2002
Champ Psychosomatique
La construction de la subjectivité et du lien à l’adolescence
Christian Lachal
Psychiatre, Psychanalyste, Consultant pour Médecins sans Frontières, 17 av. Julien 63000 Clermont-Ferrand:
L’adolescence est une période spécifique de la vie durant laquelle l’identité est mise en question. L’adolescent doit reconstruire sa subjectivité remise
en cause par les nouvelles modalités du lien intra-psychique imposé par son
développement, et du lien avec les autres : sa famille, ses amis, l’autre sexe et
son groupe social.
Des procédures sociales ritualisées l’aident à effectuer ce passage. C’est
aussi à travers les expériences qu’il va vivre que l’adolescent va se construire.
Ces expériences peuvent bien ou mal se passer et l’adolescent se structurer de
façon plus ou moins adaptée. À travers l’exemple des expériences traversées
par les adolescents au cours des guerres (expériences extrêmes), on peut
constater l’importance de trouver à cet âge un « environnement suffisamment
bon », pour prolonger la formule de Winnicott de la mère suffisamment bonne,
et qui laisse le temps nécessaire pour que s’effectue ce processus de structuration et de transformation des liens.
En effet, le risque pour l’adolescent est d’acquérir, à travers des expériences trop précoces ou trop extrêmes, des expériences traumatiques, donc,
une fausse maturité.
C’est en choisissant parmi ce que Freud appelait des « techniques de vie »
qu’il trouvera la meilleure articulation entre sa propre identité et les exigences
de son groupe social. Mais ce choix implique toujours sa part de risque; c’est,
pour l’adolescent, l’enjeu essentiel : prendre ce risque de vie sans risquer sa vie.Mots-clés :
Adolescence, Enfants-soldats, Culture, Expérience.
Adolescence is a specific period of life during which identity is challenged. The adolescent has to reconstruct his subjectivity which is questioned by
new forms of intra-psychic relationships imposed by his development and by
the bond with others : family, friends, the opposite sex and the social group.
Ritualised social procedures help to accomplish this passage. The adolescent constructs himself through lived experience as well. These experiences
can be good or bad and the adolescent can structure himself in a more or less
adapted manner. The example of adolescents in war (extreme experiences)
shows the importance of finding a « sufficiently good environment » using the
idea of Winnicot‘s sufficiently good mother which provides the necessary time
for structuration changing of relationships.
The risk for adolescents in too precocious or too extreme situations is to
make traumatic experiences and acquire a false maturity.
Chosing amongst Freud‘s « life techniques » he will find the best connection between his own identity and the demands of his social group. But this
choice contains always a risk for him, which is the essential stake : taking this
risk of life without risking his life.Keywords :
Adolescence, Children soldiers, Culture, Experience.
Voici l’histoire de Naja.
Naja est une jeune fille d’origine Tunisienne. La famille vit
en France et les vacances se passent le plus souvent en Tunisie,
chez les grand-parents, les oncles et tantes, les cousins.
Naja est étudiante en fac d’anglais; mais elle a arrêté ses
études et traverse une période difficile : elle passe beaucoup de
son temps enfermée dans sa chambre, en claustration volontaire,
elle est dysphorique, entre exaltation et dépression, elle ne trouve
plus comment orienter sa vie.
Naja est en train de se déprimer après des années de lutte. Elle
a été une petite fille précoce, surdouée, très belle, très vive, l’adoration de ses parents et en particulier de son père. Mais entre
Tunis et la France, la famille a rappelé la tradition. À 14 ans, Naja
a commencé à entendre des allusions à propos d’un cousin, de 10
ans son aîné. À 15 ans, le père lui a annoncé clairement son intention de la marier au cousin.
Naja a aujourd’hui 21 ans. Toute son adolescence, elle l’a
vécue autour de cette histoire. Elle a dit non à ses parents, et
comme ils sont « modernes », ils ne l’ont pas forcée, ils ont
proposé d’attendre. Mais la pression s’est toujours maintenue,
depuis : le père ne l’aime plus comme avant et la mère, plus
compréhensive, est irritée, à la longue, de l’attitude de sa fille.
Cependant, aucune restriction n’a été mise à la vie d’étudiante
moderne de Naja.
En effet, le cousin, lassé de l’attendre, s’est marié avec une
autre. Mais la famille de Tunisie lui a proposé d’autres hommes,
et Naja a compris alors que ça ne serait jamais fini.
Ce qui ne sera jamais fini, pour Naja, c’est évidemment sa
féminité, le fait qu’elle doive assumer sa sexualité : c’est ce qui
lui a été signifié à 14 ans, de façon brutale. Naja se dit dégoûtée
des hommes, même du fait qu’ils lui adressent la parole si ce
n’est pas elle qui le décide. Surtout, Naja est désespérée de ne
pouvoir faire plaisir à son père. Elle vit un conflit interne, qu’elle
essaie tant bien que mal de jouer au sein de la famille, mais
personne ne comprend vraiment son attitude, son désespoir.
Éviter les hommes – sauf les américains dont elle rêve ! – se
disputer avec son père, se fermer dans sa chambre, arrêter ses
études, rien n’y fait. Elle perçoit d’ailleurs que là, ses parents ne
peuvent plus rien pour elle. Ils ont posé la question, un peu trop
tôt, mais c’est l’effet de leur migration. À présent, Naja doit
répondre à cette double tâche de construire sa subjectivité de
jeune femme, en réorganisant les liens avec sa culture d’origine
et sa culture d’accueil qui est aussi le monde de son enfance : les
deux sont indissociables, comme le montre bien la façon dont
s’est ouverte, pour elle, l’adolescence.
S’il est vrai que l’adolescence est l’âge où l’on achève de
construire son identité, l’identité se construit, se définit et se
comprend dans le rapport à autrui. L’identité est indissociable du
lien à l’autre, de la relation aux parents, à la famille, aux autres
de l’école ou du travail, de façon plus large aux groupes auxquels
on participe, à la société dans son ensemble. Les liens à autrui
conditionnent la cohérence de notre psychisme, des liens intérieurs, et donc de notre sentiment de continuité et de spécificité.
