lui assure que Télémaque à son retour lui donnera des vêtements (XIV, 515-517 = XV, 337-339). Ainsi est amorcé l’épisode du retour du fils, qui survient immédiatement au chant suivant.
C’est, on le sait, Athéna qui, au chant XVI, rend à Ulysse “sa belle allure et sa jeunesse” (XVI, 174), pour que Télémaque le reconnaisse; encore celui-ci doit-il admettre qu’il a son père devant soi, ni vieillard loqueteux ni dieu dont il a presque l’apparence. Il doit se rendre malgré l’évidence; comme Ulysse le lui dit pour qu’il accepte de le reconnaître, c’est la volonté de la déesse qui fait d’Ulysse un pauvre vieux ou un jeune homme, puisque les dieux parent les hommes “d’éclat magique ou d’opprobre” (XVI, 212). Mais pour les besoins de sa vengeance et pour éprouver la fidélité de Pénélope, Ulysse redevient le vieillard en haillons : et ce déguisement est pour lui le moyen d’éprouver les sentiments de sa maisonnée. Ulysse doit n’être pas Ulysse pour savoir qui est Ulysse dans le cœur de ses proches.
Avec les prétendants, le mendiant se forge encore une identité anonyme (XVII, 415-444.) : comme à Eumée, il raconte à Antinoos et aux prétendants une histoire où le passé est opulent ( et il n’omet pas de donner une leçon d’hospitalité : il donnait aux mendiants !); arrivé en Égypte avec ses compagnons pirates, il se fait prendre, à la suite de leur désobéissance, qui entraîne un massacre en représailles du pillage inconsidéré. Le voilà emmené à Chypre, d’où il arrive. Comme précédemment, le conteur ne dit rien sur son nom, mais ses fausses aventures ont du vrai : il fut victime de l’imprudence de ses compagnons…
Passons vite sur la suite : comment la servante Euryclée reconnaît Ulysse à sa cicatrice [26] (XIX, 390 sq.), preuve indélébile, qu’il exhibe aussi ensuite au bouvier Philoitios et au porcher Eumée (XXI, 207-230), comment Ulysse, seul à pouvoir manier son arc, révèle son identité aux prétendants avant de les massacrer (XXII, 35 sq.), comment Pénélope enfin le reconnaît à la description de leur lit conjugal (XXIII, 205 sq.), comment – dernière feinte – en présence de son père, Ulysse, malgré ses larmes émues, a le front de lui conter encore une histoire (XXIV, 244 sq.), se disant originaire d’Alybas, une ville peut-être imaginaire, et arrivé de Sicile, il se nomme – pour une fois ! –: prétendant être fils d’Apheidas (“qui n’épargne pas”), fils de Polypémôn (“qui a beaucoup de souffrances”), il se nomme Épérite (“sur-querelle”). Il prétend même avoir rencontré Ulysse en son pays… Les pleurs de Laerte le remuent tant enfin qu’il s’en fait reconnaître… La dernière “histoire” d’Ulysse sert aussi à le définir en définitive, puisqu’il est bien celui qui n’épargna pas ses adversaires, qu’il eut bien des souffrances et qu’il dut survivre à bien des querelles, suite à la querelle qui fit le sujet de l’Iliade.
Devant ses proches, Ulysse a employé sa mètis à inventer des histoires pour éprouver leur amour et leur fidélité; il s’est ainsi construit à force d’inventions libératrices, toujours forgeant mensonges qui le révèlent à lui-même et aux autres, poète créateur de sa propre légende.
Mais si Ulysse a appris à devenir soi, par combats et feintes, aidé de la déesse qui ne fait pas défaut, le Poète a tenu dans la composition et le récit de l’Odyssée à forger du héros une image différente du simple cours de l’histoire : le temps du récit s’écoule depuis le proche départ de chez Calypso jusqu’au retour à Ithaque et jusqu’à la vengeance, en passant par l’ultime étape chez Alcinoos, le roi des Phéaciens. Dans ce temps-ci, le héros est à la fin des épreuves et son identité n’est dérobée d’abord, aux siens et à ses adversaires, que pour mieux éprouver la sincérité de l’attachement de ses familiers et peaufiner sa vengeance. Ulysse est ainsi sur le chemin de la sagesse où, recru, il n’a plus besoin de feindre ou de déguiser. L’art du Poète est dans la dislocation du temps du récit. Ainsi, les récits chez Alcinoos ont permis d’insister sur les aventures antérieures au séjour chez Calypso, sur la progressive construction de l’identité d’Ulysse, depuis le guerrier qui quitte Troie pour revenir chez soi, personnage fort mais limité, jusqu’au héros plein d’expériences où, avant de connaître Calypso puis Nausicaa, il connut d’autres peuples, une autre femme, magicienne redoutable et charmante. C’est après un bain de jouvence donné par Nausicaa, après être passé par des années de réclusion qui ressemble à la mort chez Calypso, après avoir refusé l’immortalité pour être pleinement Ulysse, bon père, bon fils et bon époux, qu’il peut se présenter à Ithaque et, après victoire, redevenir l’Ulysse qu’il avait été avant de partir. Tout l’art du poète a été de s’effacer pour faire parler Ulysse, le faire connaître de l’intérieur, et de construire progressivement, en dépit du temps du récit, l’identité du héros en l’enrichissant, pour l’amener à être finalement ce qu’il était au départ, mais aussi l’homme de la mètis et des épreuves, épreuves subies et infligées, un homme qui se plaît à conter des histoires où sa personnalité se révèle par le goût du déguisement et la nécessité aussi de ce jeu de miroir. La présence constante d’Athéné figure la confiance qu’il a dans son destin et l’assurance d’avoir une aide surnaturelle qui lui permet de l’accomplir, comme si la déesse survenait aussitôt qu’il avait besoin de trouver secours en se fiant, pourrait-on dire si l’on n’hésitait à détruire le merveilleux, “à sa bonne fortune”. De déguisement en déguisement, de négation en négation, le poète a aidé Ulysse à se forger son identité, par les actes et par le verbe.
