2001
Champ Psychosomatique
Qu’apprend-on de l’étude de l’interaction entre développeur et utilisateur ?
Christian Brassac
Équipe CODISANT, COgnition DIstribuée dans les Systèmes Artificiels et NaTurels, Laboratoire de Psychologie de l’Interaction (LPI-GRC), Université Nancy 2, BP 33-97,54015 Nancy Cedex
Nicolas Grégori
Équipe CODISANT, COgnition DIstribuée dans les Systèmes Artificiels et NaTurels, Laboratoire de Psychologie de l’Interaction (LPI-GRC), Université Nancy 2, BP 33-97,54015 Nancy Cedex
L’élaboration d’un outil multimédia pédagogique est étudiée dans une
perspective interactionniste. Il s’agit de rendre compte du processus de conception, conduit par deux sujets, le développeur d’un prototype et l’utilisateur
potentiel de l’outil. Le produit dont il est question est un outil permettant à un
enseignant de construire un cours en utilisant des ressources présentes sur le
réseau internet, cours qui pourra être utilisé dans une situation d’enseignement à distance. Les auteurs mettent en évidence le caractère conjoint de la
conception (celle-ci s’inscrit radicalement dans une intersubjectivité) et le fait
qu’elle s’appuie sur la mobilisation de la matérialité ambiante (sur les objets
dits intermédiaires). C’est en ce sens que la conception relève d’une cognition
distribuée et située.Mots-clés :
Cognition située et distribuée, Objet intermédiaire, Conception de produit, Outil multimédia pédagogique, Analyse de conver- sations.
According to an interactionist perspective, we present here a study about
a cognitive process, which occurs during the development of an educational
multimedia tool. The product in concern is a tool, which allows a teacher to
construct a course using available resources of the net... this course being
usable by the students via the net. Two human beings lead a design process,
the prototype designer and the potential user. We claim that the design process
is, on the one hand, radically jointly performed and, on the other hand, anchored
on the mobilisation of the surrounding materiality (the so-called intermediary
objects). We explain why the design process can be described as being distributed and situated.Keywords :
Situated and distributed cognition, Intermediary object, product design, Pedagogical multimedia tool, Analysis of the conversation.
L’apparition des outils et réseaux informatiques autorise
maintenant de nouvelles procédures de création de cours.
L’enseignant dispose dorénavant de modalités qui
mettent en jeu des connaissances acquises bien sûr,mais aussi
des ressources documentaires qui peuvent être déposées ailleurs
que sur du papier feuilletable et en des endroits éloignés ; des
modalités qui s’appuient sur des instruments de traçage tels que
le clavier, la souris, le doigt et qui débouchent sur des fichiers
informatiques perceptibles certes, mais non palpables. La fonction
de médium du support peut alors être radicalement
différente ; elle peut en effet relever d’une relation enseignantenseigné
faisant l’économie de la co-présence.
Cela dit, la plus-value de l’outil informatique comme moyen
de construction de cours ne réside évidemment pas dans la plus
grande souplesse d’usage d’un traitement de texte (versus l’écriture classique ou la machine à écrire). Elle tient plutôt à la
possibilité d’insérer des fichiers en les téléchargeant, que ces
fichiers soient porteurs de textes, de formes sonores ou d’images
fixes ou animées. Autrement dit, pour qu’un dispositif de création de cours, non formé des supports concrets, soit réellement
en adéquation avec une utilisation en situation ‘virtuelle’, il est
nécessaire qu’il soit conçu de telle sorte que l’enseignant puisse
‘aller chercher sur le web’des ressources, mais aussi que l’enseigné puisse, lui aussi, éventuellement s’en servir pour explorer
des bases de données afin d’y trouver des documents pertinents
pour son apprentissage.
L’objet de cet article concerne la conception d’un outil multimédia qui a pour vocation de permettre la création d’un tel type
de cours pour un enseignant dont le domaine disciplinaire est,
en l’occurrence, l’automatique. Nous nous placerons en amont
de l’usage effectif de l’artefact pédagogique en situation d’enseignement; nous étudierons une situation de ‘test’ d’un
prototype de l’outil en question. C’est dire que nous nous intéresserons à une situation où le développeur et l’utilisateur
agissent conjointement pour faire évoluer un premier état du
prototype. Tel est le but qui préside à leurs échanges.
