2001
Champ Psychosomatique
Les psychothérapies psychanalytiques mère-bébé
Linda Morisseau
pédopsychiatre, 56 rue Pauline Borghèse, 92200 Neuilly sur Seine.
Les psychothérapies psychanalytiques parents-bébé représentent une
approche relativement récente dans la pratique des thérapies. Après en avoir
précisé les indications nous traiterons des théories psychanalytiques qui ont
été fondatrices de ces pratiques comme les différentes pratiques thérapeutiques
avec leurs supports théorico-cliniques. C’est l’histoire de la psychanalyse et
de ses applications qui permet de comprendre la diversité des approches et le
travail toujours actuel et vivant de la recherche dans ce domaine.Mots-clés :
Psychothérapie, Psychanalyse, Relations précoces mère- enfant.
Mother-child psychoanalytic psychotherapycame relativelyrecently topractice. We will present the theoritical history of psychoanalysis, which is the basis
of the actualpractices.Wewill introduce themost importantauthorsanddescribe
the way of their individual characteristics of the mothers/fathers-child-therapy.Keywords :
Psychotherapy, Psychoanalysis, Early relationship- mother-child.
La question des psychothérapies psychanalytiques mèrenourrisson
ne recoupe qu’en partie celle des thérapies
psychanalytiques classiques. On parle souvent indifféremment
de psychothérapie de la relation, ou du lien mère-bébé,
ou parents-enfants, ou encore de psychothérapie conjointe.
Nous aborderons ici le sujet des thérapies psychanalytiques
mère-bébé, voire père-mère-bébé qui concernent les tout
premiers mois de vie du bébé, alors que s’organisent les
premiers liens parents-bébé. Un des premiers en France à développer
la place de ces modes d’approche a été Serge Lebovici
en collaboration avecMichel Soulé (1970).
On connaît désormais les conséquences psychiques sur le
développement du nourrisson et de l’enfant plus tard, de la
dépression maternelle (Lynne Murray, 1992). On sait aussi que
10 à 20 % des femmes, selon les études, présentent dans nos
pays une dépression de la naissance qui passe le plus souvent
inaperçue. Cette dépression spécifique de la naissance, indissociable de la séparation physique et psychique avec la mère,
n’est pas toujours compensée par la présence du bébé réel.
Parfois, la mère elle-même « ne sait pas » qu’elle est déprimée
et le contexte de la naissance la contraint à « faire face » vis-à-vis de son entourage, prise aussi par les tâches qui lui incombent
concernant les soins du bébé qu’elle tente de protéger. La
dépression, dans son acception transnosographique, constitue
l’axe central des pathologies de la naissance. Toujours centrale
dans les difficultés de la femme qui devient mère, elle prend
parfois des formes différentes, inhibition ou excitation, visites
multiples chez le pédiatre. Elle est à l’origine, on le sait, de
troubles des premiers développements du bébé.
La symptomatologie maternelle peut être d’un autre ordre
que ce soit un épisode délirant aigu ou une crise phobique aigu
qui va témoigner d’une angoisse projetée sur le bébé, qu’elle
exprime en disant qu’elle a peur de lui faire mal, n’ose pas le toucher ou qu’elle craint de s’enfermer avec lui, dans une phobie
des foules ou des transports. Derrière ces symptôme se pose la
question de la structure psychique maternelle. Le contexte familial est toujours à prendre en compte dans ces situations où l’ensemble de la famille proche s’inscrit dans le processus de la transmission identitaire que révèle la naissance. La confusion est souvent au premier plan chez la mère qui tente de cacher qu’elle ne
se repère plus dans le temps et dans l’espace. Dès la Maternité,
ces manifestations peuvent apparaître de façon modérée. Le
retour à la maison où la mère va retrouver la solitude et le poids
d’une nouvelle organisation des tâches quotidiennes auprès d’un
bébé exigeant va aggraver ces difficultés.
C’est dire que les indications de psychothérapie conjointe
sont nombreuses et que la prise en charge dès les premiers temps
du post-partum, voire pendant la grossesse, est importante afin
de prévenir les troubles psychiques précoces de l’enfant puis de
l’adulte qu’il deviendra.
