2001
Champ Psychosomatique
L’intérêt pour le transgénérationnel dans la thérapie familiale psychanalytique
Alberto Eiguer
psychiatre et psychanalyste, directeur de la revue Le divan familial, 154 rue d’Alesia, 75014 Paris.
Le présent travail précise les fondements théorico-cliniques de la thérapie familiale psychanalytique, une pratique inspirée de la psychanalyse des
groupes et de l’anthropologie de la parenté. La famille considérée comme un
groupe permet d’étudier les sources du trouble personnel ou du conflit familial; le travail sur les fantasmes et affects communs, les places de chacun de
ses membres, le transgénérationnel, auquel cet article se consacre particulièrement, aident à surmonter les difficultés. Un exemple de thérapie collective
est présenté, où les blessures de la filiation, les secrets et les abus sexuels, sont
significatifs. Sont soulignées enfin les co-relations possibles entre transgénérationnel, parenté et place du père.Mots-clés :
Thérapie familiale psychanalytique, Groupe, Parenté, Transgénérationnel, Père.
This paper precise the theoretical and clinical foundations of psychoanalytic family therapy, a treatment inspirited of group psychoanalysis and anthropologic of parenthood. The family as group help to study the origin of common affects et fantasies, the place of each members of the family, transgenerational points, help to overcome difficulties. An example of collective therapy is proposed with filiation wounds, secrets, sexual abuses. The author
underline correlations between trangenerational parenthood and location of
father.Keywords :
Psychoanalytical family therapy, Group, Parenthood, Transgenerational, Father.
Le point de vue adopté dans ma démarche clinique en
thérapie familiale est celui de la famille envisagée
comme un groupe : elle se comporte comme un groupe,
les dysfonctionnements seraient liés aux difficultés inhérentes
à cette dynamique, autrement dit la totalité représente plus que
les parties. Les membres du groupe famille seraient moins
« responsables » de ce qu’ils vivent que de ce qu’ils ont mis en
commun pour organiser le groupe et qui n’est pas en mesure de
leur permettre un équilibre.
La famille serait toutefois un groupe bien particulier,
parce qu’il dépend de l’organisation du système de la
parenté, autrement dit d’une hiérarchie, des places prédéterminées,
du père, de la mère, de l’enfant, et des liens entre ces places
également préétablis. Lorsque nous parlons de fonctions ou
de places nous ne parlons pas d’individus, mais de fonctions
et de places qui seront assumées par certaines personnes et
pas par d’autres. Ceci peut aussi évoluer avec le temps; des
fonctions peuvent être occupées successivement par différentes personnes. En plus le déterminisme collectif se fait
sentir dans le fait que les désirs des autres, se traduisant par
des attitudes ou des mots,
influencent la posture de celui qui
assume une fonction précise. Un père se désigne père tout
autant qu’il est désigné par le collectif. Rappelons-nous aussi
que la psychologie des groupes reconnaît l’importance de
leaders, de boucs émissaires, de sous-groupes spécialisés.
Penser que la famille fonctionne comme un groupe cela
signifie que le système de parenté qui l’organise, voire qui le
légifère, est
traité par elle groupalement (interactions,
mythes collectifs). En abordant cette organisation groupale
de base, les difficultés rencontrées par les membres de la
famille seraient plus claires à élucider et à surmonter.
[1]
LA THÉRAPIE FAMILIALE PSYCHANALYTIQUE
Voilà le principe général de cette méthode thérapeutique.
Nous l’avons avec A. Ruffiot (1981) nommée « psychanalytique » parce qu’elle prend en compte le fonctionnement
inconscient qu’elle considère déterminant, plus que la
conscience ou les conduites. Cette désignation permet également de la distinguer des thérapies systémiques, structurales,
contextuelles, constructivistes, comportementales. Notre
courant s’est depuis lors développé : de nouveaux praticiens
sont issus des formations; ils interviennent dans des cadres
les plus divers (universités, institutions de soins pour
enfants, adolescents, adultes, personnes âgées, en médiation
et en placement familial, dans la protection judiciaire, en prison, etc.), en France et à l’étranger. Les indications, primitivement cantonnées à la pathologie lourde, psychotique, suicidaire, toxicomaniaque, anorexique, « agissante » délictueuse et perverse
[2], se sont étendues aux problèmes de l’adoption, de l’assistance médicale à la procréation, de l’inceste et
d’autres maltraitances, à propos desquelles nous avons mené
des recherches spécifiques. Il n’est pas rare aujourd’hui que
des familles n’ayant pas un de leurs membres présentant une
pathologie précise, mais des conflits, viennent nous demander de l’aide.
