2001
Champ Psychosomatique
“Le rappel des personnalités anciennes par suggestion”
Présentation
Jacqueline Carroy (E.H.E.S.S.)
directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS).
Cet article republie un chapitre des Altérations de la personnalité d’Alfred
Binet (1892).Après une brève présentation de l’auteur, il situe ses perspectives
dans le contexte d’une psychologie qui, à propos des phénomènes de doubles et
multiples personnalités, s’interroge sur l’unité et l’identité du moi, et gui met
l’accent sur l’enfance, la mémoire et l’inconscient. Il analyse enfin comment
Freud et Breuer ont cité ce texte de Binet en 1893 dans la “Communication
préliminaire” des Etudes sur l’hystérie.Mots-clés :
Double et multiple personnalité, Moi, Enfance, Mémoire, Inconscient.
This article re-publishes a chapter of Altérations de la personnalité of
Alfred Binet (1892).A short presentation of the author is followed by an introduction to his psychology asking questions about the unity and identity of the
self in the light of double and multiple personalities, emphasizing infancy,
memory and the inconscious. It also analyses how Freud and Breuer quoted
this text of Binet in their 1893 « Preliminary communication » of the Studies on
Hysteria.Keywords :
Double and multiple personality, Self, Infancy, Memory, Inconscious.
Le texte reproduit ici constitue un chapitre des Altérations
de la personnalité, un livre d’Alfred Binet qui fut publié en 1892
et qui eut à l’époque un certain retentissement. Présentons
d’abord l’auteur ainsi que le contexte historique dans lequel se
situe cet extrait avant de nous intéresser à sa postérité, puisqu’il
eut, comme on le verra, deux lecteurs appelés à devenir
célèbres.
Binet (1857-1911) est connu actuellement comme psycho-logue expérimental, comme psychologue de l’enfant et surtout
comme l’inventeur avec Théodore Simon, au début du XX e
siècle, d’un test d’intelligence. Mais il a été aussi un auteur prolifique qui a par exemple parlé le premier du “fétichisme dans
l’amour”, qui s’est aussi intéressé à la psychologie des grands
joueurs d’échecs et des auteurs dramatiques, et qui a collaboré
avec André de Lorde à des pièces de Grand-Guignol. En 1892,
il ne dispose d’aucune véritable reconnaissance académique
pour l’époque, n’étant ni agrégé de philosophie, ni futur médecin comme son rival Pierre Janet (qui passera sa thèse de médecine en 1893). Binet n’obtiendra une thèse de physiologie qu’en
1894. Néanmoins il s’est déjà rendu célèbre par ses expériences
d’hypnotisme sur les hystériques de Charcot. Il commence,
comme beaucoup, à devenir critique par rapport aux “découvertes neurologiques” de la Salpêtrière. A partir de 1889, il
s’oriente vers l’expérimentalisme à l’allemande. Binet est en
effet directeur-adjoint du Laboratoire de psychologie physio
logique dépendant des Hautes Etudes créé en 1889 à la
Sorbonne pour rivaliser avec celui de Wundt à Leipzig et il en
prendra la direction en 1894.
Les altérations de la personnalité reprennent et amplifient
des articles et un ouvrage, On double consciousness, déjà
publiés en Anglais en 1889. Sur le sujet de la double conscience,
l’autorité montante est devenu Pierre Janet, qui vient de publier,
toujours en 1889, sa thèse de lettres, L’automatisme psychologique, et qui passera une thèse de médecine sur l’hystérie en
juillet 1893. A tort ou à raison, Binet a eu l’impression que celui-ci lui avait plus ou moins soufflé des découvertes qu’il était en
train de faire. C’est pourquoi Les altérations de la personnalité
représentent en quelque sorte le point d’orgue de ses
recherches sur l’hypnotisme et les personnalités doubles et multiples. Binet mettra en scène des personnages de dédoublés dans
son œuvre de grand Guignol (Carroy, 1993), et il ne reviendra
qu’à la fin de sa vie à des investigations psychopathologiques
(Plas, 1994). L’ouvrage de 1892 est aussi, pour le lecteur actuel,
une synthèse précieuse des travaux de l’époque.
