2001
Champ Psychosomatique
La voyageuse de nuit
Michel Schneider
16 rue Dunois, 75013 Paris.
Chateaubriant nomme la vieillesse « la voyageuse de nuit ». J’aime les voyageuses et la nuit. Mais je n’aime pas la voyageuse de nuit. J’écris pour la tuer.Mots-clés :
Voyage, Nuit, Jeune, Revenant, Mort.
According to Chateaubriand, dying is like « women travelling the night ».
I like women, travelling with them. I like the night. I do not like this old woman
in grey. I write to kill her.Keywords :
Travelling, Night, Youth, Ghosts, Death.
Chez Chateaubriand, il y a parmi toutes une phrase que j’ai
mis du temps à aimer. Elle neme parlait pas, jusqu’à ce que
s’approche celle que je croise surtout le soir, celle qui
insiste pour faire route avec moi parmi le gris et qui cependant se
fait discrète, celle que je préfère encore appeler la vieillerie que la
vieillesse, façon de l’apprivoiser. Cette phrase longtemps m’était
restée fermée, comme si je la regardais imprimée dans une langue
que je ne parlais pas. Et puis, au détour d’un livre en désordre,
presque fou, me fut révélé un autre Chateaubriand : subtil, déchiré,
furtif. Voici ce que l’attrapeur d’images dit, et que je commence
seulement à entendre : « la vieillesse est une voyageuse de nuit ».
Cela se trouve dans son dernier livre Vie de Rancé.
Qu’est-ce qu’une vie d’écrivain ? Une arrière-vie, comme on
parle d’une arrière-saison. Une vie de papier : « Moi, j’ai barbouillé
du papier » dit Chateaubriand. Pendant vingt ans, il écrit et récrit
un livre dont il vend le manuscrit douze ans avant de mourir, vivant,
si l’on peut dire, de sa propre mort, mettant sa tombe en viager.
Vingt années entre les pages manuscrites, les lettres de créance et
les billets à une longue série d’amoureuses. La main fatigue et la
tête se fait vieille. Il pense que ce livre sera le dernier. Et il aime
ce jeté un peu aveugle. Mais il ne confond pas le papier et l’éphé-mère. Ce n’est pas lui qui aurait comparé son ouvrage à une robe,
comme Proust. Il fait dans la pierre, non dans la soie et le chiffon.
Pas n’importe quelle pierre. Usée, grattée, friable, elle forme un
feuilleté de gris, plus qu’elle ne dessine les pleins et déliés d’une
stèle blanche et noire. Vie de Rancé est une pierre froide et venue
d’un désastre, qu’il laisse souvent à sa nudité, à ses bris énigmatiques. Le marbre s’offre mal aux vices, faiblesses et saletés d’une
vie. « Ainsi va l’homme, de défaillance en défaillance ». Désenchanteur, Chateaubriand ne parle que de ruines, de déclin et de
cendres. Il fait « la peinture d’un monde fini dont on ne comprendra plus le langage et le nom ». Mais ce n’est pas lié à l’âge, au
vieillissement. Jeune, il mâche déjà les mots du vieil homme : solitude, glace, abandon. À l’envers, vieux, il a toujours la faim de tout
de la jeunesse. Derrière la pose de l’adieu au monde, un adolescent
jamais assagi qui brûle d’y entrer. Quel autre âge lâche mieux sa
colère contre la vie infligée ? Quand s’angoisse-t-on si fort de n’être
personne ? Avoir vingt ans n’est pas une bonne affaire, si l’on en
croit Nizan, qui ne voyait pas que c’est d’être né que vient tout le
mal, et qu’aucun âge de la vie n’est le plus bel.
