2002
Champ Psychosomatique
Le Corot
Jean Guggenheim
Écrivain, correspondant de presse, moulin de la barbée, 72200 Bazouges sur le loire.
Il commença par une évocation de la lutte difficile, ignorée et
ingrate de l’ensemble des révolutionnaires d’Amérique
latine. Puis il enchaîna, logiquement, sur les difficultés présentes
et quotidiennes ; en exposant longuement combien c’était
un bien rare et précieux que de conserver son idéal. Il exposa,
encore, combien il était important de servir de base arrière aux
« companeros » dont le dévouement était sans limites.
Comme le discours n’était pas différent de ceux que j’avais déjà
entendus dans de pareilles circonstances, je commençais à attaquer
avec vigueur les viandes grillées si fondantes et si parfumées. Dans
le bruit des conversations qui avaient repris timidement et des plats
que l’on apportait j’entendis ou plus exactement je devinais le nom
de José, abattu par la police alors qu’il revenait de Paris. La police
invoquait, comme d’habitude, la légitime défense.
José arriva, peu après le coup de téléphone m’annonçant sa
venue. Il était rasé de près, il portait des vêtements anodins, usagés mais méticuleusement propres; des vêtements de petit fonctionnaire avec une note sportive et seyante de bon aloi. Je lui indiquais sa chambre, il y déposa son sac de sport de dimension réduite,
mais d’un modèle qui n’existait pas ou plus ici; une sorte de compromis entre le sac de voyage et le sac pour aller faire ses courses.
Il me demanda si j’avais le téléphone ? Comme je lui répondis par
l’affirmative cela l’incita, m’expliqua-t-il, à aller téléphoner depuis
une cabine publique. Il nous demanda où elle se situait; nous lui
avons expliqué. Il écouta très attentivement et descendit. Il revint
rapidement sans mot dire. Il prit une douche se rasa et vint à table.
Je réunis ces petites bribes éparses de souvenirs pour un ami défunt.
Était-ce un ami ? C’était en tous cas une personne que j’avais
accepté d’héberger sachant, plus ou moins, ce qu’il faisait.
Au cours du repas la conversation s’orienta vers une comparaison entre Gaullisme et Péronisme. Il tenait les deux mouvements
pour semblables et identiques dans leur essence et par leur impact
social et national. J’essayais, tant bien que mal, de les séparer et
de les différencier en disant que le gaullisme était, à mon sens, plus
respectueux de la démocratie que le péronisme. Pour étayer cette
idée je m’apprêtais à extraire de l’histoire des deux pays les éléments qui viendraient à mon secours. Il balaya autoritairement
toute ma laborieuse construction. J’essayais encore, en insistant sur
le fait que si le gaullisme avait bel et bien rallié les suffrages populaires, il n’avait, par contre, pas réussi à entraîner une petite partie des organisations ouvrières. Il me dit, péremptoire, que cela ne
saurait tarder et que de toute façon ce n’était pas une différence
notable.
Je lui demandais s’il connaissait B. Il me répondit que oui, mais
assez peu, de loin comme on dit en France. Il ne le connaissait pas
suffisamment, en tout cas, pour avoir entendu parler de l’aventure
survenue au père de B. pendant la guerre.
À la défaite, le père de B. était Consul, ou au moins faisait partie du personnel de l’ambassade d’Argentine en Belgique. Il voulait regagner son pays mais il n’avait pas assez d’argent pour le
voyage et il lui fallait traverser deux pays dévastés et désorganisés par la guerre et la victoire fulgurante des armées nazies. Il
emporta avec lui juste une petite valise avec ses effets indispensables, sa femme fit de même. Avant de fermer la porte il décrocha un tableau signé Corot qui représentait une clairière ensoleillée,
sans personnage, autant qu’il m’en souvienne. Sa femme lui fit
remarquer, sur un ton légèrement ironique, qu’il avait l’art de s’encombrer d’objets totalement inutiles même en de pareilles circonstances. Il sourit, ajusta son chapeau et partit. Ce tableau à
l’huile qu’il emmenait sous son bras était en assez bon état sauf le
coin en bas à gauche qui était troué. Don Manuel l’avait acquis aux
puces à Paris dans cet état. Après maintes péripéties, où le Corot
servit de viatique, ils arrivèrent à Madrid mais il n’avait plus du tout
d’argent. Don Manuel avec l’autorité naturelle d’un maître d’hacienda exhiba le Corot et obtint presque aussitôt des billets pour
BuenosAires qu’il s’engagea à rembourser dès son arrivée. En effet
le propriétaire d’un objet d’une telle valeur pouvait être cru sur sa
seule parole. Toute autre garantie était indécente. Ce chef-d’œuvre
du maître français suffisait amplement à répondre de l’homme et
de sa qualité.
Le Corot fit le voyage inverse vers l’Europe lorsque B., le fils
de Don Manuel, s’enfuit lors de l’arrivée de la junte militaire au
pouvoir. Puis lorsque la junte laissa le pouvoir après la guerre des
Malouines, B. retourna en Argentine avec, sous le bras, emballé
dans un méchant papier, le Corot. Fidèle jusqu’au bout à la légende
de Don Manuel il expédia tous les bagages dans la soute, sauf le
Corot. Pris d’un léger doute il me dit : je vais te le laisser, pour
expertise. Devant ma mine embarrassée il comprit surtout que la
situation n’était pas encore assez stable en Argentine pour qu’il
puisse impunément se séparer du Corot. Sagement il remit l’expertise à plus tard, ou plus exactement à jamais, pour déterminer
si c’était un vrai ou un faux Corot.
Le silence s’appesantissait et durait interminablement, finalement José prit congé de nous, alla se coucher et, comme il partit très
tôt, nous ne le revîmes jamais. En réalité je n’avais pas osé lui
raconter la légende du Corot. Et pourtant le Corot lui aurait été certainement utile et même vital. Mais José ne croyait pas, sans doute,
que l’art était une catégorie indépendante du politique.