2001
Champ Psychosomatique
Les arts plastiques en psychothérapie
Fernando Bayro-Corrochano
psychanalyste-sculpteur, Chargé d’enseignement et coresponsable pédagogique du D.U. Art et Médiations Thérapeutiques de l’Université Paris VII, 6 Quai des Celestins 75004 Paris.
Dans l’entre deux de la rencontre du sujet et du psychothérapeute, nous plaçons les arts plastiques là où la parole fait défaut, là où le sujet bute sur
l’impossible à dire.
L’auteur dans le present texte interroge l’Interaction de la Psychanalyse et
des Arts Plastiques et montre la pertinence de l’utilisation des ces derniers
en thérapie, dès lors qu’elle permet la circulation du réel, du corps pulsionnel, du plus intime dans le discours du sujet, qui créé une œuvre plastique dans un lien transférentiel. Cet univers de l’intime est lié au fantasme
inconscient. Le travail thérapeutique, avec le support des arts plastiques,
consistera à une réappropriation de cet intime.
L’art plastique rend possible une double inscription : l’énigme de création
et l’énigme du symptôme. La création, par sa valeur de substitution, permettra un destin autre que pathologique à la pulsion et au fantasme. Elle
permettra aussi une mise au «travail signifiant».
L’acte spécifique du thérapeute qui propose l’art plastique en thérapie sera
noué à la réception sensible de l’objet-créé, à sa mise en signification et à
son traitement plastique et éthique.Mots-clés :
Arts plastiques, Thérapie, Sensorialité, Inconscient, Jouissance esthétique, Réappropriation de l’intime, Acte thérapeutique, Éthique.
In the intervening period of therapeutical meetings, we introduce plastic
arts at the point where the speech is absent, where the subject copes with
the impossibility of saying.
In this article, the author is questionning the interaction between
Psychoanalysis and Plastic arts. He shows the relevance of its use in a therapy as long as it makes the circulation of real possible.
Plastic arts could express both the creation’s enigma and the symptom’s
enigma. Indeed, creation, thanks to its substitution’s action, removes from
drive and fantasy its pathological aspect. It also provokes the work of the
signifiant.
The specific art of the therapist who proposes plastic arts in therapy lies in
his ability to link the significance and the sensitive reception of the object
with its ethical and plastic analysis.Keywords :
Plastic arts, Sensitivity, Unconscious, Aesthetic enjoyment, Intimate reappropriation, Therapeutical act, Ethical act.
Dans l’entre-deux de la rencontre du sujet et du psychothérapeute,
nous plaçons les arts plastiques là où la
parole fait défaut. Non seulement dans le cas des
psychoses, là où le sujet bute sur l’impossible à dire, mais également
dans les structures symptomatiques où l’écart entre
l’univers sensoriel et le langage est trop grand. Le ressenti du
corps s’accentue là où l’angoisse reste irreprésentable dans
l’impossibilité d’être signifiée. L’expression plastique permettra
de dire autrement ce qui est dit en souffrance.
Il s’agira enfin de faire advenir une demande thérapeutique là où il n’y en a pas. Cette utilisation thérapeutique des
arts plastiques peut être faite aussi bien en situation de groupe qu’en situation individuelle.
Notre propos sera d’interroger l’interaction de la
Psychanalyse et des Arts Plastiques. Nous souhaitons également insister sur la pertinence de l’utilisation de ces derniers
en tant que médiateurs thérapeutiques. Cette interaction permet
en effet la circulation du réel, du corps pulsionnel, du plus intime
dans le discours du sujet qui créé alors une œuvre plastique dans
un lien transférentiel. Cet univers de l’intime est lié au fantasme
inconscient. Le travail thérapeutique, avec le support des arts
plastiques, consistera en une réappropriation de cet intime.
Plus qu’une interrogation sur une « psychanalyse appliquée » ou un savoir psychanalytique calqué sur un champ de
la culture, notre intérêt sera de préciser, à partir de l’expérience clinique, quelques principes de l’utilisation des arts
plastiques, comme la peinture, le dessin et le modelage, dans
la psychothérapie.
Le mot « plastiké » vient du verbe grec « plâssein »,
« plâthein », qui signifie « donner forme à une matière
malléable»
[1].
Est plastique ce qui est malléable, flexible et qui prend
une forme durable. Dans la Grèce Ancienne, existait le
« coroplâthos » (coré : jeune fille /plathos : modeleur ) dont le
métier était celui de modeler des figures en argile; et le
« piloplâthos » (pilos : terre mélangée à l’eau) celui qui
modelait l’argile pour faire des contenants, des pots et des
vases.
La qualité « plastique » donne le pouvoir de prendre
forme. Elle est une particularité propre à la matière ellemême, comme l’argile ou le pigment mélangé à un liant huileux autour desquels les arts plastiques comme la sculpture
et la peinture s’organisent.
