2001
Champ Psychosomatique
La relaxation à induction variable
Michel Dreyfus
formateur à L’A.R.E.F.F.S., Psychiatre, Psychanalyste, 2 passage d’Enfer, 75014 Paris
Née du training autogène de Schultz, la relaxation à induction variable, est
devenue, au cours des cinquante dernières années, une psychothérapie analytique à médiation corporelle. Elle est particulièrement intéressante dans les
pathologies pré-œdipiennes ou touchant à l’image du corps.
Dans la rencontre avec les travaux de Michael Balint, elle s’est aussi
constituée comme méthode de formation à la relation soignante.Mots-clés :
Thérapie corporelle analytique, Induction variable, Holding, Pré-œdipien, Image du corps.
Originating from Schultze’s autogen training, relaxation with varying
induction has become, in the last fifty years, a psychoanalytic body therapy.
It is particularly interesting in pre-œdipal or body image pathology.
Along with Michael Balint’s works, it has also developed into a training
method for health professionals, helping them in their relationship with
patients.Keywords :
Analytic body therapy, Varying induction, Holding, Pre- œdipal, Body image.
La relaxation à induction variable est une psychothérapie
analytique à médiation corporelle. Après l’évocation de
ses origines et la description de sa technique, j’aborderai
ce qu’il en est de sa pratique en cure individuelle et en groupe,
puis les élaborations théoriques sur lesquelles elle s’appuie,
avant de soulever la question de ses indications et de son articulation
avec la pratique analytique classique.
La relaxation à induction variable est née et s’est développée,
au cours des quarante-cinq dernières années, dans un nouage de
rencontres et de filiations multiples.
En 1954, Michel Sapir et ses collaborateurs, François
Reverchon et René Philibert ont en charge, depuis quelques
années, une section de psychosomatique au sein du service
d’urologie de l’Hôpital Rothschild. Ils traitent tout un éventail
de pathologies, allant de l’hypertension aux psychoses, en
passant par l’alcoolisme et les symptômes fonctionnels. Le seul
outil dont ils disposent est la cure de sommeil avec son efficacité très relative. Aussi, lorsque, cette année-là, arrive dans le
service un jeune interne suisse, Félix Labhardt, qui leur parle
du training autogène de Schultz, sont-ils immédiatement intéressés. Ils s’initient à cette méthode et commencent à l’utiliser
avec les malades. Parallèlement, Michel Sapir rencontre les
autres praticiens de cette technique en France à l’époque,
Kammerer, Lemaire et Durand de Boussingen. Il fait également
la connaissance de Schultz, dont il devient le correspondant à
Paris.
Le training autogène, issu des travaux de Vogt sur l’autohypnose, vise, selon Schultz, à «induire par des exercices
physiologiques et rationnels déterminés, une déconnexion générale de l’organisme qui, par analogie avec les anciens travaux
sur l’hypnose, permet toutes les réalisations propres aux états
authentiquement suggestifs» et Schultz précise plus loin «La
méthode se caractérise essentiellement par un apprentissage
technique réalisé par le patient lui-même, d’une maîtrise de
toute une série de fonctions en elles-mêmes autonomes […]»
(Schultz, 1956). Maîtrise, apprentissage, suggestion et codification extrême de toute la méthode constituent des limites sur
lesquelles bute très vite l’équipe de Michel Sapir qui évolue
tout d’abord vers ce qu’elle nomme le training autogène psycho-logisé, la séquence schultzienne (pesanteur, chaleur, rythme
cardiaque, rythme respiratoire, plexus solaire chaud, front frais)
étant conservée, sauf le front frais, mais avec des formules plus
longues, moins codifiées, laissant plus de place à l’imagination
et à la créativité du relaxateur, et plus de temps au patient pour
exprimer son vécu.
Mais le véritable tournant a lieu en 1960, avec la parution
en France du livre de Michael Balint, Le médecin, son malade
et la maladie. L’accent mis par Balint sur la relation, venant
rencontrer les parcours analytiques personnels de Michel Sapir
et de ses collaborateurs, va véritablement présider à la naissance de ce qui allait devenir la relaxation à induction variable.
De ce qui allait devenir car, au fil des années, les dénominations se succèdent : « de sens psychanalytique », « à inductions
multiples » puis « variables » et enfin « à induction variable »,
au singulier. Appellations différentes mais qui toutes insistent
sur la dimension d’ouverture ou « découvrante » de la technique, visant la mise à jour des conflits et de la dimension
inconsciente, par opposition aux méthodes « couvrantes » qui
visent seulement l’apaisement des tensions.
Aboutissement de ce cheminement, en 1975, est créée
l’A.R.E.F.F.S. (Association de Recherche, d’É tude et de
Formation pour la Fonction Soignante), lieu de formation pour
les soignants, à travers la relaxation, le groupe Balint et le
psychodrame Balint et lieu d’échange et de réflexion, pour les
formateurs, autour de leur pratique.
Née de rencontres, la relaxation à induction variable s’inscrit aussi dans toute une filiation.
