2001
Champ Psychosomatique
Les psychothérapies analytiques : une analyse face à face ?
Lina Balestrière
psychanalyste, membre de l’École Belge de Psychanalyse, octeur en psychologie, chargée de formation au Centre de Formation à la linique Psychanalytique (Université catholique de Louvain) 45 avenue des rères Legrain – B – 1150 Bruxelles – Belgique
Partant du constat que le dispositif analytique divan-fauteuil suppose une
sécurité de base suffisante chez l’analysant, d’où la pratique de plus en plus
fréquente du face-à-face, l’auteur s’attache à explorer les ressorts de ce dernier dispositif. Celui-ci est surtout indiqué lorsque la perception fonctionne
comme une hallucination, mettant au premier plan la question du moi. Une
définition rigoureuse du moi est alors proposée, en tant qu’agent qui produit
et est à la fois produit par l’acte qu’il pose. Cette conception permet de penser les deux angoisses fondamentales du moi, l’angoisse de séparation et l’angoisse d’intrusion. Peut alors être développée la fonction symbolisante requise
pour le maniement du transfert : la fonction maternelle.Mots-clés :
Psychothérapie analytique, Perception, Hallucination, Moi, Fonction maternelle.
Classic psychoanalysis setting requires a basic confidence from the analysand. Taking this fact as starting point, the author explores the mechanism
of the face-to-face setting. This setting is particularly appropriate when the perception acts like an hallucination, placing in the foreground the question of the
ego. A strict definition of the ego is therefore proposed : the ego is considered
as the agent that produces and is simultaneously produced by his/her own act.
This concept allows to think out the two fundamental anguishes of the ego and
consequently enables the development of symbol function which is required
for transference conduct : the maternal function.Keywords :
Psychoanalic therapy, Perception, Hallucination, Ego, Maternal function.
Les psychanalystes font de plus en plus fréquemment le constat
que leur pratique est constituée d’un nombre important de
cures en face-à-face: cela tient sans doute à l’élargissement
des demandes d’analyse, à l’élargissement parallèle du domaine de
travail des analystes, de la pratique privée à la pratique dans le secteur
public au sein des diverses institutions de soins. Cela tient surtout,
nous semble-t-il, à l’approfondissement de la théorie et de la
pratique analytique, ou, plus précisément, de la technique psychanalytique
au sens freudien, en tant que théorie de la pratique, théorie
du maniement du transfert. Dans ce parcours d’approfondissement,
Ferenczi et Winnicott occupent une place de choix, tous les
deux pour la grande liberté de pensée et de pratique dont ils ont su
faire preuve. Liberté, par ailleurs, solidement alliée à l’effort de théorisation
et de partage des pensées et des pratiques, ce qui est peut être pour un analyste le seul garant d’un arrimage tiers de cette liberté
de pensée et de pratique, hors de sa propre névrose infantile, ou,
en tout cas, en élaboration permanente de celle-ci.
FERENCZI ET LES MODIFICATIONS TECHNIQUES
On connaît la recherche de Ferenczi sur la technique psychaalytique, les modifications qu’il a proposées dans le combat
permanent qu’il acceptait de mener contre le refoulement, la
mise en acte, le clivage, la répétition. On sait aussi combien
il a été attentif aux répétitions en acte du trauma provoquées
par le cadre analytique lui-même et par l’attitude de neutralité prônée par Freud et suivie selon lui de manière imitative
et creuse par ses disciples. Face à la répétition transférentielle, Ferenczi gardait l’espoir en une métapsychologie du
transfert, une théorie du transfert qui puisse, à l’instar de la
métapsychologie freudienne du fonctionnement psychique,
dégager les voies royales pour le maniement de celui-ci. Ce
fut l’œuvre de sa vie, restée largement inachevée.
WINNICOTT ET LE FIRST BEING
Autre fut la démarche de Winnicott (1969). Son interrogation
s’est portée non pas directement sur le transfert mais sur « ce
qu’il (Freud) considér(ait) comme admis : les aspects plus précoces des soins maternels. »
[1] Grâce à cette exploration, il a pu
penser cette dimension du « first being », d’abord exister, cette
difficile construction du moi et du sentiment d’existence, si douloureusement en question non seulement dans la psychose mais
jusqu’au cœur de la normalité (rappelons-nous sa théorisation du
faux self). Il a pu ainsi jeter les bases pour une pensée de la fonction maternelle, en tant qu’ouverture symbolisante et mise en
place des modalités basales de symbolisation, si précieuse pour
élargir et approfondir notre conception du transfert.
