2001
Champ Psychosomatique
Vieillir en exil : ruptures et transmissions
Quitterie De La Noë
psychologue clinicienne, 74 rue Marcel Cachin 93017 Bobigny
L’auteur s’intéresse aux définitions et aux représentations de la vieillesse
dans différentes aires culturelles. En effet, chaque société attribue aux personnes âgées une fonction, un rôle, un statut qui lui est propre. Ces éléments
vont avoir des conséquences importantes pour les travailleurs immigrés qui
ont atteint l’âge de la retraite car se pose dès lors la question du retour. Si certains décident de repartir dans leur terre natale, d’autres choisissent de rester
et vieillir dans le pays d’accueil car, après une installation devenue permanente
et durable, il leur est difficile de retourner dans leur pays d’origine.Mots-clés :
Vieillir, Exil, Parcours migratoire, Ruptures, Trauma, Transmission.
Depuis nombre de personnes âgées dans les sociétés occidentales,
de nombreux cliniciens se sont intéressés à cette
tranche d’âge d’un point de vue social, économique, mais aussi
psychologique. Cependant, il est difficile d’évoquer la vieillesse
en tant que telle car c’est une section de vie qui n’a de sens qu’en
relation avec tout ce qui la précède (enfance, âge adulte et vie
active) ainsi qu’avec les valeurs et les règles de chaque groupe
social. En effet, le milieu social et culturel détermine les conditions
du vieillissement. Si la vieillesse est avant tout un processus
biologique universel, elle est aussi une construction culturelle.
Chaque société a sa propre définition du troisième âge et véhicule
ses propres représentations de la vieillesse. De ce fait, les
personnes âgées acquièrent une fonction, un rôle, un statut différent
selon chaque culture. Or, aujourd’hui en France, nous
sommes confrontés à un phénomène récent, très peu étudié, sinon
de façon descriptive : le vieillissement des migrants en France.
En effet, depuis les grandes vagues d’immigration en France
des années 1960, les personnes originaires du Maghreb et
d’Afrique noire venues pour trouver du travail ont maintenant
atteint l’âge de la retraite et du repos bien mérité. Beaucoup ont
construit leur vie en France car leurs familles sont venues les
rejoindre. Se pose dès lors la question du retour. Certains décident
de repartir dans leur village natal mais d’autres choisissent de rester et vieillir dans le pays d’accueil car, après une installation devenue permanente et durable, il leur est difficile de retourner dans leur
pays d’origine. Ce dernier choix a des conséquences importantes
sur la façon dont le migrant traverse cette dernière étape de la vie,
surtout si ses enfants sont nés en France et y vivent. Les travaux
ethnopsychiatriques ont montré que ces derniers sont partagés
entre les valeurs françaises, culture dans laquelle ils ont grandi, et
les valeurs culturelles de leurs parents que ceux-ci ont tenté parfois tant bien que mal de leur transmettre. La question de la transmission peut se poser de façon plus aiguë lorsque l’approche de la
mort se fait sentir et pour certains, c’est l’heure des désillusions.
Ils sont envahis par le sentiment d’avoir été et d’être dans l’incapacité de transmettre les valeurs importantes à leurs yeux. Nous
pouvons alors nous interroger sur la façon dont la personne âgée
migrante va vivre la vieillesse alors que ses représentations ne correspondent pas à celles de la société d’accueil.
Le vieillissement est un processus universel, dont la trace la
plus évidente est la transformation du corps. Par delà ces données
biologiques, la vieillesse peut être définie dans le registre social
comme un état qui caractérise la position de l’individu âgé en
fonction d’un statut politico-économique (Messy, 1992, p. 30). La
vieillesse est donc à la fois un processus individuel et un destin
social, ce qui se traduit par un remaniement de la position sociale
et une réorganisation du moi.
Dans la pensée populaire, c’est la retraite qui marque l’avènement de la vieillesse. Mais elle ne se manifeste pas chez tous
au même âge. Si la retraite contribue à annoncer la vieillesse, elle
ne suffit pas à en rendre compte (Le Caisne, 1992). En effet,
plusieurs auteurs ont remarqué que l’entrée dans la vieillesse
n’est pas le résultat d’un cheminement progressif mais semble
être un événement qui surgit brutalement. Ainsi, le début de la
vieillesse est rattachée à un accident, une maladie, une perte
affective. Le Caisne établit un parallèle avec le certificat d’études,
le premier travail et le mariage car ce sont des événements qui
marquent une nouvelle période de la vie.
Par ailleurs, cet événement brutal qui marque l’entrée dans la
vieillesse serait souvent une perte. En effet, la personne âgée y
serait confrontée de diverses façons : dégradation du corps, fin de
l’activité professionnelle, départ des enfants, décès du conjoint
et de personnes proches. Dans ce dernier cas, il y aurait une
rupture de lien et il se créerait dans le moi « un creux, une dépression vécue douloureusement par le sujet. Le moi est constitué
des images des objets investis et chaque perte d’objet le menace
directement d’assèchement ou de desquamation imaginaire »
(Messy, 1992, p. 27). La perte d’objet impose pour ainsi dire un
travail de deuil à l’activité psychique que le sujet doit mobiliser
pour se séparer de l’objet perdu. Ce travail psychique est souvent
plus difficile à accomplir pour un sujet âgé, car « la baisse de
qualité des liaisons mentales » est associée « à la profondeur de
l’inscription dans le moi de l’image d’un conjoint avec lequel on
a partagé 40 ou 50 ans de son existence » (Ferrey, 1989).
