2002
Champ Psychosomatique
Le lien suspendu
Marie Marand
Médecin attachée au CSST Boucebci, Service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent. CHU Avicenne, AP-HP, Bobigny, Pr M.R. Moro, laboratoire de psychogénèse et de psychopathologie. UFR Léonard de Vinci Université Paris 13.
Confronté au cas d’un retard de croissance in utero survenu peu après que
le père de l’enfant ait été victime d’une rupture d’anévrisme avec coma, l’auteur s’interroge sur la réorganisation des liens familiaux secondaires à l’accident somatique du père. L’attachement de l’épouse manifesté à son mari a-t-il joué un rôle dans le réveil de coma ? Le désinvestissement de la mère pour
son enfant a-t-il participé à l’hypotrophie fœtale ? Quelle interaction entre le
père et le fœtus ?Mots-clés :
Anévrisme, Environnement affectif et réveil de coma, Acti- vité mentale originaire, Attachement mère-fœtus, Lien père-fœtus, Rup- ture de croissance in utero, Image inconsciente du corps du père.
Discussion about the case of an in utero growth retardation occurring after
the father’s coma due to an aneurysm rupture. Did the mother’s disinvestment
for her child participate to the fetus hypotrophy ? What kind of interaction between the father and the fetus ? Did the wife’s attachment showed to his husband was determinant in the coma recovery ? How the family’s ties changes
because of the father’s somatic injury ?Keywords :
Aneurysm, Coma recovery and affective support, Mother- fetus attachment, Father-fetus interaction, In utero growth retardation.
« Nous ne comprendrons jamais tout à fait,
mais pouvons et pourrons faire beaucoup mieux
que de nous comprendre. »
Novalis (1772-1801)
Madame L. n’était pas une patiente habituelle du cabinet
et peu lui importait le médecin, elle voulait un rendezvous.
Tous les confrères de la Maison Médicale étant
surchargés, la secrétaire l’a inscrite sur la liste du médecin
remplaçant que j’étais alors.
Donc, ce premier lundi de décembre sur le coup de dix-huit
heures, rentre dans le bureau une belle jeune femme, yeux noirs
maquillés et trentaine bien habillée. Motif de la consultation :
troubles du sommeil et vomissements.
On parle un peu. Assez vite, elle m’apprend qu’elle est
enceinte. Une grossesse d’à peine quatre mois qu’aucun signe
extérieur ne m’avait permis de deviner. Puis elle mentionne sa
profession : comptable dans une grosse société. Évoque son fils,
Camille, quatre ans et demi. Enfin, dans un soupir, elle raconte
que, la veille, son mari, que je vais appeler Jérémie, a fait une
rupture d’anévrisme. Je comprends mieux qu’elle n’ait pas bien
dormi cette nuit-là !
Devenue bavarde, elle précise... Au petit matin, ils s’étaient
disputés et Jérémie s’était levé fâché. Le dimanche commençait
mal ! Et puis, tout d’un coup, un « grand boum ». Elle se précipite, croyant à une chute de Camille. Stupéfaite, elle découvre son
mari en train de débouler l’escalier. Quand elle arrive en bas des
marches, il gît sans connaissance.
Pompiers. SAMU. Transport en urgence à l’hôpital. Elle y a
passé toute la journée d’hier. Aujourd’hui autant qu’on l’a laissé
faire. État stationnaire. Le coma perdurait.
Diagnostic : hémorragie méningée révélée par une crise d’épilepsie.
La dignité de cette femme m’impressionne. Pas de larmes
inutiles. Des mots qui l’un après l’autre s’enchaînent. À mon
étonnement, pendant presque une heure et demie. Et à la fin de
la consultation, une ordonnance banale avec un hypnotique
anodin et un antivomitif. La meilleure des thérapeutiques prescrites étant, à mon avis, l’arrêt de travail que je lui signais.
Je la revois quinze jours plus tard. À l’expiration de son arrêt
de travail.
Son mari ? Toujours dans le coma. L’artériographie a retrouvé
trois anévrismes, dont un seul s’était rompu
[1]. On l’avait rapidement embolisé. Les autres restaient intacts. Planait donc toujours
le risque d’une nouvelle hémorragie qui viendrait aggraver
encore les dégâts cérébraux.
Et Madame L., commence à mal supporter la situation. Tous
les jours elle monte à Marseille. Cinquante kilomètres aller,
cinquante kilomètres retour. Les embouteillages. Et toute la journée pour deux fois une demi-heure de visite... Pour « rien ». Pas
un signe d’amélioration. Des tuyaux partout. Une silhouette
inerte, déjà défigurée par les kilos qui commencent à manquer.