Dans un premier temps, nous décrirons précisément le dispositif informatique qui constituera l’outil mis à disposition de
l’enseignant créant son cours. En décrivant finement la dynamique cognitive, nous analyserons, dans un second temps,
l’apparition de cette irréversibilité qui conduit à ‘une bonne
solution’pour le développement du prototype. Pour conclure,
nous discuterons de la pertinence de ce type de mise en situation eu égard à la conception de tels outils virtuels, qui
permettent d’envisager une nouvelle façon de thématiser la relation enseigné-enseignant.
UN OUTIL MULTIMÉDIA PÉDAGOGIQUE
Réaliser un outil d’aide à la création d’un cours
Le domaine disciplinaire est l’automatique, le thème étant
le dépannage des systèmes automatisés. Le cours est prévu pour
être constitué d’un ensemble organisé de fichiers informatiques;
fichiers dont la provenance est double. L’enseignant a la possibilité de saisir du texte, de construire des schémas et des graphes,
d’insérer des images, comme un écrivain remplit une page ou
comme un maître écrit au tableau; c’est dire qu’il peut ‘écrire’
son cours de telle sorte qu’il en soit l’auteur. Cela dit, l’idée de
ce projet est de permettre à l’enseignant qui conçoit le contenu
d’un cours ‘d’aller chercher ailleurs’des documents dont il n’est
pas l’auteur. Dans un tel cadre, ‘les chercher ailleurs’signifie
évidemment “télécharger”. Ce qui nous conduit à distinguer
deux types de fichiers non conçus par l’enseignant, des fichiers
locaux et distaux.
Dans les premiers mois du projet
[1] qui nous occupe ici, une
base de données a été créée contenant des éléments relatifs au
domaine d’expertise des enseignants concernés, les automaticiens. Elle est à disposition des concepteurs du prototype, elle
contient des fichiers texte, son et image (fixe ou animée); c’est
la BDL (Base de Données Locale). Tout fichier disponible sur
internet devrait être également accessible et en lien avec le
système. Le premier ensemble de fichiers est tel que l’utilisateur en connaît la teneur (organisation et contenu de tous les
fichiers de la base de données locale); le second est tel qu’il ne
peut en avoir de représentation exhaustive… et pour cause puisqu’il s’agit là de l’ensemble des fichiers présents sur le web et
potentiellement aptes à répondre à ses attentes en matière de
dépannage des systèmes automatisés ! Le statut différencié de
ces deux ensembles documentaires dans la genèse de la
construction du cours est évidemment très important. On le sent
bien intuitivement et on verra par la suite que cette question est
à l’origine de l’irréversibilité qui marquera la dynamique cognitive des acteurs de l’amélioration du prototype.
Contenu possible du cours
L’outil étant disponible, l’enseignant peut donc fournir à
l’usager second (l’enseigné) un cours qui contient des fichiers
qu’il a composés lui-même et des fichiers qu’il a téléchargés
(et qui étaient déposés sur la BDL ou disponibles sur le web).
Mais ce cours peut aussi comporter des liens hypertextes. En
effet, l’enseignant peut vouloir signaler à l’étudiant que la
connaissance de telle ou telle notion lui est nécessaire, que la
maîtrise de telle ou telle procédure est indispensable, que la
lecture de tel ou tel document est requise pour une bonne
compréhension de la suite du cours. Il peut vouloir simplement
le signaler mais sans encombrer son document par les contenus
des fichiers concernés ! Ainsi le cours peut-il renvoyer vers un
autre cours, ou bien vers un autre élément dont l’enseignant n’a
même pas connaissance. Ces liens peuvent avoir un autre type
de fonction. Ils peuvent permettre à l’enseignant lui-même de
faire appel ou non, selon le besoin et sa façon de conduire le
processus pédagogique en temps réel, à des ressources documentaires qu’il n’aura pas effectivement intégrées au cours.
Autrement dit, l’usager premier de l’outil doit pouvoir anticiper l’ensemble des possibles selon la modalité de situation
pédagogique pour lequel il prévoit d’utiliser le cours qu’il aura
élaboré. S’il s’agit du mode “présentiel”, les liens, présents à
l’écran et donc activables, pourront être utilisés effectivement
par lui-même selon la demande des étudiants; les documents
trouvés à distance et donc lisibles à l’écran pourront, de plus,
être ou non téléchargés. S’il s’agit d’une utilisation à distance,
par un étudiant relié au réseau, c’est ce dernier qui décidera de
faire appel ou non au contenu des liens en question. Dans le
cadre de cet article, nous resterons en amont de l’usage second
puisque nous nous intéressons à la conception de l’outil.
