Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062539
170 pages

p. 83 à 97
doi: en cours

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no 22 2001/2

2001 Champ Psychosomatique

Qu’apprend-on de l’étude de l’interaction entre développeur et utilisateur ?

Christian Brassac Équipe CODISANT, COgnition DIstribuée dans les Systèmes Artificiels et NaTurels, Laboratoire de Psychologie de l’Interaction (LPI-GRC), Université Nancy 2, BP 33-97,54015 Nancy Cedex Nicolas Grégori Équipe CODISANT, COgnition DIstribuée dans les Systèmes Artificiels et NaTurels, Laboratoire de Psychologie de l’Interaction (LPI-GRC), Université Nancy 2, BP 33-97,54015 Nancy Cedex
L’élaboration d’un outil multimédia pédagogique est étudiée dans une perspective interactionniste. Il s’agit de rendre compte du processus de conception, conduit par deux sujets, le développeur d’un prototype et l’utilisateur potentiel de l’outil. Le produit dont il est question est un outil permettant à un enseignant de construire un cours en utilisant des ressources présentes sur le réseau internet, cours qui pourra être utilisé dans une situation d’enseignement à distance. Les auteurs mettent en évidence le caractère conjoint de la conception (celle-ci s’inscrit radicalement dans une intersubjectivité) et le fait qu’elle s’appuie sur la mobilisation de la matérialité ambiante (sur les objets dits intermédiaires). C’est en ce sens que la conception relève d’une cognition distribuée et située.Mots-clés : Cognition située et distribuée, Objet intermédiaire, Conception de produit, Outil multimédia pédagogique, Analyse de conver- sations. According to an interactionist perspective, we present here a study about a cognitive process, which occurs during the development of an educational multimedia tool. The product in concern is a tool, which allows a teacher to construct a course using available resources of the net... this course being usable by the students via the net. Two human beings lead a design process, the prototype designer and the potential user. We claim that the design process is, on the one hand, radically jointly performed and, on the other hand, anchored on the mobilisation of the surrounding materiality (the so-called intermediary objects). We explain why the design process can be described as being distributed and situated.Keywords : Situated and distributed cognition, Intermediary object, product design, Pedagogical multimedia tool, Analysis of the conversation.
L’apparition des outils et réseaux informatiques autorise maintenant de nouvelles procédures de création de cours. L’enseignant dispose dorénavant de modalités qui mettent en jeu des connaissances acquises bien sûr,mais aussi des ressources documentaires qui peuvent être déposées ailleurs que sur du papier feuilletable et en des endroits éloignés ; des modalités qui s’appuient sur des instruments de traçage tels que le clavier, la souris, le doigt et qui débouchent sur des fichiers informatiques perceptibles certes, mais non palpables. La fonction de médium du support peut alors être radicalement différente ; elle peut en effet relever d’une relation enseignantenseigné faisant l’économie de la co-présence.
Cela dit, la plus-value de l’outil informatique comme moyen de construction de cours ne réside évidemment pas dans la plus grande souplesse d’usage d’un traitement de texte (versus l’écriture classique ou la machine à écrire). Elle tient plutôt à la possibilité d’insérer des fichiers en les téléchargeant, que ces fichiers soient porteurs de textes, de formes sonores ou d’images fixes ou animées. Autrement dit, pour qu’un dispositif de création de cours, non formé des supports concrets, soit réellement en adéquation avec une utilisation en situation ‘virtuelle’, il est nécessaire qu’il soit conçu de telle sorte que l’enseignant puisse ‘aller chercher sur le web’des ressources, mais aussi que l’enseigné puisse, lui aussi, éventuellement s’en servir pour explorer des bases de données afin d’y trouver des documents pertinents pour son apprentissage.
L’objet de cet article concerne la conception d’un outil multimédia qui a pour vocation de permettre la création d’un tel type de cours pour un enseignant dont le domaine disciplinaire est, en l’occurrence, l’automatique. Nous nous placerons en amont de l’usage effectif de l’artefact pédagogique en situation d’enseignement; nous étudierons une situation de ‘test’ d’un prototype de l’outil en question. C’est dire que nous nous intéresserons à une situation où le développeur et l’utilisateur agissent conjointement pour faire évoluer un premier état du prototype. Tel est le but qui préside à leurs échanges.
