2002
Champ Psychosomatique
La mémoire familiale et sa transmission à l’épreuve des traumatismes
Serge Tisseron
Psychiatre, Psychanalyste, 11 rue Titon 75011 Paris.
Une transmission inconsciente peut s’opposer à une transmission
consciente. Cette situation s’explique par l’existence de trois grandes formes
de symbolisation des expériences du monde qui peuvent se compléter ou s’opposer : les formes sensori-motrices, les formes imagées et les formes verbales.
Cette situation explique notamment les défaillances de la mémoire du national socialisme en Allemagne après la guerre, les effets variables de l’inégalité
sociale, et l’existence, chez certaines personnes, d’images de traumatisme qui
ne sont pas organisées à partir d’événements personnellement vécus, mais de
solidarité familiales inconscientes.Mots-clés :
Transmission, Mémoire, Famille, Traumatismes.
Inconscient transmission can be in opposition to conscient transmission.
This situation is explained through the existance of three major forms of symbolisation of experiences of the world which can be complementary or opposing : sensory forms, imaginary forms and verbal forms. This helps to understand the failures of memory on nationalsocialisme in Germany after World War
II, the varying effects of social differences, and the existance of traumatic
images in certain persons which are not organised according to the lived experience but to the inconscient family solidarities.Keywords :
Transmission, Memory, Family, Traumas.
La transmission, pour réussir, nécessite un double travail
d’intériorisation et d’appropriation personnelle. C’est le
mérite de Nicolas Abraham, philosophe et psychanalyse,
d’avoir clairement distingué les processus psychiques respectivement
à l’oeuvre dans l’intériorisation avec réappropriation et
dans l’intériorisation sans réappropriation. La première correspond
à ce qu’il a nommé « l’introjection » et la seconde « l’inclusion
» psychiques. Ces deux processus, qui obéissent à des
logiques opposées, ont également des conséquences personnelles
et sociales bien différentes, et la famille intervient au premier
chef dans l’orientation vers l’une ou l’autre.
1 – QUAND UNE TRANSMISSION CONSCIENTE
S’OPPOSE À UNE TRANSMISSION INCONSCIENTE
Un couple et leurs deux grands garçons, âgés respectivement
de 17 et 21 ans, viennent me voir pour une approche familiale de
difficultés relationnelles qu’ils rencontrent depuis plusieurs
années. Le père est médecin et la mère sans profession. Les deux
garçons ont toujours présenté d’importantes difficultés scolaires
que les parents ont toujours pu compenser par des cours particuliers ou des établissements privés. Mais leur arrivée à l’âge adulte
les confrontent à un problème autrement plus grave puisqu’ils ne
parviennent en effet ni l’un ni l’autre à décider de l’orientation
qu’ils voudraient choisir. Pour l’aîné, cette difficulté s’est traduite
par l’engagement dans plusieurs types d’études successivement
échoués et abandonnés. Ce fils aîné reconnaît d’ailleurs la grande
souffrance où il est de ne pas pouvoir assumer un choix. Quant au
cadet, il craint de prendre la même direction que son aîné. Le père
semble pourtant présenter à ses deux garçons un modèle de réussite sociale. Il se déclare heureux de son travail et ses revenus
élevés devraient inviter les enfants à s’orienter eux aussi vers une
carrière médicale, ce que cet homme souhaite d’ailleurs vivement.
