Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062539
170 pages

p. 71 à 82
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 22 2001/2

2001 Champ Psychosomatique

Interrogations à propos de la communication par Mails et News

Geneviève Lombard Psychanalyste, IVe Groupe
Les idées échangées sur le site http ://inconscient.net par Jocelyne Troccaz, Bernard Defrenet, Marie-Paule Jachimowicz et Geneviève Lombard sur la communication Mails et News sont ici proposées à la réflexion de tous, réflexion qu’il est urgent de mener si on veut que les étonnantes possibilités mises à notre disposition par les avancées fulgurantes de l’informatique aboutissent à plus d’humanisation que de destruction, à plus de partage que de perversion. On insiste ici sur les effets de présence, de puissance, de changements dans l’utilisation du langage, de partage de connaissances, dans ces modes de communication rendus possibles par l’existence du cybermonde et l’accélération des phénomènes de virtualisation. Le jeu pulsionnel activé (pulsion de voir, pulsion d’emprise, sublimation...), dont seulement certains aspects sont indiqués ici, demanderait à être étudié plus avant pour pouvoir dire si nous sommes en présence ou non de transformations suffisamment profondes pour retentir sur la structure même de la vie psychique.Mots-clés : Mails et News, Virtualité, Fantasme, Présence-absence, Partage de connaissances, Pulsion de voir et d’emprise, Cybermonde. The ideas exchanged on the site http ://inconscient.net by Jocelyne Troccaz, Bernard Defrenet, Marie-Paule Jachimovicz and Geneviève Lombard about the communication Mails and News are here proposed for everybody’s reflection, reflection which is urgently needed if we want the surprising possibilities put at our disposal by the dazzling computing’s progress to result in more humanisation than destruction, in more sharing than perversion. In these modes of communication made possible by the existence of the cyberworld and the acceleration towards virtual processes, we stress the effects of presence, of power, of changes in the use of language, of the sharing of knowledge. It activates a set of drives (the drive to see, the drive of hold, sublimation...), of which only some aspects are noted here. It would require to be surveyed further to be able to say whether we are facing changes deep enough to interact on the structure of psychic life.Keywords : Mails and News, Virtuality, Fantasy, Presence-absence, Share of knowledge, Drive to see and of hold, Cyberworld.
Si de très loin puisque nous sommes séparés Tu peux me reconnaître encore…”
HÖLDERLIN
Commencer par interroger les simples changements dans les pratiques de la vie quotidienne (Mails et News [1] introduisant des possibilités de communication différentes de celles des lettres, fax, téléphone par exemple) est une des voies pour appréhender certains aspects essentiels du processus de civilisation qui sont entrés en mutation avec l’existence et le développement si rapide du cyberspace. L es appréhender, ce ne sera peut-être pas encore les penser, car penser vraiment la nouveauté d’une expérience ressentie comme “autre” (et qui – en réveillant fortement des émotions anciennes — active la vie fantasmatique) vient buter sur bien des obstacles; obstacles liés aux différentes formes de résistance à ce qui change, qui déclinent leurs gammes du déni (rien de bien nouveau dans tout ça) au rejet (c’est nouveau et c’est diabolique, c’est la fin de la civilisation…); mais surtout une difficulté plus radicale liée au manque de concepts pertinents pour saisir ce qui apparaît sans le rabattre paresseusement sur le déjà-connu. Pour évoquer ces expériences et les mouvements psychiques que nous [2] avons cru repérer, je vais les décrire en indiquant au passage la nature des problèmes qu’ils peuvent créer.
 
PRÉSENCE/ABSENCE
 
 
Le premier message sur un News ressemble souvent à un “me voilà”, à un “y’a quelqu’un ?”. Il interpelle “l’autre potentiel” partout dans “le monde”… Quelque chose d’une naissance dans un autre univers… On voit souvent que le premier “autre” qui répond crée l’effet décrit par Konrad Lorenz pour sa petite oie Martha : c’est avec lui, avec elle, qu’un dialogue plus long va s’instaurer. Ses messages seront (plus que ceux de n’importe quel autre) “suivis des yeux”, évoquant ce qui se passe lors de l’activation du mécanisme inné de déclenchement chez les oies cendrées; et c’est par rapport à lui que va commencer l’expérience de la virtualité quant aux processus liés à l’expression de soi et à l’identité, avec tout le jeu fantasmatique que le support permet (peut-être même suscite). Nouvelle chance de se découvrir “autre” grâce à l’autre, dans des “rencontres” à la fois ouvertes et aléatoires, liées au hasard des arrivées et départs des participants, aux effets que produisent leurs “écrits parlés” simples ou très élaborés (musique, images, scénario, etc.). Commencent alors ces effets de phantasme, avec le narcissisme, l’amour, la différence des sexes, la domination, etc.
