Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062555
170 pages

p. 81 à 98
doi: en cours

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no 24 2001/4

2001 Champ Psychosomatique

Vieillir en exil : ruptures et transmissions

Quitterie De La Noë psychologue clinicienne, 74 rue Marcel Cachin 93017 Bobigny
L’auteur s’intéresse aux définitions et aux représentations de la vieillesse dans différentes aires culturelles. En effet, chaque société attribue aux personnes âgées une fonction, un rôle, un statut qui lui est propre. Ces éléments vont avoir des conséquences importantes pour les travailleurs immigrés qui ont atteint l’âge de la retraite car se pose dès lors la question du retour. Si certains décident de repartir dans leur terre natale, d’autres choisissent de rester et vieillir dans le pays d’accueil car, après une installation devenue permanente et durable, il leur est difficile de retourner dans leur pays d’origine.Mots-clés : Vieillir, Exil, Parcours migratoire, Ruptures, Trauma, Transmission.
Depuis nombre de personnes âgées dans les sociétés occidentales, de nombreux cliniciens se sont intéressés à cette tranche d’âge d’un point de vue social, économique, mais aussi psychologique. Cependant, il est difficile d’évoquer la vieillesse en tant que telle car c’est une section de vie qui n’a de sens qu’en relation avec tout ce qui la précède (enfance, âge adulte et vie active) ainsi qu’avec les valeurs et les règles de chaque groupe social. En effet, le milieu social et culturel détermine les conditions du vieillissement. Si la vieillesse est avant tout un processus biologique universel, elle est aussi une construction culturelle. Chaque société a sa propre définition du troisième âge et véhicule ses propres représentations de la vieillesse. De ce fait, les personnes âgées acquièrent une fonction, un rôle, un statut différent selon chaque culture. Or, aujourd’hui en France, nous sommes confrontés à un phénomène récent, très peu étudié, sinon de façon descriptive : le vieillissement des migrants en France.
En effet, depuis les grandes vagues d’immigration en France des années 1960, les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique noire venues pour trouver du travail ont maintenant atteint l’âge de la retraite et du repos bien mérité. Beaucoup ont construit leur vie en France car leurs familles sont venues les rejoindre. Se pose dès lors la question du retour. Certains décident de repartir dans leur village natal mais d’autres choisissent de rester et vieillir dans le pays d’accueil car, après une installation devenue permanente et durable, il leur est difficile de retourner dans leur pays d’origine. Ce dernier choix a des conséquences importantes sur la façon dont le migrant traverse cette dernière étape de la vie, surtout si ses enfants sont nés en France et y vivent. Les travaux ethnopsychiatriques ont montré que ces derniers sont partagés entre les valeurs françaises, culture dans laquelle ils ont grandi, et les valeurs culturelles de leurs parents que ceux-ci ont tenté parfois tant bien que mal de leur transmettre. La question de la transmission peut se poser de façon plus aiguë lorsque l’approche de la mort se fait sentir et pour certains, c’est l’heure des désillusions. Ils sont envahis par le sentiment d’avoir été et d’être dans l’incapacité de transmettre les valeurs importantes à leurs yeux. Nous pouvons alors nous interroger sur la façon dont la personne âgée migrante va vivre la vieillesse alors que ses représentations ne correspondent pas à celles de la société d’accueil.
 
QU’EST-CE QUE VIEILLIR ?
 
 
Le vieillissement est un processus universel, dont la trace la plus évidente est la transformation du corps. Par delà ces données biologiques, la vieillesse peut être définie dans le registre social comme un état qui caractérise la position de l’individu âgé en fonction d’un statut politico-économique (Messy, 1992, p. 30). La vieillesse est donc à la fois un processus individuel et un destin social, ce qui se traduit par un remaniement de la position sociale et une réorganisation du moi.
Dans la pensée populaire, c’est la retraite qui marque l’avènement de la vieillesse. Mais elle ne se manifeste pas chez tous au même âge. Si la retraite contribue à annoncer la vieillesse, elle ne suffit pas à en rendre compte (Le Caisne, 1992). En effet, plusieurs auteurs ont remarqué que l’entrée dans la vieillesse n’est pas le résultat d’un cheminement progressif mais semble être un événement qui surgit brutalement. Ainsi, le début de la vieillesse est rattachée à un accident, une maladie, une perte affective. Le Caisne établit un parallèle avec le certificat d’études, le premier travail et le mariage car ce sont des événements qui marquent une nouvelle période de la vie.
Par ailleurs, cet événement brutal qui marque l’entrée dans la vieillesse serait souvent une perte. En effet, la personne âgée y serait confrontée de diverses façons : dégradation du corps, fin de l’activité professionnelle, départ des enfants, décès du conjoint et de personnes proches. Dans ce dernier cas, il y aurait une rupture de lien et il se créerait dans le moi « un creux, une dépression vécue douloureusement par le sujet. Le moi est constitué des images des objets investis et chaque perte d’objet le menace directement d’assèchement ou de desquamation imaginaire » (Messy, 1992, p. 27). La perte d’objet impose pour ainsi dire un travail de deuil à l’activité psychique que le sujet doit mobiliser pour se séparer de l’objet perdu. Ce travail psychique est souvent plus difficile à accomplir pour un sujet âgé, car « la baisse de qualité des liaisons mentales » est associée « à la profondeur de l’inscription dans le moi de l’image d’un conjoint avec lequel on a partagé 40 ou 50 ans de son existence » (Ferrey, 1989).
Ainsi, la vieillesse débuterait par une perte en trop qui provoquerait une rupture car elle serait en rapport avec une perte plus ancienne ou son fantasme dont la trace est restée à jamais sensible. Il en résulterait un réaménagement à plusieurs niveaux pour l‘individu et la famille : mode de vie, investissements, relations avec les proches. Concernant ce dernier point, les rapports parents/enfants s’inversent puisque ce sont les enfants qui s’occupent désormais de leurs parents vieillissants. On assiste alors dans certains cas à un « parentage » des enfants auprès de leurs parents (Ferrey, 1989). Mais cette inversion des rôles peut être culpabilisante, paniquante ou déstabilisante. « Elle renforce le sens de ce vieux dicton : Les parents âgés sont les enfants que l’on a sur le tard » (A. Ulpat, 1997, p. 17). Cette transformation de la dynamique familiale fait resurgir l’histoire familiale et la bouscule : « toute la descendance est alors en quête de repères : les conflits anciens, les non-dits, les liens entre les frères et sœurs, la place de chacun au sein de la structure familiale » (ibid.).
Par ailleurs, la prise en charge des personnes âgées par leurs descendants diffère selon le groupe social et est intimement liée aux représentations concernant la vieillesse et la mort que véhiculent chaque société ainsi qu’aux structures familiales.
 
