Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062555
170 pages

p. 99 à 111
doi: en cours

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no 24 2001/4

2001 Champ Psychosomatique

Le vieillissement en foyer des résidents algériens

Thomas Boyer  [1] 120 rue Brancion, 75015 Paris
Partant du constat que la proportion des Algériens de plus de cinquante ans vivant en foyer est de plus en plus importante en Ile-de-France, cet article présente quelques résultats issus d’une enquête biographique menée dans trois foyers SONACOTRA des Hauts-de-Seine. Après avoir succinctement décrit l’arrivée des résidents dans les foyers et leurs conditions de vie actuelles, l’auteur tente de dégager des indices expliquant leur maintien dans un habitat inadapté au vieillissement d’une population. L’auteur montre également les stratégies mises en place par les résidents afin de conjuguer leur vie en France et leur vie familiale demeurée en Algérie.Mots-clés : Vieillissement, Algériens, Foyers de travailleurs, Enquête biographique, France. Stating that the proportion of aged Algerians (50th years old or more) living in immigrant workers’unions in Ile-de-France is growing up, this article presents some findings of an event history survey based upon three SONA-COTRA’s unions in the Hauts-de-seine. After having succinctly described the resident’s arrivals in the hostels and their present living conditions, the author tries to explain their maintaining in a living unsuited to an ageing population. The author equally shows strategies developed by residents with the object of linking their life in France and their family-life stayed in Algeria.Keywords : Ageing, Algerians, Immigrant workers’hostel, Event his- tory survey, France.
Le CERPOS (CEntre de Recherche POpulations et Sociétés) de l’Université Paris X, Nanterre, a mené, grâce au financement du CLUB 92, une enquête sur le vieillissement des Algériens en foyer dans les Hauts-de-Seine. En effet, avec l’allongement du séjour puis l’installation de nombreux Algériens en France, les chercheurs ont commencé à s’intéresser aux conditions du vieillissement d’une population dont un des principaux buts dans la migration était bien souvent de nature économique et donc temporaire.
Le nombre d’Algériens vieillissant en foyer est de plus en plus important et la SONACOTRA (SOciété NAtionale de COnstruction pour les TRAvailleurs, auparavant dénommée SONACOTRAL car uniquement destiné aux ALgériens) estime la part des plus de 60 ans à près de 50% de sa population pour 2008. Le cas de ces résidents est d’autant plus intéressant que leur habitat n’a pas été conçu pour accueillir une population vieillissante. « Il s’agit d’un hébergement temporaire de l’État destiné, initialement, aux Français Musulmans d’Algérie venus travailler en France... » (B. Boutaleb, 2000).
Sur les 736 Algériens de plus de 50 ans vivant dans les trois foyers SONACOTRA de Nanterre et de Colombes, 149 ont été interrogés. Le questionnaire utilisé, de type biographique, permet d’interroger une personne sur ses différents parcours (professionnel, familial, résidentiel) en prenant en compte toutes les années de sa vie et la succession chronologique des événements étudiés [2]. Plus de 53% des personnes interviewées ont entre 55 et 64 ans.
Les personnes ayant entre 50 et 54 ans (seulement 15,4%) sont sous-représentées car il s’agissait d’une population plus difficile à joindre car souvent plus mobile.
La majorité des hommes interrogés sont entrés dans un foyer durant les années 70-80 (après la destruction de nombreux bidonvilles), ils ont vécu près d’un tiers de leur existence dans un foyer. Pourquoi, à plus de cinquante ans, restent-ils dans un habitat inadapté à leur âge, loin des leurs, alors que leur projet migratoire est bien souvent terminé puisqu’ils sont nombreux à ne plus travailler ? Après avoir dépeint succinctement le contexte de la migration algérienne, et en particulier leur arrivé en foyer, nous verrons les causes de leur maintien dans ce type de logement et le comportement que les résidents ont développé afin de pouvoir concilier leur vie en France et en Algérie.
 
