2001
Champ Psychosomatique
L’ordinateur dans la pratique de soins : de la chirurgie au soin psychologique assistés par ordinateur
Jocelyne Troccaz
Directeur de Recherche CNRS, Département “Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication”, Laboratoire TIMC/IMAG - Faculté de Médecine , Domaine de la Merci, 38706 La Tronche cedex
Guidés par une volonté d’amélioration de la qualité et de la traçabilité
des soins, les principaux acteurs de la pratique médicale tentent depuis
plusieurs décennies de tirer le meilleur parti de l’informatique pour satisfaire
cet objectif. Ce fut d’abord dans la gestion administrative des patients, puis
dans les processus d’acquisition des données médicales (scanner, IRM notamment) et de leur traitement. Plus récemment, l’acte du clinicien a été lui-même
modifié par l’informatique; le radiologiste a pu établir des diagnostics plus
précis par la confrontation quantifiée de plusieurs modalités complémentaires
d’imagerie; il a pu réaliser de manière virtuelle des examens (endoscopies
par exemple) à partir d’autres examens; le chirurgien, quant à lui, peut désormais accéder pendant l’intervention à des données anatomiques
pré-enregistrées et analyser en temps réel la position de l’outil chirurgical par
rapport à ces données qu’il ne peut percevoir directement; l’assistance informatisée peut aller jusqu’à lui permettre de se faire assister par un robot ayant
accès à ces données et réalisant plus précisément qu’il ne peut le faire un geste
de micro-chirurgie; c’est le domaine de “la chirurgie augmentée”. Plus loin
de la technicité qui est celle du chirurgien, l’ordinateur s’introduit également
dans ce qui est de plus intime de la relation intersubjective praticien-patient;
c’est ainsi que des outils de réalité virtuelle sont utilisés par des praticiens du
domaine de la santé mentale pour les aider à aborder avec le patient différentes pathologies; c’est également le cas de thérapeutes utilisant certaines
particularités de la communication intersubjective sur Internet pour pratiquer
des “cyber-thérapies”. Cette publication tentera de donner une vision de ces
approches de médecine assistée par l’ordinateur et de discuter ce qu’elles ont
en commun.Mots-clés :
Chirurgie augmentée, Réalité virtuelle, Soin psychologique et informatique.
Aiming both improved therapy and quality insurance, for several decades,
healthcare has introduced informatics as a basic tool for patient care. This
was in a first stage by developing Hospital Information Systems and PACS
(Picture archiving systems), whilst at the same time, imaging capabilities
evolved dramatically with the increase of computing power allowing to build
3D models of patients (CT scan or MRI for instance). More recently the clinician gesture also evolved with the introduction of computers in the healthcare
centers. Thanks to mutli-modal image fusion the radiologist has been able to
improve and to make his diagnosis more reliable. He also has been able to
make virtual exams (a coloscopy for instance) from another exam such as a
CT. In a similar way, during surgery the surgeon can access recorded anatomical data in order to analyze the position of the surgical tool relatively to
organs and structures that he can no longer see directly because of minimal
access. Computer-aided surgery may also involve the use of image-guided
robots which assist the surgeon for very precise interventions in micro-surgery;
this domain is called “augmented surgery”. Far from this technical aspect of
surgery, the computer may also participate to the most intimate relation
between the patient and the clinician. This is the case for instance of “quot,
virtual therapies”; for which virtual reality techniques are used by the therapists to help them during the treatment of people suffering for instance of
phobias. This is also the case of therapists taking benefit of the very particular type of relationships arising from the Internet and developing
“cyber-therapies”. The objective of this paper is to give an overview of these
computer-aided therapies and to discuss their similarities.Keywords :
Augmented surgery, Virtual reality, Computer and psycho- therapies.