DES REPRÉSENTATIONS CULTURELLES DIFFÉ-RENTES DE LA VIEILLESSE
 
 
Chaque type de sociétés, « traditionnelles » et « industrielles », définit des structures familiales qui lui sont propres. En effet, la famille est une institution sociale qui instaure et renforce les valeurs et les normes : un système interne de division du travail sur le plan domestique, éducatif, ses modes de loisirs... La famille constitue le premier lieu de socialisation, de refuge émotionnel, de sécurité économique pour les individus. On oppose en général deux types de famille :
  • la famille nucléaire, composée du couple et de ses enfants (modèle occidental).
  • la famille élargie, composée du couple mais comprenant tous les ascendants, descendants et collatéraux (modèle de l’Afrique).
De ces structures familiales dépendent des représentations, des attitudes et des pratiques spécifiques pour les personnes âgées. Nous allons décrire l’exemple de la France, du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest afin de mettre en évidence les difficultés qui sont en jeu dans le vieillissement en situation migratoire.
En France et dans les sociétés occidentales, pendant la phase adulte de la vie, la principale priorité familiale est le conjoint. Il joue un rôle central dans la vie de l’individu. En effet, les normes insistent sur la primauté du conjoint par rapport aux parents. Le détachement des enfants mariés vis-à-vis de leurs parents étant considéré comme une marque de maturité et d’indépendance, il en résulterait une négligence de ces derniers.
La vieillesse est donc devenue en France un problème social qui nécessite la mise en place d’interventions spécifiques et la mise en œuvre d’une politique publique particulière. Ces initiatives ne sont pas aisées car on assiste à une indétermination croissante de l’identité du groupe âgé (les pré-retraités). Les contours de la vieillesse deviennent flous et il y a une tension entre les images que les individus ont d’eux-mêmes et les définitions sociales qui leur sont proposées.
La plupart des personnes âgées finissent leurs jours dans des institutions car les conditions économiques ne permettent pas aux familles de garder leurs parents chez eux. Cependant, les politiques de prise en charge des personnes âgées vont de plus en plus dans le sens d’une véritable collaboration entre l’institution et la famille (A. Ulpat, 1997, p. 18). Certaines associations s’emploient également à promouvoir un autre regard sur la vieillesse, allant jusqu’à organiser des formations pour « apprendre à bien vivre son vieillissement, voire à aimer sa vieillesse, dans une société qui considère si peu ou si mal les vieux » (C. Helfer, 1997, p. 19).
Au Maghreb, la place du « vieux » dans la famille est pensée tout autrement. En effet, d’une façon générale, la famille au Maghreb est de type patrilinéaire et constitue un groupe incluant non seulement le couple parental mais aussi les grands-parents, leurs autres fils et leurs filles, célibataires, divorcées ou veuves. Cela donne à la famille rurale une atmosphère quasiment communautaire, à forte dominance féminine, car seuls les hommes travaillent à l’extérieur. L’intérieur, la maison est le domaine réservé des femmes. On assiste cependant à des réaménagements de la structure familiale dans les villes, tels que le travail des femmes. Cela entraîne donc des modifications dans la gestion des rôles de chacun et dans les gestes du quotidien.
Cette communauté est sous la responsabilité d’un chef, « l’ancêtre » qui sera pour tout le groupe la référence morale, religieuse et spirituelle et au sein de laquelle ni l’homme ni la femme à aucun moment de leur existence ne seront partie prenante dans le choix d’un partenaire, tant sont prégnants le groupe, les traditions et la politique d’alliance des familles. De ce système familial, il découle que chacun peut trouver au sein du groupe un appui affectif et matériel qui crée un lien très fort de solidarité et de fraternité. Chacun peut et doit aider l’autre. Il est en droit d’attendre la réciprocité. Un bonheur comme un malheur sont partagés, assumés collectivement. Ainsi, la structure familiale se caractérise par des liens très étroits, une solidarité entre les membres et une complémentarité intergénérationnelle. La personne âgée constitue une partie intégrante de la famille. Sa protection incombe aux membres de la famille. Une personne âgée, même si elle n’a pas d’enfant, a toujours quelqu’un sur qui s’appuyer en cas de besoin. Les personnes âgées jouissent des privilèges de préséance dans les cérémonies. La place d’honneur leur revient de droit. On leur réserve les meilleurs morceaux. On s’adresse à eux avec beaucoup de respect.
Cette attitude de respect à l’égard des personnes âgées se retrouve également dans des pays proches du Maghreb tels que le Soudan, comme l’évoque M. Mahmoud, 62 ans, arrivé en France à 53 ans : « Tant que la personne est pleine d’énergie, capable de bouger, de travailler, de penser, ça ne participe pas à la mettre dans une place spécifique, sauf au cas où la personne n’est plus capable de bouger, de faire des choses, on peut considérer effectivement qu’elle est entrée dans cette phase, qu’on peut nommer classe des personnes âgées, à laquelle on doit davantage de respect. »
