2001
Champ Psychosomatique
Le « mot sur le bout de la langue » chez des adultes jeunes et âgés
Marie-Louise Le Rouzo
Maître de Conférences de Psychologie à l’Université Paris X, Nanterre
Alexandra Joubert
Chargée de Cours de Psychologie à l’Université Paris X, Nanterre. EA 1588 Processus Cognitifs et Conduites Interactives : Déterminants Culturels, Sociaux et Individuels. Université Paris X – Nanterre, 200 avenue de la République – 92001 Nanterre Cedex.
« Quel est déjà le nom de cet acteur qui se prénomme Robert et joue au côté
de Marilyn Monroe dans Rivière sans retour? » La fréquence de cette expérience de « mot sur le bout de la langue », qu’il nous arrive à tous d’éprouver,
paraît augmenter avec l’avancée en âge. Sans doute pour les noms propres,
mais qu’en est-il des noms communs utilisés dans la communication courante ?
Au moyen d’une situation expérimentale cherchant à engendrer des états « bout
de la langue » à partir de définitions extraites du dictionnaire, nous examinons
les réponses produites par un groupe de sujets jeunes, de 20,3 ans de moyenne
d’âge, et par un groupe de sujets âgés institutionnalisés, de 77,8 ans de
moyenne d’âge. Nous observons une augmentation de la fréquence du « mot
sur le bout de la langue » d’un groupe d’âge à l’autre, ne remettant pas en cause
les connaissances lexicales des participants âgés. Par ailleurs, la situation expérimentale permet de repérer les erreurs de jugements portés par les sujets âgés
sur leurs propres capacités mnésiques et cognitives et de détecter les stratégies
utilisées par les jeunes sujets dans la production de leurs réponses.Mots-clés :
« Bout de la langue », Vieillissement, Mémoire, Produc- tion du langage.
Everyone has experienced such a memory failure : « What’s the name of
this actor, Robert M..., who played with Marilyn Monroe in River of no
return? » Compared with young adults, older adults report more naturally
occurring « tip of the tongue » states. With normal aging, tip-of-the-tongue
experiences appear to increase in frequency for famous names, but is it as well
the case for common nouns used in the everyday life communication ? An
experimental investigation of the tip-of-the-tongue experience was deviced by
reading definitions from the dictionary for French common nouns and asking
to supply the word to young subjects (mean-age 20,3 years) and to older sub-jects (mean age 77,8 years) recruited in an old people’s home. An higher tipofthetongue percentage was observed in the older group though unrelated
to subjects’verbal ability. Older adults’judgments on their own memory and
cognitive capabilities and younger adults’engagments in production strategies,
revealed through the experimental setting, are discussed.Keywords :
« Tip of the tongue », Aging, Memory, Language pro- duction.
Chacun de nous a fait l’expérience de cette situation « mot
sur le bout de la langue » : au moment où on a besoin de le
produire, on est incapable de retrouver un mot précis, qu’on est
pourtant absolument certain de connaître, et qu’on sent tout prêt
à nous resurgir à l’esprit.
La tenue de « journaux de bord », dans lesquels les sujets
consignent les expériences éprouvées au quotidien, permet d’obtenir des informations sur la survenue de ces situations « bout de
la langue », qu’il nous arrivera d’abréger en « BdL » sur le
modèle du « tip of the tongue » anglais qualifié de « ToT ».
L’étude de c es journaux révèle que les personnes jeunes,
victimes de c ette diffic ulté de rappel environ une fois par
semaine, mentionnent qu’elle s’accompagne généralement d’une
sensation de frustration. Elle montre également que l’expérience
est rapportée de plus en plus fréquemment à mesure de l’avancée en âge, et que ce sont les personnes âgées de plus de 65 ans
qui signalent le plus grand nombre d’états « bout de la langue »,
en particulier portant sur des noms propres, généralement des
noms de personnages célèbres (Burke, Worthley, & Martins,
1988; Cohen & Faulkner, 1986). Les données fournies par les
études journalières ne permettent pourtant pas d’affirmer que le
vieillissement entraîne une augmentation de la fréquence de ces
situations. Il se pourrait aussi que les personnes âgées rapportent
plus d’états BdL que les personnes jeunes parce qu’elles sont
plus sensibles à la survenue d’expériences qu’elles redoutent.
