2002
Champ Psychosomatique
Réflexion sur l’identité chez l’adolescent juif
Yoram Mouchenik
Psychologue-psychothérapeute dans l’intersecteur de pédopsychiatrie des Hauts-de-Seine et co-thérapeute dans la consultation de psychothérapie transculturelle du Professeur Marie-rose Moro à l’hôpital Avicenne. Docteur en anthropologie, associé au Laboratoire de Psychogénèse et Psychopathologie (UFR Léonard de Vinci, Université Paris 13), 102 avenue de Paris 94300 Vincennes
L’article se propose de traiter de la construction de l’identité chez l’adolescent juif. Cette figuration d’« adolescent juif » est une abstraction permettant de combiner les éléments très épars de l’identité à l’image de la composition très hétérogène d’une entité religieuse, sociologique et symbolique
« juive » dont la définition actuelle passe principalement par le religieux et
l’historique.Mots-clés :
Adolescent, Judaïsme, Shoah, Migration.
The article tries to discuss the identity construction of jewish adolescent.
This figuration of « jewish adolescent » is an abstraction to help us to combine
the diverse elements of identity with regard to the various making up of the
religious, sociological and symbolic jewish entity whom actual definition is
mainly religious and historical.Keywords :
Adolescent, Judaïsme, Shoah, Migration.
Ces éléments de réflexion sont le fruit d’une double
conjonction. Tout d’abord le résultat d’un cheminement
personnel qui rencontrait les propos de Freud (conférence
du B’nai Brith, 1926) où il se définit profondément et mystérieusement
juif tout en étant particulièrement athée et laïc.
Ensuite à partir de deux pratiques cliniques transculturelles
[1]
auprès d’enfants et d’adolescents et de leurs familles qui interrogent
aussi les identités ou les appartenances du thérapeute et,
non pas uniquement celle de ses clients.
Il m’est apparu d’emblée plus pertinent de centrer ma
réflexion autour du moment particulier de l’adolescence, mais
aussi d’évoquer des éléments disparates reflétant les tâtonnements d’une élaboration en cours. Les ingrédients de l’identité
évoqués ici ne sont pas exhaustifs et ne rendent pas compte de la
relation toujours singulière de l’enfant avec sa famille et de leurs
influences déterminantes dans sa structuration psychique. Ces
relations sont le vecteur de multiples transmissions où l’« identité juive » peut trouver une place. Il est également hors dans notre
propos, malgré des références à des troubles et à la souffrance
psychique, de penser l’identité juive comme pathogène.
Examiner la question de la construction de l’identité chez
l’adolescent juif
[2] recommande d’abord une interrogation sur la
pertinence de la question elle-même. Une construction de l’identité à l’adolescence dans une société complexe ne peut pas être
structurellement ou radicalement liée à un unique paramètre qu’il
soit religieux, culturel ou social, sauf à prendre un point de vue
très culturaliste. La désignation « d’adolescent juif » est une figuration abstraite. On peut être adolescent et juif de surcroît, mais
l’adolescent juif n’existe pas en soi. Cependant, par commodité
nous le désignerons ainsi, non pas, au sens d’une ethnicité, mais
comme un « signifiant flottant » qui peut être habité par des sens
multiples.
UN PARAMÈTRE DE L’IDENTITÉ PARMI D’AUTRES
Questionner la construction de l’identité de l’adolescent juif,
c’est lui reconnaître une certaine spécificité, mais c’est aussi
courir le risque non négligeable d’enfermer la complexité d’un
processus dans un de ses composants, qu’il soit social, culturel
ou religieux, et ce dernier, suivant les cas peut être particulièrement mince.
Le choix d’un paramètre est sujet à caution et pose ainsi des
questions pour plusieurs raisons, une identité a de multiples
facettes et de nombreux constituants, culture, langue, religion,
rites, mythologie, tradition, filiation, histoire, etc. Ces facettes
interrogent les processus de leurs transmissions. Être juif est une
place qui vous est assignée et que l’on s’assigne à soi-même,
mais suivant les circonstances pourrait-on aussi la refuser, l’accepter, la négocier ? Quelles sont les différentes ou multiples
façons d’être juif ?