L’ARRIVÉE EN FRANCE ET DANS LES FOYERS
 
 
Nous avons choisi d’étudier exclusivement les Algériens car l’histoire de l’immigration algérienne est toute particulière. Elle met à jour la complexité des relations qui existent entre la France et l’Algérie, les spécificités de cette population et les difficultés identitaires que les intéressés peuvent avoir à surmonter, particulièrement ceux qui sont les moins installés en France.
Le schéma « classique » de la migration de la population étudiée se caractérise par un passage direct de la campagne algérienne à la ville française. Ce passage d’un milieu à l’autre, d’un pays à l’autre, est d’autant plus difficile à vivre que les enquêtés viennent en grande majorité des campagnes (près de 70% d’entre eux) située dans les régions parmi les moins urbanisées. En effet, l’ensemble des wilayas (départements algériens) les plus représentés dans la population enquêtée a un niveau d’urbanisation plus bas que la moyenne nationale algérienne. Seul 9% des résidents interrogés viennent d’une région dont le taux d’urbanisation est supérieur ou égal à la moyenne nationale. L’absence d’étapes intermédiaires rend plus difficile encore l’installation de cette population qui pour 80% d’entre-elle est arrivé directement en Ile-de-France. On imagine aisément les difficultés d’adaptations qu’ils ont pu avoir à surmonter à leur arrivée en France. La migration « type » des personnes enquêtées se définit alors comme un passage de la campagne algérienne aux hôtels meublés, foyers ou bidonvilles de la région parisienne, suivi par divers autres déménagements au sein d’autres foyers.
La raison principale de leur venue en France est d’ordre économique. L’argent qu’ils gagnaient en France était envoyé en Algérie afin d’améliorer le niveau de vie de leur famille. C’est pourquoi les loyers modérés des foyers SONACOTRA répondaient à leur attentes en matière de logement.
Mais si les foyers répondaient à leurs attentes et représentaient une amélioration sensible de leurs conditions de vie (en comparaison des bidonvilles par exemple), il faut souligner qu’ils ont été « guidés » par l’État français vers ces foyers car « si le bidonville apparaît comme un lieu clos de l’extérieur, il était aussi vécu comme un espace de liberté (ce qui n’est pas le cas des foyers ou des HLM, précisons-le)... » (Y. Gastaut, 2000)
L’État français crée les foyers de travailleurs dès 1957 afin d’y loger «... un public jugé spécifique par son statut juridique, par sa composition démographique, par son projet économique et par sa culture. » (B. Boutaleb, 2000) Les foyers répondaient à divers « problèmes » que posaient l’immigration algérienne. La Sonacotra a alors pour mission « de résorber les bidonvilles et les logements insalubres occupés par les immigrés. » (J. Barou, 1999) L’état finance ce projet pour plusieurs raisons : Tout d’abord pour le côté économique de cette solution car plusieurs de ces foyers seront en fait des usines, des taudis ou des baraques réaménagés au moindre frais. Ensuite parce que le contrôle des immigrés est désormais assuré par les foyers, grâce, notamment, aux directeurs de foyer dont la majorité sont d’anciens militaires ayant vécu en Algérie (144 sur 151 en 1972). La modification du règlement des foyers jugé « paramilitaire » par les résidents eux-mêmes sera l’une des revendications à l’origine des grèves de loyers de 1975 à 1980. Enfin, parce que le foyer, en empêchant la vie de famille dans un même logement, interdit le regroupement familial, on s’assure que les immigrés rentreront chez eux une fois leur travail terminé en France. « Le rôle du foyer était donc de maintenir dans le célibat les travailleurs algériens et tous les immigrés indésirables, en évitant le regroupement familial lorsqu’ils étaient mariés au pays. » (B. Boutaleb, 2000) Il y a là clairement une classification faite entre les immigrés jugés intégrables et les autres qu’il faut mettre en foyer. Avec leur installation en France et la hausse du prix des loyers des foyers de travailleurs, de nombreux résidents ont postulé pour un logement en HLM. En effet, les loyers demandés dans les foyers étudiés à Nanterre et à Colombes sont, aujourd’hui, comparables à ceux d’un HLM (pourtant doté d’un confort bien supérieur puisque près de 50% des chambres Sonacotra avait une taille de 7,5 m en 1993), mais durant la passation des questionnaires, de nombreux résidents qui ont déjà fait plusieurs demandes de logement HLM, nous ont appris que celles-ci avaient été refusées sur des critères économiques.
Dans ce cas, il semble évident que leur installation dans les foyers est plus subie que souhaitée. Ils ont été « mis » en foyer sans possibilité d’en sortir. Cependant, nous pouvons nous demander pourquoi ceux qui gagnent assez d’argent pour en partir ne le souhaitent pas ? ou bien encore pourquoi les retraités par exemple ne quittent-ils pas la France ou le foyer ? Quelles sont les causes de leur maintien en foyer français ?
 