Ainsi, la vieillesse débuterait par une perte en trop qui provoquerait une rupture car elle serait en rapport avec une perte plus
ancienne ou son fantasme dont la trace est restée à jamais
sensible. Il en résulterait un réaménagement à plusieurs niveaux
pour l‘individu et la famille : mode de vie, investissements, relations avec les proches. Concernant ce dernier point, les rapports
parents/enfants s’inversent puisque ce sont les enfants qui s’occupent désormais de leurs parents vieillissants. On assiste alors
dans certains cas à un « parentage » des enfants auprès de leurs
parents (Ferrey, 1989). Mais cette inversion des rôles peut être
culpabilisante, paniquante ou déstabilisante. « Elle renforce le
sens de ce vieux dicton : Les parents âgés sont les enfants que l’on
a sur le tard » (A. Ulpat, 1997, p. 17). Cette transformation de la
dynamique familiale fait resurgir l’histoire familiale et la bouscule : « toute la descendance est alors en quête de repères : les
conflits anciens, les non-dits, les liens entre les frères et sœurs,
la place de chacun au sein de la structure familiale » (ibid.).
Par ailleurs, la prise en charge des personnes âgées par leurs
descendants diffère selon le groupe social et est intimement liée
aux représentations concernant la vieillesse et la mort que véhiculent chaque société ainsi qu’aux structures familiales.
DES REPRÉSENTATIONS CULTURELLES DIFFÉ-RENTES DE LA VIEILLESSE
Chaque type de sociétés, « traditionnelles » et « industrielles »,
définit des structures familiales qui lui sont propres. En effet,
la famille est une institution sociale qui instaure et renforce
les valeurs et les normes : un système interne de division du
travail sur le plan domestique, éducatif, ses modes de loisirs...
La famille constitue le premier lieu de socialisation, de refuge
émotionnel, de sécurité économique pour les individus. On
oppose en général deux types de famille :
- la famille nucléaire, composée du couple et de ses enfants
(modèle occidental).
- la famille élargie, composée du couple mais comprenant
tous les ascendants, descendants et collatéraux (modèle de
l’Afrique).
De ces structures familiales dépendent des représentations, des
attitudes et des pratiques spécifiques pour les personnes âgées.
Nous allons décrire l’exemple de la France, du Maghreb et de
l’Afrique de l’Ouest afin de mettre en évidence les difficultés qui
sont en jeu dans le vieillissement en situation migratoire.
En France et dans les sociétés occidentales, pendant la phase
adulte de la vie, la principale priorité familiale est le conjoint. Il
joue un rôle central dans la vie de l’individu. En effet, les normes
insistent sur la primauté du conjoint par rapport aux parents. Le
détachement des enfants mariés vis-à-vis de leurs parents étant
considéré comme une marque de maturité et d’indépendance, il
en résulterait une négligence de ces derniers.
La vieillesse est donc devenue en France un problème social
qui nécessite la mise en place d’interventions spécifiques et la
mise en œuvre d’une politique publique particulière. Ces initiatives ne sont pas aisées car on assiste à une indétermination croissante de l’identité du groupe âgé (les pré-retraités). Les contours
de la vieillesse deviennent flous et il y a une tension entre les
images que les individus ont d’eux-mêmes et les définitions
sociales qui leur sont proposées.
La plupart des personnes âgées finissent leurs jours dans des
institutions car les conditions économiques ne permettent pas aux
familles de garder leurs parents chez eux. Cependant, les politiques
de prise en charge des personnes âgées vont de plus en plus dans
le sens d’une véritable collaboration entre l’institution et la famille
(A. Ulpat, 1997, p. 18). Certaines associations s’emploient également à promouvoir un autre regard sur la vieillesse, allant jusqu’à
organiser des formations pour « apprendre à bien vivre son vieillissement, voire à aimer sa vieillesse, dans une société qui considère
si peu ou si mal les vieux » (C. Helfer, 1997, p. 19).
Au Maghreb, la place du « vieux » dans la famille est pensée
tout autrement. En effet, d’une façon générale, la famille au
Maghreb est de type patrilinéaire et constitue un groupe incluant
non seulement le couple parental mais aussi les grands-parents,
leurs autres fils et leurs filles, célibataires, divorcées ou veuves.
Cela donne à la famille rurale une atmosphère quasiment communautaire, à forte dominance féminine, car seuls les hommes
travaillent à l’extérieur. L’intérieur, la maison est le domaine
réservé des femmes. On assiste cependant à des réaménagements
de la structure familiale dans les villes, tels que le travail des
femmes. Cela entraîne donc des modifications dans la gestion
des rôles de chacun et dans les gestes du quotidien.