Mais un travail sur l’histoire familiale montre que ce projet de
transmission conscient s’est trouvé bloqué chez les enfants par
une autre forme de transmission, et surtout par l’élaboration
personnelle que les enfants ont été amené à en faire. Cet homme
est en effet d’origine algérienne. Il est venu faire ses études médicales en France avec l’idée de retourner dans ce pays, puis, les
années passant, il a estimé ce retour de plus en plus impossible
compte tenu du climat politique et social. Il a alors développé en
France deux séries d’attitudes parallèles. D’un côté, il a tout fait
pour assurer l’existence de sa famille et s’intégrer. Mais, d’un
autre côté, il n’a jamais pu envisager de faire des projets à long
terme car il a toujours voulu préserver l’idée de pouvoir un jour
rentrer dans son pays d’origine. Il a ainsi construit sa vie au jour
le jour et il a parfaitement réussi à développer une clientèle et un
cabinet prospère. Mais, dans le fond de son cœur, il a toujours
maintenu le projet de pouvoir à tout moment abandonner tout cela
et retourner en Algérie si la situation politique et sociale lui
semblait permettre ce retour. Ainsi, on pourrait dire que cet
homme ne pouvait pas envisager de travailler en France et que
c’est pour cela qu’il n’a pas fait de projet. Mais ses enfants ont été
marqué plus intensément dans la vie familiale par la difficulté du
père à faire des projets que par sa réussite sociale. Celle-ci leur
était en effet donnée par la taille de l’appartement, les dépenses
familiales, l’argent de leurs loisirs. Mais l’impossibilité de faire
des projets leur était en même temps transmise par le discours
dépressif que leur père tenait à la maison et l’amertume grandissante qu’il développait à l’idée de devoir renoncer à retourner en
Algérie. Ainsi la difficulté où il était d’envisager de travailler en
France, parce qu’il ne pouvait pas y faire de projets, était devenue chez ses enfants l’inverse : ceux-ci ne parvenaient pas à faire
de projets sur l’avenir et c’est ce qui les empêchait de réussir dans
leurs études. Si l’ambivalence de leur père ne leur avait été
sensible qu’après qu’ils aient terminé leur formation professionnelle, sans doute auraient-ils trouvé d’autres moyens de gérer cette
situation. Mais c’est tout petits qu’ils avaient commencé à être
imprégnés par l’ambivalence du père quant à ses projets en
France. Ainsi le désir qu’avait cet homme de transmettre à ses
enfants son projet d’adolescence et de jeune adulte (celui de réussir) s’était-il trouvé totalement contrarié par son ambivalence
d’homme mûr et de père de famille en rapport avec l’impossibilité de retourner dans son pays d’origine. Alors que le renoncement au retour aurait pu devenir un aiguillon supplémentaire au
désir de ses enfants de s’intégrer totalement en France, la nostalgie – et, plus encore, la culpabilité et la honte – d’avoir renoncé à
ce retour, avait contrarié gravement la réussite professionnelle de
ses enfants tout en n’empêchant pas la sienne propre.
2 – LA SYMBOLISATION À L’ŒUVRE DANS
« L’EXPRESSION » ET DANS LA « TRANSMISSION »
Dans les années 60, on a volontiers opposé « transmission »
et « expression » comme les deux termes d’un choix impossible.
À la « transmission » s’attacheraient le pouvoir de véhiculer des
valeurs éternelles, mais aussi le défaut de s’imposer à l’enfant
comme un ensemble de contraintes brimant sa liberté de choix.
Au contraire, à « l’expression » s’attacheraient la libération des
possibilités créatrices de l’enfant, mais aussi le risque de le tenir
à l’écart d’une familiarisation avec les grands modèles de la
pensée et de l’action. La « transmission » lui ferait courir le risque
de renoncer à sa spécificité micro-culturelle sous prétexte de l’intégrer au groupe social élargi dont il fait partie, et notamment la
nation. Au contraire, « l’expression » lui ferait courir le risque de
se condamner au morcellement et à l’inefficacité. Bref, « transmission » et « expression » seraient comme les Charybde et Scylla
de la pédagogie. À la première correspondraient les délices de la
reproduction au risque de la stérilisation, et à la seconde ceux de
l’improvisation permanente aux risques d’une autre forme de
stérilisation tout aussi dangereuse. Bref, pris en couple d’opposés, ces deux mots sont la source de malentendus sans fin. Mais
cette tension se résoud d’elle-même si on comprend qu’ils sont
chacun placés sous le signe d’un processus qui leur est commun,
celui de la symbolisation.