Le sentiment de la présence de l’autre (des autres sur les News) étant bien évidemment lié à la capacité de projeter et de transférer, il va varier selon cette aptitude et son contenu chez chaque sujet qui va laisser aller sur le Web le mouvement de son désir. Mais la virtualité de la rencontre (du moins dans un premier temps, car nombreux sont ceux qui cherchent à se connaître “en vrai”) introduit des paramètres spécifiques à ces mouvements projectifs et/ou tranférentiels.
De ce que la rencontre peut ne pas donner d’emblée d’autres d’indices corporels que ceux qui sont nichés dans le “style” (qui peut être minimum si le message est en texte brut) et dans le “nom de l’adresse” (qui peut être un pseudo) bien des gens se rencontrent qui ne se rencontreraient pas autrement. Quelqu’un de très “riche” qui ne veut pas “en mettre plein la vue” avec ceux qui essaient de mettre leur chômage à distance derrière des compétences informatiques bien réelles; très jeunes et très âgés qui commencent (et continueront) à se parler sans connaître cette donnée et qui tisseront une forme d’interlocution qu’ils ne pratiquent pas ailleurs. Quelqu’un de très malade qui ne le dit pas ou qui le dira beaucoup plus tard, quand il se saura apprécié indépendamment de son “état de malade”. J’ai correspondu sur les News avec plus d’une trentaine de personnes, une avait annoncé tout de suite son cancer; pour trois autres, très malades, ce fut une confidence plus personnelle et beaucoup plus tardive, circulant comme en-dessous de la communication apparente. Quelqu’un de très seul, qui signifie sa présence par petites touches. Quelqu’un de très “différent”… Un tissu (léger) relationnel se crée et seulement ensuite viennent (ou ne viennent pas) les données identitaires qui habituellement sautent aux yeux et décident d’emblée et trop vite du mode de relation. La communication virtuelle offre ainsi un espace de liberté qui n’appartient qu’à elle et qui peut durer tel quel. Bien sûr, beaucoup voudront se connaître et rien ne s’y oppose. Ils commenceront par poster des photos, annonceront des événements familiaux et puis d’autres, ce qui arrive comme nécessairement à un degré de développement d’une petite communauté. Ils organiseront des repas, des rendez-vous… Mais celui ou celle qui voudra continuer à privilégier ce mode virtuel le pourra et verra se développer toutes sortes de possibilités insoupçonnées dans cette culture de la virtualisation même… Il y aura bien des degrés dans la mise en circulation des éléments de l’identité, un “jeu avec” qui peut permettre des échanges très raffinés, connus déjà des correspondants “par lettres”, mais multipliés ici. Evidemment aussi c’est une porte ouverte à toutes sortes de manipulations de l’autre : essayer des identités multiples non pour “jouer avec” mais pour abuser l’autre dans une ligne perverse, être un groupe ou un couple et se faire passer pour un seul, etc., etc. Sur ce passage du jeu à ce qui n’est plus du jeu, on voit aussi que peuvent exister des formes plus dépersonnalisantes, peut-être même psychotisantes. (Ces dérives, repérables seulement à l’état embryonnaire sur les News, me paraissent plus dangereuses dans les Chats [3], sur ICQ [4] et dans les mondes virtuels.)
De ce que ces rencontres mêlent des personnes vivant partout dans le monde, il y a en principe une permanence de la présence… Soulagement dans l’insomnie si, quand il est trois heures du matin à Bordeaux, A de Montréal n’est pas encore couché et que B. à Sydney est là aussi… Sentiment d’un continuum temporel, d’un monde qui ne dort jamais… On pourrait dire que l’expression : “j’ai vu de la lumière et je suis entré” est presque aussi fréquente que “y’a quelqu’un” ou “est-ce que je peux poser mes valises”? co-présence, sentiment réconfortant d’une grande veille humaine. Et – peut-être encore plus important- d’une veille de l’autre qui peut être partagée sans délai, instantanément. On peut se demander bien sûr quelle est la part d’illusion dans ce sentiment de continuum et s’il ne s’agirait pas d’une nouvelle version du “déni de la séparation” [5]. De ce que ces rencontres mêlent des personnes de milieux et de formations très hétérogènes, le contenu des échanges peut atteindre un niveau difficile à trouver ailleurs que dans le cybermonde. Et c’est ce mouvement très vif vers d’autres manières de penser, d’autres connaissances et d’autres manières de s’y prendre avec elles, que j’ai principalement ressenti.