Le chapitre commence par prendre parti dans une querelle
sur l’unité et l’identité du moi inaugurée par Hippolyte Taine
en 1870, dans De l’intelligence, un livre qui eut une audience
nationale et internationale et qui apparut comme pionnier en
matière de psychologie scientifique. Taine s’oppose en effet à
la philosophie éclectique spiritualiste, qui constitue, depuis Victor Cousin, la philosophie officielle française. A la suite de
Maine de Biran, celle-ci privilégie la notion de personnalité et
fait de l’unité et de l’identité du moi l’un de ses dogmes. Taine
réactive les critiques empiristes de David Hume sur l’identité
du moi, en s’appuyant sur l’hypnotisme et la psychopathologie
pour affirmer que le moi n’a pas d’unité substantielle. Ce n’est
qu’un mot, dont le contenu varie en fonction des sensations et
des états organiques. En 1876, le lancement fracassant du cas,
devenu tout de suite célèbre en France et à l’étranger, de Félida
par le Docteur Eugène Azam, apparaît comme une sorte de vérification expérimentale des thèses de Taine (Carroy, 2001).
Félida, la femme observée par Azam, présente en effet une alternance de deux (et parfois de trois) personnalités. Théodule
Ribot, l’autre père fondateur de la psychologie scientifique française, emboîte le pas à Taine et il soutient dans Les maladies de
la personnalité en 1885 que le moi n’est qu’un “tout de coalition”. Affirmer que “dans le cours d’une existence même normale un grand nombre de personnalités distinctes se succèdent”
signe le fait que Binet est un disciple de Taine et revêt assurément une portée polémique…
Dans son ouvrage de 1885, Ribot rend célèbre l’observation
de “l’hystéro-épileptique” Louis V (en réalité Louis Vivé ou
Vivet) soigné et observé à l’asile de Bonneval par l’aliéniste
Camuset, puis par Jules Voisin et Bourneville à Paris. Engagé
dans l’infanterie de marine, il est reconnu par les docteurs
Bourru et Burot, professeurs à l’Ecole de médecine de Rochefort, qui en font en 1888 le principal sujet des Variations de la
personnalité. Contrairement à Félida, et comme le fameux
homme aux loups de Freud, Louis circule de thérapeute en thérapeute et de publication en publication (Carroy, 1991). Toujours contrairement à Félida, il est décrit comme un sujet à multiples (et non pas seulement double) personnalités (Hacking,
1995). A chaque épisode de sa vie correspondent tel ou tel
symptôme hystérique et tel ou tel état ou caractère. Ainsi, adolescent vagabond échoué dans une colonie pénitentiaire, il
prend à pleine main un serpent, perd connaissance et se réveille
paralysé. Recueilli à Bonneval, il apprend le métier de tailleur
et il est “franc et sympathique”. Puis à la suite d’une violente
crise d’hystéro-épilepsie, il marche de nouveau, oublie l’apprentissage de Bonneval et devient “querelleur et gourmand”
à Bicêtre.
A Rochefort, il devient hémiplégique. Appliquant à Louis le
modèle de Taine et de Ribot, Bourru et Burot identifient chez
lui six états différents de personnalité correspondant à six états
organiques. Selon Charcot notamment, les hystériques sont sensibles à l’action des médicaments à distance, des aimants, des
métaux et des suggestions. Ainsi pourrait-on déclencher des
diarrhées en appliquant sur la nuque un laxatif, transférer par
un aimant un symptôme d’un côté à l’autre du corps, susciter
ou arrêter une crise par l’application de tel ou tel métal, suggérer verbalement ou gestuellement des hallucinations. Suivant
le modèle de Charcot, les médecins de Rochefort montrent que
des applications d’esthésiogènes spécifiques déclencheraient
des états de sensibilité correspondant à des moi successifs. La
nouveauté de leurs investigations consiste en ce qu’ils identifient chaque état à un moment du passé et qu’ils tentent ainsi de
reconstituer la biographie “expérimentale” de leur sujet à personnalités multiples. Leur intérêt se déporte donc vers la
recherche d’un temps perdu que l’on pourrait retrouver grâce
à diverses manipulations.
Les expériences de Bourru et Burot nous semblent actuellement extravagantes, elles renvoient néanmoins à un merveilleux scientifique assez partagé dans les années 1870-1880
(Plas, 2000). En 1892, elles peuvent paraître déjà sujettes à caution et elles commencent à dater par rapport à une actualité
scientifique qui donne la vedette à la suggestion et à la psychothérapie. En effet Bernheim et l’école de Nancy ont montré dès 1882-1884 par de multiples contre-expériences que les
métaux, les médicaments appliqués sur la nuque, les aimants,
agissent de façon psychologique, par la suggestion du médecin
et non de façon physique. La suggestibilité et l’hypnotisabilité,
loin d’être une pathologie nerveuse propre à l’hystérie, seraient
d’autre part l’apanage de tout un chacun. On remarquera que
dans ce texte Binet, naguère adepte enthousiaste de Charcot,
prend acte de ces critiques et concède que les déclencheurs
d’états de sensibilité ou “esthésiogénes” identifiés par les médecins de Rochefort peuvent n’avoir d’action que suggestive ou
psychique. C’est pourquoi peut-être il valorise les expériences
suscitées de façon moins sujette à caution, par suggestion verbale, sur Jeanne R.