AMÉNAGEMENTS DU CADRE OU PSYCHOTHÉRAPIE
ANALYTIQUE ?
Depuis Winnicott, les analystes ont davantage pu mesurer le
fait que le dispositif analytique divan-fauteuil suppose une sécurité de base suffisante pour que soit accepté et mis à profit ce
qu’implique le divan : essentiellement la capacité de supporter
l’angoisse liée à la passivité et à la perte de contrôle visuel; la
capacité de supporter l’absence et la séparation; la possibilité
de se laisser aller à sa pensée, aux associations libres, ce qui
suppose une confiance dans les processus de pensée et une relative différenciation entre la réalité et le fantasme. Le témoignage
poignant de Margaret I. Little sur son analyse avec Winnicott
souligne fortement la prégnance de ce défaut de sécurité de
base : «…mes problèmes réels étaient liés aux notions d’existence et d’identité : je ne savais pas ce que « moi-même » était,
la sexualité (même si on en a conscience) ne pouvait qu’être
hors de propos et sans signification aucune tant que l’on n’était
pas assuré de sa propre existence, de sa survie et de son identité. » (1986) Winnicott sut entendre ce sentiment de non
existence. Il ne proposa pas une psychothérapie psychanalytique, mais les « aménagements du cadre » furent nombreux. Il
nous semble préférable, quant à nous, de reconnaître la violence
que peut engendrer le dispositif analytique, actualisant des
angoisses insoutenables, et proposer alors une psychothérapie
psychanalytique plutôt que d’avoir à pallier cette violence par
des aménagements du cadre, toujours problématiques, car
souvent chargés de mouvements transférentiels et contre-trans-ferentiels quasiment inextricables.
QU’ENTENDRE ALORS PAR PSYCHOTHÉRAPIE
PSYCHANALYTIQUE ?
Nous dirions que la psychothérapie psychanalytique et la
psychanalyse se fondent toutes les deux sur le transfert, mais
qu’elles convoquent un « dosage » différent des modalités
transférentielles par le dispositif qui les sous-tend. Dans cette
perspective, on pourrait d’ailleurs parler d’analyse en face-à-face comme le fait D. Anzieu, pour distinguer d’une manière plus nette cette pratique des autres psychothérapies d’une
part et d’autre part pour bien souligner que l’adjectif psychanalytique n’est pas un ajout qui donnerait une simple coloration particulière au terme psychothérapie.
Pour expliciter les modalités différentielles du « dosage » dont
il est question, il est nécessaire d’abord de préciser ce que
mettent en jeu les deux dispositifs, divan-fauteuil et face-à-face.
Il est hors de doute que le dispositif psychanalytique présentifie l’absence, le manque et par là laisse place au jeu des
représentations (ce qui n’est pas « présenté » aux yeux mais
« re-présenté » aux yeux de l’esprit), et à leurs potentialités
symbolisantes. Par là est favorisé l’accès à ces représentations
particulières que sont les fantasmes. La sexualité est dès lors
convoquée ouvrant la voie à l’interprétation de la névrose infantile. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ici la phrase de
Freud définissant la psychanalyse : « Rigoureusement parlant
– et pourquoi n’en parlerait-on aussi rigoureusement que
possible – ne mérite d’être reconnu psychanalyse correcte que
l’effort analytique qui a réussi à lever l’amnésie qui dissimule
à l’adulte la connaissance des débuts de sa vie infantile (c’est-à-dire la période qui va de la seconde à la sixième année). On
ne le dira jamais assez fort et on ne le répétera jamais assez
souvent parmi les psychanalystes. Les motifs pour lesquels on
ne tient pas compte de cet avertissement sont certes compréhensibles. On aimerait bien obtenir des résultats pratiques en un
temps plus court et avec moins de peine…En mettant l’accent
sur l’importance des premières expériences vécues on ne sous-estime pas pour autant l’influence des expériences plus tardives;
mais les impressions de la vie qui viennent après parlent assez
fort dans l’analyse par la bouche du malade, alors que c’est au
médecin d’élever la voix en faveur du droit de l’enfance. »
(Freud, 1919)
LORSQUE LA PERCEPTION FONCTIONNE COMME
UNE HALLUCINATION
L’expression est forte : élever la voix en faveur de l’infantile.
