2001
Champ Psychosomatique
Les aventures du corps virtuel
Henri-Pierre Jeudy
Sociologue au CNRS, écrivain, 13 rue Mandar, 75002 Paris
Virtuel signifie d’abord “en puissance”. Mais les “mondes virtuels”
semblent imposer leur propre réalité, en se libérant de l’ordre symbolique. Le
corps virtuel, exhibé en image perpétuelle de lui-même, ouvre-t-il la voie à un
“nouvel imaginaire” ? Rien n’est moins sûr : les technologies du virtuel utilisent la symbolique traditionnelle du corps en la rendant archaïque, tel un passé
devenu objectivement gérable.Mots-clés :
Corps, Virtuel, Symbolique, Imaginaire, Voyeurisme.
Virtual means first “in power”. But “virtual worlds” seem to impose their
own reality (by) freeing themselves from the symbolic order. Does the virtual
body, flaunted in perpetual image of itself open the track to a “new imaginary” ? Nothing is less sure : virtual’s technologies use the traditional symbolic
of the body making it archaic, as a past become objectively manageable.Keywords :
Body, Symbolic, Imaginary, Voyeurism.
Face à la crainte de destruction des repères symboliques de
nos relations à l’espace, on semble apprécier une virtualité
technologique qui donne forme à cette évanescence
des limites sans menacer notre espace vital. Tandis que dans
l’espace virtuel, la limite perd son sens, sur le territoire de la
vie quotidienne, elle reste une protection, du moins le croit-on,
contre toutes les formes de l’envahissement. L’idée déjà
ancienne de “barrière sanitaire” ne concerne pas seulement la
maîtrise hypothétique de la circulation des virus ou des nuages
radioactifs. La “viralité urbaine”, cette vieille métaphore hygiéniste,
légitime encore des stratégies de déplacement des
populations et de restructuration des villes. Ainsi les “chancres
urbains” sont-ils circonscrits pour être traités ou pour pourrir
d’eux-mêmes. Propriété et propreté vont encore ensemble.
Même si les “mondes virtuels” sont menacés par des virus, on
préserve encore cette croyance que leur pouvoir de destruction
n’atteindra pas notre corps propre. Les “mondes virtuels” imposent
une forme particulièrement abstraites aux idées qu’on peut
se faire de “notre” intimité, de ce qui nous appartiendrait “en
propre”. Le corps placé devant un clavier et des écrans semble
pouvoir garder les secrets de son intimité même s’il s’abandonne
aux “mondes virtuels”. Ce qu’on préserve de manière
illusionniste, c’est le fait de pouvoir quitter l’image pour
retrouver “son” corps, tel qu’il est, tel qu’il se vit. A la vieille
représentation d’une certaine matérialité territoriale des limites
se substitue la conviction d’un corps qui en dernier recours
retrouvera toujours la substantialité de ses propres limites. Cette
conception formaliste et abstraite de l’intimité continue à chercher un appui dans la croyance imperturbable en une “réalité”
du corps que les mondes virtuels ne réussiront pas à faire disparaître.
Au royaume d’Internet, tout individu peut devenir une star
de la banalité quotidienne. Ainsi en est-il du développement
récent du “webcame”. En installant chez lui des petites caméras
qui captent et renvoient chez les autres, en temps réel, des
images de sa vie quotidienne, l’internaute est en mesure de s’offrir au regard public à partir de son propre site. Ces caméras
sont placées en des endroits fixes, elles peuvent aussi être déplacées, elles permettent à qui le souhaite de transformer sa vie
privée en une scène publique permanente, puisque les autres
ont la possibilité de le voir vivre en images “vivantes” sur leurs
écrans. Tandis qu’un homme et une femme, ou une famille toute
entière répètent chaque jour leurs gestes les plus familiers, des
yeux dans tous les pays de la planète ne cessent de les observer,
de les épier. Le système du “webcame” unit d’une manière
complémentaire l’exhibitionnisme et le voyeurisme.