RÉALITÉ VIRTUELLE ET AUGMENTÉE
Le terme de “
réalité virtuelle” fait partie de ces figures
de rhétorique que l’on appelle oxymorons et qui consistent
à associer deux termes dont les sens s’opposent
naturellement : on connaît “l’obscure clarté” de Corneille ; plus
récemment, on a rencontré “unmerveilleuxmalheur” de Boris
Cyrulnik, ou le “soleil noir” de Julia Kristeva. Dans le terme
“réalité virtuelle” sont associés le réel et le virtuel. Mais l’on
sait à quel point la notion de réalité peut être ambiguë ; le terme
de réalité virtuelle insiste sur cette ambiguïté. La notion de réel
y fait ici référence au monde physique, à la réalité matérielle
qu’un sujet peut percevoir ou sur laquelle il peut agir. La notion
de virtuel réfère quant à elle à la représentation de cette réalité
matérielle au moyen de l’ordinateur. La réalité virtuelle est en
effet un domaine issu de l’informatique. Il s’agit d’utiliser
l’ordinateur et différents dispositifs d’interaction entre l’homme
et la machine de manière à donner à l’utilisateur une impression
de présence dans un univers synthétique dont le modèle
est créé et mis à jour au moyen de l’ordinateur. Il s’agit de faire
participer l’utilisateur à ce monde virtuel. L’objectif est de
donner à ce sujet explorant le monde virtuel des données informatiques,
l’illusion d’un réel auquel il participerait. Les
technologies utilisées sont plus ou moins
immersives c’est-à-dire qu’elles coupent plus ou moins l’utilisateur de l’univers
physique réel dans lequel il se trouve pour le “transporter” avec
plus au moins de réalisme et de sentiment de
présence dans
l’univers synthétique dans lequel il peut se mouvoir, déplacer
des objets ou plus généralement agir. Les systèmes classiquement utilisés intègrent un dispositif de visualisation : écran, de
préférence stéréoscopique, ou casque de vision stéréoscopique
aussi appelé
Head-Mounted-Display (HMD). Ce dernier dispositif limite la perception de l’utilisateur au seul contenu de
l’écran; les HMD peuvent intégrer un capteur de position :
ainsi si l’utilisateur portant le HMD tourne la tête ou s’il se
déplace, l’ordinateur calculera en temps réel les nouvelles
images correspondant au nouveau point de vue transposant
ainsi les déplacements réels de l’utilisateur dans le monde
virtuel; bien évidemment, plus les calculs sont rapides, plus
l’utilisateur aura l’impression de se déplacer dans l’univers
virtuel dans lequel il a l’illusion de se trouver. Des dispositifs
d’interaction tels que la souris de l’ordinateur ou des
“
data-gloves”
[1] autorisent différentes interactions plus ou moins
complexes avec l’univers synthétique; enfin on peut ajouter
des dispositifs sonores. La
réalité augmentée, pour sa part,
consiste à visualiser dans l’environnement réel des objets
modélisés dans l’ordinateur sans couper l’utilisateur de la réalité
qui l’environne. En d’autres termes, il s’agit de faire cohabiter
de manière cohérente les objets de la réalité matérielle avec
d’autres objets modélisés dans l’ordinateur. Différentes technologies permettent d’obtenir ce résultat; l’une d’elles consiste
à utiliser un casque semi-transparent; comme dans le cas du
HMD, sur les écrans du casque sont projetées des données pour
rendre une vision stéréoscopique. Cependant ces écrans étant
semi-transparents, ils permettent de continuer de percevoir le
monde réel dans lequel et/ou sur lequel le sujet agit. L e
problème central de ces systèmes consiste à être capable de
superposer en temps réel et avec une grande précision les
données synthétiques aux données réelles pour que ces deux
perceptions soient cohérentes.
RÉALITÉ AUGMENTÉE POUR L’AIDE OPÉRATOIRE
“EN LIGNE”
La réalité virtuelle (RV) a été développée depuis d’assez
nombreuses années dans le contexte d’applications diverses
(jeux, architecture d’intérieur, simulateurs de vol par exemple).
C’est plus récemment que son usage a été étendu au domaine
clinique, [Moline 97], [VRMed]. Ces outils ont concerné l’aide
à l’enseignement médical, le développement de simulateurs
médicaux et participent même aux systèmes d’assistance aux
gestes chirurgicaux. Dans ce dernier cas, on s’intéresse cependant plus à la réalité augmentée (RA) qu’à la réalité virtuelle.