Parfois c’est le bébé qui inquiète et permet de poser l’indication de thérapie conjointe. Ce peut être un bébé qui n’organise pas ses premières enveloppes et qui se montre agité, hypotonique. Ces bébés parfois se raidissent en reprenant des schémas réflexes archaïques comme s’ils n’avaient pas trouvé les
limites corporelles qui leur auraient permis de construire un
dehors et d’un dedans. D’autres fois, c’est un refus alimentaire
qui se constitue en anorexie sans qu’une cause organique n’ait
pu être retrouvée et qui peut signifier les projections négatives
que la mère n’a pas été en mesure de penser. Enfin un trouble
du sommeil important peut venir solliciter le père dans son sommeil tout en témoignant des angoisses de séparations de la mère
avec son enfant.
QUELQUES ÉLÉMENTS THÉORIQUES
C’est la rencontre de la psychanalyse de l’adulte et de l’enfant qui a fait l’histoire des thérapies psychanalytiques
mère-bébé et qui permet de comprendre comment a évolué ce
travail psychothérapeutique singulier.
Du côté de la mère.
La connaissance de la psychanalyse de l’adulte a permis de
comprendre comment les troubles psychiques de l’adulte trouvent leur origine dans les achoppements de la construction
psychique de l’enfant, dans ce que Freud a appelé la « névrose
infantile ». Ces découvertes ont encouragé ses successeurs à
renforcer la connaissance du développement psychique de l’enfant et en amont, du bébé.
Mais les avancées sur le processus de la puerpéralité et le
point de vue de la mère ont aussi été un élément capital de l’évolution de ces thérapies. On sait désormais que la « maternalité »
(Racamier, 1989) est un moment particulier de la vie de la femme
qui se trouve très proche de ses représentations préconscientes,
ce que M. Bildowski (1997) a appelé la « transparence psychique » qui s’organise en fin de grossesse et lors des trois premiers mois de vie du bébé. Du fait de ces émergences psychiques
inattendues et d’une accentuation de sa sensibilité, la mère présente une préoccupation maternelle primaire, dénommée également « maladie normale » de la mère par Winnicott (1957).
Elle vit ainsi conjointement avec son bébé et en identification
avec lui, les premiers moments de son organisation. Cela nécessite qu’elle repasse elle-même par ces étapes. Racamier a parlé
de crise de la maternité à l’image de la crise de l’adolescence.
Mais si on fait référence à la perte des enveloppes comme
Anzieu en parle, cela revient à s’intéresser au concept de soi tel
que le décrit Kohut. En effet, la présence du bébé fait de la maternité une crise très différente de celle de l’adolescence. Ils sont
tous deux comme pris dans une même enveloppe, fluctuante et
fragile qui les met en retrait du monde.
On pourrait dire, comme Racamier, que la mère revit une
relation « quasi psychotique » avec son bébé avant que le bébé
se constitue ses propres limites. Le processus habituel de la
maternalité, évoque une phase normale et réversible d’un état
psychotique. La mère ne peut reconnaître le bébé comme différencié d’elle, mais, lorsqu’elle s’est bien structurée et qu’elle a
pu sans trop de difficultés franchir les différentes étapes de son
développement, elle pourra, à l’occasion de ce nouvel événement qu’est la naissance, accepter d’être replongée dans les
phases antérieures de sa vie d’enfant et de jeune fille qu’elle
retraversera simultanément. Une mère rencontrée à la Maternité
me racontait que durant trois jours, elle n’avait pu appeler sa
fille de son propre prénom mais lui attribuait son prénom à elle.
Lors de ces premiers jours de vie du bébé, la mère ne semble pas
réaliser qu’elle et son bébé ont une enveloppe différente mais
se confond avec lui dans le même cocon où espace et temps
sont communs, garants de la continuité pour le bébé.
La mère fait en effet, l’expérience de « devenir deux »,
comme me l’avait joliment dit une patiente.
La superposition de ces différents niveaux de fonctionnement lui permet, dans le même temps d’être proche de lui dans
une relation primaire où l’un et l’autre sont parfois confondus
tout en lui donnant matière à se développer en lui proposant ses
images œdipiennes secondarisées, enrichies des expériences
de la vie. Elle se dégage alors de son bébé en y introduisant un
tiers, le tiers actuel de ses rêveries.
On imagine l’importance du travail psychique que la mère
doit opérer pour s’adapter à son enfant. La plupart du temps, elle
accepte la régression et les angoisses qui y sont rattachées, aidée
pour cela par le bébé qui se développe et lui renvoie le plaisir d’y
avoir contribué. La joie qu’elle éprouve à voir son enfant créer
le monde à ses côtés est une gratification nécessaire pour qu’elle
accepte la séparation progressive et les sentiments d’abandon
successifs qu’elle ne peut pas ne pas rencontrer.
