Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062555
170 pages

p. 7 à 16
doi: en cours

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no 24 2001/4

2001 Champ Psychosomatique

Avant-propos

Marie-Claire Célérier
Quand j’avais vingt-cinq ans, la vieillesse me paraissait loin. La principale image que j’en avais était celle d’Amagny – grand-mère en basque – une très vieille dame toute simple, à l’esprit alerte, au coeur généreux, toujours prête à prendre son baluchon pour s’installer un moment chez qui avait besoin de son aide, avant de revenir chez elle cultiver son jardin et retrouver la liberté à laquelle elle tenait. Puis un jour la maladie l’empêcha de le faire et ses nièces restées au pays lui rendirent ses services en la prenant chez elles quelques mois jusqu’à ce qu’elle s’éteigne. Je me rappelle encore le choc que j’eus quand à ma première garde à la Salpétrière j’arrivai au milieu de la nuit dans un des dortoirs sous les combles qui n’avait pas du changer depuis le dix-septième siècle, où vivaient une soixantaine de vieilles femmes, parce qu’une agitée empêchait tout lemonde de dormir ou qu’il fallait faire un rapport pour certifier qu’une autre ne s’était pas cassée le col du fémur en tombant de son lit. C’est comme si je découvrais l’horreur de la vieillesse. Je crois que nous restons partagés entre ces images contradictoires d’une vieillesse heureuse avec la préservation de l’essentiel de ses facultés physiques et mentales au milieu des siens et la dépossession de soi-même qu’entraîne tant la perte de la santé physique que des biens personnels, de l’insertion sociale, et sans doute plus que tout des liens affectifs qui ont porté jusque là. Si l’investissement narcissique primaire que l’enfant a de lui-même peut être vu comme en relation étroite avec la qualité de l’investissement libidinal qu’il a reçu de ses parents dans les premiers mois de sa vie, on peut considérer que ce qui permet aux personnes âgées de continuer à s’investir elles-mêmes et de préserver autant que faire se peut leur corps, leur esprit et leurs liens aux autres, est aussi l’héritage de ce qu’elles ont donné et reçu tout au long de leur vie.
 