C’est la vie quotidienne dans ses moindres détails qui
constitue l’objet de cette perception obsessionnelle. La plus
extrême banalité devient la source même de l’énigme. Plusieurs
milliers de personnes vont ainsi chaque jour regarder le même
individu en train d’hésiter devant son placard avant de choisir
le vêtement qu’il mettra, en train de trier ses papiers et de faire
ses comptes… Plusieurs milliers de personnes vont savoir ce
que ce même individu jette dans sa poubelle, ce qu’il consomme
comme produits, et vont pouvoir vérifier les moindres différences dans ses habitudes, dans ses manières de se déplacer, de
manger, de se soigner, et sans oublier bien sûr son comportement sexuel. Celui qui se livre ainsi aux autres ne cache pas son
plaisir exhibitionniste, il sait qu’il ne cesse d’être vu, mais le
sachant, il semble se donner pour règle de l’oublier en se conduisant de la même manière qu’il le ferait s’il n’était pas vu.
Comment la banalité de la vie quotidienne devient-elle si excitante pour un voyeurisme collectif ? Dans son film “fenêtre sur
cour”, Hitchcock met en scène un personnage observant comme
un policier, depuis sa fenêtre, les faits et gestes d’un homme
dans l’appartement d’en face. Rien ne doit lui échapper. Mais
la différence fondamentale tient au fait que cet homme ignore
qu’il est l’objet d’une observation acharnée. Il ne se donne pas
à voir, il agit sans penser un seul instant qu’il est vu. C’est un
principe classique de la construction d’une énigme. Avec le
système du “webcame”, l’énigme semble se tramer à partir du
paradoxe de l’absence même d’équivoque. Le voyeur n’est plus
en position d’extériorité par rapport à son objet, il fait partie
intégrante du dispositif visuel. Et celui qui se sait épier semble
s’appliquer à faire les mêmes gestes comme si la naissance de
l’intrigue venait de la répétition absolue du même. C’est l’absence de secret qui crée la pure simulation de l’énigme.
Cette stratégie de la visualisation ressemble, par son
bouclage spéculaire, à un clonage. Le système du “webcame”
implique la négation de toute singularité du comportement,
pour rendre esthétique la répétition la plus neutre des faits et
gestes du corps. Celui qui se montre devant la caméra à chaque
instant de la journée fait certes l’expérience — qui devrait finir
par être lassante — d’un narcissisme exacerbé, mais la médiatisation immédiate de lui-même le plonge aussi dans les abymes
d’une perte jouissive de l’identité. Il n’est plus lui-même
puisque son intimité toujours rendue publique s’anéantit. Il se
fait esclave du regard des autres sans jamais chercher volontairement à les séduire. En ce sens, il mime sa propre mort. On
peut bien sûr avoir en horreur cette nouvelle forme d’esthétique
de la vie quotidienne, mais il est indéniable qu’elle a une longue
histoire derrière elle. N’est-elle pas une conséquence logique
de toute l’organisation spectaculaire de la culture et de la médiatisation universelle ? Elle peut d’ailleurs prétendre au
dépassement même du spectacle puisque les plaisirs narcissiques que procure la banalité en image paraissent activement
partagés. C’est la mise en pratique du culte moderne d’une altérité apprivoisée par l’évidence de la similitude : grâce au clonage
visuel, l’autre, c’est toujours moi. On doit jouir d’être tous
pareils dans nos multiples différences quotidiennes, en répétant l’expérience de l’identité perdue et retrouvée. Vivre chaque
instant de sa vie sous “l’œil” d’une caméra pour s’offrir en spectacle à des milliers de gens dans le monde entier est une parodie
morbide du jeu de la “mise à nu” et de la “mise à mort” si cher
aux artistes et aux écrivains du XX e siècle. Le dépouillement
du corps est désormais la règle : rien n’échappe à l’œil vigilant
du cyber-voyeur qui ne cesse de pratiquer une autopsie de la
vie quotidienne.
S’insurger contre la manipulation de l’image, comme le font
encore tant de sociologues, relève d’une position moraliste déjà
bien archaïque. C’est l’absence même de limites données à une
virtualisation généralisée de la vie quotidienne qui semble
fasciner. Il n’y a pas de “bon” ou de “mauvais” usage de l’image.