Chateaubriand naquit par une nuit d’orage, c’était bien le
moins, puis connut l’enfance contristée des fils de vieux, entre la
tristesse bruyante d’un père terrifiant et la tristesse muette d’une
mère « noire, petite et laide ». Ça avait mal commencé : « j’étais
presque mort quand je vins au jour ». D’où cette fusion en lui de
la mort et de la vie, ce sentiment que quelqu’un – et lui-même –
n’est jamais tout à fait vivant, s’il n’a pas traversé la mort. Tous ses
jours furent des adieux, mais il se garda de rencontrer avant quatrevingts ans celle qu’il disait tant désirer. Mais, s’il emploie si souvent le mot mort ou ses synonymes, ce n’est pas une affectation de
la pose mais une conception de la prose. « La vie me sied mal »,
écrit Chateaubriand. Il porta toujours son cœur en écharpe, comme
lui dit une amante anglaise. Une belle écharpe, par la matière et la
coupe : il faut reconnaître qu’il sut vêtir la mort avec un assez grand
sens des manières de langue.
Mais son élégance a longtemps gardé pour moi quelque chose
de suranné. Le drapé un peu trop apprêté de certaines pages des
Mémoires m’avait souvent fait fuir par leur style tombal, raide,
pompier, lent. C’est qu’on peut lire et aimer Proust ou Montaigne
jeune, pas Chateaubriand. Il faut du temps. Le temps de s’apercevoir qu’on n’a plus beaucoup de temps; le temps d’être assez vieux
pour sentir en soi la jeunesse interminable. Chacun ses vices et ils
changent avec le temps. Je l’avoue, souvent je me plonge dans les
Mémoires d’outre-tombe comme on regardait autrefois un
tableau de vanités, couvant ici un chagrin aussi mat qu’un crâne
près d’un miroir, cueillant là, semblables aux pétales semés par le
peintre dans un coin de la toile, quinze lignes superbes sur les
nuages, caressant ailleurs un portrait de femme plus défraîchi
qu’une lettre froissée sur une table sombre. C’est délicieux et
mélancolique. Ça pousse au désir, aussi, comme toujours la mort.
Pourquoi ces âcres relectures, ce regard qui revient sur ce qui le
hante ? Pour le style, pour l’être.
Chateaubriand se mentait beaucoup lorsqu’il se disait que
c’était d’écrire qu’il retirait la sensation de vivre et la certitude de
ne pas mourir tout à fait. Non, c’était des femmes, auxquelles il ne
se prenait pas, jouissant à peine du plaisir de les ensorceler. Il se
laisse aimer de quelques unes, se souvient de temps à autre de la
sienne, qu’il appelle madame de Chateaubriand, et qui sera assez
impolie pour mourir juste avant lui, trop tard pour avoir, comme
Lucile, Pauline de Beaumont ou Juliette Récamier, une belle page
dans l’ouvrage interminable. Finalement, ses femmes préférées ne
sont pas celles que ses mains effeuillaient, mais celles que ses mots
taillaient dans un plâtre qui s’effrite. Et voici qu’au seuil des derniers mots écrits, il compare la vieillesse elle-même à une femme
qui se distingue à peine de la nuit et de la fuite. Ce mélange de vie
et de mort, de tons passés et d’éclat, d’appel et d’arrêt, de jour
tendre adossé à la dure nuit qui vient, me semble dire ce que je
connais maintenant.
J’ai passé la cinquantaine et je calcule comme un avare que j’ai
fait les deux-tiers du voyage prévu dans les statistiques de mortalité. Et la grande, la seule surprise, la terrible et délicieuse douleur
qu’apporte l’âge tiennent en peu de mots : le désir toujours là, inlassable voyageur par routes et déroutes. Les images littéraires des
âges de la vie supposent toutes un trajet, une continuité. La vie
serait un temps linéaire ou un espace uni, qui vont se dégradant.