Articulation corps-psychisme, mise en jeu du corps dans un
cadre analytique, intervention de l’analyste sur le corps du
patient, contact physique entre le patient et l’analyste pour
permettre la mise en mots, proposition de relaxation, ces notions
jalonnent toute l’histoire de la psychanalyse…
Freud, en 1923, dans Le moi et le ça, précise : « Le moi est
avant tout un moi corporel » et ajoute dans une note de 1927 : « Le
moi est finalement dérivé de sensations corporelles, principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps. »
(Freud, 1923).
Ferenczi, en 1926, écrit : « J’ai appris, depuis, qu’il est
parfois utile de conseiller des exercices de détente et que ce
mode de relaxation permet souvent de venir également à bout
plus rapidement des tensions psychiques et des résistances à
l’association. » (Ferenczi, 1926).
En 1963, Winnicott, à propos du holding du patient par
l’analyste, tout en insistant sur le fait qu’il doit essentiellement passer par l’attention, l’écoute et la parole, mentionne
qu’« occasionnellement, il faut que le maintien s’exprime
physiquement » et, quelques lignes plus loin, qu’« il y a probablement des moments où un patient psychotique a besoin
d’être tenu physiquement » (Winnicott, 1965). Margaret
Little, dans le récit de son analyse avec Winnicott (Little,
1986), illustre très bien la façon dont il combinait les deux
modalités du holding : « D.W. se servait du mot holding à la
fois métaphoriquement, et littéralement. Métaphoriquement,
il « tenait la situation en main » en apportant son soutien, en
gardant le contact à tous les niveaux avec tout ce qui se passait, chez et autour du patient, et dans la relation qu’il avait
avec lui. Littéralement, il gardait mes deux mains serrées
entre les siennes pendant de longues heures, presque comme
un cordon ombilical, tandis que moi j’étais allongée, souvent
cachée sous la couverture, silencieuse, inerte, renfermée,
paniquée, enragée, ou en larmes, endormie et quelquefois
rêvant. »
Enfin, Balint, en 1968, dans Le défaut fondamental, raconte :
« Une autre patiente […] manifesta, à une certaine période de
la cure, le désir et le besoin de tenir un de mes doigts, et ceci
pendant assez longtemps. » (Balint, 1968).
La relaxation à induction variable, née du training autogène
de Schultz, mais modifiée au cours des années par les analystes
qui la pratiquaient, s’inscrit dans la suite de ce long cheminement.
De la méthode de Schultz, la relaxation à induction variable
a conservé l’ossature générale, paroles prononcées par le thérapeute, toucher du corps du patient et temps de silence mais les
modalités et l’état d’esprit en sont tout autres.
À la différence des formules du training autogène, consignes
brèves, stéréotypées, répétitives, hypnogènes, codifiées et dont
la séquence est toujours la même, les inductions verbales sont
toujours différentes, dans leur contenu et dans leur forme. Si
elles conservent certains des éléments du training autogène tels
que le poids du corps, la sensation de chaleur, les rythmes
cardiaque et respiratoire, elles peuvent inclure aussi des thèmes
tels que la peau (comme limite, comme contenant, comme lieu
d’échange entre le dedans et le dehors), la surface ou le volume
occupé par le corps sur le divan ou dans l’espace de la pièce, les
perceptions venant de l’intérieur du corps ou au contraire du
dehors, etc. La formulation varie également, longue ou brève,
minutieuse, anatomique ou globalisante, très concrète ou, au
contraire, imagée, métaphorique. Et la voix enfin introduit ses
propres modulations de rythme, d’intonation, de volume.
Mais cette créativité de l’induction n’est pas sans limites et
Michel Sapir précise : «Le discours de l’induction doit se
rapporter toujours au corps, qu’il s’agisse du corps entier ou
partiel, de sa surface ou de son dedans, d’un corps immobile
ou en mouvement, en situation, à condition de ne jamais
déformer la vérité anatomo-physiologique. Ce qui ne veut pas
dire que ce discours n’ait pas un sens symbolique ou qu’il évite
de fantasmer sur le corps. Bien au contraire.» (Sapir, 1993).
Le toucher se distingue tout à fait du « contrôle » schultzien.
Il est, lui aussi, induction, et donc diversité. Léger ou appuyé,
bref ou prolongé, limité à une partie du corps ou beaucoup plus
global, dessinant, par exemple, les contours du corps, enveloppant les deux épaules ou porteur, mains glissées sous le dos
et les jambes.
La variabilité des inductions (voix et toucher) se traduit aussi
par l’absence, tantôt de l’une, tantôt de l’autre et parfois des
deux.
L’implication très importante du thérapeute, à travers à la
fois l’élaboration de ses inductions et la participation de son
propre corps venant toucher celui du patient, rencontre l’écho
provoqué chez le patient par la résonance entre les paroles entendues, le toucher et sa propre histoire.
Après un temps de silence au cours duquel le patient est
invité à laisser venir sensations, images et pensées, vient, pour
lui, le temps de parole, de mise en mots de ce vécu corporel,
des souvenirs ou des émotions qui ont pu en émerger, temps
peut-être plus proche de la cure classique, où le thérapeute est
à l’écoute et, par ses interventions et interprétations, permet un
travail analytique.
Il y a donc un aller-retour permanent entre ce que le relaxateur perçoit du patient, ce qu’il lui en renvoie par son induction
et son toucher, la façon dont le patient les reçoit et ce qu’il en
exprime, situant dans un champ transférentiel et contre-trans-férentiel l’ensemble du processus, perceptions du relaxateur,
inductions verbales et toucher, vécu du patient et temps de mise
en mots.