Les adolescents nous apparaissent bien travaillés par cette nécessité de trouver leur individualité tout en élaborant des rapports
nouveaux avec leur environnement. Mais il existe mille façon
d’aborder cette question. Le titre de cet article est, d’emblée, une
ouverture au débat, puisqu’il met en jeu trois termes pour lesquels
des approches diverses peuvent être proposées : « construction
de la subjectivité et du lien à l’adolescence».
La Subjectivité
Ainsi, la notion de Sujet est loin d’être univoque, pour les
psychologues et les psychanalystes et a donné lieu à de nombreux
débats, souvent étayés sur l’approche de cette question par la
philosophie. J’adopterai la définition qu’en donnait F. Dolto, définition en une phrase : le sujet, c’est cette question ainsi posée
« où est-ce par quoi j’aurai l’être ? ». Cette définition ne peut pas
satisfaire tout le monde, elle a un côté « poétique » qui gêne un
peu l’argumentation scientifique, mais c’est une définition qui
« fait image » : elle situe le sujet dans son rapport à l’objet de son
désir, disons ce qui le pousse à vivre, et souligne que cette quête
est l’essence même de son être, de son narcissisme. Par ailleurs,
cette recherche du sujet pour se « compléter », il ne l’effectue
qu’en relation à l’autre.
Les représentations de l’adolescence
D’un autre côté, il est possible d’aborder l’adolescence autrement et de décrire, sur la base de l’approche sociologique, l’adolescent comme un sujet abstrait, un sujet social défini à partir
d’enquêtes, de données épidémiologiques. Beaucoup de descriptions de l’adolescence, des adolescents sont proposées actuellement, importantes puisqu’elles décident des politiques de santé
concernant cette tranche d’âge, ou de mesures éducatives,
préventives etc. Cette approche nous propose une construction
qui a des effets aussi bien sur les professionnels que sur les
parents, les adultes en général et les adolescents eux-mêmes. Tout
le monde participe à construire ces représentations collectives de
l’adolescence, mais après, tout le monde doit s’y référer, s’y
soumettre. À ce propos, je citerai Winnicott « c’est maintenant
que ceux qui ont consacré leur vie à l’exercice de la psychanalyse doivent se réclamer du bon sens et s’élever contre
la croyance insensée dans les phénomènes superficiels, caractéristiques des recherches faites sur l’être humain à l’aide de calculatrices ». Autrement dit, si elle peut s’appuyer sur
l’épidémiologie, la clinique de l’adolescence ne doit pas se suffire
des chiffres et elle se doit d’apporter une contribution originale.
Ces représentations de l’adolescence, rigidifiées par l’approche sociologique, peuvent devenir des sortes d’idéaux positifs ou négatifs pour les adolescents. Ils ne nous permettent pas,
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cependant, de comprendre ce qui se passe du sujet à l’autre, de
l’adolescent à son environnement. Et ceci, pour une raison
simple, c’est qu’ils font l’impasse sur les interactions entre nous,
adultes, et les adolescents. D’autre part, la vision des adolescents
par leurs cadets, par exemple, les pré-adolescents, est très différente de la nôtre.
L’adolescent, sujet social
Si l’adolescence implique une acquisition progressive de l’indépendance, l’autonomie absolue n’existe pas, qui ferait de
chaque individu une unité détachée des autres. La dépendance
de l’enfant, totale au début de sa vie, n’a pas pour destin l’indépendance totale, mais la construction d’autres types de liens que
ceux développés pendant l’enfance. On peut aller plus loin et dire
que l’environnement, la culture dans laquelle évolue l’adolescent va proposer des cadres, des contenants qui étayent la
construction de la subjectivité. Le rituel initiatique, très important pour chaque adolescent qui va reconstruire toute sa personne
à partir de ce qu’il vit au cours des cérémonies, est un traitement
culturel de l’adolescence. Le groupe, s’il ne propose pas toujours
des rituels, met en place des conditions pratiques et symboliques
concernant la sexualité, l’éloignement du milieu familial, l’intégration dans le monde adulte, la transmission des savoir et des
savoir-faire. Tout cela indique sans aucun doute qu’à l’adolescence, on devient sujet social, ou plutôt sujet dans le social ou
pour le social; certes, l’enfant, le bébé, sont des êtres sociaux et
c’est même dans les premières interactions entre le bébé et sa
« constellation maternelle » que l’on trouvera de façon éclatante
comment l’émergence du soi et les premiers liens sont noués
ensemble. Mais c’est au travers du cadre familial ou de son
substitut, que s’exerce cette socialisation : l’enfant – roi n’est
encore que dauphin. Ses rivalités et ses amours avec l’adulte ne
s’épanouissent que sur une scène imaginaire, celle du roman
familial qui est la base de la névrose. L’irruption de la réalité, à
laquelle l’adolescent doit se confronter et sur laquelle il a prise,
explique sans doute qu’à l’exception des névroses, un certain
nombre de désordres psychiques – schizophrénies, paranoïas,
perversions, psychopathies, troubles narcissiques, états de dépendance – se manifestent à partir de cet âge.
La rencontre avec cette réalité se fait, pour les adolescents, à
travers un certain nombre d’expériences.
L’EXPÉRIENCE À L’ADOLESCENCE
Commençons par un conte, rapporté pour d’autres fins par
Vinciane Despret dans son livre d’ethnopsychologie : Ces
émotions qui nous fabriquent. Il s’agit du conte du Douzième
Chameau. «Au moment de mourir, un père lègue à ses trois fils
ses onze chameaux. Il donne la moitié à l’aîné, le tiers au second,
le sixième au plus jeune. Voilà un héritage bien encombrant. Dans
l’incapacité d’effectuer le partage, mais refusant de se battre, les
trois fils vont demander conseil au vieux sage du village voisin.
Celui-ci leur dit qu’il ne peut résoudre le problème; mais il leur
donne un conseil : prenez ce vieux chameau qui est dans la cour,
peut-être vous en ferez bon usage. Les fils rentrent chez eux avec
ce douzième chameau et alors, ils peuvent faire le partage: 6 pour
l’aîné, 3 pour le cadet, 2 pour le dernier.