Cette communauté est sous la responsabilité d’un chef, « l’ancêtre » qui sera pour tout le groupe la référence morale, religieuse
et spirituelle et au sein de laquelle ni l’homme ni la femme à aucun
moment de leur existence ne seront partie prenante dans le choix
d’un partenaire, tant sont prégnants le groupe, les traditions et la
politique d’alliance des familles. De ce système familial, il découle
que chacun peut trouver au sein du groupe un appui affectif et matériel qui crée un lien très fort de solidarité et de fraternité. Chacun
peut et doit aider l’autre. Il est en droit d’attendre la réciprocité. Un
bonheur comme un malheur sont partagés, assumés collectivement.
Ainsi, la structure familiale se caractérise par des liens très
étroits, une solidarité entre les membres et une complémentarité
intergénérationnelle. La personne âgée constitue une partie intégrante de la famille. Sa protection incombe aux membres de la
famille. Une personne âgée, même si elle n’a pas d’enfant, a toujours quelqu’un sur qui s’appuyer en cas de besoin. Les personnes
âgées jouissent des privilèges de préséance dans les cérémonies.
La place d’honneur leur revient de droit. On leur réserve les
meilleurs morceaux. On s’adresse à eux avec beaucoup de respect.
Cette attitude de respect à l’égard des personnes âgées se
retrouve également dans des pays proches du Maghreb tels que
le Soudan, comme l’évoque M. Mahmoud, 62 ans, arrivé en
France à 53 ans : « Tant que la personne est pleine d’énergie,
capable de bouger, de travailler, de penser, ça ne participe pas à
la mettre dans une place spécifique, sauf au cas où la personne
n’est plus capable de bouger, de faire des choses, on peut considérer effectivement qu’elle est entrée dans cette phase, qu’on
peut nommer classe des personnes âgées, à laquelle on doit
davantage de respect. »
Pourquoi une telle prise en charge familiale de la vieillesse ?
Le dévouement de la famille est considéré comme un fait naturel, automatiquement lié à la responsabilité filiale et au réseau
des obligations réciproques. La logique est la suivante : les
parents assurent la survie matérielle et la croissance de leurs
enfants. Rendus à l’âge adulte, ceux-ci doivent en retour et en
guise de compensation assurer la sécurité financière et l’entretien
de leurs parents âgés jusqu’à leur mort. On inverse ainsi le sens
de la responsabilité et de la dépendance. L’idéal de la vieillesse
consiste à être entouré de nombreux descendants, autant que
possible des mâles, « futures bâtons » de vieillesse. En témoignent les propos de M. Boucri, 69 ans, originaire du Maroc, en
France depuis 1972 : « Quand la personne vieillit, il faut tout
simplement que ses enfants le prennent, le portent et pas quelqu’un d’autre. C’est pour cela que là-bas, c’est très important,
parce qu’il n’y a aucune autre personne qui peut le prendre en
charge, que sa femme et ses enfants. La personne âgée, il ne lui
faut que sa maison, sa femme et sa famille. »
La question se pose de savoir à partir de quel moment une
personne appartient à la classe des personnes âgées. Nous
pouvons distinguer deux types de vieillesse, l’une liée à l’âge et
l’autre liée à une perte de vitalité, d’énergie. En effet, une
personne qui a de nombreux soucis, qui n’a pas d’enfants peut
être considérée comme vieille, dans la mesure où elle ne peut
surmonter ses problèmes. M. Boucri : « Il y a une autre vieillesse :
celui qui était riche et qui commence à devenir pauvre, celui qui
devient malade, c’est une autre vieillesse. Il commence à en avoir
marre de la vie, c’est une autre façon de vieillir. C’est à partir de
ce moment là qu’il commence à devenir vieux. Pour ne pas devenir vieux, il ne faut pas penser ni à l’argent, ni avoir des soucis.
Celui qui est avec ses enfants, il se fiche pas mal de ce qui se
passe, donc il reste toujours jeune. Le contraire, il vieillit vite. »
Quelle que soit la nature de la vieillesse, nous voyons bien
l’importance des enfants et de la famille qui accompagnent la
personne à la fin de sa vie, d’autant plus que la longévité est
considérée comme une récompense pour une vie exemplaire à
cause de la faible espérance de vie. On devient vieux parce qu’on
a survécu à ceux de sa génération. Vieillir et survivre à ses
contemporains constituent un phénomène rare sinon exceptionnel. À ce titre, la longévité est considérée comme un grand privilège et un signe valorisant. Par ailleurs, dans la religion
musulmane, une personne qui atteint l’âge de 75 ans se rapproche
de Dieu. Ses paroles, ses invocations sont objet de réalisation par
Dieu. M. Boucri : « La personne, quand elle atteint 75 ans, le bon
Dieu la respecte. Il enlève tous les péchés de cette personne. Donc
la personne ne pense plus à la vie, elle est en contact avec Dieu,
elle pense déjà à là-bas, à ceux qui l’ont précédé. Quand la
personne dépasse les 80 ans, Dieu enlève l’écriture. Quoiqu’il
fasse, ce n’est pas enregistré. »
Le vieux commence à s’éloigner du monde des vivants et à
se rapprocher des morts.