Je peux faire une analogie entre les premières semaines de
la naissance et les traumatismes psychiques liés aux événements dramatiques chez des patients qui s’étaient auparavant
harmonieusement développés; les états que présentent alors
les personnes traumatisées renvoient aux premières organisations psychiques. On retrouve chez eux, la même sensibilité,
les contradictions et la crudité des propos qui surprennent chez
des personnes qui peuvent par ailleurs montrer des capacités
évidentes de communication et de relation à l’autre.
Cette comparaison avec la situation traumatique a l’avantage
de ne pas faire référence à la psychose mais aux processus primaires voire originaires qui existent chez chacun. On est
d’ailleurs frappé par la capacité dans laquelle se trouvent de
nombreuses mères, rencontrées en situation de guerre, de revenir à un état de préoccupation maternelle primaire particulièrement intense, comme si, dans la situation traumatique, elles
se trouvaient en contact avec leur préconscient et retrouvaient
le fonctionnement particulier qu’elles avaient lors de la naissance de leur enfant.
La naissance, par le bouleversement physique et psychique
qu’elle entraîne, est d’ailleurs parfois comparée à un traumatisme pour la mère et son bébé. On peut dire que l’expérience
même de la naissance liée à la présence étrange et soudaine de
l’être que la mère a porté durant neuf mois, la renvoie aux
archaïsmes et aux questions fondamentales des origines, de la
vie et de la mort, comme le fait le traumatisme, questions
déniées par la société qui ne veut voir avec l’arrivée du bébé
que les charmes de la beauté et de la vitalité. En réalité,
l’accouchement que certaines patientes nous racontent comme
un cataclysme plusieurs années après comme s’il s’était déroulé
la veille, prend alors tous les aspects du récit traumatique, par
la répétition de l’expérience vécue et la précision du discours.
Winnicott (1974 ) nous rappelle qu’une faille dans la continuité qu’apporte la mère par sa « préoccupation » particulière
entraîne chez le bébé une menace d’anéantissement.
C. Athanassiou (1998) ajoute que la même menace est vécue par
la mère, et que l’observatrice qui arrive dans une famille est
soumise, dans son contre-transfert, à une épreuve émotionnelle
de grande intensité. Au début de la vie de l’enfant, la mère, plus
que le père, se trouve dans un état particulier de labilité de ses
identifications. Elle est soumise à l’émergence de pulsions
normalement retenues qui la conduit à employer des termes très
crus pour les exprimer et donne ainsi une impression de malaise
à l’observateur non averti.
L’arrivée d’un bébé dans une famille, rappelle
C. Athanassiou, fait perdre son identité à chacun de ses membres
qui tente de solliciter le bébé pour s’emparer d’une identité transitoirement perdue. Par la suite, la présence dans la réalité du
bébé avec ses caractéristiques propres, conduit à une « coconstruction » qu’a bien décrite Lebovici. Ainsi l’établissement des
premiers liens entre la mère et son enfant, inscrit l’enfant et ses
parents, à travers les processus d’identifications, dans la transmission trangénérationnelle qui va fonder l’identité profonde
de l’enfant et renforcer les fondements psychiques maternels.
Mais plus souvent qu’il n’y paraît, cette préoccupation bienvenue est soit absente du fait de la souffrance trop grande qu’un
réveil de la violence fondamentale réanime, soit si intense que
la femme se désorganise et fuit ses responsabilités en tentant
de rester le plus éloignée possible des affects de son enfant. Elle
ne se sent pas mère de cet enfant. C’est « un » bébé; elle ne
ressent rien. On dit « qu’elle n’a pas d’instinct maternel ». On
comprend alors pourquoi E. Badinter a eu tant de succès lorsqu’elle a affirmé que l’instinct maternel n’existait pas, ce qui
est une façon de dire que la relation de la mère à son bébé doit
se construire, même si on peut convenir que c’est la préoccupation maternelle qui donne à la mère ces capacités étonnantes
à comprendre son bébé. De nombreuses mères, actuellement,
reconnaissent qu’elles ont hâte de reprendre leur travail et se
sentent enfermées de façon douloureuse avec leur bébé à la
maison dans un dialogue régressif qui les inquiète, et ce d’autant qu’elles s’y trouvent isolées
Stern (1989) à la lumière des conceptions anglo-saxonnes,
insiste sur les capacités proto-représentatives du nourrisson.