La peinture, dans sa mise en forme picturale, et le dessin
par le trait du crayon qui contourne la figure à représenter sur
la surface plane de la toile ou de la feuille, donnent à voir la
représentation plastique. Ces expressions plastiques sont
dans le champ du regard, de la vision et de la lumière.
Il en va d’un autre mode pour le modelage de l’argile et
de la sculpture en général. La mise en forme d’une figure ou
d’un objet se fait en trois dimensions. La sculpture est destinée à être placée dans l’espace. Sa perception relève avant
tout du domaine du tactile et sollicite l’organe qui en
dépend : la peau. Donc la perception du poids, de la consistance, de la température et du volume.
La sensorialité de la mise en forme de ces deux champs
artistiques est dans une dynamique « d’aller et retour entre le
tactile et le visuel » (S. de Mijolla-Mellor, 1992). Cependant,
les enjeux pulsionnels sont différents dans ces deux champs
d’expression. Le choix du support plastique dans un cadre
thérapeutique aura donc une grande importance.
Si nous proposons les arts plastiques dans le cadre thérapeutique, la plastiké – qualité propre à ces arts comme nous
l’avons définie – aura forcément une influence métaphorique
sur le cadre de travail. L’atelier thérapeutique à médiation
peinture ou médiation modelage, en tant que lieu de la création et de la rencontre thérapeutique, devient donc plastique
en lui-même. Un lieu souple et malléable dans lequel nous
remarquons deux moments qui rythment le travail thérapeutique : la mise en forme plastique et la parole qui lui est associée. Cet atelier diffère de celui de l’artiste surtout de par sa
dimension transférentielle, mais également de par la reconnaissance de l’inconscient dans l’expression plastique. Ce
lieu reste, comme pour l’artiste, le lieu de l’inattendu et de la
surprise.
ARTS PLASTIQUES : SENSORIALITE ET INCONSCIENT
À l’origine même de la psychanalyse, art et création sont
associés. Déjà dans
L’interprétation des rêves, Freud (1900)
s’interroge sur la figurabilité du rêve – la «
Darstellbarkeit»
– c’est-à-dire
la forme plastique de l’image du rêve. Il fait
une comparaison entre le travail du rêve et celui des arts
plastiques « qui n’ont pas [d]e langage » à la différence de la
poésie. Et Freud d’ajouter, toujours dans le même texte :
« Une fois que la pensée du rêve, inutilisable sous sa forme
abstraite, a été transformée
en langage pictural
[2], on trouve
plus facilement, entre cette expression nouvelle et le reste du
matériel du rêve, le point de contact et les identités nécessaires au travail du rêve », plus loin : « on peut dire que la
figuration dans le rêve, qui n’est certes pas faite pour être
comprise, n’est pas plus difficile à saisir que les hiéroglyphes…» et d’insister sur le fait que le passage des pensées
du rêve au contenu du rêve s’opère par la figuration et le plus
souvent à travers des images visuelles.
P. Fedida (1995) étend la théorie des rêves à l’écoute psychanalytique définie comme « constamment formatrice de
figures. Les mots proviennent des images visuelles – images
qui ont vu les choses (ou la chose) – et ils s’entendent
comme des noms pour autant que le langage qui les écoute
en silence en produit le dessin». Pour Fedida, cette écoute
psychanalytique se fait à travers « le prisme du rêve. »
Déjà, en 1913, Freud invitait à penser que les forces pulsionnelles donc sexuelles en jeu dans l’art étaient les mêmes
que celles qui organisaient les conflits, qui poussaient certains à la névrose et qui amenaient aussi la société à édifier
des institutions. Presque un siècle après, au regard de l’art
contemporain et du surréalisme, cela nous paraît évident,
mais en ce temps l’idée était subversive, voire scandaleuse.
Au-delà du modèle du rêve en tant que « voie royale »
d’accès à l’inconscient, il existe un autre paradigme freudien : celui de la création. L’expression plastique dans son
rapport à l’inconscient est centrée sur la subjectivité du créateur et sur les effets que l’œuvre produit sur le spectateur.
Dans une perspective plus lacanienne, c’est l’œuvre, l’objet
même de la création qui prend de l’importance.
Si Freud pensait que la psychanalyse n’avait rien à dire
sur l’énigme de la création, sur le « génie créateur », il considérait que l’artiste allait plus vite et plus loin dans l’expérience des processus inconscients que le psychanalyste, qui,
avec sa « science », avait besoin d’un travail long et laborieux. Plus tard cependant, il s’aperçut – surtout avec Jensen
et sa Gradiva – que l’artiste ne pouvait pas rendre compte de
cette expérience. Freud a en revanche, insisté sur le travail
psychique demandé au sujet par la création et qui constitue
un savoir que le créateur méconnaît. Ce qui est important,
c’est donc d’expliciter les structures subjectives qui sous-tendent la production artistique.