Dans un premier temps, nous décrirons précisément le dispositif informatique qui constituera l’outil mis à disposition de l’enseignant créant son cours. En décrivant finement la dynamique cognitive, nous analyserons, dans un second temps, l’apparition de cette irréversibilité qui conduit à ‘une bonne solution’pour le développement du prototype. Pour conclure, nous discuterons de la pertinence de ce type de mise en situation eu égard à la conception de tels outils virtuels, qui permettent d’envisager une nouvelle façon de thématiser la relation enseigné-enseignant.
 
UN OUTIL MULTIMÉDIA PÉDAGOGIQUE
 
 
Réaliser un outil d’aide à la création d’un cours
Le domaine disciplinaire est l’automatique, le thème étant le dépannage des systèmes automatisés. Le cours est prévu pour être constitué d’un ensemble organisé de fichiers informatiques; fichiers dont la provenance est double. L’enseignant a la possibilité de saisir du texte, de construire des schémas et des graphes, d’insérer des images, comme un écrivain remplit une page ou comme un maître écrit au tableau; c’est dire qu’il peut ‘écrire’ son cours de telle sorte qu’il en soit l’auteur. Cela dit, l’idée de ce projet est de permettre à l’enseignant qui conçoit le contenu d’un cours ‘d’aller chercher ailleurs’des documents dont il n’est pas l’auteur. Dans un tel cadre, ‘les chercher ailleurs’signifie évidemment “télécharger”. Ce qui nous conduit à distinguer deux types de fichiers non conçus par l’enseignant, des fichiers locaux et distaux.
Dans les premiers mois du projet [1] qui nous occupe ici, une base de données a été créée contenant des éléments relatifs au domaine d’expertise des enseignants concernés, les automaticiens. Elle est à disposition des concepteurs du prototype, elle contient des fichiers texte, son et image (fixe ou animée); c’est la BDL (Base de Données Locale). Tout fichier disponible sur internet devrait être également accessible et en lien avec le système. Le premier ensemble de fichiers est tel que l’utilisateur en connaît la teneur (organisation et contenu de tous les fichiers de la base de données locale); le second est tel qu’il ne peut en avoir de représentation exhaustive… et pour cause puisqu’il s’agit là de l’ensemble des fichiers présents sur le web et potentiellement aptes à répondre à ses attentes en matière de dépannage des systèmes automatisés ! Le statut différencié de ces deux ensembles documentaires dans la genèse de la construction du cours est évidemment très important. On le sent bien intuitivement et on verra par la suite que cette question est à l’origine de l’irréversibilité qui marquera la dynamique cognitive des acteurs de l’amélioration du prototype.
Contenu possible du cours
L’outil étant disponible, l’enseignant peut donc fournir à l’usager second (l’enseigné) un cours qui contient des fichiers qu’il a composés lui-même et des fichiers qu’il a téléchargés (et qui étaient déposés sur la BDL ou disponibles sur le web). Mais ce cours peut aussi comporter des liens hypertextes. En effet, l’enseignant peut vouloir signaler à l’étudiant que la connaissance de telle ou telle notion lui est nécessaire, que la maîtrise de telle ou telle procédure est indispensable, que la lecture de tel ou tel document est requise pour une bonne compréhension de la suite du cours. Il peut vouloir simplement le signaler mais sans encombrer son document par les contenus des fichiers concernés ! Ainsi le cours peut-il renvoyer vers un autre cours, ou bien vers un autre élément dont l’enseignant n’a même pas connaissance. Ces liens peuvent avoir un autre type de fonction. Ils peuvent permettre à l’enseignant lui-même de faire appel ou non, selon le besoin et sa façon de conduire le processus pédagogique en temps réel, à des ressources documentaires qu’il n’aura pas effectivement intégrées au cours. Autrement dit, l’usager premier de l’outil doit pouvoir anticiper l’ensemble des possibles selon la modalité de situation pédagogique pour lequel il prévoit d’utiliser le cours qu’il aura élaboré. S’il s’agit du mode “présentiel”, les liens, présents à l’écran et donc activables, pourront être utilisés effectivement par lui-même selon la demande des étudiants; les documents trouvés à distance et donc lisibles à l’écran pourront, de plus, être ou non téléchargés. S’il s’agit d’une utilisation à distance, par un étudiant relié au réseau, c’est ce dernier qui décidera de faire appel ou non au contenu des liens en question. Dans le cadre de cet article, nous resterons en amont de l’usage second puisque nous nous intéressons à la conception de l’outil.