Revenons sur la conclusion du chapitre dans laquelle, après
avoir évoqué les deux observations de Bourru et Burot, Binet
amorce des critiques et ouvre des pistes particulièrement intéressantes...
Les suggestions rétroactives faites à Jeanne font remonter
loin dans le passé vers l’enfant qu’elle a été, et l’on pourrait voir
dans l’élection de cet exemple l’indice d’un nouvel intérêt de
Binet et de son époque pour l’enfance et ses souvenirs. Plus précisément, Binet prend acte dans cette fin de chapitre d’un infléchissement des investigations sur les personnalités doubles et
multiples et il esquisse un programme de recherche pour l’avenir. Au lieu d’expérimenter par l’hypnose sur les changements
de moi en créant des “personnalités de fantaisie”, comme l’avait
fait par exemple le physiologiste Charles Richet entre 1875 et
1884, on chercherait ou on devrait désormais chercher, nous dit
en substance Binet, à retrouver des “personnalités mortes”, et
à les désenfouir du passé. L’attention se déporte donc vers des
défauts et des excès de mémoire qui font perdre et revenir le
passé et l’enfance. Significativement, Pitres, un disciple de
Charcot, accrédite le néologisme d’ecmnésie pour désigner
notamment des reviviscences excessives d’événements anciens
caractéristiques des états hypnotiques ou hystériques.
Les ecmnésies de Louis et de Jeanne apparaissent comme
inexplicables par les lois de l’association des idées : Binet prend
là ses distances par rapport à son maître Taine et à la psychologie anglaise dont celui-ci s’inspire. Aucune relation d’association par similitude ne peut ainsi rendre compte, selon lui, de
façon satisfaisante des trous et bouffées de mémoire énigmatiques qui saisissent ces sujets. L’associationnisme a déjà été
l’objet d’une critique en règle du jeune philosophe Bergson en
1889 dans son Essai sur les données immédiates de la
conscience. Binet a-t-il lu le livre en 1892 ? Il citera ultérieurement avec faveur Matière et mémoire. Il est intéressant de
remarquer en tous les cas que quatre ans avant la publication de
cet ouvrage, il en anticipe quelque peu l’un des thèmes les plus
célèbres, en mettant en exergue le caractère illimité d’une
mémoire qui ne serait ni volontaire ni consciente. On pense évidemment à l’immense cône d’un passé dont seule la pointe
serait consciente, pour reprendre l’image célèbre proposée par
Bergson en 1896. Mais, à l’inverse de ce dernier, Binet ne va pas
jusqu’à soutenir que tout le passé puisse se conserver. Ainsi,
comme l’a bien montré Ian Hacking, se dessine en cette fin de
siècle une nouvelle psychologie et de nouvelles sciences : l’esprit se définit comme mémoire. Binet porte témoignage de la
montée de ce modèle que, dans des registres et des genres différents, Bergson, Freud et Proust développeront après lui.
N’étant ni médecin ni thérapeute, Binet envisage néanmoins
prudemment que des ecmnésies provoquées puissent permettre
“d’une part” de découvrir “l’origine et le mode de production
d’un symptôme hystérique”, “et d’autre part” acquérir une fonction curative “en reportant le malade, par un artifice mental, au
moment même où le symptôme a apparu pour la première fois”.
Hypothèse psychologique sur l’origine du symptôme et nouvelles thérapies semblent donc avoir partie liée. Même si Binet
n’en dit pas plus et se contente de coordonner ses deux propositions par “d’une part” suivi de “et d’autre part”, il semble discrètement appeler de ses espoirs une thérapie nouvelle qui
n’agisse pas en aveugle en se contentant de supprimer le symptôme mais qui s’appuie sur une analyse psychologique.
Peut-être Binet se réfère-t-il au cas de Marie, décrite dans
L’automatisme psychologique comme guérie de ses symptômes
hystériques par le rappel et la suppression par suggestion de souvenirs d’enfance. Dans l’exposé de ce traitement, probablement
parce qu’il n’est pas, lui non plus, encore médecin en 1889,
Janet se contente de parler d’une maladie et d’une guérison
“curieuses”, il se montre laconique et peu enclin à généraliser
ou à théoriser, comme il le fait dans d’autres passages du livre.
