2001
Champ Psychosomatique
Approche psychothérapique en clinique transculturelle. Triade thérapeute – patient – interprète
Kouakou Kouassi
psychanalyste, ethnopsychanalyste, chargé de Consultation d’Ethnopsychiatrie, secteur Montmartre, service du Docteur M.J. Cottereau, 258 rue Marcadet, 75018 Paris.
En psychothérapie transculturelle, il est nécessaire de reconstruire avec le
patient le cadre auquel nous sommes habitué. C’est la mise en place de ce
nouveau cadre thérapeutique « métisse » qui favorise l’émergence de la
demande personnelle, du consensus primaire et de la représentation étiologique culturelle de la maladie. L’interprète en tant que médiateur permet de
faire le lien entre la langue maternelle du patient et le français, entre le
dedans et le dehors. Il est en quelque sorte, le « viaduc» qui permet la circulation des représentations et des émotions.Mots-clés :
Psychiatrie transculturelle, Psychothérapie, Interprète.
In transcultural psychotherapy, it is necessary to reconstruct the framework
we are used to dealing with. It is the setting of this new therapeutic frame
« half caste » wich helps in the coming out of personal request, primary
consensus, and representation of the cultural aetiology of the desaese. As
an intermediary, the interpreter can make the link from patient’s native
tongue to french, from the inside to the outside. He is, in a way, « the viaduct » wich makes representations and emotions able to move on.Keywords :
Transcultural psychiatry, Psychotherapy, Interpreter.
Originaire de la Côte d’Ivoire, nous sommes chargés de
la consultation des migrants, et plus particulièrement de
ceux issus de l’Afrique sud saharienne. Mais, la
myriade de langues africaines et leur caractère souvent local
nous contraint à la médiation d’un interprète ou tout simplement
à l’usage de la langue française comme tiers. Cette psychothérapie
triangulaire nous amène à nous interroger d’ores et déjà
sur le fondement et la valeur de ces thérapeutiques. Même si
l’interprète se contente d’être un simple traducteur, neutre dans
la relation thérapeutique, il n’en demeure pas moins qu’il y
introduit une part de projection de lui-même. Dans de telle
configuration, il nous semble important d’aborder quelques
points : l’aspect dynamique de la relation en psychothérapie
transculturelle, le cadre et l’espace sémiotique des langues africaines
ou de la langue maternelle du patient, ainsi que sa position
dans la relation triadique co-construite à la fois par le thérapeute,
le patient et l’interprète.
LA DYNAMIQUE RELATIONNELLE EN PSYCHOTHÉ-RAPIE TRANSCULTURELLE
D’une manière habituelle, tout ce qui se déroule en psycho-thérapie entre le thérapeute et son patient relève d’une demande
personnelle, dans une relation duelle. Et, cela suppose l’existence d’une demande de soins ou d’aide, déclenchée par un
symptôme, une maladie, un mal être ou un conflit familial intergénérationnel. En ce qui concerne les patients immigrés et leur
famille, nous observons qu’aucune demande directe ne provient
d’eux-mêmes. La plupart du temps, il s’agit de la demande d’un
tiers professionnel. Dès lors, un certain nombre de protagonistes
se trouvent impliqués dans la relation thérapeutique : le thérapeute, l’équipe médico-sociale, le patient et sa famille réelle ou
virtuellement représentée. Ce type de rencontres nous renvoie à
un processus thérapeutique qui mérite notre attention.
D’ordinaire, toute demande émane du patient qui veut être
soulagé. Mais, force est de constater que, le plus souvent la
demande de première intention découle de l’a priori d’un à
priori, et ce n’est que la demande de seconde intention qui nous
semble l’idéal. Repérer l’auteur réel de la demande n’est pas
toujours facile si nous en tenons aux manières habituelles de formuler une demande de soins. Un exemple probant en est le
mutisme sélectif, extra familial chez un jeune patient scolarisé,
né de parents immigrés. Il existe souvent une contradiction entre
la réalité intra-familiale, les représentations anthropologiques
de l’enfant…et celles des institutions scolaires qui posent l’indication de soins. Compte tenu de ces représentations, il n’est
pas question que l’on vienne changer quoi se soit dans le monde
imaginaire familial. Alors, il nous semble judicieux de faire évoluer d’abord le premier niveau de la demande en reformulant
celle du tiers qui pourrait conduire au refus et non à l’acquiescement. Ce premier niveau de l’alliance thérapeutique ou du
concensus primaire est un processus de co-construction du
cadre et de retissage du contenu de la demande. Ce qui permet
au patient et à sa famille de s’approprier la demande du tiers et
de reformuler sa propre demande. Le refus ou l’acquiescement
ne repose pas uniquement sur des bases cognitives, il dépend
des motivations profondes basées sur le désir, le manque et la
perte resentie. Pour la plupart des familles africaines le sens du
mot consentir, sentir-avec est entaché de non sens car la relation aux soins répond à la loi, c’est-à-dire à une obligation de
soins qui empêche le compromis, voire le marchandage entre
les soins traditionnels du pays d’origine et ceux proposés par le
pays d’accueil. À cet égard, nous sommes d’emblée dans le
domaire du cognitivo-affectif qui influence le processus transférentiel et contre transférentiel. La majorité des patients qui
nous sont adressés ne comprennent ou ne maîtrisent pas la
langue française, ils ignorent le système de soins tout en croyant
au miracle et redoutent en même temps ce qu’il peut produire.