Pourquoi une telle prise en charge familiale de la vieillesse ? Le dévouement de la famille est considéré comme un fait naturel, automatiquement lié à la responsabilité filiale et au réseau des obligations réciproques. La logique est la suivante : les parents assurent la survie matérielle et la croissance de leurs enfants. Rendus à l’âge adulte, ceux-ci doivent en retour et en guise de compensation assurer la sécurité financière et l’entretien de leurs parents âgés jusqu’à leur mort. On inverse ainsi le sens de la responsabilité et de la dépendance. L’idéal de la vieillesse consiste à être entouré de nombreux descendants, autant que possible des mâles, « futures bâtons » de vieillesse. En témoignent les propos de M. Boucri, 69 ans, originaire du Maroc, en France depuis 1972 : « Quand la personne vieillit, il faut tout simplement que ses enfants le prennent, le portent et pas quelqu’un d’autre. C’est pour cela que là-bas, c’est très important, parce qu’il n’y a aucune autre personne qui peut le prendre en charge, que sa femme et ses enfants. La personne âgée, il ne lui faut que sa maison, sa femme et sa famille. »
La question se pose de savoir à partir de quel moment une personne appartient à la classe des personnes âgées. Nous pouvons distinguer deux types de vieillesse, l’une liée à l’âge et l’autre liée à une perte de vitalité, d’énergie. En effet, une personne qui a de nombreux soucis, qui n’a pas d’enfants peut être considérée comme vieille, dans la mesure où elle ne peut surmonter ses problèmes. M. Boucri : « Il y a une autre vieillesse : celui qui était riche et qui commence à devenir pauvre, celui qui devient malade, c’est une autre vieillesse. Il commence à en avoir marre de la vie, c’est une autre façon de vieillir. C’est à partir de ce moment là qu’il commence à devenir vieux. Pour ne pas devenir vieux, il ne faut pas penser ni à l’argent, ni avoir des soucis. Celui qui est avec ses enfants, il se fiche pas mal de ce qui se passe, donc il reste toujours jeune. Le contraire, il vieillit vite. » Quelle que soit la nature de la vieillesse, nous voyons bien l’importance des enfants et de la famille qui accompagnent la personne à la fin de sa vie, d’autant plus que la longévité est considérée comme une récompense pour une vie exemplaire à cause de la faible espérance de vie. On devient vieux parce qu’on a survécu à ceux de sa génération. Vieillir et survivre à ses contemporains constituent un phénomène rare sinon exceptionnel. À ce titre, la longévité est considérée comme un grand privilège et un signe valorisant. Par ailleurs, dans la religion musulmane, une personne qui atteint l’âge de 75 ans se rapproche de Dieu. Ses paroles, ses invocations sont objet de réalisation par Dieu. M. Boucri : « La personne, quand elle atteint 75 ans, le bon Dieu la respecte. Il enlève tous les péchés de cette personne. Donc la personne ne pense plus à la vie, elle est en contact avec Dieu, elle pense déjà à là-bas, à ceux qui l’ont précédé. Quand la personne dépasse les 80 ans, Dieu enlève l’écriture. Quoiqu’il fasse, ce n’est pas enregistré. »
Le vieux commence à s’éloigner du monde des vivants et à se rapprocher des morts.
– M. Boucri : « La vieillesse commence par le visage, par les bras. Ce n’est pas le problème du changement de couleur des cheveux parce qu’on trouve des gens de 20 ans qui ont des cheveux blancs. Les personnes âgées commencent à se sentir fatiguées, à partir de 70 ans. Elles commencent à penser aux gens qui sont déjà passés avant elles, avec qui elles ont vécu, à les voir la nuit, dans leur sommeil, elles commencent à les voir, à leur parler. Elles commencent à ne pas se rappeler des gens qui sont avec elles mais des gens avec qui elles ont vécu, dans les rêves. Moi, par exemple, ceux avec qui j’ai vécu et qui sont morts, quand ils reviennent, j’ai l’impression qu’ils sont là à côté de moi mais quand je me réveille, je me rends compte que non, alors je reste toute la journée en train de penser à eux. La personne âgée, quand elle a 75 ans, dans la journée elle est avec les vivants mais pendant la nuit, elle ne pense plus à ceux avec qui elle était pendant la journée mais elle est toujours avec ceux d’autrefois. – Interviewer : La personne âgée est un peu entre les deux en fait...
– M. B. : « Effectivement, c’est ça. Il est entre ceux avec qui il vit la journée et les autres qui reviennent la nuit, avec qui il communique, avec qui il parle. Moi par exemple, ceux avec qui j’ai vécu, les personnes âgées avec qui j’ai vécu quand je suis arrivé ici, je leur parle, surtout parce que j’ai pas assisté à leur mort. Donc effectivement, là ils reviennent. »
De façon nuancée, on retrouve des similitudes concernant la place du « vieux » dans la famille en Afrique Noire. « En Afrique noire, principalement dans les zones rurales, la vieillesse n’est pas vécue comme une déchéance, le vieillissement se pense avant tout en termes d’acquisition et de progrès car les sociétés traditionnelles, orales ont besoin de leurs vieux, symboles de leur continuité en tant que mémoire du groupe ». Cette citation de Louis-Vincent Thomas (1991, p. 27) met en évidence l’importance du principe d’ancienneté en Afrique noire qui attribue de nouvelles fonctions très respectées à l’individu âgé : il devient dépositaire de connaissances ancestrales et du calendrier communautaires des événements historiques, il enseigne son savoir, il devient un conseiller et un arbitre respecté dans les différents. Certains