MÉDECINE
 
 
L’impression qui m’est restée des innombrables rencontres avec des personnes âgées dans ma vie hospitalière est multiple :
  • Il y a d’abord les malades : avec l’âge les maladies rechutent et se multiplient et la vie de la famille s’organise alors peu à peu pour tenir compte de la pathologie du conjoint, des parents. On perçoit l’inégalité des sexes et des liens du sang face aux problèmes de l’âge; ce sont habituellement les filles, plus rarement les belles-filles, exceptionnellement les fils qui rendent visite, s’occupent du linge et des menus besoins à l’hôpital, puis organisent avec les assistantes sociales la sortie, les séjours dans la famille, les aides à domicile, les maisons de convalescence, etc. Trop souvent on assiste à la discordance dramatique entre le malade qui s’aggrave et veut rentrer mourir chez lui comprenant qu’il n’y a plus rien à faire et la famille qui ne veut pas, avec de bonnes raisons, la présence d’enfants dans de petits logements et l’absence des adultes qui travaillent à l’extérieur. Mais au fil des années j’ai réalisé combien les négligences de soins des personnes âgées qui suivent mal leur traitement, consultent trop tard, ou au contraire l’acharnement thérapeutique sur ceux qui sont livrés seuls au pouvoir médical, sont en relation avec la qualité des liens familiaux, avec le dialogue qui s’instaure entre « la famille » et les soignants. J’ai réalisé aussi que les liens qui existent alors sont ceux qui existent depuis toujours, même si les perturbations de la maladie les réactivent à ce moment; ceux qui se plaignent de ce que leurs enfants ne viennent pas les voir sont bien souvent ceux qui, en d’autres temps, n’ont pas été disponibles pour eux quand les rôles étaient inversés; ou, à l’autre extrême, ceux qui se « sont sacrifiés » pour leurs enfants d’une façon si pesante que leurs enfants n’ont aucune envie de se sacrifier pour eux.
  • Et puis il y a les troubles plus légers, les douleurs qui vont, qui viennent, ici et là, la fatigue, les troubles du sommeil, ceux de l’appétit qui s’avèrent parfois être des grèves de la faim... Le généraliste après avoir ajouté un médicament, puis un autre, ayant épuisé ses possibilités, envoie le malade à l’hôpital pour un bilan plus complet ou seulement pour souffler un peu. Il existe souvent derrière ces troubles une dépression masquée; une lésion du corps en trop, une perte supplémentaire d’autonomie, le déménagement de la voisine serviable, la dispute avec le fils qui demandait encore de l’argent réduisent trop les relations humaines, les investissements possibles; un seuil est dépassé et le médecin devient l’interlocuteur privilégié.
  • Enfin les troubles psychiques ne manquent pas. Ceux de la vieille dame hospitalisée en urgence pour une mauvaise grippe avec quarante de fièvre qui l’ont déshydratée; elle ne sait plus très bien où elle est, depuis quand elle y est, elle ne sait plus retrouver sa chambre. Si quelqu’un peut rapidement la rapatrier chez elle et s’en occuper, la confusion s’effacera rapidement et elle reprendra vite ses habitudes.
  • S’il existait déjà des prémisses à cette désorientation, les choses sont tout de suite plus compliquées. Comment convaincre ses enfants que la meilleure solution serait quand même d’aménager le retour souhaité à la maison, de supprimer le gaz source d’explosions, de déplacer quelques meubles pour dispenser de monter l’escalier, de veiller à ce que l’argent ne soit pas à portée des voleurs... et d’accepter le risque que la vieille maman tombe la nuit et que l’aide ménagère ne la trouve qu’au matin. Le point de vue des enfants est plutôt de supprimer tout risque en la mettant sous surveillance là où elle aura vite perdu toute raison de vivre. En les connaissant un peu mieux, on sent poindre derrière cette volonté de sécurité toute la culpabilité pour ce qu’ils n’ont pas fait dans la vie passée, ce qu’ils ne se sentent pas prêts à faire au présent, masquée par l’angoisse du futur, le « s’il lui arrivait quelque chose, je ne me le pardonnerais pas », comme si, en maison de retraite, il ne pouvait rien arriver.
  • D’autres sont encore plus perturbés, chez qui se mêlent la perte dépressive du goût à vivre, la perte cognitive des repères de la réalité et les reconstructions qui compensent les trous de mémoire, les affabulations sur les voisins qui deviennent des persécuteurs. Avec du temps et de la patience, l’aide de médicaments, les aides sociales, on arrive parfois à stabiliser les choses pour que la vie reprenne encore pour des mois.
  • Mais parfois on me demandait de prendre une décision en urgen ce. Ne fallait-il pas le c ertific at du psyc hiatre pour « plac er » la personne âgée, la « mettre en maison » c omme disent certains ? Car il faut libérer rapidement le lit du service « d’aigus » où elle c oûte c her, prend la plac e d’un autre et perturbe tout le monde. Ce n’est pas sans culpabilité que, prise dans le système, je signais, pour faire basculer quelqu’un que je ne connaissais pas, de ce qui était encore la vie aussi diminuée soit-elle, dans une vie qui ne lui appartiendrait plus et où, bien souvent, elle se laisserait mourir rapidement.
Le vieillissement m’est apparu ainsi au fil du temps non pas tant une dégradation progressive de l’organisme, qu’une succession de ruptures provoquées ici par une maladie invalidante, là par la perte des liens affectifs, ailleurs encore par une coupure du lien social. On ne vieillit pas seul, on vieillit avec les autres dans un tissu de liens qui permet de pallier plus ou moins les manques qui s’accumulent au fil des ans.
Dans son article, Guy Even, parle de sa place de généraliste, de la relation particulière qu’il noue avec les vieilles dames qu’il soigne. À l’occasion de chutes, il offre un soutien dépassant largement le savoir médical et les aide à vivre; mais il ressent la difficulté dans sa pratique quotidienne à être, à rester celui qui les maintient en vie.
Marie-Pierre Hervy, gérontologue, aborde dans son texte le fait que le passage d’un état à l’autre n’est pas aussi inéluctable qu’on le croit et que nous sommes en partie responsables de notre vieillissement. Elle développe les possibilités de prévention des maladies, mais aussi le rôle des capacités de réserve et d’adaptation, acquises préalablement et entretenues, pour freiner la dégradation des processus physiologiques.
La plus commune des dégradations psychiques est ce qu’on appelle maintenant maladie d’Alzheimer. Cette détérioration mentale progressive des personnes âgées touche 350 000 personnes en France, 20% des personnes de plus de 85 ans, un cinquième d’entre elles. Mais comment définir l’entrée réelle dans la maladie ?
Marie-Louise le Rouzo, à l’aide d’un exemple « le mot sur le bout de la langue », analyse la complexité du phénomène et des mécanismes mis en jeu. Ce trouble qui touche parfois chacun de nous, devient source d’angoisse pour les personnes âgées d’autant qu’elles savent que c’est un signe de début d’Alzheimer; l’angoisse en démultiplie évidemment la survenue et fausse l’appréciation de la détérioration comme la passation des tests.
Jean Weil nous présente d’ailleurs avec beaucoup d’humour la riposte d’une vieille dame « mise en examen », qui sait se sous-traire à l’évaluation quantificatrice du testeur. On peut prêter à ses troubles de mémoire et à ses mécanismes de compensation des composantes non mesurables, en fonction de son état d’esprit et de sa volonté de se soustraire aux pressions extérieures !
Quant à Benoît Fromage, en proposant la relaxation à des personnes âgées très perturbées, vivant en institution, il parvient à les sortir un peu de leur enfermement tant physique que psychique. Ce qui tend aussi à prouver l’aspect multifactoriel de leurs troubles et le poids – ou son allégement – des facteurs environnementaux.
 