 
NOTES
 
[1]Cf. II, 134 : “Voici déjà passées neuf années du grand Zeus.”
[2]La mètis est l’intelligence astucieuse. Voir M. Detienne – J.-P. Vernant, Mètis ou les ruses de l’intelligence, Paris, 19XX.
[3]Dans son long discours à Patrocle, Nestor comme à l’accoutumée a egrené ses souvenirs et rappelé en particulier la présence d’Ulysse avec lui quand son père Ménoitios, en Phthie, faisait ses recommandations à Patrocle sur le départ pour l’expédition.
[4]Sion peut essayer de traduire ainsi le grec profhvthi pophètès : “celui qui parle à la place de”, au sens où le mot apparaîtra plus tard chez Eschyle et Pindare”
[5]le verbe tevrpw ici employé signifie certes “charmer, réjouir”, notamment, au moyen, dans des formules du type “prendre plaisir au repas”. Le plaisir que l’entourage cherche à faire prendre à Achille, c’est, en l’occurrence, le repas.
[6]Kevrdoi signifie le gain; au pluriel, ce sont les actes profitables. Traduire, comme s’il y avait dovloi, par “ruses” comme on fait d’ordinaire fausse le sens; ici, Ulysse voit tout le profit qu’il aura soit vainqueur soit vaincu.
[7]Littéralement un “vieillard [encore] cru”, wjmogevrwn.
[8]Chaque auditeur devait aussitôt comprendre de qui il s’agit, mais il faut attendre le vers 21 pour que le nom d’Ulysse apparaisse. Le prologue annonce non pas l’homme, mais un homme aux mille tropoi.
[9]Le mot lui-même n’est pas attesté chez Homère, et il n’apparaît en grec qu’avec Théognis, Pindare et Eschyle. Voir P. Chantraine, Dictionnaire Étymologique de la Langue Grecque (abrégé ensuite DELG ), s.u. poluvi : “en I, 1, le mot est rapproché de poluvplagktoi [en effet, le poète continue ainsi : oi mavla polla; plavgcqh... “qui tant erra”], cf. Plat., Hippias mineur, 364 e, mais en Od. I, 1 il y a peut-être une ambiguité voulue…
[10]Hérodote emploie l’abstrait polutropivh (2, 121, hapax chez cet auteur, qui n’emploie pas l’adjectif) au sens de souplesse, habileté, astuce.
[11]C’est, au sens étymologique, une rhapsodie, un chant qui comporte des morceaux cousus ensemble: les aventures de Télémaque en quête de son père, le retour d’Ulysse, le récit d’Ulysse contant à Alcinoos, roi des Phéaciens, ses aventures précédentes.
[12]On trouve dans l’Odyssée 17 exemples de polumèchanos, un seul au nominatif, les autres au vocatif, toujours pour Ulysse; il y a aussi un exemple de polumèchaniè, en 23, 321, la richesse en expédients. Polumètis se trouve 68 fois, toujours dans la formule désignant Ulysse.
[13]Le nom de “Laerte, fils d’Arkeisios” réapparaît en XXIV, 270 – quand Ulysse en présence de son père feint de n’être qu’un étranger qui accueillit jadis, en son pays, d’abord non précisé, Ulysse. On notera que rien n’obligeait Ulysse en présence de son père à lui déguiser son identité en lui contant des fariboles; et il faudra que Laerte pleure l’absence de son fils pour que celui-ci se fasse reconnaître. Plus loin, en 517, Athéna, sous les traits de Mentor, s’adresse à Laerte fils d’Arkeisios et l’invite à prier et à premdre part au nouveau combat…: Laerte ainsi retrouve son statut de héros, en s’inscrivant en acte dans sa lignée.
[14]V. Bérard, en note ad loc., souligne le jeu de mots associant le nom du héros et la forme verbale ôdussao.
[15]Le verbe *ojduvssomai se rencontre aussi dans d’autres passages, où il n’est pas sûr que le jeu de mots soit effectif. En XIX, 275 – dans le récit d’Ulysse à Pénélope -, ce sont Zeus et Soleil qui ont pris en haine Ulysse pour avoir tué les vaches de celui-ci : ojduvsanto ga; raujtw`...