C’est la position analytique du relaxateur qui soutient et
contient la production de ses inductions verbales et de son
toucher. C’est elle qui permet de donner sens à ce que verbalise
le patient de son vécu. La nécessité de ne jamais perdre de vue
cette dimension justifie l’exigence d’une formation et d’une
pratique analytique du relaxateur.
La présentation d’une courte séquence clinique illustrera
les spécificités de cette approche thérapeutique.
Sylvie m’est adressée par un confrère qui suit une de ses
amies. Elle a vingt-six ans, elle est journaliste. Je suis frappé
d’emblée par quelque chose d’étrange en elle : sa mimique
oscille entre celle d’une toute petite fille craintive et celle d’une
femme mûre et presque grave, tandis que ses propos passent
aussi d’un langage enfantin, maladroit à une verbalisation riche
et très fine.
Au cours de ce premier entretien, je suis sensible moins à
son histoire qu’à certaines expressions qu’elle utilise pour
parler d’elle-même. Elle a été élevée par une mère très inaffective et a le souvenir d’une atmosphère familiale glaciale
qu’elle a détestée mais qu’elle craint d’être en train de reproduire avec son mari et sa petite fille. Au début de l’adolescence,
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la perception qu’elle a eue de la sexualité et des relations entre
ses parents l’a effrayée et elle a décidé « qu’elle ne voulait pas
grandir ». Elle a fait une première psychothérapie, à cette
époque-là, puis une deuxième, à vingt et un ans, au moment où
elle est partie de chez ses parents, a vu à nouveau quelqu’un
pendant deux ans un peu plus tard et, enfin, a eu quelques
séances récemment avec un quatrième thérapeute…Elle
voudrait maintenant entreprendre une analyse.
Elle se décrit et se perçoit, décrit et perçoit son existence de
manière très particulière.
Elle ne parvient pas à « s’approprier » sa vie, a l’impression
de n’en être que « spectatrice ». Elle a l’impression qu’il faudrait
qu’elle se « remplisse », « prenne de l’épaisseur » pour se sentir
plus vivante. Elle se sent « comme un gant de toilette que n’importe quelle main pourrait remplir », « comme une marionnette
que n’importe qui pourrait animer ». Cette fragilité l’amène à
rechercher sans cesse des « cadres » (la famille, le travail, le
mariage) à l’intérieur desquels elle parvient à fonctionner un
certain temps, puis elle s’en sent prisonnière, envoie tout
promener jusqu’à ce que, se sentant mal à nouveau, elle s’en
trouve un autre et recommence.
Les métaphores corporelles étranges qu’elle utilise pour
parler d’elle-même ainsi que l’échec des multiples tentatives de
thérapie analytique classique qu’elle a faites m’amènent à lui
proposer une relaxation. Cette nouvelle approche l’intéresse
et elle accepte tout de suite.
Je rapporterai ici la première séance de sa cure.
Elle arrive et s’allonge sur le divan en disant qu’elle a un
peu d’appréhension. Je fais une induction assez longue sur les
surfaces du corps en contact avec le matelas, la sensation d’être
portée, soutenue par le matelas, puis l’invite à laisser venir les
sensations.
Après quelques minutes, je vais toucher ses jambes, ses bras
et son épaule gauche (la seule accessible).
Je la laisse ensuite dans le silence mais peu de temps car
elle s’agite et paraît angoissée et je l’invite donc assez vite à
prendre la parole,
- J’étais gênée, commence-t-elle, de m’étendre sur le divan
et de devoir m’occuper de mon corps Je me sens soudain très
pudique, alors que ce n’est pas le cas, d’habitude. Cette situation me gêne et m’intéresse en même temps parce que je ne
comprends pas pourquoi je suis si tendue. Je me sens complètement fermée, mais avec l’impression que quelque chose risque
de jaillir de mon ventre et avec le besoin de mettre la main
dessus, comme pour empêcher ça. Ça me rappelle quand je
faisais du théâtre à l’adolescence : quand on se relaxait, je
mettais la main comme ça aussi.
Je lui demande si cette idée de l’intérieur du ventre qui pourrait jaillir lui évoque quelque chose.
- Depuis longtemps, répond-elle, j’ai une drôle de vision du
ventre. À dix ans, j’ai cru que j’étais enceinte de mon père et
j’écrasais mon ventre pour empêcher cette grossesse, j’avais
envie de tout broyer à l’intérieur Je sens mon ventre, là, le pouls
très fort, comme s’il battait pour tout le reste du corps, comme
si la vie se situait là. La peur, je la ressens là aussi.
Elle reste silencieuse quelques secondes, puis reprend :
- Je me sens comme morte quand je suis couchée comme ça.
- Vous laisser aller, c’est comme la mort ?