Ce noyau du soi du bébé est engagé précocement dans un fonctionnement mental intersubjectif. Pour lui, c’est lorsque ce jeu
intersubjectif entre la mère et son bébé ne se fait pas, que la
pathologie du lien s’installe. Le bébé ne s’accorde plus avec sa
mère qui ne lui répond pas. Il met l’accent sur les jeux ludiques
et libidinaux dans la construction du bébé dans ce qu’il a appelé
« accordage », traduction française d’un néologisme anglais.
Stern avait introduit ce terme pour parler de la danse interactive
entre la mère et son bébé lors du premier congrès de psychiatrie du bébé. (Cannes 1983).
Ce jeu du « manquement maternel », c’est-à-dire de la
rupture au sein de laquelle l’enfant peut se construire, a été
repris par Marcelli (2000). Il insiste sur l’importance de la
surprise qu’introduit la mère dans les jeux répétés et rythmés
avec le bébé dans l’interrelation.
Geneviève Appel a mis en avant les imprévus de la rencontre
entre la mère et son bébé réel. Il existe en effet une composante
propre au bébé. Dès la naissance, les pédiatres le savent bien,
les bébés sont différents. Ces différences portent essentiellement sur des composantes physiologiques. Certaines mères
attendent de leur enfant qu’il soit calme et accepte un rythme
lent; lorsque leur bébé est hyperactif et vorace, elles se sentent
envahies et l’interaction va mal s’engager. D’autres mères attendent de leur bébé qu’il soit rapide, décidé et qu’il ne perde pas
de temps. L’enfant tranquille et « pépère » qui leur vient les
agace; elles ne sont pas loin de projeter sur lui un « retard » de
développement. Ces observations sont un argument pour un
travail psychothérapeutique sur le lien mère-bébé.
Lebovici nous a appris que c’est aussi dans le mandat transgénérationnel que se situe le travail thérapeutique. Très tôt, il a
théorisé sa pratique des thérapies précoces parents-bébé et a
employé le terme d’empathie métaphorisante pour évoquer les
fantasmes parentaux en lien avec les filiations des générations
précédentes. Selma Fraiberg (1971) a parlé de façon très
poétique, des « fantômes dans la chambre d’enfant », de ces
intrus du passé qui élisent domicile dans la nurserie pour y
commettre des méfaits en se spécialisant dans certains domaines
comme l’alimentation ou le sommeil.
Du côté du bébé.
Les apports de la psychanalyse classique sont évidemment
essentiels. Ils se sont enrichis. Les théories controversées de
Mélanie Klein concernant les positions schizoparanoïdes et
dépressives du bébé, positions qui se rejouent durant la vie de
l’enfant puis de l’adulte, lui ont permis de décentrer l’analyse
de l’enfant de celle de l’adulte, pour privilégier le fonctionnement spécifique du bébé et ses premières constructions en
relation avec sa mère.
Elle nous a aidés aussi, paradoxalement à comprendre les
pathologies des toutes premières relations qui touchent les organisations les plus profondes de la personnalité et en particulier,
les pathologies psychotiques.
Puis les théories psychanalytiques ont été étayées par les
théories de l’attachement développées par J. Bowlby qui s’est
inspiré des observations d’Henri Wallon, des éthologues et de
la référence aux besoins innés et aux compétences du bébé, par
exemple, en France, les travaux sur les compétences oculomotrices remarquables de prématurés mis en condition de relation
intense (Grenier, 1985).
À travers ses concepts de transformation des éléments non
pensés en éléments pensés, W. Bion a redonné une unité au psychisme de la mère et du bébé dans un mouvement hélicoïdal permanent. Dans la lignée de Bion, G. Haag, dans ses travaux
concernant les thérapies d’enfants autistes, parle de la constitution des premières enveloppes, en se référant à ce qu’E. Bick a
appelé « l’enveloppe psychique ». La méthode d’observation du
bébé telle qu’elle a été enseignée à la Tavistok clinique de
Londres, outil de formation des futurs soignants de bébés, a beaucoup apporté à la psychothérapie psychanalytique mère bébé.
Selon Régine Prat enfin, l’observation de la relation mère-bébé n’est pas une observation psychanalytique mais une
observation du bébé avec, « en tête », des concepts psychanalytiques qui ne seront utilisés que dans un deuxième temps, lors
de la réflexion de l’observateur sur son ressenti, ce qui lui permet
de comprendre et d’interpréter ce qui a été d’abord regardé.
C’est en effet, l’élaboration dans l’après-coup qui permet de
penser l’observation et la relation transférentielle.