La clinique gériatrique se trouve confrontée aux plaintes de
patients âgés relatives à l’augmentation de la fréquence – ou à
l’impression d’augmentation de la fréquence – de l’expérience
« bout de la langue ». Dans les réponses aux questionnaires d’évaluation subjective de la mémoire, le « mot sur le bout de la
langue » est, sur un total de 28 troubles mnésiques, la difficulté
la plus souvent rapportée par les personnes âgées (Sunderland,
Watts, Baddeley, & Harris, 1986), qui considèrent sa survenue
comme la défaillance cognitive la plus sérieuse qu’elles aient à
affronter (Lovelace & Twohig, 1990). La sensation de frustration ressentie par un adulte jeune devant l’inaccessibilité
consciente d’une connaissance dont il est certain de disposer,
peut provoquer un sentiment de détresse chez un adulte plus âgé
(Cavanaugh, Grady, & Perlmutter, 1983) devant ce trouble qui
menace ses possibilités de communication, son autonomie et
l’avenir de sa vie sociale. À cet égard, on sait que le « manque
du mot » constitue l’un des premiers signes d’entrée dans la maladie d’Alzheimer (Le Rouzo, 1999; Touchon, Ritchie, & Gély-Nargeot, 1997).
MÉTHODES D’ÉTUDE DU « MOT SUR LE BOUT DE LA
LANGUE »
La comparaison de la survenue et du déroulement des situations « bout de la langue » chez des adultes jeunes et âgés peut
être abordée par des moyens naturalistes ou expérimentaux. Les
recherches naturalistes, dont nous avons déjà fait mention, s’appuient sur des rapports journaliers d’expériences éprouvées dans
un environnement naturel. Ces études indiquent, outre sa survenue plus fréquente avec l’âge, que l’expérience est rarement
ressentie comme un « blanc complet ». Le plus souvent, les
personnes qui en sont victimes retrouvent des fragments du mot
manquant (Brown, 1991). Par ailleurs, 95% des BdL survenant
naturellement sont résolus, le mot manquant redevenant disponible dans un délai variable, soit qu’il se présente par hasard à
l’extérieur et est identifié comme le mot recherché, soit qu’il
revienne spontanément à l’esprit, sans raison apparente et de
manière inattendue, à un moment où on ne le recherche plus
(Reason & Lucas, 1984). Toutefois, lorsque l’état survient spontanément au cours de la production de la parole, les sujets peuvent
ne pas avoir l’occasion de le consigner immédiatement et risquent
de ne plus s’en souvenir par la suite, en particulier les personnes
jeunes qui lui prêtent moins d’attention. Ceci constitue le point
faible de ce type d’études.
La saisie des caractéristiques des états « bout de la langue » a
été facilitée par l’introduction de protocoles susceptibles d’engendrer ces états expérimentalement. Le premier protocole
destiné à provoquer expérimentalement le phénomène « bout de
la langue » et à en étudier les caractéristiques psycholinguistiques
a été mis au point, il y a plus de trente-cinq ans, par deux psycho-logues du langage : Roger Brown et David McNeill (Brown &
McNeill, 1966). On informait des étudiants de premier cycle
universitaire qu’on leur lirait des définitions, extraites du dictionnaire, correspondant à des noms communs rares, par exemple :
Instrument de navigation utilisé pour mesurer les distances angulaires, en particulier l’altitude du soleil, de la lune et des étoiles
en mer. Le sujet devait consigner sa réaction à chaque définition
dans un feuillet qui prévoyait trois réponses possibles : 1. Vous
connaissez le mot correspondant à la définition, et dans ce cas,
vous l’inscrivez sur votre feuille de réponse; 2. Vous ne connaissez pas ce mot, et dans ce cas, vous l’indiquez sur votre feuille
de réponse; 3. Vous vous trouvez en état « bout de la langue », à
savoir, vous connaissez le mot correspondant à la définition mais
vous êtes temporairement dans l’incapacité de le retrouver et vous
sentez qu’il est sur le point de vous revenir. Dans ce dernier cas,
le sujet était invité à fournir le maximum d’informations concernant le mot manquant : la longueur de ce mot, le nombre de
syllabes qu’il contenait, les fragments récupérés (quelques sons,
quelques lettres, un affixe, etc.), les autres mots revenant à l’esprit qui étaient liés par le son (sécante ou sextet) ou par le sens
(astrolabe ou compas) à l’élément recherché (sextant).
