2001
Champ Psychosomatique
La vie sexuelle des seniors
Christiane Delbès
Chargée de recherche à la Fondation Nationale de Gérontologie, chercheur associé à l’INED. Fondation Nationale de Gérontologie, 49 rue Mirabeau 75016 Paris
Joëlle Gaymu
Chargée de recherche à l’Institut National d’Études Démographique, 133 boulevard Davout 75020 Paris
Traditionnellement, la société conçoit la vieillesse comme une période
asexuée. Or, l’étude des comportements sexuels a montré que certaines personnes âgées et même très âgées continuaient a avoir une vie sexuelle active
et satisfaisante. Certes, par rapport à leurs cadets les plus âgés ont moins souvent un partenaire, des rapports sexuels moins fréquents, un art d’aimer moins
varié... Mais la comparaison des enquêtes Simon (1970) et ACSF (1992) nous
a permis de montrer que l’effet de l’avance en âge et du cycle de vie n’étaient
pas les seuls responsables. Les aînés de 1992 ont une vie sexuelle plus riche
que ceux de 1970, preuve qu’il y avait hier et peut-être encore aujourd’hui un
effet de génération. Le suivi des cohortes 1921- 40, qui certes ont bénéficié du
contexte de libéralisation des mœurs, a montré que, contrairement à ce que l’on
aurait pu croire en comparant les aînés à leurs cadets en 1992, l’éventail des
pratiques amoureuses ne se refermait pas, l’aptitude à atteindre l’orgasme par
des caresses manuelles ou buccales s’améliorait, la sensation de bien être après
l’amour et la satisfaction à l’égard de la vie sexuelle augmentait en vieillissant.
Les quinqua et sexagénaires d’aujourd’hui ont vécu une partie de leur vie
sexuelle à une époque où les expressions de la sexualité étaient sévèrement
contrôlées, ce qui explique nombre des différences observées entre eux et les
plus jeunes.Mots-clés :
Sexualité, Personnes âgées, France, Vieillissement.
Old age has traditionally been viewed as a period when sexual activity
ceases. Yet studies of sexual behaviour have shown that certain elderly and
even very elderly continue to have an active and satisfactory sex life. Older
people differ of course from younger people in several respects (they are less
likely to have a partner, they have sex less often, their ways of loving is less
varied...) but a comparison of the Simon (1970) and ACSF (1992) surveys has
shown that this is not entirely an effect of advancing age (associated with ill
health and in particular sexual dysfunction) or of life cycle (loss of partner,
« erosion » in a couple...). The richer sex lives of the older people in the 1992
survey compared with those in 1970 indicates that there was and perhaps still
is a generation effect. Observation of the 1921-40 cohorts, who have benefited from the sexual revolution, shows that contrary to what is seen in crosssectional observation, there was no contraction of the sexual repertoire. Reaching orgasm by manual or oral caresses became more frequent, and sexual
satisfaction were higher. The differences observed in 1992 between younger
and older people are thus due partly to the fact that the latter have lived all or
part of their sex lives at a time when sexual expression was more controlled.
For many-sixty-year-olds the sexual revolution occurred too late to modify
their patterns of behaviour.Keywords :
Sexuality, Elderly, France, Aging.
Dans notre société, sous l’influence de l’Église qui jetait
l’anathème sur les plaisirs du sexe, la sexualité a longtemps
été réduite à la procréation et de ce fait à la
jeunesse, les aînés devant « tout naturellement » y renoncer.
Traditionnellement, la société conçoit la vieillesse comme une
période asexuée.