Les sources théoriques de la thérapie familiale psychanalytique (TFP) sont la notion de champ (P. Guillaume, 1942;
K. Lewin, 1946) et les développements psychanalytiques sur
les groupes (S. Freud, 1921). De la première, elle emprunte
l’idée que la totalité représente plus que l’addition des parties. En famille une dimension nouvelle émerge du moment
où ses membres sont ensemble et qu’ils interagissent entre
eux. Ceci est d’autant plus important que la famille, lors de
la consultation, apparaît comme un groupe formé depuis un
certain temps et qu’elle s’enracine dans les générations antérieures lui ayant transmis des modèles psychologiques de
fonctionnement qu’elle va éventuellement utiliser pour son
propre fonctionnement, les adaptant le cas échéant. Le nouvel élément, ces formations collectives, influencerait à son
tour la psychologie individuelle. Le sentiment d’appartenance, qui s’inscrit dans l’identité de chacun, en serait un
exemple. Les rituels, les célébrations, les fêtes, les mythes
familiaux et d’autres représentations collectives, les normes
et les lois, les valeurs communes nous évoquent la psychologie des institutions, qui voient apparaître des formations psychiques semblables.
De la théorie psychanalytique des groupes, notre théorie
adopte les apports sur la psychologie des foules et l’importance des mécanismes de projection à la base des investissements réciproques. Par rapport au chef envisagé comme le
modèle de l’idéal du moi personnel (Freud, op. cit.), ainsi
qu’à la référence au paternel, à la loi (Freud, 1938), nous
soulignons leur aspect organisateur du groupe et leurs
défaillances comme source d’instabilité. Ces différentes
références devront s’adapter, cependant, à la singularité de la
famille.
En ce qui concerne la pratique de la TFP, le protocole thérapique recommande la venue en séance de tous les membres
de la famille afin que les fantasmes inconscients partagés
soient analysés. De même il sera question d’interpréter les
défenses, les mythes, l’histoire communs. Les séances, d’une
heure à une heure et demi, à raison d’une fois par semaine à
une fois par mois, sont animées par un ou plusieurs thérapeutes. Une attention particulière est donnée au transfert
groupal et au contre-transfert, puis aux effets psychiques de
ce transfert sur chacun des thérapeutes : ils veilleront à le
mettre à jour et à l’élaborer entre eux.
Le thérapeute de la TFP, comme tout thérapeute qui se
reconnaît analyste, se donne quelques principes parmi lesquels :
- Il essaie de ne pas empêcher le développement du transfert, au mieux de le faciliter.
- Il ne se propose pas de « guérir », ce qui se produira tout
naturellement du moment que le processus se met en marche.
- Il essaie de protéger son narcissisme, sa stabilité personnelle et d’assurer la poursuite du processus. Face aux
résistances, il saura patienter et attendre que le processus
permette le dégagement de solutions, pour autant que cela lui
soit possible. Son outil de travail lui inspire confiance, son
activité est inspirée par « les liens inconscients » qu’il entretient avec ses formateurs et avec le champ psychanalytique.
Ceci n’exclut ni doutes, ni remise en question de la technique, ni changements d’orientation. Au contraire, ces passages sont inévitables, et ils permettent souvent de progresser.
LE CONCEPT DE TRANSGÉNÉRATIONNEL
Un des aspects les plus importants dégagés par la pratique
de la thérapie familiale psychanalytique est l’influence de la
généalogie sur les membres de la famille et la fonction de
transmission. Pour cette contribution, je vais centrer ma
réflexion sur cette dimension, même si elle n’est pas l’unique
variable de l’observation clinique ou du traitement. L’objet
transgénérationnel se réfère à un ancêtre, à un des grands-parents (aïeul) ou à un autre parent ou collatéral des générations antérieures, qui suscite des fantasmes et des affects, qui
provoque des identifications, celles-ci interviennent dans la
constitution d’instances psychiques chez l’un ou plusieurs
membres de la famille. Ces « objets » font partie du monde
d’objets inconscients s’organisant dès l’engagement amoureux des parents (choix d’objet sexuel). Quand la famille est
constituée, ces représentations objectales sont projetées dans
le contexte des liens objectaux, chacun des parents s’adresse
à l’autre d’après le modèle de ces représentations. Elles véhiculent des légendes, des coutumes et un jargon commun
éventuellement, ainsi que des choix de vie, des choix professionnels, une religion, des idéaux et des stratégies pour les
atteindre, appliquées éventuellement dans le passé lointain.