Comme nous l’avons déjà évoqué, la réalité augmentée consiste
à visualiser dans l’environnement réel des objets modélisés
dans l’ordinateur sans couper l’utilisateur de la réalité qui
l’environne : ainsi on pourra donner au chirurgien l’impression
de percevoir un organe en transparence sur le corps du patient
alors que cet organe est rendu inaccessible à la vue à cause d’un
abord chirurgical très réduit (dit “mini-invasif”). Dans le cadre
de la chirurgie augmentée, ont été développés ces quinze
dernières années des systèmes d’assistance au geste chirurgical
appelés “systèmes de navigation”. A titre d’exemple, nous
citerons ici une application en chirurgie de la colonne vertébrale. Dans le cas de scolioses sévères, le rachis est instrumenté
afin de lui rendre une courbure normale. Cette instrumentation
est fixée au moyen de plusieurs vis introduites dans certaines
vertèbres. Le positionnement de ces vis s’avère difficile d’une
part parce que le chirurgien ne voit pas directement les structures anatomiques à risque ( moelle, nerfs, vaisseaux
notamment) et d’autre part parce que les repères anatomiques,
qu’il utilise traditionnellement pour se situer, sont faussés à
cause des déformations significatives dues à la scoliose. Le
protocole chirurgical conventionnel est le suivant. Un scanner
est réalisé avant l’intervention dans la zone d’intérêt. Ce scanner
permet au chirurgien d’avoir une perception tri-dimensionnelle
de la colonne vertébrale et de choisir la position optimale des
vis par rapport aux vertèbres. Pendant l’intervention, son
problème sera de réaliser ce geste optimal; traditionnellement,
le chirurgien “transfère” mentalement les données scanner au
moment de l’intervention. La précision de ce transfert mental
est limitée et est très variable selon l’opérateur; c’est pourquoi
des programmes informatiques ont été développés afin de
réaliser ce transfert de façon automatique et avec une très grande
précision. Dès lors que ce transfert est réalisé au moyen de
techniques que nous ne développerons pas ici (cf. Merloz,
1998), le système informatique va pouvoir visualiser la trajectoire de l’outil chirurgical que m anipule le chirurgien
relativement aux structures anatomiques à risque. La position
de l’outil est connue en temps réel grâce à des capteurs appropriés. Ce sont ces structures qui ne sont pas visibles pendant
l’intervention mais qui ont été enregistrées lors de l’examen
scanner. Le chirurgien va ainsi pouvoir contrôler la trajectoire
de l’outil chirurgical de façon à les éviter. Le chirurgien dispose
d’un ensemble de vues orthogonales qui lui permettent d’apprécier la situation de l’outil par rapport aux différentes structures
vertébrales. Ce type de système permet donc de relier le monde
numérique — des données enregistrées concernant le patient
traité et du planning chirurgical — au monde réel — du patient,
du chirurgien et de ses instruments — et de rendre le monde
numérique directement perceptible au moment de l’intervention. Une telle approche a été appliquée à plusieurs spécialités
médicales et chirurgicales.
Du point de vue de l’interaction homme/machine, ce type
de système a un certain nombre d’inconvénients. Tout d’abord,
le type d’informations visualisées sous forme de trois vues
orthogonales, même s’il est assez familier au chirurgien, nécessite un certain effort d’interprétation; le geste est
tri-dimensionnel et les informations sont données sur plusieurs
vues bi-dimensionnelles; utiliser les secondes pour guider le
premier nécessite un effort cognitif non négligeable pour le
chirurgien. On parle d’inconsistance cognitive. De plus, le
regard du chirurgien doit effectuer des va-et-vient entre le
champ opératoire dans lequel les instruments se déplacent et
l’écran de l’ordinateur sur lequel sont affichées les informations de guidage. Il s’agit ici d’inconsistance perceptuelle
pouvant également dégrader la qualité du geste opératoire. Ces
deux types d’inconsistance ont amené le développement de
nouveaux moyens de visualisation des données. Dans certains
systèmes, les données pré-enregistrées sont fusionnées avec les
données réelles dans le champ opératoire; elles sont ainsi directement accessibles et présentées sous une forme directement
interprétable (cf. Grimson, 1995). Par exemple, des structures
cérébrales détectées sur un examen IRM sont visualisées sur
le crâne du patient aidant ainsi le neurochirurgien lors de la
découpe osseuse en regard d’une tumeur; les côtes du patient
ainsi qu’une trajectoire d’accès à une structure cardiaque
peuvent être également visualisées sur une image du corps du
patient pour faciliter un abord m ini-invasif en chirurgie
cardiaque. Cette fusion des deux “réalités” peut se faire au
moyen des casques de visualisation semi-transparents évoqués
plus haut ou au moyen d’écrans interposés entre le regard du
chirurgien et le champ opératoire. Les figures 1a et 1b illustrent ces deux technologies.
Figure 1:
Technologies de réalité augmenté
Une alternative à ces différents moyens de visualisation
consiste à utiliser des dispositifs physiques qui matérialisent
le planning chirurgical; un de ces dispositifs est le robot.