L’effet de l’âge sur la fréquence de survenue du « bout de la
langue » est généralement confirmé par les études expérimentales
(Brown & Nix, 1996; Burke, MacKay, Worthley, & Wade, 1991;
Maylor, 1990). Toutefois, les résultats des recherches expérimentales, comparant les caractéristiques des expériences « bout de la
langue » ressenties par des adultes jeunes et des adultes plus âgés,
divergent sur deux points. Tandis que certains auteurs observent
un déclin de la disponibilité des attributs périphériques (longueur
ou nombre de syllabes du mot manquant et fragments retrouvés)
avec l’avancée en âge (Brown & Nix, 1996; Maylor, 1990),
d’autres auteurs relèvent que lorsque des états « bout de la langue »
surviennent, les sujets plus âgés récupèrent autant d’informations
périphériques que les sujets jeunes (Joubert & Le Rouzo, 2000).
Par ailleurs, les résultats de certaines recherches font apparaître
qu’en état « bout de la langue », les adultes âgés produisent moins
de mots liés phonologiquement (par le son) ou sémantiquement
(par le sens) au mot manquant que les adultes jeunes (Burke et al.,
1991), tandis que les résultats d’autres recherches indiquent, au
contraire, que les sujets âgés produisent plus de mots liés que les
sujets jeunes (Brown et Nix, 1996). Il convient de noter que dans
les interactions de la vie courante, la récupération d’attributs périphériques et la production de mots liés permettent de résoudre les
impasses de l’expression avec l’aide d’autrui. Et, tant qu’elles sont
conservées et communiquées par les personnes âgées, elles peuvent freiner le repli lié aux difficultés de communication que crée
le manque du mot.
PERSPECTIVES D’ÉTUDE DU « MOT SUR LE BOUT DE
LA LANGUE »
Les psychologues du langage considèrent l’état « bout de la
langue », qui survient naturellement dans la production spontanée de la parole, comme un trouble de la nomination, c’est-à-dire
une difficulté temporaire à rappeler le nom donné dans une
langue à un objet, une personne, un événement, un lieu, etc. Dans
ce domaine de recherche, les études journalières et expérimentales, incluant celle de Brown & McNeill dont il a été question
ci-dessus, poursuivent un double objectif. D’une part, elles explorent la manière dont un locuteur accède à ses connaissances lexicales, i.e. aux informations contenues dans un « lexique mental »,
conçu sur le modèle d’un dictionnaire interne. D’autre part, elles
tentent de situer cet accès au lexique dans l’ensemble des activités intervenant dans la production du langage. Nous reviendrons
dans la section suivante sur les explications du phénomène « mot
qui manque » proposées par cette première perspective de
recherche.
L’étude de la survenue et du déroulement des situations « bout
de la langue » peut également être envisagée dans une perspective
sensiblement différente, qui retiendra que la sensation « bout de
la langue » survient le plus souvent à propos de connaissances
encyclopédiques, concernant des savoirs généraux et objectifs
relevant de cette « réserve collective » que les philosophes, les
anthropologues et les historiens appellent « culture » (Jacob,
2001; Sperber, 2001). Dans une situation BdL, il est fréquent que
le mot oublié représente un objet jamais vu, un instrument jamais
utilisé, un personnage jamais rencontré, un événement auquel on
n’a pas participé, un lieu où on ne s’est pas rendu, etc. Et, du fait
que la sensation s’accompagne très souvent d’un fort sentiment
de connaître, les études expérimentales réalisées dans cette
seconde perspective de recherche, tentent d’en saisir les caractéristiques du point de vue de la métamémoire ou de la métacognition, cette capacité de l’homme à se soucier du
fonctionnement de sa mémoire et à porter des jugements sur son
propre savoir. Les protocoles expérimentaux conçus pour engendrer des situations BdL proposeront des questions de culture
générale, plutôt que des définitions extraites du dictionnaire,
admettant un mot précis en réponse, par exemple : De quel pays
la Roupie est-elle l’unité monétaire ? Immédiatement après
chaque question, le sujet est invité à estimer l’état de son savoir
au moyen du choix suivant qui lui est offert : 1. il ne connaît pas
la réponse à la question (réponse inconnue): 2. il connaît la
réponse à la question (réponse connue). Quand un participant
affirme connaître la réponse et peut la fournir, on lui demandera
d’estimer le degré de confiance qu’il porte à sa réponse en indiquant sa certitude (ou non certitude) que cette réponse est correcte
(Réponse attendue : l’Inde). Lorsqu’une personne éprouve un
« bout de la langue », i.e. elle connaît la réponse à la question
mais ne parvient pas à rappeler le mot correspondant, on lui
demandera : a) d’indiquer si la sensation s’accompagne d’un fort
sentiment ou d’une faible impression de connaître la réponse; b)
de juger de l’imminence de rappel du mot oublié.