UNE CONCEPTION SITUÉE ET DISTRIBUÉE
Au cours de cette phase, nous préconisons une présence
précoce de l’usager premier dans le processus de construction
de l’outil. Présence qui se traduit par une situation de ‘test’
mettant en scène le développeur et un enseignant. C’est l’étude
des interactions entre le concepteur et un utilisateur premier
potentiel qui nous informe sur les fonctionnalités de l’outil.
Le cadre de l’activité conjointe
Nous avons demandé au développeur de l’outil (que nous
appellerons dorénavant DEV) d’interagir avec un enseignant du
domaine (que nous appellerons ENS) tout en manipulant le
prototype arrivé à un état d’esquisse un peu élaborée. La situation étudiée est celle où deux interlocuteurs conduisent une
activité cognitive, dans un milieu ‘naturel’, en agissant sur le
monde de façon langagière et en mobilisant des objets de ce
monde. Une expérience au sens vygotskien en quelque sorte
car on a là médiation instrumentale et activité cognitive dans un
environnement concret et naturel (Vygotski, 1934/1985;
Rivière, 1990). L’analyse de cette mise en situation requiert (du
fait de l’insistance portée sur l’intrication des paroles et des
actions) une captation de corpus sous forme vidéo. Deux
caméras permettent une double prise de vue, l’une est pointée
sur l’écran, l’autre sur le couple d’individus
[2]. Les deux acteurs,
différemment intéressés par l’outil en devenir, ont pour objectif
d’enrichir le prototype. Le développeur a déjà passé plusieurs
heures à le concevoir, l’enseignant le découvre. Cet écart entre
les rapports des deux acteurs à l’artefact aura une grande importance quant à l’objectif poursuivi. De fait, l’existence de cet
écart était délibéré, l’hypothèse de l’efficace du décalage entre
les histoires cognitives personnelles vis-à-vis du prototype étant
au fondement de ce qu’il est convenu d’appeler l’ingénierie
concourante. Nous reviendrons sur cette question dans la discussion finale.
La genèse de la décision
- La description de l’état du prototype
La séance dure une heure et trente minutes. DEV assis à
droite de ENS décrit l’état du prototype. Il le fait en parlant et
en manipulant la souris. Son activité manuelle consiste en un
balayage intense de l’écran; il sélectionne, il pointe, il clique,
il double-clique, il fait glisser, il fait dérouler. Autant d’actions
qu’il accompagne de commentaires, de descriptions, d’éclaircissements et d’illustrations. La plupart du temps, on observe
une concomitance thématique entre ses dires et ses déplacements à l’écran. Il arrive cependant qu’il parle d’un sujet alors
qu’il agit à l’écran relativement à une question qui n’a pas de
rapport immédiat avec ce sujet. De son côté, ENS, les yeux rivés
sur tous les événements à l’écran, écoute, interrompt, questionne, s’étonne, commente, suggère. Il pointe sur quelques
emplacements à l’écran avec le doigt ou la main mais jamais
avec le curseur (il ne saisira jamais la souris au cours de la
séance). La première demi-heure comporte une description
détaillée des fonctionnalités de l’outil en son état, proposée par
DEV à ENS qui, par un ensemble d’accords explicitement
énoncés, montre qu’il comprend le travail réalisé. Rappelons
que DEV a déjà longuement travaillé sur le prototype.
Anticipant l’usage qu’un enseignant pourra faire de l’outil, il a
déjà résolu un grand nombre de problèmes relatifs principalement à l’interface et à la souplesse de construction du cours.
L’ensemble de l’outil est développé à partir de Microsoft®
Word®.
On aura compris que c’est la mobilisation de ressources non
intégrées à la partie écrite du cours qui constitue la plus-value
du dispositif. Dès le début de la séance, DEV dit en parlant des
liens : sachant que le contenu ça peut être n’importe où sur la
planète (2’28”). Or il est bien évident que ni DEV, ni le créateur du cours, n’en ont une connaissance exhaustive. Il est donc
question de réfléchir au mode de recherche de ce type de
ressources. C’est précisément ENS qui va mettre ce sujet au
centre de la discussion (et donc de l’activité conjointe d’amélioration du prototype). C’est un sujet d’une extrême importance
dans le cadre de cette séance (nous sommes, au sein d’un projet
ANVAR, en collaboration avec une entreprise qui veut vendre
l’outil en cours de conception). C’est précisément sur ce point
que portera notre analyse de l’activité conjointe. Voyons
comment advient le traitement de ce sujet, crucial pour les
acteurs.
