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Champ psychosomatique

2001/2 (no 22)


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RÉALITÉ VIRTUELLE ET AUGMENTÉE

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Le terme de “réalité virtuelle” fait partie de ces figures de rhétorique que l’on appelle oxymorons et qui consistent à associer deux termes dont les sens s’opposent naturellement : on connaît “l’obscure clarté” de Corneille ; plus récemment, on a rencontré “unmerveilleuxmalheur” de Boris Cyrulnik, ou le “soleil noir” de Julia Kristeva. Dans le terme “réalité virtuelle” sont associés le réel et le virtuel. Mais l’on sait à quel point la notion de réalité peut être ambiguë ; le terme de réalité virtuelle insiste sur cette ambiguïté. La notion de réel y fait ici référence au monde physique, à la réalité matérielle qu’un sujet peut percevoir ou sur laquelle il peut agir. La notion de virtuel réfère quant à elle à la représentation de cette réalité matérielle au moyen de l’ordinateur. La réalité virtuelle est en effet un domaine issu de l’informatique. Il s’agit d’utiliser l’ordinateur et différents dispositifs d’interaction entre l’homme et la machine de manière à donner à l’utilisateur une impression de présence dans un univers synthétique dont le modèle est créé et mis à jour au moyen de l’ordinateur. Il s’agit de faire participer l’utilisateur à ce monde virtuel. L’objectif est de donner à ce sujet explorant le monde virtuel des données informatiques, l’illusion d’un réel auquel il participerait. Les technologies utilisées sont plus ou moins immersives c’est-à-dire qu’elles coupent plus ou moins l’utilisateur de l’univers physique réel dans lequel il se trouve pour le “transporter” avec plus au moins de réalisme et de sentiment de présence dans l’univers synthétique dans lequel il peut se mouvoir, déplacer des objets ou plus généralement agir. Les systèmes classiquement utilisés intègrent un dispositif de visualisation : écran, de préférence stéréoscopique, ou casque de vision stéréoscopique aussi appelé Head-Mounted-Display (HMD). Ce dernier dispositif limite la perception de l’utilisateur au seul contenu de l’écran; les HMD peuvent intégrer un capteur de position : ainsi si l’utilisateur portant le HMD tourne la tête ou s’il se déplace, l’ordinateur calculera en temps réel les nouvelles images correspondant au nouveau point de vue transposant ainsi les déplacements réels de l’utilisateur dans le monde virtuel; bien évidemment, plus les calculs sont rapides, plus l’utilisateur aura l’impression de se déplacer dans l’univers virtuel dans lequel il a l’illusion de se trouver. Des dispositifs d’interaction tels que la souris de l’ordinateur ou des “data-gloves” [1][1] Gants intégrant des capteurs de position et connectés... autorisent différentes interactions plus ou moins complexes avec l’univers synthétique; enfin on peut ajouter des dispositifs sonores. La réalité augmentée, pour sa part, consiste à visualiser dans l’environnement réel des objets modélisés dans l’ordinateur sans couper l’utilisateur de la réalité qui l’environne. En d’autres termes, il s’agit de faire cohabiter de manière cohérente les objets de la réalité matérielle avec d’autres objets modélisés dans l’ordinateur. Différentes technologies permettent d’obtenir ce résultat; l’une d’elles consiste à utiliser un casque semi-transparent; comme dans le cas du HMD, sur les écrans du casque sont projetées des données pour rendre une vision stéréoscopique. Cependant ces écrans étant semi-transparents, ils permettent de continuer de percevoir le monde réel dans lequel et/ou sur lequel le sujet agit. L e problème central de ces systèmes consiste à être capable de superposer en temps réel et avec une grande précision les données synthétiques aux données réelles pour que ces deux perceptions soient cohérentes.