Or, dès les années 50 les recherches en sexologie (Kinsey,
Masters et Johnson) révélaient que certaines personnes âgées et
même très âgées continuaient à avoir une vie sexuelle active et
satisfaisante. Mais elles mettaient aussi en évidence qu’une forte
proportion d’entre elles n’avaient plus de rapports sexuels, surtout
côté féminin, et que la fréquence de ces derniers diminuait chez les
personnes sexuellement actives. En 1970, une enquête française
à partir d’un échantillon de grande envergure représentatif de la
population (Simon, 1970) confirmait ces résultats, corroborés
depuis par plusieurs autres du même type tant en France qu’à
l’étranger (Spira et al., 1993; Laumann and al., 1994; Kontula and
al., 1995; Johnson and al., 1994). Doit-on voir dans la moindre
activité sexuelle des aînés le seul effet de l’avance en âge (dégradation de l’état de santé et plus particulièrement croissance des
dysfonctions sexuelles) ou du cycle de vie (perte du conjoint, usure
du couple)? Ou n’y a-t-il pas aussi un effet de génération, les plus
anciennes ayant vécu à une époque où les expressions de la sexualité étaient limitées et sévèrement contrôlées ?
La confrontation des attitudes des anciens en 1970 (enquête
Simon) et en 1992 (enquête ACSF) va nous permettre de mettre
en avant ces effets de génération, tandis que l’évolution des
comportements sexuels au cours de l’avance en âge sera saisie en
comparant les réponses des 50-69 ans en 1992 à celles qu’ils
avaient données en 1970 lorsqu’ils avaient 20 ans de moins.
AVOIR OU NON UNE VIE SEXUELLE
Avec l’avance en âge avoir un partenaire devient moins
fréquent : en 1992 une personne de 50-69 ans sur 5 n’avait pas
eu de relations sexuelles dans l’année, âgés de 20 ans de moins,
elles étaient deux fois moins nombreuses.
Il est vrai que les plus âgés sont moins souvent mariés et lorsqu’ils ne vivent pas en couple ont plus de mal à trouver un partenaire occasionnel, le réseau social se rétrécissant à la retraite. De
plus, même chez ceux qui ont un conjoint, il y a une forte croissance de l’abstinence liée sans doute à l’apparition de problèmes
physiologiques : 5% des femmes mariées de 50-59 ans n’ont pas
eu de rapport depuis un an, elles sont 15% des 60-69 ans.
L’effet de l’avance en âge est beaucoup plus pénalisant pour
les femmes : si à 50-69 ans la quasi totalité des hommes (90%)
ont une vie sexuelle, déjà 28% des femmes en sont privées. Chez
ces dernières, l’absence de partenaire augmente à vive allure à
l’orée de la cinquantaine; côté masculin, la même tendance ne
s’observe que 10 ans plus tard.
Deux facteurs expliquent à part égales ce plus fort isolement
sexuel des femmes : elles sont moins souvent mariées (effet de la
surmortalité masculine, des différences d’âge au mariage et de
leur moindre probabilité de se remarier) et, à situation conjugale
donnée, sont plus fréquemment sans partenaire. Ainsi, par
exemple, les femmes mariées sont à 50-69 ans quatre fois plus
nombreuses que 20 ans plus tôt à ne pas avoir eu de rapport
sexuel dans l’année alors que la proportion des hommes reste
stable au fil de l’âge. Les femmes ont en moyenne des conjoints
plus âgés et les hommes mariés expriment plus facilement leur
sexualité ailleurs que dans le mariage (relations extra-conjugales,
recours à la prostitution). L’opposition est encore plus marquée
chez les non mariés : à ces âges non seulement les femmes sont
deux fois plus nombreuses que les hommes mais de surcroît,
passé la ménopause, elles sont victimes de dévalorisation sociale.
Les hommes accordent, en effet, beaucoup d’importance à
l’image corporelle de leur partenaire (de Singly, 1984): « objet
symbolique, les femmes continuent à être plus jugées sur leurs
qualités visibles que les hommes » (Bozon, 1991). Si, la jeunesse
et la beauté sont sur le marché de la séduction des atouts indispensables pour les femmes, au point qu’une position sociale
élevée ne les préserve pas de l’isolement sexuel, tel n’est pas le
cas des hommes. En haut de la hiérarchie sociale, ils sont moins
souvent sans partenaire et le poids du capital économique est tel
qu’il va jusqu’à gommer l’effet de l’âge : la probabilité d’avoir
une partenaire est la même chez les hommes non mariés de 50-69 ans ayant un revenu supérieur à la médiane et chez ceux de
30-49 ans ayant un revenu inférieur à celle-ci.