Pour résumer cet aspect si positif de telles expériences, on pourrait dire que le geste de recueillir sans jugements de valeur toutes les différences qui se présentent dans l’interlocution — en essayant de ne produire ni exclusion ni séparation — existe bel et bien et il peut être déterminant : il est possible de produire une véritable co-présence dans certaines conditions et pendant un certain temps, et justement entre personnes dont la langue, le style, les goûts sont très différents. On le sent à la joie partagée et à la créativité qui fuse, au désir de re-créer des espaces semblables quand — par bêtise ou domination — ils ont été détruits. Ce monde d’émotions — émotions qui disent bien des enjeux de désir, le plaisir des jeux et du partage de connaissance, l’attente, l’investissement des réponses — trace peu à peu pour chacun de nous la forme du lien virtuel à l’autre et, ce faisant, agit comme un révélateur de nos modes de relation, actuels et passés.
 
RÉGRESSION/ÉLAN : LE WEB M’A PRISE PAR LA MAIN
 
 
Le Web m’a prise par la main, formule d’enfant… et il s’agit bien de cela, car à peine avais-je trouvé une première liaison vers un News (on disait alors BBS) et un premier site, que j’ai retrouvé aussi et un vif élan de curiosité (sexuelle infantile ? animée par la pulsion scopique ? par la sublimation ? …) et l’esprit de jeu (jouer avec les autres en apprenant peu à peu tout ce qu’il est nécessaire de savoir dans le cybermonde si on veut pouvoir s’y exprimer, comme le html et ce qui va avec, partager, rester avec ceux que j’ai trouvés et qui m’ont trouvée pour continuer à apprendre et à jouer…)…
J’ai très souvent pensé à Winnicott dans toutes ces activités, car l’état d’être trouvé-créé est celui de toutes sortes de rencontres et d’objets sur le Web et bien des procédures d’apprentissage — quand un sujet qui sait plus (ou qui sait autrement) cherche vraiment à communiquer avec un autre qui sait moins dans des univers de savoirs très différents— s’apparentent souvent à de véritables squiggles. Il y a dans les activités par écrans interposés (mais sur des configurations semblables ou suffisamment semblables) une sorte de possibilité qui m’enchante et que je ne saurais décrire qu’en disant qu’il est possible d’approcher, peut-être même de “sentir” ou de “toucher”, la forme de l’esprit ou de l’intelligence de l’autre. Comme il y a toujours beaucoup de manières de faire une chose avec un logiciel, avec une image, avec une musique, il est passionnant de voir comment l’autre s’y prend, ce qu’il propose, comment on lui répond, comment il va continuer, et ainsi de suite (très intéressant aussi de prendre conscience de nos manières de faire personnelles : d’une certaine façon, comme je l’ai dit souvent, ces activités permettent l’auto-analyse continuée). Ces squiggles sont très faciles à pratiquer par mails et permettent les apprentissages-éclairs, cousus-main (”cliqués-main”) et ces progrès fulgurants et pleins de charme, amicaux en même temps.
