Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062814
170 pages

p. 129 à 131
doi: en cours

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no 25 2002/1

2002 Champ Psychosomatique

Le Corot

Jean Guggenheim Écrivain, correspondant de presse, moulin de la barbée, 72200 Bazouges sur le loire.
Il commença par une évocation de la lutte difficile, ignorée et ingrate de l’ensemble des révolutionnaires d’Amérique latine. Puis il enchaîna, logiquement, sur les difficultés présentes et quotidiennes ; en exposant longuement combien c’était un bien rare et précieux que de conserver son idéal. Il exposa, encore, combien il était important de servir de base arrière aux « companeros » dont le dévouement était sans limites.
Comme le discours n’était pas différent de ceux que j’avais déjà entendus dans de pareilles circonstances, je commençais à attaquer avec vigueur les viandes grillées si fondantes et si parfumées. Dans le bruit des conversations qui avaient repris timidement et des plats que l’on apportait j’entendis ou plus exactement je devinais le nom de José, abattu par la police alors qu’il revenait de Paris. La police invoquait, comme d’habitude, la légitime défense.
José arriva, peu après le coup de téléphone m’annonçant sa venue. Il était rasé de près, il portait des vêtements anodins, usagés mais méticuleusement propres; des vêtements de petit fonctionnaire avec une note sportive et seyante de bon aloi. Je lui indiquais sa chambre, il y déposa son sac de sport de dimension réduite, mais d’un modèle qui n’existait pas ou plus ici; une sorte de compromis entre le sac de voyage et le sac pour aller faire ses courses. Il me demanda si j’avais le téléphone ? Comme je lui répondis par l’affirmative cela l’incita, m’expliqua-t-il, à aller téléphoner depuis une cabine publique. Il nous demanda où elle se situait; nous lui avons expliqué. Il écouta très attentivement et descendit. Il revint rapidement sans mot dire. Il prit une douche se rasa et vint à table. Je réunis ces petites bribes éparses de souvenirs pour un ami défunt. Était-ce un ami ? C’était en tous cas une personne que j’avais accepté d’héberger sachant, plus ou moins, ce qu’il faisait.
Au cours du repas la conversation s’orienta vers une comparaison entre Gaullisme et Péronisme. Il tenait les deux mouvements pour semblables et identiques dans leur essence et par leur impact social et national. J’essayais, tant bien que mal, de les séparer et de les différencier en disant que le gaullisme était, à mon sens, plus respectueux de la démocratie que le péronisme. Pour étayer cette idée je m’apprêtais à extraire de l’histoire des deux pays les éléments qui viendraient à mon secours. Il balaya autoritairement toute ma laborieuse construction. J’essayais encore, en insistant sur le fait que si le gaullisme avait bel et bien rallié les suffrages populaires, il n’avait, par contre, pas réussi à entraîner une petite partie des organisations ouvrières. Il me dit, péremptoire, que cela ne saurait tarder et que de toute façon ce n’était pas une différence notable.
Je lui demandais s’il connaissait B. Il me répondit que oui, mais assez peu, de loin comme on dit en France. Il ne le connaissait pas suffisamment, en tout cas, pour avoir entendu parler de l’aventure survenue au père de B. pendant la guerre.
À la défaite, le père de B. était Consul, ou au moins faisait partie du personnel de l’ambassade d’Argentine en Belgique. Il voulait regagner son pays mais il n’avait pas assez d’argent pour le voyage et il lui fallait traverser deux pays dévastés et désorganisés par la guerre et la victoire fulgurante des armées nazies. Il emporta avec lui juste une petite valise avec ses effets indispensables, sa femme fit de même. Avant de fermer la porte il décrocha un tableau signé Corot qui représentait une clairière ensoleillée, sans personnage, autant qu’il m’en souvienne. Sa femme lui fit remarquer, sur un ton légèrement ironique, qu’il avait l’art de s’encombrer d’objets totalement inutiles même en de pareilles circonstances. Il sourit, ajusta son chapeau et partit. Ce tableau à l’huile qu’il emmenait sous son bras était en assez bon état sauf le coin en bas à gauche qui était troué. Don Manuel l’avait acquis aux puces à Paris dans cet état. Après maintes péripéties, où le Corot servit de viatique, ils arrivèrent à Madrid mais il n’avait plus du tout d’argent. Don Manuel avec l’autorité naturelle d’un maître d’hacienda exhiba le Corot et obtint presque aussitôt des billets pour BuenosAires qu’il s’engagea à rembourser dès son arrivée. En effet le propriétaire d’un objet d’une telle valeur pouvait être cru sur sa seule parole. Toute autre garantie était indécente. Ce chef-d’œuvre du maître français suffisait amplement à répondre de l’homme et de sa qualité.
Le Corot fit le voyage inverse vers l’Europe lorsque B., le fils de Don Manuel, s’enfuit lors de l’arrivée de la junte militaire au pouvoir. Puis lorsque la junte laissa le pouvoir après la guerre des Malouines, B. retourna en Argentine avec, sous le bras, emballé dans un méchant papier, le Corot. Fidèle jusqu’au bout à la légende de Don Manuel il expédia tous les bagages dans la soute, sauf le Corot. Pris d’un léger doute il me dit : je vais te le laisser, pour expertise. Devant ma mine embarrassée il comprit surtout que la situation n’était pas encore assez stable en Argentine pour qu’il puisse impunément se séparer du Corot. Sagement il remit l’expertise à plus tard, ou plus exactement à jamais, pour déterminer si c’était un vrai ou un faux Corot.
Le silence s’appesantissait et durait interminablement, finalement José prit congé de nous, alla se coucher et, comme il partit très tôt, nous ne le revîmes jamais. En réalité je n’avais pas osé lui raconter la légende du Corot. Et pourtant le Corot lui aurait été certainement utile et même vital. Mais José ne croyait pas, sans doute, que l’art était une catégorie indépendante du politique.
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