La « symbolisation » ne concerne pas le « symbolique », qui
est de l’ordre des symboles constitués. Elle est le processus par
lequel chacun se crée des représentations de ses expériences du
monde. Celles-ci sont de trois types : verbales, imagées et sensorimotrices. Mais il ne suffit pas, pour cela, que le processus de la
symbolisation soit partagé. Encore faut-il qu’il soit rapporté par
chacun à ses expériences propres.
Le geste engendre l’image – mais il ne la crée pas, car sa
possibilité est inscrite d’emblée dans les aptitudes psychiques de
l’être humain – et celle-ci appelle le verbe. La « roue d’engrenage » sur laquelle Mauss s’interrogeait, et qui représente l’intermédiaire entre le biologique/individuel et le social/collectif,
est en fait constituée par trois roues imbriquées qui sont les trois
formes complémentaires de la symbolisation : sensorielle affective et motrice, imagée et verbale.
Les formes corporelles de la symbolisation ne sont pas en
effet forcément le témoin d’une configuration psychique mise en
place dans la petite enfance, comme le sont à la fois, bien que de
point de vue différents, les éléments psychiques envisagés par
les trois principaux psychanalystes qui ont tenté de penser leur
existence : Guy Rosolato avec les « signifiants de démarcation »,
Didier Anzieu avec les « signifiants formels » et Piera Aulagnier
avec les « pictogrammes ». Elles participent au contraire à la
symbolisation des expériences du monde à tout moment. Autrement dit, les « signifiants formels » et les « pictogrammes » sont
des formes corporelles de la symbolisation, mais toutes les
formes corporelles de la symbolisation ne se laissent pas réduire
à des signifiants formels ou à des pictogrammes. En outre, il est
essentiel de prendre en compte que si certaines formes corporelles de symbolisation sont organisées par la vie psychique
propre du sujet, d’autres font partie de rituels collectifs et ont
pour conséquence d’inspirer des représentations d’images, et des
représentations de mots à partir de pratiques partagées. Ce sont
alors les gestes accomplis qui suscitent les représentations et non
pas l’inverse, et ces représentations ne sont évidemment pas du
même ordre que les « pictogrammes » et les « signifiants
formels ».
L’utilisation par l’homme de trois formes complémentaires
de la symbolisation a reçu une formulation mythique dans la
culture chrétienne, sous la forme du mystère de la Sainte Trinité.
Dieu est un en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint Esprit.
La pleine élaboration théorique de ce dogme contre le bon sens
a nécessité quelques siècles. Je ne m’attacherai pas ici à sa portée
théologique, mais à son importance comme formulation imagée
et mythologique du fondement commun à tous les processus
culturels, à savoir la nécessité des trois formes complémentaires
de la symbolisation : les formes sensori-affectivo-motrices, les
formes imagées et les formes verbales. Il n’y a d’ailleurs que la
cécité de notre culture vis-à-vis des formes sensori-motrices de
la symbolisation qui puisse rendre compte du fait que ce rapprochement n’ait jamais été réalisé entièrement. Deux de ses termes
sont en effet explicitement présents dans la théologie chrétienne :
la place privilégiée du Saint-Esprit comme figure du « Verbe »,
donc du langage et de la parole d’un côté; et la place du fils – le
Christ – comme modèle prototypique des images d’un autre côté.
Donnons alors ici la forme complète de ce mythe en lui restituant
sa fonction fondatrice du genre humain.
Au début est le geste, qui fabrique le monde avant que
l’homme n’ait pris conscience de son existence. Dans le mythe
de la Genèse, ce geste est celui de Dieu fabriquant le monde en
cinq jours avant de fabriquer l’homme le sixième. Le Dieu de la
Trinité chrétienne est la métaphore de la symbolisation sensorielle, émotionnelle et motrice.
Ensuite vient l’image, dont tout procède parce que l’homme
vient au monde et crée le monde à partir d’elles. Dans la tradition chrétienne, c’est le Christ, fait à l’image du Père et image de
toute image. « Engendré et non pas créé », selon le texte de la foi
du « credo » catholique, le Fils est bien en effet le prototype de
toute image. Il est « l’image du Père » et, en même temps, chaque
chrétien est appelé a être « à son image ». Autrement dit, le Fils,
comme l’image, se situe dans un processus d’engendrement
permanent. Il procède d’un modèle et, en même temps, il est le
point de départ d’images ultérieures.