ANTHROPOLOGIE
 
 
Les statistiques mettent en avant comme preuve de progrès l’allongement de la durée de vie, certes considérable, lié plus au niveau de vie global de la population et à des mesures d’hygiène qu’à des progrès strictement médicaux. Cet allongement repousse d’autant le besoin de soins coûteux cantonnés aux deux dernières années de la vie, ce qui laisse penser que la santé était relativement préservée jusque là. Ces études mettent rarement en relation ces années gagnées sur la mort avec toutes les pertes physiques, mentales, affectives, sociales qui s’accumulent jusqu’à parfois en faire une non-vie.


IMGIMGINDICATEURS DÉMOGRAPHIQUES 1975 1990...IMGIMF
INDICATEURS DÉMOGRAPHIQUES 1975 1990 20 00 moins de 20 ans 16 850 000 15 550 000 15 000 000 plus de 65 ans 7 100 000 8 000 000 9 000 000 indice de fécondité 1,93 1,80 1,8 9 (1994 : 1,66) âge moyen de la maternité 26,7 ans 28,3 ans 29,4 ans espérance de vie : hommes 69 ans 73 ans 75 ans femmes 76 ans 81 ans 83 ans (Afin d’augmenter la lisibilité du tableau, les chiffres ont été arrondis.)