Les recherches réalisées dans le domaine de la métacognition
chez des adultes jeunes, ont montré qu’une question contenant
une grande quantité d’informations – Quel est le terme médical
utilisé pour désigner le nom de l’intoxication par le plomb ou les
sels de plomb et qui provoque habituellement des coliques? –
tend à entraîner plus de sensations BdL qu’une question plus
directe et succincte – Quel est le nom de l’intoxication par le
plomb ? (Koriat & Lieblich, 1974). Elles ont également révélé
qu’une question sans réponse – De quel pays le Jaque est-il
l’unité monétaire ? – peut entraîner un sentiment de certitude de
connaître la réponse et provoquer des sensations « bout de la
langue » (Schwartz, 1999). Par ailleurs, les réponses sont plus
rapidement fournies quand elles suivent l’indication d’une certitude de connaître la réponse correcte (Costermans, Lories, &
Ansay, 1992; Nelson, Gerler, & Narens, 1984). En cas de sensation BdL, tant la certitude de connaître la réponse que le sentiment d’imminence de son rappel, sont associés à la résolution de
la situation, le sujet parvenant à retrouver le mot oublié
(Schwartz, Travis, Castro, & Smith, 2000). Dans la mesure où
cette perspective s’attache à relier les performances des individus aux jugements qu’ils portent sur leurs propres capacités
cognitives et mnésiques, elle peut se révéler utile pour interpréter les différences observées entre sujets jeunes et âgés dans une
approche psycholinguistique du « mot qui manque ».
LE « MOT QUI MANQUE » DANS LA PRODUCTION DU
LANGAGE
L’état « bout de la langue », quand il survient chez des individus normaux en cours de production de la parole, affecte systématiquement le rappel des mots principaux des énoncés. Le « mot
qui manque » peut être un nom, un adjectif ou un verbe, tandis que
les mots fonctionnels (pronoms, articles, etc.) et les morphèmes
grammaticaux (terminaisons, déclinaisons) sont épargnés par le
trouble mnésique. L’examen du déroulement ordinaire du « bout
de la langue » peut donc contribuer à caractériser les processus à
l’œuvre dans la sélection des mots principaux des énoncés et à les
situer dans l’ensemble des activités de production.
Un locuteur francophone qui éprouve spontanément un état
« bout de la langue » au moment de produire le mot framboise,
peut fournir des informations sémantiques précisant la catégorisation conceptuelle du mot manquant : c’est un « fruit », qui est
« rouge », qui pousse sur un « arbuste » au « printemps ». Il est
capable de fournir des informations syntaxiques indiquant la catégorisation lexicale du mot recherché : c’est un « nom »,
« commun », « féminin ». Mais ce locuteur ne parviendra pas à
récupérer la forme phonologique complète du mot qui lui
manque, c’est-à-dire l’intégralité de la séquence des sons qui le
compose. Il pourra néanmoins dire qu’il s’agit d’un mot plutôt
long, commençant par fr- et comportant deux syllabes, en recouvrant ainsi des attributs périphériques du mot manquant, et il sera
en mesure de produire un mot lié à celui qu’il recherche, par
exemple fraise.