Cette ambivalence renforce la peur de l’inconnu et il en résulte
le rejet ou la fascination. Dans de telles circonstances, il n’est
pas rare de voir le thérapeute réagir à son tour en dépit de ses
préjugés, à partir de ce qu’il ressent de son patient ici et maintenant, le rejet, la fascination ou l’espoir mis dans les soins dont
le thérapeute est porteur. Tout ceci fait émerger des contreattitudes culturelles dans un cadre clinique métaculturel où apparaissent les éléments dominants de la culture du thérapeute.
RELATION TRIADIQUE : THÉRAPEUTE, PATIENT ET
ESPACE SÉMIOTIQUE
Une fois que les véritables motifs de la demande sont identifiés, nous devons être attentifs à la reponse que nous entendons
donner à la demande qui nous est adressée et au cadre thérapeutique qui sera proposé, en sachant que la compréhension
immédiate par le patient passe d’abord par ses propres référents
culturels. Dans certaines situations, il paraît nécessaire de modifier le cadre auquel nous sommes habitués même si, nous
savons pertinemment que la plupart de nos patients immigrés
sont issus des anciennes puissances coloniales d’Afrique, parlent les langues européennes et particulièrement le français à
divers degrés. Quant à ceux venus des zones rurales, certains ne
parlent que leur langue maternelle : le Bambara, le Kabyle, le
Sarakolé ou le Wolof…La prise en charge de ces patients
impose la présence d’un traducteur, bien qu’on s’accorde sur
l’idée qu’en psychothérapie, et plus particulièrement en psychanalyse, la langue étrangère même incompréhensible par le
psychothérapeute ou l’analyste est toujours porteuse de signifiants. À l’instar de cette énonciation, nous pouvons également
dire que, le traducteur, par sa position, nous permet de comprendre une dimension cachée de la communication, constituée
de signes et de métaphores. Le traducteur nous aide également
à accéder dans le champ thérapeutique à la vérité du sens dissimulé dans une manifestation déguisée ou une symbolique.
Elle permet encore d’aller du sens apparent, littéral au sens
latent. Cette démarche commune à toutes les cultures et au fonctionnement mental d’une manière générale est utile pour saisir
le sens d’un signe, d’un geste, d’un mot ou de toute autre modalité de l’expression du symbolique par rapport au réel. Ainsi,
signes et symboles, nous renvoient aux mythes et aux rites.
C’est ce qui favorise la transnomination, c’est-à-dire les représentations culturelles de la maladie, de la souffrance, et la capacité de mettre en jeu ces représentations d’ailleurs et d’ici.
