Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062814
170 pages

p. 133 à 135
doi: en cours

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no 25 2002/1

 
Eugène Enriquez, (ouvrage collectif)Le goût de l’altérité. Desclée de Brower, 1999.
 
 
Cet ouvrage regroupe un ensemble de textes issus d’un colloque organisé en hommage au sociologue Eugène Enriquez en 1997, à l’occasion de son départ de l’Université.
Disons sans attendre que la qualité et la diversité des contributions témoignent de l’ampleur des questions soulevées dans l’œuvre d’Eugène Enriquez et de la richesse d’une pensée qui offre matière et appui pour développer sa propre pensée sans que l’ombre d’une « figure de maître à penser » vienne peser sur la liberté du questionnement. Tissé par des liens chaleureux d’amitié et d’estime, initié et pensé dans un dialogue ouvert avec l’auteur et son œuvre, ce livre est justement nommé « le goût de l’altérité ».
Eugène Enriquez, aujourd’hui professeur émérite à l’université Paris 7-Denis-Diderot, co-directeur du Laboratoire de changement social, co-rédacteur en chef de la Revue internationale de psychosociologie, est un des premiers artisans d’une sociologie clinique. Il renouvelle l’approche et l’analyse des processus sociaux et des phénomènes institutionnels par la prise en considération de leurs dimensions psychiques à la fois sur le plan collectif et sur le plan individuel, dans la continuité de sa formation et de ses recherches princeps de psychosociologie clinique, se démarquant ainsi de la sociologie classique. Pour ce praticien-consultant et ce théoricien du monde des organisations (dans une interdépendance constante du théorique et du clinique), l’entreprise, « lieu du monde réel » et, « au-delà des apparences », « arène privilégiée des jeux du pouvoir et du désir », constitue depuis toujours un champ privilégié de recherche et d’action. Ses préoccupations insistantes sur la nature et les formes du pouvoir ouvrent ainsi de multiples voies de réflexion sur la nature du lien social, le rôle de l’illusion dans ce lien, – le social étant « dans son fondement le lieu du mensonge, du travestissement et du faire-semblant » –, et, d’une manière générale, sur le rôle déterminant de la dimension imaginaire, la puissance de l’irrationnel au sein de l’inconscient. « L’imaginaire, le symbolique et le culturel scandent la vie de toutes les organisations »; « les entreprises n’échappent pas à l’autre scène, celle que Freud a caractérisée comme celle de l’inconscient ». Cette référence à l’inconscient freudien fait la charpente de l’œuvre dans ses fondements comme dans ses développements. Ainsi De la horde à l’état, sa thèse d’État publiée en 1983, s’intéresse aux travaux qu’il appelle sociologiques de Freud pour proposer une psychanalyse du lien social. Ultérieurement Les figures du maître (1991), L’organisation en analyse (1992), Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise (1997), initient et explorent une approche psychanalytique des organisations.
Conjointement à cet intérêt pour les problèmes de structure et d’organisation très directement en prise avec sa pratique de consultant d’entreprise, le deuxième pôle essentiel de sa réflexion – plus ambitieux pourrait-on dire – est d’interroger la possibilité de dépasser la dichotomie individu-société. En parlant de psychisme collectif dans l’entreprise comme mode de pensée ou de fonctionnement inconscient qui joue sur l’ensemble des membres, Eugène Enriquez n’oublie pas ses origines psychosociologiques et l’apport original d’une « discipline » qui « permet d’arrimer l’intime au politique ».
Dans cette direction, les travaux sur l’origine du malaise dans les états démocratiques se veulent poursuivre la réflexion freudienne de Malaise dans la civilisation en s’inspirant également d’un autre penseur de la puissance de l’irrationnel dans les interactions constitutives de la vie sociale et politique, Max Weber, par rapport à qui il se reconnaît aussi en dette. Au-delà de Freud qui, dans Malaise, s’arrête sur l’incertaine victoire d’Éros sur Thanatos, du travail de liaison sur les forces pulsionnelles de l’inconscient qui opèrent un travail de déliaison, sur l’impasse de la civilisation à transformer de façon décisive les forces de destruction de l’être humain, c’est dans le social, opposé par lui au culturel, qu’Eugène Enriquez voit opérer de façon privilégiée ces forces de déliaison constituant ce qu’on appelle les risques communautaires. Le lien social, fondé sur l’illusion, lieu de domination des autres et de la nature légitimant l’exclusion, « ne pourrait se passer de bouc émissaire ».
Explorateur des forces obscures qui mettent à mal le lien à l’autre, des ressorts du totalitarisme ou du racisme, Eugène Enriquez apparaît à juste titre comme un penseur pessimiste. On peut parler de son œuvre comme d’une œuvre « résolument tragique, désenchantant le monde, arpentant les maladies de l’idéal » et s’interroger sur le projet de société qu’elle pourrait promouvoir, les perspectives qu’elle serait susceptible d’ouvrir. Influence de la pensée psychanalytique et du pessimisme freudien, ou/et exigence interne à ce champ d’articulation du social et du politique ? ou encore prémices d’une anthropologie sociale affrontant lucidement la nature du lien social et les modalités de sa connaissance telles que le monde actuel oblige à les penser ? Homme de culture, penseur interdisciplinaire, Eugène Enriquez se veut non pas méthodologue mais philosophe car, dans cet affrontement auquel il ne peut se dérober, comme le philosophe et comme le poète, le socio-logue se doit « d’être intraitable dans sa quête de vérité ».
Pensée pessimiste mais ni désespérée ni désabusée. S’il sait communiquer à d’autres son plaisir de penser le monde, il sait aussi le plaisir d’être solidaire des autres pour explorer de nouvelles questions, ouvrir de nouvelles possibilités de circuler dans cette quête de la connaissance.
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