 
UNE CONCEPTION SITUÉE ET DISTRIBUÉE
 
 
Au cours de cette phase, nous préconisons une présence précoce de l’usager premier dans le processus de construction de l’outil. Présence qui se traduit par une situation de ‘test’ mettant en scène le développeur et un enseignant. C’est l’étude des interactions entre le concepteur et un utilisateur premier potentiel qui nous informe sur les fonctionnalités de l’outil.
Le cadre de l’activité conjointe
Nous avons demandé au développeur de l’outil (que nous appellerons dorénavant DEV) d’interagir avec un enseignant du domaine (que nous appellerons ENS) tout en manipulant le prototype arrivé à un état d’esquisse un peu élaborée. La situation étudiée est celle où deux interlocuteurs conduisent une activité cognitive, dans un milieu ‘naturel’, en agissant sur le monde de façon langagière et en mobilisant des objets de ce monde. Une expérience au sens vygotskien en quelque sorte car on a là médiation instrumentale et activité cognitive dans un environnement concret et naturel (Vygotski, 1934/1985; Rivière, 1990). L’analyse de cette mise en situation requiert (du fait de l’insistance portée sur l’intrication des paroles et des actions) une captation de corpus sous forme vidéo. Deux caméras permettent une double prise de vue, l’une est pointée sur l’écran, l’autre sur le couple d’individus [2]. Les deux acteurs, différemment intéressés par l’outil en devenir, ont pour objectif d’enrichir le prototype. Le développeur a déjà passé plusieurs heures à le concevoir, l’enseignant le découvre. Cet écart entre les rapports des deux acteurs à l’artefact aura une grande importance quant à l’objectif poursuivi. De fait, l’existence de cet écart était délibéré, l’hypothèse de l’efficace du décalage entre les histoires cognitives personnelles vis-à-vis du prototype étant au fondement de ce qu’il est convenu d’appeler l’ingénierie concourante. Nous reviendrons sur cette question dans la discussion finale.
La genèse de la décision
- La description de l’état du prototype
La séance dure une heure et trente minutes. DEV assis à droite de ENS décrit l’état du prototype. Il le fait en parlant et en manipulant la souris. Son activité manuelle consiste en un balayage intense de l’écran; il sélectionne, il pointe, il clique, il double-clique, il fait glisser, il fait dérouler. Autant d’actions qu’il accompagne de commentaires, de descriptions, d’éclaircissements et d’illustrations. La plupart du temps, on observe une concomitance thématique entre ses dires et ses déplacements à l’écran. Il arrive cependant qu’il parle d’un sujet alors qu’il agit à l’écran relativement à une question qui n’a pas de rapport immédiat avec ce sujet. De son côté, ENS, les yeux rivés sur tous les événements à l’écran, écoute, interrompt, questionne, s’étonne, commente, suggère. Il pointe sur quelques emplacements à l’écran avec le doigt ou la main mais jamais avec le curseur (il ne saisira jamais la souris au cours de la séance). La première demi-heure comporte une description détaillée des fonctionnalités de l’outil en son état, proposée par DEV à ENS qui, par un ensemble d’accords explicitement énoncés, montre qu’il comprend le travail réalisé. Rappelons que DEV a déjà longuement travaillé sur le prototype. Anticipant l’usage qu’un enseignant pourra faire de l’outil, il a déjà résolu un grand nombre de problèmes relatifs principalement à l’interface et à la souplesse de construction du cours. L’ensemble de l’outil est développé à partir de Microsoft® Word®.
On aura compris que c’est la mobilisation de ressources non intégrées à la partie écrite du cours qui constitue la plus-value du dispositif. Dès le début de la séance, DEV dit en parlant des liens : sachant que le contenu ça peut être n’importe où sur la planète (2’28”). Or il est bien évident que ni DEV, ni le créateur du cours, n’en ont une connaissance exhaustive. Il est donc question de réfléchir au mode de recherche de ce type de ressources. C’est précisément ENS qui va mettre ce sujet au centre de la discussion (et donc de l’activité conjointe d’amélioration du prototype). C’est un sujet d’une extrême importance dans le cadre de cette séance (nous sommes, au sein d’un projet ANVAR, en collaboration avec une entreprise qui veut vendre l’outil en cours de conception). C’est précisément sur ce point que portera notre analyse de l’activité conjointe. Voyons comment advient le traitement de ce sujet, crucial pour les acteurs.