Les courbes tracées à partir de cette évolution sont plus ou moins alarmistes. On nous annonce la poursuite de la baisse de la natalité et donc du nombre de jeunes adultes dans les futures générations, bien entendu si l’on exclut l’entrée d’immigrés venant de pays où le problème est au contraire une trop forte natalité. Avec l’amélioration des traitements médicaux surviendra parallèlement une arrivée massive de sujets au quatrième âge, celui de la dépendance. Le premier âge du vieillissement s’est abaissé avec le chômage et la mise à la retraite anticipée, puisque seulement 30% des hommes de cinquante-cinq à soixante-cinq ans travaillent, 15% de ceux entre soixante et soixante-cinq et il existe une classe de jeunes retraités ayant à prendre en charge leurs parents du quatrième âge, tandis qu’ils ont déjà des petits enfants; quatre générations coexistent ainsi souvent. Mais avec l’élévation de l’âge de l’installation des jeunes couples dans la vie à deux et celui de la naissance du premier enfant, on assistera au retour plus normal de la coexistence de trois générations, mais de générations plus vieilles qu’autrefois. Entrant plus tard qu’avant dans la vie active après des études prolongées ou des difficultés d’insertion, autour de vingt-cinq ans, ayant des enfants vers la trentaine, la génération actuelle aura déjà cinquante-cinq ans et ses propres parents quatre-vingt-cinq quand ses enfants commenceront à travailler. Si rien ne change, ce ne sera pas une, mais deux générations plus âgées et une plus jeune que ces derniers auront à prendre en charge au début de leur vie d’adulte au moins pour financer retraites et maisons de retraite. Il faut y ajouter la transformation des rapports transgénérationnels qu’engendrera la multiplication des foyers décomposés-recomposés où l’on se demande qui prendra en charge qui. Si la situation actuelle se poursuit, on peut penser que, plus que jamais, ce seront les filles qui se sentiront responsables de leurs vieux parents; leur mère surtout, puisque actuellement, entre 65 et 70 ans, 7 personnes sur 10 vivent en couple, mais il n’y en a plus que 3 au-delà de 80 ans et ce sont surtout des femmes puisqu’elles vivent en moyenne 7 ans de plus que les hommes. Quand on voit ce que le « bon vieillissement » demande de préservation des liens et de chaleur affective, on se représente la jeune génération écartelée entre les soins à donner aux enfants et ceux à donner aux parents et grands-parents qu’il leur faudra bien négliger un peu s’ils veulent s’occuper d’eux-mêmes. Mais ne soyons pas plus alarmistes que les démographes et les économistes. Le monde est vaste et l’avenir n’est pas inscrit dans le passé !
En fait notre société offre une double image du vieillissement :
  • un troisième âge triomphant, héritier des trente glorieuses, de l’accès aux soins pour tous et de la mise en place du système de retraites, (encore bien inégalitaire); il a suffisamment d’argent, de sécurité, de santé pour paraître parfois plus insouciant que les plus jeunes marqués par le chômage, les divorces et les sources d’angoisse que procurent les difficultés et les maladies des enfants. Les seniors ont une certaine distance par rapport à ces problèmes et à l’extrême le comportement de certains semble dicté par un « si ça me plaît, quand ça me plaît ». Ils veulent ignorer les angoisses de la maladie et de la mort le plus longtemps possible, comme dans les cités américaines où les retraités vivent entre eux, désinsérés de leurs liens généalogiques, une imitation de jeunesse dorée à l’abri des menaces du monde.
  • Mais bientôt la maladie et la représentation de la mort sont là et c’est le quatrième âge qui n’est pas tellement une question de nombre d’années que de perte de ce qui faisait la vie jusque là. Une injustice aux yeux des plus jeunes touchés, une fatalité pour les plus âgés. On leur cherche la meilleure maison de retraite médicalisée, mais à quinze mille francs par mois en moyenne, peu d’entre eux peuvent en bénéficier. On convainc la personne âgée qu’elle sera bien là où elle vivra, on l’aide à s’y installer; puis rapidement voir l’image de ce qu’elle deviendra dans les plus dégradés qui l’entourent devient insupportable; soit on sacrifie le reste, le mari, les enfants, pour conserver la petite lumière dans le regard du parent placé, soit on renonce, on espace les visites, on ne fait plus que son devoir.
Les phénomènes du vieillissement concernent le corps et l’esprit et dépassent largement l’individuel pour être modelés par le collectif.
  • Le sociologue, Daniel Delanoë, étudie un phénomène physiologique précis, la ménopause, l’arrêt des règles, et les interprétations qu’en ont donné les sociétés au cours des siècles; il repère en quoi elles contribuent tout autant que la nature à transformer la vie des femmes à partir de cet « âge critique ».
  • Pour les démographes, Christiane Delbès et Joëlle Gaymu, la vie sexuelle des seniors est tout aussi marquée par la société, puis qu’entre les deux études qu’elles analysent, celle de 1970 et celle de 1992, une libéralisation des mœurs a bénéficié aux dernières générations qui ne s’interdisent pas comme les précédentes l’accès à la sexualité.
On pourrait étudier de la même façon :
  • la part de réalité, celle du fantasme individuel et celle du mythe collectif dans les représentations de la retraite. Représentations qui ne sont pas sans incidence sur la façon dont les sujets la ressentent, la vivent dans la réalité. Dépression et angoisse de l’isolement, repli sur soi et coupure des seuls liens qui paraissaient valables, ceux de la vie professionnelle, ou nouveau départ dans la vie associative, épanouissement dans les activités culturelles, des loisirs, de nouvelles rencontres que l’énergie consacrée à la vie professionnelle restreignait jusqu’alors.
  • toutes les techniques corporelles pour préserver la santé mais aussi la séduction de la beauté de la jeunesse. Le passage du Sérum de Bogomoletz à la DHEA en est une variante. Et pourtant l’enquête des professeurs Beaulieu et Forette dit « en l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de la considérer (la DHEA) comme un anti-vieillissement », même si elle améliore les os, la peau, la libido et certaines dépressions.
  • la façon dont le pouvoir légitimement accordé aux plus âgés dans les sociétés traditionnelles et perdu du fait de la dépréciation actuelle de la sagesse et de l’expérience au profit du dynamisme de la jeunesse, tend à être retrouvé. À vrai dire cette tendance n’empêche pas la gérontocratie du monde politique qui semble lui déprécier les qualités de la jeunesse au profit de celles du grand âge qui reposent sur un pouvoir déjà acquis. Un certain nombre d’autres activités sont d’ailleurs de la même façon monopolisées « les aînés », comme on dit alors. Quant aux individus ordinaires ils tendent à garder un pouvoir sur la vie de famille. Par l’argent qu’une génération favorisée peut donner aux plus jeunes elle s’arroge plus ou moins consciemment un droit de regard sur leur façon de conduire leur vie. Mais d’autres formes de pouvoir s’exerçaient autrefois : les hommes tendaient à faire pression sur les choix professionnels des fils quand ils ne les gardaient pas sous leur coupe à la ferme ou dans l’entreprise, et les conflits belle-mère/belle-fille présents de longue date traduisaient un même volonté de pouvoir dans la gent féminine notamment sur les jeunes femmes devenant mères.
La comparaison de l’image du vieillissement et de la place faite aux personnes âgées dans les différentes cultures rend encore plus sensible l’impact du collectif sur l’individuel :
Quitterie De La Noë et Thomas Boyer, l’une du point de vue plus psychologique et l’autre d’un point de vue plus social, analysent le vieillissement en exil de ceux qui sont partagés entre deux cultures. L’impact de la place que fait la culture d’accueil comme celle de la culture d’origine à la personne vieillissante conditionne celle qu’elle peut y trouver, les identifications et les objectifs souvent écartelés entre les deux sociétés.
 