- Oui, reprend-elle, avant j’avais peur de m’endormir à cause
de ça. J’avais des angoisses en allant me coucher et ça continuait
pendant la nuit. Aussi, je me sens très fragile, comme ça, étendue
là à coté de vous… Il y a comme une intimité qui me gêne, comme
une transgression. J’ai la même impression que quand j’allais
faire les courses de Noël avec mon père. J’étais contente d’être
seule avec lui et, en même temps, j’avais peur qu’il profite de moi;
pourquoi était-il si doux et gentil avec moi, comment pouvait-il
me consacrer tout ce temps ? Je ne vous identifie pas à lui mais
je suis souvent gênée avec les hommes. J’ai l’impression que les
relations ne peuvent pas être vraies parce qu’avec l’autre sexe,
il y a trop de sous-entendus, trop d’implicite et ça court-circuite
la relation. Je me sentais aimée par mon père comme sa fille mais
je le voyais aussi comme quelqu’un de pervers. J’ai décidé de
m’arrêter de grandir parce que le regard des hommes sur moi ne
me plaisait pas. Je me souviens, vers douze, treize ans, j’étais
délurée parce que, dans ma tête, je me sentais encore une petite
fille. Mais un jour, quand je traversais la rue, un automobiliste
m’a sifflée, j’ai eu envie de rentrer sous terre, je n’assumais pas
que mon corps soit en train de devenir un corps de femme…
J’arrête la séance là-dessus.
On voit, dans cette courte vignette clinique, comment l’accent mis sur le corps de la patiente (par les inductions et le
toucher), mais aussi l’implication et la participation corporelles
du thérapeute, permettent qu’émergent, et ce dès cette première
séance, des éléments à la fois d’ordre archaïque et œdipien.
De manière plus générale, se pose la question de ce qui se
produit de spécifique au cours d’une séance de relaxation à
induction variable. Je ne pense pas qu’on puisse proposer une
théorie univoque, mais plutôt quelques éclairages différents,
correspondant à des aspects ou des moments différents de la
cure.
Au-delà de formulations telles que : « mettre des mots sur
le corps », « permettre au corps de parler », « faire le lien entre
le corps et le psychisme », quelles sont les bases théoriques sur
lesquelles s’appuyer ?
Jean-Pierre Lehmann a beaucoup insisté sur l’apport winnicottien et tout particulièrement sur les notions de régression,
de handling et de holding.
Pierre Sorlin, pour sa part, a nommé «sensation» les phénomènes qui surviennent dans la cure, en donnant à ce mot un sens
très particulier puisqu’il en fait une production de l’inconscient,
au même titre que le rêve. Il explicite très bien sa pensée dans
un article de 1994 : «Quelque chose [se passe], dans la relation
avec le relaxateur, qui [transforme] la perception cœnesthésique […] en une manifestation corporelle tout à fait singulière
que [le patient] mettra en relation avec un épisode […] de son
histoire. Ce qu’il est donc convenu d’appeler « une sensation »
s’est manifestement construit dans la relation transférentielle.
Elle témoigne d’un « travail » – comme on le dit du rêve – où des
perceptions qui étaient « vides de sens » au départ, ont été, tels
des « restes diurnes », réinvestis libidinalement pour servir de
support à la mise en scène corporelle d’un fantasme.
L’érogénéité du corps constituant, en quelque sorte, le catalyseur, ce qui permet la « précipitation » corporelle de cette
formation de transfert.» Et il ajoute, quelques lignes plus loin :
«[Ceci nous conduit] à entendre, dans une production de ce
type, la participation du désir inconscient du sujet.» (Sorlin,
1994)
Il me semble que cette élaboration traduit de manière assez
juste, à la fois ce qu’on observe dans les cures et la façon dont
s’articulent les dimensions corporelle et psychanalytique.
Je pense, par ailleurs, que le travail de Serge Tisseron sur
l’image, et plus particulièrement sur son utilisation thérapeutique, entre, par de nombreux points, en résonance avec notre
pratique.
On peut considérer que, dans la relaxation à induction
variable, l’image est présente à trois niveaux : dans la formulation des inductions verbales, dans la verbalisation par le
patient de ses éprouvés corporels et dans ce qu’en renverra éventuellement le thérapeute, sous forme d’interprétation ou
d’induction, à la séance suivante. Toutes situations où la dimension métaphorique de l’image joue un rôle très important et où
interviennent les fonctions de représentation, de transformation et d’enveloppe, attribuées par Serge Tisseron à l’image
(Tisseron, 1995).
Dans son ouvrage sur la honte, certains de ses propos sur
l’utilisation de l’image dans la cure pourraient s’appliquer exactement à la pratique de la relaxation :
«Il me semble […] qu’à certains moments de la cure, et avec
des patients qui ne sont pourtant ni psychotiques, ni psychosomatiques, il convient de favoriser l’émergence d’images
structurantes. »
Ou encore :
«[Certains patients] ont souffert de défauts graves de
communication dans leur enfance, précisément de communication affective éventuellement remplacée par un excès de
proximité physique. Une telle situation a d’ailleurs très souvent
laissé des traces de honte importante […]. Or, pour de tels
patients, le fait que toute communication, dans la cure, doive
passer par le langage réactive la blessure de ce qu’a été pour
eux, dans leur enfance, l’expérience d’une excitation sexuelle
exclusive de tout rapport tendre ou verbal avec le partenaire
adulte. Plus généralement, on peut dire que l’expérience d’une
sensorialité sécurisante, lorsqu’elle a manqué dans la petite
enfance, ne peut être trouvée dans la cure que par l’utilisation
d’images.»