Rien que le bruit des machines. Elle est fatiguée.
Curieusement, je m’entends lui conseiller de toucher son mari
quand elle est près de lui. De le caresser même, si elle le peut. En
tout cas de lui parler. De lui raconter sa vie à elle. De lui donner
des nouvelles de la maison et de Camille.
Ses vomissements ? Terminés. Les somnifères ? Elle n’en a
plus besoin. D’ailleurs, elle n’a pas pris « mon » médicament plus
de deux jours : «- C’était trop fort, je dormais tout le temps. »
Camille ? Chez ses grands-parents maternels. Malgré cette
aide qu’elle reconnaît précieuse, la présence de sa famille lui
pèse. Sa mère l’ennuie avec une attitude soi-disant par trop
compatissante. Et la belle-mère...
« Elle » – la belle-mère – a été raconter partout au bureau l’histoire de son fils. Et bien entendu, une collègue s’est chargée de
répéter l’anévrisme, le coma et toute l’affaire à un ami. Lequel
n’était autre que l’ex-mari de la belle-mère dont il était séparé
depuis plus de vingt ans, et, de surcroît, le père de Jérémie.
Résultat, un soir, l’homme, qui n’avait pas donné signe de vie
à son fils depuis dix-huit ans, arrive sans crier gare à l’hôpital.
Madame L. tenait déjà la place. Première rencontre et présentations « officielles » au chevet du corps immobile et muet d’un
« absent » ô combien présent. Et commentaires, a posteriori, de
la belle-fille : «- Heureusement que Jérémie ne l’a pas vu, car il
aurait été furieux. »
Voilà plus d’une heure que nous étions ensemble. Madame L.,
une nouvelle fois, s’était un peu laissée aller à partager sa
détresse.
Beaucoup s’était dit. Mais rien sur le bébé. Pas une seule fois,
il n’avait été évoqué. Madame L. s’était même montrée quelque
peu surprise sinon agacée quand je lui avais conseillé d’aller
consulter sa gynécologue. Seule thérapeutique prescrite, et celle-ci dûment indiquée, une poursuite de l’arrêt de travail et un
nouveau rendez-vous.
Troisième consultation donc, le 6 janvier. Toujours aussi
longue. Cette fois plutôt monocorde, versent dépressif.
Noël s’est très mal passé. Elle est crevée. Elle en a marre. Ne
veut pas de médicaments et désire reprendre son travail.
La belle-mère ? Elle lui a claqué la porte au nez, et ne la voit
plus.
De toute façon, elle n’a plus le moral. Ses collègues lui
manquent. Et puis son patron commencerait à trouver son
absence un peu longue. Sans parler des licenciements qui
restaient une politique à la mode dans l’entreprise...
Un mari dans le coma pour... personne ne sait combien de
temps, voire un mari mort. Un enfant à charge. Une maison à
payer. Et plus de boulot ? Non. Il fallait qu’elle retravaille.
Prudemment, je propose d’envisager un mi-temps thérapeutique. Ainsi, elle pourrait continuer de se rendre à l’hôpital tous
les jours. On en reparle dans une semaine, d’accord ?
Huit jours plus tard, changement de ton. Jérémie s’est
« réveillé » ! Retrouvailles émouvantes avec la vie. Il avait maigri
d’au moins quinze kilos. Il avait des escarres partout. Il ne mangeait rien. Mais la première chose qu’il a demandé à son épouse
quand il a pu le faire, c’est-à-dire quand tous ses tuyaux ont été
débranchés, c’était de vérifier... sa virilité. Et ses premiers mots,
chavirant de tendresse : « Je ne pouvais pas te quitter fâché ». À
quelle intuition, à quelle lecture ai-je fait référence à ce moment-là, pour suggérer à Madame L. d’amener à son mari des purées de
légumes qu’elle aurait elle-même préparées à la maison ?
Cinquième consultation huit jours plus tard. Jérémie et rien
que Jérémie, toujours et encore. Il vient d’être opéré. Les chirurgiens ont posé un clip au niveau de l’anévrisme sur l’artère
sylvienne droite qui restait menaçant. À nouveau toute la machinerie du service de réanimation. Un homme « réveillé » mais
redevenu inaccessible. De plus en plus cadavérique. La tête
barrée par un énorme bandage blanc qui recouvrait la cicatrice
d’un crâne ouvert par les chirurgiens. Un homme devenu
hargneux. Agressif avec tout le monde, y compris avec sa femme
qui, pour la première fois devant moi, commence à pleurer.