À partir de quoi le créateur produit-il ? Des impressions et
des souvenirs, des traces mnésiques qui sont confirmées par
des répétitions thématiques. Cette activité psychique est une
activité fantasmatique. Pour Freud, la création est donc avant
tout un travail de création dans le sens du travail du rêve, du
travail du deuil. Mais l’artiste ne sait pas quel savoir organise sa création. Et Freud d’insister en 1916 dans sa série de
leçons : « l’artiste possède en outre le pouvoir mystérieux de
modeler des matériaux donnés, jusqu’à en faire une image
fidèle de la représentation existante dans sa fantaisie et de
rattacher à cette représentation de sa fantaisie inconsciente
une somme de plaisirs suffisante pour masquer […] le refoulement ». Et plus loin, de nous dire que tous les bénéfices que
l’artiste obtient ont été « conquis par sa fantaisie, ce qui
auparavant n’avait existé que dans sa fantaisie ».
C’est là où, à la différence de l’artiste, le névrosé échoue
puisqu’il reste enfermé dans le fantasme. Nous pouvons ainsi
considérer la Névrose et toute autre structure symptomatique, par les fixations et déterminations inconscientes
qu’elles comportent, comme une structure psychique « rigide », sans plasticité.
Nous voudrions ajouter à la dimension freudienne de
« l’activité fantasmatique » dans la création et à son approche
de l’art par le concept « limite » de la sublimation, un autre
aspect du travail psychique qui est la question des trajets pulsionnels que porte l’œuvre. C’est le corps subjectif et pulsionnel du créateur qui est mis en jeu dans l’œuvre. Ce corps
est une surface érogène, une peau sensible, un lieu des traces
corporelles et un lieu d’inscription du plaisir et du déplaisir.
Il est aussi la surface de la rencontre originaire avec l’Autre,
et c’est cette rencontre originaire qui constitue le socle, le
creuset de la sensorialité à venir. Les arts plastiques rendent
possible l’expression de l’univers des sensations et des émotions, ce matériel « pré-verbal » qui n’est pas forcément
« hors langage » – grâce à la réconciliation du plaisir et du
déplaisir.
Revenons aux textes fondamentaux de Freud sur l’activité créatrice comme « Le délire et le rêve dans la Gradiva de
W. Jensen »(1907), « L’écrivain et le rêve éveillé » (1908), « Le
souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » (1910) et « Le
Moïse de Michel Ange » (1914), à la lecture desquels nous
pouvons tenter d’extraire une sorte de paradigme freudien de
la création.
Essayons de l’énoncer : l’artiste, grâce au travail psychique, à « l’activité fantasmatique » et à la levée du refoulement, dans l’acte créateur, sur un fond de « non savoir », de
point aveugle, d’ignorance de ce qui est en jeu pour le sujet,
grâce à la sublimation et par une certaine technique plastique, permet l’émergence et la jouissance du fantasme
inconscient dans l’œuvre. L’œuvre aura un effet sur le spectateur, une « émotion esthétique ». S’il y a effet, il y a rencontre avec l’artiste, rencontre qui fait lien avec lui, avec son
savoir inconscient et rencontre avec la source originaire,
sexuelle et enfantine, nous dit Freud, le narcissisme en
somme. C’est la dynamique infantile de la pulsion. La jouissance esthétique du spectateur signe sa participation et assure ainsi la continuité du processus de création qui soutient
l’œuvre.
Nous pouvons donc dire que l’objet créé porte une partie
énigmatique pour le créateur lui-même. Nous nommerons
cette partie énigmatique de la création « trou énigmatique »
de l’œuvre, à la différence d’un « noyau plein » de sens. Ainsi
l’œuvre sera « trouée » symboliquement parlant, le trou étant
la condition d’un travail de signification, de parole, de lecture possible de l’œuvre, notamment dans un cadre thérapeutique.
Si la peinture et le modelage de l’argile permettent donc
une « ouverture » de l’inconscient, ils risquent aussi de produire sa « fermeture », de « masquer […] le refoulement »
dans l’œuvre cher à Freud. Voici un argument clair qui va à
l’encontre du fantasme de certains art-thérapeutes : « l’art
guérit par lui-même »! Il suffit de faire de la peinture pour
échapper à la névrose ou à la souffrance ! Le sujet se transforme par la grâce d’une mystérieuse alchimie propre à l’art !