Une hauteur que l’on gravit pendant la jeunesse sans deviner la
mort, dans la vallée cachée à nos yeux, puis une fois le col franchi,
une redescente si rapide qu’arrivé en bas on se dit qu’il faut avoir
longuement vécu pour reconnaître combien la vie est courte. Une
partie jouée à pile, puis face, substituant un revers à l’avers en lançant une pièce dans l’air. Une étoffe brodée dont chacun ne verrait,
dans la première moitié de son existence, que l’endroit, puis,
retourné dans la seconde, l’envers, moins beau, mais plus instructif
car on apercevrait enfin alors comment les fils étaient noués. Je ne
le vis pas comme ça. Ces images ne me conviennent pas. La voyageuse de nuit me convainc que la vieillesse est plutôt une ombre,
un doute. Je devine qu’émane déjà de ma chemise la vague et douce
puanteur des chairs flétries que j’ai connue à mon grand-père;
j’imagine que ma voix s’est teintée d’une aigre rouille; je pressens
que mes forces dépourvues de substance, de densité et de vitesse
sont comme des armées amorçant la déroute. Le paysage autour est
comme ces routes de montagne où l’on ne sait bientôt plus si l’on
monte ou descend. La pièce lancée se rompt souvent ou roule sur
sa tranche avant de tomber, et sa gravure usée devient illisible bien
avant de tomber. Le vêtement est rapiécé et reprisé, usé et luxuriant
aux mêmes endroits.
Vieillir, ce n’est pas se sentir vieux, c’est se croire jeune. J’aime
la nuit, dans laquelle souvent je m’enveloppe pour écouter les voix
de la musique. J’aime la passagère toujours sur le départ d’un quai,
dont la rencontre sera brève, dont l’étreinte sera celle de deux
Strangers in the night. J’aime les inconnues en noir et blanc des
films que nous nous racontons, avec leurs yeux baissés et leurs
lèvres soudées sur un mot qui ne viendra pas. Je dis : j’aime. Je
devrais dire : j’ai aimé. Mais comment renoncer à ce présent ?
Essayons le passé : si vous saviez comme j’ai aimé la nuit et combien de voyageuses. Mais cette voyageuse de nuit, je ne veux pas
de son bord. Ses lèvres me dégoûtent, et l’apaisement que ses mots
annoncent. Je dirai non à sa promesse. Je ne la laisserai pas me
voler de moi-même. Je n’aime pas la voyageuse de nuit, dont le gris
me fait mourir. J’écris pour la tuer.
Et il en sera ainsi jusqu’au bout du voyage, à perte de vie, voyageur de jour. Jusqu’à ce qu’elle ait le dernier mot. Ça ne vient pas
d’un coup, la mort. À petits coups, ça prend son temps. Et le nôtre.
Et ce temps s’appelle la vieillesse. Ça descend lentement en soi,
comme la grenadine qu’on faisait durer, autrefois, adolescent sans
argent. Il est radin, le vieillissant. Pas flambeur pour deux sous. Il
regarde son solde à la banque des émotions et des désirs, en se
demandant s’il lui en reste assez. Pas de grosses dépenses. De
menues pertes, oui – le moyen de les éviter ? – mais successives,
rapprochées, cumulatives. Au dos des passantes, il marche encore
– au temps de Chateaubriand, on appelait les vieux beaux des
« marcheurs » – il va son petit chemin, ne sachant plus si leur cul
fait lever en lui un souvenir ou un désir, mais il petonne, trébuche,
s’essouffle. Non, ne comptez pas sur moi pour écrire un éloge de
la vieillesse. Ni un éloge des éloges de la vieillesse, comme ceux
de Lucrèce. Vous autres, farceurs stoïciens, la vôtre avait un avantage : elle était brève. C’était une vieillesse de jeune, si l’on peut
dire. On n’est pas encore vieux. On regarde derrière soi, on distingue ce soi qu’on a été et qu’on aurait aimé ne pas être, et tous
ceux qu’on eût rêvé d’être. On se dit qu’on a fait fausse route.
Fausse route ? Mourir comme un bébé s’étouffe, avoir avalé sa vie
de travers. De nos jours, c’est autre chose : vieillir nous fait comprendre qu’il n’y avait pas de route meilleure ni pire, qu’il n’y a pas
eu de fausse route. Toutes étaient fausses ou vraies, menant au
même endroit, malgré leurs plaisants détours.