Le désir de manipulation de l’image apparaît comme un défi
lancé contre la passivité de la réception des informations. Le
système du “webcame” permet de croire, qu’étant toujours
informé de ce que l’autre fait, on entre dans sa vie pour voir
simultanément la nôtre. Une telle réciprocité visuelle impose
un autre sens à l’interactivité. Le cyber-voyeur s’interdit d’intervenir sur le comportement de l’autre, l’implication
réciproque entre exhibitionnisme et voyeurisme exacerbe la
charge des excitations pulsionnelles par cette règle de non-inter-vention. On sait que les dispositifs de contrôle et de surveillance
télévisuels sont parfois utilisés comme des instruments de
voyeurisme, leurs capacités techniques n’ont fait qu’accroître
la confusion entre voir et surveiller. Ces jeux de plus en plus
sophistiqués avec la virtualité des situations réelles servent de
substituts à l’évanescence des rapports humains. La banalité la
plus extrême de la vie quotidienne semble redevenir mystérieuse puisque seule la réplication des faits et gestes assure le
pouvoir de l’événement visuel. L’inattendu naît du toujours
prévisible. Étrange paradoxe de la jouissance complice entre
l’exhibitionniste et le voyeur. Point n’est besoin de l’extravagance ou du clin d’œil ! La neutralité du banal devient presque
un signe de la pudeur partagée. Le clonage visuel s’opère en
douceur. Il vient parachever les espoirs d’un darwinisme
acharné en allant bien au-delà d’un mimétisme absolu comme
garant de la reproduction et de la transmission de l’espèce
humaine. Les plaisirs de la réplique accompagnent la retransmission infinie d’une existence identique dans un environnement commun. Faut-il croire, comme le font les socio-logues d’une esthétique de la vie quotidienne, que la singularité
individuelle est au cœur de la banalité ? Il semble bien que le
clonage visuel mette un terme à la dialectique du singulier et de
l’universel.
Le corps n’est pas seulement biologique, il est devenu technologique parce qu’on peut implanter des prothèses
miniaturisées. L’artiste Stelarc dit : “le corps est passablement
obsolète. Il est obsolète parce qu’il ne peut plus faire l’expérience de l’information qui y est accumulée. La technologie
envahissante signale la fin de l’évolution darwinienne comme
nous la connaissons, elle est le commencement de l’hybridation du biologique par l’artificiel.”
[1] Le corps se prête à toutes
les expériences, on peut le faire disparaître, le créer de manière
artificielle, le faire renaître de son démantèlement, il est toujours
là. Les technologies de la communication changent-elles
complètement ce jeu des métamorphoses du corps ? Entre
“l’oreille coupée” de Van Gogh et la transformation du corps
opérée sur le réseau Internet, en relation interactive, n’y-a-t-il
pas deux mondes radicalement différents ? Le fait de pouvoir
modifier chaque jour le corps de l’autre ou notre propre corps
grâce aux images interactives, en se branchant tout simplement
sur un ou plusieurs sites du réseau Internet, ne correspond plus
à un acte de ritualisation. Le corps devient absolument irréel,
il est une pure image. Les possibilités de sa métamorphose
semblent infinies. Mais le corps en image de synthèse n’est-il
pas désinvesti ? Ne devient-il pas cet objet immatériel qui autorise le délestage de toutes nos pulsions ? L’oreille coupée d’un
corps numérique ne peut guère me provoquer une émotion, elle
n’est jamais qu’un ensemble de pixels dans un plus grand
ensemble de pixels. Même si dans un délire cyberspatial, je
prends ces pixels pour des cellules vivantes, je ne suis pas plus
assuré d’éprouver une quelconque émotion en assistant à une
mutilation ou en l’effectuant moi-même. Le délestage des
pulsions sur le corps en image de synthèse me dédouane de
toute violence des émotions. Ce qui pose encore la question de
la ressemblance et de la tromperie. Après la création du personnage de Lara Croft dans le jeu vidéo
Tomb Raider qui a fait
fureur dans le monde entier, des producteurs ont l’intention de
créer un film avec un personnage en chair et en os qui ressemblera à la véritable héroïne toute en bits et en pixels.