La jouissance esthétique, est un affect plein d’opacité,
opacité propre à l’œuvre elle-même. C’est l’effet hypnotique
que produit l’œuvre, effet du beau dans le sens platonicien,
comme il est explicité dans Le Banquet: la fonction du beau
est de « délivrer l’être de la grande souffrance du désir ». Cet
effet a une fonction cathartique, libératrice des tensions.
C’est un effet propre à l’art en tant que source de plaisir.
Freud insiste sur « un primat de séduction » de ce « plaisir
préliminaire ». De même, pour Lacan (1959-1960), « l’œil
dépose le regard comme on dépose les armes ». Ce plaisir
cathartique n’est pas suffisant en tant qu’effet thérapeutique.
Dans notre conception de l’utilisation de la médiation en thérapie, l’effet cathartique de la création permet avant tout
d’installer un cadre de travail dans « le plaisir d’être là ».
Pour illustrer la sublimation, Lacan (1959-1960) évoque
le processus qui conduit de l’argile à la poterie, définie
comme « l’art du vide ». Cette argile contourne le vide pour
y faire le contenant, le pot. La sublimation consiste ainsi à
surmonter quelque chose tout en gardant ce qu’on a surmonté. Dans la poterie, il s’agit de surmonter la matière première pour la transformer en l’objet créé. Cet objet garde intimement la matière elle-même, ici l’argile malgré sa transformation par le feu. C’est le vase qui donne forme au vide.
Lacan, à la suite de Heidegger, reprend le paradigme du
potier pour illustrer ce qui permet de représenter la Chose et
de ne pas l’éviter comme signifiant. Le vase existe depuis
toujours dans la culture, il a permis l’introduction des signifiants vide/plein. Le vase est la métaphore de la création à
partir du vide, du « rien », c’est l’image de la grotte, de la
cavité, du temple.
La sublimation, « c’est changer la qualité de l’objet ».
Nous verrons par la suite que c’est l’objet de la pulsion qu’il
s’agit de changer.
Suite à ces avancées, reprenons la question du corps dans
l’œuvre. Le moi pour Freud (1923) est avant tout le « moi
corporel ». Le moi dérive en premier lieu des sensations corporelles, principalement de celles qui naissent de la surface
du corps, surface érogène, surface trouée, surface sensitive et
sensible, source de pulsion : la peau. Le moi peut être considéré, nous dit Freud (1923), comme « une projection mentale de la surface du corps ». Cette projection représente la surface de l’appareil psychique.
La surface érogène du corps et sa représentationprojection mentale nous intéressent fortement, puisque par la technique d’expression plastique et l’inscription des trajets pulsionnels, les pulsions viendront se déplier sur une autre surface, celle de la toile du tableau (Lacan, 1959-1960) ou sur
le volume de l’argile dans la forme sculptée (Bayro-Corrochano, 2001).
UNE RÉAPPROPRIATION DE L’INTIME
Dans cette impossibilité de dire, dans laquelle le sujet se
trouve face au « sexuel » du symptôme, la pulsion se trouve
éparpillée sur d’autres objets, objets partiels qui ne comblent
pas le manque. La sublimation permettra de révéler le principe même de la pulsion, à savoir que le changement d’objet
est constitutif de la pulsion, du désir. L’objet est variable.
La valeur thérapeutique de l’expression plastique, par sa
tentative de représentation de l’irreprésentable, peut aussi
être de donner à la pulsion un destin autre que celui du fantasme inconscient ou celui de la pathologie. Cette valeur de
substitution que détient l’œuvre par rapport à l’objet du travail fantasmatique donne au sujet la possibilité de faire « de
sa blessure narcissique une source de création » (Nasio,
1988).
La sublimation est l’un des destins possibles de la pulsion, mais nous ne connaissons la pulsion qu’à travers sa
représentation psychique. Cette tentative de représentation
de la pulsion se fait soit par l’image, qui s’inscrit sur un fond
de perte de l’objet, soit plus symboliquement par les mots,
qui s’inscrivent eux sur un autre fond, celui de l’absence de
l’objet. La sublimation s’inscrit sur l’impossibilité de complétude avec l’objet total qui viendra boucher le « trou », le
vide, l’irreprésentable de la Chose.
Précisons cela plus avant, la pulsion s’organise autour de ce
« trou » de « la chose » originaire en tant qu’ensemble des traces
du premier lien au grand Autre-maternel. La sublimation ne
peut pas atteindre l’objet total, la Chose, mais peut « élever
l’objet partiel à la dignité de la chose », (Lacan, 1959-1960).
Avec les arts plastiques, il y a cette tentative de totalisation de
l’objet. Les œuvres produites, parce que support des pulsions
partielles, deviennent des sortes de condensés du corps érogène,
singulier et intime, de celui qui créé.
Il y a donc déplacement topologique de ce corps subjectif à la surface plastique.
