2002
Champ Psychosomatique
Des livres...
Janine Filloux
Eugène Enriquez, (ouvrage collectif) – Le goût de l’altérité.
Desclée de Brower, 1999.
Cet ouvrage regroupe un ensemble de textes issus d’un colloque organisé en hommage au sociologue Eugène Enriquez en
1997, à l’occasion de son départ de l’Université.
Disons sans attendre que la qualité et la diversité des contributions témoignent de l’ampleur des questions soulevées dans
l’œuvre d’Eugène Enriquez et de la richesse d’une pensée qui offre
matière et appui pour développer sa propre pensée sans que
l’ombre d’une « figure de maître à penser » vienne peser sur la
liberté du questionnement. Tissé par des liens chaleureux d’amitié et d’estime, initié et pensé dans un dialogue ouvert avec l’auteur et son œuvre, ce livre est justement nommé « le goût de l’altérité ».
Eugène Enriquez, aujourd’hui professeur émérite à l’université
Paris 7-Denis-Diderot, co-directeur du Laboratoire de changement
social, co-rédacteur en chef de la Revue internationale de psychosociologie, est un des premiers artisans d’une sociologie clinique. Il renouvelle l’approche et l’analyse des processus sociaux
et des phénomènes institutionnels par la prise en considération de
leurs dimensions psychiques à la fois sur le plan collectif et sur le
plan individuel, dans la continuité de sa formation et de ses
recherches princeps de psychosociologie clinique, se démarquant
ainsi de la sociologie classique. Pour ce praticien-consultant et ce
théoricien du monde des organisations (dans une interdépendance
constante du théorique et du clinique), l’entreprise, « lieu du monde
réel » et, « au-delà des apparences », « arène privilégiée des jeux du
pouvoir et du désir », constitue depuis toujours un champ privilégié de recherche et d’action. Ses préoccupations insistantes sur la
nature et les formes du pouvoir ouvrent ainsi de multiples voies de
réflexion sur la nature du lien social, le rôle de l’illusion dans ce
lien, – le social étant « dans son fondement le lieu du mensonge,
du travestissement et du faire-semblant » –, et, d’une manière générale, sur le rôle déterminant de la dimension imaginaire, la puissance de l’irrationnel au sein de l’inconscient. « L’imaginaire, le
symbolique et le culturel scandent la vie de toutes les organisations »; « les entreprises n’échappent pas à l’autre scène, celle que
Freud a caractérisée comme celle de l’inconscient ». Cette référence à l’inconscient freudien fait la charpente de l’œuvre dans ses
fondements comme dans ses développements. Ainsi De la horde
à l’état, sa thèse d’État publiée en 1983, s’intéresse aux travaux
qu’il appelle sociologiques de Freud pour proposer une psychanalyse du lien social. Ultérieurement Les figures du maître (1991),
L’organisation en analyse (1992), Les jeux du pouvoir et du désir
dans l’entreprise (1997), initient et explorent une approche psychanalytique des organisations.
Conjointement à cet intérêt pour les problèmes de structure et
d’organisation très directement en prise avec sa pratique de consultant d’entreprise, le deuxième pôle essentiel de sa réflexion – plus
ambitieux pourrait-on dire – est d’interroger la possibilité de dépasser la dichotomie individu-société. En parlant de psychisme collectif dans l’entreprise comme mode de pensée ou de fonctionnement inconscient qui joue sur l’ensemble des membres, Eugène
Enriquez n’oublie pas ses origines psychosociologiques et l’apport
original d’une « discipline » qui « permet d’arrimer l’intime au
politique ».
Dans cette direction, les travaux sur l’origine du malaise dans
les états démocratiques se veulent poursuivre la réflexion freudienne de Malaise dans la civilisation en s’inspirant également
d’un autre penseur de la puissance de l’irrationnel dans les interactions constitutives de la vie sociale et politique, Max Weber, par
rapport à qui il se reconnaît aussi en dette. Au-delà de Freud qui,
dans Malaise, s’arrête sur l’incertaine victoire d’Éros sur Thanatos, du travail de liaison sur les forces pulsionnelles de l’inconscient qui opèrent un travail de déliaison, sur l’impasse de la civilisation à transformer de façon décisive les forces de destruction
de l’être humain, c’est dans le social, opposé par lui au culturel,
qu’Eugène Enriquez voit opérer de façon privilégiée ces forces de
déliaison constituant ce qu’on appelle les risques communautaires.
Le lien social, fondé sur l’illusion, lieu de domination des autres
et de la nature légitimant l’exclusion, « ne pourrait se passer de
bouc émissaire ».
Explorateur des forces obscures qui mettent à mal le lien à
l’autre, des ressorts du totalitarisme ou du racisme, Eugène Enriquez apparaît à juste titre comme un penseur pessimiste. On peut
parler de son œuvre comme d’une œuvre « résolument tragique,
désenchantant le monde, arpentant les maladies de l’idéal » et s’interroger sur le projet de société qu’elle pourrait promouvoir, les
perspectives qu’elle serait susceptible d’ouvrir. Influence de la pensée psychanalytique et du pessimisme freudien, ou/et exigence
interne à ce champ d’articulation du social et du politique ? ou
encore prémices d’une anthropologie sociale affrontant lucidement
la nature du lien social et les modalités de sa connaissance telles
que le monde actuel oblige à les penser ? Homme de culture, penseur interdisciplinaire, Eugène Enriquez se veut non pas méthodologue mais philosophe car, dans cet affrontement auquel il ne
peut se dérober, comme le philosophe et comme le poète, le socio-logue se doit « d’être intraitable dans sa quête de vérité ».
Pensée pessimiste mais ni désespérée ni désabusée. S’il sait
communiquer à d’autres son plaisir de penser le monde, il sait aussi
le plaisir d’être solidaire des autres pour explorer de nouvelles
questions, ouvrir de nouvelles possibilités de circuler dans cette
quête de la connaissance.