- La mise à jour d’une insatisfaction et d’une insuffisance du prototype
Après une longue écoute certes critique mais approbative, ENS jette un pavé dans la mare. Il faut six minutes pour que les deux acteurs s’accordent quant à la pertinence de la remarque de ENS qui réclame quelque chose qui soit de l’ordre d’une prévisualisation (tout comme dans un traitement de texte on peut activer l’aperçu avant d’imprimer un fichier). Dans un premier temps, c’est le caractère actuellement inutilisable du dispositif qui est mis à jour. Voyons comment cela est exprimé dans l’interaction.
27’59”
ENS1 Bond’accord (2s) ça va pas être facile hein
DEV1 De l’utiliser
ENS2 Ouais (3s)
DEV2 Qu’est-ceque t’aurais vu toi plus facile qu’est-ce que t’aurais vu
ENS3 Ben si tu veux le problème c’est que
DEV3 Qu’est-ce que t’aurais appelé plus facile
ENS4 Je vois bien (1s) le problème c’est que là dedans on sait pas ce qu’y a dedans
DEV4 Dans
ENS5 Toi tu connais ce qu’il y a dedans là je t’ai demandé de mettre telle image ou tel truc et toi tu sais ce qu’il y a dedans mais là pour le moment personne à part toi ne sais ce qu’il y a dedans y’a pas un (1s)
DEV5 Ahoui alors je vois je vois ce que tu veux dire non ça veut dire que il faudrait il faudrait aussi faire en sorte que ici quand tu choisis un lien voilà tu choisis ça tu choisis ça que ici (inaudible) et que avant de sélectionner tu puisses dire je veux voir ce que c’est
ENS6 C’est ça
DEV6 Ça y’a bon ça je l’ai pas fait heu
ENS7 Nonmais tu comprends bien c’est important
DEV7 Oui oui oui oui
ENS8 Sinonc’est inutilisable (2s) toi tu le connais mais moi je me mets devant
DEV8 Oui non oui peut-être
29’59”
ENS9 C’est impossible d’utiliser cela comme ça
DEV9 D’accord bon faire en sorte que non non mais je comprends très bien bon faire en sorte que que que ici quand on a une liste de choses on puisse dire je veux voir ça, je veux voir ça comme une prévisualisation si tu veux
ENS10 C’est ça
Dans le cadre restreint de cet article il n’est pas question de faire une analyse approfondie, pas à pas, de l’ensemble du mécanisme conversationnel qui conduit les deux concepteurs à l’idée (et à sa formulation explicite) de prévisualisation [3]. Nous nous contenterons de relever plusieurs éléments. Il est clair que ENS constate, au long de la description que lui en a fait DEV, que l’outil en l’état a une faiblesse : il est nécessaire de connaître la base de données pour y rechercher une ressource. Or ceci ne peut convenir à ENS. D’où l’évaluation du caractère inutilisable de l’outil ! Grave critique s’il en est dont la formulation mérite d’être examinée. ENS ne la livre pas de front; il commence effectivement pas un simple “Ça va pas être facile” laissé en suspens par un “hein” et complété par DEV par l’usage du terme “utiliser”, lui-même validé par un “ouais”. Ainsi ENS et DEV sont-ils tous deux responsables de l’énoncé “ça va pas être facile de l’utiliser”, conjointement proféré. Cette constatation va être à nouveau exprimée avec force par ENS qui enfonce le clou à deux reprises : “sinon c’est inutilisable”, reformulé deux minutes plus tard par un “c’est impossible d’utiliser cela comme ça” devenu définitif … et ratifié clairement par DEV. En proférant “d’accord bon” au début de DEV9, DEV valide en effet ce qui devient ainsi quelque chose qui ne sera plus remis en question dans toute la suite de la séance. Mieux, DEV met en mots la compréhension qu’il a du ‘problème’relevé par ENS et qui le conduit à proposer le terme de prévisualisation, en le soulignant d’un “si tu veux” que ENS ne tarde pas à accepter. ENS soulève la question, DEV la prend au sérieux, les interlocuteurs en assurent conjointement la formulation. On relèvera que les statuts cognitifs et sociaux des deux acteurs à l’égard du dispositif sont clairement marqués par l’usage des pronoms personnels. Tout se joue lorsque ENS profère ENS4 et ENS5. ‘Je’, ‘On’et ‘Toi’désigne respectivement ENS, les enseignants utilisateurs potentiels et DEV. En disant cela, il marque que c’est son statut à la fois d’utilisateur et de découvreur de l’outil en l’état qui le conduit à pointer un manque dans sa conception actuelle. En substance, il dit à DEV qu’il a conçu l’outil en oubliant que d’autres (et en particulier les futurs utilisateurs premiers) ne connaissent pas le contenu de la BDL… et donc se heurteront à un problème de repérage des ressources qu’il est question d’importer grâce aux liens hypertextes (qui, rappelons-le, font la plus-value de l’outil). Autrement dit, la présence de l’utilisateur joue ici à plein pour un moment crucial de l’histoire de l’enrichissement de l’artefact au centre du processus de conception : l’identification d’une insuffisance notoire. Un peu plus tard, ENS a l’occasion de présenter de façon détaillée à DEV (qui là encore validera clairement) ce qu’il appelle son ‘problème’:
33’23”
ENS11 D’accordmaintenant moi par exemple mon problème c’est de euh ben euh j’ai un système de visualisation hein de avec des signets et cætera donc je cherche des éléments les éléments sont pas là
DEV11 Oui
ENS12 Heiny’en a pas donc euh là je donc ma solution c’est d’aller chercher sur internet les éléments
DEV12 Tout à fait
On aura pu observer que la formulation conjointe du problème s’est déroulée dans une séquence relevant plutôt de la génération de formes langagières. Certes, ce qui se passe à l’écran joue un rôle de médiateur entre les deux acteurs. Comme tout au long de la séance, ENS ne quitte pas les déplacements du curseur des yeux; par ailleurs il y a une simultanéité très forte entre les paroles et les actions de DEV. Lorsqu’en DEV5, le développeur dit “il faudrait il faudrait aussi faire en sorte que ici quand tu choisis un lien voilà tu choisis ça tu choisis ça que ici (inaudible) et que avant de sélectionner tu puisses dire je veux voir ce que c’est [4], il manipule la souris. Il déroule un premier menu, sélectionne ‘ça’en disant “tu choisis ça”… qui ouvre un deuxième menu où il sélectionne ‘ça’en redisant “tu choisis ça”. Cette cascade est suivie précisément par ENS pour qui les antécédents des deux déictiques ‘ça’sont clairement identifiés. Lorsque DEV termine son intervention en énonçant “je veux voir ce que c’est”, il fait un geste de la main qui balaye l’espace vers le plafond, comme pour désigner l’ailleurs, un ailleurs virtuel renvoyant évidemment au réseau. ENS ne s’y trompe pas qui reformule un peu plus tard “donc ma solution c’est d’aller chercher sur internet les éléments” (ENS12). La souris, le curseur, l’écran supportent les référents concrets des formes langagières; ils constituent pour une part le sens des énoncés des interactants. Nous verrons cependant que le rôle constitutif de ces objets sera plus massif dans la production conjointe de la solution.
À cet instant, il reste aux acteurs à trouver un moyen de prévisualisation qui permettra à tout enseignant d’insérer dans le cours, en toute connaissance de cause, ce qu’il aura pu trouver sur internet.
- La découverte d’une solution : une modalité de prévisualisation
S’ouvre alors une assez longue séquence au cours de laquelle DEV expose un certain nombre d’éléments qui pourraient répondre à la question; éléments ébauchés ou à moitié réalisés dans le prototype et dont la pertinence relativement au problème posé ne convainc pas ENS.Au bout de quinze minutes environ, ce dernier répète (45’13”). “On est d’accord mais on n’a rien qui nous dit où chercher”. Puis les interlocuteurs reviennent sur l’insuffisance.
47’15”
ENS13 Pour moi c’est pas facile
DEV13 Euh (rires des deux interlocuteurs) (2s) parce qu’il n’y a pas la partie recherche euh : (allume une cigarette)
ENS14 Onest bien d’accord la partie recherche bon on a bien compris je trouve que c’est bien hein c’est vrai que c’est bien mais si t’as pas la partie recherche comme ça c’est impossible
Nous en sommes alors revenus à la prévisualisation dont les acteurs comprennent bien qu’elle est tout à fait inévitable. Depuis le début, les événements à l’écran étaient pour ainsi dire des illustrations du développement explicatif de DEV; c’est-à-dire que ce dernier appelait ces événements pour les besoins de son exposé. La situation de médiation sujets-artefacts se renverse alors tout à fait soudainement. Les paroles prononcées par les interlocuteurs vont être alors des commentaires de l’actualité de l’écran. Les circonstances vont les conduire à activer une fonctionnalité du logiciel (Microsoft® Word® ) non encore utilisée.