Nous retrouvons dans un cadre thérapeutique ces tentatives de représentation dans l’expression plastique. À la différence de la situation classique des Beaux Arts, le modèle
de la « chose corporelle » et de sa représentation se trouve à
l’intérieur du sujet, dans la représentation inconsciente, et
non à l’extérieur. Le mouvement du dedans vers le dehors de
la production plastique est la condition pour que l’autre existe, pour qu’une demande advienne, pour que les objets produits dans l’entre-deux de la rencontre soient « adressés » au
thérapeute.
Ceci nous permet d’énoncer un paradoxe de la création:
faire corps avec l’œuvre par la jouissance esthétique, déplier
son corps érogène sur une autre surface pour le « perdre » en
des pertes partielles du regard, du toucher, des traces et des
sensations. Aspiré par cette jouissance, le sujet oublie le
corps pour pouvoir le perdre, laisse partir l’objet créé pour
ainsi recommencer de perte en perte. Grâce à ce détour, il
retrouve son corps dans sa consistance originaire ou, réorganise le morcellement de sa défaillance originaire et lui donne
dans ce cas une consistance majeure.
Penser son corps à travers la jouissance esthétique est
pour le sujet une façon de le reconnaître, non comme une
image, mais comme un corps dense et érogène imbriqué à
l’ensemble des représentations psychiques. Comme en
témoigne le passage inévitable à la phase de production « de
figurations érotiques » auquel nous avons à faire dans l’atelier thérapeutique, le sujet à travers ces figurations tente de
représenter le sexuel, le réel.
Ces ensembles symboliques qui constituent les productions plastiques dans l’atelier thérapeutique renvoient à l’originaire du sujet par les traces corporelles qu’ils portent. Ce
renvoi se fait aux risques de produire des « retrouvailles »
avec l’Objet primordial et d’halluciner l’Objet, avec la
conséquence possible d’une décompensation du sujet.
Dans ce sens, l’atelier thérapeutique a une fonction de
« tiers » grâce à la médiation plastique, qui est placée dans
« l’entre deux » du sujet et du thérapeute. L’atelier peut devenir une redoutable « machine » à séparer le sujet de l’Objet et
surtout à symboliser cette séparation, à trouver ainsi la bonne
distance avec l’objet du fantasme.
Cette extension corporelle sur l’œuvre plastique (Cupa,
1996) associée à l’activité psychique, fait de la production
plastique en thérapie un reflet sensoriel du vécu transférentiel (Bayro-Corrochano, 1999). Par sa mise en forme ou sa
figuration, elle permet au fantasme inconscient de s’inscrire
dans l’œuvre. Les peintures, les dessins et les sculptures sont
donc l’« objectivation » de ce corps support de la sensorialité et du fantasme inconscient.
DU VISIBLE ET DU TANGIBLE
C’est à cette condition que la création peut produire un
savoir sur le symptôme, sur « le sexuel », sur la souffrance,
c’est-à-dire sur la position subjective du sujet. C’est par le
travail de signification, de parole sur la production plastique
dans la rencontre thérapeutique que ce savoir peut devenir
visible et tangible. Une des fonctions de l’art plastique en
thérapie sera donc de rendre « visible, l’invisible ». Un invisible énigmatique, même dans sa forme la plus figurée ou la
plus abstraite. Rendre « tangible l’intangible », dans sa forme
la plus dense ou la plus aérienne.
Nous voulons souligner ici une double inscription que
rend possible l’art plastique : l’énigme de la création et
l’énigme du symptôme. La création produit ainsi un savoir
sur le symptôme.
La création en tant qu’expérience du beau mais aussi
expression de la position subjective de celui qui créé, est une
double convergence énigmatique du vide et de la féminité.
Dans un cadre thérapeutique, grâce au transfert, l’objetplastique de la rencontre dit plus de l’intime du sujet que du
beau.
Ce qui échappe au sujet s’inscrit dans la production plastique. Ce qui est inconscient pourra être énoncé, l’insupportable être dit. Le travail thérapeutique sera par la suite de
réinscrire cet intime de l’œuvre dans l’histoire du sujet. Il
s’agit non seulement pour le thérapeute d’interroger ce
savoir, mais aussi d’inventer de nouvelles propositions, de
nouvelles « fictions » sur ce savoir inconscient du patient sur
son symptôme, et de le lui dire.
L’œuvre dans ce cas-là porte le conflit et la douleur psychiques. Or, c’est justement ce que le beau risque de recouvrir d’une couche épaisse. Le beau fonctionne alors comme
une résistance à l’expression renouvelée de l’univers psychique du sujet. Dans le cadre thérapeutique il ne s’agit donc
pas de faire du beau, mais plutôt de faire de l’intime, ce qui
est le plus intime pour le sujet. Les productions plastiques
dans l’atelier thérapeutique sont bien davantage des « objets
symptomatiques »(Freud, 1901) que des œuvres d’art; car
elles sont trop sexualisées, trop « chargées » subjectivement.