Peut-être Binet a-t-il aussi en tête le cas d’une mère que le psychologue Belge Joseph Delboeuf raconte avoir guérie en lui faisant revivre la scène de la mort de son fils dans Le magnétisme
animal en 1889.
Ce sont ce dernier livre ainsi que les Altérations de la personnalité que citeront en 1893 Breuer et Freud dans une note
célèbre de leur “Communication préliminaire”, tandis qu’ils
évoqueront le cas de Marie chez Janet (p. 4). Ils sélectionnent
ainsi une citation de Binet qu’ils mettent en parallèle avec celle
de Delboeuf et qui vient étayer leurs thèses d’un traitement
cathartique par reviviscence et abréaction, sans parler à l’inverse des cas à partir desquels Binet fait ses remarques. A tout
seigneur tout honneur, peut-on penser : plus que les obscurs et
controversés Bourru et Burot, Binet est à l’époque un auteur
connu et reconnu, de même du reste que Delboeuf et Janet.
On peut se demander pourquoi Breuer et Freud ne font
qu’évoquer L’automatisme psychologique sans le citer ou
encore pourquoi ils ne font pas référence à des apports plus
récent de Janet, alors même que celui-ci a publié depuis 1889
des textes qu’ils ne peuvent ignorer et qu’il s’est affirmé comme
un psychologue confirmé de l’hystérie. Sans doute Breuer et
Freud entendent-ils, en évoquant allusivement le seul cas de
Marie, reconnaître à Janet une priorité thérapeutique sans lui
accorder de préséance théorique. On pourrait se demander si les
auteurs de la “Communication préliminaire” n’ont pas,
consciemment ou non, découpé leur citation des Altérations de
la personnalité dans un dessein quelque peu analogue. Ils ne
reproduisent pas en effet dans leur note les réflexions de Binet
introduites par un “d’une part” concernant l’origine des symptômes hystériques, et ils reprennent seulement ses propos sur
une éventuelle fonction curative de reviviscence en les tronquant du “et d’autre part” qui relie, dans le texte de 1892,
comme on vient de le voir, hypothèses psychologiques et
espoirs thérapeutiques. Entendent-ils ainsi accréditer l’idée que
s’ils ont eu des précurseurs en matière de thérapie, ils n’en ont
pas vraiment eu en matière de théorie psychologique de
l’hystérie ? Il est vrai aussi que la phrase de Binet citée pouvait
leur sembler reprendre et résumer la phrase précédente. On peut
se demander enfin pourquoi ils ne se référent pas plus explicitement au récit thérapeutique particulièrement frappant qui
étaye la remarque de Delboeuf citée en tête de la note. Ils n’ont
en tous les cas pas relié la réflexion de Delbœuf au cas qui lui
donne son sens. Il serait évidemment absurde de soutenir que
toute l’originalité de la “Communication préliminaire” pourrait
être préfigurée par deux phrases suggestives de Binet. Il est
néanmoins intéressant de lire in extenso le texte de Binet et de
repérer le découpage que Breuer et Freud lui font subir et qui
me semble congruent avec leur manière de citer Delbœuf et
d’évoquer Janet. Tout en indiquant qu’ils participent d’un courant de recherche, les auteurs de la “Communication préliminaire” évoquent a minima leurs sources car il leur importe surtout de prendre date dans une course de priorité et de faire figure
de découvreurs en matière de théorie et de thérapie de l’hystérie. Et de ce point de vue, comme on l’a vu, c’est Janet qui est
leur concurrent direct. Binet, quant à lui, a l’avantage, si l’on
peut dire, de ne pas être thérapeute et de ne souffler mot explicitement de Janet dans ce chapitre précis des Altérations de la
personnalité.
Qu’en est-il en effet des conclusions de Binet concernant la
psychologie qui pourrait prendre le relais d’un associationnisme
défaillant ? Il ne semble pas véritablement reprendre les théorisations janetiennes. Même s’il adopte des descriptions en
termes de “division de conscience”, il ne fait pas de la division
une loi, à l’inverse de Janet qui invoque une “loi de dissociation” propre aux hystériques (Carroy et Plas, 2000). Binet ne
parle pas non plus, à la façon de son rival, de phénomènes
subconscients. Bien plutôt, pour lui, il semblerait finalement
que la division demande à être expliquée par des “causes plus
profondes” qualifiées “d’inconscientes”.
Binet fait un constat critique et il ne propose pas de solution.