Ils ramenèrent, pour finir, le vieux chameau à son propriétaire. »
Ainsi, ce douzième chameau n’est pas la solution au
problème, mais il transforme le problème et permet de construire
une solution. Les adolescents sont confrontés à un certain nombre
de problèmes Mais où trouvent-ils les solutions ? Comme les trois
fils du conte, ils doivent construire leurs propres solutions. Ils
intègrent les données de leur monde, mais cela ne suffit pas, pas
plus que ce que disent les adultes, ce que font les autres adolescents. Il leur faut trouver leur douzième chameau. C’est ce que
dit l’énoncé populaire selon lequel les adolescents doivent faire
leurs propres expériences. L’expérience, c’est la recherche et la
trouvaille du douzième chameau.
Qu’est-ce qu’une expérience ?
Une créativité comportementale
Expérience vient de experiri, faire l’essai de...
Toutes les expériences ne sont pas grandioses. Ainsi de ce jeune
de 18 ans embarqué, pour son service militaire sur une frégate qui
va rester stationnée au large de Beyrouth pendant les mois les plus
sombres de la guerre civile. Il ne verra rien de la guerre mais la vivra
à travers les rumeurs, les bruits, les explosions, les ordres et commentaires sur le navire, toute une « bande sonore » qui va le bouleverser au point qu’il développe au retour un état post-traumatique
sérieux et n’arrive plus à se socialiser, à retrouver le sens de sa vie.
L’expérience se fait autour de l’action, mais pas toujours, mais
pas toujours d’une action complète, achevée. Parmi les différentes caractéristiques de cet âge de la vie, une a été soulignée par
tous les auteurs, c’est l’importance de l’agir. En fait, la part est
difficile à faire entre les « actes symptomatiques», les « conduites
impulsives», à risque, de nature ordalique, qui mettent en danger
l’adolescent et sont quelques fois considérées comme des équivalents suicidaires, qu’on appelle aussi passages à l’acte; les
« acting out» qui supposent une transcription en actes, de pensées
refoulées, d’un désir qui ne peut s’énoncer ou s’entendre, et les
« conduites d’essai » qui, comme leur nom l’indique, représentent les tentatives faites par les adolescents pour découvrir leurs
propres capacités et les potentiels de leur environnement, au-delà
de ce qui est prescrit ou proscrit par le monde familial et, plus
généralement, par les adultes.
Un terme a été introduit par Serge Lebovici dans le champ de
la clinique du bébé, celui d’énaction. Chez l’adolescent, comme
chez le bébé, on peut parler de créativité comportementale, c’est-à-dire que l’adolescent fait usage de ses capacités intrinsèques
nouvelles en s’appuyant sur les occasions environnementales,
extrinsèques. À certains moments, ces capacités créatrices ne se
réalisent que dans ses fantasmes; à d’autres moments se produit
une ébauche d’acte, dans une atmosphère d’empathie facilitatrice, c’est en quelque sorte l’acte à l’état naissant (on parle d’acte
psychique ou d’acte interne) qui va – ou non – se réaliser pleinement si le contexte le permet.
Des constructions collectives
Dans les groupes de jeunes, une idée d’action surgit, énoncé,
« énactée » par l’un d’entre eux, et cela rend possible aux autres
un agir qui trouve alors un objectif à réaliser. Cette idée ne va pas
toujours être réalisée, on ne sait pas au fond, qui l’a trouvée. Cette
notion me paraît intéressante pour sortir de l’habituelle question
de savoir qui ou ce qui a influencé l’adolescent. L’idée va souvent
donner lieu à des échanges riches, ponctués de rires, de mouvements émotionnels variés, il s’agit d’une construction collective
dont l’aboutissement peut être assez éloigné du début, la mise en
acte parfois décevante. Un des paradigmes de l’énaction me
semble être le « squiggle » de Winnicott, et c’est d’ailleurs un des
modes de jeu qui peut encore être utilisé avec les adolescents.
On peut parler de ces expériences comme d’agir, défini
comme une façon de faire du lien entre le sujet et l’autre et qui
permettent au sujet de s’assurer de son existence, de son individualité par rapport à son angoisse d’appartenir complètement à
l’Autre, d’être dépendant. L’agir est liberté d’être. À l’agir, on
peut opposer l’acte, plus marqué chez le sujet par la reconnaissance de la castration : il s’explique, se justifie, se commente.
L’acte est organisé vers un but anticipé, dans l’agir, le but ne sera
défini qu’après-coup.
L’utilisation phénoménologique et clinique du terme d’expérience permet une construction plus détaillée de la notion d’agir.
L’expérience comprend trois aspects :
- L’éprouvé, le vécu. L’expérience permet de s’assurer de sa
propre existence. En même temps, cet aspect de l’expérience est
lié à un certain débordement, un excédent émotionnel qui a un
effet traumatique parce qu’il place parfois l’adolescent dans une
relation d’altérité à lui-même. Cet effet traumatique appelle
ensuite à une certaine répétition de l’expérience.
- L’apprentissage. L’expérience est un peigne pour les
chauves, dit-on. Cependant, avant d’aboutir à l’expertise, l’expérience, en soi, est riche d’un apprentissage, elle apporte à la fois
une connaissance et un savoir, l’expérience apporte du nouveau,
un reste : il en reste quelque chose. Cet acquis est à la fois pragmatique et ontologique.
- La quête de sens. Il s’agit d’une recherche curieuse, d’en
savoir davantage. Cette pulsion épistémique prend sa source, on
le sait, dans la sexualité. Elle donne lieu, en premier, aux théories sexuelles (qui ne sont pas, comme le souligne M. Gibinski,
des théories sur la sexualité). Les adolescents font aussi des
recherches sur la cruauté (théories cruelles), sur la mort (théories
mortelles – quelquefois elles le sont) etc.
- La construction identitaire : L’expérience apparaît donc un
mode privilégié de construction du sujet et du lien à l’autre. L’expérience se différencie du jeu parce qu’elle se situe dans la réalité
du monde. Mais elle va permettre l’élaboration d’un mythe
personnel, d’une histoire, parce qu’elle s’inscrit dans un univers
symbolique. C’est aussi un temps originaire pour le sujet et la
construction de la subjectivité. Ainsi Husserl, dans Les Méditations Cartésiennes, écrit : « le commencement, c’est l’expérience
pure, pour ainsi dire, muette encore, qu’il s’agit de porter ensuite
à l’expression pure de son propre sens ».
