2002
Champ Psychosomatique
Éditorial
Taïeb Ferradji
« La vision réductrice est en même temps thérapeutique. Au terme de
la civilisation brillante à laquelle elles étaient parvenues, les tribus
d’Europe s’aperçoivent qu’elles souffraient aussi de leurs maux, dont
tous n’étaient pas guérissables par les moyens des catégories grecques.
Alors elles ont découvert (ou inventé) des humanités miraculeusement
immunisées contre les maladies qui les affectaient. Elles sont allées,
traquant les paradis perdus, de par le monde, comme les peuplades
qu’elles finirent par refuser d’appeler “primitives”. Elles ont imaginé
des fables pour guérir, des fables à la vérité transparente, comme il sied
aux shamans des peuples qui, depuis longtemps, ont laissé mourir en eux
le sens de la nature, la perception des symboles et des correspondances.
Ce qu’aisément je lisais à travers un verbe qui tendit à devenir ésotérique (comme celui des vrais shamans) était à peu près ce qui suit...
incapables d’élucider l’opaque, ils mythifient et, ce faisant, se mystifient... »
M. Mammeri
L’acte de transmission est à la fois quotidien et universel.
À l’ère d’Internet et des autoroutes de l’information
quels sont les nouveaux visages de la transmission ?
Quelles modifications au double plan du réel et du symbolique la
sophistication des techniques médicales et des moyens de communication
impliquent-elles ? Quels sont les aléas de la transmission
à un niveau individuel ? Mais aussi à un niveau collectif ?
Dans bien des cas la dialectique possible entre psychopathologie et transmission est indissociable des concepts d’identité et
de filiation.
En Afrique et/ou en Orient, par exemple, il est courant de
désigner un individu par son lien de filiation (celui transmis par
les parents ou acquis après l’arrivée des enfants) dans la mesure
ou ce lien le relie à une ascendance ou une descendance. On le
désigne alors comme « fils ou fille d’un tel », « père ou mère d’un
tel ».
De la même façon, la désignation par le « vide » pour celui qui
n’a pas de descendance. Il s’agit dans ce cas de « père ou mère
de rien ».
En Occident, si le complexe d’Œdipe a connu le succès qui
est le sien, depuis sa description par Freud, c’est non seulement
en raison de son universalité, mais aussi, parce qu’il se réfère à
la transmission à travers la question de la filiation.
Si en psychopathologie on considère que la capacité à
résoudre les conflits intra psychiques et inter relationnels dépend
de la solidité de l’identité et du narcissisme, en clinique cette
capacité est surdéterminée par la transmission.
Quand la transmission ne peut se faire, le sujet à la recherche
de soi, se trouve dans l’impossibilité de se réaliser en affirmant
son individualité. Le milieu en affirmant son devoir social et en
lui refusant cette reconnaissance, exige de lui une démarche
inverse et paradoxale. Incapable d’éluder et/ou d’assumer cette
double contrainte « être et ne pas être » le sujet se réfugie souvent
dans le conflit.
Pourtant la transmission reste un acte empreint de culture.
Pour ce faire, différentes contributions dans le champ de la
transmission sont sollicitées dans une perspective pluridisciplinaire permettant de revisiter les différents modèles et registres
de la transmission. Des cliniciens, des psychanalystes, des anthropologues..., des acteurs de terrain et des chercheurs apportent des
éléments qui permettent d’interroger ce concept au quotidien.