Une présentation est réductrice, la population juive en France
possède des identités et des filiations multiples. De façon très
schématique, on peut distinguer une population originaire d’Europe de l’Est et une venue du Maghreb
[3]. On associe souvent la
première à la Shoah et la seconde à la problématique d’une migration relativement récente. Bien sûr les adolescents juifs d’aujourd’hui n’ont pas directement vécu ces événements, mais ils
en sont à notre sens récepteur.
Ainsi, il pourrait sembler utile de questionner la construction
de l’identité chez l’adolescent juif de par la complexité qu’il peut
avoir à négocier les multiples directions qui s’offrent à lui, dont
celle des origines, des aspects religieux, du trauma et des migrations.
Dans sa mythologie, le judaïsme est constamment travaillé
par les deux pôles de la séparation et de l’agrégation. Définis
comme peuple à partir d’Abraham, les juifs se retrouvent fragmentés dans la dispersion diasporique. Les différents rites et les
rapports sociaux dans le judaïsme n’ont de cesse de rappeler les
séparations du pur et de l’impur, du garçon et de la fille, du juif
et du non-juif, du juif pratiquant et du juif laïc, etc.
Il nous semble que l’insistance millénaire à définir un peuple
juif et pas seulement une religion ou une confession aurait pour
corollaire d’assigner l’adolescent d’ascendance juive à poser et
à tenter de résoudre des questions spécifiques d’appartenance et
d’identité. Dans un livre provocateur, Le juif imaginaire, Alain
Finkielkraut contribue à sa façon à la réflexion quand il écrit :
« Ainsi, tout le long de mon interminable adolescence, j’ai allié
l’obsession de mon identité juive et une indifférence absolue à
l’égard du judaïsme. » (1980 : 210) ou bien : « Je me venge en
complexité psychologique de la minceur diaphane de mon
judaïsme réel. » (Idem : 50). L’auteur décrit ainsi un itinéraire
pour se séparer d’une identification irréelle, et d’un judaïsme
romanesque et sans substance qui fait davantage penser aux
personnalités « as if » de Winnicott ou à la fétichisation d’une
identité fantôme qui resterait à construire.
IDENTIFICATION ET DIFFÉRENCE DES SEXES DANS
LE JUDAÏSME
Concernant la différence des sexes, la place du féminin est
paradoxale dans le judaïsme. Filles et adolescentes sont l’objet
d’une mise à distance qui les exclut ou les exempte des rites de
naissance, du culte et de l’étude religieuse, tout en donnant une
place considérable à la femme/mère, dans la transmission de l’appartenance au judaïsme
[4], dans l’observance religieuse et les
rituels du foyer (
cacherout,
chabbat, fêtes, etc.). Il n’y a pas pour
la nouveau-née fille de cérémonie et de rite d’identification et
d’agrégation équivalent à la circoncision, la «
mila » ou «
brit-mila
[5] » qui fait rentrer l’enfant dans l’alliance. La femme/mère à une
place essentielle, mais le judaïsme au sens de rites, de connaissances, de culte, est transmis par le père. Ainsi l’adolescente et
la femme sont exclues ou exemptées de l’obligation de l’étude
des textes sacrés et des fonctions sacerdotales. Elles sont aussi
reléguées à part dans la synagogue, bien séparées des hommes.
Mais au foyer, la femme est considérée comme garante de l’exécution des commandements spécifiques au foyer : le prélèvement
de la
hala, le respect des règles de pureté, l’allumage des bougies
de
shabbat et des jours de fêtes. C’est surtout le mouvement juif
libéral qui va donner une place à l’adolescente dans la
batmitzvah et dans le culte avec la première nomination en France d’une
femme rabbin non reconnu par l’orthodoxie religieuse.