LE MAINTIEN DANS LES FOYERS FRANÇAIS
 
 
Le poids de l’habitude
La vie en France a modifié les attentes, les besoins, la façon de vivre des résidents. Plus le temps passe, et plus les changements engendrés par la migration sont importants et difficiles à ignorer. Ils ont pris l’habitude de vivre en France, seuls, avec un certain confort, un accès à divers produits... Le poids de l’habitude est d’autant plus important que la population étudiée a vécu plus longtemps en France qu’en Algérie (respectivement 60 et 40% du temps vécu dans chaque pays). Ils ont, en effet, vécu, en moyenne, près de 40 ans en France dont plus d’un tiers en foyer. Comme pour le bidonville, quitter le foyer est une « question qui a tourmenté les familles de primo-arrivants. S’en aller était la volonté officielle [...], mais rester était souvent un souhait intime car le bidonville était une partie de soi, de son histoire. » (Y. Gastaut, 2000)
Leurs situations sont atypiques puisque ces familles sont tiraillées entre deux pays, deux cultures que chacun des conjoints vit au quotidien Ils subissent différemment l’impact de la migration : la femme, restée en Algérie, voit son pays changer selon un modèle, une histoire qui lui est propre, alors que le mari vit, au quotidien, les changements de la France et ceux de l’Algérie lorsqu’il y retourne. Cette « double vision » qu’acquiert le migrant change le regard qu’il porte sur son pays d’origine et peut introduire en lui l’idée qu’il n’a plus réellement sa place là-bas. Il sait que son pays n’est plus comme avant, mais il réalise plus rarement que lui aussi a changé.
M. Bernardot (1996) classe les résidents selon l’utilisation et la durée de séjour dans le foyer. Il définit trois schémas d’utilisation et de rapport avec le foyer :
  • Les premiers considèrent le foyer comme une « passerelle », une étape provisoire. Ils entretiennent des relations essentiellement extérieures au foyer (famille, milieu professionnel...) et une consommation standard.
  • Les seconds sont dans un modèle d’installation résidentielle. Leur séjour en foyer se prolonge et ils font de celui-ci un usage permanent. Ce modèle est défini comme une « participation sociale mixte ».
  • Enfin, lorsque la sédentarisation est définitive, et donc que les liens avec le pays sont nuls ou extrêmement ralenties, on peut parler d’une « installation résidentielle complète ».
Contrairement aux analyses des populations immigrées tendant souvent à prouver qu’ils appartiennent à la troisième catégorie, nos résultats montreront que notre population concerne essentiellement la seconde catégorie.
Le retour : une question d’honneur
Il semble normal que les personnes les moins adaptées ou installées à la société d’accueil veuillent plus ardemment que les autres retourner en Algérie. Mais l’obligation d’y retourner « dignement », c’est-à-dire de pouvoir rentrer chez soi en montrant que toutes ces années de travail et de sacrifice à l’étranger n’ont pas été inutiles, expose l’immigré touché par la crise à un dilemme particulièrement cruel puisqu’il ne peut remplir les conditions d’un retour qu’il jugerait digne ou honorable au pays et qu’il n’a plus ici aucune raison, et souvent aucune envie, de rester. Près des deux-tiers desAlgériens interrogés gagnent moins de 6000 F par mois, 45 % se situant sous la barre des 4000 F. Les résidents des foyers appartiennent donc à une population affaiblie et précaire économiquement. Dans l’incapacité de repartir au pays avec une « bonne » retraite, la possibilité économique de créer un commerce et d’autres biens matériels comme une voiture et une camionnette, ils ne peuvent justifier leur départ du pays, et de leur famille pour une terre étrangère. Ils ont ainsi souvent le sentiment que leurs sacrifices, leur migration est un échec. «... Revenir les mains vides et avouer l’échec et l’inutilité de l’émigration est impossible. J’ai perdu ma santé ici, j’ai pas mis d’argent de côté, j’ai pas construit une maison là-bas, j’ai même pas une voiture; c’est la honte de revenir comme ça [3] »
 