[16]Quand on décide du nom que l’enfant portera, on pense aux caractéristiques présentes ou futures du père (cf. Télémaque) ou du grand-père, dont le nom du descendant figure le destin.
[17]C’est ainsi le grand-père maternel qui ici aurait imposé le nom, et ce fait met en relief l’importance du côté féminin dans l’Odyssée, alors qu’Anticlée n’apparaît dans le poème que morte.
[18]Nous ne sollicitons pas le sens des mots, du moins pas plus que le poète. De fait le verbe uJpoduvomai n’est employé dans l’Odyssée que quatre fois au total, deux fois pour Ulysse, dans l’exemple invoqué ici où le jeu de mots paraît clair et une fois où il a un sens concret et où la présence de l’augment rend le possible jeu moins assuré : en VI, 27 Ulysse, jeté par la tempête sur une terre inconnue, vient d’être réveillé par la balle des compagnes de Nausicaa; pour voir ce qui se passe et comprendre pourquoi il entend des voix de filles, “il se glissa hors des taillis” (qavmnwn uJpeduvseto dioi jOdusseuvi); le jeu de mots serait plus clair avec la forme sans augment uJpoduvseto qui est peut-être la forme originelle, que la métrique ne rend pas impossible et qui aurait laissé place à une forme plus moderne, comme souvent dans les formes à préverbes où la scansion ne s’opposait pas à la notation de l’augment. Une variante, dont l’existence prouve que le jeu de mots n’a pas toujours été remarqué, livre une leçon à double préverbe uJpekduveto (“il se glissa et sortit”), mais ce verbe n’est attesté que tardivement. Dans les deux autres passages où le verbe est employé dans l’Odyssée, le participe aoriste féminin uJpodu`sa s’applique, dans le récit de (...) (...) Ménélas, à Inô-Leucothéa plongeant dans la mer (IV, 435) et l’indicatif aoriste uJpevdu est employé au sens métaphorique, avec pour sujet le gémissement qui jaillit (X, 398). Dans l’Iliade, le verbe n’apparaît qu’au participe aoriste masculin au duel (VIII, 332 = XIII, 421; XVII, 717). Quant au verbe composé ajpoduvomai, il ne paraît employé autrement que pour signifier “se devêtir”
[19]L’adjectifcomposé poluvfhmoipeutsignifier, selonque le deuxième terme verbal estpassifou actif, soit (pourune assemblée) “oùilest beaucoupparlé” (Od. II, 150)soit “qui parle abondamment” (Od. XXII,376). Pourun personnage, le deuxième sens s’impose, semble-t-il.
[20]Cf., pour le sens du mot iJkevthi, “suppliant”, P. Chantraine, DELG, s.u. i{kw, et F. Létoublon, Il allait pareil à la nuit, Paris, 1985, p. XXX.
[21]Sur ce jeu de mots, qui joue sur trois mots ou expressions (ou ii, mhv tii, mhtii), voir notamment L. Basset, xxxx. Outis emploie la négation indiquant un fait réel (il n’est personne qui…), tandis que Mè tis désigne l’absence générale d’un être, une vérité générale : “Si vraiment personne…, s’il est vrai que personne, (...) (...) puisqu’il n’y a personne qui…”
[22]Comme traduit joliment V. Bérard (XIII, 222).
[23]L, expression pavlin.lavzeto muqon peut prêter à plusieurs interprétations; si on prend l’interprétation du dictionnaire Bailly, s.u. lavzomai, elle s’applique à la situation précise, et s’oppose à la proposition précédente (“il ne dit pas la vérité, et il retirait son propos”). Mais on peut y voir une expression rappelant le caractére constant du héros : “de nouveau, il prenait un conte”. Tout dépend donc du sens donné à l’adverbe palin.
[24]Le vers portant les interrogations sur l’identité d’un inconnu (tivi, povqen eiji ajndrwn Ö povqi toi povlii hjdev tokhei … “Qui es-tu, d’où es-tu parmi les hommes ? Où sont ta ville et tes parents ?”) se trouve six fois dans l’Odyssée (1, 170 = 10,325 = 14,187 = 15,264 = 19,105 = 24, 298) et, partiellement – avec seulement les deux premières interrogations – en 7,238.
[25]Le vers formulaire (Ei[q j w}i hJbwvoimi bivh tev moi e[mpedoi ei[h) ne se trouve que dans ces deux vers de l’Odyssée et reprends les paroles de Nestor, seul à parler ainsi, dans l’Iliade (7,57=11,670 = 23,629; cf. aussi, ai]...hJbw/m j... 7,133).
[26]On sait que le “signe particulier” est un moyen de s’assurer de l’identité. Bien plus tard, dans l’Égypte helleénistique, le mot oujlhv “cicatrice” figurera dans toute mention d’identité.
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le verbe tevrpw ici employé signifie certes “charmer, réj...
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