Pour illustrer cette proposition, je prendrai comme exemple
les expériences que vivent les adolescents dans le cadre particulier des situations de guerre.
LE CONTEXTE DES GUERRES ET CONFLITS
L’évolution des adolescents dans la guerre, et les expériences
qu’ils vivent dans ces contextes, peuvent nous apporter un certain
nombre d’enseignements sur la construction de la subjectivité et
du lien. L’adolescence introduit à la sexualité et à la guerre, mais
l’inverse est aussi possible, et ceci a été bien montré dans le
processus de création des « enfants-soldats», qui sont des enfants
chez qui on a accéléré de façon pervertissante, les processus de
passage à l’adolescence et au statut d’adulte, en les construisant
comme guerriers et en les initiant trop précocement à la sexualité. Ce processus a été largement observé dans les conflits
récents, en particulier dans les Pays d’Afrique de l’Ouest. Il
représente pour ces jeunes une façon très particulière d’expérimenter le monde. D’autres contextes de guerre sont moins transgressifs et destructurant pour les adolescents, mais ils produisent
toujours un certain nombre d’effets positifs et négatifs.
a) Il existe, dans ces contextes, une réorganisation des liens
sociaux
- Certains liens sont attaqués : liens sociaux, liens familiaux,
liens intra-psychiques du fait de la confusion générée par la
guerre. En même temps, le groupe se mobilise, reconstruit ou
construit du nouveau, par exemple en proposant des figures
sociales qui ont pour but de recréer du lien : les ennemis, les
héros, ceux qui se distingueront par leur cruauté ou leur courage
etc.
- Les enfants et les adolescents sont impliqués de façon
massive dans les conflits actuels. On ne respecte pas leur immaturité. Ils ont à se construire dans l’urgence. Cela peut s’accompagner de véritables perversions des processus habituels de l’adolescence, aussi bien sur le plan culturel (initiations) que sur le
plan personnel (importance du débordement pulsionnel). Cette
anticipation sur les compétences psychosociales des enfants a
des effets à la fois positifs et négatifs : certains parviendront à
assumer le rôle social qui leur est attribué, d’autres éprouveront
une frustration profonde par rapport à la perte de leur enfance,
d’autres encore vont réagir en développant, en réaction, des
tendances asociales très marquées.
-
Les aspects conflictuels de la construction de soi et du lien
sont re-déployés en fonction des données du conflit guerrier entre
groupes, états, cultures. En particulier, l’expression des pulsions
agressives est libre, mais leur but en est fixé : l’ennemi. L’indécis, le pacifiste, le traître, le nonchalant sont condamnés parce
qu’ils n’entrent pas dans cette logique du conflit. Cette extériorisation du conflit s’accompagne d’un clivage qui ne permet pas
d’intégrer, dans une ambivalence normale, les aspects normatifs
et la nécessaire revendication d’indépendance de soi dans son
rapport au monde social. L’indépendance de pensée n’est pas
permise dans une situation où la cohésion sociale s’effectue à
travers un ensemble d’attitudes collectives.
L’attaque des liens, l’accélération des processus d’adolescence et l’exacerbation des conflits peuvent être observés dans
différents contextes de guerre. Mais il est un autre aspect à
prendre en compte.
b) Un monde modifié
Le contexte de la guerre introduit l’adolescent à un monde
modifié au moment où lui-même est appelé à se modifier et à
modifier ses liens. J’aborderai rapidement quelles sont ces modifications du côté social puis du côté individuel.
Les conflits actuels opposent moins souvent qu’avant des
États, plus souvent des communautés, des groupes qui se définissent par leur langue, leur histoire ou leur religion. On appelle
cela des « guerres fluides », sans armées ni lignes de front. Dans
ces guerres, il ne s’agit pas seulement de montrer sa puissance et
d’installer sa domination, il s’agit aussi d’attaquer la culture de
l’autre, par différents procédés qui touchent tous aux liens qui
unissent et fondent la société : liens de filiation, liens de transmission. F. Sironi parle d’attaque des objets culturels, désignant
par là ces « objets » qui agissent de manière évidente ou de
manière plus subtile pour maintenir la cohérence sociale. Il s’agit
des nœuds symboliques qui organisent le maillage d’une culture
et qui seront visés par l’ennemi. On peut prendre ici quelques
exemples pour illustrer comment cette destructivité s’applique
aux individus qui subissent ces attaques, mais aussi au lien social
qui les unit :
- le viol des femmes et le fait de les forcer à procréer : on a pu
voir cela en Ex-Yougoslavie, au Congo... ce sont plusieurs
maillons de la culture qui sont ainsi attaqués à travers les femmes
concernées : les règles d’alliance qui organisent la sexualité, la
filiation etc. Mais lorsqu’il s’agit d’adolescentes, c’est aussi le
symbole de leur pureté qui est visé, ce qui peut mettre en danger
leur avenir de femme, et quelques fois leur vie, dans certains
contextes culturels;
- la destruction ou l’occupation violente des écoles indique
une volonté d’empêcher la transmission. C’est une atteinte grave
à la revendication normale des adolescents de reprendre à leur
compte la connaissance, les savoir faire, la culture de leur pays,
pour l’assimiler comme telle ou en la transformant.
- les mutilations des bras, mains, telles qu’elles ont été pratiquées en Sierra Leone, par les « Rebelles », à la machette, sur les
villageois terrorisés, signifient la privation des gestes pratiques
et symboliques comme se défendre, voter, cultiver la terre. Pour
les adolescents, souvent impliqués soit comme victimes, soit
comme bourreaux dans ce cycle infernal des amputations, c’est
d’abord une atteinte de l’intégrité du corps, de l’identité; leur
enrôlement forcé ou volontaire dans les conflits passe souvent
par une initiation trop précoce, qui ne respecte pas les procédés
et les contextes habituels de l’initiation traditionnelle : il s’en suit
une perversion des adolescents qui modifie complètement leur
évolution personnelle, mais aussi une destruction des règles
culturelles qui permettent aux jeunes de s’intégrer dans leur
société en tant qu’adultes. C’est le cas des adolescents Khmers,
des enfants-soldats au Liberia, au Mozambique ou en Sierra
Leone.