Et, un peu plus loin :
«[C’est pourquoi], si on veut permettre à l’enfant dans
l’adulte de trouver le chemin des sentiments et des sensations qui n’ont jamais été nommés, il convient d’éviter
l’écueil de l’intellectualisme tout autant que celui du silence
de l’analyste. Or l’image joue ce rôle en évitant que soit
court-circuitée l’étape essentielle qui consiste, pour le
patient, à pouvoir retrouver le cortège émotionnel et sensoriel de ses expériences passées, refoulées ou clivées, et en
évitant une mise en forme intellectuelle trop rapide qui risquerait de refermer, aussitôt ouvert, le chemin de leur compréhension. » (Tisseron, 1992)
L’accent mis par Serge Tisseron sur la question de la sensorialité m’amène à préciser ce qui, pour moi, est très spécifique
du matériel exprimé dans une cure de relaxation.
Ferenczi, déjà, à propos de sa propre pratique de relaxation,
remarquait : «[…] le passé, cette fois reconstruit, adhérait beaucoup plus qu’avant au sentiment de réalité et d’objectivité, et
donc [était] bien plus proche dans sa nature d’un véritable
souvenir » (Ferenczi, 1930).
La qualité de la remémoration, en relaxation, me paraît, en
effet, très particulière et constituer, pour une part importante,
l’intérêt de cette technique.
Inviter le patient à se mettre à l’écoute de ses sensations va
souvent avoir pour effet de convoquer l’ensemble de la sensorialité. Pour en donner une idée, on pourrait imaginer un
comédien, évoquant le souvenir d’une scène qu’il aurait jouée
plusieurs dizaines d’années auparavant. La psychanalyse lui
permettrait de retrouver le texte qu’il disait et ses intonations,
le sens qu’il avait pour lui et les émotions qu’il éprouvait. En
relaxation, lui reviendrait aussi tout cela, mais peut-être encore,
la couleur du costume qu’il portait et la sensation de l’étoffe
sur sa peau ou lors de ses mouvements, l’emplacement et les
déplacements des autres comédiens, la qualité de la lumière sur
la scène, les chuchotements provenant de la salle ou, au
contraire, l’extrême silence attentif qui y régnait, le parfum
d’une femme assise au premier rang, le regard très concentré
d’un enfant…
Il ne s’agit, bien sûr, ici que d’images et d’une opposition
peut-être un peu caricaturale entre cure analytique classique et
relaxation analytique mais qui tentent d’illustrer le propos de
Ferenczi et de transmettre ce caractère propre au souvenir
évoqué en relaxation qui me paraît parfaitement décrit par le
mot anglais de vividness, évoquant à la fois l’intensité, la vivacité et l’impression de réalité vivante.
Encore une fois, interviennent ici, dans la genèse de ce matériel, l’accent mis sur le corps, la position à la fois corporelle et
analytique du relaxateur et la nature particulière du transfert
qui en résulte. Il importe donc de ne jamais perdre de vue que,
malgré le caractère de véracité qui en émane, cette « remémoration » surgit dans le transfert et que celui-ci intervient dans sa
tonalité, sa coloration et son contenu même.
Je parlerai maintenant de la pratique de la relaxation à induction variable en groupe. Elle s’effectue dans deux cadres très
différents : les groupes thérapeutiques, s’adressant à des
patients, et les groupes de formation à la relation, destinés à des
soignants.
Les groupes thérapeutiques réunissent une dizaine de
patients et sont animés par un couple d’analystes-relaxateurs,
avec parfois un observateur. Ils sont généralement ouverts, c’est
à dire sans durée déterminée à l’avance et avec la possibilité
que les patients en partent, après un certain parcours, et que
d’autres arrivent en cours de groupe.
Comme dans la cure individuelle, ont lieu induction verbale,
toucher, temps de silence puis verbalisation par les patients de ce
qu’ils ont vécu. On retrouve la variabilité des inductions verbales et du toucher, enrichie par les possibilités offertes par la
présence de deux relaxateurs, les inductions verbales pouvant
être faites tantôt par l’un, tantôt par l’autre ou associées, dans
une alternance de voix, tandis que lors du toucher, chacun ne
touche qu’une partie des participants. Ceci ouvre bien sûr la voie
aux fantasmes et projections autour du masculin et du féminin,
du paternel et du maternel. Par ailleurs, la mise en jeu du corps
dans un cadre groupal est lui aussi source de remémorations
(souvenirs de la fratrie, par exemple) et de fantasmes (corps
groupal dont chaque participant ne serait qu’une partie, ainsi
que tous les phénomènes d’illusion groupale décrits par Didier
Anzieu).
Les dimensions individuelle et groupale interviennent de
façon complexe et multiple. Les mots de l’induction s’adressent
à tous, tout en pouvant avoir été pensés (consciemment ou
inconsciemment, d’ailleurs) par le relaxateur pour un membre
particulier du groupe mais ils résonnent de façon différente pour
chacun des participants, selon son histoire et la dimension transférentielle dans laquelle ils s’inscrivent.