Elles sont une résonance du conflit du sujet.
Dans le travail propre à la création plastique, dans son
oscillation plaisir-déplaisir, la tension du conflit psychique
trouve une première résolution dans la figuration imaginaire
et le ressenti de l’émotion esthétique. La résolution symbolique du conflit n’est cependant pas « esthétique ». Il s’agit de
penser cet intime différemment. (S. de Mijolla-Mellor,
1992). Le conflit est associé à des liaisons psychiques nouvelles avec « l’intime », rendues possible grâce à la levée du
refoulement que la création permet. La résolution de la tension conflictuelle est donc davantage liée aux nouvelles élaborations psychiques, que les productions plastiques apportent, qu’à la « beauté » du résultat, même si la qualité esthétique contribue à la force expressive et à l’investissement de
la production. Il ne faut pas confondre la résolution de la
souffrance propre à toute création avec la résolution du
conflit psychique.
Le corps, ce support de la sensorialité, est lié comme nous
l’avons vu topologiquement à l’expression plastique et au
fantasme inconscient. Dans l’atelier thérapeutique, la parole
qui se tisse autour de la création rend ce corps « moins étranger à soi », moins inquiétant dans sa pulsionalité.
Rien d’étonnant à ce que dans ce type d’atelier, il existe
des moments de grande tension transférentielle, propre a la
dialectique inconsciente des polarités comme sujet-objet,
dedans-dehors, plaisir-déplaisir, monde interne-monde externe. Comme nous l’avons vu, l’expression plastique peut atténuer ou accentuer le conflit : miracle ou catastrophe, création
ou symptôme.
Nous observons dans l’expérience clinique certaines
constantes comme la répétition de thèmes ou de formes dans
l’expression plastique. Dans la Névrose par exemple, l’inscription plastique s’instaure autour d’une forte activité fantasmatique, narcissique et auto-érotique; dans la Perversion,
c’est de l’ordre de la fétichisation de l’œuvre; et pour la
Psychose le point limite de l’expression plastique sera la
représentation de l’effondrement psychique. Ces répétitions
ont plus une fonction de résistance à l’expression et à son
élaboration qu’une fonction de création. Elles sont en résonance avec la structure symptomatique du sujet.
Revenons désormais sur l’importance des effets des
objets produits sur l’art-thérapeute. Il faudrait que ce dernier
soit « affecté » par les productions. Cette émotion esthétique
lui donnera la possibilité de repérer les thèmes répétitifs, les
ruptures et les tendances plastiques chez le sujet. C’est à travers ces effets, qui touchent la sphère du sensoriel (Harrus-Revidi, 1987) propre à l’art-thérapeute, qu’apparaît la spécificité de son acte, semblable à une sensation, à une émotion
esthétique. Le thérapeute restera très actif dans la « réception » des productions.
Si, en thérapie, il n’y a pas de savoir sur l’inconscient
sans transfert, ce « sensible-ressenti » que constitue l’émotion esthétique chez l’art-thérapeute rencontre ce qui est psychiquement en jeu pour le sujet et rend possible une mise en
signification commune de sa production plastique.
Mais l’œuvre plastique n’est pas l’inconscient « interprétable » comme tel. C’est par les effets qu’elle produit sur le
thérapeute et par la mise à jour des processus psychiques qui
accompagnent la création du sujet que l’inconscient s’actualise.
La spécificité de l’œuvre plastique est de produire un
effet-affect, qui noue le lien transférentiel dans le cadre thérapeutique. Cet effet-affect sera ensuite la condition d’un travail de lecture, de signification, de parole-à-deux sur la production, sur les émotions afin d’y retrouver dans l’aprèscoup de l’œuvre le travail psychique du sujet. Il s’agit de
recréér à deux les fictions propres au sujet.
Les « détails énigmatiques » aspirent l’ensemble sensoriel
de l’objet créé et peuvent être d’une grande aide pour la lecture
de cet objet. Ce sont en effet de véritables écritures plastiques,
dans le sens du « sourire » de Léonard ou de la « maindanslabarbe » du Moïse de Michel-Ange. Lacan a conceptualisé ces
écritures comme des « signifiants », inscrits dans l’objet-créé.
Nous les retrouvons si fréquemment dans l’atelier thérapeutique que leur simple description ou leur signalement au sujet
constituent « la porte » ouverte au retour du refoulé et à son
élaboration. La production d’un cycle thérapeutique pour un
sujet peut ainsi graviter autour de quelques « détails » énigmatiques.