Prolongement physique du monde virtuel, il permet de relier
le monde des données de façon très directe avec celui du geste
du chirurgien; ainsi un système (Lavallée, 1992) permet de
positionner un guide en fonction de données pré-enregistrées
(IRM, radiographies) pour matérialiser la trajectoire que devra
réaliser le neurochirurgien pour atteindre une cible sélectionnée,
par exemple, pour une biopsie ou le placement d’une électrode
de mesure ou de stimulation. D’autres types de systèmes
robotisés permettent au chirurgien de sentir tactilement la
présence d’un objet modélisé : ainsi une zone de résection dont
il ne faudra pas sortir, sera matérialisée par la résistance du robot
à suivre les déplacements proposés par l’opérateur si ces déplacements vont en dehors de cette zone. La réalité opératoire
dont dispose le chirurgien assisté par ces nouvelles technologies intègre donc tout ce qui concerne le patient et l’intervention
qui doit être réalisée. Elle ne se limite plus à ce qui est directement perçu lors de la procédure.
LE SOIN PSYCHOLOGIQUE ASSISTÉ PAR ORDINA-TEUR
Les applications de la RV dans le contexte de la santé mentale
sont plus récentes (moins de dix ans). Les résultats sont encore
trop récents et le recul encore insuffisant pour attester de la
valeur ajoutée clinique de ces outils mais il est clair que ce
domaine d’application de la RV est tout à fait digne d’intérêt.
Nous avons dénombré trois types d’applications à ces systèmes :
- applications thérapeutiques : cela concerne par exemple la
désensibilisation des personnes phobiques ou la modification
de l’image du corps dans la prise en charge des troubles de la
conduite alimentaire. Dans ce cas, le système participe à l’environnement thérapeutique (cf. dans ce numéro l’article de
Stéphane Roy).
- applications diagnostiques : c’est le cas des systèmes de
type “outil projectif de médiation clinique”. Dans ce cas, le
système favorise l’activation de mécanismes projectifs et l’ordinateur a essentiellement un rôle d’outil de mesure et
d’enregistrement (cf. Hirose, 97).
- applications de soutien : il s’agit dans ce cas de pallier à
des difficultés du patient sans pour autant le guérir de la pathologie dont il souffre. Ainsi, certains enfants autistes seront en
partie rééduqués par le biais de ces outils (Strickland, 96,97);
ou bien, ces outils seront utilisés pour aider le patient brûlé à
supporter des soins lui faisant vivre des expériences agonistiques (HIT) ou pour soutenir le patient cancéreux en phase
terminale de sa maladie (Oyama, 97). Dans ces deux derniers
cas, le recours à la RV a pour objectif de détourner efficacement l’attention du patient et par là de calmer son anxiété face
à la douleur ou à la maladie.
Nous ne décrirons ici que quelques-uns des systèmes à visée
thérapeutique. Nous renvoyons le lecteur intéressé à la littérature mentionnée ci-dessus.
L’une des approches de la prise en charge des phobies
consiste à désensibiliser le patient phobique en l’exposant au
stimulus générateur d’angoisse. Classiquement, dans cette
approche principalement comportementale
[2], on expose le
patient soit “in vivo”, soit “en imagination”. Dans le premier
cas, un thérapeute accompagne le patient dans un environnement où le stimulus anxiogène est rencontré. Dans le second
cas, le patient doit s’imaginer une scène le confrontant à ce
stimulus. En pratique, la technique de désensibilisation conventionnelle se heurte à un certain nombre d’obstacles divers.
Ainsi, l’exposition “in vivo” est quelquefois complexe,
coûteuse en temps et en argent (cas de la peur de voler, par
exemple); elle est difficile à contrôler (comment garantir qu’un
vol, à un stade donné de la désensibilisation, sera sans turbulences ?); enfin, une telle approche respecte difficilement
l’intimité du patient. Il n’est généralement pas possible d’avoir
un contrôle fin de l’exposition (intensité du stimulus, durée) et
il peut s’avérer difficile d’éviter ou de réagir à d’éventuelles
attaques de panique du sujet phobique. Pour ce qui concerne
la technique recourant à l’imagination du sujet, elle est encore
plus difficile à maîtriser : le thérapeute ne sait pas exactement
ce qu’imagine son patient; celui-ci peut avoir de réelles difficultés à s’imaginer la scène, l’effet anxiogène du stimulus ayant
été probablement créé pour la mise en œuvre d’une stratégie
de défense par évitement.