Comment se situe le patient dans la relation thérapeutique à
trois, avec le thérapeute et l’interprète ? Certes, sa position n’est
pas assimilable au rôles sociaux que la vie courante lui impose :
employé d’une entreprise, parent d’élève, demandeur d’asile ou
de titre de séjour etc, face auxquels un médiateur pourrait lui
faciliter effectivement le dialogue. Contrairement à ce type de
situation, il s’agit de laisser au patient la liberté de se positionner
au cours de sa demande de soins. Notre fonction en tant que thérapeute est de l’aider à abandonner au plus vite ce rôle « obligé »
qu’il s’attribue imaginairement. Dans la difficulté de se repérer,
le patient l’éprouve vis-à-vis de lui-même, de sa plainte et de sa
souffrance. La mise en sens qui pourrait l’aider à mieux vivre
ne peut être qu’une création personnelle qui l’engage par rapport à sa propre culture d’origine, son histoire personnelle, familiale et migratoire, ainsi que sa capacité de négociation du conflit
d’acculturation; car, il s’agit bien d’un conflit, voire un rapport
de force étant donné que l’acculturation crée toujours un antagonisme. La dynamique évolutive s’observe au cours de la psychothérapie par des hésitations et des changements de positions
qui témoignent alternativement du respect de la tradition et de la
fascination pour la culture d’accueil. Autrement dit, l’immigré
n’appartient plus à sa culture d’origine et, sa prise en charge doit
être tournée vers l’avenir et le respect de sa position. Mais dans
certaines situations, une psychothérapie de groupe incluant la
famille du patient aide à retisser les liens et renforce sa fonction
contenante et protectrice. Car, il s’agit parfois d’enveloppes
familiales et culturelles fragilisées. Dans le groupe ainsi constitué, peuvent circuler la langue et les signifiants du sens nouveau,
ce qui aide le patient a transformer progressivement le traumatisme en souvenir d’ici et d’ailleurs. Mais, le groupe peut être
constitué parfois de plusieurs cothérapeutes appartenant ou non
à l’univers culturel du patient. Une telle occurrence permet
d’analyser les différentes attitudes et contre-attitudes culturelles
qui ont pu émerger pendant la séance. Autrement dit, les discussions après le départ du patient ou de la famille permettent
d’analyser les réactions engendrées par le matériel culturel qui
nous a été fourni par le patient et sa famille. Une telle analyse
paraît essentielle car, le thérapeute est souvent issu d’une autre
culture que celle de son patient et, peut réagir avec beaucoup de
fascination ou de sentiment d’étrangeté. Aussi, l’objectif de ces
échanges est d’aider le thérapeute à se décaler de ses propres
systèmes de références culturelles à fin de pouvoir se recentrer
autour de la dimension psychologique individuelle du patient.
LA POSITION DE L’INTERPRÈTE
Dans le domaine de l’interprétariat on distingue deux techniques : la consécutive et la simultanée spécialement réservées
aux conférences et colloques internationaux. En ce qui concerne
l’interprétariat en clinique, nous partons du principe que l’interprète, par son appartenance culturelle, est censé connaître la
culture du patient. Mais, quel type de connaissance va-t-il utliser
au cours des séances ? La plupart des interprètes mis à notre
disposition sont généralement des étudiants de divers cycles
universitaires. Alors, s’agit-il d’un savoir universitaire volontairement acquis, ou bien d’un savoir relevant de ses propres
expériences et de son histoire personnelle ? Toutes ces interrogations nous amènent à penser qu’il existe certainement une
distance entre le « savoir » supposé général et le rapport que
chacun de nous entretient avec sa culture. Comme le patient,
l’interprète se trouve entre deux cultures et ne cesse de réinterprèter sa propre culture, ce qui le met dans une position
d’impossible dédoublement, acteur et observateur de lui-même
pour le compte d’un autre. Il arrive parfois que le patient interroge l’interprète sur leur culture d’origine car, il n’a qu’une
connaissance relative des théories étiologiques traditionnelles
qu’il évoque devant le thérapeute. Cela peut être aussi une
émotion dont le patient n’a pas su trouver l’équivalence dans
la langue française. Ainsi, la position de l’interprète n’est pas
seulement de s’effacer derrière l’acte de la traduction, mais de
laisser apparaître un certain degré de subjectivité nécessaire au
bon déroulement de la thérapie. Dans sa position de médiateur,
l’interprète facilite également la capacité du patient à établir
des liens entre le dedans et le dehors, le passé et présent.
Autrement dit, un véritable « viaduc » entre pays d’accueil et
pays d’origine.
En psychothérapie transculturelle, l’interprète devient un
personnage essentiel pour la mise en place du consensus primaire qui conduit à l’alliance thérapeutique et à la transnomination. L’interprète n’apparaît pas comme un simple traducteur,
car il est impliqué dans la relation en jeu. Il existe des glissements sémantiques au niveau de la traduction entre la langue du
désir et celle du pouvoir que détient le thérapeute. En tout cas
la relation triadique thérapeute-patient-interprète nécessite une
véritable réflexion épistémologique, car nous sommes confrontés de plus en plus à la prise en charge des patients issus de la
migration. Et, cela ne peut se faire qu’à travers la coconstruction d’un cadre métaculturel qui favorise l’émergence des référents culturels du thérapeute et de ceux du patient.
·
CHABANE M. (1989). Problèmes d’entretien clinique face aux consultants du Maghreb, Psychanalystes, 31, p. 7-31.
·
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·
KOUASSI K. (Novembre 1999). Construction de l’Alliance thérapeutique
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M’BARGA P. (1983). Relation thérapeutique transculturelle, interprétariat,
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