53’50”
DEV15 Ça veut dire ici euh en cliquant je sais pas où (1s) par exemple ici euh voilà ici j’ai une liste je dis je veux voir ça donc on clique peut-être le bouton droit ou j’en sais rien ou je donne une fonction et hop il nous donne il nous le contenu d’accord
ENS15 D’ailleurs dans : powerpoint hein euh ou du genre de enfin tu sais le
DEV16 De prévisualisation
ENS16 Ah oui
DEV17 C’est un peu le cas ici quand tu fais in/ quand tu fais insertion image (clique sur des déroulants en cascade) hein à partir d’un fich/ oui enfin ça c’est/ à la limite ce serait même bien (apparition à l’écran d’une fenêtre)
ENS17 Oui voilà c’est ça
DEV18 Ça ça ça serait idéal
DEV15 révèle une grande hésitation de la part du développeur. Son intervention est truffée de négations (“je sais pas où”, “j’en sais rien”) de modalisateurs discursifs (deux ‘euh’, ‘peutêtre’) qui marquent le fait qu’il essaye, qu’il tâtonne, qu’il ne domine pas ce que l’écran va présenter à la suite de ses manipulations de souris. Il apparaît qu’il n’a pas essayé la fonctionnalité qu’il met en œuvre en DEV17. “C’est un peu le cas ici” le montre en pleine tentative, d’expérimentation. Une fenêtre apparaît alors à l’écran. C’est une boîte de dialogue; il s’agit plus précisément de la boîte d’insertion d’images de Microsoft® Word®. Elle saute aux yeux des acteurs. DEV énonce “à la limite ça serait même bien”… surprise marquée par ce conditionnel. ENS dit sa satisfaction immédiate; il utilise l’indicatif présent, “voilà c’est ça”. Le ‘même bien’est même immédiatement reformulé par DEV en ‘idéal’.
Contrairement à la première partie de la séance (qui a duré presqu’une heure), l’écran n’est plus l’artefact dont l’usage permet l’accompagnement des dires. Pendant une heure, DEV a exposé ce qui est en quelque sorte un assujettissement des événements de l’écran à sa conception du prototype. Quand je veux réaliser telle action, il se passera ceci à l’écran. Si cela ne se passe pas c’est que l’interface n’est pas encore au point. Cet exposé a débouché sur une insatisfaction pointée par ENS et sur une insuffisance co-exprimée par les deux acteurs de la conception. À partir de cet instant, l’écran ‘ne suivra plus’les instructions de DEV; et pour cause, il s’agit d’inventer une chose à laquelle il n’a pas pensé auparavant. Une manœuvre hasardeuse, presque fortuite (du type ‘on pourrait peut-être essayer ça’) provoque un état de l’écran qui va se révéler très vite déterminant. L’état de cet écran exhibe clairement une solution, la boîte d’insertion d’objets. Ce dispositif est tout à fait adéquat. Il s’agit, en effet, d’une fenêtre où les éléments à insérer apparaissent sous forme graphique à l’instar de l’aperçu avant impression bien connu. ENS ne s’y trompe pas qui claironne immédiatement “Voilà c’est ça”; mais qu’en est-il du développeur ?
On relève de très nombreuses traces de son adhésion à la solution dans son discours de la dernière demi-heure de la séance. Ces traces sont bien évidemment majoritairement d’ordre langagier. En voici quelques unes, toutes proférées par le développeur :
55’01” Untruc comme ça ça serait idéal
55’25” C’est exactement ça
55’34” Untruc comme ça ça serait super
56’12” Ahoui ça ça serait l’idéal
56’42” Ahc’est exactement ça
Ces formes langagières, dont la dernière n’est plus au conditionnel et qui traduisent clairement son accord, scandent un long commentaire où DEV montre en quoi cette boîte est pertinente. Tout se passe comme s’il acquérait cette conviction au cours de la glose associée à la fenêtre qu’il ne manque pas de manipuler abondamment pendant cette dernière demi-heure. On observe aussi un autre mode d’action qui montre son acceptation de l’issue de la discussion. Cette boîte de dialogue, d’insertion d’objets, reste plein cadre à l’écran sans en être effacée, pendant un long moment (16 minutes). Au bout de quatre minutes, il saisit cet objet virtuel de façon tout à fait significative. Comme on brandit en réunion un fascicule, un compte rendu, un document pour insister sur son importance dans la discussion en cours, comme on pointe en tapotant un transparent à l’endroit où réside la clé de l’exposé, comme on empoigne un outil pour montrer à autrui son caractère indispensable, DEV s’empare de la fenêtre comme pour en estimer la pertinence. Il le fait en manipulant la souris de façon saccadée et circulaire ce qui a pour effet un déplacement rotatif rapide de la fenêtre qu’il contrôle parfaitement. À cet moment précis (qui dure deux secondes), DEV dit cette chose tout à fait importante “Et l’outil c’est quasiment que ça, c’est que le bout là” (57’47”). En quelque sorte, c’est comme s’il agrippait cet objet, devenu la clé du processus de conception. D’une certaine façon, débordé par un dispositif qu’il avait conçu ‘à sa main’pour exposer l’état du prototype, DEV montre là une sorte d’appropriation de ce qui lui avait échappé. Le contrôle de cet état de choses, de cet artefact dont l’actualisation a été produite presque par hasard dans le monde matériel de l’interaction, passe par une possession virtuelle d’un objet virtuel.