Ce sont les veufs qui sont le plus fréquemment sans vie
sexuelle, viennent ensuite les célibataires et enfin les divorcés. Le
décès du conjoint met quasiment un terme aux relations sexuelles
des femmes : 74% des veuves de 50-59 ans, 86% de celles âgées
de 60-69 ans, n’ont pas eu de partenaire depuis un an. Comparée
à celle des divorcés la forte exclusion des veufs et veuves pourrait être, outre la fidélité à la mémoire de leur époux disparu, la
conséquence d’une rupture plus récente et arrivée plus tardivement dans la vie, réduisant les chances de rencontrer quelqu’un.
Si en vieillissant on a moins souvent un partenaire sexuel, cet
effet de l’âge n’est-il pas accentué par un effet de génération ?
Ayant du mal à laisser s’exprimer une sexualité jugée socialement inconvenante, les aînés feraient preuve d’autocensure. Et ce
d’autant plus facilement pour certains d’entre eux, et surtout
d’entre elles, qu’ils n’ont trouvé que peu de satisfaction dans
l’amour physique, conditionnés par une éducation rigide où la
sexualité était un sujet tabou, où l’on ne parlait pas du plaisir et
des moyens de l’atteindre.
La comparaison des réponses des plus de 50 ans en 1970 et
1992 montre qu’aujourd’hui les plus âgés sont moins souvent
exclus de toute vie sexuelle
[1]. Ce résultat prouve que la raréfaction de la vie sexuelle, au cours du vieillissement, ne pouvait être
expliquée hier, et peut-être encore aujourd’hui, entièrement par
un effet de l’âge.
En 1970, les plus de 50 ans avaient, pour la plupart d’entre eux,
de l’enfance à la vieillesse, baigné, dans un contexte où la sexualité, domaine secret, était généralement limitée à la vie conjugale,
vouée à la procréation et de ce fait réduite dans son mode d’expression au coït traditionnel. De surcroît, les femmes vivaient dans
la crainte perpétuelle d’une grossesse non désirée et, bien souvent,
se cantonnaient dans une attitude passive, de soumission à leur partenaire. Même si les seniors de 1992 ont été élevés et ont passé
toute ou partie de leur vie féconde dans le même contexte, ils ont
bénéficié d’un quart de siècle de libéralisation des mœurs. On peut
donc penser, qu’ayant eu durant leur vie adulte une vie sexuelle leur
procurant plus de plaisir, ils y renoncent moins facilement avec
l’avance en âge. En outre, cet environnement plus permissif a sans
nul doute levé une part de l’interdit associé d’ordinaire à la sexualité des aînés. Dans le même ordre d’idée, le contexte dans lequel
les seniors actuels ont découvert la sexualité n’est-il pas, en partie, responsable de leur décalage avec les plus jeunes ?
À ce contexte social plus favorable à la prolongation d’une vie
sexuelle chez les aînés, s’ajoutent un âge au veuvage plus tardif
et le recul du vieillissement physique (meilleur état de santé à
âge donné).
Dans le couple, la fidélité est la norme et ce encore plus aux
âges élevés. La rareté du multipartenariat reflète l’attachement des
français et encore plus des françaises à la valeur fidélité. Fait surprenant, les 50-69 ans, d’ordinaire les plus attachés aux valeurs traditionnelles, pardonnent plus facilement que les plus jeunes une
relation éphémère. L’expérience de la vie en couple nuance-t-elle
les exigences ? Faisons référence à l’enquête Simon pour voir comment les attitudes vis-à-vis de la fidélité évoluent au cours du cycle
de vie
[2]. En 1970, les 30-49 ans étaient un sur deux à dire que « l’on
doit considérer une infidélité occasionnelle de son conjoint comme
impardonnable ». Agés de 20 ans de plus (les 50-69 ans de 1992),
seuls 34% des hommes et 42% des femmes trouvent « totalement
inacceptable qu’au cours du mariage un homme ou une femme
puisse avoir des aventures ». L’adaptation aux circonstances de la
vie, renforcée par un contexte plus permissif, explique qu’en
vieillissant les enquêtés acceptent plus facilement l’éventualité
d’une aventure. Les faits semblent donner raison à Oscar Wilde
« Les jeunes gens veulent être fidèles et ne le sont pas, les vieillards
veulent être infidèles et ne le peuvent plus » !