Enfin, le Saint Esprit, souffle divin, représente le verbe. En
termes de connaissance, notre saisie du monde commence avec
le langage parlé. C’est pourquoi le langage parlé crée l’illusion
rétrospective de son existence, comme si l’ensemble de l’évolution était guidée d’emblée par la nécessité de son émergence.
Teilhard de Chardin constitue autour de cette illusion rétrospective une théologie, mais même Leroi-Gourhan n’y échappe pas
toujours. Le langage donne à l’image une nouvelle dimension :
elle n’est plus seulement issue du geste, elle est le pont entre
geste et mot, c’est-à-dire entre la solitude des profondeurs corporelles indicibles et l’abstraction socialisée des formes du langage.
1 Mais elle tire aussi de cette caractéristique un pouvoir de transmission très particulier.
3 – « UN JOUR, QUELQU’UN A ÉTÉ VIOLÉ »
Aux États-Unis, dans les années 80 à 90, beaucoup de femmes
ont « retrouvé » le souvenir de sévices sexuels qu’elles avaient
subi dans leur enfance, notamment de la part d’un père ou d’un
oncle. Mais, pour celles qui ont porté l’affaire devant les tribunaux, il est apparu plusieurs fois que ces sévices étaient hautement improbables, voir totalement impossibles. Ce résultat est
d’autant plus important que le système judiciaire américain, à
cette époque – et notamment sous l’influence du féminisme –
était plutôt gagné à la cause des femmes qui portaient plainte
pour sévices sexuels. Ces femmes étaient-elles alors des « névrosées » qui avaient imaginé ces situations et confondu la réalité
avec leurs désirs ? Je ne le pense pas. Tous les êtres humains développent en effet dans leur enfance des rêveries dans lesquelles
ils imaginent avoir des relations proches avec l’un ou l’autre des
adultes qui les entourent sans pour autant que ces rêveries prennent la forme d’images d’accomplissement sexuel. Pour que de
telles images se développent jusqu’à provoquer une confusion
autour de leur caractère imaginé ou vécu, il y faut un facteur
supplémentaire qui peut seul donner à l’événement imaginé le
poids de sensorialité et d’émotivité qui est habituellement associé à la réalité.
Janine, âgée de 17 ans, est très préoccupée par le viol. Elle en
a des rêveries intenses. Selon les époques, une telle attitude aurait
pu amener deux interprétations opposées. Un psychanalyste freudien « orthodoxe » aurait sans doute dit que ces pensées étaient de
désirs interdits et culpabilisés. Un adepte du cognitivisme dirait que
la participation sensorielle intense serait la preuve que l’événement
aurait bien en effet été vécu. Pour ma part, j’y vois la preuve qu’un
tel événement a bien en effet été vécu, mais pas forcément par cette
jeune femme elle-même. Cela prouve que « quelqu’un, un jour, a
bien été violé », mais pas forcément elle. Car tout, ici, est affaire
d’images. Rien, en effet, dans son histoire personnelle, n’indiquait
qu’elle ait vécu une telle situation comme victime, ni même comme
témoin. Au cours d’un travail psychothérapique, elle fut amenée
à s’interroger sur divers comportements de sa mère auxquels elle
n’avait pas jusque-là accordé d’importance. Celle-ci avait toujours
été terrorisée par l’inquiétude que sa fille soit violée : elle évoquait
déjà ce risque quand sa fille était toute petite, mais, en même temps,
et comme contradictoirement, refusait que sa famille regarde une
émission sur le viol. Cet ensemble d’attitudes avait amené sa fille
à se construire une représentation du monde dans laquelle une terreur et une honte angoissante entouraient une situation dont la
fillette n’avait aucune expérience personnelle, mais qu’elle imaginait et pressentait.