encore possèdent des dons particuliers, comme l’évoque M. Cissé (64 ans), arrivé du Mali en France à 28 ans : « Il y a des classes qui se suivent, effectivement, et on peut dire à peu près vers 60 ans qu’on est devenu vieux. Mais dans ces vieux, il y a des gens qui ont des dons, des gens qui sont plus intelligents que les autres. Ce sont des caractéristiques comme ça qui varient avec les personnes. Il y a des gens qui savent quand ils voient une personne humaine, si la personne peut vivre longtemps ou non, si elle est chanceuse ou non, si elle va avoir beaucoup d’argent, si elle va être quelqu’un dans la vie... ça, on le sait. Quand on voit par exemple une femme, si elle va enfanter ou non, il y a parmi nous des gens qui le savent. Ça c’est des choses, il suffit pas d’être vieux pour les avoir, c’est aussi les dons... »
Nous pouvons distinguer deux critères dans la vieillesse : l’âge et le savoir. En effet, les connaissances et les aptitudes accumulées pendant toute une vie ne deviennent pas dépassées comme cela se produit dans les sociétés européennes subissant en permanence une évolution technologique. Ce principe d’ancienneté s’appuie sur une échelle des âges qui codifie la hiérarchie sociale puisqu’il faut « beaucoup de maturité et d’expérience pour administrer avec sagesse les intérêts de la communauté » (Louis-Vincent Thomas, 1991, p. 29). Ainsi, la personne la plus âgée de la communauté est symbolisée par un arbre géant. Son ombrage est très étendu, son tronc gros, ses racines profondément enfoncées dans le sol et ses branches s’élèvent majestueusement vers le ciel. C’est le lieu de rassemblement de ses ascendants. Le vieillard favorise le contact entre les membres de sa famille et constitue le pilier des relations intrafamiliales par les visites, les conseils et avis, l’information, les réconciliations.
M. Cissé : « Je vais au pays non pas parce que mes enfants sont assez grands pour me prendre en charge, non. Mes premiers garçons sont décédés. J’ai que des filles, certaines sont mariées. Nous, dans notre façon de voir les choses, par rapport à ça, les jeunes filles, on ne les compte pas. C’est-à-dire que les jeunes filles ne sont pas là pour prendre leur père en charge, c’est plutôt les garçons qui doivent parce que les filles doivent se marier et donc aller dans d’autres familles. Alors moi j’ai deux garçons parmi les enfants qui sont vivants, le plus âgé a 7 ans et le plus jeune a 4 ans. Donc si je m’en vais, ce serait pour m’occuper d’eux parce qu’eux ils ne viendront jamais ici en France, et parce que j’ai toute ma famille là-bas au pays. L’autre point c’est que je suis aussi le responsable, le vieux, parce que j’ai une très grande famille. J’ai en quelque sorte 260 personnes sous ma responsabilité. Donc je dois retourner, rester là-bas parce que je suis le vieux, je suis le patriarche. »
Les vieux sont les dépositaires des connaissances, des savoir-faire et de la tradition, instituteurs et orienteurs des enfants, maîtres spirituels, guérisseurs et figures rituelles privilégiées. Les jeunes apprennent par imitation de ces rôles. Ils servent de modèles à la jeune génération en complétant le modèle que leur donnent déjà leurs parents.
Ainsi, le plus âgé est le trait d’union entre les membres de sa famille et c’est autour de lui que s’organise la solidarité entre eux, les contacts et les programmes communs et une meilleure connaissance les uns des autres. Le vieux représente l’autorité; il est la meilleure garantie du maintien de la solidarité interne « par la vertu de son exemple et la puissance de sa parole » (Louis-Vincent Thomas, 1991, p. 27). Le statut de vieillard est hautement valorisé : le grand-âge donne la connaissance et permet de se rapprocher du monde des ancêtres que la personne âgée va bientôt rejoindre. La mort n’est jamais perçue comme une fin en soi mais comme le passage de l’état d’humain à celui d’ancêtre, vivant dans sa progéniture (temps cyclique).
La naissance et la mort sont deux moments cruciaux qui précèdent une adaptation à de nouvelles conditions d’existence (Erny, 1988). Chacun de ces passages s’effectue en trois temps : une séparation, une agrégation et un moment intermédiaire où le nouveau-mort et le nouveau-né doivent s’adapter à leur nouvelle condition.
Le défunt est prêt à devenir ancêtre grâce aux rites funéraires. Souvent complexes, les rites permettent ce changement de catégorie. Le défunt n’accède cependant pas tout de suite au statut d’ancêtre car il a toujours un corps qui le retient partiellement icibas. Il faut attendre, par exemple dans certaines ethnies, les secondes funérailles qui marquent la levée du deuil, lorsque le corps est totalement décomposé, pour qu’il puisse trouver sa place dans l’autre monde. Ainsi, la mort (comme la naissance) assure la communication entre le monde des vivants et celui des morts et la vieillesse permet à l’individu de se désengager progressivement de ce monde pour retourner à l’autre. Finir ces vieux jours sur la terre de ses ancêtres et y être enterré, c’est assurer le lien entre les vivants et les morts d’un même lignage.
Ces exemples montrent bien toute les différences de conception de la personne âgée, de la vie et de la mort. Ils nous interrogent sur les difficultés qui vont se poser lorsqu’un migrant originaire d’Afrique Noire ou du Maghreb décide de rester après la retraite en France.
 