À tous les âges, accorder de l’importance à la religion renforce
les exigences vis-à-vis de la fidélité. Les plus instruits réprouvent moins les relations extra-conjugales comme si, sous l’effet
de la dotation scolaire, la morale « principielle » cédait le pas à
une morale « circonstancielle ».
Il y a une bonne cohérence entre les opinions et les comportements : les hommes, les moins croyants, les classes favorisées
ont eu plus fréquemment une liaison passagère.
Mais cette fidélité traduit aussi l’amour que se portent les
conjoints : seuls 7% des hommes et 16% des femmes de 50-69 ans
déclarent ne pas avoir été amoureux de leur partenaire lors de leur
dernier rapport. Certes cette proportion est légèrement plus forte
chez les plus âgés, surtout côté féminin, mais, même après une vie
commune de plus de 30 ans, l’usure du couple est finalement assez
peu fréquente. La faible propension au divorce de ces générations
et les désillusions plus fréquentes liées à une moindre connaissance du futur conjoint renforcent cette observation.
Ceux qui ne vivent pas en couple ont plus souvent changé de
partenaires mais, là encore, l’avance en âge constitue un frein
surtout pour les femmes : à 50-69 ans, 36% des hommes et 6%
des femmes ont eu 2 partenaires ou plus au cours des 5 dernières
années (67% des hommes de 30-49 ans, 49% des femmes).
Comme chez les mariés, être un homme, avoir un capital scolaire
ou économique élevé, être peu croyant facilite les aventures.
Mariés ou non, les hommes ont plus d’aventures et pourtant,
ils se disent plus fréquemment très épris de leur partenaire. Ces
dernières souffrent certainement d’autant plus de cette situation
qu’elles conçoivent plus difficilement d’avoir des rapports
sexuels avec quelqu’un sans l’aimer (6 hommes sur 10 admettent
cette conduite, une proportion similaire de femmes la rejettent).
Certes les aînés ont moins souvent un partenaire, mais lorsqu’ils ont la chance d’en avoir un, leurs comportements diffè-rent-ils de ceux de leurs cadets ?
LA FRÉQUENCE DES RAPPORTS SEXUELS
Même lorsqu’ils ont un partenaire sexuel, les 50-69 ans ont
espacé leurs relations sexuelles au fil de l’âge, et les femmes plus
encore que les hommes. Ainsi, entre 30 et 49 ans, la quasi totalité des
mariés, hommes comme femmes, avaient eu un rapport sexuel dans
le mois précèdent l’enquête, âgés de 20 ans de plus, si les hommes
sont toujours aussi nombreux, les femmes ne sont plus que 78%.
Mais pour les premiers comme pour les secondes, en vieillissant, on
constate une translation des fortes fréquences vers de plus faibles.
Une détérioration de l’état de santé, n’est-elle pas responsable
de cet espacement des rapports ? Non seulement un mauvais état
de santé diminue la probabilité d’avoir une vie sexuelle
[3] mais il
réduit aussi son intensité : ainsi, à 50-69 ans dans le couple, 53%
des hommes jugeant leur santé « plutôt ou très satisfaisante par
rapport aux personnes de leur âge », ont eu au moins 5 relations
sexuelles dans le mois, ils ne sont plus que 33% parmi ceux dont
l’état de santé est « peu ou pas du tout satisfaisant ». La tendance
est la même chez les femmes.
Un ensemble d’altérations organiques se cache derrière la
détérioration générale de l’état de santé, nous allons nous intéresser ici à celles touchant les fonctions sexuelles.