L’observation des bébés a également été soutenue par les
techniques de la pouponnière Pickler-Loczy en Hongrie où les
soins primaires au bébé, donnés par les auxiliaires formées au
respect de l’autonomie et de la liberté du bébé, apportent un
éclairage important sur la pratique de la thérapie mère-bébé.
À la lumière de ces données historiques sur le développement de la psychanalyse, qu’est-ce qu’une psychothérapie
psychanalytique mère, (père), nourrisson ?
Les psychothérapies psychanalytiques mère-nourisson
posent dans leur définition même la question de la psychanalyse. Il est désormais admis qu’en matière de thérapie d’enfants
ou de parents avec leurs enfants, les techniques qui s’inspirent
de la psychanalyse ne répondent pas aux critères classiques de
la psychanalyse tels que les a décrits Freud.
En effet, si l’on peut parler de transfert et de travail sur le
transfert, les conditions de travail ne sont pas celles de la psychanalyse classique, divan, absence de regard. La psychanalyse
a été inventée par Freud afin de permettre aux patients adultes,
de rendre conscient ce qui était inconscient à partir du travail sur
le transfert, dans l’après-coup de la répétition de la névrose infantile. Lorsque nous recevons des patientes et éventuellement leur
conjoint dans le cadre de la relation avec leur nourrisson, ils ne
viennent jamais demander une thérapie personnelle. C’est l’enfant qui les amène à travers la préoccupation maternelle et sans
doute l’enfant qui souffre en elles, ou en eux si le père est partie
prenante. Et lorsque nous nous occupons de mères et de bébés,
nous pouvons évoquer pour la mère, cet après-coup de la répétition, mais le bébé lui, vit dans l’actuel ses premiers développements psychiques même si déjà, il est capable d’avoir le souvenir de certains événements ou des traces sensorielles.
Du fait de cette période propice aux remaniements et de la
présence du bébé qui s’organise rapidement, les thérapies
peuvent donner des résultats souvent en quelques mois. Cette
prise en charge, peut parfois déboucher sur une thérapie individuelle, soit de l’enfant soit parfois des parents.
Rosine Debray (1987), a mis l’accent sur ce temps de la naissance, période « sensible », particulièrement propice à la
thérapie mère-bébé. Il existe une « labilité transférentielle »
(Joyceline Sixou, 1996) chez la mère et chez le père, « bousculés » dans leurs identités les plus profondes. Elle insiste
également sur l’intensité des transferts établis par les nourrissons et leurs capacités à être en écho aux affects de l’autre.
Didier Houzel (1997) a mis en pratique en France les applications de ces observations dans les thérapies mère-bébé. Il insiste
sur l’importance de livrer un commentaire sans prêter une intention ni à la mère ni au bébé, mais simplement à partir de l’observation du bébé. C’est ce travail d’observation qui va faire sens
pour les parents. Pour lui les éléments du processus thérapeutique reposent sur une fonction de requalification des parents.
Les parents ont souvent une modalité de fonctionnement psychique soumis à un fantasme de disqualification. Pour les mères
surtout, tout se passe comme si elles ne se sentaient ni la possibilité, ni le droit d’être bonnes mères, de trouver de bonnes réponses
aux demandes de leur bébé, de prendre plaisir à s’en occuper, à
communiquer avec lui, à se réjouir de son développement.
Le thérapeute, par son attitude, « d’écoute sympathique »,
remplit une fonction auprès d’eux, surtout de la mère, parfois
aussi du père, en recevant, sans jugement, ni conseil, l’expression de la souffrance psychique qui est la leur, souffrance
toujours profonde lorsqu’un enfant a de graves troubles du développement. Il accepte d’être le réceptacle de cette souffrance.
Le fantasme de disqualification se manifeste parfois de
manière plus subtile dans un sentiment induit chez le thérapeute
que la mère s’y prend mal, qu’il faut lui montrer comment faire,
voire faire à sa place. Il est essentiel que le thérapeute sache
déjouer les pièges qui lui sont ainsi tendus à travers des
demandes plus ou moins pressantes de conseils, d’avis autorisés, etc…, et qu’il évite cette identification qui lui est proposée
avec une instance disqualifiante. S’il réussit à la faire, il verra
alors le plus souvent la mère trouver elle-même des solutions
appropriée aux problèmes posés par les demandes du bébé.
Une fonction du thérapeute est aussi d’opérer un tri dans les
confusions de générations : la souffrance des parents est toujours
pour une bonne part d’origine infantile, déplacée sur le bébé.
La requalification des parents, en renforçant chez eux les parties
adultes, diminue les risques de confusion de générations qui
sont grands dans la relation des parents avec leur bébé.