Plus qu’une interprétation dans le sens classique, la
situation thérapeutique avec la peinture ou avec le modelage permet de « démasquer » le refoulé dans la névrose et de
« greffer » du symbolique dans la psychose. Ces objets –
créés, par les effets qu’ils ont sur le thérapeute, exigent de
lui une position éthique : reconnaître que l’œuvre porte
quelque chose du sujet en lien à son travail inconscient de
figuration. C’est grâce à cette reconnaissance qu’une mise
au « travail signifiant » de l’expression plastique peut être
engagée par celui qui produit ces œuvres aussi bien que par
celui qui les reçoit.
Ainsi énoncée, la position éthique détermine le « quoi
faire » des objets produits. Cette question éthique est d’actualité avec les problèmes rencontrés au sujet des expositions
et des ventes des œuvres des patients, particulièrement dans
les structures de soin. Cette situation créé le risque que la
demande du sujet soit « noyée » dans « le plaisir esthétique »
des spectateurs et des collectionneurs. Ces « événements culturels » ne deviennent que le constat de la surdité des thérapeutes et des soignants aux « cris de souffrance psychique »
portés par les productions plastiques.
Nous pouvons maintenant nous interroger sur l’acte spécifique de l’art-thérapeute dans le vaste monde des thérapies.
L’intervention de l’art-thérapeute est d’emblée placée dans
un contexte de réconciliation entre le plaisir et le déplaisir du
fait de l’univers spécifique à la création et aux arts plastiques. Mais quelle est la spécificité de cet acte ?
Nous plaçons cet acte d’abord entre la sensorialité et
l’inconscient.
Essayons d’être plus précis. L’acte du thérapeute qui utilise l’art plastique trouve sa spécificité dans trois niveaux
interactifs :
-
Celui du sujet, enfant ou adulte. Dans la situation thérapeutique, le sujet, qui utilise l’expression plastique, a une
position subjective, une structure psychique qui peut relever
du registre de la névrose, de la psychose, des états limites ou
de la perversion. Il s’agit de reconnaître le lien qui est tissé
entre le symptôme et le processus de création.
-
Celui des oeuvres-créées. Nous insistons sur le fait que
ces œuvres créées ne sont pas l’« inconscient interprétable »
comme tel. Elles requièrent plutôt une reconnaissance des
processus psychiques qui accompagnent leur création et
c’est par leur mise à jour que l’inconscient s’actualise.
-
Celui de l’émotion esthétique. L’effet produit dépendra
de la condition du transfert. Il ne s’agit pas seulement de
donner image ou forme par le médium de l’expression créative, mais également de faire de l’émotion. Cette émotion
peut aller jusqu’à la « passion plastique », la passion d’expression qui marque toujours un moment fécond dans l’atelier, un moment de production d’œuvres de belle facture et
de grande qualité expressive. Cette passion prend alors la
valeur d’une « tentative de guérison » (Bayro-Corrochano,
1999) dans le sens de Freud (1915). Les productions se multiplient, l’investissement devient important. Les œuvres suivent de très près le travail psychique.
Cette émotion est la condition d’un travail ultérieur de
lecture, de signification et de parole-à-deux sur la production.
Voici donc notre proposition : L’acte du thérapeute travaillant avec l’art-plastique vient et passe par la réception
sensible de l’objet créé pour atteindre ainsi le sujet de la
souffrance.
L’acte de l’art-thérapeute ainsi énoncé est associé à
l’éthique explicitée plus haut. Acte et éthique se retrouvent
donc fortement centrés sur l’objet créé au cours de la rencontre thérapeutique. Il sera nécessaire pour le thérapeute
d’être imprégné par les objets créés pour pouvoir y accéder.
L’écoute de la souffrance passe par l’objet produit avant tout.
C’est par son médium que sera possible la reconnaissance du
« plus intime » du sujet.
Cela permet au thérapeute d’intervenir à travers l’objet à
partir, soit des « interventions plastiques », soit des interventions verbales. Plus il s’éloigne de l’objet, plus le travail du
refoulement reprend. Le « réel », le sensoriel et l’affect que
l’objet porte s’éloignent, aspirés par l’oubli et la négation.
LES INTERVENTIONS PLASTIQUES
Nous appelons « interventions plastiques », ces actes qui
sont associés aux arts plastiques et qui, contrairement à la
transmission d’un savoir technique, n’ont pas de valeur
pédagogique mais une valeur symbolique et thérapeutique.
Le thérapeute ne produit pas d’œuvre dans l’atelier thérapeutique, sauf s’il est en situation de co-animation, mais il
pourra intervenir d’une autre façon.