D’autres peuvent donner des réponses à ce qu’il laisse à l’état
de question. En 1893 et 1895, Freud et Breuer développeront
ainsi la double hypothèse d’une hystérie hypnoïde proche de
l’hystérie janetienne et d’une hystérie de défense. On sait qu’ensuite, à l’encontre de Janet et de Breuer, Freud choisira d’abandonner l’hystérie hypnoïde et d’expliquer seulement en terme
de refoulement les infractions aux lois de l’association des idées
qui intriguaient Binet. Celui-ci par la suite, contrairement à
Janet, se montrera curieux plus que critique par rapport à la psychanalyse. Il ouvrira par exemple L’année psychologique, la
revue qu’il dirigera, à des membres du mouvement psychanalytique alors disciples de Freud, Maeder et Jung.
Revenons à 1892. Comme on l’a vu, le chapitre de Binet
récapitule la recherche d’une époque, tandis que sa conclusion
pose des questions dont on peut penser rétrospectivement
qu’elles auront une postérité. C’est probablement le caractère
ouvert et prospectif de cette fin de chapitre qui a attiré l’attention de Breuer et de Freud et qui les a amenés à en citer un bout
de phrase. Et c’est peut-être aussi pour cette même raison que
le texte de Binet mérite d’être lu ou relu.
ALFRED BINET
[*], LE RAPPEL DES PERSONNALITÉS
ANCIENNES PAR SUGGESTION
Rappel d’une existence psychologique antérieure. En quoi
consiste le rappel. Moyens de le produire : suggestions, esthésiogènes. Expériences de MM. Bourru et Burot sur Louis V... et
quelques autres sujets. Caractères de la division de conscience
qui se manifeste dans ces expériences. Le jeu de l’association
des idées est suspendu sur certains points.
La suggestion de changement de personnalité peut être faite
dans des conditions un peu différentes de celles que nous
venons de décrire. Au lieu d’imposer au sujet une personnalité
de fantaisie, on évoque dans son esprit le souvenir d’une époque
antérieure de son existence et on le force à revivre cette époque.
Au lieu de lui affirmer qu’il a changé de sexe, ou qu’il est
devenu prêtre ou soldat, on lui suggère qu’il a huit ans, ou
quinze ans. Ce n’est point une transformation aussi complète
de sa personnalité, mais c’est cependant une modification : car,
comme on le sait bien, notre personnalité se modifie avec le
temps; la personnalité n’est point une entité fixe, permanente
et immuable; c’est une synthèse de phénomènes, qui varie avec
ses éléments composants, et qui est sans cesse en voie de transformation. Dans le cours d’une existence même normale un
grand nombre de personnalités distinctes se succèdent; c’est par
artifice que nous les réunissons en une seule, car à vingt ans de
distance nous n’avons plus la même manière de sentir et de
juger.
Si l’on vient, par suggestion, à replacer le sujet à une période
antérieure de son existence et à faire revivre, pour un moment,
une de ses personnalités mortes, il en résulte que le souvenir de
son moi actuel disparaît pour un moment, ainsi que toutes les
connaissances acquises postérieurement à la date fixée par la
suggestion; il se produit, comme dans les cas où l’on suggère
une personnalité de fantaisie, une division de conscience; toute
une synthèse de phénomènes disparaît, est oubliée, pour faire
place, temporairement, à une synthèse plus ancienne.
Nous verrons en outre, un peu plus loin, que ces expériences
ont une portée plus grande que les précédentes, car la personnalité évoquée est une personnalité vraie et non une personnalité fictive, créée de toutes pièces par l’imagination. Il ne faudrait cependant pas aller jusqu’à croire que c’est la synthèse
ancienne qui reparaît; ce n’en est que le souvenir, l’écho affaibli.