L’approche de RV consiste à immerger le patient dans un
univers synthétique dans lequel le stimulus anxiogène est introduit de façon extrêmement graduelle et contrôlée. Dès qu’un
certain de niveau de contrôle est atteint — en d’autres termes,
dès que l’exposition à une certaine intensité du stimulus est
supportée par le sujet — l’intensité du stimulus est augmentée
et ainsi de suite. Il y a possibilité de retour en arrière. Le thérapeute sait à quoi le patient est confronté; il peut ajuster
l’intensité de l’exposition en fonction des réactions de son
patient. Le sujet sait qu’il est toujours possible d’interrompre
l’exposition au stimulus en enlevant son casque de RV si la
panique l’envahit (ce qui n’est pas le cas s’il monte dans un
avion par exemple). L’expérimentation montre que le sujet
phobique répond au stimulus synthétique comme à un stimulus
réel. A titre d’exemple, depuis 1992, environ 200 patients avec
des troubles psychologiques divers ont participé aux évaluations des systèmes développés par le Virtual Reality Therapy
Center de Clark Atlanta University (Atlanta, Georgia, USA)
— cf. article de Roy, dans ce numéro.
Ce type d’approche de RV a été également utilisé dans le
traitement comportemental des troubles post-traumatiques
(PTSD ou Post-Traumatic Stress Disorder). Ainsi le système
VirtuallyBetterTM (Vbetter) propose un environnement virtuel
de la guerre du Vietnam pour la prise en charge des vétérans
de cette guerre souffrant de troubles psychologiques. North
(1997) suggère que les technologies de RV peuvent également
être utilisées pour le traitement des TOC ( Troubles
Obsessionnels Compulsifs); aux États-Unis, le traitement
médicamenteux et les thérapies comportementales sont les plus
utilisés en réponse à ces TOC. La RV donnerait au patient,
selon les auteurs, la possibilité d’aller au bout de sa compulsion et de chercher des comportements substitutifs. Ces auteurs
évoquent également la potentialité de tels environnements dans
le traitement des déficits attentionnels. Enfin, Riva (1997),
[VREPAR], utilise de tels systèmes de RV pour aider la prise
de conscience et la modification de l’image du corps dans le
traitement de certains troubles de la conduite alimentaire.
La psychiatrie utilise depuis longtemps les technologies de
la communication dans un cadre de télé-médecine. Aux États-Unis, depuis la fin des années 50, des projets de télé-psychiatrie
basés sur la vidéoconférence ont été développés pour répondre
à la relative pénurie de soins psychiatriques pour certaines
populations (cf. Whitten, 2000, par exemple). Le développement d’Internet fait envisager une transition du télé-soin au
“e-soin” (ou soin médié par Internet) — cf. Riva, 2000. Outil
de communication entre les personnes, Internet s’impose par
la singularité du rapport intersubjectif qui s’y créée (cf. l’article
de Geneviève Lombard dans ce numéro ainsi que Troccaz,
2000). Cette spécificité de la communication sur le réseau, hors
repères temporel et spatial, mettant à distance le corps et l’image
de l’autre et activant le fantasme, a amené certains thérapeutes
à envisager Internet comme un outil particulièrement intéressant pour la thérapie des patients, en substitution ou en
complément d’une thérapie plus conventionnelle. Kaplan
(2000) souligne le fait qu’en dépit des possibilités techniques
offertes, le moyen le plus utilisé de télé-consultation conventionnelle de psychothérapeutes ou psychanalystes reste le
téléphone, qui permet l’évitement du contact visuel.
L’ordinateur, ajoutant à cela l’absence de contact vocal,
amplifie encore l’effet de mise à distance de l’autre sujet. Le
thérapeute peut communiquer avec son patient par courrier
électronique; dans ce cas, la communication est asynchrone
[3];
ce qui peut encore amplifier cet effet de distance. Il peut aussi
donner rendez-vous à son patient pour des séances où l’échange
est synchrone et se fait sur le mode d’un dialogue médié par
un outil d’Internet de type “chat”. Ce second mode d’échange
nécessite que les deux protagonistes soient assez habitués à
l’écriture au clavier pour que l’échange puisse se faire presque
aussi rapidement que par la parole. Relativement au mode
précédent, les effets de lapsus sont plus à même de se manifester
et les échanges sont probablement plus spontanés. Dans les
deux cas cependant, bien que le langage d’Internet soit à michemin entre l’écrit et l’oral, les échanges passant par le média
du texte écrit, une partie du message se trouve amputé de son
contenu et les émotions ne sont plus directement détectées par
des changement de ton, de prosodie, etc. Mais cet effet de
manque crée également un espace intermédiaire propice à
l’expression de l’inconscient. C’est cet effet qui est mis à profit
dans la cyber-thérapie.