LA PRÉCARITÉ DE LA POPULATION
 
 
La santé
La santé est effectivement un des critères du maintien en France car les résidents sont bien souvent malades ou invalides. La dégradation de la santé avec l’âge est un phénomène naturel qui ne soulèverait pas d’interrogations si l’habitat n’était pas si peu adapté à sa population, et si les problèmes de santé de celle-ci n’étaient pas aggravés par un métier souvent caractérisé par une pénibilité physique importante (le bâtiment, les industries lourdes ou de transformation, l’agriculture) et par un accès limité aux soins préventifs. Les résidents ne prennent contact avec le corps médical que lors de cas graves nécessitant une hospitalisation. Enfin, les personnes atteintes de maladie chronique par exemple, ne peuvent pas retourner en Algérie sans prendre en compte les difficultés qu’ils auront à suivre leur traitement là-bas.
La situation professionnelle
L’analyse de la situation professionnelle des résidents confirme la précarité observée car la crise économique et le vieillissement de la population ont provoqué une augmentation du chômage chez les résidents depuis leur arrivée en France. En effet, depuis la crise économique, les mouvements migratoires sont devenus plus difficiles et « la dégradation du marché du travail [...] allait révéler l’accumulation des problèmes sociaux et l’inadaptation de l’action sociale en direction des immigrés. » (V. Viet, 1998)
Environs 44% des Algériens interrogés ont connu le chômage et 20% y sont encore aujourd’hui (surtout à partir des années 1980 avec une accélération depuis les années 1990) avec une durée moyenne d’environ six ans. Les faiblesses économiques et professionnelles observées sont accentuées par un manque en matière d’éducation qui aggrave les handicaps de cette population face au marché du travail. En effet, plus de 50% des résidents n’ont jamais été à l’école, 20% n’ont pas dépassé le primaire et seulement 3% ont eu un diplôme (BAC ou Brevet).
La majorité des résidents sont actuellement retraités ou préretraités (36,7%), mais ils ont accédé à celle-ci plus tardivement que la moyenne française. Cette situation est due en partie aux durées de cotisation obligatoires qui n’ont, souvent, pas été atteintes (L’âge moyen d’arrivée en France se situant autour de 24 ans, et les temps de travail à l’étranger n’étant pas comptes, ils cumulent plus tardivement les trimestres nécessaires à l’accession à la retraite), mais également au fait que les personnes en invalidité (représentant environs 7% de la population) acquièrent le statut de retraité à 65 ans.
Enfin, la précarité s’observe plus généralement au travers du chômage, du RMI ou des indemnités d’invalidité qui concernent près de 32% des enquêtés mais également à la lumière des changements d’entreprise. Car «... l’intérim se développe au détriment des changements d’entreprises. [...] L’instabilité du travail se situe dans les âges jeunes, qui correspond à une période où il était possible de se permettre de changer souvent d’entreprise si celle-ci ne paye pas assez, par exemple. Par contre nous voyons qu’avec l’âge, le travail en intérim émerge. » (G. Dabet, 2000) L’intérim est analysé comme étant plus subi que les changements d’entreprise (dont l’initiative serait surtout personnelle) et donc comme un facteur de précarité.
Il est certain que ces précarités financières, professionnelles, soient un frein dans la possibilité qu’ils auraient de retourner en Algérie. Le poids du temps lui-même, à travers le vieillissement de la population et l’habitude de vivre en France, nuit à la mise en place d’un retour éventuellement souhaité. Enfin, nous allons voir que la conception de la famille qu’ont les résidents de foyer joue également un rôle dans leur maintien en France.
Le concept de famille
La migration a provoqué un isolement familial qui est, très probablement, rarement souhaité, mais nous pensons que la population algérienne vivant en foyer n’est pas totalement exclue des choix à l’origine de cette solitude. Il est possible que les résidents, pour éviter de grands bouleversements au sein de la famille que le regroupement familial provoquerait au travers de la migration, aient pu souhaiter rester, ou même parfois quitter un habitat de droit commun pour aller vivre seuls en foyer. Ainsi, un résident interviewé par B. Boutaleb disait : «... il y a des gens qui ont ramené leur femme et leurs enfants mais au bout d’un certain temps, ils ont quitté leur maison pour habiter dans les foyers, avec nous, j’en connais plein... ».
En effet, si le regroupement familial a lieu, une fois en France, la famille va s’adapter à sa nouvelle situation et se créer une nouvelle identité. Pour cela, elle va accepter, rejeter, transformer son héritage culturel selon un mouvement de « déstructuration-restructuration » (A. Zehraoui, 1994) où les fonctions, les statuts, et les rôles de chacun de ces membres vont se redéfinir.