En psychanalyse, Freud nous propose un Œdipe à la fois
universel et particulièrement proche de la mythologie grecque. Le
judaïsme inscrit l’enfant dans une loi paternelle à travers la Thora
et les commandements. Le psychanalyste Lucien Israël dans un
article sur « l’Œdipe biblique » (1997) nous explique cette différence considérable, à savoir la rivalité avec le père et le parricide
chez les grecs que Freud reprendra en psychanalyse et dans Totem
et Tabou (1912/1993) comme le meurtre originaire. Dans la bible,
il en va tout autrement, le meurtre originaire est celui de Caïn
contre son frère Abel. Ainsi la bible à de nombreuses reprises,
dans sa fonction mythologique, mais qui est pour les juifs un livre
d’histoire, reprend des conflits entre frères, et souvent une spoliation de l’aîné au profit du cadet : Esaü et Jacob, Joseph et ses
frères, Ismaël et Isaac, etc.
Ainsi la position officielle de l’aîné, sa prééminence formelle
est le plus souvent bafouée et dans un cas entraîne le meurtre du
cadet par l’aîné. Il y aurait aussi à dire sur le sacrifice, comme la
mise à mort annoncée d’Isaac par son père, donc point de parricide, mais un infanticide, sur la demande de dieu et arrêtée par
l’ange bélier à la dernière minute.
LA LOI, LES RÈGLES, L’AFFILIATION
La pratique religieuse dans le judaïsme est très exigeante. La
loi juive est composée de 613 injonctions, 248 de ce qu’il faut
faire et 365 de ce qui est prohibé. Parmi les rites juifs d’identification, la
mila ou circoncision du garçon est un des plus importants. Comme le souligne Patricia Hidiroglou (1997 : 21) : « Dans
l’univers des
mistvot, les 613 commandements qui découlent de
la Thora et qui dirigent la vie juive, l’obligation de la circoncision vient en second après celle de se multiplier. » Elle se pratique
quand le nourrisson a huit jours et le fait rentrer dans l’alliance
d’Abraham. «
Mila » signifie mot en hébreu, comme le minimum
de l’accès au langage. Si dans la bible la première
mila a été faite
par Abraham sur lui-même à la demande de Dieu, elle est ensuite
le fait du père sur son fils
[6].
Ainsi, l’enfant ne s’engage pas lui-même dans l’alliance, mais
y est engagé. Il est à cet âge objet plus que sujet de la loi divine
et biblique, à laquelle il ne peut dans son statut d’infant (qui ne
parle pas) y consentir. Il est affilié par la génération précédente
à cet ordre symbolique et juridique. La référence, particulière à
l’alliance d’Abraham pour la circoncision, en fait plus qu’un rite
d’identification, un accès à la fertilité et à une descendance
nombreuse.
L’alliance d’Abraham entraînera une modification de son nom
par le rajout de
am qui signifie peuple. Il est important de souligner
les questions que pose la persistance obstinée de la circoncision
dans le judaïsme
[7], plus qu’un rite uniquement religieux, elle est
pratiquée par de nombreuses familles, même laïques et non-obser-vantes. La circoncision est un rite d’identification, particulièrement
lié au père, qui transforme et sépare l’enfant de la mère, et fait ainsi
marquer dans son corps une identité, un devenir et une socialisation. Comme le souligne Patricia Hidiroglou, la circoncision apparaît bien comme un rite de passage qui, au-delà de l’alliance et du
culte, font rentrer l’enfant dans la transmission du judaïsme et la
place du père. Raphaël Draï écrit : « La
mila est le signe d’Alliance
entre le père, l’enfant et Dieu. » (1995 : 95) C’est pour le garçon une
marque indélébile de l’identité qui résoudrait éventuellement en
partie la question de l’appartenance.
La définition d’une appartenance à la communauté juive est
différemment envisagée par le courant orthodoxe, ultraorthodoxe ou le courant libéral et réformateur. Nombreux sont les
adolescents à propos desquels une affiliation n’existe pas ou
serait difficile, problématique ou incertaine pour diverses raisons
(refus, mariage mixte
[8], conversion, changement de nom, trauma,
etc.). Pour ces derniers, la question de l’identité et de l’appartenance pourra se poser se poser avec beaucoup d’acuité.