Ces représentations ont un rôle de rassemblement pour les
membres de la famille actuelle. Celle-ci possède en général
une représentation mythique des origines et de l’histoire des
lignées, leur référence peut servir à calmer les conflits et
rivalités : quand les figures des ancêtres sont évoquées en
séance de thérapie familiale, un climat de solennité s’installe, voire d’extase, les enfants deviennent curieux d’en savoir
davantage sur leurs ancêtres, cela les calme s’ils sont
bruyants, agités ou opératoires, comme s’ils acceptaient plus
facilement la « présence dans le langage » des anciens que
celle « bien réelle » de leurs jeunes parents; leur exemple
transmet un modèle légiférant.
À coté de leur dimension symbolique, les objets transgénérationnels ont parfois des conséquences désorganisantes,
le cas du fantôme et celui de la crypte étudiés par
N. Abraham en représentent l’exemple le plus connu (1978,
op. cit.). Ici l’un des membres de la famille serait porteur
d’une représentation honteuse qu’il cache, concernant un
ancêtre ou aïeul ayant commis un acte répréhensible; puis il
interdit aux autres, à un enfant notamment, de poser des
questions sur ses faits et œuvres; tout cela étant à l’origine
de blancs de mémoire, d’entraves dans les capacités d’apprentissage, d’incorporation de clivages et de formation en
conséquence de cryptes.
À l’occasion, les enfants sont comme sollicités à remplir
des « missions » au titre des ancêtres à travers leurs parents
coupables envers ces derniers : réalisations à un niveau professionnel, sentimental, un certain type de mariage, etc., tout
cela dans « un but de compensation » face à « une injustice »
ayant pu s’abattre sur la famille ancestrale. Sans le savoir, les
enfants les acceptent par fidélité. Nous touchons ici les idées
de P. Aulagnier (1975), qui à la suite de Freud (1914, op. cit.)
a suggéré qu’un « contrat narcissique » relie parents et
enfants, les derniers vont accomplir les vœux idéaux des premiers, leur appartenance à la famille leur semble le justifier.
Ces idées sont très suggestives et d’une importance clinique
certaine : la peur de ne pas « réussir » si des difficultés scolaires apparaissent, par exemple.
MODALITÉS D’OBJETS TRANSGÉNÉRATIONNELS
À partir de la pratique, j’ai isolé quatre variantes d’objets
transgénérationnels (1997 a, b) susceptibles d’être identifiées
dans chaque structure familiale, mais il peut naturellement y
en avoir d’autres ou ils peuvent coexister dans une même
généalogie :
- Le fantôme, personnage gardé secret, dans les familles
gravement dysfonctionnelles, de patients psychotiques, psychosomatiques, ou qui arrivent difficilement à gérer une
adoption, une recomposition familiale, une mesure de justice appliquée à l’un des leurs. (Familles narcissiques.)
- L’objet d’un deuil (disparu, éloigné), un des grands-parents, ou un autre proche, même un enfant, très idéalisé,
empêchant la famille d’évoluer. Dans ce cas, le secret n’est
pas de règle, l’objet est vénéré, très présent dans les échanges,
mais tout compte fait pas assez « parlé », relié à d’autres
représentations. L’idéalisation empêche que l’on se réfère à
lui de façon simple, affectueuse, que l’on veuille le rendre
humain. Cette modalité est rencontrée dans les pathologies de
la prime enfance : de sommeil, de l’alimentation, somatiques.
Le destin familial serait ici vécu comme marqué par la fatalité, qui peut par ailleurs être sollicitée inconsciemment de
façon masochiste. (Familles anaclitico-dépressives.)