- La mise à jour d’une insatisfaction et d’une insuffisance
du prototype
Après une longue écoute certes critique mais approbative,
ENS jette un pavé dans la mare. Il faut six minutes pour que les
deux acteurs s’accordent quant à la pertinence de la remarque
de ENS qui réclame quelque chose qui soit de l’ordre d’une
prévisualisation (tout comme dans un traitement de texte on
peut activer l’aperçu avant d’imprimer un fichier). Dans un
premier temps, c’est le caractère actuellement inutilisable du
dispositif qui est mis à jour. Voyons comment cela est exprimé
dans l’interaction.
27’59”
ENS1 Bond’accord (2s) ça va pas être facile hein
DEV1 De l’utiliser
ENS2 Ouais (3s)
DEV2 Qu’est-ceque t’aurais vu toi plus facile qu’est-ce que
t’aurais vu
ENS3 Ben si tu veux le problème c’est que
DEV3 Qu’est-ce que t’aurais appelé plus facile
ENS4 Je vois bien (1s) le problème c’est que là dedans on
sait pas ce qu’y a dedans
DEV4 Dans
ENS5 Toi tu connais ce qu’il y a dedans là je t’ai demandé
de mettre telle image ou tel truc et toi tu sais ce qu’il y a dedans
mais là pour le moment personne à part toi ne sais ce qu’il y a
dedans y’a pas un (1s)
DEV5 Ahoui alors je vois je vois ce que tu veux dire non ça
veut dire que il faudrait il faudrait aussi faire en sorte que ici quand
tu choisis un lien voilà tu choisis ça tu choisis ça que ici (inaudible) et que avant de sélectionner tu puisses dire je veux voir ce
que c’est
ENS6 C’est ça
DEV6 Ça y’a bon ça je l’ai pas fait heu
ENS7 Nonmais tu comprends bien c’est important
DEV7 Oui oui oui oui
ENS8 Sinonc’est inutilisable (2s) toi tu le connais mais moi
je me mets devant
DEV8 Oui non oui peut-être
29’59”
ENS9 C’est impossible d’utiliser cela comme ça
DEV9 D’accord bon faire en sorte que non non mais je
comprends très bien bon faire en sorte que que que ici quand on a
une liste de choses on puisse dire je veux voir ça, je veux voir ça
comme une prévisualisation si tu veux
ENS10 C’est ça
Dans le cadre restreint de cet article il n’est pas question de
faire une analyse approfondie, pas à pas, de l’ensemble du mécanisme conversationnel qui conduit les deux concepteurs à l’idée
(et à sa formulation explicite) de prévisualisation
[3]. Nous nous
contenterons de relever plusieurs éléments. Il est clair que ENS
constate, au long de la description que lui en a fait DEV, que
l’outil en l’état a une faiblesse : il est nécessaire de connaître la
base de données pour y rechercher une ressource. Or ceci ne
peut convenir à ENS. D’où l’évaluation du caractère inutilisable de l’outil ! Grave critique s’il en est dont la formulation
mérite d’être examinée. ENS ne la livre pas de front; il
commence effectivement pas un simple “Ça va pas être facile”
laissé en suspens par un “hein” et complété par DEV par l’usage
du terme “utiliser”, lui-même validé par un “ouais”. Ainsi ENS
et DEV sont-ils tous deux responsables de l’énoncé “ça va pas
être facile de l’utiliser”, conjointement proféré. Cette constatation va être à nouveau exprimée avec force par ENS qui
enfonce le clou à deux reprises : “sinon c’est inutilisable”, reformulé deux minutes plus tard par un “c’est impossible d’utiliser
cela comme ça” devenu définitif … et ratifié clairement par
DEV. En proférant “d’accord bon” au début de DEV9, DEV
valide en effet ce qui devient ainsi quelque chose qui ne sera
plus remis en question dans toute la suite de la séance. Mieux,
DEV met en mots la compréhension qu’il a du ‘problème’relevé
par ENS et qui le conduit à proposer le terme de prévisualisation, en le soulignant d’un “si tu veux” que ENS ne tarde pas à
accepter. ENS soulève la question, DEV la prend au sérieux,
les interlocuteurs en assurent conjointement la formulation.