Le toucher, lui, est un moment de relation individuelle
mais là aussi, le transfert intervient pour transformer, par
exemple, un toucher qui se voulait contenant et rassurant en
un vécu désagréable, un toucher masculin en un toucher
perçu comme féminin, etc.
Cet effet d’inattendu, de surprise joue un rôle très important
dans la cure.
Le transfert lui aussi est multiple puisqu’il peut porter sur
l’un ou l’autre des animateurs, sur l’un des participants ou sur
le groupe tout entier.
Cette constellation groupe-corps-cadre analytique est très
riche et permet de proposer ce type de thérapie à un éventail
assez large de patients. Initialement, ce dispositif avait été plutôt
conçu pour des pathologies assez lourdes, psychoses et manifestations psychosomatiques sévères. Actuellement, il est
également proposé à des patients névrotiques, souvent comme
relais ou en parallèle d’une psychanalyse lorsque celle-ci semble
« bloquée ».
La relaxation à induction variable est également utilisée en
groupe comme technique de formation à la relation soignante.
« Pourquoi donc la relaxation ? », peut-on se demander; autant
il est évident que le groupe Balint et le psychodrame Balint sont
par essence des lieux de formation à la relation soignant-soigné,
autant il semble plus difficile de saisir en quoi la relaxation l’est
aussi.
Pour répondre à cette question, j’évoquerai d’abord certains
dysfonctionnements de la relation soignant-soigné.
Le médecin généraliste qui oublie, en palpant un abdomen,
qu’il touche aussi un ventre, l’anesthésiste qui endort « une péritonite », l’infirmière qui va faire une prise de sang au «32 », le
kinésithérapeute qui a rendez-vous avec « une luxation de
l’épaule », tous nient le patient en tant que personne à part
entière.
Le médecin hospitalier qui, au cours de la visite, a besoin
d’une information sur un patient et préfère interroger un de ses
collègues, plutôt que le patient lui-même, agit comme si celui-ci ne pouvait ni savoir, ni entendre, ni être entendu. Comme si,
dans ce milieu très particulier, extrême, qu’est l’hôpital,
soignants et soignés faisaient partie de deux mondes totalement
différents.
Les chercheurs qui étudient le monde du travail ont défini
ce qu’ils appellent des stratégies collectives de défense,
ensemble de conduites, d’attitudes et de fantasmes qui permettent de supporter des conditions de travail pénibles. Je pense
que, face à l’angoisse de la maladie et de la mort, le risque est,
pour tout soignant – et tout particulièrement, pour le soignant
à l’hôpital – de mettre en place une telle stratégie qui serait : les
soignants ont un corps sain et donc silencieux, les soignés, population entièrement distincte, ont un corps malade, c’est-à-dire
dont les organes se font entendre à travers des symptômes; le
soignant n’a pas en face de lui un sujet, mais un ensemble d’organes malades qu’il s’agit de soigner avec le maximum
d’efficacité, donc de technicité et d’objectivité.
Ce mode de relation met le patient dans une situation de
dévalorisation et d’ignorance totale. De plus, en le mettant hors
jeu, il nuit au diagnostic, au traitement et au pronostic de la
maladie.
Aux soignants qui ne se satisfont pas de cette situation, est
proposée une formation à la relation soignante par la relaxation
en groupe.
Il s’agit de séances hebdomadaires, pendant un an, qui
rassemblent des soignants ayant la même demande de formation, quelle que soit leur pratique (médecins généralistes et
spécialistes, psychologues, psycho-motriciens, kinésithérapeutes, infirmiers, éducateurs, etc.). Ce groupe de relaxation
est animé, comme les groupes thérapeutiques, par un couple de
relaxateurs-analystes, ici le plus souvent assistés d’un observateur qui reste silencieux et prend des notes sur ce qui se dit et
se passe. Cette prise de notes, utile au travail des animateurs,
est également un moyen de formation à l’animation pour l’observateur.
Que se passe-t-il pour le soignant ?
Comme dans la cure individuelle, il se trouve allongé, en
position de passivité et en situation de réceptivité à la parole et
au toucher venant des animateurs, lui qui, le plus souvent est en
situation d’agir et de donner. Dans le silence de cette passivité
et de cette réceptivité inhabituelles, son corps va se faire
entendre à travers des sensations très variées, et variables d’une
séance à l’autre, qui vont le surprendre.
Son corps devient vivant à travers des sensations et des
souvenirs qui s’articulent avec son histoire personnelle et sa
vie professionnelle.
La situation de groupe va jouer comme dans les groupes
thérapeutiques, mais peut-être particulièrement au moment où
les participants vont rapporter ce qu’il ont ressenti. À partir
d’une induction verbale et d’un toucher donnés, chacun va
exprimer un vécu qui lui est propre, lié à ce qu’il est, mais aussi
découvrir la différence des expériences de chacun. Pour l’un,
l’induction verbale aura été neutre, froide, mécanique, pour un
autre, elle aura été chaude, enveloppante, porteuse, pour un
autre enfin, elle aura été ressentie comme violente, intrusive,
angoissante.