J’ai pu constater que cet effet existe aussi pour d’autres. Se mêlent alors les situations d’échange un-à-un, et tous-tous (parfois un-à-un devant tous), avec leurs effets extraordinaires (au sens littéral et vraiment). Très souvent l’esprit de jeu et de partage l’emporte alors sur tout ce qui pourrait faire fonctionner le surmoi, et permet de lever bien des timidités ou inhibitions. Sur ce point, je suis d’accord avec les travaux de Pierre Lévy (1995) et notamment avec son chapitre : “La virtualisation de l’intelligence et la constitution du sujet”: “les processus actuels de virtualisation ouvrent de nouvelles chances au partage et au développement de la culture de l’humanité et c’est en y œuvrant que nous contrecarrerons le mieux les nouveaux risques d’aliénation qui se développent aussi.” S’il y a des levées d’inhibition, il y aura aussi des lapsus (Marie-Paule Jachimowicz [6] ) : erreurs de destination du courrier, inquiétante étrangeté quand quelque chose ne devrait pas se trouver là où ça est, et surtout, regret d’avoir été entraîné par la vitesse du support, d’avoir comme malgré soi posté trop vite : le cyberlapsus utilise des chemins inédits entre la main et les yeux, nous serait comme “arraché” par un clavier qui se mettrait presque à écrire tout seul, et se faufilerait dans l’incertitude produite par la coexistence sur l’écran de plusieurs tâches et de plusieurs liaisons en cours. Dans de tels échanges, les modes d’expression de soi se développent et c’est tout l’intérêt de la communication avec le support du html et des autres “langues du web” que de permettre l’expression d’une créativité potentiellement infinie : images, dessins, musique, scénario, etc., tout un cyber-style qui est si remarquable dans les News mais aussi dans les Mails. Il y a donc des jeux heureux qui durent très longtemps, un mode de circulation du savoir lié au “don” et à “la gratuité”, à l’aide toujours très vite disponible surtout, aux encouragements réciproques, qui sont bien particuliers sur les News (renouvelant aussi tout notre patrimoine d’illusions, mais pas seulement…). Les dérives ici seront surtout de deux espèces, du coté de la pulsion de voir, et du côté de la régression.
Une tentation voyeuriste : il m’est souvent arrivé de regarder en silence ce qui se passait sur un News soit parce que je me sentais incompétente pour intervenir, soit qu’il y avait le barrage de la langue (news en russe, en japonais, en danois et de toute manière l’anglais dominant), soit que je voulais savoir d’abord ce qui s’y passait et ce qu’on pouvait y faire avant de poster un message; mais on comprend bien que cette situation peut offrir tous les petits plaisirs pervers du “voir sans être vu” et chacun sait que les lurkers sont beaucoup plus nombreux que les “contribuants” sur les News.
Un courant exhibitionniste : c’est ainsi que même sur des News très conviviaux et très modérés, alors que tel ou tel travail est fait avec tel ou tel logiciel de graphisme, on voit tout d’un coup apparaître une image carrément pornographique ou quelque chose qui dérape brusquement dans le vocabulaire. Du côté de l’utilisation régressive de l’“autre”: excès de la demande et quasi-parasitisme, idéalisation extrême de l’autre qui sait, réduction de l’autre à une surface de projection de soi etc. Tout dépendra donc pour chacun de la nature du fantasme qui commande voir et savoir. (On aura compris qu’en ce qui me concerne la situation de base est œdipienne. Un après midi d’hiver en forêt, je suis avec mon père, il me prend par la main pour me faire franchir un fossé, et me montre les emplacements différents des bourgeons pour le hêtre, le chêne, le bouleau…).
 
IDENTITÉ/ALTÉRITÉ : LE “TIERS” CACHÉ ET LE CYBERTACT
 
 
L’envers et les dérives apparaissent surtout quand les espaces de jeu se cassent. Oscillation extrême de l’oblativité au narcissisme, de tout à rien, de l’attrait au rejet, par exemple, dès que l’autre diffère pour très peu de ce qui est projeté sur lui, des suspicions que rien n’arrête faute d’éléments de la réalité qui permettraient de les dissoudre, peur et pratique de l’exclusion, disqualification sournoise de l’autre, affirmation prétentieuse de soi ou repli frileux … La situation virtuelle d’échanges sur un News serait donc beaucoup plus violente et “duelle” qu’on ne croirait. Le Tiers y serait fragile et plus fragile encore quand certains — à vocation de petits chefs — introduisent règles et hiérarchies : l’appauvrissement est alors immédiat, le clan se substitue au début de communauté. Je vois à cette violence potentielle deux séries de causes, une du côté du sujet, l’autre du côté du cybermonde.
Coté sujet : une sorte d’élation narcissique est sans cesse recréée quand le pouvoir d’expression va croissant. Il se produit comme une relance de la possibilité de poursuivre une affirmation de soi, relance dont les limites sont floues, floues au point de ne pas voir arriver “la cybermort” de l’autre. C’est pourtant sur plusieurs News que j’ai pu, après coup, étudier ce phénomène inattendu : l’impossibilité — pour quelques uns — de continuer à s’exprimer là où ils s’exprimaient librement jusqu’alors. Parfois les problèmes prendront une telle ampleur que c’est tout le News qui s’arrêtera. Cette sorte de sentiment de puissance me paraît en partie nourrie par l’activation de la pulsion d’emprise : ré-activation inconsciente de tout ce qu’on a fait avec la main, (si on se souvient de ce que Freud en dit, notamment dans l’essai sur La Sexualité Infantile) : activité de partage ou activité masturbatoire ? Oscillation de l’une à l’autre ? Vers la maîtrise de quoi, de qui ?