Après les rites de naissances, la
barmisva et la
bathmisva
[9]
font rentrer les adolescents, filles et garçons de treize ans dans le
monde des adultes. Leur changement de statut social est aussi
celui de leurs transformations corporelles et psychiques et de leur
accès à des identités à facettes multiples. Le judaïsme dans ses
aspects religieux ne reconnaît pas un stade de l’adolescence, mais
seulement ce passage de l’état d’enfant à celui d’adulte.
La Shoah s’inscrit comme le paradigme de la place du trauma
de type collectif dans la construction de l’identité et, en particulier de la transmission transgénérationnelle du traumatisme. Dans
son développement, l’adolescent juif va être confronté comme
d’autres avant ou après lui (Arménien, Tziganes, Tutsis du
Rwanda, etc.) à cette perception massive et accablante de l’événement historique appelé Shoah ou Holocauste pour la tentative
d’extermination totale des juifs d’Europe pendant la deuxième
guerre mondiale.
C’est donc à notre sens, en partie dans la confrontation aux
représentations multiples d’un effroyable événement collectif,
qualifié par certain d’« impensable », la déportation, la torture et
le meurtre d’une grande partie de la population juive d’Europe
que va se dérouler certains aspects de la construction de l’identité de l’adolescent juif. Cette identité est donc largement
complexifiée, puisque s’ajoute dans la transmission transgénérationelle d’une identité ce paramètre historique et incommensurable de génocide, qui va selon des circonstances prendre toute
la place, l’accès à l’identité devenant alors associé à la constitution ou à la transmission d’un trauma.
Mais, pour un tant soit peu aborder la génération des adolescents d’aujourd’hui, il est indispensable d’aborder celles qui la
précèdent.
L’adolescence est souvent l’époque des révélations. Pour la
génération née dans l’immédiate après-guerre Nadine Fresco, dans
un texte extraordinaire, souligne le silence souvent brisé par les
parents à l’adolescence de cette génération par la révélation brutale, presque un aveu, des morts, du destin de la famille, de la
Shoah, un frère, une sœur, des proches... Demi-révélations, l’auteur nous dit : «(...) depuis l’enfance, le silence avait été trop absolu
pour que le faire-part fût totalement une surprise. » (1981 : 206),
avec le passage de l’emprise du silence à la révélation assourdissante. Pour d’autres c’est un mutisme quasi absolu sur un monde
de douleurs et de souffrances cachées et des « drames interdits d’accès. » (Idem : 208), mais dont les indices multiples soulignent l’ampleur des deuils impossibles. L’auteur nous dit qu’à ces adoles-cents-là était transmise la blessure, mais pas la mémoire.
La vie juive et la mort ou la « colonisation de la vie par la
mort » (idem : 209) semblent participer pour les générations
suivantes à leurs différents choix pour ou contre ces héritages, et
en particulier choix politique, affectif, retour au religieux, oubli,
assimilation, etc. Les adolescents juifs d’aujourd’hui sont bien sûr
tributaires de l’adolescence de leurs parents. Cependant, dans la
transmission transgénérationnelle du trauma, nous ne restreignons pas à la filiation des survivants de la Shoah, les enfants de
la population juive du Magreb transplantée en France peuvent, à
notre sens, par les processus d’identification, hériter d’une partie
des traumas.
Également pour la seconde génération de la Shoah, la psychanalyste Pérel Wilgowicz définit un « complexe vampirique »
(1999 : 437). L’enfant se trouve comme vampirisé, « englobé dans
les traumatismes de la génération précédente » dans une configuration d’identification fusionnelle avec le trauma de ses parents,
dans une « forme » fantasmatique où il n’est ni mort, ni vivant, hors
du temps. L’auteur décrit le vampirisme dans cette proximité
fusionnelle où le trauma des parents draine et s’approprie dans une
« perfusion permanente », toutes les forces vives de l’enfant, de
l’adolescent ou de l’adulte l’empêchant d’accéder à un narcissisme
secondaire et de devenir un sujet œdipien. Dans cette identification vampirique inconsciente, l’enfant est incorporé dans les traumatismes de la génération de ses parents. Il est dépossédé de lui-même et capable d’une certaine façon de vivre sans l’avoir traversé
le trauma de ses parents. L’auteur nous décrit ainsi une tranche
d’analyse d’une de ses patientes et son retour à la vie.