L’analyse de ces caractéristiques usuelles du « bout de la
langue » a permis aux modèles de production du langage de représenter la sélection des mots principaux des énoncés (noms,
verbes, adjectifs) sous la forme d’une interconnexion de trois
systèmes, chacun étant organisé en réseau d’associations. Le
système conceptuel assure la sélection des caractères sémantiques
des mots principaux. Le système lexical fournit une représentation abstraite de la fonction syntaxique de ces mots dans l’énoncé
(nom, adjectif ou verbe). Les processus du système phonologique
permettent le rappel de la séquence des sons composant ces mots
(Bock et Levelt, 1994; Caramazza, 1997; Harley et Brown, 1998;
Mac Kay, 1987; Martin, Weisberg et Saffran, 1989). Le « bout de
la langue » survient au passage du réseau lexical au réseau phonologique, quand les informations sémantiques et les informations
syntaxiques ont bien été sélectionnées dans leur réseau respectif,
conceptuel et lexical, mais qu’il y a échec de récupération
complète de l’information phonologique dans le rappel de la
séquence sonore qui permettrait de produire le mot. On admet
généralement que la force de la connexion entre les deux
systèmes est insuffisante pour une récupération complète de toute
l’information phonologique.
Dans le cas où un mot autre que celui recherché parvient à la
conscience d’un locuteur en état de « bout de la langue », on peut
estimer que la présence de ce mot-écran bloque la récupération du
mot manquant (Jones, 1989; Jones et Lanford, 1987). Une hypothèse de déficit de transmission du réseau lexical au réseau phonologique est également envisagée et, dans ce cas, on examine les
facteurs susceptibles de contribuer à l’affaiblissement des
connexions entre les deux systèmes : la fréquence d’usage du mot
dans la langue – les connexions peuvent être renforcées pour les
mots fréquents et affaiblies pour les mots rares – et son utilisation
récente par le sujet – si le mot ne fait pas partie de son vocabulaire
actif, les connexions risquent d’être affaiblies. L’âge est considéré
comme un facteur d’affaiblissement général des connexions entre
le réseau lexical et le réseau phonologique (Burke et al, 1991; Mac
Kay & Burke, 1990). Toutefois, l’étendue du vocabulaire, entraînant une densification du système lexical, pourrait également
contribuer à affaiblir ces connexions, et on sait que les connaissances lexicales continuent de s’accroître tout au long de la vie.
ÉTUDE EXPÉRIMENTALE DU « MOT SUR LE BOUT DE
LA LANGUE »
Notre étude entend poursuivre les recherches comparatives
de la fréquence de survenue du « mot sur le bout de la langue »
chez des adultes jeunes et des adultes plus âgés, et à saisir l’évolution avec l’âge des caractéristiques de cette expérience. Dans
ce double but, il nous a paru souhaitable d’engendrer expérimentalement le phénomène « bout de la langue » au moyen d’un
protocole adoptant la perspective d’étude de la psychologie du
langage.
Matériel
Notre matériel est constitué de 40 définitions de noms
communs extraites des dictionnaires usuels. Les noms retenus se
distinguent par leur fréquence d’usage en langue française – relevée dans Imbs (1971) – et par leur nature. Une première répartition de noms fréquents (de « haute fréquence », Hte F) et de noms
rares (de « basse fréquence », Bse F) a été établie selon le critère
adopté par Bowles & Poon (1985) pour l’anglais : un nom
d’usage fréquent apparaît plus de 10 fois par million de mots et
un nom rare moins de 10 fois par million de mots. La nature,
concrète ou abstraite, des noms relevant de chaque catégorie de
fréquence permet de constituer quatre classes de 10 éléments
chacune. Le critère de répartition des noms de nature concrète ou
abstraite est le suivant : un nom concret (Cct) désigne un objet ou
un événement tangible et perceptible, un nom abstrait (Abt) fait
référence à une qualité morale ou à un être mythique ou fabuleux.
On trouvera ci-dessous la définition du dictionnaire correspondant à l’un des 10 items de chaque classe (respectivement : moisson, hospitalité, appeau et lutin).
Hte F Cct : « Travail agricole qui consiste à récolter les
céréales parvenues à maturité ».
Hte F Abt : « Charité qui consiste à recueillir, à loger et nourrir gratuitement une personne ».
Bse F Cct : « Instrument avec lequel on imite le cri des oiseaux
pour les attirer au piège ».
Bse F Abt : « Petit démon espiègle et malicieux qui est supposé
se manifester pendant la nuit ».