COMMENT S’ORGANISE LE TRANSFERT ET QU’EN
EST-IL DES INTERPRÉTATIONS ?
Certains auteurs ont permis d’affiner la connaissance
clinique des thérapies conjointes.
Au cours d’une discussion lors d’une table ronde qui a eu lieu
lors du premier congrès de la A.E.P.E.A
[1] de Venise en 1996,
Daniel Stern et Otto Kernberg ont eu l’occasion de préciser
leurs positions vis-à-vis de la thérapie conjointe mère-bébé.
Otto Kernberg distingue dans les thérapies mère-bébé la
représentation du moi et la représentation de l’objet; au cours
des thérapies se produit un « interchange » fréquent entre le Moi
et l’objet, donnant à la thérapie un aspect de chaos apparent.
Avec le concept anglo-saxon de
Soi il articule, en s’appuyant
sur Rainer Kraus, le rôle des affects dans la construction de l’appareil psychique en relation avec les données physiologiques.
Pour Kraus, les affects sont des structures psychophysiologiques. La relation de la mère avec le bébé se ferait à travers la
mimique du bébé qui montre une capacité innée à exprimer des
affects, une capacité qui pour lui apparaît chez le mammifère
et culmine dans l’espèce humaine. L’expression des affects
serait ainsi une expression biologique qui se manifeste de façon
automatique lors de la connexion avec l’objet. L’expression de
ces affects se constituerait comme structure de mémoire dans
la relation d’objet. O. Kernberg reprend un exemple de Kraus
où une mère lave son bébé et sourit. Lorsqu’elle s’approche des
organes génitaux, elle a un geste de répulsion. Ainsi l’enfant
vit cette expérience de façon clivée. Il acceptera le plaisir génital
qui en dérive mais niera la souffrance affective qu’il éprouve à
la vue du dégoût de sa mère. Pour Kernberg, le recours à ce
clivage forcé est destructeur en regard de la construction de son
monde interne, de sa représentation de soi et de l’objet où les
pulsions sont à la base des affects. Ces conceptions restent en
harmonie avec les idées de Freud et de Laplanche.
Stern attache moins d’importance que Kernberg aux
fantasmes précoces. Il précise pourtant que s’il s’appuie sur les
interactions réelles mère-bébé, cela ne signifie pas pour lui qu’il
ne tient pas compte des interactions fantasmatiques. Même s’il
pense que peu importe pour le bébé qu’une relation soit réelle
ou fantasmatique, il reconnaît qu’il existe pour lui un décalage
entre l’interaction réelle et celle que le bébé se représente.
On aura compris que Stern met l’accent sur les interventions
dans les thérapies sur le lien mère-bébé, dans l’intersubjectivité du
jeu d’échange entre la mère et son bébé. Il n’intervient pas sur les
phénomènes inconscients ni même préconscients de la mère. Il
les laisse de côté pour travailler essentiellement sur le renforcement narcissique de la mère dans la relation qui s’établit avec son
bébé. Pour lui, les affects ne sont pas innés mais sont la production
de l’activité de l’enfant. Il précise, contrairement à Kernberg, qu’il
ne fait pas de distinction concernant les interprétations entre les
patientes névrosées et les patientes borderline. Pour lui, l’interprétation doit se faire au plus près du matériel clinique et peut se
contenter d’être un « oui, la vie est difficile » afin de renforcer narcissiquement la mère. C’est le contexte actuel qui va déterminer
quelles vont être les traces. « On se souvient du présent, dit-il, pas
du passé ». Ce sont nos affects qui sont mobilisés alors que le bébé
n’a pas encore la possibilité d’élaborer ce qu’il ressent et qui reste
encore très lié à sa mère et à son entourage.
Pour Cramer (1993), les effets de la psychothérapie se font
directement sur le bébé à partir du transfert que la mère établit
avec lui. Je me sentirais plus proche de Lebovici, qui prend en
compte, à la fois le transfert de la mère et le transfert du bébé
sur le thérapeute, comme peuvent en témoigner certaines
consultations vidéoscopées où on le voit intervenir directement
sur le bébé en lui parlant tout en lui caressant la tête par exemple.
À propos du maternel et du féminin, Bernard Golse (2000)
pose la question de la position du thérapeute dans les prises en
charges mère bébé, et celle de l’impact du sexe du thérapeute,
particulièrement en ce qui concerne les relations mère-bébé.