Mais ce qui est très remarquable, c’est que, même en mettant en mouvement des formes larvées d’exclusion [7], la confiscation de la place maître ne peut se faire vraiment, car il y a comme un “tiers caché” (ou un maître caché ?) qui supporte toutes nos cyber-activités. C’est peut-être pourquoi on ne voit pas de News dirigées par un tyran, les enjeux de maîtrise insolubles aboutissant plutôt à la fin du News qu’à l’avènement d’un chef ou d’un sauveur. Il est pourtant très paradoxal que ce soit la force du “binaire” qui puisse avoir fonction de tiers (et quel tiers ?) et cette question est si immense que je ne ferai ici qu’esquisser mon mode de rencontre avec elle.
J’ai peu pratiqué de News de simples échanges d’opinions, mais le plus souvent des News où il s’agissait d’apprendre le fonctionnement de notre support commun : le fonctionnement de Windows, de OE, de Winamp, de Linux, de Word, de PhotoImpact …et de tout ce qu’on peut faire avec, des News où arrive presque chaque jour un script inédit grâce aux petits génies de l’informatique qui viennent donner leurs trouvailles et qui veulent bien se laisser “imiter”, nourrissant régulièrement pour tous les activités de “copier-coller”. L’enjeu y était donc de faire des messages de plus en plus personnels avec les techniques de pointe, lesquelles “avancent” tous les jours, et ceci tout en jouant (métaphores dominantes : cour de récré, square, bistrot du coin…). C’est l’existence de ces supports communs en mouvement qui fait “appel” tout en faisant circuler des contenus identiques d’un bout du monde à l’autre. Même quand on ne parle pas la même langue, il suffit de faire une saisie d’écran et d’indiquer sur l’image les actions à opérer pour se faire comprendre, se faire aider ou aider l’autre; ou bien il suffit de modifier un script écrit nécessairement dans les “langues partagées” du web (html et ses variantes, javascript, vml, vmrl, da, svg, xml, etc.).
Et c’est là qu’est pour moi le problème du tiers. Pour dire vite : ce qui fait tiers se produit surtout par abandon des langues ordinaires et “utilisation pertinente” de systèmes de signes entièrement artificiels et en perpétuels changements qui gèrent la production de tout dans le “monde” de l’informatique. Entièrement artificiels, mais accessibles en (petite) partie, et accessibles dans la communication et le partage (partiel). Cette question du pouvoir de la binarité n’est pas nouvelle et Dany-Robert Dufour (1990) – notamment dans son chapitre Trinité et Binarité [8] - la voit se produire depuis Pythagore (en l’étudiant surtout sur le cas du structuralisme plutôt que sur celui de l’informatique). Mais c’est bien l’informatique (depuis Shannon dans les années trente) et la puissance de “calcul” sans cesse croissante des ordinateurs qui a permis et développe sans cesse, à très vive allure, ce qu’on pourrait appeler la binarisation généralisée : “0 et 1 sont la représentation symbolique des deux états logiques de l’intimité du fonctionnement de la machine ordinateur, c’est-à-dire les 0 et les 1 par milliards qui gèrent l’infinité des données représentatives. Ils trament notre environnement, depuis notre quotidien jusqu’aux cours boursiers en passant par tous les réseaux de transmissions et de télécommunications qui contrôlent les images, le son et l’information” [9]; à quoi on peut ajouter qu’ils assurent le changement complet des sciences, si visible en ce qui concerne la vie (avec la “lecture” de l’ADN) et l’astronomie, et non moins en action dans toutes, mais aussi et surtout qu’ils rendent possibles de nouvelles configurations et productions. [10]
C’est ce que j’ai le mieux expérimenté (sans d’abord le savoir) : la puissance donnée à un simple internaute par les logiciels de communication, de recherche d’information, de musique, d’écriture, de dessin, etc. Il est nécessaire de tenir le plus grand compte de cette “puissance” si on veut approcher les changements dans tout ce qui concerne “la Loi” sur le Web (aussi bien la loi dans l’ordre symbolique que la question des droits et du droit, de comprendre un peu ce qui se passe avec Napster [11] par exemple et une foule d’autres aspects en pleine mutation, droits et taxes, interdits, etc.). A quoi peut servir d’interdire, si l’activité interdite peut être immédiatement ré-installée sur un autre site, avec la participation aussitôt de milliers de personnes qui ont de l’Internet une idée différente et qui sont capables de la mettre en œuvre ensemble, sans passer par les pouvoirs établis ? Plus instructif encore pour montrer la “puissance” d’un simple internaute : les relais d’un mail qui donne la victoire à David contre Goliath dans l’histoire de la commande en ligne par Jonah Peretti (étudiant) d’une paire de chaussures personnalisées à Nike par exemple [12].