– M. Boucri : « La vieillesse commence par le visage, par les
bras. Ce n’est pas le problème du changement de couleur des
cheveux parce qu’on trouve des gens de 20 ans qui ont des
cheveux blancs. Les personnes âgées commencent à se sentir fatiguées, à partir de 70 ans. Elles commencent à penser aux gens qui
sont déjà passés avant elles, avec qui elles ont vécu, à les voir la
nuit, dans leur sommeil, elles commencent à les voir, à leur parler.
Elles commencent à ne pas se rappeler des gens qui sont avec
elles mais des gens avec qui elles ont vécu, dans les rêves. Moi,
par exemple, ceux avec qui j’ai vécu et qui sont morts, quand ils
reviennent, j’ai l’impression qu’ils sont là à côté de moi mais
quand je me réveille, je me rends compte que non, alors je reste
toute la journée en train de penser à eux. La personne âgée, quand
elle a 75 ans, dans la journée elle est avec les vivants mais
pendant la nuit, elle ne pense plus à ceux avec qui elle était
pendant la journée mais elle est toujours avec ceux d’autrefois.
– Interviewer : La personne âgée est un peu entre les deux en
fait...
– M. B. : « Effectivement, c’est ça. Il est entre ceux avec qui
il vit la journée et les autres qui reviennent la nuit, avec qui il
communique, avec qui il parle. Moi par exemple, ceux avec qui
j’ai vécu, les personnes âgées avec qui j’ai vécu quand je suis
arrivé ici, je leur parle, surtout parce que j’ai pas assisté à leur
mort. Donc effectivement, là ils reviennent. »
De façon nuancée, on retrouve des similitudes concernant la
place du « vieux » dans la famille en Afrique Noire. « En Afrique
noire, principalement dans les zones rurales, la vieillesse n’est pas
vécue comme une déchéance, le vieillissement se pense avant
tout en termes d’acquisition et de progrès car les sociétés traditionnelles, orales ont besoin de leurs vieux, symboles de leur
continuité en tant que mémoire du groupe ». Cette citation de
Louis-Vincent Thomas (1991, p. 27) met en évidence l’importance du principe d’ancienneté en Afrique noire qui attribue de
nouvelles fonctions très respectées à l’individu âgé : il devient
dépositaire de connaissances ancestrales et du calendrier communautaires des événements historiques, il enseigne son savoir, il
devient un conseiller et un arbitre respecté dans les différents.
Certains encore possèdent des dons particuliers, comme
l’évoque M. Cissé (64 ans), arrivé du Mali en France à 28 ans :
« Il y a des classes qui se suivent, effectivement, et on peut dire
à peu près vers 60 ans qu’on est devenu vieux. Mais dans ces
vieux, il y a des gens qui ont des dons, des gens qui sont plus intelligents que les autres. Ce sont des caractéristiques comme ça qui
varient avec les personnes. Il y a des gens qui savent quand ils
voient une personne humaine, si la personne peut vivre longtemps
ou non, si elle est chanceuse ou non, si elle va avoir beaucoup
d’argent, si elle va être quelqu’un dans la vie... ça, on le sait.
Quand on voit par exemple une femme, si elle va enfanter ou non,
il y a parmi nous des gens qui le savent. Ça c’est des choses, il
suffit pas d’être vieux pour les avoir, c’est aussi les dons... »
Nous pouvons distinguer deux critères dans la vieillesse :
l’âge et le savoir. En effet, les connaissances et les aptitudes accumulées pendant toute une vie ne deviennent pas dépassées
comme cela se produit dans les sociétés européennes subissant en
permanence une évolution technologique. Ce principe d’ancienneté s’appuie sur une échelle des âges qui codifie la hiérarchie
sociale puisqu’il faut « beaucoup de maturité et d’expérience pour
administrer avec sagesse les intérêts de la communauté » (Louis-Vincent Thomas, 1991, p. 29). Ainsi, la personne la plus âgée de
la communauté est symbolisée par un arbre géant. Son ombrage
est très étendu, son tronc gros, ses racines profondément enfoncées dans le sol et ses branches s’élèvent majestueusement vers
le ciel. C’est le lieu de rassemblement de ses ascendants. Le
vieillard favorise le contact entre les membres de sa famille et
constitue le pilier des relations intrafamiliales par les visites, les
conseils et avis, l’information, les réconciliations.
M. Cissé : « Je vais au pays non pas parce que mes enfants
sont assez grands pour me prendre en charge, non. Mes premiers
garçons sont décédés. J’ai que des filles, certaines sont mariées.