MM. Bourru et Burot se sont les premiers engagés dans cette
voie; ils ont fait leurs premières expériences sur V..., cet hys-téro-épileptique mâle dont nous avons relaté plus haut l’histoire
accidentée; ils ont ensuite étendu leurs recherches à d’autres
malades. Pour ramener le sujet à une époque antérieure de son
existence, ils ont employé deux moyens : l’un des deux est très
simple, c’est la suggestion, consistant à affirmer au sujet qu’il
a tel âge, ou qu’on est en telle année, etc. La suggestion est dans
ce cas facile à imaginer, et nous n’en dirons pas davantage. Le
second moyen, plus compliqué, mais aussi plus intéressant et
plus instructif, c’est l’évocation directe d’un état psychologique
ancien, ayant une date précise; et cet état, une fois apparu,
éveille à son tour par association d’idées, la série de phénomènes qui se sont trouvés groupés autour de lui. Supposons,
pour fixer les idées, qu’une personne hystérique ait eu vers l’âge
de quinze ans le bras droit paralysé; elle est depuis longtemps
guérie, et le bras droit est redevenu sensible et mobile; si par
suggestion on fait renaître la paralysie, il y a des chances pour
que les souvenirs reliés à celui de la paralysie réapparaissent et
donnent au sujet l’illusion qu’il a quinze ans. Il y a là toute une
chaîne d’idées; si on tire sur un anneau, la traction passe d’un
anneau à l’autre et parcourt toute la chaîne
[1]. Seulement, ici, la
question se complique un peu par suite du mode d’expérience
qui a été adopté par MM. Bourru et Burot. Ces auteurs avaient
à leur disposition, à l’hôpital de Rochefort, ce V..., qui avait été,
à des époques diverses de sa vie, frappé de paralysie dans des
parties différentes de son corps; il n’était pas difficile de réaliser de nouveau chacune de ces paralysies, par suggestion, afin
d’évoquer par-là même la période d’existence qui s’y rattachait.
Les auteurs n’ont pas manqué de faire cette expérience, mais ils
en ont aussi fait une autre; ayant remarqué que V... était extrêmement sensible à l’action des métaux à distance, ils ont cherché à provoquer chez le malade un changement d’état somatique (c’est-à-dire un changement dans la distribution de la sensibilité et de la mobilité conscientes) en le soumettant à l’action
des esthésiogènes.
Je ne puis pas, bien entendu, garantir l’exactitude de ces
expériences; l’action des esthésiogènes sur le système nerveux
des hystériques est encore mise en doute par de très bons esprits,
et la question me paraît loin d’être élucidée. On est donc libre
d’admettre que les barreaux aimantés, le fer, l’or et les autres
métaux dont on s’est servi pour modifier l’état de Louis V...,
n’ont agi que par suggestion, ou par un moyen analogue.
Cette interprétation n’enlève pas tout intérêt aux expériences, puisqu’on peut à la rigueur les mettre sur le compte de
la suggestion.
Grâce aux esthésiogènes, les auteurs ont pu produire et fixer
six états somatiques principaux. Ce sont : 1° une hémiplégie
droite avec anesthésie droite; 2° une hémiplégie gauche, face
comprise, avec anesthésie gauche; 3° une hémiplégie gauche,
face non comprise avec anesthésie gauche; 4° une paraplégie
avec anesthésie des membres paralysés; 5° une légère parésie
avec anesthésie de la jambe gauche; 6° un état où il n’existe
point de paralysie, mais une hyperesthésie de la jambe gauche.
En même temps que ces changements physiques, se produisent
des transformations constantes, de l’état psychique du sujet,
notamment de son caractère et de sa mémoire, et les deux choses
sont intimement liées l’une à l’autre; dès qu’on a provoqué un
certain état somatique, l’état de conscience correspondant
s’éveille, et le sujet se trouve transformé. En voici un exemple :
prenons Louis V... au moment où il se trouve paralysé et insensible de tout le côté droit. C’est ainsi qu’il s’est présenté à l’observation, pendant son séjour à l’hôpital militaire de Rochefort.
Il a le caractère d’une mobilité excessive, doux mais facilement
irritable. Il est violent et arrogant dans ses paroles, sa physionomie et son attitude. Il est bavard, son langage est grossier; il
tutoie tout le monde et donne à chacun un surnom irrévérencieux; il fume du matin au soir, et obsède chacun de ses
demandes indiscrètes de tabac et d’argent. Sa mémoire est précise pour les choses actuelles; il récite des colonnes entières de
journal
[2]. Son souvenir dans le temps est borné à sa présence
actuelle à Rochefort, à son séjour à Bicêtre et à la deuxième partie de son séjour à Bonneval. Il ne sait comment il a été transporté à Bonneval; il croit qu’il y est venu tout enfant. Si on lui
dit qu’il a appris le métier de tailleur, quand il était paralysé des
deux jambes, il répond qu’on se moque de lui; il n’a jamais été
paralysé des deux jambes, jamais il n’a appris à coudre, et en
effet il ne sait pas tenir une aiguille en main. A Bonneval, on l’a
toujours employé aux travaux du jardin; du reste, il passait son
temps à fumer des cigares. Il se rappelle parfaitement avoir volé
soixante francs et des effets à un infirmier, s’être évadé et avoir
été ramené à l’asile. De Bonneval, il se trouve à Bicêtre sans
pouvoir dire ni pourquoi ni comment, ayant oublié toutes les
étapes intermédiaires. Il donne des renseignements très complets sur Bicêtre; il parle souvent des médecins qui le soignaient, de M.J. Voisin et de M. Bourneville. Tout ce qu’il a fait
au régiment pendant les deux mois qu’il a été soldat est présent
à sa mémoire.