De même pour le toucher. J’ai le souvenir, récemment, dans
un groupe, d’avoir touché un bras, successivement à plusieurs
participants, d’une manière qui m’avait paru assez semblable
de l’un à l’autre. Or, pour l’un, ce fut léger, frustrant, comme si
je ne prenais pas le temps, pour l’une ce fut comme un mouvement de bercement, un autre se sentit plaqué au sol, une autre
enfin eut l’impression d’être secouée comme si on venait la
réveiller pendant une garde de nuit pour une urgence…
Cette circulation de la parole et la variabilité des ressentis
et des affects qui s’y rattachent sont très importants.
Comme pour un groupe de relaxation thérapeutique, les
animateurs doivent être à l’écoute du vécu corporel de chacun,
de ce qui émerge de l’inconscient et de ce qui se joue dans le
groupe, mais ils doivent aussi, pour donner sens à cette expérience de formation, ne jamais perdre de vue la double
dimension personnelle et professionnelle de ce qui se passe
pour chacun des participants.
Tantôt ils sont amenés à pointer en quoi le vécu peut renvoyer
à ce qui se produit dans une relation soignante, tantôt c’est l’articulation entre l’histoire personnelle et l’activité
professionnelle qui est soulignée. Parfois, et c’est ce qui est le
plus riche et productif, c’est le participant lui-même qui, au fil
des séances, fait le lien entre l’ici et maintenant de la relaxation, son histoire familiale et son mode de relation
professionnelle.
Dans un groupe, il y a quelques années, une femme, cadre
infirmier dans un service de chirurgie cardiaque, qui s’était
toujours défendu d’éprouver quoi que ce soit ou même de se
sentir détendue pendant la séance, évoque un jour le souvenir
de sa mère et de sa grand’mère, femmes rigides et autoritaires
auxquelles elle sait bien qu’elle ressemble. Elle fait le lien avec
son besoin de maîtrise, de contrôle de toutes ses émotions et de
toutes ses relations, y compris professionnelles.
Progressivement, après cette séance, elle peut se laisser aller
à sentir, se souvenir et même rêver, tandis qu’elle rapporte qu’à
son travail, elle est plus à l’écoute de ce que ses patients disent,
sentent et vivent.
Pour le soignant, cette expérience de mise à l’écoute de ses
sensations corporelles, cette prise de conscience de l’articulation entre son vécu actuel dans le temps de la séance de
relaxation, sa propre histoire et sa pratique professionnelle,
l’écoute enfin de la dimension subjective de ce vécu à travers
ce qu’en disent les autres participants, sont fondamentales et
peuvent amener à percevoir la relation entre soignant et soigné
non plus comme une confrontation entre un individu qui sait et
un autre qui souffre, mais comme une rencontre entre deux
sujets, chacun étant porteur d’une histoire inscrite dans son
corps. La conscience de la mise en jeu de son propre corps – et
donc, à travers lui, de sa personne toute entière et de l’histoire
qui l’a façonnée – peut permettre au soignant d’être impliqué
dans la relation, sans craindre d’être happé par elle et sans avoir
besoin, pour se protéger de l’angoisse liée à la maladie et à la
mort, de mettre l’autre à une distance telle qu’elle confine au
rejet. Il peut trouver l’espace qui permet à chacun des deux
protagonistes d’être à la fois autre et sujet à part entière.
Je reviens, avant de conclure, à la relaxation à induction
variable dans sa dimension de psychothérapie analytique, pour
évoquer le problème soulevé par Didier Anzieu, dans Le Moipeau, autour du « double interdit du toucher » (Anzieu, 1985).
Jean-Pierre Lehmann, dans « L’expérience du toucher peut-elle être un apport pour le psychanalyste ? », aborde la question :
«L’auteur du Moi-peau reconnaît au tactile un caractère fondateur, mais à la condition expresse d’être, en un second temps,
interdit, et il lie à l’abandon du toucher, la découverte par
Freud, de l’organisation œdipienne des névroses. Il y aurait
congruence entre l’histoire de la découverte freudienne et l’histoire infantile universelle, l’interdit du toucher rendant possible
l’interdit œdipien qui prohibe l’inceste et le parricide. Et dans
la cure, l’interdit du toucher serait, comme toute proscription
de l’agir, l’envers obligé de la règle de tout dire ». Mais Jean-Pierre Lehmann précise un peu plus loin que « tout ce qui se
joue dans le transfert ne relève pas exclusivement de la sphère
œdipienne », ce qui lui permet, en référence aux théories de
Winnicott, de proposer le recours à des thérapies utilisant le
toucher, comme la relaxation, «pour le patient qui a besoin
d’une régression ou pour qui la position dépressive ne peut être
laissée de côté » (Lehmann, 1989).
J’ajouterai d’une part qu’en relaxation à induction variable,
le toucher n’est jamais du côté de la transgression car il est d’emblée posé comme faisant partie du dispositif de la technique et,
d’autre part, qu’il ne s’agit pas de mouvements pulsionnels qui
viendraient prendre la place de la parole ou de la pensée et qu’au
contraire, le toucher, inscrit comme les inductions verbales du
thérapeute et les sensations du patient dans le champ transférocontretransférentiel, ne prend tout son sens que comme
préalable à la mise en mots.
D’ailleurs, Didier Anzieu lui-même ouvre une porte en précisant que «l’interdit du toucher ne favorise la restructuration
du Moi que si le moi-peau a été suffisamment acquis» (Anzieu,
1985).