VIEILLIR EN SITUATION MIGRATOIRE
 
 
Pour comprendre ce qu’implique le vieillissement en situation migratoire, nous devons auparavant nous intéresser à la migration. Elle peut être définie comme l’action et l’effet du passage d’un pays à un autre pour s’y établir. C’est un « événement socio-logique qui s’inscrit dans un contexte historique et politique » (Moro, 1994, p. 79). Certains migrent pour des raisons politiques, juridiques, économiques ou plus personnelles dans le but d’améliorer les conditions de vie, pour l’aventure... D’autres viennent travailler temporairement dans un pays mais ont le projet de retourner dans leur pays d’origine ou bien ils viennent s’établir dans le nouveau pays de façon permanente.
– I : « En quelle année êtes-vous arrivé en France ?
– M. Mahmoud : En dehors des visites sporadiques, officielles qui m’ont amené à venir chez vous, j’ai été nommé officiellement pour venir travailler à Paris en 1989.
– I : Vous étiez venu ici à plusieurs reprises, vous connaissiez bien la France ?
M. M. : Non, je ne connaissais pas profondément la France, c’était une connaissance superficielle.
– I : Vous avez été nommé à l’Unesco pour un temps déterminé ?
– M. M. : Avant de venir à Paris, j’étais un employé de l’Unesco et quand je suis venu à Paris, je savais que j’allais y rester jusqu’à la fin de mon mandat. Je suis un employé international de l’Unesco.
– I : Et votre mandat doit se terminer quand ?
– M. M. : Puisqu’à l’Unesco, on prend sa retraite à 60 ans, je suis venu à l’Unesco à l’âge de 53 ans et je savais que j’allais y rester jusqu’à l’âge de la retraite, à 60 ans. »
– M. Cissé : « J’ai quitté le Mali avant la veille de l’Indépendance parce qu’on avait des difficultés, liées au cycle de production avec l’hivernage, la sécheresse,... Donc une production insuffisante. On est venu dans ces conditions là. Quand on venait, on n’avait pas l’intention de rester définitivement ici. On était juste venu pour gagner notre vie et on n’avait pas pensé au départ qu’on pouvait rester aussi longtemps, qu’on pouvait même aller à la retraite. Alors maintenant, si la situation actuelle de mon pays était la même au moment où je suis né, je crois que beaucoup d’entre nous ne seraient pas venus ici. »
D’autres encore sont venus en vacances et ont trouvé du travail.
– M. Boucri : « Je suis venu en octobre 1972, en vacances. J’ai trouvé du travail et j’ai commencé à travailler jusqu’à maintenant, jusqu’à la retraite.
– I : Qu’est-ce que vous avez eu comme première impression quand vous êtes arrivé en France ?
– M. B. : Ce qui m’a plu ici, la première fois quand je suis arrivé, c’est la terre, le climat et puis l’argent parce que j’ai gagné de l’argent avec le travail.
– I : Donc vous n’aviez pas l’intention de rester ici si longtemps au départ...
– M. B. : J’étais venu seulement pour des vacances, deux mois, trois mois. J’étais venu seulement avec un passeport. J’ai commencé à travailler jusqu’à ce que j’ai des papiers et je suis resté. »
Par ailleurs, la migration est un « acte complexe qui ne peut être réduit aux catégories du hasard ou de la nécessité » (ibid., p. 80) car les récits de migrations font penser que les motifs de la migration sont ambivalents, à plusieurs niveaux :
  • Le migrant a à la fois le désir de partir et la peur de quitter les siens.
  • Cette décision de partir peut également être une modalité choisie pour résoudre des conflits familiaux.
  • L’arrivée dans un nouveau pays est aussi souvent l’aboutissement d’une trajectoire de ruptures ou d’acculturation à l’intérieur de son propre pays.
Le vécu de la migration est conditionné par ces facteurs mais également par des facteurs sociaux qui potentialisent tous ces paramètres : la capacité à apprendre la langue du pays d’accueil, la religion, le niveau et l’isolement social, les conditions de vie, paramètres qui posent le problème de l’identité par rapport au pays d’accueil puis au pays d’origine. En effet, dans un premier temps se pose le problème de l’adaptation, avec tous les problèmes de langue, de solitude, de travail, mais également de rejet du pays d’accueil. Puis progressivement des communautés s’organisent, les migrants trouvent leurs repères dans la société d’accueil,... M. Boucri : « Tout le monde me respecte ici, les Français, les Espagnols, les Portugais. Comme j’ai vécu beaucoup dans ce foyer, depuis 1973, tout le monde me respecte. »
Lorsqu’ils reviennent en vacances avec de nombreux cadeaux pour tous, ils évoquent rarement les difficultés qu’ils rencontrent... Au bout de quelques années, ils vont évoluer de façon différente de ceux qui sont restés au pays. S’installe alors le sentiment de n’être nulle part chez soi, toujours entre-deux.
– M. Boucri : « Je ne connais pas le Maroc. Quand je rentre, je vais chez moi, je reste avec mes enfants et le bétail, le jardin. – I : Vous avez l’impression de plus connaître la France que le Maroc ?
– M. B. : Ah oui ! Le Maroc je ne connais pas, je connais que chez moi. Ici, je connais Paris rue par rue, tous les arrondissements. »
C’est à partir d’une telle définition de la migration que des travaux cliniques récents ont commencé à penser la migration comme une rupture qui peut avoir un effet traumatique. Nathan (1987, p. 8) définit le traumatisme migratoire comme le « traumatisme de la perte du cadre culturel interne à partir duquel était décodée la réalité externe ». À ce type de traumatisme, nous pouvons associer deux autres types, celui décrit par la psychanalyse et le traumatisme intellectuel décrit par Bateson (Moro, 1996).
Le traumatisme de la migration a été principalement mis en évidence dans le cas de névroses traumatiques. Il s’agit de patients ayant subi un accident de travail au moins une quinzaine d’années après leur arrivée. Malgré l’absence de lésions somatiques graves, ils continuent à souffrir de douleurs dans le corps, se plaignent d’impuissance sexuelle... D’après Nathan (1986, p. 14), le traumatisme intervient dans les moments de profonde modification de l’identité et de la filiation.
 
RESTER OU REVENIR ?
 