Une guerre, un conflit est une situation de changement brutal
de l’ordre social, qui vient faire écho aux changements qui s’opèrent dans le corps et le psychisme de l’adolescent; les repères
habituels sont bouleversés : la scolarisation, nous l’avons vu, le
premier travail, les loisirs sont rendus impossibles du fait des
conditions de vie; les lieux où les adolescents se retrouvent, que
ce soit au village ou en ville sont devenus dangereux, attaqués.
Ces changements déstabilisent le monde intérieur de tous, mais
particulièrement des adolescents les plus jeunes qui naviguent
encore entre réalité interne et réalité externe. C’est ainsi que la
ligne séparatrice entre jouer et faire, par exemple « jouer à la
guerre » et «faire la guerre » n’est plus très nette, qu’il y a plutôt
une « zone intermédiaire» dans laquelle se situe la prise de risque.
L’accès à un statut social, qui est une des revendications légitimes des adolescents est à la fois facilité et entravé par la rupture
qu’introduit la guerre dans la continuité sociale : une société a
une dimension temporelle qui s’incarne dans le renouvellement
des générations et le mandat qui est assigné aux adolescents. En
temps de guerre, de nouveaux mandats sont proposés, qui plaisent aux adolescents : par exemple, il faut se battre pour la
Liberté, pour l’Indépendance ou l’Autonomie du Pays. C’est
porter à la puissance seconde les termes autour desquels s’articule toute la dynamique d’autonomie de l’adolescence.
De la même façon, les stéréotypes sociaux sont modifiés par
la guerre. La guerre crée une « néo culture » dont on retrouve des
éléments communs à tous les contextes, et des éléments différentiels qui font qu’aucun contexte de guerre n’est semblable et
que tous se ressemblent. Par exemple, le courage, le contrôle des
émotions, de la douleur, l’utilisation valorisée de la force, de la
violence, la nouvelle répartition des rôles masculin et féminin
sont des stéréotypes souvent retrouvés, et qui remodèlent l’idée
que les adolescents se font d’eux, de ce que l’on attend d’eux.
La construction d’une représentation de l’Ennemi joue un rôle
important pour les adolescents. Cette représentation a pu rester
latente, ou se poser de façon personnelle à un âge ou les amitiés
et les inimitiés prennent autant d’importance que les relations
familiales. Mais l’Ennemi dont il s’agit est ici collectif, il est à la
fois une réalité, une puissance imaginaire qui fait peur ou donne
la rage et il devient le symbole de la violence perçue et éprouvée.
c) Une prématurité forcée
Les processus habituels de l’adolescence sont perturbés par la
situation vécue et l’environnement, tant sur le plan des affects
que sur le plan des identifications et des cognitions.
-
Angoisse/peur/frayeur : L’angoisse est une des composantes
émotionnelles inhérentes à l’adolescence. Elle se traduit souvent
par l’inhibition ou l’agitation, l’impatience, « restlessness », elle
pousse alors facilement à passer à l’acte. Dans un contexte de
danger, d’insécurité, l’angoisse forme un alliage instable avec la
peur. Lorsqu’on parle avec les adolescents, ils parlent de la peur,
pour la nier, dire son corollaire, le courage, qui est un traitement
individuel et collectif de la peur. L’angoisse est difficile à
diagnostiquer, elle est diffuse, elle se reconnaît dans la fébrilité,
les déplacements incessants, l’« état d’alerte ». La peur, comme
l’angoisse anticipent le danger, mais la frayeur est une brusque
révélation de l’horreur. Il peut s’agir d’ailleurs d’une réaction
d’emblée aiguë et invasive, ce qu’on appelle le stress aigu, ou de
troubles qui se développent plus insidieusement, au fur et à
mesure des événements traumatiques vécus, avec constitution
d’un état de stress post-traumatique.
- L’amplification de la poussée des pulsions est favorisée par
l’ambiance caractéristique de la guerre, et non plus contenue par
les exigences sociales. Nous avons déjà évoqué le cas des enfants-soldats : ils ont accès, du fait de leur nouveau statut, à une sexualité
précoce, souvent encouragée par les adultes, les chefs de guerre.
Pour certains, cette liberté sexuelle s’associe aux pulsions destructrices qui reçoivent le même assentiment des adultes, ce qui les
poussent à transgresser tous les interdits et, par exemple, à la pratique des viols répétitifs. Lorsque les expériences sexuelles sont
fortement réprimées, soit du fait du contexte culturel, soit du fait
même de la situation de guerre, la charge pulsionnelle se portera
d’une part sur soi-même(renforcementnarcissique): sentiment de
force, d’invincibilité, déploiement d’une énergie physique importante; d’autre part sur les actes violents. Là encore, cette expression pulsionnelle reçoit l’encouragement de l’entourage. Ce qui
fait alors la limite, ce sont les contraintes imposées par la guerre et
l’ennemi et les conflits, qui se jouent d’habitude par rapport à la
famille, aux adultes, sur un mode beaucoup moinsagi, en partie intériorisé, et qui vontêtreprojetés surleterrain dela lutte, desarmes, etc.
- On conçoit que dans des situations d’insécurité majeure, les
sensations puissent prendre le pas sur l’expression des affects. Il
s’agit de toute la gamme des sensations fortes induites par les
événements quotidiens : les peurs, les excitations, les exaltations,
les rages viennent de l’extérieur, ou sont perçues comme venant
de l’extérieur, et sont donc comme des sensations, vécues de
façon rapide et continue. Ces éprouvés n’ont pas le temps d’être
élaborés et ceci peut conduire les adolescents à en rechercher la
répétition, de plus en plus fort, de plus en plus souvent.
- L’intériorisation des émotions se fait, bien sûr, mais la relation à soi-même, l’intimité est négligée du fait de la nécessité
d’être en phase avec le groupe dont une des contraintes majeures
est que l’individu passe au second plan derrière l’intérêt commun.
Ajoutons que des stimulations supplémentaires sont utilisées
pour que les enfants se sentent encore plus invulnérables, furieux,
exaltés : l’alcool, les drogues, la fatigue et le manque de sommeil,
les rituels qui font croire au combattant qu’il est devenu « bullets
proof » (« à l’épreuve des balles »), les incisions cutanées avec
application de produits mystérieux etc.