On relèvera que les statuts cognitifs et sociaux des deux
acteurs à l’égard du dispositif sont clairement marqués par
l’usage des pronoms personnels. Tout se joue lorsque ENS
profère ENS4 et ENS5. ‘Je’, ‘On’et ‘Toi’désigne respectivement ENS, les enseignants utilisateurs potentiels et DEV. En
disant cela, il marque que c’est son statut à la fois d’utilisateur
et de découvreur de l’outil en l’état qui le conduit à pointer un
manque dans sa conception actuelle. En substance, il dit à DEV
qu’il a conçu l’outil en oubliant que d’autres (et en particulier
les futurs utilisateurs premiers) ne connaissent pas le contenu
de la BDL… et donc se heurteront à un problème de repérage
des ressources qu’il est question d’importer grâce aux liens
hypertextes (qui, rappelons-le, font la plus-value de l’outil).
Autrement dit, la présence de l’utilisateur joue ici à plein pour
un moment crucial de l’histoire de l’enrichissement de l’artefact au centre du processus de conception : l’identification d’une
insuffisance notoire. Un peu plus tard, ENS a l’occasion de
présenter de façon détaillée à DEV (qui là encore validera clairement) ce qu’il appelle son ‘problème’:
33’23”
ENS11 D’accordmaintenant moi par exemple mon problème
c’est de euh ben euh j’ai un système de visualisation hein de avec
des signets et cætera donc je cherche des éléments les éléments
sont pas là
DEV11 Oui
ENS12 Heiny’en a pas donc euh là je donc ma solution c’est
d’aller chercher sur internet les éléments
DEV12 Tout à fait
On aura pu observer que la formulation conjointe du
problème s’est déroulée dans une séquence relevant plutôt de
la génération de formes langagières. Certes, ce qui se passe à
l’écran joue un rôle de médiateur entre les deux acteurs. Comme
tout au long de la séance, ENS ne quitte pas les déplacements
du curseur des yeux; par ailleurs il y a une simultanéité très
forte entre les paroles et les actions de DEV. Lorsqu’en DEV5,
le développeur dit “il faudrait il faudrait aussi faire en sorte que
ici quand tu choisis un lien voilà
tu choisis ça tu choisis ça que
ici (inaudible) et que avant de sélectionner tu puisses dire
je
veux voir ce que c’est”
[4], il manipule la souris. Il déroule un
premier menu, sélectionne ‘ça’en disant “tu choisis ça”… qui
ouvre un deuxième menu où il sélectionne ‘ça’en redisant “tu
choisis ça”. Cette cascade est suivie précisément par ENS pour
qui les antécédents des deux déictiques ‘ça’sont clairement
identifiés. Lorsque DEV termine son intervention en énonçant
“je veux voir ce que c’est”, il fait un geste de la main qui balaye
l’espace vers le plafond, comme pour désigner l’ailleurs, un
ailleurs virtuel renvoyant évidemment au réseau. ENS ne s’y
trompe pas qui reformule un peu plus tard “donc ma solution
c’est d’aller chercher sur internet les éléments” (ENS12). La
souris, le curseur, l’écran supportent les référents concrets des
formes langagières; ils constituent pour une part le sens des
énoncés des interactants. Nous verrons cependant que le rôle
constitutif de ces objets sera plus massif dans la production
conjointe de la solution.
À cet instant, il reste aux acteurs à trouver un moyen de prévisualisation qui permettra à tout enseignant d’insérer dans le
cours, en toute connaissance de cause, ce qu’il aura pu trouver
sur internet.
- La découverte d’une solution : une modalité de prévisualisation
S’ouvre alors une assez longue séquence au cours de laquelle
DEV expose un certain nombre d’éléments qui pourraient
répondre à la question; éléments ébauchés ou à moitié réalisés
dans le prototype et dont la pertinence relativement au problème
posé ne convainc pas ENS.Au bout de quinze minutes environ,
ce dernier répète (45’13”). “On est d’accord mais on n’a rien
qui nous dit où chercher”. Puis les interlocuteurs reviennent sur
l’insuffisance.