Et telle est sans doute la fonction de l’analyste, que ce soit
d’ailleurs en psychanalyse ou en psychothérapie analytique.
Seulement en psychothérapie psychanalytique, l’analyse de
l’infantile est rarement un temps premier, et ce parce que l’infantile n’est pas seulement en jeu dans les représentations
refoulées, mais peut infiltrer les perceptions actuelles du sujet.
Une des indications majeures du travail en face-à-face est justement celle-ci : le fait que la perception fonctionne comme une
hallucination. C’est alors tel pan entier de la vie du sujet qui
fonctionne sur le modèle du rêve et des processus primaires. À
ce propos la conception freudienne de la perception est très intéressante : la conscience perceptive n’est pas une donnée
immédiate, puisque elle implique le fait que la perception soit
retrouvée au terme de tout un parcours de l’excitation qui, de
l’extrémité sensorielle à la conscience, traverse les processus
primaires pour se lier secondairement (Balestrière, 1998). La
perception n’est effectivement perçue que grâce à cette traversée
de l’imaginaire, pourrait-on dire. C’est pourquoi elle peut ne
pas se lier secondairement et fonctionner comme une hallucination. Ainsi un objet absent ou présent dans la pièce, un bruit
même anodin, une expression du visage, un mouvement, ou
une parole, une intervention, une interprétation…peuvent fonctionner comme une image onirique, ou comme une image de
cauchemar, condensant un fantasme le plus souvent à portée
identifiante : être un déchet, être abandonné, être rejeté, être
objet d’intrusion, être fautif, être jeté hors de ce monde. Un
fantasme où se dit la précarité du lien à l’autre. D’où l’importance de pouvoir s’appuyer sur ce qu’offre le dispositif du
face-à-face : la présence et le lien visuel.
Il nous faut donc préciser quels sont les ressorts du dispositif en face-à-face, car les propriétés symbolisantes du lien en
présence sont largement sous-estimées.
L’ÉPROUVÉ D’ACTIVITÉ ET LE MOI EN TANT
QU’AGENT
Du côté du sujet en psychothérapie, le lien visuel préserve
l’éprouvé d’activité, le fait de se sentir actif et un tant soit peu
en prise sur la situation actuelle. Cela a tout son poids lorsque
la question essentielle du sujet concerne « l’existence », pour
reprendre le terme de Margaret I. Little, ou le moi, pour revenir
à la notion freudienne. Mais qu’est-ce le moi ? La notion est
suffisamment complexe pour qu’il soit nécessaire d’expliciter
ce que nous retenons comme essentiel au regard de ce qui nous
préoccupe. Nous suivrons donc de manière privilégiée l’un des
axes de la conception freudienne du moi, à savoir l’axe selon
lequel le moi est le nom de l’agent qui produit et est à la fois
produit par l’acte qu’il pose, acte qui consiste en opérations de
différenciation, de délimitation, voire de défense. Nous pensons
au moi de l’Esquisse, qui n’est défini que par l’acte qu’il
effectue, acte appelé d’inhibition, conçu comme investissement
latéral qui arrête, inhibe la pente de l’appareil psychique vers
l’hallucination. Mais nous pensons aussi au moi de l’article
L’inconscient, ce moi naissant créé par l’acte primordial de
contre-investissement à la base du refoulement originaire. Le
refoulement originaire est peut-être, en effet, le moment théorique privilégié qui permet de saisir, dans sa forme radicale,
l’idée freudienne qui veut que c’est l’acte qui crée l’agent. C’est
à la faveur de cet acte qu’est le contre-investissement que
quelque chose se trouve avoir une fonction qui le définira, aprèscoup, comme moi.
Le moi est dans ce sens un « être de frontière »(Freud, 1923),
point théorique fondamental qui permet de saisir en quoi il est
le lieu de l’angoisse : étant l’agent d’opérations de délimitation,
le moi court sans cesse le risque d’être débordé ou de déborder.