Madame L., ne supporte plus. Camille est toujours chez ses
grands-parents. La belle-mère toujours « au placard ». Et, pour couronner le tout, arrivent les difficultés financières. Aucune indemnité journalière n’a été encore versée. Madame L. n’en peut plus.
Mais refuse toujours les médicaments. Il est temps de mettre en
place le mi-temps thérapeutique. Pour un mois.
Question grossesse ? Rien. Malgré mes demandes réitérées,
toujours pas de visite chez le gynécologue. Et ventre toujours
aussi désespérément aussi plat. Dans la bataille des mots qui
entremêlent silences, soupirs et adjectifs difficilement qualificatifs, je l’avais presque oubliée, moi aussi. D’ailleurs, qui aurait
pu dire que Madame L. était enceinte ? Elle était aussi mince que
le premier jour.
Trois semaines plus tard, Madame L. sollicite un rendez-vous.
Ce n’était pas dans ses habitudes de consulter avant l’expiration
des délais imposés par ses arrêts de travail. Et je restais sur le
goût de la dernière fois où je n’avais pas su utiliser la paperasse
pour provoquer une rencontre plus précoce. Que s’était-il encore
passé ? Rien. Aujourd’hui, Madame L. venait me voir « juste pour
parler ». L’amélioration de l’état de Jérémie était lente mais
évidente. Apparemment il n’avait pas de séquelles neurologiques
majeures de son accident vasculaire cérébral. Ni sur le plan
moteur. Ni sur le plan sensitif. Juste une baisse modérée de
l’acuité visuelle et une amputation partielle du champ visuel à
droite secondaire à une hémorragie dans le vitré.
- « Ce qui est une chance extraordinaire », laissais-je échapper, même s’il était encore un peu tôt pour apprécier les éventuelles complications frontales.
Pour la première fois, Madame L. se raconte. Sa peur de ce
qui va maintenant se passer. Son mari, comment cela va évoluer ?
Elle, ce qu’elle va devenir ? Leur couple ? Leur vie de demain.
Le bébé ?
Ah oui, le bébé. Elle irait voir son gynécologue.
Vendredi 21 février, septième consultation. Renouvellement
du mi-temps thérapeutique. Cela lui convient parfaitement. Le
matin elle travaille, bien et beaucoup. Sans manquer de discuter
avec les copines à la pause café. « Ça fait du bien ! » L’après-midi,
elle va voir son mari. Lequel va de mieux en mieux.
«- Maintenant, il fait la vie à tout le monde à « l’hosto » parce
qu’il veut rentrer chez lui. »
Elle, elle appréhende. Le retour de son mari à la maison, certes
elle le souhaite. Mais elle le redoute en même temps. Comment
faire face ? Va-t-elle être à la hauteur ? Et s’il avait un autre
malaise ? Il est question d’un week-end « à l’essai ». Madame L.,
pour le moment, renâcle.
Enfin, elle est allée voir son obstétricien. Ce qui me soulage
d’un gros poids, même si le confrère confirme l’hypotrophie
fœtale que je redoutais. Madame L., elle, ne semble pas en être
particulièrement inquiète.
Camille dort toujours chez sa grand-mère maternelle, mais,
chaque jour ou presque, sa mère se débrouille pour passer un
moment avec lui. Il va à l’école sans problème et, a priori, n’a pas
l’air trop perturbé par la situation. Par contre, Madame L. se
soucie de la réaction de son fils quand il reverra son père. « Jérémie est devenu tellement... autre ».
Et puis, à la fin de la consultation, elle me tend des papiers.
Un formulaire à retourner au médecin-conseil de la compagnie
d’assurance de son entreprise « qui s’étonnait d’un si long arrêt
de travail pour une femme qui, a priori, n’avait rien ».
Perplexe et quelque peu déconcertée par cette attestation
médicale confidentielle qu’on me demandait de faire, je choisis
de garder le formulaire sous le coude pour le remplir à tête reposée. Peut-elle repasser le prendre dans la semaine ?
Confrontée à mon ignorance paperassière, craignant une
atteinte du secret médical, je téléphone à un représentant du
Conseil de l’Ordre pour déterminer la conduite à tenir. À ma
grande stupeur, je me fais vertement tancer. Me voilà accusée
d’avoir fait des certificats de complaisance, avertie de toutes les
conséquences juridiques de tels actes, et, sur ce, on me raccroche
au nez.