[2] Le modèle
d’origine est donc un corps virtuel et le sosie devient un corps
réel. On n’est pas loin de la boutade de Picasso disant à un riche
industriel venu chercher son portrait et étonner de ne pas se
reconnaître : “maintenant, vous n’avez plus qu’à lui ressembler !” La star vivante n’a plus qu’à ressembler au personnage
de synthèse.
LA SOUVERAINETÉ VIRTUELLE
Il est désormais impossible d’analyser la “mise en scène”
du pouvoir d’une manière exclusivement ethnographique, par
la description des rituels utilisés, sans tenir compte du fait que
cette construction symbolique est elle-même spectacularisée
par les media. C’est au sein de l’organisation médiatique que
le traitement symbolique de la démonstration publique du
pouvoir s’opère. Il n’y a pas d’un côté, une reproduction des
rituels symboliques dans les cérémonies du pouvoir, et de l’autre
une visibilité télévisuelle de son exercice, l’expression symbolique du pouvoir est totalement finalisée par sa manifestation
médiatique. Du coup, il est acquis aujourd’hui que la simulation dans la “mise en scène” du pouvoir ne renvoie à rien d’autre
qu’à elle-même. Lorsque l’historien E. Kantorowicz montre
comment “les deux corps du roi” constituent la clef de voûte
de “l’alchimie théologico-politique” de la monarchie dans
l’Occident chrétien du Xe au XVIIe siècle, il construit une théorie
d’un ordre symbolique de la légitimité en la fondant sur le
dédoublement du corps du roi qui, lors de sa mort, fait ainsi
apparaître le “mystère de l’Etat” tout en reproduisant l’image
souveraine de sa transmission. Dans cette configuration symbolique, la simulation opérée par l’effigie du roi exerce d’emblée
une fonction symbolique en assurant une substitution analogique. Cette attribution symbolique donnée au simulacre n’a
plus aucun sens dans la médiatisation contemporaine du
pouvoir. Par delà toute incrédulité collective, la nécessité de la
reproduction du pouvoir devient le moteur de cette simulation.
Il en va d’une gestion objective et rationnelle des relations
symboliques qui justement permet de jouer le jeu sans savoir
s’il est nécessaire d’y croire ou de ne pas y croire. Face à cette
logique de la reproduction désinvestie du pouvoir, on comprend
pourquoi des voix éplorées s’élèvent pour invoquer le retour
des passions politiques ! Elles sont bien nostalgiques même si
elles tentent de tracer quelque utopie pour le futur. La fin du
politique est déjà le premier cadavre de la simulation généralisée.
Mais si la simulation ne simule rien, à quoi bon avoir recours
à un pareil concept ? Sans cet écart entre une “autre”… réalité
et ce qu’elle met en scène, la simulation ne devient-elle pas une
parodie permanente ? Si rien n’échappe à la simulation médiatique, le simulacre devient le réel lui-même. Et faisons d’une
pierre deux coups : l’indistinction entre le simulacre et le réel
nous introduit aussitôt dans l’univers du virtuel. Ce glissement
peut paraître un peu rapide mais il présente l’avantage de
signaler les métamorphoses contemporaines de la “spectacularisation”. Tout ce qui relève de l’organisation symbolique du
pouvoir politique ne peut être désormais appréhendé que d’une
manière réversible, dans ce qu’on pourrait appeler “l’histoire
à l’envers” (Nathan Wachtel). D’une part, la dimension symbolique qui semble être encore à l’œuvre dans la mise en scène du
pouvoir, est devenue archéologique puisque, pour l’analyser, il
faut se référer au passé ou pratiquer l’analogie avec les sociétés
primitives, et d’autre part, cette même dimension symbolique
ne tire désormais son sens que de la simulation médiatique elle-même. Toute lecture symbolique du pouvoir est déjà inscrite
dans un processus de réversion comme si cette dimension
symbolique offrait sa propre garantie ontologique en préservant la place de l’origine d’un sens tenu pour perdu, mais sauvé
par son “retour archéologique”. Le symbolique ne devient-il
pas l’objet parodique de la simulation médiatique ? Les rituels
du pouvoir, de sa mise en scène et de sa transmission, font
sourire ou rire parce qu’ils continuent de fonctionner et que
cette simulation d’une tradition fait partie de l’humour collectif.