RÉALITÉ AUGMENTÉE POUR L’AIDE OPÉRATOIRE “EN LIGNE”

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La réalité virtuelle (RV) a été développée depuis d’assez nombreuses années dans le contexte d’applications diverses (jeux, architecture d’intérieur, simulateurs de vol par exemple). C’est plus récemment que son usage a été étendu au domaine clinique, [Moline 97], [VRMed]. Ces outils ont concerné l’aide à l’enseignement médical, le développement de simulateurs médicaux et participent même aux systèmes d’assistance aux gestes chirurgicaux. Dans ce dernier cas, on s’intéresse cependant plus à la réalité augmentée (RA) qu’à la réalité virtuelle. Comme nous l’avons déjà évoqué, la réalité augmentée consiste à visualiser dans l’environnement réel des objets modélisés dans l’ordinateur sans couper l’utilisateur de la réalité qui l’environne : ainsi on pourra donner au chirurgien l’impression de percevoir un organe en transparence sur le corps du patient alors que cet organe est rendu inaccessible à la vue à cause d’un abord chirurgical très réduit (dit “mini-invasif”). Dans le cadre de la chirurgie augmentée, ont été développés ces quinze dernières années des systèmes d’assistance au geste chirurgical appelés “systèmes de navigation”. A titre d’exemple, nous citerons ici une application en chirurgie de la colonne vertébrale. Dans le cas de scolioses sévères, le rachis est instrumenté afin de lui rendre une courbure normale. Cette instrumentation est fixée au moyen de plusieurs vis introduites dans certaines vertèbres. Le positionnement de ces vis s’avère difficile d’une part parce que le chirurgien ne voit pas directement les structures anatomiques à risque ( moelle, nerfs, vaisseaux notamment) et d’autre part parce que les repères anatomiques, qu’il utilise traditionnellement pour se situer, sont faussés à cause des déformations significatives dues à la scoliose. Le protocole chirurgical conventionnel est le suivant. Un scanner est réalisé avant l’intervention dans la zone d’intérêt. Ce scanner permet au chirurgien d’avoir une perception tri-dimensionnelle de la colonne vertébrale et de choisir la position optimale des vis par rapport aux vertèbres. Pendant l’intervention, son problème sera de réaliser ce geste optimal; traditionnellement, le chirurgien “transfère” mentalement les données scanner au moment de l’intervention. La précision de ce transfert mental est limitée et est très variable selon l’opérateur; c’est pourquoi des programmes informatiques ont été développés afin de réaliser ce transfert de façon automatique et avec une très grande précision. Dès lors que ce transfert est réalisé au moyen de techniques que nous ne développerons pas ici (cf. Merloz, 1998), le système informatique va pouvoir visualiser la trajectoire de l’outil chirurgical que m anipule le chirurgien relativement aux structures anatomiques à risque. La position de l’outil est connue en temps réel grâce à des capteurs appropriés. Ce sont ces structures qui ne sont pas visibles pendant l’intervention mais qui ont été enregistrées lors de l’examen scanner. Le chirurgien va ainsi pouvoir contrôler la trajectoire de l’outil chirurgical de façon à les éviter. Le chirurgien dispose d’un ensemble de vues orthogonales qui lui permettent d’apprécier la situation de l’outil par rapport aux différentes structures vertébrales. Ce type de système permet donc de relier le monde numérique — des données enregistrées concernant le patient traité et du planning chirurgical — au monde réel — du patient, du chirurgien et de ses instruments — et de rendre le monde numérique directement perceptible au moment de l’intervention. Une telle approche a été appliquée à plusieurs spécialités médicales et chirurgicales.

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Du point de vue de l’interaction homme/machine, ce type de système a un certain nombre d’inconvénients. Tout d’abord, le type d’informations visualisées sous forme de trois vues orthogonales, même s’il est assez familier au chirurgien, nécessite un certain effort d’interprétation; le geste est tri-dimensionnel et les informations sont données sur plusieurs vues bi-dimensionnelles; utiliser les secondes pour guider le premier nécessite un effort cognitif non négligeable pour le chirurgien. On parle d’inconsistance cognitive. De plus, le regard du chirurgien doit effectuer des va-et-vient entre le champ opératoire dans lequel les instruments se déplacent et l’écran de l’ordinateur sur lequel sont affichées les informations de guidage. Il s’agit ici d’inconsistance perceptuelle pouvant également dégrader la qualité du geste opératoire. Ces deux types d’inconsistance ont amené le développement de nouveaux moyens de visualisation des données. Dans certains systèmes, les données pré-enregistrées sont fusionnées avec les données réelles dans le champ opératoire; elles sont ainsi directement accessibles et présentées sous une forme directement interprétable (cf. Grimson, 1995). Par exemple, des structures cérébrales détectées sur un examen IRM sont visualisées sur le crâne du patient aidant ainsi le neurochirurgien lors de la découpe osseuse en regard d’une tumeur; les côtes du patient ainsi qu’une trajectoire d’accès à une structure cardiaque peuvent être également visualisées sur une image du corps du patient pour faciliter un abord m ini-invasif en chirurgie cardiaque. Cette fusion des deux “réalités” peut se faire au moyen des casques de visualisation semi-transparents évoqués plus haut ou au moyen d’écrans interposés entre le regard du chirurgien et le champ opératoire. Les figures 1a et 1b illustrent ces deux technologies.