Même si le thérapeute est toujours en place de tiers, le transfert
ne sera pas le même si c’est un homme qui reçoit la mère et son
bébé ou si c’est une femme, ne serait-ce que par la place dans
laquelle se met le thérapeute lui-même, dans la relation entre la
mère et son bébé. Il pose ainsi la question de l’intégration de la
bisexualité en chacun de nous et au sein de nos relations interpersonnelles. Il n’y a qu’à voir ce que la pratique des consultations mère-nourrisson par Lebovici a apporté par rapport à la
fonction paternelle pour en être convaincu.
La pratique des psychothérapies mère-bébé montre combien
le bébé est sensible à la présence du thérapeute. Dans son regard
qui va de sa mère à son père, puis au thérapeute, en marquant
parfois un temps plus court sur le thérapeute et moins souriant,
il signifie ainsi, qu’il a bien différencié les interlocuteurs.
La présence réelle du bébé introduit dans le cadre de la
consultation un élément de confusion qui est très différent d’une
consultation où la mère serait reçue seule. Lorsque la mère vient
sans son bébé, elle se montre très différente. Le climat de l’entretien est alors modifié. Elle fonctionne sur un mode plus
secondarisé. Son discours est rationnel, névrotisé. En présence
de son nourrisson, elle est plus confuse, partagée entre un nourrisson qui la renvoie à des préoccupations désorganisées, primaires, et le thérapeute qui introduit la fonction de tiers; son discours est plus discursif, plus difficile à suivre, à décoder.
Lorsque la mère va mieux, on constate en général qu’elle a
acquis une capacité à être attentive et à jouer avec son bébé, en
même temps qu’elle peut parler de ses préoccupations actuelles,
son histoire personnelle et ses relations affectives.
Spontanément, nous sommes attirés, soit du côté du bébé et
c’est alors « sa majesté le bébé » qui nous sollicite dans ce que
nous vivons comme une nécessité de le protéger face à une mère
incompétente, soit nous écoutons la mère prise dans ses
angoisses profondes d’abandon et nous oublions le bébé. La présence du bébé mobilise beaucoup les affects et nous savons bien
comme il sait si bien nous ravir et faire en sorte que nous oublions
un autre que lui. C’est une difficulté de la thérapie mère-bébé
que d’être pris dans des relations contre-transférentielles qui
touchent à des registres primaires, massifs et difficiles à analyser. Cette situation est souvent liée directement à l’attitude, non
seulement de la mère, mais aussi du bébé. Par son comportement, il se fait parfois oublier, ou au contraire montre une sensibilité extrême qui va particulièrement nous toucher.
Piera Aulagnier (1975) a bien décrit la violence fondamentale à propos de patients adultes. Elle montre comment, chez
chacun, les mécanismes originaires sont toujours présents et
sont en quelques sortes, « réanimés » dans certaines circonstances extrêmes. J’aime beaucoup l’image qu’elle utilise pour
les décrire : il s’agit d’un homme qui tombe d’une falaise et
s’accroche d’une main à une aspérité du rocher. Le contact de
cette main avec le rocher est ce qui le maintient en vie. Sa vie
psychique est alors complètement concentrée sur ce contact. Il
n’est plus que ce contact. L’expérience de la guerre montre bien
l’existence de tels mécanismes de défense.
Le travail thérapeutique mère-bébé est en effet plus difficile
avec des mères psychotiques ou border-line du fait de l’enveloppe commune avec le bébé qui ne s’organise pas en deux individualités. La mère et le bébé sont « accrochés », l’un à l’autre,
dans une situation où le fantasme partagé est que, s’ils ne se tiennent pas ainsi, c’est la mort qu’ils risquent. Leur relation se réduit
à cette souffrance partagée sans qu’aucune séparation qui pourrait autoriser la mise en place d’une véritable relation puisse se
mettre en place. La mère ne peut laisser le bébé dormir, ne le
confie à personne. Rien ne peut les séparer, le tiers est menaçant,
la confiance difficile à obtenir. Les identifications sont souvent
massives, floues, fragiles et changeantes. On retrouve le plus
souvent des antécédents de séparation brutale et précoce chez
la mère, ou des deuils difficiles.
Malgré tout, le travail peut souvent s’appuyer sur le développement du bébé, qui sollicite la mère dans la reconnaissance
d’un autre. L’hospitalisation conjointe et la discontinuité introduite par les relais infirmiers dans les soins au bébé par la mère
sont parfois utiles.