- L’objet transgénérationnel «imposteur» dont les
œuvres sont présentées comme signes de prouesse, de perspicacité, justifiées éventuellement pour des raisons économiques : « S’il n’avait pas mis la main dans la caisse, il n’aurait pas pu faire vivre sa famille », disait la mère d’un jeune
délinquant concernant son propre père. Les identifications
mimétiques et parfois caricaturales de l’ancêtre se retrouvent
ici, ainsi que dans les cas antérieurs. (Familles perverses.)
- L’objet de désir œdipien. Dans ce cas, il s’agit d’un
attachement libidinal du parent envers son propre parent,
source d’inductions particulières : l’enfant « devrait » ressembler à cet aïeul, plus qu’à son conjoint. Cette contrainte
est présentée avec séduction et de façon théâtrale. (Familles
névrotiques.)
Quelles sont les différences entre les objets transgénérationnels structurants et déstructurants ? C’est probablement
l’interdit de savoir qui fait le plus violence et qui s’oppose au
message symbolique du transgénérationnel. Le résultat est
une impasse sur ces violences et qui concernent des traumatismes anciens, il proscrit à la fois le savoir et le questionnement à propos de ce savoir. (S. Tisseron, 1991.) En recevant
tous les membres d’une famille, l’analyste familial se donne
l’occasion d’écouter les deux partenaires du couple et aussi
d’étudier les deux lignées, ce qui lui permet d’apprécier le
rôle d’un parent accentuant ou, au contraire, atténuant la violence transgénérationnelle (la rancœur de l’ancêtre) transmise par l’autre parent. Tout le système se révélera modifié
selon le sexe du parent le plus touché par les traumatismes
anciens et celui de l’enfant. Mais la famille nucléaire demeure assujettie à l’objet transgénérationnel; elle n’est que son
ombre.
DE L’IDENTIFICATION ALIÉNANTE À LA DÉSIDÉALI-SATION
Les adolescents sont particulièrement sensibles aux vécus
concernant le transgénérationnel. Ils adoptent facilement les
traits de personnalité des ancêtres; ils ne les ont pas connus,
mais, par d’obscurs mécanismes, leur personnalité se modifie au point de leur ressembler. Il est probable que les récits
fragmentaires faits en famille sur les gestes et œuvres, les
exactions des ancêtres, réveillent leur curiosité, et en étant
eux-mêmes en rupture par rapport à l’ordre consensuel familial, en cherchant des « héros » opposés au père et à la mère,
ils s’en sentent proches. Étant à l’affût de ce qui dérange les
parents, ils captent ce que l’on veut leur occulter.
L’adolescence est un âge où l’équilibre entre l’idéal du
moi et le moi idéal tend à se rompre en faveur de ce dernier.
L’idéal est moins porté vers un avenir que vers la réalisation
immédiate de performances éclatantes qui donneraient du
prestige ou qui provoqueraient des réactions passionnelles
(ce qui signe le travail du moi idéal). Généralement, ceci se
passe en sourdine, sans que personne n’en soit conscient.
L’identification aux ancêtres fantômes apparaît néanmoins
comme un élément étranger à l’ensemble de la personnalité,
en discordance par rapport au fonctionnement habituel du
jeune : plus précisément, il est le sujet de l’investissement
massif et secret d’un autre, lequel est hanté, tourmenté par ce
personnage, le parent généralement. C’est que recouvre la
dénomination d’identification aliénante.
L’ensemble de la famille est donc happé par le « souvenir » de l’ancêtre, qui devient omniprésent tout en étant
caché. On peut noter que cette complexe organisation, qui
date de très longtemps, fait crise à ce moment de la vie familiale parce que l’adolescence sollicite et réinterroge la place
de chaque membre de la famille, son identité est sujette à des
questionnements massifs. Si le jeune a le sentiment qu’il y a
des « laissés pour compte » honteux dans la généalogie, il
tend à les intégrer, mais dans la mesure où ces représentations ne sont pas parlées, il s’identifie de façon mimétique à
elles. Alors il reproduira leurs comportements.