PSYCHANALYSE
 
 
Le psychanalyste aurait fort à faire pour aider les patients qui s’adressent à lui à surmonter les blessures et les à coups du vieillissement, avant la débandade du grand âge.
Selon Gérard Le Gouès, c’est après bien des réticences que les psychanalystes ont fini par accepter dans leur cabinet des personnes âgées. En symétrie des stades de développement de l’enfant, il décrit les « époques » du vieillissement psychique. Et il propose aux personnes âgées un certain type de travail analytique, centré sur la vie actuelle, quand « le temps des restructurations mentales » est passé.
Si le psychanalyste peut offrir un miroir narcissisant aux efforts du sujet pour accepter ses manques, ses handicaps et déployer ses investissements libidinaux vers les objets, les êtres encore accessibles, tout un recadrage des traumatismes récents par rapport à l’histoire passée reste possible dans la cure. La dernière perte s’inscrit dans la lignée de celles qui l’ont précédée, les défenses utilisables sont de l’ordre de celles qui l’ont été plus tôt. Les angoisses et les désespoirs de ce temps continuent à prendre racine dans la crainte de l’effondrement qui renvoie, comme le dit Winnicott, à ceux déjà connus ou, par identification, à celui qu’un proche a connu, plutôt qu’à l’effondrement futur dont ni les modalités, ni l’heure ne sont connus.
Le vieillissement entraîne certes des castrations narcissiques et sexuelles, mais ce n’est pas tant l’importance objective de l’événement qui en constitue l’aune, que son inscription sur celles qui les ont précédées. J’ai toujours été frappée de voir comment « les sages », à l’approche de la mort, savaient rétrécir leur champ libidinal et se satisfaire des objets qu’ils pouvaient y trouver, tandis qu’ils utilisaient des mécanismes de défense majeurs, des dénis et clivages, mais sur un mode instable loin d’une organisation caractérielle figée, pour soustraire à leur champ de conscience le plus inacceptable. D’autres au contraire, perçoivent avec une précocité abusive leur flétrissure, la fermeture d’un avenir qui ne peut plus leur offrir ce que le passé leur avait apporté. Leurs angoisses dépendent évidemment des liens à ceux qui les entourent; les rancœurs et les culpabilités, les souhaits à jamais inassouvis et les dettes à jamais insolvables ne préparent pas une vieillesse paisible.
Si le vieillissement se prépare, si le vieillissement est affaire de liens, le psychanalyste peut encore être le passeur qui tente de recréer des liens. Le temps n’est plus aux interprétations sauvages qui mettraient le sujet face à ses responsabilités dans la négativité de sa vie, mais plutôt au bilan positif de ce qui est et de ce qui a été pour le réconcilier avec lui-même, lui permettre de renouer des liens à son corps meurtri, à l’image de lui-même brouillée et des liens aux autres, malgré les deuils narcissiques et objectaux qui s’accumulent.
Mais laissons place aux libres associations de Michel Schneider autour du thème du vieillissement.
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