L’archaïsme symbolique n’est pas un objet de dérision, il est
l’élément parodique fondamental de la simulation. En attestent
les sourires des Anglais devant le spectacle du protocole royal.
La déperdition contemporaine du politique vient-elle de l’incapacité à produire une nouvelle symbolisation ? Il s’agit là
d’un phénomène irréversible. Toute forme symbolique pétrifiée du pouvoir ne peut plus changer, elle est destinée à se
reproduire et à être conservée telle qu’elle est. Une campagne
politique sur Internet n’est pas encore envisageable. Mais la
virtualité du pouvoir n’est pas réductible au seul monde virtuel,
elle est d’abord la conséquence de la mort du politique et de son
expression symbolique. La métaphore du “vide politique” en
est une illustration majeure puisqu’elle révèle combien le
pouvoir peut se reproduire par sa présence-absence. Souvent
l’intervention d’un chef d’Etat ou d’un premier ministre sur les
media semble avoir pour fonction publique de confirmer que
l’un ou l’autre sont toujours là, qu’ils n’ont pas quitté les
commandes et qu’ils poursuivent le programme annoncé. Ce
rappel prend parfois des allures comiques et pathétiques puisqu’il invoque la confiance nécessaire afin de continuer une
action salutaire dont les conséquences paraissent irréelles aux
yeux des électeurs. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la menace
d’un pouvoir “totalitaire” reste prise au sérieuse dans les pays
démocratiques, les mêmes électeurs incrédules se raccrochent
au risque inquiétant d’un pareil retour comme ultime manifestation d’une réalité tangible parce que menaçante. Mais toute
menace se caractérise elle aussi par sa virtualité. C’est donc un
pareil ensemble de virtualités qui permet au pouvoir politique
d’entretenir sa présence-absence.
Les mondes virtuels apparaîtraient idéalement comme une
nouvelle ressource de l’imaginaire. L’immersion dans les
“mondes virtuels” porterait un coup fatal à la représentation
comme support de la pensée et comme suppôt du corps. Mais
il n’y a pas deux mondes — un monde symbolique et un monde
virtuel. Les éléments symboliques qui fondent et soutiennent
l’ordre de nos représentations sont devenus les purs produits
de notre intelligibilité. Le symbolique a déjà été virtualisé. En
politique par exemple, la mise en scène du pouvoir, de sa
conquête comme de son maintien, use des éléments symboliques comme de poncifs manipulables dont l’efficience
pathétique devient de plus en plus incertaine. Quand on écoute
l’enregistrement de la “voix de Malraux”, on sait bien que ce
genre de puissance pathétique a disparu. Bien que les éléments
symboliques utilisés soient les mêmes, leur usage s’est départi
de l’émotion collective qu’ils étaient en mesure de provoquer.
On peut s’en réjouir en pensant que plus personne n’est dupé
par les élans communautaires et que le scepticisme collectif est
aussi le fruit d’une rationalisation bien partagée. Désormais,
un élément symbolique est un artéfact gérable. En tant que
produit virtuel, il assure la reproduction du sens mais il est
séparé des affects qui lui donnaient la possibilité d’être incarné.