Ainsi, au début de sa thérapie, quand Janine parlait de viol,
c’était de façon si intense qu’elle semblait retrouver le souvenir
émotionnel et même corporel de sévices réellement vécus. Mais,
au fur et à mesure que ses souvenirs lui revinrent, il apparut
qu’elle avait vécus ces états émotionnels violents en relation avec
ceux que vivait sa mère. Lorsque Janine et elle regardaient des
feuilletons télévisés, elle pressentait parfois un grave malaise de
sa mère perceptible à des gestes, des attitudes, des mimiques et
des modifications de sa respiration. N’osant pas poser de questions, la fillette se laissait gagner par les mêmes états sensorimoteurs, puis elle tentait de s’en donner des images en relation
avec celles qui paraissaient perturber sa mère. C’est pourquoi les
images qui lui venaient étaient bien ses propres productions
psychiques, mais elles s’accompagnaient d’émotions et d’états du
corps vécus avec tellement d’intensité qu’on pouvait, à l’entendre
en parler, se demander si Janine avait vécu ou non ces événements « pour de vrai ». Une telle confusion n’est possible qu’à
une seule condition : l’enfant a vécu les sensations, les émotions
et les états du corps correspondants à cette situation dans une
relation de proximité émotive et fantasmatique intense avec un
adulte qui les éprouvait lui-même, soit qu’il ait lui-même vécu un
tel événement dans la réalité, soit qu’il ait été exposé à la même
situation avec l’un de ses parent
[2].
Cela nous oblige bien sûr à distinguer entre le stress, le traumatisme et les représentations de celui-ci. Le stress consiste dans
l’agression sensorielle et émotive. Le traumatisme consiste dans
l’impossibilité pour un sujet d’élaborer un excès d’excitations et
il s’organise autour de trois facteurs : l’intensité du stress lui-même, ses résonances fantasmatiques inconscientes et l’existence, ou non, d’interlocuteurs permettant d’en élaborer les effets
sur soi. Enfin, la représentation du traumatisme consiste dans les
images privilégiées à travers lesquelles le sujet tente de se représenter ses états sensoriels, émotifs et moteurs. Or les images
regardées ensemble produisent des états émotionnels et corporels
partagés et ceux-ci peuvent constituer chez les enfants le point de
départ d’images psychiques qui s’imposent ensuite comme des
souvenirs vécus
[3]. Les trois formes de la symbolisation sont à la
fois la clef de la gestion familiale des images et des « ricochets »
que font, sur plusieurs générations, les traumatismes qui n’ont
été symbolisés que partiellement. Il existe des images de traumatisme qui ne sont pas organisées autour de stress ou de traumatismes vécus, mais autour de solidarités et de fidélités
familiales.
Mais la place charnière des images, entre corps et mots, est
aussi la clef des interventions des thérapeutes familiaux. Lorsqu’une famille vient en thérapie, les images partagées permettent de mieux comprendre les influences et les suggestions de
certains des membres de la famille sur d’autres, mais aussi de
renforcer une mythologie familiale partagée et de favoriser le
processus d’individuation de chacun des membres vers la
construction d’un fantasme personnel. La famille qui vient en
thérapie est en effet souvent engagée dans des représentations et
des conduites partagées répétitives qui soutiennent son identité,
mais qui font obstacle au processus d’individuation de chacun
de ses membres. En aidant la famille à visualiser ces modèles et
en relevant les images proposées par les uns et les autres, le thérapeute familial remet la famille sur le chemin qui mène de la
confusion du voir – dans laquelle on croit éprouver ensemble les
mêmes choses – à la reconnaissance, par chacun, de son univers
psychique personnel. Le thérapeute aide ainsi les membres de la
famille à passer d’images qui alimentent la fusion et la confusion,
à d’autres qui permettent la défusion et l’individuation.