Figure 1:  - Technologies de réalité augmenté Figure 1:
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Une alternative à ces différents moyens de visualisation consiste à utiliser des dispositifs physiques qui matérialisent le planning chirurgical; un de ces dispositifs est le robot. Prolongement physique du monde virtuel, il permet de relier le monde des données de façon très directe avec celui du geste du chirurgien; ainsi un système (Lavallée, 1992) permet de positionner un guide en fonction de données pré-enregistrées (IRM, radiographies) pour matérialiser la trajectoire que devra réaliser le neurochirurgien pour atteindre une cible sélectionnée, par exemple, pour une biopsie ou le placement d’une électrode de mesure ou de stimulation. D’autres types de systèmes robotisés permettent au chirurgien de sentir tactilement la présence d’un objet modélisé : ainsi une zone de résection dont il ne faudra pas sortir, sera matérialisée par la résistance du robot à suivre les déplacements proposés par l’opérateur si ces déplacements vont en dehors de cette zone. La réalité opératoire dont dispose le chirurgien assisté par ces nouvelles technologies intègre donc tout ce qui concerne le patient et l’intervention qui doit être réalisée. Elle ne se limite plus à ce qui est directement perçu lors de la procédure.

LE SOIN PSYCHOLOGIQUE ASSISTÉ PAR ORDINA-TEUR

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Les applications de la RV dans le contexte de la santé mentale sont plus récentes (moins de dix ans). Les résultats sont encore trop récents et le recul encore insuffisant pour attester de la valeur ajoutée clinique de ces outils mais il est clair que ce domaine d’application de la RV est tout à fait digne d’intérêt. Nous avons dénombré trois types d’applications à ces systèmes :

  • applications thérapeutiques : cela concerne par exemple la désensibilisation des personnes phobiques ou la modification de l’image du corps dans la prise en charge des troubles de la conduite alimentaire. Dans ce cas, le système participe à l’environnement thérapeutique (cf. dans ce numéro l’article de Stéphane Roy).

  • applications diagnostiques : c’est le cas des systèmes de type “outil projectif de médiation clinique”. Dans ce cas, le système favorise l’activation de mécanismes projectifs et l’ordinateur a essentiellement un rôle d’outil de mesure et d’enregistrement (cf. Hirose, 97).

  • applications de soutien : il s’agit dans ce cas de pallier à des difficultés du patient sans pour autant le guérir de la pathologie dont il souffre. Ainsi, certains enfants autistes seront en partie rééduqués par le biais de ces outils (Strickland, 96,97); ou bien, ces outils seront utilisés pour aider le patient brûlé à supporter des soins lui faisant vivre des expériences agonistiques (HIT) ou pour soutenir le patient cancéreux en phase terminale de sa maladie (Oyama, 97). Dans ces deux derniers cas, le recours à la RV a pour objectif de détourner efficacement l’attention du patient et par là de calmer son anxiété face à la douleur ou à la maladie.

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Nous ne décrirons ici que quelques-uns des systèmes à visée thérapeutique. Nous renvoyons le lecteur intéressé à la littérature mentionnée ci-dessus.

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L’une des approches de la prise en charge des phobies consiste à désensibiliser le patient phobique en l’exposant au stimulus générateur d’angoisse. Classiquement, dans cette approche principalement comportementale [2][2] Nous ne discuterons pas ici du bien fondé d’une telle..., on expose le patient soit “in vivo”, soit “en imagination”. Dans le premier cas, un thérapeute accompagne le patient dans un environnement où le stimulus anxiogène est rencontré. Dans le second cas, le patient doit s’imaginer une scène le confrontant à ce stimulus. En pratique, la technique de désensibilisation conventionnelle se heurte à un certain nombre d’obstacles divers. Ainsi, l’exposition “in vivo” est quelquefois complexe, coûteuse en temps et en argent (cas de la peur de voler, par exemple); elle est difficile à contrôler (comment garantir qu’un vol, à un stade donné de la désensibilisation, sera sans turbulences ?); enfin, une telle approche respecte difficilement l’intimité du patient. Il n’est généralement pas possible d’avoir un contrôle fin de l’exposition (intensité du stimulus, durée) et il peut s’avérer difficile d’éviter ou de réagir à d’éventuelles attaques de panique du sujet phobique. Pour ce qui concerne la technique recourant à l’imagination du sujet, elle est encore plus difficile à maîtriser : le thérapeute ne sait pas exactement ce qu’imagine son patient; celui-ci peut avoir de réelles difficultés à s’imaginer la scène, l’effet anxiogène du stimulus ayant été probablement créé pour la mise en œuvre d’une stratégie de défense par évitement.