 
Jusqu’à une époque relativement récente, le séjour des migrants en France était considéré comme provisoire (Samaoli, 1986, p. 38). Puis femmes et enfants les ont rejoint et la vie s’est réorganisée en terre d’accueil. Après de nombreuses années passées à travailler en France, va se poser la question complexe et épineuse du retour au pays.
Certains décident de repartir.
– I : « Et maintenant, vous vivez au Mali ou en France, depuis que vous êtes à la retraite ?
M. Cissé : Rester ici, c’est bien, mais moi, ça n’est pas très utile, dans la mesure où j’ai ma famille au pays. Donc j’ai vraiment envie de retourner vivre au pays dans ma famille plutôt que de rester ici. »
D’autres décident de rester en France ou de faire des allerretours.
– M. Mahmoud : « Mon projet était depuis le début de passer l’été ici et l’hiver au Soudan, de faire des aller-retours.
– I : Pourquoi de ne pas repartir définitivement au Soudan ?
– M. M. : Depuis le départ, je voulais avoir un point de chute au Soudan et un autre hors du Soudan. »
La décision de repartir ou de rester est donc un problème complexe car plusieurs niveaux d’explication sont intriqués.
Des raisons matérielles
Au moment de la retraite, la France doit une retraite au migrant car il a souvent beaucoup travaillé. Il peut en bénéficier pleinement dans le pays d’accueil mais pas entièrement au cas où il repart. Par ailleurs, beaucoup d’immigrés restent vieillir en France pour des raisons de santé, à cause de la mauvaise image du système de soins de leur pays et parce que la vie est souvent difficile dans les zones rurales d’origine. Ils souhaitent donc bénéficier des commodités matérielles de la France.
– M. Mahmoud : « Dès que je suis venu ici, j’ai fait des grosses interventions chirurgicales, donc c’était mieux de rester en France. »
– M. Cissé : « Être vieux ici en France, ça veut dire que, sur le plan travail et sécurité, on travaille et on cotise. Arrivé en retraite, c’est la caisse qui paye donc c’est l’État qui paye, qui prend en charge. Alors que chez nous, quand on a eu des enfants, ce sont eux qui doivent prendre leur père en charge. Si on n’a pas eu d’enfants, mais si tu as des frères qui ont des enfants responsables, ces enfants doivent prendre l’oncle en charge. Mais si tu n’as pas tout ça, c’est vrai que tu vas beaucoup peiner. »
Des raisons familiales
La question se pose également en regard de la famille au pays mais aussi en France. Certains ont fait venir leur femme et leurs enfants ici. Ces derniers ont construit leurs repères dans le pays d’accueil et ne partagent pas forcément le désir de leurs parents de retourner dans le pays d’origine. Les parents peuvent alors être confrontés à un dilemme : rester en France avec leurs enfants mais être séparés de la famille et de la terre des ancêtres ou bien partir mais être séparés de leurs enfants. Ce choix peut alors être l’objet d’une longue négociation. D’autres ont préféré ne pas les faire venir en France. Mais le problème de repartir ou de rester se pose avec la même acuité.
– I : « Par rapport à vos enfants, qu’est-ce que vous avez le sentiment de leur avoir transmis ?
– M. Boucri : Je les ai éduqués, j’ai payé leurs études, ils sont bien maintenant, ils gagnent bien leur vie maintenant, ils sont tranquilles avec leur bétail, leur maison.
– I : Vous avez l’impression d’avoir transmis tout ce qui est important pour vous au niveau des valeurs...