4 – LA MÉMOIRE DU NATIONAL SOCIALISME EN
ALLEMAGNE
L’exemple de l’Allemagne de l’ouest après-guerre est particulièrement éclairant sur l’importance des rôles complémentaires de
la famille et de l’état dans les processus de transmission. Ce pays,
à partir de 1950, s’est engagé dans un effort d’explication du national socialisme. Cet effort s’est notablement accentué à partir de
1968 et dans les années 80, à tel point que certains historiens ont
pris l’Allemagne comme modèle d’un pays authentiquement désireux de tourner la page d’un passé tragique. En effet, on ne peut pas
nier que le gouvernement allemand ait désiré informer : il y a eu des
films, des émissions de télévision, des photographies et des cours
dans les écoles sur les crimes du nazisme. Pourtant, d’un autre côté,
certains historiens disent aujourd’hui qu’il n’y a pas eu dans
l’Allemagne d’après-guerre une véritable volonté d’expliquer.
En fait il n’y avait pas en Allemagne de l’ouest, après la
guerre, deux consignes opposées données à la même instance qui
auraient été : « parlons du national socialisme » et « ne parlons
pas du national socialisme ». Si tel avait été le cas, il aurait été
possible de dénoncer la duplicité beaucoup plus tôt et les historiens ne se seraient pas privé de le faire. Le problème est qu’il y
a eu deux messages différents donnés à deux instances distinctes
de telle façon que les efforts fait d’un côté soient annulés de
l’autre. D’un côté, l’état encourageait ses propres institutions et
notamment l’école, à évoquer les crimes du national socialisme;
mais, d’un autre côté, le même état encourageait le silence familial sur cette période de l’histoire allemande, sous le prétexte que
des choses si terribles s’y étaient passées qu’il fallait respecter le
silence de tous ceux qui ne voulaient rien en dire. En pratique,
cela signifiait qu’un enfant qui entendait parler longuement de la
guerre à l’école, puis qui rentrait chez lui et tentait de parler avec
ses parents, se heurtait à leur silence.
Cette politique a produit en Allemagne une génération née
après guerre prise entre deux feux : d’un côté une fidélité à la
mémoire officielle et d’un autre une fidélité au silence familial.
Et c’est cette situation qui permet de comprendre le refus manifesté aujourd’hui par certains allemands d’une « culpabilisation
excessive » de l’Allemagne. En fait quand un allemand né après
la guerre déclare : « je ne me laisserai pas culpabiliser par des
événements auxquels je n’ai par participé puisque je suis né après
la guerre », il faut entendre aussi qu’il dit d’abord : « je ne vous
laisserai pas culpabiliser mes parents ». À partir de cette situation,
on s’aperçoit combien la question de la mémoire se laisse
résoudre à deux pôles, l’individu et le collectif. Il faut tenter d’articuler à tout moment la transmission dans la famille et celle
qu’opèrent les institutions qui en ont officiellement la charge,
comme l’école, et vice versa.
5 – L’INÉGALITÉ SOCIALE ET L’ASSIMILATION PSY-CHIQUE
Dans les années 60, et notamment à la suite des travaux de
Pierre Bourdieu, le couple école-famille semblait valoir à l’aune
de leurs ressemblances et leurs différences. Si les connaissances
et les habitus véhiculés par l’école étaient dans le même registre
que ceux que véhiculent la famille, l’enfant était censé bénéficier
d’une véritable potentialisation de ses capacités. La synergie des
informations culturelles et des habitus véhiculés par l’école et la
famille constituait un véritable « turbo » pour l’enfant qui était alors
propulsé vers le succès. Si, au contraire, les informations culturelles
et les habitus véhiculés par la famille étaient différents de ceux que
véhiculait l’école – comme c’est souvent le cas dans les familles
culturellement défavorisées – l’enfant développait un handicap qui
se traduisait notamment par l’échec scolaire. Ce système diabolique méritait bien le nom sous lequel Bourdieu l’a rendu célèbre,
la « reproduction ». Malheureusement, on est bien obligé de constater que les choses ne se passent absolument pas ainsi dans la réalité. Il y a des enfants issus de milieu particulièrement défavorisé
qui s’élèvent très haut dans la hiérarchie sociale, et Pierre Bourdieu
en est lui-même un exemple ! Et il y a aussi des enfants issus de
milieux aisés, pour lesquels le « capital culturel » cher à Bourdieu
ne manque pas, et qui échouent pourtant lamentablement, à la fois
scolairement et socialement, alors que, j’insiste sur ce point, ils sont
parfois remarquablement intelligents.