- La recherche de supports identificatoires, toujours importante à l’adolescence, se fait selon des modalités nouvelles; outre
les identifications « de proximité », des adolescents entre eux, qui
jouent un rôle fondamental dans les prises de risque, mais aussi
dans la cohésion interne des individus et du groupe, la place de
certaines « figures » sociales est importante : les plus cruels : les
enfants chefs de guerre; les plus courageux, ce sont les héros;
ceux qui donnent le plus, c’est-à-dire leur vie : ce sont les martyrs.
- Dans d’autres cas, les composantes tendres, d’attachement
sur un mode narcissique ou d’étayage parviennent à s’exprimer
malgré tout et des liens amoureux peuvent se construire entre ces
jeunes, voire entre eux et leurs victimes. Par exemple, la responsable UNICEF, à Freetown, des programmes d’aide aux Adolescentes enlevées par le RUF nous expliquait que certaines jeunes
filles s’étaient attachées sur un mode amoureux à un adolescent
du groupe qui les avait capturées et voulaient retourner dans le
bush pour retrouver leur compagnon.
- L’aménagement des liens, pour ne pas rester seul, pour rester
dans le groupe social est une tâche nécessaire, on peut même dire
vitale en temps de guerre : être isolé dans ce type de contexte
rend d’autant plus vulnérable. Mais cela se fait au détriment de
l’expression de sa subjectivité. Les adolescents en guerre sont
souvent privés de leur adolescence, leur adolescence leur est
volée : c’est le titre du livre émouvant de Stanislas Tomkiewicz.
Je pense aussi à Daouda, 12 ans, enfant-soldat Sierra-léonais
rencontré dans un camp de transit à Freetown, arraché à son
village, à sa famille, pour subir des faux rituels d’initiation qui
lui ont permis d’accéder au statut de guerrier, dans l’obéissance
aveugle d’un chef de guerre, Daouda qui ne peut plus retourner
chez lui, ou en arrière : il a commis trop de transgression, sa
famille et n’importe quelle famille aura peur de lui; s’il retourne
à son village, il sait qu’il sera tué par les « Kamajos », chasseursgardiens traditionnels qui se sont constitués en milices pendant
la guerre et empêchent le retour des rebelles pour protéger l’enceinte du village : Daouda futur adolescent de la rue, comme il y
en a tant, 2 ans plus tard, à Freetown, Bô, Kenema. Je pense
encore aux propos de Winnicott, qui retrouvent toute leur pertinence dans ces contextes : « l’adolescent est immature. Au
moment de l’adolescence, l’immaturité est un élément essentiel
de santé. Et, pour l’immaturité, il n’y a qu’un traitement, l’écoulement du temps et la croissance vers la maturité que, seul, le
temps peut favoriser... On pourrait donner le conseil suivant à la
société : pour le salut des adolescents, pour le salut de leur maturité, ne favorisez pas leur accession à une fausse maturité en leur
transmettant une responsabilité qui ne leur incombe pas encore,
même s’ils luttent pour l’obtenir.»
L’ADOLESCENT ET LES TECHNIQUES DE VIE
Arrivé au seuil de sa vie d’adulte et au terme de sa vie d’enfant, l’adolescent va devoir faire des choix : prendre telle orientation pour sa vie professionnelle, migrer, prendre les armes,
expérimenter les drogues, se marier etc. Ces choix sont largement déterminés par son milieu, sa culture, sa famille, et aussi par
les capacités propres de l’adolescent, capacités émotionnelles,
cognitives, relationnelles, physiques. À la croisée de ces deux
séries de déterminants, externes et endogènes, le choix paraît
ouvert, l’illusion de liberté est grande, ce qui peut provoquer chez
l’adolescent des sentiments divers : impuissance, élation,
angoisse...
En fait, le choix n’est pas infini et l’adolescent va avoir
recours à un nombre limité de techniques de vie. Ce terme est
utilisé par Freud dans son texte : Le malaise dans la culture. Le
côté trivial du terme de « technique » nécessite quelques explications : je rappellerai donc rapidement dans quel sens Freud
utilise ce terme, pour introduire à l’argument principal de son
essai, écrit en 1929 et publié pour la première fois en 1930.
Freud s’interroge sur le sens de la vie, et sur le fait que ni la religion, ni le sentiment « océanique » d’appartenance au monde ne
peuvent suffire à orienter, de façon significative, notre destinée, et
de trouver notre place dans le monde (il répond là à l’écrivain Français Romain Rolland). Faute d’une explication surnaturelle de la
vie, en particulier de la vie humaine, il faudra se contenter de la
recherche commune à tous les hommes, « ils aspirent au bonheur,
ils veulent devenir heureux et le rester». Mais qu’est-ce qu’être
heureux ? Freud souligne : « on notera que c’est simplement le programme du principe de plaisir qui pose la finalité de la vie. Ce principe domine le fonctionnement de l’appareil animique (psychique)
dès le début». Il rappelle à ce propos sa conception de la « création
du monde » par le bébé, création d’un intérieur et d’un extérieur,
qui est contemporaine d’une distinction des affects de plaisir et des
affects de déplaisir : « à l’origine, le moi contient tout, ultérieurement il sépare de lui un monde extérieur.» Il y a donc une origine
commune à la distinction plaisir/déplaisir et à la distinction réalité
interne/réalité externe, mais les sources de plaisir et de déplaisir
peuvent aussi bien être internes qu’externes. Au bout du compte,
l’homme est confronté, d’une part, à un principe de plaisir, dont
Freud précise qui pose donc la finalité de la vie, et d’autre part à
la nécessité de se protéger de la souffrance (« la tâche de l’évitement de la souffrance repousse à l’arrière-plan celle du gain deplaisir»), souffrance qui peut le menacer de trois façons :
- Son propre corps, qui peut être la source de sensations de
malaise, de détresse, être malade, blessé, déformé, affecté et qui
a comme signaux nécessaires à sa survie la douleur et l’angoisse.
- Le monde extérieur, pourvoyeur de nombreux types d’agressions, de catastrophes et autres.