Le récit de Pierre Goldman, dans son autobiographie (1975),
sans être superposable à un « complexe vampirique », nous semble
participer d’une identification héroïque, sacrificielle et tragique,
structurée pendant l’enfance et l’adolescence et, particulièrement
liée à la Shoah. Pierre Goldman naît pendant l’occupation allemande en 1944 « Je suis né Juif en danger de mort. Je n’avais pas
l’âge de combattre, mais à peine en vie, j’eus l’âge de pouvoir périr
dans les crématoires de Pologne. » (1975 : 27). Il est fils de parents
émigrés, résistants de la FTP-MOI (Francs-Tireurs Partisans, Main
d’Œuvre Immigrée) « De cette époque, je n’ai pas de souvenirs,
mais je conserve, je le sais, la marque de ce combat et j’ai erré pour
en retrouver la saveur. Si j’ai voulu être mort, si j’ai vécu dans la
mort, c’est aussi que j’ai voulu, désiré, obscurément, dans l’opacité d’une passion viscérale, vivre un temps impossible où j’étais
mort parce que je n’étais pas né, un temps où, né je n’existais
cependant pas encore tout à fait. » (idem : 31).
Pierre Goldman écrit en prison pour se défendre de l’accusation de meurtre de deux pharmaciennes pendant un hold-up. Il est
passé de l’activisme politique au banditisme, mais niera toujours
avoir tué. Il sera acquitté lors se son second procès, mais assassiné en 1979 par un groupe d’extrême-droite. Il semble avoir
toujours anticipé un itinéraire et une situation telle que celle où
il allait affronter la prison et la condamnation « Et, de tout temps,
j’avais prévu qu’un jour je me trouverais dans une situation qui
interpellerait décisivement mon courage moral. » (idem : 117)
La pression surmoïque est issue d’un « mandat transgénérationnel dans la forme d’une dette impossible à honorer et, d’un
idéal du moi insatiable « La justice ne pouvait pas me châtier
parce que, dans mes crimes, je m’étais déjà puni. Ils n’étaient
pas, ces crimes, l’infraction d’avoir frauduleusement soustrait de
l’argent à main armée. Je m’y étais plutôt puni de ne pas avoir
été mon père, partisan, de n’avoir pas été Marcel Rayman, de
n’avoir pas lutté aux côtés du Che, de Marighella, de n’avoir pas
recherché Borman pour le tuer. » (idem : 125)
Les juifs d’Afrique du Nord, s’ils n’ont directement traversé
la Shoah, reçoivent par contagion identificatoire une partie du
trauma. À celui-ci s’ajoute les bouleversements de la migration
impérative, choisie ou subie, qu’elle remonte aux années
cinquante après la création de l’état d’Israël, aux années 1960
avec l’indépendance algérienne et aux nouveaux départs du
Magreb consécutifs à la guerre des six jours en 1967. Si une partie
de cette population émigre en Israël, une part importante choisira
la transplantation en France. Le destin des adolescents, enfants
de ces migrants est divers et multiforme renvoyant au-delà de
leur appartenance confessionnelle à des paramètres sociaux et
historiques. Une partie connaît les mêmes difficultés de manque
de repères identificatoires et de transmission absente ou appauvrie que les adolescents de deuxième génération issue de l’immigration.