Il faut convoquer ici le modèle de la vésicule protoplasmique,
promu par Freud dans Au-delà du principe de plaisir, où il est
démontré que le monde extérieur et l’appareil psychique sont
dans un tel rapport que le risque est présent d’un débordement
réciproque : de l’appareil psychique vers le monde extérieur au
moyen de la projection; du monde extérieur vers l’appareil
psychique au travers de la douleur et du trauma. Et c’est l’angoisse qui joue le rôle d’une sorte de pare-excitation interne qui
met en alerte le moi face au danger de débordement par l’extérieur. Freud nous invite à penser une sorte de fonctionnement
normal de l’angoisse comme pare-excitation interne. Cela ne
donne que plus de relief au fonctionnement pathologique de
l’angoisse, de l’angoisse du moi qui est toujours une angoisse
de débordement. Rappelons-nous les mots de Freud : « Ce que
le moi redoute du danger extérieur et du danger libidinal dans
le ça, on ne saurait le préciser; nous savons que c’est le débordement ou l’anéantissement, mais on ne peut le concevoir
analytiquement. » (id.)
Les deux angoisses fondamentales du moi sont en effet l’angoisse de séparation et l’angoisse d’intrusion : les angoisses de
perte, de vide, d’anéantissement et les angoisses d’effraction,
d’être contrôlé dans son monde interne, d’être sous influence.
Nous aimerions reprendre ici la pensée d’une jeune femme en
psychothérapie analytique qui nous a beaucoup appris sur l’angoisse d’intrusion : elle regardait chaque objet de la pièce, elle
nous regardait, attentive à notre expression, à notre position
corporelle; elle évaluait la qualité du silence, un bruit, même
au lointain, la dérangeant massivement; elle soupesait ainsi
chaque élément en nous disant qu’elle avait besoin d’espace. Et
ce n’était que lorsqu’elle avait le sentiment d’avoir de l’espace
qu’elle pouvait commencer son travail associatif, très prudemment et toujours en alerte.
Nous retenons cette idée d’espace qui rejoint d’ailleurs l’idée
freudienne d’une topique de l’appareil psychique. L’activité
psychique produit et est le résultat d’une différenciation de lieux
psychiques, de sorte que la notion d’espace peut métaphoriser
de manière appropriée les conditions nécessaires à l’activité du
moi. Le moi a besoin d’espace pour effectuer ses opérations.
Pensons à la métaphore freudienne des antennes vers le monde
extérieur, selon laquelle «…le moi envoie périodiquement dans
le système de perception des petites quantités d’investissement
grâce auxquelles il déguste les stimuli extérieurs pour, après
chacune de ces incursions tâtonnantes, se retirer à nouveau. »
(Freud, 1925) L’activité du moi est donc une activité discontinue, qui implique des mouvements d’avancer et de se retirer.
Cela permet de penser que l’espace nécessaire à l’activité du
moi peut être aboli ou fortement réduit, ce dont témoignent les
angoisses de séparation et d’intrusion lorsqu’elles sont massivement présentes.
Considérons l’angoisse de séparation. Pour que la séparation
soit un manque fantasmable et non pas un vide anéantissant, il
faut que des processus d’intériorisation aient eu lieu, sédimentant les incorporations fondatrices de l’auto-érotisme et du narcissisme primaire. Encore une fois c’est aux sujets en thérapie
analytique que nous voudrions donner la parole lorsque, le plus
souvent après quelques années de thérapie, ils peuvent faire
place à l’éprouvé transférentiel de se sentir unique pour l’analyste. Ils nous disent alors : « je sais bien que vous avez d’autres
patients, mais je me sens unique pour vous. » C’est un moment
important qui signe le dépassement possible des angoisses
d’abandon et de séparation, puisque ce n’est qu’en élaborant cet
éprouvé en fantasme qu’on peut accepter la séparation et intérioriser ses effets structurants. Nous suivons tout à fait Jacques
André (199) lorsqu’il affirme : « Au bébé, futur patient borderline (celui pour qui l’analyste est la mère), il n’aura jamais été
possible d’« affirmer », avec les accents assurés du triomphe :
Je suis le sein ! – formule dont je ferai volontiers pour ma part le
fantasme fondateur du narcissisme primaire : je suis le sein donc
je suis […] Être est une abréviation de être-aimé. La question
de l’existence en psychanalyse n’est pas existentielle, elle est
sexuelle : exister pour qui ? pour l’amour de qui ? Sans doute
n’est-ce qu’à ce prix qu’elle peut devenir analysable. » Et en
effet si l’absence fonde la représentation c’est parce que l’objet
était préalablement là, investi et investissant. La représentation
n’est efficiente que sur fond de présentation. De même le manque
n’est structurant que parce qu’il n’est pas le vide : quelque chose
peut être conservé de l’objet dont on manque. Le face-à-face est
dès lors indiqué lorsqu’est indiquée la présence, non seulement
dans ce qu’elle comporte de préservation d’une certaine activité du sujet, comme nous l’avons indiqué, mais aussi par les
potentialités spécifiques de symbolisation qu’elle permet.