47’15”
ENS13 Pour moi c’est pas facile
DEV13 Euh (rires des deux interlocuteurs) (2s) parce qu’il
n’y a pas la partie recherche euh : (allume une cigarette)
ENS14 Onest bien d’accord la partie recherche bon on a bien
compris je trouve que c’est bien hein c’est vrai que c’est bien mais
si t’as pas la partie recherche comme ça c’est impossible
Nous en sommes alors revenus à la prévisualisation dont les
acteurs comprennent bien qu’elle est tout à fait inévitable.
Depuis le début, les événements à l’écran étaient pour ainsi dire
des illustrations du développement explicatif de DEV; c’est-à-dire que ce dernier appelait ces événements pour les besoins
de son exposé. La situation de médiation sujets-artefacts se
renverse alors tout à fait soudainement. Les paroles prononcées par les interlocuteurs vont être alors des commentaires de
l’actualité de l’écran. Les circonstances vont les conduire à
activer une fonctionnalité du logiciel (Microsoft® Word® ) non
encore utilisée.
53’50”
DEV15 Ça veut dire ici euh en cliquant je sais pas où (1s) par
exemple ici euh voilà ici j’ai une liste je dis je veux voir ça donc
on clique peut-être le bouton droit ou j’en sais rien ou je donne
une fonction et hop il nous donne il nous le contenu d’accord
ENS15 D’ailleurs dans : powerpoint hein euh ou du genre de
enfin tu sais le
DEV16 De prévisualisation
ENS16 Ah oui
DEV17 C’est un peu le cas ici quand tu fais in/ quand tu fais
insertion image (clique sur des déroulants en cascade) hein à partir
d’un fich/ oui enfin ça c’est/ à la limite ce serait même bien (apparition à l’écran d’une fenêtre)
ENS17 Oui voilà c’est ça
DEV18 Ça ça ça serait idéal
DEV15 révèle une grande hésitation de la part du développeur. Son intervention est truffée de négations (“je sais pas où”,
“j’en sais rien”) de modalisateurs discursifs (deux ‘euh’, ‘peutêtre’) qui marquent le fait qu’il essaye, qu’il tâtonne, qu’il ne
domine pas ce que l’écran va présenter à la suite de ses manipulations de souris. Il apparaît qu’il n’a pas essayé la
fonctionnalité qu’il met en œuvre en DEV17. “C’est un peu le
cas ici” le montre en pleine tentative, d’expérimentation. Une
fenêtre apparaît alors à l’écran. C’est une boîte de dialogue; il
s’agit plus précisément de la boîte d’insertion d’images de
Microsoft® Word®. Elle saute aux yeux des acteurs. DEV
énonce “à la limite ça serait même bien”… surprise marquée par
ce conditionnel. ENS dit sa satisfaction immédiate; il utilise
l’indicatif présent, “voilà c’est ça”. Le ‘même bien’est même
immédiatement reformulé par DEV en ‘idéal’.
Contrairement à la première partie de la séance (qui a duré
presqu’une heure), l’écran n’est plus l’artefact dont l’usage
permet l’accompagnement des dires. Pendant une heure, DEV
a exposé ce qui est en quelque sorte un assujettissement des
événements de l’écran à sa conception du prototype. Quand je
veux réaliser telle action, il se passera ceci à l’écran. Si cela ne
se passe pas c’est que l’interface n’est pas encore au point. Cet
exposé a débouché sur une insatisfaction pointée par ENS et
sur une insuffisance co-exprimée par les deux acteurs de la
conception. À partir de cet instant, l’écran ‘ne suivra plus’les
instructions de DEV; et pour cause, il s’agit d’inventer une
chose à laquelle il n’a pas pensé auparavant. Une manœuvre
hasardeuse, presque fortuite (du type ‘on pourrait peut-être
essayer ça’) provoque un état de l’écran qui va se révéler très
vite déterminant. L’état de cet écran exhibe clairement une solution, la boîte d’insertion d’objets. Ce dispositif est tout à fait
adéquat. Il s’agit, en effet, d’une fenêtre où les éléments à insérer
apparaissent sous forme graphique à l’instar de l’aperçu avant
impression bien connu. ENS ne s’y trompe pas qui claironne
immédiatement “Voilà c’est ça”; mais qu’en est-il du développeur ?