Ma colère une fois apaisée, j’essaie de porter un regard
critique sur ma démarche de soins. Quelle attitude aurais-je dû
avoir avec cette femme courageuse qui, dans une situation pour
le moins difficile, avait refusé toute médication et que je n’avais
pas réussi à toucher autrement qu’avec des mots ? Qui plus est
une femme enceinte ? Même à la réflexion, je persistais et je
signais. Il me semblait avoir fait au mieux de ce que moi, je
pouvais. Et sans faveur particulière.
En accord avec Madame L. qui redoute les inquisitions de
son employeur, nous convenons de remplir le dossier en indiquant seulement le diagnostic de dépression réactionnelle. Sans
plus de précision, ni quant à son mari, ni quant à sa grossesse.
Un mois plus tard, c’est à peine si je reconnais la Madame L.
qui s’assoit devant moi. Pour la première fois, je la vois en femme
enceinte, avec un ventre bien rond, harmonieusement habillée
dans des vêtements amples et colorés. Je ne lui cache pas le plaisir que cela me fait.
La famille s’était reconstituée. Jérémie était maintenant chez
lui, presque à demeure. Camille avait regagné sa chambre. On
préparait même le lit du bébé. Et Camille avait décidé : ce serait
un garçon et il s’appellerait Pierre.
Retour pourtant très difficile au début. Pour tout le monde. Jérémie n’avait aucun horaire. Confondait le jour avec la nuit. Avait des
sautes d’humeur imprévisibles. Mangeait tout ce qui traînait dans
le frigidaire, n’importe où, n’importe quand, n’importe comment.
Ne supportait pas que sa femme aille travailler. Il la voulait pour
lui tout seul, et disponible à ses moindres fantaisies. Il en vint à ne
plus se laver. À faire des fugues. Et puis il revenait. Disait qu’il l’aimait. Puis restait des heures assis dans un fauteuil. Muet et inactif. Ressassant sempiternellement sa souffrance à lui.
Camille aussi avait perdu ses marques et retrouvait mal son
père. Pour des broutilles, il se faisait houspiller. Parfois même
pour rien. L’enfant pleurait. Le père ne supportait pas. Grondait
encore plus fort. Camille courrait vers sa mère qui essayait, tant
bien que mal, d’expliquer... l’inexplicable.
Madame L. faisait de son mieux pour recoller tous les morceaux
de leur vie. Assurant l’ordinaire et l’extraordinaire des courses et
de l’entretien matériel de tout le monde. Dormant peu. Parlant des
heures avec son mari pour tenter de lui expliquer et sa douleur à
elle, et le désarroi de leur fils. Heureuse que l’heure arrive enfin
d’aller travailler pour échapper à l’enfer. Au fil des jours pourtant,
le quotidien s’était réorganisé. Mais...
«- S’il vous plaît, Docteur, signez-moi une prolongation de
mon arrêt de travail et du mi-temps thérapeutique ! »
Avec un large sourire, elle m’apprend alors qu’elle avait eu
un contrôle de la Sécu. Mal à l’aise, je l’écoute qui poursuit :
«- Et quand j’ai dit au médecin inspecteur que mon mari avait
fait une rupture d’anévrisme alors que j’étais enceinte de quatre
mois, tout de suite il a contresigné le mi-temps thérapeutique. Il
me l’a même accordé pour deux ans. Sans me demander plus
d’explications ! »
Ouf ! Je suis soulagée.
Et puis, plus de nouvelles de Madame L. Pendant trois mois.
Jusqu’au 21 juin, jour où elle rentre dans le cabinet avec un
bébé blotti dans ses bras. Il a trois semaines. C’est un garçon. Et
il s’appelle Pierre. Un peu petit, certes. Mais bien vivant. Et tellement là !
Jérémie allait de mieux en mieux. Ses sautes d’humeur s’estompaient. Il dormait la nuit et ne dévalisait plus le frigo. Chaque
jour, il s’imposait deux heures de marche à la campagne, le plus
souvent accompagné d’un ami ou de sa famille. Et il commençait à s’ennuyer ferme. Réclamant de reprendre son boulot. Trop
tôt avait répondu le chirurgien. Arguant, à juste titre, de la persistance de sa déficience visuelle et d’un traitement antiépileptique mal équilibré, pour contre-indiquer, en plus, la conduite
automobile que Jérémie aurait bien voulu... N’y tenant plus, il
brave pourtant l’interdit, et, pour améliorer les rentrées d’argent
du ménage, se fait embaucher au noir comme serveur dans un
restaurant.