Mais pour le résident, c’est surtout l’impact tout particulier de la migration sur le rôle du père qui va porter à conséquence et influer sur ses choix. Car « plus que dans la vie publique, c’est dans la vie domestique que le père éprouve, après coup, l’inanité de toutes ses entreprises. » (A. Sayad, 1979). La dégradation du rôle du père dans le contexte de l’immigration algérienne est, en grande partie, liée à l’impossibilité de faire respecter et de transmettre à ses enfants, ou plus généralement à sa famille, des normes inadaptés à la vie en France. « Moi quand ma femme a commencé à me parler de l’assistance sociale, des droits de la femme, de la police quand on se dispute, j’ai dit houps, stop, la meilleure solution c’est de la ramener au bled, là-bas elle sera plus tranquille. »
C’est l’organisation familiale dans son ensemble qui s’avère transformée par la migration et les données tirées de notre enquête permettent d’observer une volonté de la part des résidents de rester fidèle à un certain modèle familial qui se conjugue mal avec la migration.
La nuptialité
Le mariage est quasiment unanimement adopté puisque 84,56 % des Algériens interrogés sont mariés au moment de l’enquête avec un âge moyen au premier mariage d’environ 24 ans. Les unions-libres apparaissent peu (15% des cas) et seulement pour les secondes unions. Au total, le célibat définitif ne représente que 3,4% des individus. Les mariages ont tous eu lieu en Algérie avec des femmes algériennes, avant la migration ou dans ses premiers temps. Si le résident était en France, il a effectué un aller-retour pour se marier en Algérie avant de revenir au foyer. Le divorce est relativement peu développé et seulement 10% des divorcés se sont remariés avec une deuxième épouse. Leur état de célibataire en France est donc bien loin de leur situation matrimoniale réelle.
L’écart d’âge, important au premier mariage (avec 7 ans de moins pour l’épouse en moyenne), s’agrandit pour la seconde union (13 ans), atteignant son apogée lors de la troisième union avec 21 ans pour les deux seuls résidents ayant eu une telle union.
La fécondité
Le modèle familial traditionnel se définit avant tout par une fécondité particulière, caractérisée par une descendance nombreuse, un intervalle inter-génésique assez faible au regard du temps passé en Algérie (environ une naissance tous les trois ans), ou une volonté de contrôle particulier sur les enfants (en particulier le contrôle de leur nuptialité).
Ainsi, les résidents interrogés ont eu en moyenne 5,5 enfants. Ce résultat ne peut être directement comparé à un indice de fécondité des femmes algériennes de la même génération car les comportements en matière de nuptialité par exemple sont fort différents entre les deux sexes. Ainsi, l’âge au mariage, le droit à la répudiation et à la polygamie (même si elle est très peu développée), par exemple, font que les fécondités des hommes et celles des femmes ne sont pas directement comparables.
Le graphique suivant montre l’évolution, selon la génération d’ego, de son comportement en matière de fécondité dans le temps. Il montre qu’il n’y a pas un seul modèle caractéristique des résidents mais plusieurs dans lesquels l’âge, la date d’arrivée en France, la situation économique... sont des facteurs déterminants. La courbe des générations nées entre 1918 et 1930 par exemple, se différencie des autres. Ces personnes ont, comme on pouvait s’y attendre, une intensité de fécondité élevée (près de 6 enfants par homme), mais leur calendrier est assez tardif puisque le premier enfant arrive en moyenne à 25-26 ans, et qu’on observe par la suite un enfant tous les cinq ans. Ainsi ce sont les générations qui ont le plus d’enfants qui enregistrent le plus de naissances après 60 ans. Au contraire, les générations 1946-50 ont une intensité plus élevée que les générations 1931-1935 mais un calendrier du phénomène plus rapide. La première naissance arrive en effet, avant les 24 ans du père, la seconde vers 26 ans et la troisième peu après trente ans.
De nombreuses autres différences comportementales sont observables selon les générations, permettant ainsi de nuancer l’analyse en prenant en compte les contextes historiques, économiques, politiques. Une analyse plus approfondie du lien existant entre l’âge à la migration, le contexte de cette migration et le comportement reproducteur des migrants permettrait sans doute d’expliquer l’aspect particulier de ce graphique.
L’analyse des comportements démographiques des résidants semble bien expliquer que ces hommes désirent rester fidèles à un schéma familial « traditionnel » valorisé dans leurs communautés. La migration, en ayant perturbé ce modèle, a « obligé » ces migrants à adopter un comportement particulier afin de préserver un mode de vie auquel ils sont attachés.
Graphique 1
Évolution dans le temps de la fécondité d'égo selon
IMGIMGÉvolution dans le temps de la fécondité d'égo selonIMGIMF
 