La proportion d’hommes victimes d’au moins un trouble sexuel
est plus forte chez les 50-69 ans. S’il n’y a pas d’apparition tardive des troubles de l’éjaculation, les plus âgés sont plus nombreux
à devoir subir des problèmes d’érection et d’absence de désir; dans
tous les cas, les problèmes sont plus aigus chez les aînés. Par contre,
les hommes âgés atteignent tout aussi facilement l’orgasme que les
plus jeunes. À l’inverse, la proportion de femmes souffrant de l’une
ou l’autre des dysfonctions sexuelles reste inchangée au fil des âges :
si les plus âgées se plaignent moins souvent de dyspareunie et/ou
d’absence ou d’insuffisance de désir, elles ont plus de difficultés à
arriver au plaisir. Quelle que soit la manière (pénétration, caresses
manuelles ou buccales), les femmes âgées ont toujours plus de mal
à atteindre l’orgasme. Si l’avance en âge et son corollaire, d’éventuelles altérations physiologiques joue sans doute un rôle dans les
difficultés des femmes à atteindre l’orgasme par pénétration, un
effet de génération est le principal responsable des difficultés des
femmes âgées dans l’atteinte de l’orgasme par des caresses
manuelles et buccales. L’acte sexuel n’étant alors pour elles, que
rarement source de plaisir, elles auront plus facilement tendance à
se réfugier derrière le prétexte de l’âge pour espacer les relations.
Quels que soient l’âge et le sexe, les dysfonctions sexuelles
espacent les ébats amoureux et elles ont un effet beaucoup plus
dissuasif chez les aînés. Ainsi, 65% des femmes mariées de 30-49 an s souffran t d’au m oin s d’un de c es troub les on t eu au
m oin s 5 rapports sexuels depuis un m ois, c ette proportion
atteint 82% chez les autres; chez les 50-69 ans, ces pourcentages passen t respec tivem en t de 24 à 59 %. L es m êm es
tendances s’observent chez les hommes. Comme ces chiffres
en témoignent, même dans la population privilégiée des enquêtés ne subissant aucune dysfonction, le nombre des rapports
sexuels se raréfie avec l’âge.
Faute d’information sur la vie des couples, nous ne pouvons
savoir si seuls les troubles psychophysiologiques de l’enquêté et/ou
de son conjoint sont responsables de la baisse de l’activité sexuelle
avec l’avance en âge ou si une part de leur abstinence ne s’explique
pas aussi par une certaine forme d’autocensure, l’idée que passé
un certain âge, avoir une vie sexuelle serait considéré comme « plus
de son âge ». Autocensure que l’on a vu s’effriter entre vieux d’hier
et d’aujourd’hui mais qui resterait un des facteurs explicatifs des
contrastes constatés entre jeunes et vieux en 1992.
La gamme des questions posées dans l’enquête ACSF (sur les
caresses, l’atteinte du plaisir...) nous permet d’aller au cœur de
la vie intime des aînés et de nous interroger sur le déroulement
d’un rapport sexuel : diffère-t-il selon les âges ?
Dans les générations anciennes, la variété des techniques
amoureuses était très restreinte; les 50 ans et plus de 1970 étaient
moins informés sur la sexualité et plus de couples restaient
influencés par les préceptes de l’église : au cours de leur vie, un
enquêté sur deux avait atteint l’orgasme grâce aux caresses
manuelles de leur partenaire, 45% avait reçu des caresses
buccales, technique qui avait permis, à un tiers d’entre eux, de
connaître la jouissance.
La vie amoureuse des aînés d’aujourd’hui est autrement plus
variée : ils ont bénéficié d’un contexte plus libéral rendant ces
comportements moins culpabilisants et facilitant aussi sans doute
leur déclaration. Ils sont au minimum 7 sur 10 à mentionner avoir
joui par des caresses manuelles de leur partenaire, 1 sur 2 à avoir
reçu des caresses buccales, les trois-quarts d’entre eux arrivant
souvent au plaisir par cette pratique.
En prenant de l’âge, nombre d’hommes comme de femmes ont
découvert le plaisir par les caresses manuelles de leur partenaire.