Le cas suivant est celui d’une famille qui vint me consulter quand les enfants avaient déjà plus de vingt ans (un garçon et une fille). Ils me font part d’un secret révélé très tard,
au moment des dix-huit ans du garçon, l’aîné. Entre neuf et
quinze ans, il aurait été la victime régulière de l’abus sexuel
d’un oncle pédophile, le frère du père. Ceci se passait de la
façon la plus ignoble. Cet oncle célibataire paraissait adorer
son neveu et disait vouloir participer à son éducation. De
fait, il était inventif et connaissait des histoires et des jeux
qui amusaient l’enfant. Les parents le lui confiaient régulièrement ou ils partaient en famille avec lui en vacances,
demeurant dans des résidences séparées. Se sentant menacé,
l‘enfant n’en a rien dit. La perversité de l’oncle se manifestait encore quant il présentait l’enfant à ses amis homosexuels comme son partenaire. Il semblait s’en vanter, selon
ce que sentait l’enfant. « J’étais pour lui sa conquête », nous
a-t-il expliqué lors de notre première rencontre. Il ne le présentait pas comme un proche, mais comme le fils d’un voisin.
Plus tard comme « un neveu par alliance ». Le jeune homme
reprochait à ses parents leur naïveté d’abord, et leur manque
de réaction quand il leur en a parlé. Le père est à peine allé
demander quelques explications à son frère, mais il n’a pas
voulu ébruiter la chose, ni solliciter l’intervention de la justice. Son frère l’a toujours impressionné, même maintenant.
« Ses réussites professionnelles » auraient été l’orgueil de la
famille. Si elle avait été mise au courant, sa propre mère
aurait été horrifiée, cela l’aurait tuée, ajoute-t-il. Mais son
frère a banalisé la chose, chargeant l’enfant et le désignant
comme « l’instigateur » et « celui qui en redemandait ».
Pendant cet entretien, le jeune exprima son amertume, traitant son père de « lâche de l’avoir abandonné », dénonçant
une certaine fierté familiale qu’il fallait défendre au détriment de sa « dignité ».
En fait un autre secret m’est révélé qui apparaissait également consternant, et permettait d’éclairer cette situation
d’abus. Le père n’était pas le géniteur du garçon (uniquement de la fille). La mère l’avait conçu avec un amant de
passage, qu’elle n’aimait pas; elle n’a même pas voulu l’informer de sa grossesse. Elle semblait heureuse de rester
seule avec l’enfant, sa famille l’avait entourée de soins et de
tendresse. Quand elle a rencontré son mari actuel (deux ans
après), ce dernier a reconnu immédiatement l’enfant, mais
demandé que la vérité de sa conception demeure cachée, afin
de « ne pas perturber sa relation avec lui ». Le fils ne l’a
appris qu’à vingt ans, lors d’une conversation avec sa mère,
qui ne pouvait plus garder le secret.
La mère a expliqué, pendant le deuxième entretien, qu’un
psychiatre mis au courant de la chose, lors d’une consultation, lui avait conseillé de dire la vérité à l’enfant pour « l’aider à améliorer ses conduites », car il apparaissait comme
agité et violent (l’enfant avait six ans). Après avoir connu sa
filiation, il s’est senti « floué »; il a encore grande envie de
connaître les raisons du comportement des parents, qui n’ont
pas trop désiré jusqu’ici en reparler; c’est pour cela qu’il a
souhaité faire un travail thérapique familial avec eux. Il
pense que tout son passé en a été marqué, et si aujourd’hui
il est encore sans grande perspective d’avenir, c’est qu’il a
dû s’identifier à son père biologique, qu’il a cherché puis
retrouvé : un homme marginal, très « paumé ».
Tous les membres de la famille sont conscients de l’énorme erreur commise, mais le jeune semble souhaiter profiter
de cette situation pour projeter sur les parents sa colère et sa
haine. Il les traite de manière injurieuse, même. Ce qui ne
paraît toutefois pas trop clair pour eux est le rôle de l’oncle
pédophile, qui aurait pu agir comme pour combler une place
et réaliser un vœu inconscient. C’est mon hypothèse du
moment. Le père biologique étant écarté, comment le père
adoptant ressentait-il son rôle ? Se sentait-il vraiment investi en tant que père par son épouse – qui s’avérera à l’entretien assez dominatrice ? En restant à l’écart, ne mettait-il
pas en actes sa propre ambivalence devant cette situation ?
N’aurait-il pas eu le sentiment d’avoir été utilisé par son
épouse mère célibataire ?