Un état tout différent du précédent est produit par l’application de l’aimant sur la nuque. La respiration s’accélère, le
sujet reste immobile, les yeux fixes; on constate un léger tremblement des lèvres, puis un certain mouvement de mâchonnement et de déglutition, enfin bâillement et réveil. La paralysie
des deux jambes est complète avec contracture en extension. La
perle de sensibilité est étendue sur toute la partie inférieure du
corps. Toute la partie supérieure jouit de la sensibilité et du mouvement. La physionomie est triste, les yeux sont baissés, il n’ose
regarder autour de lui, il est poli et même timide. La prononciation est nette, mais enfantine. On lui présente un livre, il
épelle les lettres et les syllabes comme s’il commençait à
apprendre à lire. Il se croit à Bonneval : il vient de voir M.Camuset et d’autres personnes de cet asile. Son occupation ordinaire
est le travail à l’atelier des tailleurs; il coud en homme du métier
et fait un sac avec adresse. Son intelligence est très obtuse, ses
connaissances générales sont nulles. Il ne connaît que deux
endroits : Bonneval où il se trouve et Saint-Urbain d’où il vient;
il se rappelle avoir vu à Saint-Urbain une vipère qui lui a fait
peur, qui l’a rendu malade. Sa mémoire correspond à la période
assez limitée de son existence pendant laquelle il a été paralysé
des deux jambes.
Il serait trop long de décrire les uns après les autres les états
par lesquels peut passer Louis V…. Pour ne point revenir encore
sur l’histoire de ce malade, que nous avons longuement racontée dans la première partie de ce livre, nous emprunterons à
MM. Bourru et Burot l’histoire d’un autre sujet, Jeanne R..., sur
laquelle ils ont pu refaire des expériences analogues.
« Jeanne R..., âgée de vingt-quatre ans, est une jeune fille très
nerveuse, et profondément anémique. Elle est sujette à des
crises de pleurs et de sanglots; pas de crises convulsives, mais
de fréquents évanouissements; elle est facilement hypnotisable; elle dort d’un sommeil profond et à son réveil elle a de
l’amnésie.
« On lui dit de se réveiller à l’âge de six ans. Elle se trouve
chez ses parents; on est au moment de la veillée, on pèle des
châtaignes. Elle a envie de dormir et demande à se coucher; elle
appelle son frère André pour qu’il l’aide à finir sa besogne; mais
André s’amuse à faire des petites maisons avec des châtaignes
au lieu de travailler : Il est bien fainéant, il s’amuse à en peler
dix, et moi il faut que je pèle le reste. »
« Dans cet état, elle parle le patois limousin, ne sait pas lire,
connaît à peine l’A B C. Elle ne sait pas parler un mot de français. Sa petite sœur Louise ne veut pas dormir :
« Il faut toujours, dit-elle, dandiner ma sœur qui a neuf
mois. » Elle a une attitude d’enfant.
« Après lui avoir mis la main sur le front, on lui dit que dans
deux minutes elle se retrouvera à l’âge de dix ans. Sa physionomie est toute différente; son attitude n’est plus la même. Elle
se trouve aux Fraiss, au château de la famille des Moustiers,
près duquel elle habitait. Elle voit des tableaux et elle les admire.
Elle demande où sont les sœurs qui l’ont accompagnée, elle va
voir si elles viennent sur la route. Elle parle comme un enfant
qui apprend à parler; elle va, dit-elle, en classe chez les sœurs
depuis deux ans, mais elle est restée bien longtemps sans y aller;
sa mère étant souvent malade, on l’obligeait à garder ses frères
et ses sœurs. Elle commence à écrire depuis six mois, elle se rappelle une dictée qu’elle a donnée mercredi et elle écrit une page
entière très couramment et par cœur; c’est la dictée qu’elle a
faite à l’âge de dix ans.
« Elle dit ne pas être très avancée : Marie Coutureau aura
moins de fautes que moi; moi, je suis toujours après Marie Puybaudet et Marie Coutureau, mais Louise Rolland est après moi.