Le couple avait toujours ses bas et quelques hauts, mais Jérémie, là encore fonceur, avait décidé de se marier. Il avait même
fixé la date. Ce serait le premier samedi de septembre, en même
temps que le baptême de Pierre.
Le motif de la consultation ? Depuis hier, elle avait mal. Une
sciatalgie.
Première expression d’un soma qui avait su, « sans elle », mener
à son terme une grossesse un temps délaissée et qui, aujourd’hui
réclamait repos ? Elle s’avouait aussi quelque peu abasourdie par
tous les événements de ces derniers temps. L’anévrisme, l’hôpital,
le retour chaotique à la maison, la naissance de Pierre, et maintenant cette histoire de mariage dont il n’avait jamais parlé auparavant. La comptable qu’elle était ne savait plus trop comment
« gérer » ses affaires ni sur quel compte inscrire ses états d’âme.
C’est alors que je lui ai parlé des travaux du Docteur Hélène
Oppenheim-Gluckman. De l’intérêt qu’il y aurait, peut-être, de
parler avec un professionnel du drame que, chacun à leur façon,
ils avaient vécu. De cette incommunicabilité dans laquelle, l’un
et l’autre, ils s’étaient perdus puis retrouvés. Le feront-ils un
jour ?
Fin juillet, Jérémie prend rendez-vous. Son médecin habituel
était absent, et il n’avait plus de Dépakine
[2].
Vers 8-9 mois, Pierre a fait une rhino-pharyngite un peu plus
sévère que les autres et ses parents s’en sont suffisamment inquiétés pour appeler le médecin. Ce n’était rien qu’une dent qui titillait
un peu trop un superbe bébé joufflu. À cette occasion, j’ai fait la
connaissance de Camille, tout excité parce que sa Maman était chez
le coiffeur. Jérémie, qui ce jour-là ne travaillait pas – il avait repris
ses fonctions d’éducateur spécialisé –, portait une alliance flambant neuve.
Je n’ai jamais revu Madame L.
Un an plus tard, je quittais définitivement le cabinet. Sans
autre nouvelle.
Mais dans cette histoire de vie et de mort entremêlées, somme
toute assez ramassée dans le temps, que de liens s’étaient noués
autrement !
D’abord, il y avait eu « solution de continuité » dans le corps
de Jérémie. La paroi d’une poche anévrismale sur le trajet de
l’artère communicante antérieure
[3] s’était rompue, et le sang,
normalement canalisé dans une tuyauterie étanche, s’était
répandu dans les méninges. Jérémie tombe à terre, subitement
plongé dans un « état de non-éveil » qui ne suspendrait pas la vie
psychique inconsciente
[4] mais le rend « incapable de répondre de
façon adaptée aux stimulations extérieures comme aux besoins
internes »
[5] de son organisme.
Lien suspendu avec la vie.
À cause de ce coma, perte des fonctions vitales spontanées et
communication interrompue. Les autres se retrouvent séparés de
tout ce qu’ils connaissaient de « leur » Jérémie. Lui... ? S’en était-il allé rencontrer la mort ? Ou... ? Accueilli dans le ventre d’un
service de réanimation performant, assistance respiratoire,
gavage par sonde naso-gastrique, perfusions et pénilex assurent
l’entretien « technique » de sa machine somatique. Cela suffisait-il aussi pour maintenir l’attachement à ceux qui l’aimaient ? Au
dehors, le tissu familial vacillait.
Pourtant, du point de vue où je l’examinais, d’un bout à l’autre
de la trame, un maillon de la chaîne semblait dominant : le couple
Madame L.-Jérémie. Autorisée au compte-gouttes à pénétrer dans
l’enceinte hospitalière, chaque jour, par ses visites, Madame L.
veillait à le prolonger encore un peu. Hélas ! Dans le même
temps, le fil qui reliait « le pas encore vraiment Pierre » à Madame
L. s’étiolait. Le père allait de mieux en mieux. Et le fils, dans sa
mère, dépérissait.
Paradoxe du médecin que je suis qui, elle aussi, en était venue
à « oublier » l’enfant vivant invisible pour s’occuper du père
« mort » visible en prodiguant à la mère des conseils qui
évoquaient les soins à porter aux nouveau-nés !
Entre alors en scène le père disparu. Grand-père paternel
soudain inquiet du sort d’un rejeton à qui il vient inopinément
réaffirmer sa filiation après dix huit ans de silence. Mais Jérémie
est « absent ». Qui plus est, veillé par une femme qui revendique
auprès de lui le statut d’épouse. Doublement inaccessible.