Sujets
Vingt personnes ont participé à l’expérience. Les 10 adultes
jeunes, étudiants du DEUG Sciences Humaines à l’Université
Paris X, ont entre 18 et 22 ans (moyenne d’âge de 20,3 ans). Dix
adultes, âgés de 70 à 85 ans (moyenne d’âge de 78,7 ans), ont été
recrutés dans un service de long séjour. Ces personnes, indiquées
par le personnel de l’établissement pour leur bonne santé
physique et mentale, ont un niveau d’étude au moins égal au
BEPC. Le score qu’elles ont obtenu au Mini-Mental State de
Folstein (mmt égal ou supérieur à 25) indique l’absence de détérioration intellectuelle. Tous les sujets se sont portés volontaires
pour passer l’expérience. Les deux groupes, jeune et âgé, sont
composés de 7 femmes et de 3 hommes.
Procédure
On informe le sujet des conditions naturelles de survenue du
« mot sur le bout de la langue » et du fait qu’une telle sensation
peut être éprouvée lors de la recherche du mot qui correspond à
une définition. On lui indique que la tâche consistera à répondre
à des définitions de noms communs extraites des dictionnaires
usuels. En présentant la feuille de réponses, on précise le choix
qui lui est offert à chaque définition : 1. il connaît le mot qui
correspond à la définition, et dans ce cas il l’inscrira sur la ligne
« mot connu » de la feuille de réponses; 2. il ne connaît pas le mot
correspondant à la définition, et dans ce cas il cochera la ligne
« mot inconnu » de la feuille de réponses; 3. il éprouve un véritable « mot sur le bout de la langue », c’est-à-dire qu’il est certain
de connaître le mot correspondant à la définition, ne peut pas le
retrouver dans l’instant mais sent qu’il est sur le point de lui revenir. Dans ce dernier cas, on invite le sujet à consigner dans la
ligne de la feuille de réponses prévue à cet effet, toutes les informations qu’il peut fournir sur le mot qui lui manque : sa longueur
en syllabes ou en lettres, les syllabes, les lettres ou les sons qu’il
retrouve, les mots liés par le son ou par le sens au mot recherché
qui lui reviennent à l’esprit. Avant de procéder à la lecture des 40
définitions, on entraîne le sujet à remplir sa feuille de réponses
sur quelques exemples.
Classement des réponses
Les réponses « mot sur le bout de la langue » ont été classées
en fonction de leur résolution ou non résolution, du fait qu’elles
sont ou non accompagnées d’indices, et du type d’informations
récupérées. Une situation BdL est résolue quand le sujet parvient
à retrouver le mot qu’il cherchait avant que la « bonne réponse »
ne soit donnée (le mot du dictionnaire qui correspond à la définition). Dans le cas contraire, elle est non résolue. Un état BdL
est indicé quand le sujet a pu fournir au moins une information
concernant le mot recherché. Si aucune indication n’a été donnée,
l’état est non indicé. Le nombre d’informations récupérées dans
les deux catégories des attributs périphériques et des mots liés a
été relevé pour chaque réponse « bout de la langue ».
Les mots portés dans la rubrique « mot connu » de la feuille
de réponses ont été classés en fonction de leur adéquation à la
définition présentée. Une réponse correcte indique le mot
« cible » correspondant à la définition ou un synonyme proposé
par le dictionnaire (anathème pour malédiction) ou un mot dont
la définition est identique à celle du mot cible (jonque pour
sampan). Une réponse incorrecte reprend un élément de la définition (récolte pour moisson; démon pour lutin) ou propose un
mot inapproprié (bourrée pour farandole).
Survenue du « mot sur le bout de la langue »
Nous avons enregistré 146 déclarations d’état « bout de la
langue », dont 56 proviennent de nos jeunes participants (14%
des réponses du groupe) et 90 de nos participants plus âgés (22,5
% des réponses du groupe). Le pourcentage des impressions
ressenties par nos jeunes sujets est compris dans les limites observées dans les recherches comparables chez des personnes de 20
ans (8% à 18%). Toutefois, la dispersion est nettement plus
importante dans ce groupe, où l’état BdL a été éprouvé individuellement de 0 à 12 fois (médiane = 5), que dans le groupe des
sujets plus âgés qui ont ressenti individuellement l’impression
de 7 à 12 fois (médiane = 8).