– M. B. : J’aurais aimé leur donné plus, j’aurais aimé que nous restions comme nos ancêtres, c’est-à-dire les chourfas. Nous sommes une grande famille, bien respectée à l’intérieur et à l’extérieur. »
Et encore :
– I : « Pour en revenir à vos enfants, vous auriez souhaité qu’ils vivent dans un autre pays, la France par exemple ?
– M. Mahmoud : D’une façon générale, non, je ne préfère pas que mes enfants s’installent dans un autre pays. J’aurais eu l’occasion de profiter de l’aide de l’Unesco qui scolarise les enfants à sa charge. Moi je les ai envoyés étudier au Soudan et rester au Soudan pour qu’ils soient en contact permanent avec tout ce qui est de la tradition, leurs racines, parce que je constate que les gens qui ont fait un autre choix, qui ont bénéficié de cette aide par l’Unesco de scolariser leurs enfants à l’étranger, leurs enfants sont en coupure totale avec tout ce qui est de la tradition, racines, connaissances du pays. C’est par mesure de protection que je les ai scolarisés au Soudan. Je ne regrette pas ma décision mais au cas où la situation serait devenue intenable et dangereuse, cela aurait été une possibilité pour qu’ils trouvent la paix. Mais je ne regrette pas la décision que j’ai prise étant donné la comparaison que je constate actuellement avec les enfants de mes collègues. »
Des raisons culturelles
Vieillir en terre d’exil est problématique également pour des raisons culturelles car, nous l’avons vu, les représentations de la vieillesse sont différentes dans chaque société. En effet, les différences entre les sociétés dites modernes et celles dites traditionnelles résident dans le fait qu’on accorde dans les dernières davantage d’importance au savoir et à la sagesse qu’au travail. En ce sens, les vieillards détiennent un pouvoir : soit économique, de par un droit de propriété ou un contrôle des moyens de production, soit qu’ils jouissent d’un pouvoir politique, religieux... C’est ce qui explique le maintien par les personnes âgées de leur importance au sein de la communauté.
Le migrant qui vieillit en France a une position différente, peu valorisante, alors qu’il atteint l’âge où il aurait dû être l’objet de respect et de considération dans les conditions de vie habituelles des sociétés traditionnelles. « En acceptant de vieillir en France, les vieux maghrébins se sont souvent dépouillés de quelques privilèges que les virtualités anthropologiques traditionnelles confèrent encore à l’âge dans les sociétés du Maghreb : le respect de l’âge et la reconnaissance de son expérience dans la vie » (Samaoli, 1991, p. 38).
Des raisons psychologiques
La décision de rentrer est problématique car le retour « mobilise pour l’individu ses vécus antérieurs de perte, remet en chantier ses problématiques de séparation qui restent en suspens » (L. Tarazi Sahab, 1997, p. 7). En effet, au cours de son séjour dans le pays d’accueil, pour pouvoir vivre, le migrant s’est en quelque sorte constitué une seconde peau. Repartir nécessite donc d’abandonner cette partie de lui-même. Selon les termes de L.Tarazi Sahab, le retour n’est pas la simple « annulation du départ » mais implique en lui-même « une démarche intérieure spécifique et complexe » que certains ne pourront jamais effectuer. Le choix du non-retour est alors peut-être plus profondément « le résultat de blessures narcissiques, d’une image de soi altérée par la maladie, la souffrance ou l’infirmité que l’immigré ne saurait offrir au regard de l’autre, de retour au pays » (Samaoli, 1986, p. 42).
 