Dès le début des années 80, j’ai proposé une explication à ce
phénomène, que j’ai depuis amplement développée : les performances scolaires de l’enfant ne sont pas seulement fonction de
son intelligence et de l’aide que lui apporte à son insu son milieu
familial par l’imprégnation culturelle – les habitus – qu’il lui
propose. Elles dépendent aussi de sa capacité de symboliser les
effets sur lui de ce que l’établissement scolaire vise à lui transmettre. Or certains enfants ont un blocage dramatique de leurs
capacités de symbolisation tout simplement parce que certaines
expériences familiales importantes sont pour eux interdites de
symbolisation. Il peut s’agir d’une expérience intense vécue par
l’enfant une seule fois, comme des sévices sexuels, mais aussi
d’une expérience faite par lui un peu chaque jour et qu’il lui est
interdit de mettre en mots, comme c’est le cas lorsqu’il existe un
secret de famille
[4]. Dans tous les cas, le résultat est le même. Le
blocage des processus de symbolisation autour de cette expérience importante pour l’enfant porte son ombre sur l’ensemble
de ses processus d’apprentissage. Le capital culturel ne manque
pas à de tels enfants, mais il n’est pas utilisable. Pire encore,
parfois, ces enfants issus de milieu privilégié jettent en quelque
sorte le bébé avec l’eau du bain : ils vomissent leur capital culturel. Celui-ci leur apparaît en effet comme une forme majeure
d’hypocrisie à partir du moment où il leur semble utilisé par leur
famille pour mieux leur cacher certains événements familiaux,
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présents ou passés. Il arrive que des enfants issus de milieux aisés
refusent ainsi les facilités que leur milieu leur offre et s’engagent
dans une carrière d’échecs scolaires, voire de délinquance ou de
toxicomanie, parce que toutes ces facilités leur semble le prix à
payer pour accepter l’hypocrisie familiale. D’autres « jettent leur
gourme », comme on dit, et essayent de tout reprendre à zéro,
avec plus ou moins de succès.
À l’inverse, il arrive que des enfants issus de milieux particulièrement défavorisés, à la fois sur le plan du capital matériel,
culturel et relationnel, réussissent brillamment dans leurs études.
Quand on rencontre de tels enfants, on s’aperçoit toujours que
leur milieu familial encourage le travail psychique de la symbolisation. Lorsqu’il s’agit de familles d’immigrés, notamment, les
conditions de l’immigration et la période qui l’a précédée fait
l’objet de récits, et il existe souvent des photographies qui en
témoignent. Enfin, de façon générale, aucun événement vécu par
l’enfant n’est interdit de parole. Ce travail d’assimilation
psychique des expériences du monde familial se prolonge alors
naturellement dans un travail d’assimilation psychique des expériences du monde scolaire.
·
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·
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[1]
Voir à ce propos
Psychanalyse de
l’image, des premiers
traits au virtuel, Paris,
Dunod, 1995.
[2]
Pour plus de
précisions et des
exemples cliniques sur
de telles situations, on
peut lire mon article
« Les images psychiques
entre les générations »
in S.Tisseron et coll.,
Le psychisme à l’épreuve
des générations,
clinique du fantôme,
Paris, Dunod, 1995.
[3]
C’est pourquoi
il est essentiel, face à de
telles réminiscences
de toujours poser
le problème dans sa
généralité sans préciser
la génération concernée
par l’événement :
« Un jour, quelqu’un... ».
Pour plus de précisions
sur cet aspect, on peut
consulter
Nos secrets de
famille(op. cit.).
[4]
Voir à ce sujet
mon ouvrage
Nos Secrets de famille
(Paris, Ramsay, 1999).