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L’approche de RV consiste à immerger le patient dans un univers synthétique dans lequel le stimulus anxiogène est introduit de façon extrêmement graduelle et contrôlée. Dès qu’un certain de niveau de contrôle est atteint — en d’autres termes, dès que l’exposition à une certaine intensité du stimulus est supportée par le sujet — l’intensité du stimulus est augmentée et ainsi de suite. Il y a possibilité de retour en arrière. Le thérapeute sait à quoi le patient est confronté; il peut ajuster l’intensité de l’exposition en fonction des réactions de son patient. Le sujet sait qu’il est toujours possible d’interrompre l’exposition au stimulus en enlevant son casque de RV si la panique l’envahit (ce qui n’est pas le cas s’il monte dans un avion par exemple). L’expérimentation montre que le sujet phobique répond au stimulus synthétique comme à un stimulus réel. A titre d’exemple, depuis 1992, environ 200 patients avec des troubles psychologiques divers ont participé aux évaluations des systèmes développés par le Virtual Reality Therapy Center de Clark Atlanta University (Atlanta, Georgia, USA) — cf. article de Roy, dans ce numéro.

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Ce type d’approche de RV a été également utilisé dans le traitement comportemental des troubles post-traumatiques (PTSD ou Post-Traumatic Stress Disorder). Ainsi le système VirtuallyBetterTM (Vbetter) propose un environnement virtuel de la guerre du Vietnam pour la prise en charge des vétérans de cette guerre souffrant de troubles psychologiques. North (1997) suggère que les technologies de RV peuvent également être utilisées pour le traitement des TOC ( Troubles Obsessionnels Compulsifs); aux États-Unis, le traitement médicamenteux et les thérapies comportementales sont les plus utilisés en réponse à ces TOC. La RV donnerait au patient, selon les auteurs, la possibilité d’aller au bout de sa compulsion et de chercher des comportements substitutifs. Ces auteurs évoquent également la potentialité de tels environnements dans le traitement des déficits attentionnels. Enfin, Riva (1997), [VREPAR], utilise de tels systèmes de RV pour aider la prise de conscience et la modification de l’image du corps dans le traitement de certains troubles de la conduite alimentaire.

LES CYBER-THÉRAPIES

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La psychiatrie utilise depuis longtemps les technologies de la communication dans un cadre de télé-médecine. Aux États-Unis, depuis la fin des années 50, des projets de télé-psychiatrie basés sur la vidéoconférence ont été développés pour répondre à la relative pénurie de soins psychiatriques pour certaines populations (cf. Whitten, 2000, par exemple). Le développement d’Internet fait envisager une transition du télé-soin au “e-soin” (ou soin médié par Internet) — cf. Riva, 2000. Outil de communication entre les personnes, Internet s’impose par la singularité du rapport intersubjectif qui s’y créée (cf. l’article de Geneviève Lombard dans ce numéro ainsi que Troccaz, 2000). Cette spécificité de la communication sur le réseau, hors repères temporel et spatial, mettant à distance le corps et l’image de l’autre et activant le fantasme, a amené certains thérapeutes à envisager Internet comme un outil particulièrement intéressant pour la thérapie des patients, en substitution ou en complément d’une thérapie plus conventionnelle. Kaplan (2000) souligne le fait qu’en dépit des possibilités techniques offertes, le moyen le plus utilisé de télé-consultation conventionnelle de psychothérapeutes ou psychanalystes reste le téléphone, qui permet l’évitement du contact visuel. L’ordinateur, ajoutant à cela l’absence de contact vocal, amplifie encore l’effet de mise à distance de l’autre sujet. Le thérapeute peut communiquer avec son patient par courrier électronique; dans ce cas, la communication est asynchrone [3][3] Il s’agit d’un échange différé à rapprocher d’une...; ce qui peut encore amplifier cet effet de distance. Il peut aussi donner rendez-vous à son patient pour des séances où l’échange est synchrone et se fait sur le mode d’un dialogue médié par un outil d’Internet de type “chat”. Ce second mode d’échange nécessite que les deux protagonistes soient assez habitués à l’écriture au clavier pour que l’échange puisse se faire presque aussi rapidement que par la parole. Relativement au mode précédent, les effets de lapsus sont plus à même de se manifester et les échanges sont probablement plus spontanés. Dans les deux cas cependant, bien que le langage d’Internet soit à michemin entre l’écrit et l’oral, les échanges passant par le média du texte écrit, une partie du message se trouve amputé de son contenu et les émotions ne sont plus directement détectées par des changement de ton, de prosodie, etc. Mais cet effet de manque crée également un espace intermédiaire propice à l’expression de l’inconscient. C’est cet effet qui est mis à profit dans la cyber-thérapie.