LE « VA ET VIENT » : UN MODE DE VIE, UN COMPROMIS
 
 
Dans le cas d’un départ définitif du foyer, 49% des résidents interrogés ont déclaré vouloir retourner en Algérie. Cette réponse démontre trois choses : premièrement, les résidents restent fortement attachés à l’Algérie, prouvant ainsi qu’ils n’ont pas rompu totalement les liens avec ce pays. Deuxièmement il semble qu’ils ne souhaitent pas vivre, en France, dans un autre logement que le foyer même s’ils en avaient la possibilité. Enfin, elle montre que le modèle d’intégration défini comme un « va-et-vient » est bien majoritairement admis et souhaité.
En effet, quels que soient leur âge, leur profession, leur région de départ... les enquêtés sont près de 95% à retourner chez eux de temps à autre, dont plus de 80% il y a moins de deux ans. Or le fait de vivre en France, dans un autre logement que le foyer, rendrait difficile, voire impossible la mis en place du « vaetvient » pour des raisons économiques par exemple.
Ce système semble bien être un compromis fait à la migration. Ne pouvant retourner en Algérie et ne désirant pas non plus rompre les liens avec les leurs et leur pays, ils ont la possibilité de cumuler les avantages du foyer, de la vie en France, l’indépendance vis-à-vis du reste de la famille, et les joies de retrouver les siens quand eux le souhaitent. L’habitude de la vie en France, loin des leurs a provoqué chez le résident une rupture avec le reste de la famille. Le développement de ce modèle permet au résident de créer un système lui permettant de garder le contrôle sur sa migration. Il est en effet, le seul à effectuer les voyages entre les deux pays, et il a donc la maîtrise absolue sur les rapprochements qu’il fait avec le reste de la famille et peut choisir seul s’il souhaite retrouver les siens ou non. Il conserve également l’exclusivité du contrôle sur le choix des innovations comportementales et donc sur les changements susceptibles d’influencer la famille.
Enfin, plus de 90% des personnes interrogées possèdent une maison dans leur wilaya (département) de naissance. Dans la majorité des cas, il s’agit de la demeure familiale que le résident et ses frères ont agrandie. L’acceptation et le développement de ce modèle parmi les résidents montrent bien que ceux-ci n’ont pas rompu les liens avec l’Algérie et correspondent au second groupe de résident défini par M. Bernardot comme étant dans un système « de participation sociale mixte ».
Faire le choix de rester en foyer, c’est faire le choix de rester entre deux mondes. Si les résidents n’ont plus, avec leur pays d’origine, que des contacts épisodiques et distants, ils n’ont pas pour autant réussi ou souhaité s’ouvrir plus avant à la société française.
Bien sûr les difficultés économiques, professionnelles, éventuellement personnelles ou tout simplement les contextes politique, historiques et sociaux... n’ont pas favorisé l’installation des Algériens en France. Néanmoins, si les Algériens des foyers sont (à la fois malgré et à cause de toutes ces années) encore aujourd’hui en foyer, c’est qu’ils y ont trouvé une réponse à leur projet migratoire et qu’ils ont pu y développer un système avantageux au travers du « va-et-vient ». Parce qu’ils n’ont pas pu ou voulu choisir entre une installation définitive en France et un retour en Algérie, ils se sont créés une identité à mi-chemin entre ces deux pays. Le foyer est une sorte de compromis ou de « non-choix », entre l’installation de la famille en France (et toutes les modifications que cela entraînera forcément) et le retour définitif en Algérie afin de retrouver un schéma plus classique de ménage où tous les membres de la famille vivent sous le même toit. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les foyers de travailleurs créés pour ces générations de migrants sont actuellement en pleine transformation et qu’ils seront bientôt remplacés par des « résidences sociales » adaptées à une nouvelle population plus hétérogène. Les foyers ne survivront pas à la disparition des migrants qui les ont occupés.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  B AROU J., « Du bidonville au logement social », in Sciences humaines, n° 96, juillet 1999.
·  B ERNARDOT M., « La vie des résidents isolés de la Sonacotra », in Hommes et migrations, n° 1202, octobre 1996, p. 14-22.
·   B OUTALEB B., Fin d’une vie entre deux mondes. Les retraités algériens en Ile-de-France, mémoire de DEA de sociologie et démographie des sociétés contemporaines sous la direction de Mme C. Levy-Vroelant, 1994, pp. 128.
·   B OUTALEB B., « Vieillir en foyer : les immigrés algériens retraités dans les foyers de la région parisienne », in Logements de passage. Formes normes, expériences, Claire Levy-Vroelant eds, L’Harmattan, coll. « Habitat et société », 2000, pp. 145-173.
·   D ABET G., Le vieillissement des Algériens dans les foyers d’immigrés de la Sonacotra et la trajectoire professionnelle, Mémoire de DEA de socio-logie et démographie des sociétés contemporaines sous la direction de Mme Maria Cosio, 2000, pp. 93.
·   G ASTAUT Y., « Visites au bidonville : habitat des migrants primo-arrivants (1955-1975)», in Logements de passage. Formes normes, expériences, Claire Levy-Vroelant eds, L’Harmattan, coll. « Habitat et société », 2000, pp. 121-144.
·   (G.R.A.B) Groupe de Réflexion sur l’Approche Biographique; [org. Par Philippe Antoine, Catherine Bonvalet, Daniel Courgeau, Françoise Dureau, Éva Lelièvre), « Biographies d’enquêtes : Bilan de 14 collectes biographiques ». Méthode et Savoirs n° 3, INED-PUF diffusion, 1999,336 pp.
·   SAYAD A., « Les enfants légitimes », in Actes de la recherche en sciences sociales, n° 25-26-27, Paris, 1979,1e partie.
·   V IET V., La France immigrée : construction d’une politique 1914-1997, Fayard, 1998, Paris, 550 pp.
·   Z EHRAOUI A., L’immigration. De l’homme seul à la famille, CIEMI-L’Harmattan, 1994, Paris.
 
NOTES
 
[1]Cet article est issu du rapport fournit au « CLUB92 » synthétisant les recherches qui ont été menées durant l’année 1999-2000 par le CERPOS. Il présente plus particulièrement un résumé de nos recherches sur ce sujet dans le cadre du DEA soutenu au cours de l’été 2000 à l’Université de Nanterre, Paris10, sous la direction de M. Dominique Maison.
[2]Voir à ce propos, Groupe de Réflexion sur l’Approche Biographique; (org. Par PhilippeAntoine, Catherine Bonvalet, Daniel Courgeau, Françoise Dureau, Éva Lelièvre), « Biographies d’enquêtes : Bilan de 14 collectes biographiques. », Méthode et Savoirs n°3, INED-PUF diffusion, 1999,336 pp. qui présente 14 enquêtes biographiques, les méthodes, l’origine des enquêtes, les avantages et inconvénients de l’outil.
[3]Cet extrait d’entretien d’un résident algérien de foyer de travailleurs est tiré du mémoire de DEA de Boubekar Boutaleb.
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