C’est en tant qu’élément concret, perceptible, de l’environnement de l’interaction que cette fenêtre acquiert un rôle actif dans le processus de conception. Il s’agit là de ce que Vinck appelle un objet intermédiaire (Jeantet, 1998; Vinck, 1999). C’est en ce sens que nous disons que la dynamique cognitive est située, dans une perspective proche des propositions des sociologues de l’action située [5]. Par ailleurs, la coresponsabilité des acteurs relativement à ce processus nous conduit à parler également de cognition distribuée, distribuée sur les individus au centre du dispositif intersubjectif [6].
 
CONCLUSION : OBJET ET INTERACTION
 
 
Il apparaît clairement que sans l’intervention de l’utilisateur potentiel ENS, au stade précoce de la conception de l’outil, le développeur aurait pu passer à côté de la faiblesse du prototype. Nous en voulons pour preuve (i) son aveuglement par rapport à l’insuffisance du prototype, (ii) la surprise qu’il manifeste malgré sa très bonne connaissance de l’interface lors de la survenance de ce qui s’avérera être une solution et enfin (iii) la forte adhésion qu’il manifeste à de nombreuses reprises à l’égard de cette solution. Au-delà de l’intérêt que présente l’aspect ‘conception assistée par l’usage’, c’est le caractère radicalement conjoint de la dynamique cognitive de création d’idée qui doit être retenue. Mais plus encore, c’est sur le statut de l’objet dans cette dynamique distribuée sur lequel nous conclurons.
Il ne nous semble plus possible d’étudier les phénomènes intersubjectifs en faisant l’économie de la part non langagière de l’engendrement du sens en interaction. Il est nécessaire de prendre en compte la mobilisation des corps interagissant ainsi que celle de la matérialité ambiante, et en particulier les objets qui la composent. Le rôle des événements à l’écran, dans ce qu’ils ont de non actualisés intentionnellement, est majeur dans la prise de décision, dans la production d’une irréversibilité, dans la génération d’une construction conceptuelle. La fenêtre advenant à l’écran au cours du travail, de façon non programmée, supporte très effectivement et efficacement le devenir de la conversation; cette boîte d’insertion est la solution recherchée. Elle apparaît solution au sens où les fonctionnalités qu’elle présente répondent à l’insatisfaction de ENS et comblent les insuffisances du prototype de DEV. Ces fonctionnalités sont là sous les yeux des acteurs, elles sont agies au moyen de manipulations sur le monde concret (souris, écran), elles sont portées par l’artefact éminemment présent dans l’espace intersubjectif. Ancrée dans le monde des objets, la conception est située.
Ce type de mise en situation s’inscrit dans le mouvement de l’ingénierie que l’on dit concourante. Comme dans les autres corpus que nous travaillons [7], une dimension cruciale est là présente : la multi-expertise. Nous parions sur la plus-value d’une rencontre entre sujets cognitifs à expertises différenciées; plus-value obtenue par la mise en présence d’individus ayant des statuts, des histoires différentes par rapport au produit à concevoir. ENS a un savoir-faire et une histoire personnelle concernant la construction d’un cours d’automatique. De même, pour DEV à propos de l’élaboration d’un logiciel multimédia. En l’occurrence, ces statuts différenciés par rapport au produit à concevoir sont centraux dans la dynamique de création.