Dans le même temps, la grand-mère paternelle se voit rejeter
loin du tableau. Par elle, involontairement (?), une place vide
depuis tant d’années se trouvait pour un temps réoccupée. Et elle
qui, jusque-là, avait tenu le devant de la scène, se voit reléguée
au rang des accessoires par une bru qui ne supportait pas de
devoir, en plus du fils, « remonter » la mère.
Exclusive, la louve a aussi éloigné ses petits. Camille est allé
habiter chez ses grands-parents maternels. Et Pierre ignoré,
comme s’il n’avait jamais été conçu.
Quant aux autres liens sociaux, eux aussi ont été rompus. Mes
arrêts de travail réitérés ont coupé Madame L. de son milieu
professionnel. Et très vite, elle s’était désintéressée de ses amis.
Comment partager la douleur qu’elle vivait ?
Autour du Prince endormi, finalement, seule persistait la cage
d’amour inlassablement tissée par Madame L. et les soins techniques de « la réa ».
Dans la mythologie grecque, Rhéa c’est l’épouse de Cronos,
tous les deux nés de l’union de Gaïa, la Terre primordiale, avec
Ouranos, le Ciel primordial. Gaïa, dans un premier temps, ayant
pris soin d’engendrer « son égal » Ouranos, qui n’aura de cesse
de tuer ses propres enfants. Seul Cronos, le plus jeune, aura l’audace de se rebeller contre son père, et d’un coup de faucille, va
même l’émasculer.
Plus loin dans l’histoire de la guerre des Titans, le dieu
Cronos, à son tour, tuera ses enfants. Mais au lieu de les ensevelir comme son père, lui les dévore. Heureusement, avec la
complicité de Gaïa, Rhéa réussit à abuser son époux. En lieu et
place de leur sixième enfant, elle lui donne à avaler une pierre
enveloppée dans un lange. Zeus était sauvé.
Le temps s’étant accompli, Jérémie s’est alors réveillé. Réveil
de coma où l’on reconnaît quelques éléments des différentes
phases identifiées par H. Oppenheim-Gluckman dans cet état
frontière qui sépare encore de la pleine conscience.
- Une première période « d’apparente incommunicabilité ».
D’un côté, le malade qui « a retrouvé sa vigilance, mais sa
conscience ne semble pas revenue d’un point de vue cognitif. Le
regard demeure vide, difficile à accrocher,... (il) ne parle pas et
ne paraît pas reconnaître son entourage, aucune émotion n’est
apparente. » Un sujet qui semble avoir « perdu toute attache, tout
repère et tout contact. » De l’autre, la famille ou un soignant, aux
aguets d’un message explicite de « l’éveillé » qui semble, a priori,
n’en envoyer aucun ou si peu. Et pourtant « une interrelation
intense entre le sujet, la famille et les soignants ».
[6]
- Puis une phase qu’elle appelle « d’éveil dans l’étrangeté » en
référence au texte de Freud
L’inquiétante étrangeté. Avec « des
indices francs de communication et de relation »
[7]. Mais... « Se
réveiller dans un lieu inconnu, sans pouvoir parler, avec des
handicaps neurologiques éventuels, incontinent, sondé, provoque
forcément un sentiment « d’inquiétante étrangeté », de « bizarre »,
de « magique ». Le malade a du mal à percevoir son corps dans
son intégralité, dans l’espace, dans ses rapports au monde extérieur et à autrui. Il a du mal à le reconnaître, à se reconnaître, à
reconnaître comme familier et identifié ce qui l’entoure. Cela
peut évoquer les descriptions des états de dépersonnalisation où
le malade présente des troubles de la conscience de soi et des
troubles de la conscience du corps.
Le malade peut difficilement communiquer les sensations
inhabituelles qu’il ressent, comprendre pour lui-même et faire
comprendre à l’autre ses besoins élémentaires. D’où, dans cette
période, un état de retrait sur soi » qui selon l’auteur évoque le
repli autistique.
[8]
Et pendant toute cette période, Jérémie n’a pas échappé aux
comportements d’allure régressive. Malaxage des excréments,
masturbation compulsive, demandes inhabituelles de caresses,
boulimie...
[9] Madame L., désarçonnée, ne reconnaissait plus
comme sien l’homme étrange qui pourtant regagnera bientôt le
domicile conjugal.
Et puis, petit à petit, la pulsion de vie reprend le dessus et les
liens bousculés par les répercussions de l’accident somatique, se
réorganisent. Autrement.