- Les relations avec les autres hommes. Sur ce point, il
précise : 1) le mécanisme de cette souffrance qui vient des autres :
il est fondé sur l’intériorisation des pulsions agressives (surmoi)
et la nécessité de se soumettre à une influence étrangère qui détermine ce qui doit s’appeler le bien et le mal; 2) le motif : « ce
motif est facile à découvrir dans son désaide et sa dépendance par
rapport aux autres et on ne saurait mieux le désigner que comme
angoisse devant la perte d’amour».
Ce texte de Freud renferme bien d’autres considérations, trop
longues à développer ici, mais les termes qu’il emploie pour décrire le rapport de l’homme à lui-même et à son environnement sont
très intéressant concernant notre propos sur les adolescents.
Par exemple, les adolescents repèrent bien ces trois types
d’agressions décrits par Freud; parfois ils les dénoncent de façon
vigoureuse (idéaux d’un monde propre, amour de la nature, refus
des compromis, rage désespérée de ses propres imperfections –
« maman comment tu m’as fait j’suis pas beau !»); d’autres fois, ils
les ressentent à travers des peurs, phobies concernant le corps, la
maladie, la morphologie, mais aussi le monde extérieur, les craintes
de catastrophes écologiques. Les craintes concernant la relation
aux autres constituent une part importante de la psychologie et de
la psychopathologie de l’adolescence. Par ailleurs, la recherche du
bonheur est inscrite au programme de tout adolescent, avec les
multiples déclinaisons de ce concept de bonheur, sur lesquelles les
bacheliers sont conviés à « plancher », chaque année.
C’est par rapport à ces souffrances potentielles et cette
recherche du bonheur que Freud décrit un certain nombre d’aménagements possibles, et il emploie le terme de « techniques de
vie ». Ainsi, par rapport à ce « procédé » particulier, cette « orientation de la vie qui prend pour centre l’amour, attendant toute
satisfaction du fait d’aimer et d’être aimer.», il parle de technique
de l’art de vivre, il relève le côté faible de cette technique de vie
fondée sur la valeur-bonheur de l’amour...
Quelles sont-elles, ces techniques de vie ?
Elles vont viser à l’obtention du « bonheur » et à éviter autant
que possible, la « souffrance ». Elles concernent donc :
1) Les expériences corporelles
- Une des possibilités est d’influencer l’organisme par différents procédés, le plus efficace étant la prise de toxiques. Freud
souligne que tous les peuples recourent à de tels produits et qu’ils
tiennent leur efficacité de leur analogie avec des produits endogènes. Le développement actuel de cette technique est assez
évident, en particulier chez les adolescents, pour qu’on ne s’y
attarde pas. La clinique contemporaine a créé le terme de
conduites addictives pour décrire les différentes variétés de techniques d’action sur l’organisme. Certaines sont de vraies pathologies, par exemple l’anorexie mentale, la boulimie, surtout parce
qu’elles peuvent devenir des « techniques de vie » exclusives;
d’autres sont très influencées par le contexte : le sport intensif, la
prise de risque et l’excitation qu’elle procure, faire la guerre sont
des « techniques » qui absorbent toute l’énergie du sujet et
peuvent lui offrir une finalité, rendre sa vie significative.
- La recherche compulsive de plaisir sexuel est aussi une technique de vie centrée sur le corps.
- La mise au repos des pulsions peut se faire par des méthodes
plus douces, et Freud cite le yoga et autres techniques « orientales » : certains adolescents cultivent une sorte d’ascèse qui
témoigne souvent d’une forte angoisse par rapport à l’extérieur;
ils disent n’avoir besoin de rien, critiquent (pas toujours à tort)
la « société de consommation », mais n’investissent pas pour
autant d’autres sphères de la vie, d’autres techniques. En même
temps, beaucoup d’adolescents connaissent des périodes d’apragmatisme, certains se détournent de la réalité et s’isolent volontairement. J. Steiner a proposé une analyse clinique très
approfondie de ces états dans son livre Retraits psychiques.
- L’adolescent est très sollicité par l’apprentissage de ces techniques et il court le risque de développer des conduites exclusives, répétitives, qui ne sont plus seulement des « techniques »
mais des « organisateurs » de vie, dans la mesure ou toute l’existence est fondée sur et orientée par ce type de conduites.
2) Le recours à l’imaginaire
Le recours à l’imaginaire, illusions, fantasmes, rêveries est
mal délimité par Freud... qui n’avait pas lu Winnicott ! Ce dernier
a montré l’importance de cette aire transitionnelle entre réalité
interne et réalité externe, aire transitionnelle qui manque à Freud
dans ce texte dont la première partie porte, justement, sur la différenciation entre le monde interne et le monde externe. Il est
certain que l’adolescence comporte tout un travail de dégagement par rapport au monde de l’imagination, ne serait-ce que sur
le plan de la vie amoureuse. Les adolescents restent longtemps
absorbés par le développement de fantaisies mentales qu’ils
savent bien, en principe, différentier de leur réalité, mais dont ils
ont besoin. Quelques fois, certains d’entre eux perdent cette
distinction : par exemple, ce couple de jeunes qui reproduisent
dans la réalité le scénario d’un film, et l’on sait les débats actuels
sur l’influence des images (films, vidéos, jeux...), qui sont, c’est
vrai, des « accélérateurs » d’imagination.
Quoi qu’il en soit, cette technique de vie qui est en fait le
recours à l’« enfance », est mal vue des adultes parce qu’elle s’oppose à une idée de l’adolescent tendu, orienté de façon définitive
vers sa vie d’adulte. C’est méconnaître que les adolescents vivent
d’abord leur vie comme adolescents et non comme de futurs
adultes et qu’ils ont à trouver un sens propre à leur existence au
moment où les propositions familiales ne peuvent et ne doivent
plus les satisfaire. Ce recours « régressif » (dans le sens positif de
ce terme) aux ressources de l’enfance est donc bien compréhensible. Il sera peu à peu abandonné, au fur et à mesure du recours
à d’autres techniques de vie. On voit bien, dans les situations de
guerre comment les jeunes passent de façon progressive de
« jouer à la guerre » à « faire la guerre », avec le danger que représente le fait de s’exposer à une réalité meurtrière lorsqu’elle se
confond encore dans l’esprit avec le jeu.