Libération des mœurs, meilleure information... sont là en filigrane.
Mais, n’y aurait-il pas aussi avec l’avance en âge une meilleure
connaissance des désirs et besoins de l’autre et des moyens de lui
donner du plaisir ?
Si globalement l’on ne constate ni découverte ni abandon des
pratiques orales au cours de la vie, plus nombreux sont ceux qui
en vieillissant, atteignent souvent l’orgasme de cette façon.
Comme précédemment, il faut voir là l’effet d’un contexte plus
propice à une sexualité épanouie favorisant, conjointement avec
le temps, la complicité au sein du couple.
Au soir de leur vie adulte, les individus mentionnent légèrement plus souvent qu’avant une sensation de bien-être après
l’amour. Le passage d’une sexualité de procréation et de devoir
à une sexualité plus centrée sur le plaisir a eu des répercussions
positives sur la vie intime des couples.
ÊTRE SATISFAIT DE SA VIE SEXUELLE
Par rapport à leurs cadets, les aînés sont plus souvent sans
partenaire sexuel, ont des rapports moins fréquents, des pratiques
amoureuses moins variées et sont plus souvent victimes de
dysfonctions sexuels. Dans quelle mesure ces caractéristiques
entachent-elles leur niveau de satisfaction étant entendu qu’à tous
les âges, la satisfaction est très liée à la fréquence des rapports et
à l’absence de dysfonctions ?
En 1992, être « très satisfait » de sa vie sexuelle actuelle est un
sentiment en fort déclin avec l’âge chez les hommes comme chez les
femmes : un peu plus du tiers des 50-69 ans contre la moitié de leurs
cadets expriment cette opinion. La perte du partenaire n’en est pas
responsable car le constat est le même chez les personnes mariées.
Une certaine routine installée au sein du couple, la croissance des
problèmes de santé et plus spécifiquement des dysfonctionnements
sexuels ne sont-ils pas là sous-jacent ? Par ailleurs, un décalage
éventuel entre les normes sociales niant la sexualité des anciens et
les besoins profonds de ces derniers ne les conduisent-il pas à un
certain refoulement et par là même à une frustration ? Si tel est le
cas, l’évolution vers une société plus hédoniste et liant moins la
sexualité à la procréation a dû contribuer à réduire l’autocensure
chez les aînés et par là même à améliorer leur satisfaction.
De fait, entre 1970 et 1992, la proportion de femmes âgées
mariées très satisfaites de leur vie sexuelle a triplé dépassant
désormais celle des hommes qui, selon les hypothèses les plus
vraisemblables, n’ont guère connu de changement. Cette explosion de la satisfaction des femmes de plus de 50 ans montre à
quel point les nouvelles générations d’aînées ont profité de ce
contexte plus favorable à la plénitude sexuelle.
Cet effet de génération et non l’avance en âge est aussi, en partie, responsable de la moindre satisfaction des aînés constatée dans
l’enquête ACSF. En effet, en suivant les enquêtés mariés des générations 1921-1940, les femmes ont vu en vieillissant leur satisfaction s’accroître fortement; pour les hommes toutefois elle est
restée, au mieux, stable. Sans aucun doute, faut-il voir là, pour les
femmes, un ensemble de circonstances favorables induisant
notamment chez elles « une attitude plus active et plus volontaire
dans les rapports amoureux » (Bozon et al, 1993) et chez leurs
compagnons une plus grande aptitude à les satisfaire. Certes il y a
20 ans les hommes étaient moins brimés que les femmes dans leur
sexualité, il est néanmoins surprenant de constater qu’ils n’ont nullement profité de l’évolution des mœurs. Mais peut-être subissent-ils l’usure du quotidien alors que les femmes s’épanouiraient avec
le temps, dans la sécurité, la tendresse, la connaissance intime de
l’autre ? La longueur de la vie commune a aussi une incidence
négative chez elles mais cette dernière aurait été gommée par un
effet de période particulièrement bénéfique.