N’y pouvant plus, Madame L. demande à reprendre son
travail, finalement avec l’aval des organismes tutélaires, notamment du Médecin inspecteur de la Sécu. Alors de ce côté-là aussi,
des liens se renouent avec la vie.
Enfin, il y a Pierre. Dont les mouvements de vie n’avaient pas
encore heurté le ventre de sa mère quand son père s’était retrouvé
face contre terre. Et que l’on avait « oublié » là, dans des entrailles
qui, d’un coup, n’avaient plus été disponibles pour lui. « L’absence » de la mère et la « perte de connaissance » du père étaient
en train de lui voler son existence à lui. Alors il s’était fait tout petit.
Le père et le fils au prise avec une même pulsion de mort.
Mais l’un porté et l’autre délaissé par une même femme qui ne
pouvait être en même temps épouse et mère.
... « C’est dans le regard de l’autre que je vois si je suis encore
aimable, c’est dans la manière dont il me parle, dont il prend soin
de moi que je sens si je fais encore partie du monde des vivants »
[10]...
Le père gardait un regret qui le retenait de partir.
Le fils bouillonnait d’un projet qui le poussait à avancer pour
franchir bientôt le seuil de sa naissance. Il ne voyait pas. Entendait vaguement les bruits. Goûtait à peine le liquide amniotique.
Sentait avec sa peau. N’avait pas encore maturé, loin s’en faut,
« son appareil à comprendre ».
[11] Mais avec ces rudiments-là, il
avait pourtant perçu le lien soudain distendu avec un ventre qu’il
n’intéressait plus.
Désinvesti par une mère trop accaparée par un mari moribond, incapable de vivre sans elle, à son tour il avait décroché.
Et son dépérissement, comble de l’abandon, était resté inaperçu.
À quel mystère le destin a-t-il obéi pour imposer, ici, le
triomphe de la vie ?
D’abord, il y aura la résurrection du père. Qui, dans un temps
un peu décalé, forcera également le passage à la résurrection du
fils.
Ensuite le décret péremptoire de Camille qui, en le nommant,
parachève l’installation de son frère parmi les hommes. « Tu es
Pierre, et sur cette pierre je bâtirais... »
Enfin le destin d’une famille qui se noue officiellement devant
le corps social réuni. Mariage et baptême en même temps.
Et pour finir, le départ du médecin. Témoin discret de cet
enchevêtrement de liens tour à tour ébranlés, défaits et refaits, par
ce « trou » dans l’histoire de Jérémie. Persuadé plus que jamais
que l’homme, quelles que soient les circonstances et d’un bout à
l’autre de son existence, est un être « en relation ».
Comment en effet, ne pas penser que dans le même temps où
Jérémie bénéficiait des marques d’attachement que lui a si ouvertement manifestées Madame L.
[12], Pierre, en secret, pâtissait du
défaut d’investissement de sa mère à son égard ?
Comment ne pas s’interroger également sur l’interaction
singulière entre ce père et ce fils ? Ce père que le fœtus « entendait parler » par « les ondes que provoque cette voix sur sa peau
à travers l’eau »
[13], par les mains qu’il pose sur le ventre de sa
mère, par son sexe qui la visite. Et qui, tout d’un coup disparaît
du « concert polysensoriel »
[14] auquel il était habitué.
En fait, selon Didier Dumas, ce que « l’embryon perçoit, dans
le ventre de sa mère (c’est)
l’image inconsciente du corps de son
père. »... « Il établit avec lui une relation d’être à être dans
laquelle le corps et l’esprit sont une seule et même chose. » Et
cette « image inconsciente du corps du père » dont parle l’auteur,
ce « n’est ni le corps, ni ce que l’on en voit, mais la mémoire de
sa mobilité, de sa vie, de ce qu’il exprime. »
[15]
En l’occurrence depuis ce funeste matin de décembre, un
homme sans conscience, figé et amaigri, relié à la vie par les
tubulures de « la réa ».
Et Pierre, qui s’étiole à l’autre bout de son cordon. Pour ne
retrouver l’envie de naître que peu après les relevailles de son
père.
Alors quoi ? Analogie fortuite entre deux mécanismes régressifs ? Ou déjà quelque chose de l’ordre d’une « identification »
[16] ?
Qu’ont-ils réellement vécu, le grand et le petit homme, chacun
dans leur sein respectif ? Jérémie peut-être un jour saura trouver
les moyens pour en parler. Mais Pierre, aura-t-il jamais les mots
pour le dire ? Et puis comment qualifier la sémiologie par lui
présentée ? Comme tout le monde, on s’en tiendra au très académique : épisode transitoire de rupture de croissance in utero. Le
visible somatique de son état de souffrance. Non sans manquer
de s’interroger sur les conséquences à long terme de cet effondrement vital à un moment où l’activité mentale originaire
s’ouvre à « l’espace de la rencontre, l’espace de ce que Françoise
Dolto appelle le
subtil, à savoir la communication pure, le jeu, la
rencontre affective »
[17].