MOURIR EN EXIL
 
 
Rester en France, c’est accepter le risque d’y mourir, loin des siens et de la terre de ses ancêtres. D’après M. Cohen (1991, p. 22), la maladie, le vieillissement et plus encore la mort, représentent pour l’immigré âgé le risque de se séparer dramatiquement de sa terre et de sa famille, et d’accentuer son sentiment de solitude. C’est la raison pour laquelle « les angoisses constatées dans cette catégorie de population sont plus complexes, car on a l’impression que ce qui importe le plus à ces êtres déracinés, ce ne sont pas tant la maladie, la vieillesse et le handicap que le risque de perdre la capacité de retrouver les leurs ». R. Sebag-Lanoe (1991, p. 17) a d’ailleurs formulé l’hypothèse selon laquelle il y aurait chez le mourant d’origine étrangère « une douleur potentielle » spécifique liée à « l’impossible retour à la terre-mère natale ».
Par ailleurs, tout le déroulement de la vie de l’enfance à l’âge adulte est « émaillé de références fréquentes, d’inspiration religieuse, au phénomène de la mort ». C’est plus la façon de mourir et de demeurer fidèle à la communauté spirituelle qui est important plus que le fait de mourir lui-même (Samaoli, 1991, p. 38). I : « Ça veut dire aussi qu’il vaut mieux être enterré au Maroc qu’en France ?
– M. Boucri : Ici, c’est un peu prévu parce que les autres làbas ne le voient pas, ne l’ont pas vu. Ils ne sont pas restés avec lui donc c’est dur pour les autres là-bas. Donc la mort elle est bien avec les enfants, avec la famille, avec les amis, avec tout le village. Donc c’est surtout la meilleure mort, le meilleur décès, c’est celui qui meurt devant l’assemblée, devant tout le monde, avec les siens. Celui qui meurt ici, c’est comme le corps d’un animal. Là-bas, ça les touche beaucoup de ne pas assister au décès. Quand quelqu’un meurt là-bas, on le lave, on lui fait sa toilette, on fait des offrandes, donc c’est comme s’il n’est pas mort. Par contre la personne âgée qui meurt ici, c’est une personne qui a tout perdu. »
L’attitude face à la mort est moins sereine qu’au pays, même si la mort reste un choix fait par Dieu et l’attitude devant la mort fataliste. Les migrants âgés souhaitent fixer leur lieu de sépulture : être enterré ici dans les « carrés » musulmans des cimetières français par exemple ou là-bas dans la terre natale (Samaoli, 1991). Ce transfert du corps nécessite d’être préparé, organisé, financé. Cela « introduit un compromis, une tonalité plus réaliste dans ce rapport au sacré » (Ibid. p. 42). Les communautés essaient alors de s’organiser pour renvoyer le corps et faire les rituels nécessaires pour que le mort puisse passer du statut de défunt à celui d’ancêtre.
Pour tout individu, quelque soit sa culture, la vieillesse peut être vécue comme une perte, une rupture qui entraîne de nombreux remaniements. Pour Ferrey (1989, p. 4), cette réorganisation est réussie « sur la base des réorganisations antérieures en fonction des moyens actuels ». Or, dans le cas de certaines personnes âgées migrantes, leur parcours migratoire est jalonné de ruptures qui ont elles-mêmes été traumatiques. Pour conclure nous pouvons faire l’hypothèse que certaines personnes âgées migrantes aient des difficultés à gérer leur place auprès de leurs enfants, telle qu’elle est pensée dans la culture d’origine. Ainsi, l’entrée dans la vieillesse peut être traumatique pour un migrant car il semble qu’elle réactive des événements traumatiques antérieurs liés au parcours migratoire.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·   N ATHAN T., « Trauma et mémoire », Nouvelle Revue d’Ethnopsychiatrie, n° 6,7-18,1986.
·   N ATH A N T., « La fonction psychique du trauma », Nouvelle Revue d’Ethnopsychiatrie, n° 7,7-10,1987.
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·   SAMAOLI O., « Les maghrébins devant la vieillesse et la mort en France », Hommes et migrations, n°1140,37-40,1991.
·   SAMAOLI O., « Les immigrés dans la vieillesse », Cahiers de la Fondation nationale de Gérontologie, n° 56,1991.
·   SAMAOLI O. « Vivre vieux et vivre immigré en France », CIEMI, vol. III, n° 16-17,29-42,1991.
·   THOMAS L.-V., « La vieillesse en Afrique noire », Hommes et migrations, n° 1140,27-33,1991.
·   THOMAS L.-V., « Attitudes face à la vieillesse et au vieillissement : un problème de civilisation. », Vieillir et mourir en exil, 67-100, Lyon, P.U.L., 1993.
·   U LPAT A., « Faut-il avoir peur des familles et des bénévoles ? », Actualités Sociales Hebdomadaires, n° 2031,17-18,1997.
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