Je crois que Jeanne Baulieu est celle qui fait le plus de fautes. »
« De la même manière, on lui commande de se retrouver à
l’âge de quinze ans. Elle sert à Mortemart chez Mlle Brunerie :
« Demain, nous allons aller à une fête, à un mariage. Au mariage
de Baptiste Colombeau, le maréchal. C’est Léon qui sera mon
cavalier. Oh ! nous allons bien nous amuser ! Oh ! Je n’irai pas
au bal, Mlle Brunerie ne veut pas; j’y vais bien un quart d’heure,
mais elle ne le sait pas. » Sa conversation est plus suivie que tout
à l’heure. Elle sait lire et écrire. Elle écrit
le Petit Savoyard.
« La différence des deux écritures est très grande. A son
réveil, elle est étonnée d’avoir écrit
le Petit Savoyard, qu’elle
ne sait plus. Quand on lui fait voir la dictée qu’elle a faite à dix
ans, elle dit que ce n’est pas elle qui l’a écrite
[3]. »
Depuis l’époque où ces expériences ont été publiées, un
grand nombre d’auteurs en ont fait d’autres du même genre, et
ont obtenu les mêmes effets. M. Pitres et ses élèves ont étudié
ces phénomènes sous le nom d’ecmnésie. Nous croyons qu’on
ne saurait trop insister sur l’importance de ces suggestions
rétrospectives, car cette importance n’a pas encore été bien sentie.
Ce mode de suggestion, qui permet de replacer une personne
à des époques antérieures de son existence, recevra certainement un jour, j’en suis convaincu, de nombreuses applications
médicales; car d’une part, il éclairera le diagnostic en permettant de découvrir, dans ses détails, l’origine et le mode de production d’un symptôme hystérique; et d’autre part, peut-être
verra-t-on qu’en reportant le malade, par un artifice mental, au
moment même où le symptôme a apparu pour la première fois,
on rend ce malade plus docile à une suggestion curative. En tout
cas, c’est une expérience à tenter.
Au point de vue purement psychologique, qui seul nous intéresse, les suggestions rétroactives nous apprennent quelque
chose de nouveau sur le mécanisme de la division de
conscience. Elles nous apprennent d’abord qu’une foule de souvenirs anciens, que nous croyons morts, car nous sommes incapables de les évoquer à volonté, continuent à vivre en nous; par
conséquent les limites de notre mémoire personnelle et
consciente ne sont pas plus que celles de notre conscience
actuelle des limites absolues; au-delà de ces lignes, il y a des
souvenirs, comme il y a des perceptions et des raisonnements,
et ce que nous connaissons de nous-mêmes n’est qu’une partie,
peut-être une très faible partie, de ce que nous sommes.
Les lois de l’association des idées, dont, à la suite des psychologues anglais, on a tant usé et même abusé pour expliquer
une foule de phénomènes de l’esprit, se montrent ici en défaut;
elles sont incapables de nous faire comprendre pourquoi et comment des souvenirs conservés ne revivent pas à l’appel des
impressions nouvelles qui leur sont associées. Tel événement
d’enfance, qui ne se représente plus à notre esprit, mais qu’une
suggestion rétroactive peut y ramener, n’a certainement pas
manqué d’occasions, dans le cours de la vie normale, pour
remonter à la surface de la conscience; un grand nombre d’événements similaires ont dû se produire depuis; si donc il n’a point
obéi à cet appel de la similitude, c’est que le jeu des associations
d’idées n’était point suffisant pour le provoquer, et ne suffit pas,
par conséquent, à expliquer le développement de notre vie mentale; il y a sans doute autre chose que ces liens légers pour attacher les idées. Des causes plus profondes, et dont nous avons
peine à démêler la nature, car elles sont inconscientes, agissent
pour répartir nos idées, nos perceptions, nos souvenirs, et tous
nos états de conscience, en synthèses autonomes et indépendantes. Lorsque nous sommes dans une de ces synthèses, nous
avons peine à réveiller une idée appartenant à une synthèse différente; en général, une association d’idées ne suffit pas; mais
quand plusieurs éléments de cette seconde synthèse ont été ressuscités pour une raison ou pour une autre, la synthèse entière
réapparaît.
·
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p. 481-489, in Revue internationale de psychopathologie, 1992, n°5,81-93.
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·
Taine H. (1870), De l’intelligence, Paris, Hachette, 1911.
[*]
BinetA. (1892),
Op. cit., p. 236-244.
[1]
J’ai indiqué, depuis
longtemps, dans une note
faite en collaboration
avec M. Féré, le rôle de
ces associations d’idées
dans les suggestions
rétrospectives. (
Revue
philosophique, 1886.).
[2]
Il est regrettable que
les auteurs n’insistent
pas davantage sur ce
point. L’étude de la
mémoire présente assez
d’importance pour
mériter plus de précision.
[3]
Op. cit., p. 152.