DISCUSSION

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Nous avons examiné dans ce papier trois classes d’outils assistant le soin en ayant recours au virtuel par le biais de l’outil informatique. Dans chacun de ces trois cas, le virtuel a une fonction qui lui est propre. Dans le cas de la chirurgie, le virtuel permet deux types d’augmentation de la réalité : d’une part, des structures anatomiques détectées au moyen de capteurs divers (scanner, endoscopie, etc.) sont rendues perceptibles dans la réalité opératoire du chirurgien. D’autre part, l’ordinateur par le moyen de systèmes robotisés peut permettre de faire sentir au chirurgien une trajectoire de ponction à réaliser ou bien une zone de résection à ne pas dépasser; dans ce cas là, l’objet perçu est pur artefact et n’a d’existence que par le biais du calcul et la médiation de l’ordinateur et de ses “organes” périphériques (robots par exemple). Dans le cas du recours à la RV pour la désensibilisation de patients phobiques, il s’agit de présenter progressivement une réalité génératrice d’angoisse dans un cadre tout à fait contrôlé, d’utiliser le virtuel pour produire une réponse émotionnelle qui va permettre, par exemple au sujet phobique, de travailler avec l’aide de son thérapeute. C’est bien toute l’ambiguïté du terme “réalité virtuelle” qui se trouve ici mise à profit. Dans l’exemple de l’aide aux soins de patients brûlés, le virtuel va permettre de distancier le réel pour présenter une réalité substitutive apaisante (typiquement des scènes de neige). Le virtuel dont il est question dans le cas des cyberthérapies est quant à lui d’un ordre tout à fait différent : ce virtuel se place au niveau purement subjectif; le sujet part à la rencontre d’un “autre virtuel” qu’il construit sur la base d’éléments réels extrêmement limités par le type et la forme de communication intersubjective induite par l’ordinateur. La représentation n’est plus le fait d’une construction par l’ordinateur mais est celle du sujet; l’ordinateur ne fait que faciliter cette construction. On perçoit donc ici que l’ordinateur joue des rôles excessivement distincts dans ces trois classes d’application du virtuel au soin. Ces trois exemples proposent une espèce de continuum depuis une augmentation de la réalité sur un plan essentiellement descriptif, visant l’objectivation technique jusqu’à une mise à distance de la réalité objective pour favoriser l’émergence de la réalité subjective dans sa dimension inconsciente. Sur le chemin d’un extrême à l’autre, la RV utilisée pour le soin psychologique se situe, selon les applications envisagées, plus ou moins près d’un extrême ou de l’autre.

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Nous le voyons ici, l’ordinateur est un média doublement fascinant. Il l’est dans ses aspects les plus techniques et par les prouesses qu’il permet d’envisager, telles que celle de donner à percevoir des objets qui n’existent pas avec un degré de réalisme et de fusion avec la réalité matérielle rendant l’illusion tout à fait convaincante. L’ordinateur est également fascinant par ce qu’il suscite ou peut éveiller en chacun de nous sur le plan de l’imaginaire. Sur ces deux plans, nous n’en sommes vraisemblablement qu’au tout début et il fait peu de doutes qu’il permettra d’explorer d’autres types de prise en charge du soin. A nous, informaticiens et praticiens du soin, de faire en sorte qu’il ne s’interpose pas comme un écran entre praticien et patient mais qu’il favorise le dialogue de l’un avec l’autre et le partage de représentations communes, pour le bénéfice du patient.