Quelles traces persistera-t-il chez Pierre de l’éphémère désaffection d’un père soudain transformé en gisant de chair ?
Quelles séquelles gardera-t-il de l’interruption transitoire de
maternité de Madame L. ?
Et comment, avec cette empreinte dans la « tête » et dans le
corps va-t-il poursuivre son développement psychique ultérieur ?
[1]
Un anévrisme au
niveau de l’artère
communicante
antérieure, responsable
de l’hémorragie,
un deuxième au niveau
de l’artère sylvienne
droite, et un troisième
sur la carotide
intra-caverneuse
droite.
[2]
La Dépakine
est un traitement
antiépileptique
[3]
L’artère
communicante
antérieure est une
branche terminale de
l’artère carotide interne.
Elle ferme en avant
le polygone de Willis
en faisant l’anastomose
entre les artères
cérébrales antérieures
Dte et G avant leur
passage hémisphérique.
[4]
« La vie psychique
inconsciente du sujet
ne serait pas interrompue
comme la vie psychique
consciente par les lésions
cérébrales responsables
du coma, et ses formes et
ses structures ne seraient
pas modifiées.
L’Inconscient serait
moins « destructible »
que le Conscient. »
H. Oppenheim-Gluckman
Mémoire de
l’absence Clinique
psychanalytique des
réveils de coma, Masson
Éd. Paris, 1996, p. 113.
[5]
H. Oppenheim-Gluckman,
Mémoire de
l’absence, Référence
déjà citée, p. 3.
[6]
H. Oppenheim-Gluckman,
Mémoire de
l’absence, Référence
déjà citée p. 30.
[7]
H. Oppenheim-Gluckman
Mémoire de
l’absence Référence déjà
citée p. 37.
[8]
H. Oppenheim-Gluckman, V. Vichard,
N. Benoit, J.L. Signoret
Psychopathologie des
réveils de coma, Neuropsy, Vol. 6, n°2, février
1991, p. 669-672.
[9]
H. Oppenheim-Gluckman, F. Dagreou,
V. Vichard, N. Benoit,
Ph. Van Eeckhout,
Réveils de coma :
maintenir la relation, Le
Concours Médical, 05-12-1992,114-38, p.
3549-3554.
[10]
M. de Hennezel,
Nous ne nous sommes
pas dit au revoir. Robert
Laffont Éd. Paris. 2000.
p. 145.
[11]
Voir à ce sujet
L’aube
dessens, E. Herbinet et
M.C. Busnel. Les cahiers
du nouveau-né. Stock Éd,
Paris, 1981.9
e Éd, 1995.
[12]
« Des expériences
récentes ont montré que
le maintien autour du
malade dans le coma
d’une vie relationnelle
importante pouvait
favoriser son réveil »
in H. Oppenheim-Gluckman, F. Dagreou,
V. Vichard, N. Benoit,
Ph. Van Eeckhout,
Réveils de coma :
maintenir la relation,
Référence déjà citée.
[13]
Catherine Dolto-Tolitch « Dialogue
haptonomique pré et
post-natal, sécurité
affective et ouverture au
langage » in
Rééducation
orthophonique. Vol. 33,
juin 1995, n°182, p. 143-144
[14]
L’expression est de
Catherine Dolto-Tolitch.
[15]
Didier Dumas,
Et l’enfant créa le père,
Hachette Littératures Éd,
Paris, 2000, p. 17
(Les italiques sont dans
le texte).
[16]
Pour Didier Dumas,
l’activité mentale
originaire de la « psyché
fœtale » « permet à
l’enfant de dupliquer
les structures mentales
de ses parents, de parler
leur langue
et de reprendre
à son compte leur culture
et leurs mœurs. Il s’agit
donc de l’activité
mentale à l’œuvre dans
ce que la théorie
psychanalytique appelle
l’identification. »
Référence déjà citée p.16
(Les italiques sont dans
le texte).
[17]
Catherine Dolto-Tolitch interrogée par
Nina Canault, in Nina
Canault
Comment le
désir de naître vient au
fœtus. L’inconscient
archaïque. Desclée De
Brouwer Éd., Paris,
2001. p. 139 (Les
italiques sont dans le
texte).