JacquesAndré notait que pour certains patients l’analyste est la
mère. Cela implique, selon nous, que l’analyste ait à fournir ce
travail psychique qui le spécifie comme psychanalyste, à savoir
le maniement des projections transférentielles grâce à la mise
en œuvre d’une fonction symbolisante. En d’autres mots, il s’agit
de supporter d’être la mère dans le transfert pour mettre en jeu les
ressorts symbolisants de la fonction maternelle. La mère, nous
dit Freud, n’est pas seulement cet objet majeur de tout psychisme
(première séductrice, objet de fantasme, objet d’amour et de
haine, objet œdipien…), elle est aussi action, c’est-à-dire principe qui favorise tout une série d’opérations de différenciation,
du fait que cette action se qualifie de spécifique, en contact avec
l’excitation et la détresse du nourrisson. On l’aura compris, c’est
à l’expérience de satisfaction que nous en appelons pour repérer
les potentialités symbolisantes de la fonction maternelle.
POTENTIALITÉS SYMBOLISANTES DE LA PRÉSENCE
L’expérience de satisfaction telle que Freud l’articule dans
l’
Esquisse permet en effet de penser très finement ces moments
de présence et d’absence de l’objet et les opérations spécifiques
qu’elles favorisent : le désir en tant que mouvement d’investissement des traces dans l’absence de celles-ci est rendu
possible par le premier temps de présence de « la personne
secourable », l’adjectif secourable –
hilfreich – venant faire
contrepoint à ce qui qualifie l’enfant, d’être en détresse -
hilflos.
Dans ce contexte où l’enjeu est la détresse, Freud propose une
pensée des ressorts symbolisants de la présence qui est restée
largement méconnue
[2]. Pour en indiquer brièvement les lignes
de force, nous soulignerons trois points essentiels : la présence
est attention à l’état de l’enfant; cette attention est le support
d’une action spécifique; celle-ci sédimente la « fonction secondaire d’une grande importance » qu’est l’
accord (traduit en
français par
compréhension mutuelle ).
Quelques mots de commentaire. Freud parle de la personne
attentive à l’état de l’enfant et emploie l’adjectif aufmerksamen,
formé à partir du verbe aufmerksen qui veut dire prêter attention, dresser l’oreille, écouter. Il s’agit donc d’être à l’écoute.
De quoi ? D’un état, zustand, c’est-à-dire de ce qui se dit sans
paroles, la détresse et l’impuissance face aux excitations endogènes et aux manifestations corporelles qu’elles provoquent.
On pourrait dire qu’il s’agit d’être à l’écoute de l’économie, au
sens du point de vue économique de la métapsychologie freudienne : les hausses et les baisses d’excitation, les seuils de
tolérance, en un mot l’intensité de tout ce qui affecte. La
présence a donc des potentialités d’attention, d’écoute de ce
qui ne peut pas se dire, d’un état d’impuissance et de détresse
face aux tensions internes.