Le triomphe de la réflexivité se solde par la virtualisation du
symbolique. C’est pourquoi on ne peut opposer le virtuel au
symbolique. Dans un monde virtuel qui tend à devenir le monde
tel que nous le vivons, les éléments symboliques sont destinés
à circuler et à s’échanger comme des cartes à jouer, ils sont classables, gérables, déplaçables…
Quand le futur président d’un Etat fait campagne pour les
élections, on se dit qu’il a encore besoin de prendre des “bains
de foule”, qu’il ne peut pas se contenter du seul impact de son
image, produit et entretenu par les média. Aux Etats-Unis,
Clinton fut le premier à se présenter lui-même comme un président virtuel. Malgré cette déclaration, il semble avoir toujours
eu recours à une mise en scène symbolique dans laquelle il apparaissait en “chair et en os”. On ne voit pas pourquoi le “monde
virtuel” dans lequel un président (ou un présidentiable) évolue
serait une menace pour le “monde symbolique” dans lequel il
s’investit corporellement. En fait, la seule menace qui puisse se
manifester de manière abrupte, c’est la défaillance éventuelle
de son propre corps. En somme : un dérèglement symbolique
impromptu. Il peut être pris de troubles émotionnels qu’il ne
contrôle plus, il peut avoir un accident cardiaque, il peut se
mettre à dire des choses insensées… Ce que, virtuellement, le
corps peut manifester, à l’insu des stratégies bien ordonnées
qui devraient le conduire à la présidence ou l’y maintenir, ce
sont des signes implicites et imprévisibles qui le conduiront à
l’échec ou qui, curieusement, le rendront plus sympathique. Et
ce qu’on prend pour une incohérence du comportement n’est
jamais qu’une autre forme de la cohérence provoquée par un
écart dans le “bon” ordre des représentations. Plus le protocole
est rigoureusement suivi, plus le comportement du présidentiable est parfaitement prévisible, tant par les propos tenus que
la manière de les tenir, et plus le moindre signe corporel inattendu produira un effet de sens étrange. Aussitôt les média se
précipiteront sur le geste ou la parole imprévus, et pourtant
attendus comme des signes ultimes d’incarnation du pouvoir.
La conception contemporaine du virtuel n’a pas liquidé
l’idée plus ancienne de virtualité, de ce qui est “en puissance”.
Il nous faut considérer le double sens du mot “virtuel”: ce qui
est en puissance, ce qui est susceptible d’advenir à la réalité de
nos modes d’appréhension et de perception des choses et ce qui
définit un monde en apparence séparé du réel — qu’on appelle
souvent un “deuxième monde”. Ce qui n’est pas objectivable,
ce qui est en puissance, se manifestent par des figures de l’esprit qui puisent leurs possibilités d’expression dans l’organique.
Le virtuel n’est donc pas la “fin du corps”, sa réduction à la pure
image de lui-même, il accule au contraire le corps à sortir de
l’ordre de la représentation. Un tel phénomène ne peut pas être
un objet pour l’anthropologie, sauf si elle fait alliance avec la
philosophie et qu’elle abandonne son obsession de l’objet.
Prenant appui sur la philosophie pour sortir de ses impasses
épistémologiques, cette perspective d’une anthropologie sans
objet peut sembler d’emblée périlleuse pour les conservateurs
des bonnes vieilles méthodes disciplinaires. Il est vrai que la
menace qui pèse alors sur la discipline elle-même tiendrait à sa
perte d’autonomie. Certains anthropologues, qui ont porté les
langes du structuralisme, n’ont pas manqué de faire alliance
avec les sciences cognitives pour étudier la représentation de la
représentation, autrement dit les modalités de l’interprétation
développées par l’anthropologie elle-même. Nous emprunterons une direction opposée, car celle-ci conforte une fois de
plus, selon nous, la clôture de la réflexivité.