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Notes

[1]

Gants intégrant des capteurs de position et connectés à un ordinateur, permettant de suivre en temps réel la position des doigts et de leurs articulations.

[2]

Nous ne discuterons pas ici du bien fondé d’une telle approche en regard d’autres types de thérapies.

[3]

Il s’agit d’un échange différé à rapprocher d’une correspondance écrite.

Résumé

Français

Guidés par une volonté d’amélioration de la qualité et de la traçabilité des soins, les principaux acteurs de la pratique médicale tentent depuis plusieurs décennies de tirer le meilleur parti de l’informatique pour satisfaire cet objectif. Ce fut d’abord dans la gestion administrative des patients, puis dans les processus d’acquisition des données médicales (scanner, IRM notamment) et de leur traitement. Plus récemment, l’acte du clinicien a été lui-même modifié par l’informatique; le radiologiste a pu établir des diagnostics plus précis par la confrontation quantifiée de plusieurs modalités complémentaires d’imagerie; il a pu réaliser de manière virtuelle des examens (endoscopies par exemple) à partir d’autres examens; le chirurgien, quant à lui, peut désormais accéder pendant l’intervention à des données anatomiques pré-enregistrées et analyser en temps réel la position de l’outil chirurgical par rapport à ces données qu’il ne peut percevoir directement; l’assistance informatisée peut aller jusqu’à lui permettre de se faire assister par un robot ayant accès à ces données et réalisant plus précisément qu’il ne peut le faire un geste de micro-chirurgie; c’est le domaine de “la chirurgie augmentée”. Plus loin de la technicité qui est celle du chirurgien, l’ordinateur s’introduit également dans ce qui est de plus intime de la relation intersubjective praticien-patient; c’est ainsi que des outils de réalité virtuelle sont utilisés par des praticiens du domaine de la santé mentale pour les aider à aborder avec le patient différentes pathologies; c’est également le cas de thérapeutes utilisant certaines particularités de la communication intersubjective sur Internet pour pratiquer des “cyber-thérapies”. Cette publication tentera de donner une vision de ces approches de médecine assistée par l’ordinateur et de discuter ce qu’elles ont en commun.

Mots-clés

  • Chirurgie augmentée
  • Réalité virtuelle
  • Soin psychologique et informatique

English

Aiming both improved therapy and quality insurance, for several decades, healthcare has introduced informatics as a basic tool for patient care. This was in a first stage by developing Hospital Information Systems and PACS (Picture archiving systems), whilst at the same time, imaging capabilities evolved dramatically with the increase of computing power allowing to build 3D models of patients (CT scan or MRI for instance). More recently the clinician gesture also evolved with the introduction of computers in the healthcare centers. Thanks to mutli-modal image fusion the radiologist has been able to improve and to make his diagnosis more reliable. He also has been able to make virtual exams (a coloscopy for instance) from another exam such as a CT. In a similar way, during surgery the surgeon can access recorded anatomical data in order to analyze the position of the surgical tool relatively to organs and structures that he can no longer see directly because of minimal access. Computer-aided surgery may also involve the use of image-guided robots which assist the surgeon for very precise interventions in micro-surgery; this domain is called “augmented surgery”. Far from this technical aspect of surgery, the computer may also participate to the most intimate relation between the patient and the clinician. This is the case for instance of “quot, virtual therapies”; for which virtual reality techniques are used by the therapists to help them during the treatment of people suffering for instance of phobias. This is also the case of therapists taking benefit of the very particular type of relationships arising from the Internet and developing “cyber-therapies”. The objective of this paper is to give an overview of these computer-aided therapies and to discuss their similarities.

Key-words

  • Augmented surgery
  • Virtual reality
  • Computer and psycho- therapies

Plan de l'article

  1. RÉALITÉ VIRTUELLE ET AUGMENTÉE
  2. RÉALITÉ AUGMENTÉE POUR L’AIDE OPÉRATOIRE “EN LIGNE”
  3. LE SOIN PSYCHOLOGIQUE ASSISTÉ PAR ORDINA-TEUR
  4. LES CYBER-THÉRAPIES
  5. DISCUSSION

Pour citer cet article

Troccaz Jocelyne, « L'ordinateur dans la pratique de soins : de la chirurgie au soin psychologique assistés par ordinateur », Champ psychosomatique, 2/2001 (no 22), p. 11-24.

URL : http://www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2001-2-page-11.htm
DOI : 10.3917/cpsy.022.0011


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