C’est, je crois, toute la question. Ne s’agit-il pas ici d’un
écho aux propos de Jean-Pierre Lehmann sur ce qui ne «relève
pas exclusivement de la sphère œdipienne » ? J’ajouterai que
c’est aussi une voie pour répondre à la difficile question des
« indications » de la relaxation.
Dans mon expérience, outre les indications classiques que
seraient les affections psychosomatiques et les troubles fonctionnels, tout en continuant à concerner le corps mais dans une
acception plus large, la relaxation prend tout son intérêt dans les
problèmes touchant à l’image du corps (comme dans le cas de
la patiente évoquée plus haut), les troubles des conduites
alimentaires et, aussi, les questions de place (dans la relation à
la mère, au sein de la fratrie et de la famille et plus tard en tant
qu’adulte dans son identité sexuée). Ne seraient-ce pas là des
situations où «le moi-peau [n’a pas] été suffisamment acquis» ?
De ce qui précède, on comprendra que la psychose, contrairement à ce qu’en disait Schultz pour le training autogène, n’est
pas en soi une contre-indication à la relaxation à induction
variable. En dehors peut-être de la paranoïa, ce sont surtout les
états aigus qui constituent des contre-indications : épisode délirant, dépression mélancolique ou encore anorexie mentale
lorsque le pronostic vital est en jeu.
Ces contre-indications ne sont peut-être pas si différentes
de celles de la cure-type, à cette nuance près qu’induction
verbale et toucher peuvent être à la fois plus contenants et
plus intrusifs que le dipositif de l’analyse classique et, face à
une pathologie psychiatrique lourde, poser l’indication d’une
relaxation est surtout question d’expérience et de contre-transfert.
Pour conclure, je reprendrai la question posée par Jean-Pierre Lehmann sur l’apport de la relaxation dans la pratique de
l’analyste. Toujours dans le même article, et dans la suite de
l’évocation du «patient qui a besoin d’une régression et pour
qui la position dépressive ne peut être laissée de côté », il ajoute :
«Certes, sa propre analyse a sans doute permis à celle ou celui
qui occupe le fauteuil de faire pour elle ou pour lui, le travail
psychique nécessaire à la prise en charge de tels analysants.
Mais l’expérience du toucher, en relaxation, ne serait-elle pas,
en certaines occurrences, un adjuvant précieux pour sensibiliser l’analyste ou le futur analyste, lui faire mieux sentir,
éprouver ce que peut être le holding ? » (Lehmann, 1989)
Je rejoins tout à fait Jean-Pierre Lehmann sur ce point.
L’analyste, qui a, par ailleurs, une pratique de la relaxation,
développe certainement une capacité de holding, à travers une
qualité de présence, d’écoute et, par moments, une parole enveloppante (proche du « bain de paroles » que peuvent être,
parfois, les inductions verbales en relaxation), holding indispensable au cours de la cure de certains patients.
Mais il me semble aussi que l’expérience de la relaxation
sensibilise particulièrement l’analyste, dans l’ensemble de sa
pratique, au langage du corps. Il ne s’agit pas seulement ici
d’une plus grande attention aux significations des gestes ou des
mimiques, ni même aux manifestations somatiques mais plutôt
d’une réceptivité et d’un recours accrus aux métaphores corporelles.
Je pense, par exemple, à une de mes patientes en analyse
depuis longtemps, après deux tranches, longues également,
avec deux autres analystes. Après des années de grande souffrance et de grande violence envers elle-même et les autres, au
cours desquelles alternaient des moments d’agressivité
physique envers ses proches et des moments où elle mettait sa
propre vie en danger, elle est parvenue à un état beaucoup plus
paisible bien que désir et plaisir soient encore très absents. Au
cours d’une séance récente, elle parle du fait qu’elle ne peut
changer de vêtements; tous les soirs elle lave les vêtements
qu’elle a portés dans la journée, tous les matins, elle remet les
mêmes. Et elle ajoute :
- Comme si je ne pouvais pas changer de peau…
Je pense à la peau dans son sens de vie et de mort (« sauver
sa peau », « faire la peau à quelqu’un ») et lui suggère que, peut-être, elle est parvenue ces derniers temps à se constituer une
peau (qu’elle n’a plus besoin d’attaquer sans cesse pour en
éprouver l’existence et la solidité) mais qu’il s’agit maintenant
que cette peau se transforme, évolue (vers la possibilité
d’éprouver du plaisir, par exemple).
Elle ne répond rien. J’ai l’impression que mes paroles n’ont
éveillé en elle aucun écho, comme si quelque chose s’était
bloqué. Je pense alors aux inductions sur la peau en relaxation
et je réinterviens en parlant de la peau qui est contenant, limite,
mais aussi lieu d’échanges Elle reprend alors la parole,
évoquant sa peau, fragilisée par un récent eczéma généralisé,
si fine encore. Pourrait-elle supporter des échanges ?
Et le fil associatif se déroule à nouveau…
À la fois technique spécifique, par la mise en jeu du corps,
et approche thérapeutique semblable à d’autres par sa référence
à l’analyse, la relaxation à induction variable est donc, aussi,
outil de changement pour l’analyste même, révélant toute une
palette de circulations possibles, d’ouvertures et d’échanges.
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