Quant à l’action spécifique, le développement que Freud
propose est d’un très grand intérêt et aurait certainement beaucoup plu à Winnicott. L’action est dite spécifique car elle est la
réponse adaptée à l’état en question, c’est-à-dire aux excitations et aux tensions en jeu. Elle l’est du fait de l’attention, de
cette écoute qui permet de discriminer et différencier ces excitations et tensions. Or cette spécificité de l’action engendre une
autre action, celle dont le nourrisson est l’agent, de sorte que
l’être impuissant recouvre son activité. Dans les mots de Freud
(1895) : « Quand la personne secourable a exécuté pour l’être
impuissant l’action spécifique nécessaire, celui-ci se trouve
alors en mesure, grâce à ses possibilités réflexes, de réaliser
immédiatement, à l’intérieur de son corps, ce qu’exige la
suppression de stimuli endogènes. L’ensemble de ce processus
constitue un “fait de satisfaction”. » L’action spécifique externe
rend possible l’action spécifique interne, l’agent externe fait
place à l’agent interne, dans une sorte de contiguïté qui n’est
pas sans rappeler « l’illusion » dont parle Winnicott. L’action
spécifique, double dans sa nature, est un fait de satisfaction,
une expérience d’apaisement qui est une expérience de transformation : de la passivité en activité, du déplaisir au plaisir,
des tensions qui risquent de déborder l’appareil psychique
impuissant face à elles au plaisir de l’apaisement qui sédimente
ce qu’on appellera plus tard un moi. Le moi se nourrit de
présence, de présence spécifique. Il se nourrit du lien contactuel de l’autre, à l’autre.
C’est pourquoi Freud peut affirmer que « la voie de décharge
(la satisfaction, l’apaisement comme décharge des tensions)
acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrême importance : celle de la compréhension mutuelle. L’impuissance
originelle de l’être humain devient ainsi la source première de
tous les motifs moraux. » (id.) La traduction « compréhension
mutuelle » rend le terme allemand Verständigung qui veut dire
entente, accord. La présence attentive est supportée par la capacité d’identification contactuelle, par cet accord qui favorise
ces mêmes identifications. Car les identifications contactuelles
et empathiques sont à la base de tout lien. L’empathie a très
mauvaise presse auprès des psychanalystes, sans doute du fait
qu’y est rattachée une sorte de sentimentalité ou d’idée d’harmonie universelle. Pourtant le sentir-avec n’implique aucune
harmonie, mais plutôt cette disponibilité à prêter l’oreille aux
mouvements et variations du quantum d’affect et des seuils
d’excitation. « L’empathie – disait Erwin Strauss – est le concept
le plus large qui englobe à la fois les actes de séparer et de réunir,
ceux de fuir ou de suivre, l’effroi ou l’attrait, qui inclut donc
aussi bien le sympathique que l’antipathique. » (Strauss, 1989)
Combien de fois c’est uniquement grâce au lien contactuel avec
l’analysant que l’analyste peut appréhender un transfert négatif
tout à fait ignoré par l’analysant lui-même !
Revenons à la fonction maternelle. Ce détour par l’Esquisse nous
permet de définir la fonction maternelle comme le champ de la
prise en compte de l’économie en jeu dans la séance, grâce aux
potentialités symbolisantes de la présence aux tensions et variations de seuil actualisés en séance. Elle est polarisée par la question du moi, de l’action spécifique nécessaire à sauvegarder l’espace d’action du moi. Bien entendu, la fonction maternelle est
sollicitée dans la cure aussi bien que dans la pratique en face-à-face. Dans le cadre de cette dernière, cependant, elle est particulièrement convoquée, puisque l’indication du face-à-face est
spécifiquement portée par la question du moi et de ses angoisses
d’anéantissement. La question essentielle en face-à-face, en
effet, est bien celle de « savoir » quel type de présence, de parole,
de silence, d’attitude psycho-physique mettre en jeu pour que
puissent être dégagés un espace et des processus d’intériorisation
susceptibles de favoriser cet agent qu’est le moi, cette activité de
délimitation particulière que nous appelons le moi.
LES PRATIQUES DE « SOUTIEN » ET LE MASOCHISME
DU MOI
Avant de conclure, il est peut-être important de lever un malentendu possible. Le maniement du transfert dans le sens de la
fonction maternelle ne vise pas le soutien ou le renforcement
du moi. Nous pensons avoir pu montrer que le moi n’a aucunement besoin de renforcement. Il a besoin d’espace. S’il a
l’espace suffisant, il effectue les actes qui le définissent comme
moi. Et pour qu’il ait l’espace suffisant, il faut être attentif à ce
qui peut l’encombrer : en premier lieu les identifications aliénantes, le masochisme par lequel il répond ou le sadisme qui le
rassemble. Serviteur de trois maîtres, selon la définition de
Freud en 1923 le moi fait preuve de
complaisance
[3], celle-là
même qui sera appelée en 1924
le masochisme du moi.