Quoi qu’il en soit, son propre frère par son comportement
pervers semblait outrager cette union. Cet enfant de la honte
était devenu son objet sexuel : enfant ramassé, qu’il se permettait de rabaisser, mimant perfidement le comportement
de son frère conquérant cette femme. Une pédophilie homosexuelle qui théâtralise, sur un mode dérisoire, un drame de
famille (A. Eiguer, 2001). Évidemment la perversion pédophile ne nécessite pas pour se manifester un terrain particulier, mais je crois que dans cette famille le secret sur la naissance l’a facilitée : ce qui n’était pas accepté et refoulé
revint en conduite sur un mode pervers. Par l’humiliation et
l’utilitarisme, l’oncle exprimait toute sa rancœur. Mais
l’aveuglement des parents ressemble à un assentiment.
Pourquoi dans la thérapie familiale psychanalytique le
transgénérationnel prend un relief particulier permettant d’y
trouver les sources (ou l’une des sources) du trouble ? La
présence des deux parents facilite certainement l’évocation
des ancêtres. Le fait que deux générations (ou plus) soient
réunies en séance donne le sentiment qu’une continuité peut
exister entre les deux maillons et ceux qui les précèdent, jusqu’à l’origine de la lignée. Ce n’est pas seulement le puzzle
fantasmatique qui pourra s’y reconstruire, mais aussi le
puzzle généalogique, avec les pièces renfermées dans l’inconscient parental. Que le parent précède l’enfant implique
que lui-même a été précédé par d’autres parents lui ayant
légué un héritage. Lors de la fondation de la thérapie familiale psychanalytique, le critère de présence bigénérationnelle aux séances a été formulé sans que l’on s’aperçoive que
l’effet sur la mémoire ancestrale allait être si marquant. C’est
dans l’après-coup de l’expérience que ceci nous est apparu
clair. Il n’est pas rare de voir aujourd’hui les membres des
familles nous proposer spontanément de dessiner un génogramme. Ce geste inscrit un tournant singulier dans la cure,
plein de surprises et de trouvailles retentissantes; mais c’est
dans des perlaborations à la suite de l’émergence de résistances, dans des récits nouveaux, voire déformés, et successifs, que le vrai travail se fera, notamment par ses inscriptions transférentielle et contre-transférentielle.
Le transgénérationnel joue également un rôle majeur dans
la psychopathologie individuelle; pratiquement dans chaque
traitement il apparaît comme une clé de voûte. Bien de nos
patients apparaissent comme des « malades » des secrets de
famille, ce qui produit les effets de sidération, d’impensable,
la consolidation de clivages et de cryptes. Parfois, la problématique est moins grave. Serait-ce parce que les secrets sont
de nature sexuelle : ils « véhiculent » une dimension de plaisir (par exemple, adultère)? Une forme de transgénérationnel
a attiré mon attention ces dernières années : un « trop dit » du
généalogique. C’est le cas des familles chez lesquelles le
rappel des ancêtres est trop fréquent, signe de gloires passées, de sentiment de supériorité, etc. L’enfant peut s’en sentir très fier et en même temps diminué craignant de ne pas
émerger seul, ni de réaliser des choses aussi importantes que
l’ancêtre.
Dans les liens de parenté, les membres de la famille occupent
des positions précises; le père occupe une position de leader,
renforcée par le transgénérationnel. Pour Freud (1912,1921,
1938), la famille reproduit dans son organisation hiérarchique
l’allégeance envers le chef tout puissant de la horde, tué par ses
fils, puis vénéré et totémisé. « Nous comprenons immédiatement pourquoi le grand homme a pu prendre tant d’importance,
dit-il dans Moïse et la religion monothéiste, car nous savons que
la plupart des humains éprouvent le besoin impérieux d’une
autorité à admirer, devant qui plier, et par qui être dominés et,
parfois, malmenés. […] Fermeté dans les idées, puissance de la
volonté, résolution dans les actes, c’est cela qui fait partie de
l’image paternelle, et plus encore la confiance en soi du personnage, sa divine conviction parfois poussée jusqu’au manque
total de scrupules. Tout en nous voyant contraints de l’admirer,
parfois de placer en lui toute notre confiance, nous ne pouvons
nous empêcher de le craindre aussi » (p. 148). Ce père est néanmoins l’héritier du père archaïque, celui qui résume tous ces
traits exaltants.