Mais plus simplement dans la pratique quotidienne des News: ce n’est pas par la parole ordinaire (discussions dans la langue de tous les jours), ni avec les moyens ordinaires (réglementations diverses) que le News est un lieu d’échanges ordonné par une instance tierce, c’est quand “la puissance” de chacun des intervenants est réellement prise en compte par tous. On voit qu’il en est ainsi aux “gestes de précaution” qui s’y produisent : ne pas envoyer de message de 300 Ko et plus si un des participants dit qu’il est avec un vieux Pentium 120; ne pas mettre de musique streamée depuis un site, si un participant dit qu’il est abonné à une connexion en temps limité et qu’il lit les messages hors-connexion; déblayer le terrain afin que les plus “faibles” n’essuient pas trop de plâtre (ici des écrans bleus) et ainsi de suite. Quelle sécurité pour moi dans l’installation d’une nouvelle version de OE, par exemple, quand je savais, grâce aux autres, quelles étaient les bêtises à ne pas faire, et quand j’étais certaine qu’ils me donneraient le moyen de récupérer mon carnet d’adresses si, par hasard, il s’était évanoui dans la manœuvre. Et, tout en procédant ainsi (et ce n’est pas évident), ne pas chercher une sorte de plus petit dénominateur commun, cette espèce de fausse démocratie qui fait que le texte brut devrait — selon certains “bien pensants” — régner sur les News, car c’est au contraire avec les scripts les plus élaborés que l’on peut le mieux comprendre ce qui est en cours de création, et donc y participer.
Or, que disent ces manières de faire ? Une sorte de volonté de ne laisser personne sur la touche et un désir de partager toutes les richesses avec celui qui semble les apprécier, quel que soit son standing informatique. Il est remarquable que cela puisse se faire et être compris sans le moindre mot des paroles ordinaires, et que — paradoxalement — la mise en mots de ces pratiques suscitent souvent des controverses à n’en plus finir : le ternaire de la parole reprend ses droits, mais au lieu de faire la lumière, crée des embrouilles. Ce paradoxe me fait peur, me fait peur surtout pour la suite. Il nous faudrait donc cultiver un cybertact, fait de “gestes” universellement reconnaissables, et qui demanderait une maîtrise de plus en plus sûre des outils informatiques ? Mais comment des moyens aussi “élaborés” pourraient-ils se généraliser assez vite pour contenir toutes les formes de violence que l’homo numericus produit aussi à très grande échelle ?
C’est donc dans l’expérience quotidienne de la communication par Mails et News qu’il m’a été permis de comprendre profondément [13] cette idée de Pierre Lévy : “Le développement de l’intelligence collective de l’humanité est une montée d’amour, une montée d’intérêt pour le monde, une montée de créativité qui fait s’étendre et se multiplier l’intelligence des formes dans toutes les directions de la culture, de la nature, du réel et du virtuel.” (Lévy, 2000). Mais il est rare qu’Eros se promène seul, j’ai expérimenté aussi, en même temps que ces formes de sublimation heureuse, des processus liés à la régression, aux perversions; en même temps que de nouvelles formes de “présence”, de nouvelles formes d’exclusion; en même temps que de nouvelles formes d’expression et de puissance, de nouvelles formes d’annulation de l’autre… Au point où j’en suis, je n’ai guère fait que décrire les changements dans les moyens et les formes de la communication en montrant leurs effets possibles. On aura compris qu’une question plus importante court à travers mes impressions et élaborations : avec le développement de toutes ces pratiques et la place croissante que prend le cybermonde dans la réalité quotidienne (et ceci depuis la plus tendre enfance des générations qui arrivent) la vie psychique est-elle — ou va-t-elle être — affectée dans sa structure même et comment ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  DUFOUR D.-R. (1990). Les Mystères de la trinité. Paris, Gallimard.