On remarque un effet de l’âge sur l’occurrence des réponses
« bout de la langue », les sujets âgés en ayant ressenti significativement plus que les sujets jeunes. On note également un effet
significatif de la fréquence d’usage du nom défini sur la survenue des réponses BdL, l’impression ayant été plus souvent éprouvée pour les mots rares dans les deux groupes d’âge, mais plus
nettement chez les personnes âgées. Le résultat le plus surprenant
concerne l’effet de la nature du mot défini sur l’occurrence des
réponses « bout de la langue » qui joue en sens inverse dans les
deux groupes d’âge. Tandis que les personnes jeunes ont éprouvé
plus d’états BdL pour les noms abstraits, les personnes âgées ont
plus souvent ressenti cette impression pour les noms concrets.
L’augmentation des impressions « bout de la langue » pour
les mots de basse fréquence chez nos sujets âgés appelle deux
commentaires. Ce résultat montre d’abord que ces noms rares
leur sont connus. Mais, nos participants institutionnalisés ont sans
doute moins l’occasion de les utiliser dans la communication
quotidienne que nos jeunes participants étudiants. Les
nombreuses sensations ressenties pour les noms concrets dans
cette même population pourraientt résulter de l’accroissement de
l’étendue du vocabulaire concret avec l’âge et l’expérience. Mais,
une difficulté de rappel des mots concrets est particulièrement
gênante dans la communication quotidienne. Or, notre situation
expérimentale de recherche de « bout de la langue » peut engendrer un stress qui majore le trouble chez ceux qui craignent justement d’en être atteints, c’est-à-dire chez les personnes âgées
convaincues que le phénomène BdL se produit en elles de plus
en plus souvent. L’angoisse qu’il se produise, en particulier pour
les mots concrets nécessaires à la communication quotidienne,
pouvant suffire en elle-même à déclencher le trouble et à aggraver l’angoisse, entraînant ainsi un cercle vicieux.
Résolution de la situation et indications fournies sur le mot
manquant
Malgré tout, les sujets âgés sont parvenus à retrouver le mot qui
leur manquait, avant qu’on leur donne la solution, dans 46% des
situations « bout de la langue » qu’ils ont éprouvées, tandis que les
sujets jeunes ont résolu seulement 29% de leurs états BdL. Lorsque
le mot recherché n’a pas été retrouvé, la proportion d’états de
« blanc complet », au cours desquels la personne ne parvient à récu-pérer aucune information sur le mot oublié, est comparable dans
les deux groupes d’âge : 22,5% des réponses des jeunes et 26,5%
des réponses des âgés. De plus, quand on considère le type d’informations fournies sur le mot recherché dans les états non résolus, à savoir les attributs périphériques (indications de longueur ou
nombre de syllabes du mot, sons ou lettres du mot récupérés) et la
production de mots liés (par le son ou le sens au mot manquant),
les réponses sont pratiquement identiques dans les deux groupes
d’âge : un attribut périphérique est mentionné dans plus d’une
réponse sur deux (moyenne de 0,58 pour les sujets âgés et de 0,68
pour les sujets jeunes) et un mot lié est produit par réponse
(moyenne de 0,97 pour les adultes âgés et de 1,0 pour les jeunes
adultes). On peut estimer que ces indications, manifestement
conservées et communiquées par les personnes âgées, sont susceptibles de freiner le repli lié aux difficultés que crée le manque
du mot en permettant de résoudre les impasses de l’expression avec
l’aide d’autrui dans les interactions de la vie courante.