Un ancêtre apparaît ainsi comme l’ambassadeur de la culture, agent de la castration, un autre du père biologique; le
père « éducateur », qui lègue un héritage, donne un nom,
intervient dans l’acculturalisation. Dans nos cultures occidentales, cette fonction revient fréquemment au parrain, qui
« donne le nom » à l’enfant, notamment lors du baptême.
Personnage tutélaire, le parrain, dans certaines régions de
France, est généralement le père du père, chef de « l’hostal »
ou un frère aîné. En 1997 (a), j’ai parlé des rapprochements
possibles entre le père ancestral et le père « éducateur » du
roman familial, qui est dans la réalité le propre père de l’enfant. L’esprit humain organise une double parenté ainsi, ce
serait le cas général : un père qui éduque et un père qui a
conçu l’enfant. Dans le monde de l’hostal, le « père qui
éduque » entretient des rapports moins passionnels avec ce
dernier que le « père qui engendre ». La passion, l’érotisme,
l’ardeur sexuelle sont généralement rattachés au père qui
engendre, soit le père rival de l’enfant, soit l’amant de la
mère, son objet d’amour idéalisé, dans le roman familial.
Des investissements animés par des pulsions entravées, de
respect ou de crainte sont rattachés au père qui éduque.
À l’occasion le père symbolique apparaît en tant que doublé par un père diabolique, vécu comme rancunier, parent
abuseur, incapable de renoncer aux satisfactions immédiates
(l’oncle de mon patient, par exemple) ou comme fantôme (le
père biologique de ce même patient). Entre ces différents
pères, une lutte s’engage. Dans tous les cas, l’ancêtre n’est
pas un objet d’investissement direct; il est reconnu, aimé,
respecté par l’intermédiaire de la mère ou du père. Le grand-père, le père éducateur, le parrain, etc. seraient ses relais.
Toutes ces variantes permettent d’identifier un quatrième
lien de parenté, celui qui s’établit entre l’ancêtre, l’autre
père, et l’enfant. C’est ainsi que l’enfant se représente
inconsciemment l’ancêtre, celui-ci « s’adresse » à l’enfant
par l’intermédiaire du fantasme maternel ou paternel.
Je rappelle l’idée que l’enfant n’investit pas uniquement
un membre de sa famille mais un lien, un couple si ce sont
ses parents : l’enfant investit un lien, la façon dont un autre
(le parent) investit un tiers (l’autre parent), et il y trouve un
modèle d’identification. La clinique fait apparaître des dysfonctionnements liés aux incertitudes sur la place du père.
Leur variété témoigne de la difficulté dans laquelle se trouvent les familles pour l’intégrer. Les révélations sur le transgénérationnel, en confirmant la place symbolique des sujets
– leurs droits, les interdits, les rapports entre les différents
membres des lignées par rapport à chacun – aident à une
compréhension plus claire de la fonction référentielle du
père. Il y apparaît que celle-ci est dénaturée aussi bien dans
la famille narcissique que perverse, bien qu’ici le leurre et
l’imposture font du père un jouet manipulable. Dans la
famille narcissique, on rencontre éventuellement des pères
énergiques mais au fond ils se font autocrates et persécutants.
Le modèle de la thérapie familiale psychanalytique est
appliqué à différentes situations; il essaie de se fonder sur
des bases théoriques et cliniques claires, réexaminées par la
recherche de manière constante. Il est néanmoins fortement
sollicité par les changements contemporains de la parentali-té, qui nous surprennent et nous inquiètent. Et s’il tente
d’aborder toutes ces questions, il n’a pas toujours la réponse
idéale. Le plus important est d’éviter la stéréotypie; il
convient de poursuivre l’examen des problèmes et de changer si cela s’avère nécessaire. Dans ce sens, de nouvelles
variantes techniques sont envisagées, l’élargissement de
l’écoute aux partenaires sociaux pour les familles marginales, le traitement d’une partie du groupe (le couple ou les
enfants), des familles accueillant des enfants placés, etc.
(numéro 1 de la revue Le divan familial, 1998).
J’ai abordé une parcelle de nos développements essayant
d’aller à l’essentiel. Pour notre courant, la théorie est importante; elle nous aide à penser notre expérience clinique, mais
nous reconnaissons que c’est notre contre-transfert qui oriente nos choix et nos préoccupations. Une thérapie familiale
qui ne nous mobilise pas personnellement ne sera pas un bon
moyen pour soulager la souffrance des individus. Le modèle
groupal des liens familiaux et transgénérationnels aura de
beaux jours devant lui s’il surgit de notre sensibilité.