Comment mettre en perspective une anthropologie de l’implicite ? Une anthropologie qui articule la “révolution du
virtuel” à la virtualité des comportements et des échanges. Il
ne s’agit plus de cette anthropologie du corps fondée sur les
signes du comportement, sur les pratiques symboliques et les
rituels qui participent de la cohésion d’une société, mais de cette
“grande raison” du corps dont Nietzsche s’est fait l’apôtre, du
corps qui n’est pris ni comme sujet ni comme objet. Or, la
tendance actuelle est plutôt de faire du corps surinvesti par ses
manifestations symboliques, un garde-fou contre le pouvoir du
virtuel. Prenons un exemple courant : on déplore que les enfants
ne savent plus apprendre dans le cadre symbolique traditionnel
qui détermine les modalités de la connaissance, et que, par
contre, ils entrent avec une facilité incroyable dans les “mondes
virtuels”. Ainsi peuvent-ils jouer à des jeux qui supposent une
certaine agilité mentale tandis qu’ils ont bien du mal à apprendre
leurs tables de multiplication ou à écrire sans commettre de
faute. On pense tantôt qu’il est nécessaire d’adapter les structures symboliques de la connaissance à l’univers du virtuel,
tantôt que ce même univers condamne à la disparition les modes
classiques d’acquisition du savoir. On constate en plus que la
représentation du réel finit par faire défaut aux enfants qui vivent
sous l’empire de l’image. Quand la réalité devient virtuelle, sa
compréhension symbolique semble être en péril. Ce qu’on ne
veut pas voir, c’est l’inestimable ressource de cette agilité
mentale et corporelle qui n’est plus soumise au principe de
réalité. On considère le plus souvent que l’absence de représentation de la réalité, provoquée par l’immersion dans les
“mondes virtuels”, entraîne un risque de troubles pathologiques
graves. Ce qui est nécessairement le cas tant qu’on s’acharne à
opposer le symbolique au virtuel, tant qu’on n’accepte pas le fait
que les éléments symboliques sont traités comme des produits
de l’intelligibilité et qu’à ce titre, ils ne règlent plus (du moins
de la même façon) les manifestations de la sensibilité, de même
qu’ils ne fonctionnent plus de la même manière comme principe régulateur de la “vie psychique”.
Il serait trop aisé de penser que l’aventure naissante des
“mondes virtuels” nous plonge dans une collision permanente
de l’imaginaire et du réel au détriment de tout ordre symbolique. Un tel constat ne ferait d’ailleurs que conforter la nécessité
d’une sauvegarde acharnée des liaisons symboliques pour éviter
le péril d’une perte de la cohésion sociale. L’occultation des
“barrières symboliques” est vécue, intégrée mentalement,
comme une mise en jeu perpétuelle du monde, — ce qu’on
désigne habituellement déjà comme une déréalisation du
monde. Or le processus de virtualisation lui-même engage un
rapport direct, en deçà de la médiation symbolique, entre les
affects et l’image, entre le corps et l’image. Comme il entraîne
un déplacement permanent des éléments symboliques, on ne
semble s’intéresser qu’à ses effets en le désignant telle une cause
originaire qui permet de justifier la nécessité d’un réajustement
de l’ordre symbolique. On ne le considère pas pour lui-même
dans les formes implicites et multiples de ses manifestations.
Tantôt l’anthropologue se fait défenseur acharné des richesses
symboliques des sociétés, tantôt il démontre sa capacité à
comprendre la modernité en prenant les “mondes virtuels” pour
objet de ses investigations sans jamais prendre en compte le
changement des conditions d’analyse provoqué par le processus
de virtualisation lui-même. Au fond, les anthropologues qui
étudiaient les structures symboliques des sociétés, se confrontaient bien à leur virtualité, à leur manière d’être vécues “en
puissance”, et c’est tout récemment que le symbolique est
devenu un pur produit de l’intelligibilité. Rappelons à ce sujet
que les “intermédiaires” enAfrique récitent désormais des pages
entières des “structures de la parenté” (Lévi-Strauss) pour se
moquer des ethnologues qui persistent à retourner sur le terrain.
Ces “intermédiaires” virtualisent les formes symboliques en
les rendant identiques à des codes dont l’usage ironique devient
une parodie de la réflexivité théorique mise en œuvre par l’anthropologie elle-même. On comprendra pourquoi le “virtuel”
n’est pas un “autre monde” puisqu’il advient des revers du
symbolique et non point de sa négation.
·
JEUDY H.P. (1997). Sciences sociales et démocratie, Circé/poche.
·
JEUDY H.P. (1998). Le corps comme objet d’art, Paris, Armand Colin.
·
JEUDY H.P. (1999). Les usages sociaux de l’art, Circé.
·
JEUDY H.P. (à paraître en Septembre 2001). Le corps et ses stéréotypes, Circé
[1]
Entretien avec
Jacques Donguy, in
l’art
au corps, Flammarion,
p. 219, Marseille, 1996
[2]
cf. l’article de
Libération, 27 juillet
1997