On relève de très nombreuses traces de son adhésion à la
solution dans son discours de la dernière demi-heure de la
séance. Ces traces sont bien évidemment majoritairement
d’ordre langagier. En voici quelques unes, toutes proférées par
le développeur :
55’01” Untruc comme ça ça serait idéal
55’25” C’est exactement ça
55’34” Untruc comme ça ça serait super
56’12” Ahoui ça ça serait l’idéal
56’42” Ahc’est exactement ça
Ces formes langagières, dont la dernière n’est plus au conditionnel et qui traduisent clairement son accord, scandent un
long commentaire où DEV montre en quoi cette boîte est pertinente. Tout se passe comme s’il acquérait cette conviction au
cours de la glose associée à la fenêtre qu’il ne manque pas de
manipuler abondamment pendant cette dernière demi-heure.
On observe aussi un autre mode d’action qui montre son
acceptation de l’issue de la discussion. Cette boîte de dialogue,
d’insertion d’objets, reste plein cadre à l’écran sans en être
effacée, pendant un long moment (16 minutes). Au bout de
quatre minutes, il saisit cet objet virtuel de façon tout à fait significative. Comme on brandit en réunion un fascicule, un compte
rendu, un document pour insister sur son importance dans la
discussion en cours, comme on pointe en tapotant un transparent à l’endroit où réside la clé de l’exposé, comme on empoigne
un outil pour montrer à autrui son caractère indispensable, DEV
s’empare de la fenêtre comme pour en estimer la pertinence. Il
le fait en manipulant la souris de façon saccadée et circulaire ce
qui a pour effet un déplacement rotatif rapide de la fenêtre qu’il
contrôle parfaitement. À cet moment précis (qui dure deux
secondes), DEV dit cette chose tout à fait importante “Et l’outil
c’est quasiment que ça, c’est que le bout là” (57’47”). En
quelque sorte, c’est comme s’il agrippait cet objet, devenu la clé
du processus de conception. D’une certaine façon, débordé par
un dispositif qu’il avait conçu ‘à sa main’pour exposer l’état du
prototype, DEV montre là une sorte d’appropriation de ce qui
lui avait échappé. Le contrôle de cet état de choses, de cet artefact dont l’actualisation a été produite presque par hasard dans
le monde matériel de l’interaction, passe par une possession
virtuelle d’un objet virtuel.
C’est en tant qu’élément concret, perceptible, de l’environnement de l’interaction que cette fenêtre acquiert un rôle actif
dans le processus de conception. Il s’agit là de ce que Vinck
appelle un objet intermédiaire (Jeantet, 1998; Vinck, 1999).
C’est en ce sens que nous disons que la dynamique cognitive
est située, dans une perspective proche des propositions des
sociologues de l’action située
[5]. Par ailleurs, la coresponsabilité des acteurs relativement à ce processus nous conduit à parler
également de cognition distribuée, distribuée sur les individus
au centre du dispositif intersubjectif
[6].
CONCLUSION : OBJET ET INTERACTION
Il apparaît clairement que sans l’intervention de l’utilisateur
potentiel ENS, au stade précoce de la conception de l’outil, le
développeur aurait pu passer à côté de la faiblesse du prototype.
Nous en voulons pour preuve (i) son aveuglement par rapport à
l’insuffisance du prototype, (ii) la surprise qu’il manifeste malgré
sa très bonne connaissance de l’interface lors de la survenance
de ce qui s’avérera être une solution et enfin (iii) la forte adhésion qu’il manifeste à de nombreuses reprises à l’égard de cette
solution. Au-delà de l’intérêt que présente l’aspect ‘conception
assistée par l’usage’, c’est le caractère radicalement conjoint de
la dynamique cognitive de création d’idée qui doit être retenue.
Mais plus encore, c’est sur le statut de l’objet dans cette dynamique distribuée sur lequel nous conclurons.
Il ne nous semble plus possible d’étudier les phénomènes
intersubjectifs en faisant l’économie de la part non langagière
de l’engendrement du sens en interaction. Il est nécessaire de
prendre en compte la mobilisation des corps interagissant ainsi
que celle de la matérialité ambiante, et en particulier les objets
qui la composent. Le rôle des événements à l’écran, dans ce
qu’ils ont de non actualisés intentionnellement, est majeur dans
la prise de décision, dans la production d’une irréversibilité,
dans la génération d’une construction conceptuelle. La fenêtre
advenant à l’écran au cours du travail, de façon non programmée, supporte très effectivement et efficacement le devenir de
la conversation; cette boîte d’insertion est la solution recherchée. Elle apparaît solution au sens où les fonctionnalités qu’elle
présente répondent à l’insatisfaction de ENS et comblent les
insuffisances du prototype de DEV. Ces fonctionnalités sont là
sous les yeux des acteurs, elles sont agies au moyen de manipulations sur le monde concret (souris, écran), elles sont portées par l’artefact éminemment présent dans l’espace intersubjectif. Ancrée dans le monde des objets, la conception est
située.