UNE PRÉSENTATION CLINIQUE POUR CONCLURE
La présentation clinique qui suit illustre bien les différents
niveaux de fonctionnements de la mère avec son bébé. Il est intéressant de se centrer sur l’interrelation et de prendre en compte
le comportement de l’enfant avec sa mère en présence du thérapeute pour que des éléments plus œdipiens puissent apparaître.
Clarisse est une jolie jeune femme au teint pain d’épice, qui
a accouché depuis une dizaine de jours lorsque je la vois avec
son bébé, une petite fille, emmitouflée dans son cosy posé à côté
d’elle et dont je vois à peine le nez. Clarisse est confuse, elle
ne jette pas un œil à sa fille et prétend aller très bien, alors que
son conjoint s’est inquiété d’un comportement inadapté envers
son bébé.
Elle va vite s’opposer au traitement lors de l’hospitalisation mère-bébé qui lui est proposée. Elle vit de façon très
persécutive la présence des infirmières auprès d’elle, se montre
agressive et ne leur laisse pas de place. Les entretiens avec moi
en présence d’un soignant sont difficiles. Elle signe finalement
sa sortie contre avis médical. Et c’est non sans crainte que j’accepte de la voir, sur sa demande en consultation-mère
-nourrisson à la sortie.
L’intimité de la situation duelle lui permet progressivement
de se mettre en confiance. Chaque entretien débute par une
description de ses journées, où elle tente manifestement de lutter
contre la désorganisation massive qui l’envahit dans le soin à
sa fille et la tenue de sa maison. Un sourire figé sur son visage,
elle tente de me persuader que tout va bien et qu’elle assume
une maternité qu’elle avait tant désirée.
Lors des entretiens, Mélanie la fuit du regard. Elle est agitée
et son front est toujours froncé lui donnant une attitude sérieuse.
Je me sens mal à l’aise face à cette femme au sourire figé qui,
malgré sa confusion extrême, ne sort de chez elle que pour venir
me voir et me dire que tout va bien alors que sa fille se montre
inquiète, que l’organisation de sa gestuelle reste désorganisée
et qu’elle est hypertonique à déjà quatre mois.
Lors d’un entretien où elle me rapporte de façon particulièrement douloureuse un dîner avec des amis qu’elle avait
organisé chez elle, elle montre sa détresse en décrivant la colère
qu’elle ressentait contre ces couples qui venaient la juger quand
elle allait constamment vérifier que sa fille dormait bien.
Alors qu’elle me redit que tout va bien, Mélanie hurle toujours
coincée dans son cosy. Dans sa rage, Clarisse me dit combien elle
se sent mauvaise mère en me signalant que l’attitude de sa fille
qui la fuit du regard, puis la regarde dès qu’elle-même regarde
ailleurs, ne lui a pas échappé. L’observation fine qu’elle a de sa
fille et la rage qu’elle exprime de se sentir « coincée » avec moi me
permettent de lui dire que je ne pense pas que tout aille bien et
qu’elle n’est pas obligée de me persuader du contraire. Sa colère
tombe et elle se met pour la première fois à pleurer sans que la
rage ne soit au premier plan. C’est alors une toute petite fille que
j’ai devant moi et qui me montre sa peine. Mélanie va cesser immédiatement de pleurer pour se tourner vers sa mère et pour la première fois, je la vois croiser le regard de sa mère. Mélanie s’est
calmée et regarde sa mère intensément, comme si elle était étonnée. Je fais remarquer à sa mère le mouvement de sa fille en disant
que c’était comme si elle comprenait ce que sa mère lui cachait si
mal, que son visage en harmonie avec ses sentiments montrait
enfin. Clarisse, frappée par la réaction de sa fille qui se calme
alors qu’elle exprime davantage sa détresse, va pouvoir se confier
davantage. De son histoire, j’apprendrai qu’elle est métis, sa mère
étant martiniquaise; son père a quitté sa mère qu’il battait lorsqu’elle était bébé, et plus tard, il l’a raptée pour la garder quelques
années avant qu’elle ne revoie sa famille maternelle
À la consultation suivante, elle me raconte qu’elle a réuni
sa mère et son arrière grand-mère dont je savais qu’elle était
très proche et me dit : « je me suis rendu compte que cela fait
cinq générations de femmes qui n’élèvent pas leurs enfants,
vous comprenez pourquoi c’est si difficile pour moi de devenir
mère !». Elle s’est souvenue alors d’une comptine que sa grand-mère lui chantait enfant. Elle a commencé à chanter pour
Mélanie. Dans leurs regards partagés, j’ai compris qu’elle se
sentait enfin reconnue par sa fille et qu’elle était devenue mère.
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