Renforcer le moi c’est ainsi prendre le risque d’en renforcer le
masochisme, en troquant une dépendance (Freud en énumérait
trois : au ça, au Surmoi, à la réalité extérieure) pour une autre
(à l’analyste). C’est pourquoi le chemin le plus sûr pour le dégagement de l’espace du moi est celui qui prend au sérieux le
danger qu’il encourt et que Freud nommait en termes de débordement et d’anéantissement. Cela implique le fait de respecter
ce qu’il a pu mettre en place comme tentatives de maîtrise (et
lui laisser le contrôle que le face-à-face favorise) et d’être
attentif aux variations d’excitations et d’angoisse dans la séance,
car elles constituent le terrain privilégié de la mise en acte du
transfert. Grâce à cela, le jeu de miroirs empreint de projections
et de positions mélancoliques devient davantage repérable et
les identifications imaginaires aliénantes enfin analysables.
·
ANDRÉ J. (1999) L’unique objet, Les états limites. Paris : P.U.F., 1-21.
·
BALESTRIERE L. (1998) Freud et la question des origines. Bruxelles : De
Boeck Université, 260 p.
·
FREUD S. (1895) Esquisse pour une psychologie scientifique, La naissance de la psychanalyse. trad. fr. Paris : P.U.F., 1973,307-396.
·
FREUD S. (1915) L’inconscient, Métapsychologie. Trad. Fr. Paris :
Gallimard, 1972,65-123.
·
FREUD S. (1919) « Un enfant est battu ». Contribution à la connaissance
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Trad. Fr. Paris : P.U.F., 1873,219-243.
·
FREUD S. (1920) Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse.
Trad. fr. Paris : Payot, 1987,41-115.
·
FREUD S. (1923) Le moi et le ça, Essais de psychanalyse. Trad. Fr. Paris :
Payot, 1987,177-234.
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FREUD S. (1924) Le problème économique du narcissisme, Névrose, psychose, perversion. Trad. Fr. Paris : P.U.F., 1973,287-297.
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FREUD S. (1925) La négation, Résultats, idées, problèmes, II. Trad. fr.
Paris : P.U.F., 1987,135-139.
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LITTLE M.I. (1986) Un témoignage. En analyse avec Winnicott, Nouvelle
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STRAUSS E. (1989) Le sens des sens. Grenoble : Éditions Million, 649 p.
·
WINNICOTT D.W. (1969) La théorie de la relation parent-nourrisson, De
la pédiatrie à la psychanalyse. Paris : Payot éd., 358-378.
[1]
Winnicott D.W.
(1969) « La théorie de la
relation parent-nourisson », De la
pédiatrie à la psychanalyse. Paris : Payot éd.,
p. 249. Dans ce passage
Winnicott commente la
fameuse note de Freud
dans « Formulations sur
les deux principes du
cours des événements
psychiques » concernant
le nourrisson et les soins
maternels
(« On m’objectera à bon
droit qu’une telle
organisation qui est
entièrement soumise au
principe de plaisir et
qui néglige la réalité du
monde extérieur ne
pourrait pas se maintenir
en vie, ne fut ce qu’un
instant, de sorte qu’elle
n’aurait absolument pas
pu apparaître. Mais l’utilisation d’une fiction de
ce genre se justifie quand
on remarque que le
nourrisson, à condition
d’y ajouter les soins
maternels, est bien près
de réaliser un tel système
psychique ».) À cela
Winnicott ajoute que la
remarque de Freud
donne pour acquis
les aspects les plus
précoces des soins
maternels et qu’il se
réfère par conséquent au
« stade suivant ».
[2]
Pour un
développement plus
approfondi de cette
question, cf. notre
Freud
et la question des
origines, op. cit., en
particulier la première
partie : « L’Esquisse et
l’origine maternelle »,
13-95.
[3]
« Dans sa position
intermédiaire entre ça
et réalité, il n’est que
trop souvent soumis
à la tentation de devenir
complaisant, opportuniste et menteur, un peu
comme un homme d’État
dont les vues son justes
mais qui veut gagner
les faveurs de l’opinion
publique. »