Nous, dans notre façon de voir les choses, par rapport à ça, les
jeunes filles, on ne les compte pas. C’est-à-dire que les jeunes
filles ne sont pas là pour prendre leur père en charge, c’est plutôt
les garçons qui doivent parce que les filles doivent se marier et
donc aller dans d’autres familles. Alors moi j’ai deux garçons
parmi les enfants qui sont vivants, le plus âgé a 7 ans et le plus
jeune a 4 ans. Donc si je m’en vais, ce serait pour m’occuper
d’eux parce qu’eux ils ne viendront jamais ici en France, et parce
que j’ai toute ma famille là-bas au pays. L’autre point c’est que
je suis aussi le responsable, le vieux, parce que j’ai une très
grande famille. J’ai en quelque sorte 260 personnes sous ma
responsabilité. Donc je dois retourner, rester là-bas parce que je
suis le vieux, je suis le patriarche. »
Les vieux sont les dépositaires des connaissances, des savoir-faire et de la tradition, instituteurs et orienteurs des enfants,
maîtres spirituels, guérisseurs et figures rituelles privilégiées. Les
jeunes apprennent par imitation de ces rôles. Ils servent de
modèles à la jeune génération en complétant le modèle que leur
donnent déjà leurs parents.
Ainsi, le plus âgé est le trait d’union entre les membres de sa
famille et c’est autour de lui que s’organise la solidarité entre
eux, les contacts et les programmes communs et une meilleure
connaissance les uns des autres. Le vieux représente l’autorité;
il est la meilleure garantie du maintien de la solidarité interne
« par la vertu de son exemple et la puissance de sa parole »
(Louis-Vincent Thomas, 1991, p. 27). Le statut de vieillard est
hautement valorisé : le grand-âge donne la connaissance et
permet de se rapprocher du monde des ancêtres que la personne
âgée va bientôt rejoindre. La mort n’est jamais perçue comme
une fin en soi mais comme le passage de l’état d’humain à celui
d’ancêtre, vivant dans sa progéniture (temps cyclique).
La naissance et la mort sont deux moments cruciaux qui
précèdent une adaptation à de nouvelles conditions d’existence
(Erny, 1988). Chacun de ces passages s’effectue en trois temps :
une séparation, une agrégation et un moment intermédiaire où le
nouveau-mort et le nouveau-né doivent s’adapter à leur nouvelle
condition.
Le défunt est prêt à devenir ancêtre grâce aux rites funéraires.
Souvent complexes, les rites permettent ce changement de catégorie. Le défunt n’accède cependant pas tout de suite au statut
d’ancêtre car il a toujours un corps qui le retient partiellement icibas. Il faut attendre, par exemple dans certaines ethnies, les
secondes funérailles qui marquent la levée du deuil, lorsque le
corps est totalement décomposé, pour qu’il puisse trouver sa
place dans l’autre monde. Ainsi, la mort (comme la naissance)
assure la communication entre le monde des vivants et celui des
morts et la vieillesse permet à l’individu de se désengager
progressivement de ce monde pour retourner à l’autre. Finir ces
vieux jours sur la terre de ses ancêtres et y être enterré, c’est assurer le lien entre les vivants et les morts d’un même lignage.
Ces exemples montrent bien toute les différences de conception de la personne âgée, de la vie et de la mort. Ils nous interrogent sur les difficultés qui vont se poser lorsqu’un migrant
originaire d’Afrique Noire ou du Maghreb décide de rester après
la retraite en France.
VIEILLIR EN SITUATION MIGRATOIRE
Pour comprendre ce qu’implique le vieillissement en situation
migratoire, nous devons auparavant nous intéresser à la migration. Elle peut être définie comme l’action et l’effet du passage
d’un pays à un autre pour s’y établir. C’est un « événement socio-logique qui s’inscrit dans un contexte historique et politique »
(Moro, 1994, p. 79). Certains migrent pour des raisons politiques,
juridiques, économiques ou plus personnelles dans le but d’améliorer les conditions de vie, pour l’aventure... D’autres viennent
travailler temporairement dans un pays mais ont le projet de
retourner dans leur pays d’origine ou bien ils viennent s’établir
dans le nouveau pays de façon permanente.
– I : « En quelle année êtes-vous arrivé en France ?
– M. Mahmoud : En dehors des visites sporadiques, officielles
qui m’ont amené à venir chez vous, j’ai été nommé officiellement pour venir travailler à Paris en 1989.
– I : Vous étiez venu ici à plusieurs reprises, vous connaissiez
bien la France ?
M. M. : Non, je ne connaissais pas profondément la France,
c’était une connaissance superficielle.
– I : Vous avez été nommé à l’Unesco pour un temps déterminé ?
– M. M. : Avant de venir à Paris, j’étais un employé de
l’Unesco et quand je suis venu à Paris, je savais que j’allais y
rester jusqu’à la fin de mon mandat. Je suis un employé international de l’Unesco.
– I : Et votre mandat doit se terminer quand ?
– M. M. : Puisqu’à l’Unesco, on prend sa retraite à 60 ans, je
suis venu à l’Unesco à l’âge de 53 ans et je savais que j’allais y
rester jusqu’à l’âge de la retraite, à 60 ans. »
– M. Cissé : « J’ai quitté le Mali avant la veille de l’Indépendance parce qu’on avait des difficultés, liées au cycle de production avec l’hivernage, la sécheresse,... Donc une production
insuffisante. On est venu dans ces conditions là. Quand on venait,
on n’avait pas l’intention de rester définitivement ici. On était
juste venu pour gagner notre vie et on n’avait pas pensé au départ
qu’on pouvait rester aussi longtemps, qu’on pouvait même aller
à la retraite. Alors maintenant, si la situation actuelle de mon pays
était la même au moment où je suis né, je crois que beaucoup
d’entre nous ne seraient pas venus ici. »
D’autres encore sont venus en vacances et ont trouvé du
travail.