·  LÉVY P. (2000). World Philosophie. Paris, Odile Jacob.
·  LÉVY P. (1995). Qu’est-ce que le Virtuel ? Paris, La Découverte.
·  REIK T. (1969). Le patient inconnu, Etudes Freudiennes, 1-2, 7-38.
 
NOTES
 
[1]News : abréviation de newsgroup, groupe de discussion et d’échanges d’informations, de connaissance etc. Les messages (écrits) se succèdent au fil du temps. Il y a des milliers de news, sur toutes sortes de thèmes.
[2]“nous” : les participants à la discussion commencée en 1998 sur mon site http ://inconscient.net, Jocelyne Troccaz, Bernard Defrenet, Marie-Paule Jachimowicz et moimême.
[3]Chat : Service Internet qui permet l’échange de messages en mode interactif et en temps réel entre plusieurs personnes.
[4]ICQ (I seek You, “je te cherche”) : logiciel de dialogue gratuit (Internet Relay Chat) qui permet de voir si les amis sont connectés et d’échanger avec eux, en temps réel, des messages, des fichiers, etc. Il permet aussi de se rendre “visible” à d’autres, d’où toutes sortes de “rencontres”.
[5]Jocelyne Troccaz : Présence-Absence in Inconscient.net
[6]Marie-Paule Jachimowicz : Cyber-Lapsus in inconscient.net
[7]par exemple, par le mode d’échange entre “initiés” qui est le message dans le message (message non apparent aux yeux de tous, mis côté script). Mais personne ne peut être absolument exclu des news puisque n’importe qui peut squatter un news vide et y faire ce que bon lui semble, y appeler qui il veut. On peut aussi maintenant ouvrir un news sans avoir à demander l’autorisation de personne : les formes de liberté croissent plus vite que les formes de limitations.
[8]Dany-Robert Dufour : Les Mystères de la trinité, Gallimard, 1990.
[9]Miguel Chevalier sur hhttp :// www. cicv. fr/ creat ion_artistique/projets/et at_binaire.html en relation avec le beau site de Pierre Schaeffer.
[10]Excusez-moi pour de telles simplifications !
[11]Napster est un logiciel gratuit qui permet à un internaute de mettre à la disposition de tous les autres des musiques en formats compressés (MP3, WMA..). La discothèque ainsi constituée est énorme (même en musique dite classique). Chacun peut télécharger tout ce qui lui plaît. D’autres logiciels de ce genre existent maintenant; napster est le prototype de ce mode de partage.
[12]Voir Libé du 13 / 03 / 2001 : Quand l’e-mail devient une bombe : un échange entre un particulier et la firme Nike a fait le tour du monde.
[13]J’aime beaucoup cette distinction que Reik (1969) fait entre ce que l’on sait parce qu’on l’a appris et ce qu’on sait parce qu’on l’a vraiment vécu.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
News : abréviation de newsgroup, groupe de discussion et ...
[suite] Suite de la note...
[2]
“nous” : les participants à la discussion commencée en 199...
[suite] Suite de la note...
[3]
Chat : Service Internet qui permet l’échange de messages e...
[suite] Suite de la note...
[4]
ICQ (I seek You, “je te cherche”) : logiciel de dialogue ...
[suite] Suite de la note...
[5]
Jocelyne Troccaz : Présence-Absence in Inconscient.net Suite de la note...
[6]
Marie-Paule Jachimowicz : Cyber-Lapsus in inconscient.ne...
[suite] Suite de la note...
[7]
par exemple, par le mode d’échange entre “initiés” qui es...
[suite] Suite de la note...
[8]
Dany-Robert Dufour : Les Mystères de la trinité, Gallimar...
[suite] Suite de la note...
[9]
Miguel Chevalier sur hhttp :// www. cicv. fr/ creat ion_ar...
[suite] Suite de la note...
[10]
Excusez-moi pour de telles simplifications ! Suite de la note...
[11]
Napster est un logiciel gratuit qui permet à un internaut...
[suite] Suite de la note...
[12]
Voir Libé du 13 / 03 / 2001 : Quand l’e-mail devient une ...
[suite] Suite de la note...
[13]
J’aime beaucoup cette distinction que Reik (1969) fait en...
[suite] Suite de la note...