Ce type de mise en situation s’inscrit dans le mouvement de
l’ingénierie que l’on dit concourante. Comme dans les autres
corpus que nous travaillons
[7], une dimension cruciale est là
présente : la multi-expertise. Nous parions sur la plus-value
d’une rencontre entre sujets cognitifs à expertises différenciées;
plus-value obtenue par la mise en présence d’individus ayant
des statuts, des histoires différentes par rapport au produit à
concevoir. ENS a un savoir-faire et une histoire personnelle
concernant la construction d’un cours d’automatique. De même,
pour DEV à propos de l’élaboration d’un logiciel multimédia.
En l’occurrence, ces statuts différenciés par rapport au produit
à concevoir sont centraux dans la dynamique de création.
L’originalité de la démarche de conception que nous avons
analysée réside d’une part dans le fait que l’usager futur de
l’outil intervient très tôt dans le processus de son élaboration,
et d’autre part, dans le fait que l’artefact est présent dans l’ici
et maintenant de l’intersubjectivité mais aussi mobilisé effectivement lors de l’interaction développeur-utilisateur. La
centration sur l’objet, enjeu des échanges, est centrale dans la
conduite de l’analyse.
·
BRASSAC C. (2001). Lev, Ignace, Jerome et les autres… Vers une perspective constructiviste en psychologie interactionniste. Technologies,
Idéologies et Pratiques : revue d’anthropologie des connaissances. [2001a]
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BRASSAC C. (2001). Formation et dialogisme : l’exemple d’un apprentissage situé et distribué. Orientation Scolaire et Professionnelle. [2001b]
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Berthoud et L. Mondada (éditeurs) Modèles du discours en confrontation.
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JEANTETA. (1998). Les objets intermédiaires dans les processus de conception des produits, Sociologie du travail, 3/98,291-316.
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VYGOTSKI L.S. (1934/1985). Pensée et langage. Paris : Messidor/Éditions
Sociales (trad. F. Sève).
[1]
Le projet dont
provient cette étude est
un contrat ANVAR, dont
l’un des deux auteurs a
été le bénéficiaire entre
octobre 1997 et juillet
1999. Nicolas Grégori a
alors eu l’occasion de
préparer sa thèse de
psychologie dans ce
cadre en participant
étroitement au versant
pédagogique du travail
au sein de Eurilor-Multimedia, PME de
Brabois-Vandeuvre-lès-
Nancy. Au plan
académique, le projet a
été conduit en collaboration avec le CRAN
(Centre de Recherches
en Automatique de
Nancy) et le département de Sciences de
l’Education de
l’Université Nancy 2
(Brassac
et al., 1998;
Grégori, 1999b).
[2]
L’un de nous était
présent dans la salle, au
titre de représentant de
l’équipe pédagogique du
projet ANVAR, et faisait
office de preneur de vue.
Il n’est quasiment pas
intervenu dans la
discussion.
[3]
On trouvera des
analyses plus détaillées
de séquences de la
séance dans (Grégori,
1999a), (Brassac et
Grégori, 2001) et
(Grégori et Brassac,
2001).
[4]
Nous notons en
italiques les segments de
discours accompagnés
d’une gestuelle bien
identifiable.
[5]
Raisons Pratiques, 4,
1993, par exemple.
[6]
Pour un développement approfondi de cette
double qualification du
terme cognition, on
pourra se reporter aux
actes de l’école d’été de
l’Association de la
Recherche Cognitive,
intitulée
Médiation
technique et cognition.
Cognition située,
individuelle et
collective. Elle s’est
déroulée en juillet 2000
à Bonas et on en peut
trouver les actes en ligne
à l’adresse suivante :
h
http :// www. mines. unancy. fr/ arco/ activites/ e
coles/Bonas2000.html.
(Brassac, 2000b)
[7]
Nous renvoyons le
lecteur à (Grégori
et al.,
1997), (Grosjean
et al.,
1999), (Brassac et
Grégori, 2001) et
(Brassac, 2000a, 2001b).