Par exemple, dans le cadre d’une thérapie à médiationpeinture, le thérapeute prend un pot de peinture bleue et propose au sujet d’utiliser cette couleur dans le tableau en cours,
tout en sachant grâce au travail précédent que « le bleu »
condense pour le sujet la violence extrême du grand-père. Le
sujet se défend de penser cette violence jusqu’à en souffrir.
Dans un autre cas, il s’agit pour le thérapeute de proposer
une « solution » à une femme qui modèle dans l’atelier « son
compagnon » sous la forme d’un personnage qui n’arrête pas
de tomber. « Il se casse la gueule », dit-elle. Cette dramatisation répétitive du modelage conduit le thérapeute à lui donner quelques baguettes en bois pour servir d’« armature » à sa
représentation plastique qui en manque. Cette intervention à
ce moment là est décisive pour que cette femme puisse changer de position subjective, changer de « point de vue » sur sa
relation conflictuelle avec l’homme qui partage sa vie.
Le thérapeute pourra faire également des modelages, des
dessins ou des peintures, mais toujours à l’intention du sujet
et cela à caractère exceptionnel.
Ces interventions plastiques du thérapeute sont adressées
au sujet – enfant ou adulte – à travers l’objet créé. Elles prennent la forme symbolique de gestes, de propositions à partir de
la couleur ou du papier. Donner un bout d’argile, demander
après avoir parlé d’un modelage de l’immerger dans un bac
d’eau, faire retourner le modelage au pain d’argile, faire disparaître un dessin dans un classeur, rendre « in situ » présente ou
absente une production. Regrouper plusieurs productions plastiques à la fin d’un cycle thérapeutique pour produire des récits
imaginaires, des récits mythiques. Proposer des thèmes à
réaliser. Ou bien demander aux sujets les titres de leurs œuvres
comme pour une exposition, ou encore demander à une
personne de déplacer son modelage, de le tourner, de se déplacer
elle-même afin de pouvoir le regarder à distance.
Autant d’exemples d’interventions qui montrent l’extraordinaire possibilité qu’offre la médiation plastique en thérapie.
D’où l’importance pour le thérapeute d’avoir d’une part une
pratique poussée et assidue de l’art qu’il propose en thérapie et
d’autre part de posséder une culture sur la peinture et la sculpture grâce à une constante confrontation avec des objets d’art
(fréquenter des musées, des galeries, des ateliers d’artistes,
consulter des documents…). Cette constante confrontation
permet d’accroître sa sensibilité à recevoir en soi des œuvres.
Il s’agit de ne pas oublier que l’art « se nourrit » d’une époque.
Cette connaissance sensible permettra au thérapeute de
créer, d’inventer des interventions plastiques adaptées à
chaque sujet et à chaque dispositif thérapeutique. Ces « interventions plastiques » ont une forte résonance sensorielle et
symbolique. Elles sont à certains moments plus efficaces
qu’une interprétation ou une intervention verbales car elles
permettent de dépasser l’angoisse et de résoudre les résistances à représenter, à figurer l’intime.
Nous pouvons maintenant mieux définir la spécificité propre
de cette thérapeutique à référence psychanalytique, à savoir
que : la spécificité de l’acte de l’art-thérapeute se construit à
partir de la réception sensible de l’objet-créé, de sa mise en
signification et de son traitement plastique et éthique.
C’est en cela que la médiation plastique, comme la peinture, le dessin ou la sculpture, permettra au thérapeute
d’avoir des effets sur la souffrance du sujet, alors que ce dernier, grâce à l’expérience thérapeutique et plastique, vivra
une expérience intense de réappropriation de cet « intime »
qui lui échappe. Ces nouvelles « expressions » de l’intime
permettront, par le dépassement de l’angoisse qui les accompagne, d’atténuer l’émotion sexuelle, la force traumatique et
la répétition pour les rendre supportables, les penser et les
symboliser.
Dans l’atelier thérapeutique on « fait » plus de l’expression
plastique que de l’expression parlée. La parole vient énoncer ce
qui a été élaboré plastiquement. C’est le travail thérapeutique
qui permet de réinscrire en retour cette expression plastique sur
la surface originaire de figuration de l’appareil psychique.
La jouissance esthétique d’une part et une meilleure plasticité psychique du sujet d’autre part représentent certes des
bénéfices pour le sujet, mais ne doivent pas être les objectifs
premiers de cette thérapeutique. Faut-il considérer ces effets
comme le but à atteindre dans la thérapie ou bien alors
comme un plus dans ce travail ?
Ainsi, les arts plastiques en tant que médiations thérapeutiques sont et demeurent un domaine vaste et riche pour la
recherche psychanalytique actuelle.
·
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[1]
Le Grand Dictionnaire
de la langue Grecque,
Liddeln & Scott, Éd.
Sideris, Athènes, 1904,
T. III, p..595.
[2]
Souligné par nous.