3) La maîtrise de l’environnement
- Beaucoup d’activités humaines sont consacrées à la maîtrise
de l’environnement, composé de la nature et des différents
aménagements créés par l’homme. Le terme de technique peut
d’ailleurs s’employer, ici, dans son sens générique, associé à tout
ce qui concerne la science, le progrès etc.
- Un certain nombre d’adolescents sont passionnés par la technique, la science, toutes les possibilités d’agir sur l’environnement.
L’intérêt actuel des adolescents pour l’informatique et ses dérivés
est un des exemples les plus évidents de cette orientation. Les
orientations scolaires et professionnelles sont souvent très marquées par la nécessité de sortir d’un sentiment d’être inutile, de ne
pas avoir de prise sur la réalité. Certains jeunes souhaitent d’ailleurs
travailler le plus tôt possible car ils considèrent que les études ne
permettent pas cette action réelle, même si elles offrent la promesse
d’une plus grande efficacité dans le futur.
- L’engagement dans telle ou telle action humaine qui se
donne pour but d’agir sur notre réalité est une voie très prisée par
les adolescents. Freud rappelle – en 1929 – qu’elle peut conduire
parfois à « un délire de masse ». On peut mettre ici les techniques
de guerre comme une forme particulière d’action sur l’environnement; les publicités pour le recrutement des jeunes proposées
par l’armée Française font bien ressortir cette ambiguïté : il est
question de se rendre utile, performant, d’apprendre des techniques de pointe, l’aspect violent du métier étant mis au second
plan. Nous avons évoqué pour les enfants-soldats l’attrait que
représente pour eux le maniement des armes et la participation à
des « actions » : agir est une technique de vie efficace, qui donne
l’impression de maîtriser son destin en maîtrisant l’environnement.
4) Sublimation et créativité
Freud évoque deux autres techniques de vie, très importante
à l’adolescence.
- La première est issue d’un mécanisme psychologique bien
connu, la sublimation. Il s’agit du détournement de l’énergie
sexuelle vers des buts non sexuels, mais dont on va retirer un
plaisir; ce n’est donc pas une inhibition, une répression. Par
exemple, l’activité intellectuelle, l’ouverture au beau, à l’esthétique, la créativité sont des dérivations de ce type. Les adolescents
peuvent passer toute leur énergie dans la lecture, la musique, le
théâtre, l’informatique et y trouver d’une part un grand plaisir,
d’autre part une sorte de but à la vie. Cela inquiète parfois leurs
parents lorsque cette activité occupe toute la place et les détournent de la réalité extérieure, par exemple des études. Les parents
reprennent à leur compte, sous une forme plus triviale, la
remarque de Freud concernant le danger de toute technique
exclusive de vie : ne pas mettre tous ses œufs dans le même
panier, selon le dicton populaire.
5) L’amour
- La dernière technique décrite par Freud – mis à par l’état
névrotique –, c’est « cette orientation de la vie qui prend pour
centre l’amour, attendant toute satisfaction du fait d’aimer et
d‘être aimé.» Il souligne le « côté faible » de cette technique, car
elle prive celui qui aime de protection contre la souffrance. Freud
fait remonter l’origine de cette souffrance dans le sentiment de
« désaide » et d’impuissance absolue, que l’on peut supposer chez
le bébé à certaines occasions. L’amour est donc la technique de
vie la plus directement articulée à la menace de néantisation, mais
aussi à l’amplification narcissique par le regard de l’autre : c’est,
pourrait-on dire, les deux versants de la même pièce, les deux
aspects de la même situation.
- La recherche amoureuse est une des occupations les plus prenantes de la vie des adolescents. Elle coïncide avec la recherche de
sexualité mais les deux ne se confondent pas et on peut décrire un
spectre de différentes combinaisons des deux aspects, qui va de
« l’infrarouge » des amitiés adolescentes jusqu’à l’« ultra-violet »
des conduites sexuelles compulsives en passant par la passion
amoureuse et l’attente imaginaire du Prince Charmant.
- Ces techniques de vie vont influencé fortement et sont elles-mêmes sous l’influence de la construction du sujet et du lien. Les
spécialistes de l’adolescence, on peut citer ici Philippe Jeammet,
ont souligné comment une conduite peut avoir un caractère
contraignant pour l’adolescent, si elle se répète du fait des effets
qu’elle produit dans le corps ou dans le psychisme, et ceci même
si elle a aussi un retentissement délétère sur le développement,
l’épanouissement, et même si elle suppose de risquer sa vie, à
tous les sens de la formule.
6) Techniques de vie et culture
- À l’inverse, les techniques de vie inscrites dans les modèles
culturels deviennent structurantes. Cela dépend du contexte, de
la hiérarchie des valeurs sociales attribuées à telle ou telle de ces
techniques. Faire preuve de son énergie pulsionnelle, agressive
et sexuelle en Sierra Leone, en période de guerre, est plutôt
encouragé; la « technique amoureuse », est reconnue comme une
valeur dans nos sociétés occidentales, alors qu’elle peut être tenue
comme inutile dans d’autres cultures. L’investissement intellectuel, la recherche de l’esthétique semblent des voies prisées par
la plupart, sinon toutes les sociétés.
- Dans tous les cas, il y aura un modelage, un déploiement des
composantes pulsionnelles de la personnalité en fonction des
exigences du groupe auquel l’adolescent appartient : il lui faut à
la fois satisfaire ses tendances et créer du lien avec les autres,
participer au lien social, non pas pour s’en dédouaner mais parce
que le lien social n’a pas d’autre origine que ce qu’apporte chacun
de ses membres. Retenons que cette participation au groupe est,
pour Freud, une source de satisfaction, mais qu’il doute qu’elle
soit suffisante pour contrebalancer la puissance des pulsions
agressives et d’auto-anéantissement. On peut dire que c’est sur
les frêles épaules des adolescents d’aujourd’hui et de demain que
repose le poids de ces formulations si pénétrantes de Freud, dont
on mesure à l’heure actuelle toute la portée :
- « Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières il
leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier.
Ils le savent, de là une bonne part de leur inquiétude présente, de
leur malheur, de leur fonds d’angoisse. Et maintenant il faut s’atten dre à ce que l’autre des deux « puissances célestes », l’Éros
éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son
adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès
et de l’issue ?»
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