– M. Boucri : « Je suis venu en octobre 1972, en vacances.
J’ai trouvé du travail et j’ai commencé à travailler jusqu’à maintenant, jusqu’à la retraite.
– I : Qu’est-ce que vous avez eu comme première impression
quand vous êtes arrivé en France ?
– M. B. : Ce qui m’a plu ici, la première fois quand je suis
arrivé, c’est la terre, le climat et puis l’argent parce que j’ai gagné
de l’argent avec le travail.
– I : Donc vous n’aviez pas l’intention de rester ici si longtemps au départ...
– M. B. : J’étais venu seulement pour des vacances, deux mois,
trois mois. J’étais venu seulement avec un passeport. J’ai commencé à travailler jusqu’à ce que j’ai des papiers et je suis resté. »
Par ailleurs, la migration est un « acte complexe qui ne peut
être réduit aux catégories du hasard ou de la nécessité » (ibid., p.
80) car les récits de migrations font penser que les motifs de la
migration sont ambivalents, à plusieurs niveaux :
- Le migrant a à la fois le désir de partir et la peur de quitter
les siens.
- Cette décision de partir peut également être une modalité
choisie pour résoudre des conflits familiaux.
- L’arrivée dans un nouveau pays est aussi souvent l’aboutissement d’une trajectoire de ruptures ou d’acculturation à l’intérieur de son propre pays.
Le vécu de la migration est conditionné par ces facteurs mais
également par des facteurs sociaux qui potentialisent tous ces paramètres : la capacité à apprendre la langue du pays d’accueil, la religion, le niveau et l’isolement social, les conditions de vie, paramètres qui posent le problème de l’identité par rapport au pays
d’accueil puis au pays d’origine. En effet, dans un premier temps
se pose le problème de l’adaptation, avec tous les problèmes de
langue, de solitude, de travail, mais également de rejet du pays
d’accueil. Puis progressivement des communautés s’organisent,
les migrants trouvent leurs repères dans la société d’accueil,...
M. Boucri : « Tout le monde me respecte ici, les Français, les
Espagnols, les Portugais. Comme j’ai vécu beaucoup dans ce
foyer, depuis 1973, tout le monde me respecte. »
Lorsqu’ils reviennent en vacances avec de nombreux cadeaux
pour tous, ils évoquent rarement les difficultés qu’ils rencontrent... Au bout de quelques années, ils vont évoluer de façon
différente de ceux qui sont restés au pays. S’installe alors le sentiment de n’être nulle part chez soi, toujours entre-deux.
– M. Boucri : « Je ne connais pas le Maroc. Quand je rentre,
je vais chez moi, je reste avec mes enfants et le bétail, le jardin.
– I : Vous avez l’impression de plus connaître la France que le
Maroc ?
– M. B. : Ah oui ! Le Maroc je ne connais pas, je connais que
chez moi. Ici, je connais Paris rue par rue, tous les arrondissements. »
C’est à partir d’une telle définition de la migration que des travaux cliniques récents ont commencé à penser la migration comme
une rupture qui peut avoir un effet traumatique. Nathan (1987, p.
8) définit le traumatisme migratoire comme le « traumatisme de la
perte du cadre culturel interne à partir duquel était décodée la réalité externe ». À ce type de traumatisme, nous pouvons associer
deux autres types, celui décrit par la psychanalyse et le traumatisme
intellectuel décrit par Bateson (Moro, 1996).
Le traumatisme de la migration a été principalement mis en
évidence dans le cas de névroses traumatiques. Il s’agit de
patients ayant subi un accident de travail au moins une quinzaine
d’années après leur arrivée. Malgré l’absence de lésions somatiques graves, ils continuent à souffrir de douleurs dans le corps,
se plaignent d’impuissance sexuelle... D’après Nathan (1986, p.
14), le traumatisme intervient dans les moments de profonde
modification de l’identité et de la filiation.
Jusqu’à une époque relativement récente, le séjour des
migrants en France était considéré comme provisoire (Samaoli,
1986, p. 38). Puis femmes et enfants les ont rejoint et la vie s’est
réorganisée en terre d’accueil. Après de nombreuses années
passées à travailler en France, va se poser la question complexe
et épineuse du retour au pays.
Certains décident de repartir.
– I : « Et maintenant, vous vivez au Mali ou en France, depuis
que vous êtes à la retraite ?
M. Cissé : Rester ici, c’est bien, mais moi, ça n’est pas très
utile, dans la mesure où j’ai ma famille au pays. Donc j’ai vraiment envie de retourner vivre au pays dans ma famille plutôt que
de rester ici. »
D’autres décident de rester en France ou de faire des allerretours.