Nous avons examiné dans ce papier trois classes d’outils
assistant le soin en ayant recours au virtuel par le biais de l’outil
informatique. Dans chacun de ces trois cas, le virtuel a une fonction qui lui est propre. Dans le cas de la chirurgie, le virtuel
permet deux types d’augmentation de la réalité : d’une part, des
structures anatomiques détectées au moyen de capteurs divers
(scanner, endoscopie, etc.) sont rendues perceptibles dans la
réalité opératoire du chirurgien. D’autre part, l’ordinateur par
le moyen de systèmes robotisés peut permettre de faire sentir
au chirurgien une trajectoire de ponction à réaliser ou bien une
zone de résection à ne pas dépasser; dans ce cas là, l’objet perçu
est pur artefact et n’a d’existence que par le biais du calcul et la
médiation de l’ordinateur et de ses “organes” périphériques
(robots par exemple). Dans le cas du recours à la RV pour la
désensibilisation de patients phobiques, il s’agit de présenter
progressivement une réalité génératrice d’angoisse dans un
cadre tout à fait contrôlé, d’utiliser le virtuel pour produire une
réponse émotionnelle qui va permettre, par exemple au sujet
phobique, de travailler avec l’aide de son thérapeute. C’est bien
toute l’ambiguïté du terme “réalité virtuelle” qui se trouve ici
mise à profit. Dans l’exemple de l’aide aux soins de patients
brûlés, le virtuel va permettre de distancier le réel pour présenter
une réalité substitutive apaisante (typiquement des scènes de
neige). Le virtuel dont il est question dans le cas des cyberthérapies est quant à lui d’un ordre tout à fait différent : ce virtuel
se place au niveau purement subjectif; le sujet part à la rencontre
d’un “autre virtuel” qu’il construit sur la base d’éléments réels
extrêmement limités par le type et la forme de communication
intersubjective induite par l’ordinateur. La représentation n’est
plus le fait d’une construction par l’ordinateur mais est celle du
sujet; l’ordinateur ne fait que faciliter cette construction. On
perçoit donc ici que l’ordinateur joue des rôles excessivement
distincts dans ces trois classes d’application du virtuel au soin.
Ces trois exemples proposent une espèce de continuum depuis
une augmentation de la réalité sur un plan essentiellement
descriptif, visant l’objectivation technique jusqu’à une mise à
distance de la réalité objective pour favoriser l’émergence de
la réalité subjective dans sa dimension inconsciente. Sur le
chemin d’un extrême à l’autre, la RV utilisée pour le soin
psychologique se situe, selon les applications envisagées, plus
ou moins près d’un extrême ou de l’autre.
Nous le voyons ici, l’ordinateur est un média doublement
fascinant. Il l’est dans ses aspects les plus techniques et par les
prouesses qu’il permet d’envisager, telles que celle de donner
à percevoir des objets qui n’existent pas avec un degré de
réalisme et de fusion avec la réalité matérielle rendant l’illusion tout à fait convaincante. L’ordinateur est également
fascinant par ce qu’il suscite ou peut éveiller en chacun de nous
sur le plan de l’imaginaire. Sur ces deux plans, nous n’en
sommes vraisemblablement qu’au tout début et il fait peu de
doutes qu’il permettra d’explorer d’autres types de prise en
charge du soin. A nous, informaticiens et praticiens du soin, de
faire en sorte qu’il ne s’interpose pas comme un écran entre
praticien et patient mais qu’il favorise le dialogue de l’un avec
l’autre et le partage de représentations communes, pour le
bénéfice du patient.
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[1]
Gants intégrant des
capteurs de position et
connectés à un
ordinateur, permettant de
suivre en temps réel la
position des doigts et de
leurs articulations.
[2]
Nous ne discuterons
pas ici du bien fondé
d’une telle approche en
regard d’autres types de
thérapies.
[3]
Il s’agit d’un échange
différé à rapprocher
d’une correspondance
écrite.