Cependant, une déclaration « bout de la langue » peut recouvrir un véritable état BdL ou bien une stratégie de réponse. Les
sujets âgés nous ont semblé plus souvent en situation de véritable BdL que les jeunes sujets, ce qui peut expliquer la meilleure
résolution de la situation dans le groupe âgé. Un exemple de véritable « bout de la langue », et de la mise en activité des réseaux
associatifs internes, est donné par les productions d’un locuteur
âgé confronté au BdL portant sur le mot appeau. Les mots qu’il
indique sont aplomb, affûtiaux, pipeau, comportant les éléments
phonologiques récupérés «ap-» et «-eau» nécessaires à l’identification d’un véritable BdL. Les éléments sémantiques de l’affût
et du pipeau y apparaissent également, renvoyant par métonymie à la chasse et à l’appeau, ainsi que le versant métaphorique
du leurre tant des affûtiaux que de l’appeau. Si l’intéressé n’est
pas parvenu à donner la réponse dans les délais expérimentaux,
d’autres y sont parvenus. Par contraste un jeune participant,
confronté à la définition de sceau, nous déclare un état BdL et
fournit des indications – il recherche un mot long, d’au moins 3
syllabes, comportant un «i», lié à tampon – qui ne correspondent
pas au mot cible. Et pourtant, lorsqu’on lui donne la réponse
correcte, il mentionne que sceau était bien le mot qu’il recherchait ! Une déclaration de BdL peut parfois servir à masquer une
incertitude quant à la correction de la réponse envisagée (le mot,
recherché ou non dans ce cas précis, pourrait bien être estampille) ou à éviter un jugement de manque de vocabulaire quand,
par exemple, la déclaration d’état BdL apparaît après une série de
4 ou 5 réponses « inconnu ». L’analyse des autres réponses peut
étayer cette interprétation.
Réponses correctes, réponses incorrectes et réponses inconnues
Nos jeunes sujets ont produit une moyenne de 18 réponses
correctes pour les 40 définitions proposées tandis que nos sujets
âgés n’en ont donné qu’une moyenne de 12,1. Mais, l’écart entre
les deux groupes d’âge se resserre après l’introduction des
productions données à l’issue des BdL résolus, le mot revenant
à l’esprit pouvant constituer une réponse correcte ou une réponse
incorrecte. On observe alors une moyenne de 19 réponses
correctes pour les jeunes et de 15,1 réponses correctes pour les
âgés.
La répartition des réponses incorrectes et des réponses inconnues est diamétralement opposée dans les deux groupes d’âge.
Les sujets jeunes ont produit plus de réponses incorrectes (10,3
en moyenne) que de réponses inconnues (6,1 en moyenne) tandis
que les sujets âgés ont produit nettement plus de réponses inconnues (15,1 en moyenne) que de réponses incorrectes (3,8 en
moyenne). Il semble que les jeunes participants « tentent leur
chance » en produisant souvent des mots qu’ils savent inadaptés
aux définitions proposées. Ceci peut bien être la stratégie
commune d’un étudiant en situation d’examen, mais soulève un
doute sur le corpus lexical qu’on s’attendrait à trouver dans cette
population. Au contraire, les participants âgés préfèrent s’abstenir – en répondant qu’ils ne savent pas – tant qu’ils ne sont pas
certains de la concordance de leur réponse avec la définition
proposée. On peut y voir l’intervention de jugements négatifs à
l’égard de leurs propres capacités cognitives.
La situation expérimentale de recherche de « bout de la
langue » peut suffire à expliquer l’augmentation de la fréquence
de ces états chez les personnes âgées, sans pour autant remettre
en cause leurs connaissances lexicales.
Dans un travail en cours, les 24 définitions qui ont suscité la
plus fréquente occurrence d’états BdL dans le groupe des participants âgés institutionnalisés, ont été présentées à des sujets
autonomes et dynamiques, étudiants à l’Université de la Culture
Permanente de Paris X et âgés en moyenne de 73 ans, ainsi qu’à
des jeunes étudiants de licence et de maîtrise âgés de 23 ans en
moyenne. Les résultats actuellement recueillis montrent d’une
part qu’aucune différence de survenue du BdL n’apparaît entre
les deux groupes d’âge. D’autre part, les sujets âgés atteignent
une moyenne record de 18 réponses correctes sur les 24 définitions proposées tandis que les sujets jeunes obtiennent un score
moyen de 12 réponses correctes, nettement supérieur à celui des
jeunes participants de la précédente recherche, de 10,5 réponses
correctes pour les 24 définitions considérées. À titre de comparaison, nos participants âgés institutionnalisés présentaient pour
les définitions considérées un score moyen de 7,5 réponses
correctes.
Ces dernières observations concordent avec les résultats obtenus dans d’autres recherches considérant des sujets âgés de 70 à
75 ans, cultivés et disposant d’un niveau d’études élevé (James &
Burke, 2001). Si l’on fait une place à part à l’oubli des noms
propres, même l’effet de l’âge sur la survenue du « mot sur le bout
de la langue » commence à être sérieusement remis en question.
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