– M. Mahmoud : « Mon projet était depuis le début de passer
l’été ici et l’hiver au Soudan, de faire des aller-retours.
– I : Pourquoi de ne pas repartir définitivement au Soudan ?
– M. M. : Depuis le départ, je voulais avoir un point de chute
au Soudan et un autre hors du Soudan. »
La décision de repartir ou de rester est donc un problème
complexe car plusieurs niveaux d’explication sont intriqués.
Des raisons matérielles
Au moment de la retraite, la France doit une retraite au
migrant car il a souvent beaucoup travaillé. Il peut en bénéficier
pleinement dans le pays d’accueil mais pas entièrement au cas où
il repart. Par ailleurs, beaucoup d’immigrés restent vieillir en
France pour des raisons de santé, à cause de la mauvaise image
du système de soins de leur pays et parce que la vie est souvent
difficile dans les zones rurales d’origine. Ils souhaitent donc
bénéficier des commodités matérielles de la France.
– M. Mahmoud : « Dès que je suis venu ici, j’ai fait des
grosses interventions chirurgicales, donc c’était mieux de rester
en France. »
– M. Cissé : « Être vieux ici en France, ça veut dire que, sur
le plan travail et sécurité, on travaille et on cotise. Arrivé en
retraite, c’est la caisse qui paye donc c’est l’État qui paye, qui
prend en charge. Alors que chez nous, quand on a eu des enfants,
ce sont eux qui doivent prendre leur père en charge. Si on n’a
pas eu d’enfants, mais si tu as des frères qui ont des enfants
responsables, ces enfants doivent prendre l’oncle en charge. Mais
si tu n’as pas tout ça, c’est vrai que tu vas beaucoup peiner. »
Des raisons familiales
La question se pose également en regard de la famille au pays
mais aussi en France. Certains ont fait venir leur femme et leurs
enfants ici. Ces derniers ont construit leurs repères dans le pays
d’accueil et ne partagent pas forcément le désir de leurs parents
de retourner dans le pays d’origine. Les parents peuvent alors
être confrontés à un dilemme : rester en France avec leurs enfants
mais être séparés de la famille et de la terre des ancêtres ou bien
partir mais être séparés de leurs enfants. Ce choix peut alors être
l’objet d’une longue négociation. D’autres ont préféré ne pas les
faire venir en France. Mais le problème de repartir ou de rester
se pose avec la même acuité.
– I : « Par rapport à vos enfants, qu’est-ce que vous avez le
sentiment de leur avoir transmis ?
– M. Boucri : Je les ai éduqués, j’ai payé leurs études, ils sont
bien maintenant, ils gagnent bien leur vie maintenant, ils sont
tranquilles avec leur bétail, leur maison.
– I : Vous avez l’impression d’avoir transmis tout ce qui est
important pour vous au niveau des valeurs...
– M. B. : J’aurais aimé leur donné plus, j’aurais aimé que nous
restions comme nos ancêtres, c’est-à-dire les chourfas. Nous
sommes une grande famille, bien respectée à l’intérieur et à l’extérieur. »
Et encore :
– I : « Pour en revenir à vos enfants, vous auriez souhaité
qu’ils vivent dans un autre pays, la France par exemple ?
– M. Mahmoud : D’une façon générale, non, je ne préfère pas
que mes enfants s’installent dans un autre pays. J’aurais eu l’occasion de profiter de l’aide de l’Unesco qui scolarise les enfants
à sa charge. Moi je les ai envoyés étudier au Soudan et rester au
Soudan pour qu’ils soient en contact permanent avec tout ce qui
est de la tradition, leurs racines, parce que je constate que les
gens qui ont fait un autre choix, qui ont bénéficié de cette aide
par l’Unesco de scolariser leurs enfants à l’étranger, leurs enfants
sont en coupure totale avec tout ce qui est de la tradition, racines,
connaissances du pays. C’est par mesure de protection que je les
ai scolarisés au Soudan. Je ne regrette pas ma décision mais au
cas où la situation serait devenue intenable et dangereuse, cela
aurait été une possibilité pour qu’ils trouvent la paix. Mais je ne
regrette pas la décision que j’ai prise étant donné la comparaison
que je constate actuellement avec les enfants de mes collègues. »
Des raisons culturelles
Vieillir en terre d’exil est problématique également pour des
raisons culturelles car, nous l’avons vu, les représentations de la
vieillesse sont différentes dans chaque société. En effet, les différences entre les sociétés dites modernes et celles dites traditionnelles résident dans le fait qu’on accorde dans les dernières
davantage d’importance au savoir et à la sagesse qu’au travail.
En ce sens, les vieillards détiennent un pouvoir : soit économique,
de par un droit de propriété ou un contrôle des moyens de production, soit qu’ils jouissent d’un pouvoir politique, religieux... C’est
ce qui explique le maintien par les personnes âgées de leur importance au sein de la communauté.