Du fait du renouvellement des générations, dans nombre de
domaines le visage des aînés a changé. Plus instruits, plus riches,
en meilleure santé, ils participent davantage à la société de
consommation et de loisirs
[4]. Un examen de leur vie intime nous
a montré à quel point également celle-ci s’était enrichie : l’idée de
fin de vie sexuelle traditionnellement associée à l’avance en âge
s’éloigne. Par rapport à ceux d’hier, les aînés d’aujourd’hui ont
plus souvent un partenaire et dans ce dernier cas, ont des relations
sexuelles plus fréquentes, l’éventail de leurs pratiques amoureuses
s’est élargi et leur vie sexuelle leur apporte plus de plaisir. Cette
plus forte implication des plus de 50 ans dans le champ de la
sexualité nous montre bien le poids des normes socio-culturelles :
parce qu’elles sont de moins en moins réprobatrices, elles permettent aux nouvelles générations d’aînés de vivre plus librement
leur sexualité. Mais malgré cette évolution positive, il n’en reste
pas moins vrai qu’aujourd’hui comme hier, les plus âgés sont
moins entreprenants que leurs cadets : ils ont moins souvent un
partenaire, leurs rapports sexuels sont plus rares, leur « art d’aimer » moins varié, ils atteignent plus difficilement le plaisir et sont
moins satisfaits de leur vie sexuelle.
Cependant, la sexualité ne saurait être réduite à la génitalité
– seul aspect pris en compte dans nos enquêtes – son autre
versant, l’affectivité, prenant une part croissante avec l’âge. Ainsi,
l’amour platonique concerne une fraction importante des femmes
comme des hommes : de l’ordre de 40% des 50-69 ans sans partenaire se déclarent pourtant amoureux.
Si certaines singularités de leur vie amoureuse doivent être
principalement imputées à un effet de génération, pour d’autres
c arac téristiques il y a bien un effet de l’avanc e en âge : la
progression de la probabilité de se retrouver sans partenaire,
surtout côté féminin, les voue plus souvent au vide affectif et
sexuel et les dysfonctionnements sexuels, plus handicapants
pour eux, espacent leurs rapports. Mais, on peut penser que
demain, la plus grande survie des couple retardera la fin de la vie
sexuelle et qu’à âge donné, dans une tendance générale à l’amélioration de l’état de santé, les dysfonctions psychophysiologiques seront atténuées. Quant aux femmes, de toute évidence,
leur supériorité numérique aux âges avancés jouera pour longtemps encore en leur défaveur.
·
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·
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L ERIDON H., B OZON M. (1993). « Présentation de l’enquête ACSF » in
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·
SIMON P., G ONDONNEAU J., M IRONIER L., D OURLEN-R OLLIER A.M. (1972).
Rapport sur le comportement sexuel des Français, Paris : Julliard et
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·
SPIRA A., B AJOS N. et le groupe ACSF (1993)., Paris, La documentation
Française, 352 p.
[1]
En 1970, de l’ordre de
4 hommes de 50 ans et
plus sur 10 (7 femmes)
n’avaient pas eu de
partenaire au cours des
12 derniers mois. En
1992, cette proportion
ne se situe plus qu’aux
alentours de 3 hommes
et 5 femmes sur 10.
De même, les couples
âgés sans vie sexuelle
sont beaucoup moins
nombreux en 1992
que 20 ans plus tôt.
[2]
Certes dans les deux
enquêtes les questions ne
sont pas rigoureusement
semblables mais elles
nous paraissent
cependant suffisamment
proches pour pouvoir
être comparées.
[3]
Les hommes ayant un
état de santé « pas du tout
ou peu satisfaisant par
rapport aux personnes
de leur âge » sont deux
fois plus souvent
sans activité sexuelle (19
% contre 9%),
un mauvais état de santé
handicape moins
les femmes
(33% contre 20%)
[4]
Même si une certaine
réserve doit être apportée
à cette vision positive,
l’évolution des choses
présentant parfois
un double visage
(baisse de l’âge de
cessation d’activité :
libération des contraintes
ou exclusion sociale;
décohabitation :
relachement des
solidarités familiales ou
« intimité à distance » ? ).