·
(certaines références sont ajoutées à celles citées dans le texte)
·
ABRAHAM N., TOROK M. (1978) L’écorce et le noyau, Paris, Aubier-Flammarion.
·
AULAGNIER P. (Castoriadis-Aulagnier) (1975) La violence de l’interprétation, Paris, PUF.
·
BOSZORMENY-NAGY I., SPARK G.M. (1973) Les loyautés invisibles,
NY, Harper and Row.
·
COURNUT J. (1983) « Deuils ratés, morts inconnus », Bulletin SPP, 2,9-25.
·
DUMAS D. (1985) L’ange et le fantôme, Paris, Minuit.
·
EIGUER A. et col. (1981)in Ruffiot et alii. La thérapie familiale psychanalytique, Paris, Dunod.
·
EIGUER A. (1983) Un divan pour la famille, Paris, Le Centurion.
·
EIGUER A. (1987) La parenté fantasmatique, Paris, Dunod.
·
EIGUER A. (1989) Le pervers narcissique et son complice, Paris, Dunod,
1996.
·
EIGUER A. (1991) « L’identification à l’objet transgénérationnel », Jal de
psychanalyse de l’enfant, 10,93-109.
·
EIGUER A. (1993) « Imposture et perversion. Héritage transgénérationnel », Journal des psychologues, 104,42-45.
·
EIGUER A. (1997 a) « La part maudite de l’héritage », in A. Eiguer (dir.),
Le générationnel, Paris, Dunod.
·
EIGUER A. (1997 b) « Famille ou parenté ? », Journal de psychanalyse de
l’enfant, 21,268-289.
·
EIGUER A. (1998) « Le négativisme : une indication de la thérapie psychanalytique de couple », Le divan familial, 1.
·
EIGUER A. (2001) Des perversions sexuelles aux perversions morales. La
jouissance et la domination, Paris, Odile Jacob.
·
FREUD S. (1912) Totem et tabou, tr. fr. Paris, Payot, 1977.
·
FREUD S. (1914) « Introduction au narcissisme », tr. fr. La vie sexuelle,
Paris, Paris, PUF, 1969.
·
FREUD S. (1915-1917) Introduction à la psychanalyse, tr. fr. Paris, Payot,
1972.
·
FREUD S. (1921) Psychologie collective et analyse du moi, tr. fr. Essais de
psychanalyse, Paris, Payot, 1951.
·
FREUD S. (1938) Moïse et le monothéisme, tr. fr. Paris, Gallimard, 1948.
·
GRANJON E. (2000) « Mythopoïèse et souffrance familiale », Le divan
familial, 5,13-23.
·
GREEN A. (1982) Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, PUF.
·
GUILLAUME P. (1942) Psychologie de la forme, Paris, PUF.
HÉRITIER F. (1996) Les deux sœurs et leur mère, Paris, O. Jacob.
LÉVI-STRAUSS Cl. (1979) « La famille », in Claude Lévi-Strauss¸ Paris,
Gallimard.
·
LEWIN K. (1946) Psychologie dynamique, tr. fr. Paris, PUF, 1959.
·
MIJOLLA A. (1981) Les visiteurs du moi, Paris, Les belles lettres.
·
NACHIN C. Fantômes de l’âme, Paris, L’Harmattan, 1993.
·
PICHON-RIVIÈRE E. (1971) Del psicoanálisis a la psicología social,
Buenos Aires, Galerna.
·
RUFFIOT A. (1981) in Ruffiot et alii. La thérapie familiale psychanalytique, Paris, Dunod.
·
STIERLIN H. (1975) Psychoanalysis and family therapy, NY, James
Aronson.
·
TISSERON S. (1991) in A. Eiguer et alii. L’objet transgénérationnel, UFR
de Bobigny.
[1]
Le présent document
reprend une partie du
contenu du chapitre trois
de mon ouvrage
La famille de
l’adolescent :
le retour des ancêtres
(Paris, in Press éditions,
2001)
[2]
J’examine ces cas de
famille dans mon
ouvrage
Le perversnarcissique et son
complice
(2° édition, 1996)