2001
Champ Psychosomatique
Avant-propos
Marie-Claire Célérier
Au moment où se précise le projet d’une législation définissant
le statut de psychothérapeute en France et devant
l’inventaire hétéroclite des pratiques qui revendiquent
l’appellation de psychothérapies, nous avons voulu interroger
ce qui fait la spécificité des psychothérapies psychanalytiques
et ce qui les oppose à toutes les autres.
La psychanalyse freudienne se donne pour visée de rendre
consciente la dynamique inconsciente, d’utiliser et mettre en
évidence le transfert et le contre-transfert pour restituer au sujet
des capacités de représentation, de symbolisation, et mettre en
sens une construction ou reconstruction de son histoire. Il peut
ainsi sortir de la répétition et retrouver un certain degré de liberté
de penser et d’agir, d’où découle une réduction de ses symptômes. Telle qu’on se la représente habituellement, elle est caractérisée par l’utilisation du divan où s’allonge le patient et du fauteuil pour l’analyste placé derrière lui. L’avantage que présente
ce dispositif pour la cure des névroses n’est plus à démontrer; il
donne accès à la dimension inconsciente en facilitant l’émergence des fantasmes à travers « les associations libres », tandis
qu’il interdit leur mise en acte. Mais depuis longtemps la psychanalyse classique a montré son inadéquation à la cure de certains types de pathologie. Ses avantages peuvent en effet se
retourner en inconvénients, voire en dangers potentiels, lorsque
les patients présentent des troubles plus profonds de l’identité.
La passivité allongée, privée du contact visuel avec l’analyste,
réveille alors trop violemment des angoisses d’intrusion ou de
séparation. Le cadre psychanalytique lui-même devient traumatique, empêchant justement ce pourquoi il était fait, permettre
la mise en scène, la mise en mots, la mise en sens de ce qui habite
le sujet et qu’il ne sait pas l’habiter; la réactivation dans le transfert sur l’analyste de sa problématique est devenue trop violente
pour pouvoir donner lien à une élaboration psychique.
Ferenczi avait dès l’époque de Freud proposé des variantes
techniques qu’il pensait plus adaptées à certaines pathologies.
Par ailleurs des variantes que nous ne reprendrons pas ici se sont
imposées très précocement pour la prise en charge des enfants
qu’il n’était pas question d’allonger sur un divan. Hermine
Hugh-Hellmuth, à Vienne, a eu la première l’idée de voir l’enfant seul avec des jouets pour trouver une autre voie d’accès à
l’inconscient, qu’Anna Freud et Mélanie Klein ont largement
développée. On remarquera que ces « inventions » ne se sont pas
faites sans transgressions, scandale de la technique active de
Ferenczi, faux en écriture du cas rapporté par Hermine Hugh,
analyse d’Anna Freud par son père et du fils de Mélanie Klein
par sa mère. Peut-être est-ce la raison qui laisse suspectes les
innovations en psychanalyse !
Le champ des psychothérapies psychanalytiques s’est élargi
depuis dans de multiples directions à partir d’un double mouvement. Celui qui provient de l’extension des indications de la
psychanalyse aux pathologies autres que névrotiques, pour lesquelles la cure classique n’est pas adaptée, pathologies des actes
et des comportements, somatisations, troubles narcissiques ou
border-line, ou encore problématiques propres à certains aspects
culturels ou temporels de la vie comme ceux de l’adolescence.
Mais les nouvelles formes de psychothérapies psychanalytiques sont nées aussi de la rencontre des analystes avec des pratiques issues d’autres champs comme la relaxation de Schultz,
le psychodrame de Moreno, l’analyse des groupes telle que l’a
conçue Bion ou Foulkes qui avait emprunté à la Gestaltthérapie la notion que « la totalité précède les parties ». Les représentations modernes de l’émergence du sujet le voient ainsi issu,
non seulement du ça, mais du maternel, du familial et du transgénérationnel…
De ces rencontres a émergé la conceptualisation par les ana-lystes-thérapeutes de nouvelles techniques qui se donnent, dans
les meilleurs des cas, les mêmes objectifs que la psychanalyse
classique. À savoir la restitution de capacités de représentations
là où régnait soit le gel, soit l’anarchie des productions psychiques. Grâce à ces nouveaux cadres, une réappropriation de
l’histoire et une nouvelle construction identitaire sont devenues
possibles.
La prise en compte du corps, par l’éveil de ses sensations,
de ses images et le toucher de la relaxation, la mise en acte
dans le jeu psychodramatique des conflits psychiques, l’intérêt marqué en-deçà du sujet lui-même, pour les dynamiques
familiales transsubjectives et transgénérationnelles sont des
exemples de ces nouvelles voies d’accès à l’inconscient freudien.
Enfin, quand l’analyse directe du transfert n’est pas possible,
le contre-transfert est mieux pris en compte. Loin d’être considéré – comme l’a d’ailleurs été au départ le transfert – comme
un obstacle, il offre une voie d’accès à la problématique inconsciente du patient qui peut être atteinte à partir de l’analyse du
champ transféro-contretransférentiel.
Nous avons donc sollicité des auteurs ayant la double expérience de la psychanalyse classique et de ces pratiques hors la
cure. Le lecteur pourra constater que c’est en s’appuyant sur des
connaissances approfondies de la métapsychologie et plus particulièrement du fonctionnement psychique précoce, qu’ils peuvent utiliser ces techniques pour le dévoilement et la canalisation éventuelle de la violence des affects mis en jeu et des problématiques qui les sous-tendent.
Enfin avec la présentation des projets de législation actuelle
on soulignera le risque qu’il y aurait pour l’avenir de la psychanalyse et des psychothérapies psychanalytiques de les
rabattre au rang de l’une quelconque des autres méthodes psychothérapiques, sans tenir compte de la transformation profonde que seules celles-ci entraînent et qui leur confère un rôle
de prévention de décompensations ultérieures.