L’originalité de la démarche de conception que nous avons analysée réside d’une part dans le fait que l’usager futur de l’outil intervient très tôt dans le processus de son élaboration, et d’autre part, dans le fait que l’artefact est présent dans l’ici et maintenant de l’intersubjectivité mais aussi mobilisé effectivement lors de l’interaction développeur-utilisateur. La centration sur l’objet, enjeu des échanges, est centrale dans la conduite de l’analyse.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  BRASSAC C.; GRÉGORI N. & REMOUSSENARD P. (1998). The user as an actor in educational multimedia software design. In Ch. Branki et Kh. Zreik (Eds), Cyber design (pp. 385-395). Paris, Europia.
·  CHAMPY-REMOUSSENARD P. & GRÉGORI N. (1998). Hypermédias éducatifs : conception et précautions d’usage. Actes du quatrième colloque Hypermédias et Apprentissages (pp. 334-336). Poitiers, 15-17 octobre 1998.
·  GRÉGORI N. (1999). Étude clinique d’une situation de conception de produit. Vers une pragmatique de la conception. Thèse de doctorat en psychologie de l’université Nancy 2. Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion. [1999a]
·  GRÉGORI N. (1999). Usage and Distribution in Educational Tool Design. Ninth International Conference on Artificial Intelligence in Education (AIEDÇ99). Le Mans, July, 19-23. [1999b]
·  GRÉGORI N. & BRASSAC C. (2001). Considérations sur la collaboration dans la conception d’un outil informatique. Actes des Cinquièmes journées Hypermédias et Apprentissages (pp. ). Grenoble, 9-11 avril 2001.
·  GRÉGORI N., BLANCO E., BRASSAC C. & GARRO O. (1997). Analyse de la distribution en conception par la dynamique des objets intermédiaires. In B. Trousse et K. Zreik (éditeurs), Les objets en conception (actes de 01Design’97). Paris : Europia, 135-154.
·  GROSJEAN S., FIXMER P., BRASSAC Ch. (1999). Those “psychological tools” inside the design process. Knowledge-Based Systems 13 (2000) 3-9.
·  JEANTETA. (1998). Les objets intermédiaires dans les processus de conception des produits, Sociologie du travail, 3/98,291-316. Raisons Pratiques 4, Les objets dans l’action, Paris, Éditions de l’école des Hautes Études en Sciences Sociales, 1993.
·  RIVIÈRE A. (1990). La psychologie de Vygotsky. Liège : Mardaga.
·  VINCK D. (1999). Les objets intermédiaires dans les réseaux de coopération scientifique. Contribution à la prise en compte des objets dans les dynamiques sociales. Revue Française de Sociologie XL (2), 385-414.
·  VYGOTSKI L.S. (1934/1985). Pensée et langage. Paris : Messidor/Éditions Sociales (trad. F. Sève).
 
NOTES
 
[1]Le projet dont provient cette étude est un contrat ANVAR, dont l’un des deux auteurs a été le bénéficiaire entre octobre 1997 et juillet 1999. Nicolas Grégori a alors eu l’occasion de préparer sa thèse de psychologie dans ce cadre en participant étroitement au versant pédagogique du travail au sein de Eurilor-Multimedia, PME de Brabois-Vandeuvre-lès- Nancy. Au plan académique, le projet a été conduit en collaboration avec le CRAN (Centre de Recherches en Automatique de Nancy) et le département de Sciences de l’Education de l’Université Nancy 2 (Brassac et al., 1998; Grégori, 1999b).
[2]L’un de nous était présent dans la salle, au titre de représentant de l’équipe pédagogique du projet ANVAR, et faisait office de preneur de vue. Il n’est quasiment pas intervenu dans la discussion.
[3]On trouvera des analyses plus détaillées de séquences de la séance dans (Grégori, 1999a), (Brassac et Grégori, 2001) et (Grégori et Brassac, 2001).
[4]Nous notons en italiques les segments de discours accompagnés d’une gestuelle bien identifiable.
[5]Raisons Pratiques, 4, 1993, par exemple.
[6]Pour un développement approfondi de cette double qualification du terme cognition, on pourra se reporter aux actes de l’école d’été de l’Association de la Recherche Cognitive, intitulée Médiation technique et cognition. Cognition située, individuelle et collective. Elle s’est déroulée en juillet 2000 à Bonas et on en peut trouver les actes en ligne à l’adresse suivante : hhttp :// www. mines. unancy. fr/ arco/ activites/ e coles/Bonas2000.html. (Brassac, 2000b)
[7]Nous renvoyons le lecteur à (Grégori et al., 1997), (Grosjean et al., 1999), (Brassac et Grégori, 2001) et (Brassac, 2000a, 2001b).
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