Le migrant qui vieillit en France a une position différente,
peu valorisante, alors qu’il atteint l’âge où il aurait dû être l’objet de respect et de considération dans les conditions de vie habituelles des sociétés traditionnelles. « En acceptant de vieillir en
France, les vieux maghrébins se sont souvent dépouillés de
quelques privilèges que les virtualités anthropologiques traditionnelles confèrent encore à l’âge dans les sociétés du Maghreb :
le respect de l’âge et la reconnaissance de son expérience dans la
vie » (Samaoli, 1991, p. 38).
Des raisons psychologiques
La décision de rentrer est problématique car le retour « mobilise pour l’individu ses vécus antérieurs de perte, remet en chantier ses problématiques de séparation qui restent en suspens » (L.
Tarazi Sahab, 1997, p. 7). En effet, au cours de son séjour dans
le pays d’accueil, pour pouvoir vivre, le migrant s’est en quelque
sorte constitué une seconde peau. Repartir nécessite donc d’abandonner cette partie de lui-même. Selon les termes de L.Tarazi
Sahab, le retour n’est pas la simple « annulation du départ » mais
implique en lui-même « une démarche intérieure spécifique et
complexe » que certains ne pourront jamais effectuer. Le choix
du non-retour est alors peut-être plus profondément « le résultat
de blessures narcissiques, d’une image de soi altérée par la maladie, la souffrance ou l’infirmité que l’immigré ne saurait offrir au
regard de l’autre, de retour au pays » (Samaoli, 1986, p. 42).
Rester en France, c’est accepter le risque d’y mourir, loin des
siens et de la terre de ses ancêtres. D’après M. Cohen (1991, p.
22), la maladie, le vieillissement et plus encore la mort, représentent pour l’immigré âgé le risque de se séparer dramatiquement de sa terre et de sa famille, et d’accentuer son sentiment de
solitude. C’est la raison pour laquelle « les angoisses constatées
dans cette catégorie de population sont plus complexes, car on a
l’impression que ce qui importe le plus à ces êtres déracinés, ce
ne sont pas tant la maladie, la vieillesse et le handicap que le
risque de perdre la capacité de retrouver les leurs ». R. Sebag-Lanoe (1991, p. 17) a d’ailleurs formulé l’hypothèse selon
laquelle il y aurait chez le mourant d’origine étrangère « une
douleur potentielle » spécifique liée à « l’impossible retour à la
terre-mère natale ».
Par ailleurs, tout le déroulement de la vie de l’enfance à l’âge
adulte est « émaillé de références fréquentes, d’inspiration religieuse, au phénomène de la mort ». C’est plus la façon de mourir
et de demeurer fidèle à la communauté spirituelle qui est important plus que le fait de mourir lui-même (Samaoli, 1991, p. 38).
I : « Ça veut dire aussi qu’il vaut mieux être enterré au Maroc
qu’en France ?
– M. Boucri : Ici, c’est un peu prévu parce que les autres làbas ne le voient pas, ne l’ont pas vu. Ils ne sont pas restés avec
lui donc c’est dur pour les autres là-bas. Donc la mort elle est
bien avec les enfants, avec la famille, avec les amis, avec tout le
village. Donc c’est surtout la meilleure mort, le meilleur décès,
c’est celui qui meurt devant l’assemblée, devant tout le monde,
avec les siens. Celui qui meurt ici, c’est comme le corps d’un
animal. Là-bas, ça les touche beaucoup de ne pas assister au
décès. Quand quelqu’un meurt là-bas, on le lave, on lui fait sa
toilette, on fait des offrandes, donc c’est comme s’il n’est pas
mort. Par contre la personne âgée qui meurt ici, c’est une
personne qui a tout perdu. »
L’attitude face à la mort est moins sereine qu’au pays, même
si la mort reste un choix fait par Dieu et l’attitude devant la mort
fataliste. Les migrants âgés souhaitent fixer leur lieu de sépulture :
être enterré ici dans les « carrés » musulmans des cimetières français par exemple ou là-bas dans la terre natale (Samaoli, 1991).
Ce transfert du corps nécessite d’être préparé, organisé, financé.
Cela « introduit un compromis, une tonalité plus réaliste dans ce
rapport au sacré » (Ibid. p. 42). Les communautés essaient alors
de s’organiser pour renvoyer le corps et faire les rituels nécessaires pour que le mort puisse passer du statut de défunt à celui
d’ancêtre.
Pour tout individu, quelque soit sa culture, la vieillesse peut
être vécue comme une perte, une rupture qui entraîne de
nombreux remaniements. Pour Ferrey (1989, p. 4), cette réorganisation est réussie « sur la base des réorganisations antérieures
en fonction des moyens actuels ». Or, dans le cas de certaines
personnes âgées migrantes, leur parcours migratoire est jalonné
de ruptures qui ont elles-mêmes été traumatiques. Pour conclure
nous pouvons faire l’hypothèse que certaines personnes âgées
migrantes aient des difficultés à gérer leur place auprès de leurs
enfants, telle qu’elle est pensée dans la culture d’origine. Ainsi,
l’entrée dans la vieillesse peut être traumatique pour un migrant
car il semble qu’elle réactive des événements traumatiques antérieurs liés au parcours migratoire.
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