Par instant, pas tout le temps, il m’arrive d’être mort. Pourtant,
je ne saurais le dater, le jour où j’ai commencé de mourir. Jeune,
je pensais que l’expression être mort n’avait aucun sens. Ou bien,
on était, et on était vivant. Ou bien, mort, on n’était plus. La jeunesse a des idées simples. J’ai changé. Je sais qu’on peut être et être
mort, ou en tout cas peu vivant. Il y a eu ce jour où on – je dis : on,
car devenir vieux c’est devenir « on », avoir de plus en plus de mal
avec le « je » – où donc on a découvert qu’entre les hommes et les
femmes l’argent tenait autant de place que le désir, et que prendre
l’emportait sur donner. Il y a eu ce soir où, sur une plage de Sélinonte, début septembre, on avait regardé le bagnino replier les
parasols et les chaises longues en plastique moulé, en se disant que
ça continuera comme ça, après, et que, le jour où, nos vacances
finies, on sera rentré à la niche, il y aura encore une arrière-saison,
puis une avant-saison, puis une saison où il dépliera à nouveau dans
le matin clair et le vent doux les parasols, comme d’habitude, sans
nous, pour d’autres, devant personne. Il y a eu cette nuit où il a fallu
trois minutes pour pisser quinze gouttes et où on a pensé au cancer de la prostate et au dépistage souvent repoussé : pas de temps
à perdre en examens médicaux, pas envie non plus du doigt du praticien s’enfonçant dans le rectum. Il y a eu ce matin où l’on a porté
un regard sur la bibliothèque en pensant aux innombrables livres
non lus qu’on laissera un jour, forçant nos enfants à des partages,
des tris, la plus grosse part finissant chez un marchand d’occasions
qui regardera avec dédain cette charge à transporter et stocker, ce
vieux corps de livres, cette masse d’exemplaires qui furent chacun
la promesse d’un savoir, d’un signe humain, et portèrent dans leurs
pages fermées la marque d’un incroyable désir. Il y a eu un soir
cette longue pause de silence et de honte, lors du paiement de l’addition du restaurant où l’on avait invité une jeune femme aux
jambes plus longues que celles des plus jolies femmes de Croatie,
il fallut quinze secondes pour se remémorer le code confidentiel
de carte bancaire. La vieillesse est cela, une chose confidentielle
soudain visible. On voudrait vieillir en composant son code de mort
à l’abri des regards indiscrets. Mais la voyageuse de nuit ne dort
jamais. Les autres vous découvrent tel qu’elle vous maquille,
tel que vous ne saviez pas être. Un jour, Monsieur de Montcriff,
lecteur de la reine, fut approché par Louis XV qui lui dit : « Savez-vous que tout le monde vous donne quatre-vingts ans ! – Oui, Sire !
Mais je ne les prends pas ! » Il les avait pourtant, et même plus. Il
avait même écrit dans son jeune temps une petite pièce : Le rajeunissement inutile. Mais il avait encore les goûts de la jeunesse, et
lorsqu’il entendait parler d’une demoiselle un peu à la mode, il lui
écrivait : « Mademoiselle, si vous étiez curieuse de faire la connaissance d’un vieillard aimable et propret, il vous attendra pour un
souper après lequel vous trouverez quatre louis... »
Tous des revenants. Les enfants qui ouvrent les yeux avec un
regard venu de leurs ancêtres, les êtres aimés qui flottent dans l’entretemps, les amis retrouvés sous leurs faces d’étrangers. Et notre
mort elle-même, avec ce regard d’ancien et long amour qu’avait
notre mère. On est jeune à plusieurs. On est vieux seul. Vraiment seul.
Même la voyageuse de nuit a levé le siège. Seul face à l’écran de lait,
de nuit et de silence où, sous ces mots noirs, je cherche mon nom.