Une autre partie de ces adolescents, dans une avidité religieuse et identificatoire, passent au travers des clivages des appartenances askenazes/sepharades et introjectent l’héritage hassidique des communautés juives d’Europe de l’Est, le plus souvent
dans une de ses branches la plus exigeante, les Lubavitch. Les
Lubavitch leur offrent tant un nouvel « ancrage identitaire »
qu’une socialité renouvelée. Ce dit « retour » à un judaïsme de
stricte observance est à la fois messianique et militant. L’arrivée
prochaine du messie nécessite une pratique purificatrice du
judaïsme, promesse de la rédemption, contemporaine de la venue
du messie. Comme le souligne Laurence Podselver, les Lubavitch assurent aux « nouveaux adeptes un mode de vie extrêmement ritualisé qui délivre de l’angoisse (...)» (1988 : 171). Les
rites religieux, la codification des prescriptions et des interdits,
les rites alimentaires, la figure dominante du rabbin et la proximité du groupe qui intervient dans tous les domaines de la vie
sociale du nouvel adepte dessinent les contours de cette nouvelle
socialité, qui sépare juif et non juif, mais également juif religieux
et juif laïc.
Notre propos associant des éléments épars, souligne les
multiples composants d’un processus complexe où le religieux et
la Shoah occupent une place considérable. Cependant, ils ne
peuvent à eux seuls, comme des entités autonomes rendre compte
d’un processus en dehors de la place du sujet, de celle de sa
famille et des multiples dynamiques de la transmission. Pour
l’adolescent, une judéité transmise ou méconnue, pratiquée ou
ignorée, symbole d’appartenance ou d’exclusion, objet d’investissement ou de rejet peut trouver une place comme matériel dans
les remaniements psychiques auquel il est soumis. Ces remaniements touchent l’identité sexuée, les identifications et le sentiment d’identité pendant cette période souvent mouvementée,
nommés crise d’adolescence à laquelle quel Evelyne Kestemberg préfère le mot « d’organisateur » (1999 : 23). Mais le matériel psychique que peut représenter le judaïsme dans ses multiples
aspects et dans l’usage que va en faire un adolescent n’est pas
donné à priori et ne prend un sens que dans la singularité de l’histoire d’un sujet et de son groupe familial et social.
·
D RAÏ R. (1995) Identité juive, identité humaine, Paris, Armand Colin.
·
F INKIELKRAUT A. (1980) Le juif imaginaire, Paris, Seuil.
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F RESCO N. (1981) « La diaspora des cendres », Nouvelle Revue de
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KESTEMBERG E. (1999) L’adolescence à vif, Paris, P.U.F.
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PODSELVER L. (1988) « La séparation, le redondanced et l’identité : les hassidim de Lubavitch à Paris », Pardes n°7 : 167-175.
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T RIGANO S. (1988) « Le fait politique juif moderne, la dynamique des trois
couronnes dans l’espace politique du judaïsme français contemporain », Pardes n°6 : 21-36.
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W ILGOWITCZ P. (1999) « Listening psychoanalytically to the Shoah half a
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[1]
La première
avec les familles kanak
de Nouvelle-Calédonie
pendant un séjour
professionnel de trois ans,
la seconde
dans les consultations
du Professeur
Marie-Rose Moro
à l’hôpitalAvicenne.
[2]
Dans la société
française contemporaine.
Pour des aspects
historiques
et sociologiques
en France
nous renvoyons
entre autres
à l’excellent article de
Shmuel Trigano (1988).
[3]
Il y a aussi
les implantations
très anciennes
des communautés
juives sépharades
expulsées d’Espagne
au XV
e siècle.
[4]
Dans le judaïsme
orthodoxe, l’enfant
est juif si sa mère
est juive quelle que soit
la religion du père.
[5]
Littéralement
alliance avec la parole
ou engagement.
[6]
À l’époque
contemporaine,
la circoncision religieuse
est réalisée par le moël,
qui est un praticien
reconnu et expérimenté.
[7]
Voir aussi l’excellent
documentaire de Nurith
Aviv,
Circoncision, Arte,
2001, qui traite de ce sujet.
[8]
Je renvoie
entre autres à la récente
thèse de doctorat
de Catherine Grandsard
(2000) « Psychologie et
psychopathologie des
métis judéo-chrétiens »,
Université Paris VIII.
[9]
Pour les parents,
qui adoptent la pratique
libérale et les rites
de passage pour les filles
et les garçons.